Les modèles abstraits sont-ils opposés aux interprétations psycho-physiologiques dans l’explication en psychologie ? (1959) a 🔗
Les étudiants en psychologie sont des gens charmants qui disent à peu près ce qu’ils pensent quand on réussit à les mettre à l’aise, mais si gentiment, si poliment, qu’on arrive rarement à un débat sans fard et réellement efficace. Dans l’heure de discussion que j’ai le privilège de diriger à la Sorbonne sur les problèmes généraux de la psychologie génétique, mes aimables contradicteurs m’ont très doucement fait comprendre qu’à leur sens je n’expliquais rien. Nous avons alors consacré de nombreuses heures au problème de l’explication en psychologie, au cours desquelles j’ai essayé de faire saisir que si les explications purement psychologiques demeurent verbales et que si les explications neuro-physiologiques marquent un progrès évident sur elles, il n’en reste pas moins que le recours à des modèles abstraits (logico-mathématiques, probabilistes, etc.) constitue vraisemblablement la perspective d’avenir, d’abord parce qu’une neurophysiologie exacte s’y soumettra nécessairement et ensuite parce qu’en bien des cas on peut atteindre de tels modèles et les faire correspondre aux faits psychologiques sans connaître encore les données neurologiques correspondantes (en particulier dans le domaine de l’intelligence opératoire). En un mot les modèles abstraits semblent restituer un sens aux explications psychologiques tout en leur fournissant un langage pouvant devenir commun avec la neurophysiologie et étant déjà commun avec ce qu’on appelle la mécano-physiologie (Ashby, Grey-Walter, etc.).
Après ces nombreuses heures, il s’est trouvé comme on pouvait s’y attendre, que chacun est resté sur ses positions, (ce qui n’enlève rien d’ailleurs à l’utilité des discussions, car on se comprend soi-même un peu mieux après…). En désespoir de cause ou à bout d’arguments quelqu’un en est venu à me demander comment j’avais pu aboutir à ces idées bizarres. C’est alors que pour mieux faire comprendre, j’ai essayé à la demande de l’auditoire, de me raconter, c’est-à -dire de reconstituer par quelles étapes de pensée un ancien zoologiste, hostile à la logique et aux mathématiques, s’est transformé
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en un psychologue des opérations logiques tout en croyant rester fidèle à son passé biologique.
On me demande ces notes. Je les transcris bien volontiers car, après tout, seule la genèse des idées explique leur structure finale, chez les psychologues comme chez les sujets d’expérience.
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J’ai eu la chance lorsque j’avais onze ans de publier quelques lignes sur un moineau albinos, puis d’aller me présenter au directeur du musée zoologique de ma ville natale pour lui demander l’autorisation d’y travailler les jours de congé. Paul Godet était un malacologiste éminent qui passait ses samedis, sans crédits ni assistants, à réviser ses collections. Il m’a alors pris pour « famulus », m’a fait coller des étiquettes, m’a appris à collectionner moi-même et m’a initié à la systématique des mollusques terrestres et d’eau douce, ce qui fait que le lycée me paraissait un fâcheux ralentissement du travail, et la zoologie la seule chose sérieuse dans la vie.
Je tiens à noter ces débuts, car si les uns sont formés au collège par les mathématiques ou par le latin, etc., j’ai été formé par un problème précis : celui des espèces et de leurs variations indéfinies en fonction du milieu, celui des relations entre génotypes et phénotypes, avec prédilection pour l’étude des adaptations aux altitudes (il y a de petits escargots jusqu’à 3 200 mètres), à la vie des lacs, etc. Bref j’ai toujours pensé depuis en termes de formes et d’évolution des formes.
À quinze ans j’ai fait une seconde rencontre heureuse. Mon parrain, un littérateur épris d’idées générales (ces idées dont se méfiait mon père, un historien précis qui m’encourageait à devenir biologiste) m’a trouvé spécialisé trop tôt et m’a emmené quelques semaines sur les bords du lac d’Annecy pour m’initier à l’Évolution créatrice ! Je n’en ai pas moins publié dans la Revue savoisienne une « Malacologie de Duingt et des environs », mais j’ai tout de même été saisi par le démon de la réflexion, en la centrant presque immédiatement sur le problème de la connaissance. Dans mes rêves d’adolescent, je décide alors de construire une théorie biologique de la connaissance, c’est-à -dire (modestement) de reprendre le problème de Bergson, mais dans la perspective d’une biologie scientifique… Rentré chez moi j’ai beaucoup lu (Comte, Spencer, Le Dantec et un peu Kant) et je note mes idées d’alors. J’étais anti-intellectualiste et surtout anti-mathématicien. Très frappé par les pages de Bergson sur l’opposition des genres et des lois, je rêve d’une science des genres, spécifiquement biologique (problème des formes et des structures). J’écris pour moi mon système, intitulé Esquisse d’un néopragmatisme, où la pensée est rattachée à l’action et à l’adaptation biologique, mais sans nuance utilitariste.
