Les échanges franco-suisses en psychologie scientifique (1959) a

La dette que la Suisse a contractée à l’égard de la psychologie française est considérable, tant sont nombreuses et importantes les découvertes faites en France et qui ont influencé directement ou indirectement la psychologie scientifique en notre petit pays.

Est-il besoin, tout d’abord, de rappeler que les travaux de Charcot sur l’hystérie sont au point de départ de deux courants essentiels de la psychologie : la psychanalyse de Freud, d’une part, et la psychologie de l’inconscient de Pierre Janet (à Paris même), d’autre part. Or, en filiation directe avec l’œuvre de Charcot et en relations réciproques avec celle de Pierre Janet, le grand psychologue genevois Théodore Flournoy commençait dès 1900 la série de ses publications sur l’inconscient dans les phénomènes paranormaux, qui devait le conduire finalement à la psychanalyse, mais après une longue phase où il a subi les influences de Charcot et de Janet.

Pierre Janet, dont l’œuvre admirable et sans cesse renouvelée le conduisit finalement de la pathologie à une psychologie réellement génétique des conduites, fut d’autre part, l’un des maîtres de l’auteur de ces lignes (vers 1919-1921).

Vers la fin du siècle dernier un autre disciple de Charcot, Théodule Ribot, inaugura une méthode psycho-pathologique pour l’étude des fonctions générales de la vie mentale, qui exerça de même une certaine influence chez nous et provoqua entre autres le travail bien connu d’Ernest Murisier sur Les Maladies du sentiment religieux.

Mais l’esprit sans doute le plus inventif et le plus original de la psychologie française, dont l’œuvre laissa en notre pays une trace profonde, fut Alfred Binet qui orienta en bonne partie la carrière d’Édouard Claparède à Genève et celle de J. Larguier des Bancels à Lausanne, sans parler de Pierre Bovet, ni de l’auteur de ces lignes. Par des découvertes sans cesse renouvelées en psychologie de l’enfant, il fut l’un des fondateurs spirituels de notre Institut J.-J. Rousseau et tous ceux qui l’ont approché ou ont travaillé dans son entourage en ont conservé une impression ineffaçable.

Quant aux quelques services que la psychologie helvétique a pu rendre à la France, il s’agit en quelque sorte de ce que les physiciens appellent un « choc en retour », c’est-à-dire d’une action réciproque sur l’agent, émanant de l’objet qui a reçu son impulsion de cet agent lui-même. C’est ainsi que la création de l’Institut J.-J. Rousseau à Genève en 1912, qui n’eut sans doute pas été possible sans l’œuvre préalable de Binet, a eu pour répercussion la création d’un Institut de psychologie et de pédagogie à la Sorbonne, dont le doyen Delacroix disait en l’inaugurant (vers 1920) qu’il a été conçu « sur le modèle de l’Institut J.-J. Rousseau de Genève ». De même il existe à Paris un « Centre Claparède » consacré à la psychologie appliquée dans le domaine de l’enfance désadaptée.

Enfin deux des professeurs actuels de notre institut de Genève ont été chargés d’enseignements en France, sans abandonner pour autant leurs activités à Genève : le signataire de ces lignes à la Sorbonne (où il donne depuis 1952 le cours de psychologie génétique) et A. Rey à Lyon.

En bref, dès les débuts de la psychologie scientifique en France, un constant échange s’est établi entre les courants psychologiques français et la psychologie romande, toutes proportions gardées quant aux apports respectifs des deux partenaires. Comme la psychologie scientifique n’a qu’un siècle à peine d’existence, il y a là une constatation réjouissante, qui permet les plus grands espoirs en ce qui concerne les générations futures.