Lettre (1959) a

J’ai eu le grand privilège de suivre l’enseignement d’Arnold Reymond pendant deux ans au Gymnase cantonal de Neuchâtel et durant trois années à l’Université de la même ville. L’organisation des études de ma ville natale était alors, en effet, telle que plusieurs professeurs de Faculté donnaient déjà des cours au Gymnase, ce qui était une lourde charge pour eux, mais un privilège inappréciable pour les collégiens que nous étions. Notre classe ne comptait que neuf élèves et pendant deux années nous avons vécu avec Arnold Reymond, à raison de deux heures par semaine, l’expérience inoubliable d’une initiation à la philosophie en petite équipe, avec toute la part que cela comportait de questions spontanées et de dialogues en plus des leçons proprement dites.

C’est peut-être à cette occasion que j’ai le plus admiré ses qualités insurpassables d’éveilleur de conscience et, en bien des cas, d’éveilleur de vocation. Qu’on me permette à cet égard de rappeler en deux mots mon expérience individuelle, car elle est bien typique de la manière dont Arnold Reymond savait à la fois respecter l’opinion embryonnaire d’un adolescent et la faire fructifier puis la redresser d’elle-même sans pression extérieure. Avant de l’avoir pour maître j’étais passionné de zoologie, mais j’avais déjà mordu à la philosophie en lisant L’Évolution créatrice, qui, sans me rendre bergsonien, m’avait vivement séduit en me faisant entrevoir la possibilité d’une théorie biologique de la connaissance. Sur quoi Arnold Reymond fut installé à l’Université et fit une leçon d’ouverture très remarquée contre le bergsonisme. Elle était publique : j’y assistai et me sentis intérieurement plus proche de Bergson que de Reymond et solidaire du biologisme en général contre l’esprit logique et mathématique de mon futur maître. Une fois son élève je raidis naturellement ma position tout en admirant de tout mon cœur la générosité intellectuelle de ce maître de gymnase qui admettait la contradiction et la sollicitait même en quelque sorte. Mais, peu après, à la suite d’une belle leçon de Reymond sur les universaux, je lui présentai un travail sur le réalisme et le nominalisme sous l’angle de l’existence ou de la non-existence des espèces biologiques et où, en m’inspirant des pages de Bergson sur l’éclipse du problème des genres dans la pensée moderne dominée par le problème des lois, je cherchais par mon réalisme des espèces et des genres à opposer une fois de plus l’esprit biologique à l’esprit logico-mathématique. Je me rappelle encore, comme si c’était d’hier, la manière dont Arnold Reymond discuta ce travail, et qui était si typique de son esprit : se plaçant d’emblée au point de vue de son jeune interlocuteur, il vit ou fit semblant de voir tout un développement d’idées en des pages qui ne les contenaient pas, puis souligna les difficultés comme les avantages de la perspective qu’il adoptait avec moi ou à ma place. De fil en aiguille, la discussion changeait de plan et je me trouvai finalement plongé par lui en pleins problèmes de logique. C’est peut-être la première fois que je compris, grâce à lui, l’union fondamentale du biologique et du logique.

Mais il ne traitait pas seulement ses élèves dans cet esprit de respect et de réciprocité à propos de tel ou tel travail à discuter. L’aspect le plus surprenant de son contact avec ses disciples était qu’il parvenait à leur donner l’impression d’avoir besoin de les rencontrer en dehors des cours. Au Gymnase déjà, j’allais souvent lui rendre visite à ses domiciles successifs en dehors de ville. J’y allais d’abord en tremblant quelque peu. Mais son accueil était étonnant de cordialité et d’intérêt pour toute forme de pensée. Il vous recevait comme s’il avait tout le temps et proposait souvent une promenade. Tout en marchant, il commençait par vous interroger sur vos lectures et votre travail. Puis il pensait tout haut et finissait par parler de ses préoccupations et de ses problèmes. Il racontait l’article qu’il était en train d’écrire et résumait ses projets. Et, en rentrant, il finissait par vous remercier comme si, de l’écouter, l’avait stimulé ou réconforté. Et il vous demandait de revenir en feignant de déplorer la solitude du vrai philosophe, lui qui était le plus sociable et le plus humain des philosophes !