Mais alors je fais trois découvertes, qui modifient mon biologisme naïf, la première seul et les deux autres sous l’influence de mon maître de philosophie le logicien Arnold Reymond et du progrès de mes lectures en zoologie.
La première est que si l’on part avec Le Dantec, de la dualité des fonctions, qu’il appelle assimilation et imitation (je dis aujourd’hui assimilation et accommodation), la connaissance n’est pas simplement imitation des objets comme le croyait Le Dantec dans son empirisme, mais bien assimilation aux structures du sujet et de l’organisme. C’était passer doucement de Le Dantec à un kantisme évolutif…
La seconde est que le problème des espèces et des formes est aussi un problème logique. À propos d’une leçon sur les universaux, j’ai écrit pour mon maître Reymond un papier intitulé « Réalisme et nominalisme dans les sciences de la vie » avec discussion sur la réalité de l’espèce zoologique et des structures spécifiques. Reymond a réagi en logicien et je me suis trouvé tout à coup transposer mes problèmes de formes vivantes et de « genres » en problèmes de classes, etc. Bref, j’ai compris la liaison des formes biologiques et des structures logiques sous une perspective telle qu’il n’y avait plus conflit mais union étroite entre les formes organiques et celles de l’intelligence.
En troisième lieu, et ceci a été fondamental pour mon orientation, je me suis mis à faire de la biométrie et j’ai compris qu’à vouloir étudier la variabilité des espèces en fonction du milieu, on ne fait rien de sérieux sans méthodes statistiques, ce qui vite généralisé, m’a conduit à penser qu’une biologie qualitative reste verbale et que le problème des formes et des structures relève de modèles mathématiques autant que logiques.
J’arrive à l’Université où je fais ma zoologie jusqu’au doctorat, mais en poursuivant mes rêves épistémologiques. Je fais un peu de mathématiques (théorie des ensembles), un peu plus de chimie-physique (avec enthousiasme pour la thermodynamique et la théorie des équilibres chimiques), et je perds beaucoup de temps à récrire mes projets de théorie biologique de la connaissance. Le problème est alors pour moi de comprendre la liaison entre les normes (nécessité logico-mathématique), et les formes en général, et je crois trouver la solution dans l’idée d’équilibre. J’écris, pour un concours, un gros mémoire sur l’équilibre des formes, à partir des espèces biologiques jusqu’aux formes mentales (structures logiques, etc.) et me trouve sans le savoir (il n’y avait pas de laboratoire de psychologie à Neuchâtel en ce temps-là ) très proche de la théorie de la Gestalt, mais avec activité du sujet !
Mon doctorat passé j’abandonne la zoologie pour chercher un laboratoire de psychologie, avec l’idée de trouver dans la psychologie de l’intelligence le moyen terme entre mes intérêts biologiques et épistémologiques. Je débute quelques mois à Zurich où les travaux pratiques de G. E. Lipps et de Wreschner me paraissent terriblement éloignés de mes intérêts. Puis je passe à Paris et y fais une expérience extraordinaire. Je partage mon temps (en suivant en outre quelques cours mais sans idée d’examens, les cliniques de Dumas à Sainte-Anne et les leçons de Janet), entre la Bibliothèque nationale où je complète ma formation théorique, notamment logistique, et le laboratoire de Binet, que le Dr Simon, alors à Rouen, m’avait aimablement ouvert et où j’étais tout seul chaque après-midi à interroger des enfants sans encore savoir ce que j’allais chercher ! Or je lisais à la Nationale l’Algèbre de la logique de Couturat, tandis que le Dr Simon m’avait donné pour m’occuper à étalonner en français les tests d’intelligence de Burt. Il s’est alors trouvé que les opérations logiques élémentaires dont j’étudiais avec peine le symbolisme dans Couturat, me fournissaient exactement le modèle dont j’avais besoin pour comprendre les difficultés de mes gosses à résoudre les problèmes de Burt. L’inclusion, l’addition et la multiplication des classes, l’enchaînement des relations asymétriques transitives, etc., n’étaient plus des abstractions : je les voyais se construire entre 7 et 12 ans. Mon rêve permanent de trouver une liaison entre les formes « vivantes » et les « formes » de la pensée se réalisait du jour au lendemain : j’avais devant moi autant de sujets en évolution qu’on en trouve dans une école primaire, et ces sujets en chair et en os passaient par une série d’étapes que je dépistais avec passion et qui les conduisaient fort tard (il s’agissait d’épreuves verbales, avec le décalage connu par rapport aux épreuves avec manipulation), à ces formes de la pensée que les philosophes considéraient comme universelles et a priori. Bref d’une part je trouvais un domaine d’études où se concilient la recherche génétique imposée par la biologie et l’analyse des formes logiques indispensable à l’épistémologie. D’autre part le modèle abstrait constitué par une algèbre de la logique me devenait indispensable pour analyser les faits génétiques.
