Le Centre international d’épistémologie génétique (1959) a 🔗
L’épistémologie, ou théorie de la connaissance, a de tout temps constitué l’un des problèmes centraux de la philosophie : de Platon à Kant et à Brunschwicg, Cassirer ou Husserl, tous les grands penseurs se sont demandé, par exemple, comment a été rendue possible une discipline à la fois strictement exacte et strictement déductive, telle que les mathématiques, et pourquoi elle s’adapte, par ailleurs, si parfaitement aux structures du monde physique ou expérimental. Mais, bien que les progrès de l’épistémologie 1 et même de la philosophie en général aient toujours été solidaires, dans l’histoire des idées, de ceux de la science positive (les plus grands philosophes ont tous participé à l’avancement des sciences, même Hegel du point de vue de la sociologie), un divorce très regrettable sépare de plus en plus la philosophie et les sciences, notamment à cause du régime des Facultés et du conservatisme pédagogique des universités (qui est l’un des pires…).
Il s’ensuit qu’aujourd’hui la plupart des problèmes épistémologiques sont traités par les savants eux-mêmes et que les sciences les plus poussées ont intégré à leurs domaines respectifs leur propre épistémologie. C’est ainsi qu’un secteur important des mathématiques contemporaines est consacré à l’étude des « fondements des mathématiques ». C’est ainsi également que la logique est de moins en moins enseignée par les philosophes eux-mêmes, qui ne la comprennent plus toujours, et que, sous les noms variés de logistique, de logique mathématique ou de logique symbolique, elle s’est constituée en une discipline scientifique indépendante, soutenant avec les mathématiques des rapports étroits. C’est ainsi que la physique, de son côté, a été conduite par le progrès même de ses recherches à l’échelle nucléaire, à s’occuper des relations entre l’observateur et l’observé et à élaborer, à propos des « observables », des théories de l’observation comportant notamment certains aspects statistiques d’intérêt très général. De même les problèmes de la mesure ou des opérateurs aboutissent en plein cœur de l’épistémologie. La biologie enfin en vient, mais ou bien plus timidement ou bien au contraire parfois avec des excès spéculatifs montrant qu’elle n’est pas entièrement libérée de son adolescence (je suis biologiste de formation), à se poser certains problèmes épistémologiques, comme celui du temps organique ou celui de la valeur de cette notion discutable et discutée qu’est la finalité.
Or, il se trouve que quand les disciplines scientifiques cherchent à faire leur propre épistémologie, elles recourent nécessairement ou bien à la logique mathématique, considérée comme un point de départ absolu, ou bien à des considérations psychologiques. On peut, par exemple, « fonder » la géométrie, ou bien sur la logique pure comme le faisait Hilbert, ou bien sur une théorie psychologique et sensori-motrice du groupe des déplacements, comme le faisait H. Poincaré. De même la théorie de l’observation, en physique, peut être formalisée logiquement, comme s’y essaye Destouches, ou s’appuyer sur une psychologie de l’observateur (perception, observations intellectuelles, etc.).
Mais, choses extraordinaires et qui rempliront sans doute de stupéfaction les futurs historiens de la science du xxe siècle : 1) il n’existe actuellement presque aucun Centre ou Institut où psychologues et logiciens puissent se rencontrer et travailler en commun ; non seulement ils n’ont presque nulle part l’occasion de collaborer, mais ils se vouent depuis plusieurs décades la plus solide des méfiances réciproques, le grand péché contre l’Esprit consistant, pour un logicien, à verser dans le « psychologisme » et, pour un psychologue, à céder au « logicisme ». 2) Il n’existe nulle part au monde d’institut où l’on prépare de jeunes psychologues à étudier les problèmes épistémologiques et où les moins jeunes puissent s’adonner à des recherches spéciales dans ce domaine.
Aucun Centre, autrement dit, ne s’est encore assigné pour tâche de faire prendre conscience aux psychologues de la position-clef que leur discipline pourrait occuper dans le domaine immense de l’épistémologie scientifique contemporaine.
Nous avons donc proposé à la Fondation Rockefeller de nous aider à créer un petit centre « pilote » (ou plus modestement « témoin ») qui tenterait une telle expérience et nous avons trouvé, tant parmi les directeurs de départements de cette fondation que parmi nos collègues de la Faculté des sciences à Genève et qu’à la tête du Département de l’instruction publique de la République et Canton, une compréhension si complète que nous en sommes encore rempli d’étonnement et de reconnaissance.
Pourtant, les difficultés sont considérables et sont de deux ordres au moins : les unes tiennent aux problèmes inhérents à tout travail en équipe et les autres aux méthodes psychologiques à adopter dans les expériences pour aboutir à des résultats fructueux.