Ces contacts, déjà fréquents au Gymnase, devinrent très réguliers à l’Université. Pourtant je n’étais plus son étudiant à proprement parler, étant inscrit en sciences. Mais il portait un tel intérêt à toute pensée scientifique, même en biologie, qu’un étudiant en sciences naturelles suivant par ailleurs les cours de philosophie lui paraissait aussi digne de sa sollicitude que les purs philosophes.

C’est qu’à cette époque son enseignement était avant tout centré sur les problèmes de la connaissance et de la philosophie des sciences. Au Gymnase, il donnait un cours de psychologie en ne croyant d’ailleurs qu’à moitié aux développements de la psychologie expérimentale. Mais il donnait surtout un commentaire du Discours de la méthode et une initiation aux problèmes de la connaissance. C’est là qu’il excellait et parvenait à faire comprendre les questions que soulevait l’existence de la logique et des mathématiques d’une manière extraordinairement prenante parce qu’on sentait sans cesse qu’elles tenaient aux régions les plus profondes de son expérience vécue.

À l’Université il donnait, en un cycle de trois ans, une histoire complète de la philosophie, et là encore la saveur toute personnelle de son enseignement tenait à la manière particulièrement claire dont il dégageait les rapports entre les étapes de la philosophie et celles du développement des sciences. Ses leçons sur le rôle des mathématiques dans la pensée grecque, sur Descartes, Leibniz et Kant, sur Cournot et le probabilisme, étaient des merveilles de lucidité et de profondeur.

Mais son heure de prédilection était le cours de philosophie des sciences qui était inscrit simultanément aux Facultés des Lettres et des Sciences. Partisan comme G. Milhaud, Pierre Boutroux et L. Brunschvicg de la méthode historico-critique, il donnait entre autres dans ces leçons la substance du livre admirable qu’il publia peu après, en 1924, sur L’Histoire des sciences exactes et naturelles dans l’Antiquité gréco-romaine. Mais il donnait bien davantage encore et parcourait tous les grands cycles de l’histoire des sciences pour en dégager la portée épistémologique. C’est là que j’ai appris, avant de suivre l’enseignement de mon second maître préféré Léon Brunschvicg, en quoi la dimension historique et génétique éclaire les perspectives de la théorie de la connaissance. Lorsque, dans la suite, j’abandonnai la biologie pour la psychologie, A. Reymond me donna des conseils de prudence : il aurait voulu plutôt ou d’un biologiste philosophe ou d’un historien de la biologie développant en cette direction la méthode historico-critique. Mais au vu de mes premiers résultats en psychologie de l’enfant il me fit la joie de comprendre pleinement en quoi la méthode psycho-génétique peut être considérée comme un prolongement de celles qu’il appliquait lui-même à l’histoire de la pensée scientifique 1.

En un mot, Arnold Reymond fut un grand maître : grand par son honnêteté foncière et sa profonde humanité, et grand par l’effort viril et continu qu’il fournit pour s’assimiler pleinement les sources scientifiques de la pensée philosophique. Il était loin de n’être qu’un philosophe des sciences et l’on soulignera avec raison en votre séance commémorative les aspects métaphysiques et religieux de sa pensée. Mais il ne cessait jamais d’être un philosophe des sciences et voulait qu’une cohérence profonde ne cessât de régner entre ses différentes positions. Tant par honnêteté intellectuelle que grâce à sa lucidité entière, il considérait le problème de la connaissance comme le problème préalable fondamental, et, lorsqu’il développait ses convictions métaphysiques, il n’oubliait ni ses thèses sur l’infini mathématique, ni sa critique de la logique de Russell.