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Mais cela ne fait pas encore comprendre en quoi les modèles abstraits peuvent devenir explicatifs 1. Qu’ils servent de moyens d’analyse, c’est-à -dire d’instrument de description supérieur au langage courant, chacun en conviendra. Qu’ils puissent devenir instrument d’explication, cela reste à montrer. Je ne l’avais d’ailleurs nullement compris au point où j’en suis resté et je reprends mon récit.
Appelé à Genève par Claparède, je forme le projet d’une étude systématique de la construction psychologique des notions principales de l’intelligence, et pour déblayer le terrain, je commence par publier quelques études préliminaires sur les facteurs sociaux de ce développement (langage et pensée, etc.), les grandes lignes de la représentation du monde, le jugement moral, bref sur le contexte général du développement des notions. Ces livres, un peu adolescents, ne contenaient pas encore de théorie d’ensemble des opérations, quoique dès le premier fut entrevu le rôle de la réversibilité.
Mes premiers livres sérieux débutent avec les observations sur mes propres enfants, qui m’ont ramené au rôle de l’action et m’ont appris à me méfier de la pensée verbale (seule envisagée dans les cinq ouvrages préliminaires). En étudiant la naissance de l’intelligence et la construction du réel, je retrouve mes idées de départ : continuité du vital et du rationnel, racine de la logique dans la coordination des actions, équilibre progressif de ces formes ou structures de coordination, etc.
Revenant ensuite à l’enfant d’âge scolaire, je crois enfin comprendre la nature des opérations intellectuelles en étudiant le nombre avec A. Szeminska, les quantités physiques avec B. Inhelder, le temps, la vitesse, l’espace, etc., et je me mets à la recherche d’une explication de ces structures opératoires en tant que structures totales.
Or, ces tentatives initiales d’explication, dont on ne trouve heureusement pas toute l’expression dans ces ouvrages de 1940 à 1950 car j’hésitais encore, étaient entièrement orientées dans la ligne de ma formation biologique. D’abord les opérations sont des actions intériorisées qui prolongent les structures sensori-motrices et reflètent les formes de l’organisme, ce que j’ai affirmé sans cesse et crois toujours aujourd’hui. Mais le problème était surtout de comprendre pourquoi ces opérations s’organisent finalement en structures d’ensemble si bien définies, à caractère mathématique ou algébrique de nature extrêmement générale (« groupes », « réseaux », etc., dont on trouve les premières ébauches dès les « groupements opératoires » se construisant à 7-8 ans) et enfin de comprendre pourquoi ces structures sont réversibles, alors que presque tout, dans le domaine vital, est irréversible à des degrés divers.
Mon idée centrale (inspirée par les relations entre le niveau sensori-moteur et le niveau opératoire, dont le second prolonge le premier mais après toute une phase de réélaboration sur le nouveau plan de la représentation) était, et est restée, que le développement n’est pas rectiligne mais que chaque ensemble de constructions doit être d’abord reconstruit sur le palier suivant avant d’être prolongé : dans cette perspective, ce n’était pas revenir à une simple préformation que de supposer les structures opératoires déjà à l’œuvre dans le fonctionnement cérébral. J’imaginais donc des circuits d’association prenant nécessairement des formes de groupes ou de réseaux (au sens mathématique) et depuis lors les travaux de Mc Culloch, d’Ashby, etc. ont bien montré qu’il n’y avait là rien de chimérique.