Pour étudier, par exemple, un problème d’épistémologie mathématique comme celui de la nature cognitive du nombre (ce problème est à notre programme pour 1958-1959), il faut réunir dans le même bâtiment pour au moins une année, une équipe formée au minimum d’un ou deux mathématiciens, d’un ou deux logiciens et de plusieurs psychologues. Mais, pour ce faire, de multiples conditions sont encore à remplir : 1) qu’ils soient professionnellement disponibles et consentent à se fixer chez nous pour quelques mois ; 2) qu’ils s’intéressent à des problèmes communs et soient à la fois spécialistes de leur discipline et épris d’épistémologie ; 3) qu’ils sachent ou apprennent à collaborer et 4) qu’ils finissent par se comprendre entre eux. Or, ces quatre conditions ne sont pas si faciles à remplir qu’il le semblerait, même la dernière. (Durant notre première année de travail, psychologues et logiciens ont mis au moins trois mois à trouver un langage commun sur les problèmes cependant très délimités qu’ils se posaient.) Les fonds mis à notre disposition nous permettent d’inviter au-dehors trois spécialistes par an et de les faire collaborer avec quelques chercheurs de Genève. Une fois l’équipe réunie, il s’agit alors de remplir la condition n° 2, c’est-à -dire d’élaborer un programme commun d’un an qui satisfasse chacun, ce qui suppose le choix d’un certain nombre de questions bien délimitées se rapportant au thème annuel général fixé d’avance (et en fonction duquel l’équipe a été choisie). Puis vient la collaboration, qui se présente sous deux formes. L’une consiste à se répartir en sous-équipes de deux, trois ou quatre membres qui signeront ensemble un mémoire en commun à paraître dans les publications du Centre : c’est ainsi qu’a été préparé notre volume sur Les Liaisons analytiques et synthétiques dans les comportements du sujet, signé par deux logiciens (L. Apostel et W. Mays) et deux psychologues (Morf et Piaget), et cela après trois rédactions successives qui ont abouti à un accord sur la présentation, mais non pas entièrement sur le fond (les diverses interprétations sont alors exposées objectivement). L’autre forme de collaboration consiste à se répartir divers problèmes (les uns expérimentaux et les autres théoriques) sur le même thème et à écrire un volume formé d’articles signés par chaque auteur isolément ; c’est ainsi qu’a été écrit notre ouvrage sur Logique et perception.
Les travaux se poursuivent ainsi durant l’année et sont enfin présentés (avant leur parution) à un Symposium se réunissant aux mois de juin ou de juillet et auquel sont invités, outre les membres résidents du Centre, une dizaine au maximum de savants de divers pays spécialisés dans les questions étudiées pendant les mois qui précèdent. Ce symposium n’est pas un congrès où nos éminents invités occasionnels présentent des communications. Le but en est beaucoup plus austère : il s’agit de présenter à ces invités les travaux de l’année et de les faire critiquer avant de les publier. En d’autres termes, le symposium annuel est comme une espèce de soutenance de thèses collective où les candidats sont les membres résidents du Centre (y compris son directeur), où le jury est formé par les invités de la semaine et où les jurés, après avoir exprimé toutes leurs critiques, fournissent les moyens d’améliorer les travaux présentés et donnent des conseils précis pour la suite des recherches. Le symposium est donc très laborieux, bien que souvent très joyeux 2. Si le travail de l’année a ses bons moments, rien n’a égalé jusqu’ici l’atmosphère des symposia par l’ardeur, la cordialité et la dialectique serrée des participants : nous en sommes chaque fois sortis considérablement enrichis et encouragés. Il est même arrivé qu’un difficile problème de théorie de l’information, non entièrement résolu pendant l’année, ait trouvé sa solution dès le second jour du symposium final, par la collaboration de deux de nos membres avec un grand logicien hollandais invité pour l’occasion.
Mais, venons-en à la difficulté essentielle de notre entreprise, qui est le choix des sujets de recherches et des méthodes appropriées. Le problème est donc de trouver des thèmes d’études donnant lieu simultanément à une analyse expérimentale de la part des psychologues du Centre et à une analyse théorique de la part des logiciens, mathématiciens, etc., venus pour travailler avec eux, l’union de ces deux sortes de recherches complémentaires étant censée permettre de faire quelque progrès dans l’analyse épistémologique des questions choisies.
C’est ici qu’il convient d’expliquer le mot et la notion passés jusqu’ici sous silence : l’épistémologie que nous cultivons à notre Centre, est une épistémologie « génétique ». Cela signifie que notre méthode générale repose sur le postulat que la valeur de connaissance d’une notion ou d’un système d’opérations intellectuelles peut être déterminée par l’étude de leur formation psychologique 3. Mais pour atteindre le mode de formation des notions ou des structures opératoires, il faudrait pouvoir reconstituer leur préhistoire (sociogenèse) en remontant jusqu’au néolithique ou au paléolithique. Cette histoire étant peu accessible, nous sommes alors obligés d’utiliser une méthode indirecte en recourant au développement de la pensée de l’enfant, et en concevant ce développement comme une ontogenèse ou une embryogenèse mentales. Or, de même que l’embryogenèse proprement dite éclaire l’anatomie comparée des organismes adultes et fournit un ensemble de données irremplaçables à la théorie de l’évolution, de même l’embryogenèse mentale permet d’élucider un grand nombre de questions dans cette anatomie comparée de la connaissance qu’est l’épistémologie des diverses variétés de connaissances scientifiques. Pour ne citer que deux exemples, un physicien et un mathématicien français ont utilisé nos travaux sur la notion ordinale de la vitesse (dépassement) qui précède, chez l’enfant, la notion métrique (espace parcouru divisé par le temps), pour refondre les idées-mères de la théorie de la relativité en évitant le cercle vicieux de la vitesse et du temps ; et Einstein lui-même, lorsque nous avons eu le privilège de le revoir à Princeton en 1954, s’est vivement intéressé aux recherches faites à Genève sur la genèse des notions de conservation chez l’enfant et sur l’absence de tout « invariant » de groupe dans les transformations élémentaires conçues par les jeunes sujets de 4 à 6 ans (ce qui, disait-il, prouve le caractère essentiellement approximatif et « construit » de nos intuitions fondamentales.).
Le choix de nos thèmes de recherches est donc conditionné par trois exigences qu’il s’agit alors de concilier : intérêt épistémologique général, élaboration théorique possible par des méthodes formelles (logique, théorie de l’information, etc.) et expérimentation possible sur le terrain psycho-génétique. C’est en pensant à cette troisième condition que le siège du Centre a été situé dans les locaux mêmes du Laboratoire de psychologie de la Faculté des sciences (pour la perception, etc.) et de l’Institut des sciences de l’éducation (pour favoriser les échanges avec les chercheurs de cet Institut en psychologie de l’enfant proprement dite : en fait ces échanges se sont révélés très fructueux pour les deux partenaires, en particulier entre Mlle Inhelder, avec son équipe, et les membres du Centre).
Le premier problème qu’il s’agissait d’aborder (1955-1956) était naturellement d’établir à quoi les structures logiques (du logicien) correspondent dans les activités mentales du sujet pensant (psychologique) car on sait que si le sujet des psychologues risque parfois de devenir malgré eux un sujet sans logique, la logique des logiciens est depuis longtemps (et très intentionnellement) une logique sans sujet. À ce premier problème, nous avons répondu en analysant les relations entre la logique et le langage (Apostel de Bruxelles, Mandelbrot de Paris, Morf de Genève) entre la logique et les coordinations des actions sous leurs formes d’équilibre (Apostel, Mandelbrot et Piaget) et surtout en étudiant les liaisons analytiques et synthétiques dans les comportements du sujet (Apostel, Mays de Manchester, Morf et Piaget).
La seconde année (1956-1957), nous nous sommes demandé jusqu’où l’on pouvait remonter dans la coordination des actions pour y retrouver les ébauches des structures logiques et si celles-ci interviennent déjà dès les lectures les plus élémentaires de l’expérience. Ceci nous a conduit à la théorie de l’observation dans la pensée physique et dans l’induction courante (Mandelbrot), à la géométrie de la perception (Jonckheere de Londres) et surtout à l’analyse de la logique implicite qui intervient dans les perceptions même enfantines (Bresson de Paris, Morf et Piaget).
La troisième année, qui vient de se terminer par un symposium particulièrement réussi, a été consacrée à l’apprentissage des structures logiques et à la logique implicite inhérente à tout apprentissage (V. Bang du Vietnam, Goustard de Paris, Gréco de Paris, Matalon de Genève, Morf, Smedslund d’Oslo et Wohlwill des USA).
Ces travaux ont surtout abouti, comme ceux de la seconde année, à une critique de l’empirisme et à une réhabilitation des activités du sujet.
Les prochaines années seront consacrées à l’épistémologie des notions mathématiques et physiques élémentaires.
Les publications du Centre consistent en fascicules de 120 à 200 pages paraissant aux Presses universitaires de France, sous le titre d’Études d’épistémologie génétique. Six volumes ont déjà paru comprenant les travaux des deux premières années, et trois autres sont en préparation.
Ainsi a débuté une belle aventure intellectuelle, dont la continuation est assurée jusqu’en 1963 et dont nous espérons qu’elle provoquera de nombreux mouvements, parallèles ou complémentaires.