Mais la réversibilité ? Sur ce point j’hésite à me confesser (cf. les « résistances » dans les moments délicats d’une psychanalyse) car j’ai cherché les hypothèses les plus saugrenues : un démon de Maxwell pour échapper à l’accroissement de l’entropie, ou des transmissions assez rapides, en certaines zones limitées, pour remonter le cours du temps, bref des modèles physiques non absurdes mais invraisemblables du point de vue neurologique.
Tout ceci était donc inspiré par le courant d’idées, fondamental dans la pensée scientifique et entièrement légitime lorsqu’il n’est pas exclusif, tendant à réduire dans la mesure du possible le supérieur à l’inférieur. La psychologie tend ainsi à être physiologique, la biologie à être physico-chimique, la physique à être géométrique, la mathématique à se fonder sur la logique, etc.
Or, trois faits essentiels se sont alors imposés à moi et expliquent la déviation apparente qui s’est produite dans ma pensée :
1) À considérer les sciences qui ont réussi, comme la physique (alors que la biologie en est toujours à un niveau d’adolescence), on constate que les réductions du supérieur à l’inférieur, quand elles sont effectives et ne demeurent pas à l’état de projets ou de déclarations de principe, sont toujours réciproques : Einstein a réduit la gravitation à un modèle géométrique, mais en physicalisant l’espace et en expliquant ses courbes par l’action des masses, de telle sorte qu’il n’y a plus de contenant indépendant (l’espace) et de contenu épousant ses formes, mais un seul tout indissociable en interaction. C’est pourquoi, le physicien Ch.-E. Guye, dans ses études sur Physique et biologie déclare qu’une physicochimie expliquant la vie sera plus « générale » et non pas plus spéciale que la physico-chimie actuelle, parce qu’elle sera enrichie de tout ce qu’elle aura eu à intégrer.
2) Une réduction généralisée du supérieur à l’inférieur aboutirait à une série linéaire des sciences, avec un commencement absolu qui serait la logique, source des mathématiques. Or les réductions réciproques dont nous venons de parler montrent au contraire que les sciences, loin de constituer une série linéaire, forment en réalité un cercle, ou si l’on préfère une spirale, car la logique n’est pas un commencement absolu mais dérive des structures du sujet agissant et pensant, qu’étudie la psychologie.
3) En vertu d’un tel cercle, il est alors absurde d’espérer de la neurologie une « explication » des structures logico-mathématiques, par exemple de nous apprendre pourquoi 2 et 2 font 4 2. On trouvera certainement les racines de ces structures dans le système nerveux, c’est là une autre question. Mais une neurologie sérieuse sera nécessairement mathématique comme la physique : ce jour-là elle expliquera sans doute les structures logico-mathématiques, mais en s’appuyant par ailleurs sur ces structures elles-mêmes. Ces considérations ne valent en rien, cela va sans dire, contre une explication physiologique de la vie affective, de l’attention, etc., etc. Car il n’y a aucun cercle vicieux à ce que le physiologiste éprouve certaines émotions et les explique par ailleurs par le paléencéphale, etc. Mais sur le terrain des opérations constitutives de la pensée, qui est celui que j’ai choisi, on ne peut les expliquer qu’en les employant, ce qui n’est pas le cas pour l’émotion, etc., et ce qui constitue une situation unique qu’il s’agit alors de chercher à dominer.
Ce qui complique la situation, est que, comparées à la physique, la biologie et la neurologie sont terriblement peu développées et qu’on n’y trouve encore nullement de théories explicatives générales comparables aux réductions du deuxième principe de la thermodynamique à un calcul de probabilité, ou aux interprétations de la mécanique céleste. Les explications que l’on y rencontre sont de bonnes descriptions comportant des lois bien énoncées, comme celles du conditionnement par exemple, mais entourées d’un mystère encore épais quant aux notions centrales telle que l’excitation. Le psychologue, qui est loin d’en être même à ce stade (pourtant si élémentaire comparé à ceux de la physique) éprouve alors une impression d’explication avec tout le prestige du concret que donnent les mesures matérielles. Mais, replacées dans la perspective de l’histoire des sciences il y a là un problème.
Or, l’événement décisif (ou du moins qui l’a été pour moi) dans cette question des rapports entre les structures logico-mathématiques à expliquer et les explications psycho-physiologiques a été que certains neurologistes eux-mêmes, pour perfectionner leur méthode d’investigations, se sont mis à construire des modèles mécaniques et que, profitant des étonnants progrès dans la technique des machines à calculer, ils ont constitué une « mécanophysiologie », dont la richesse s’est rapidement accrue et dont les analogies avec la physique est cette fois frappante.
Puisque j’en suis à une auto-biographie, je puis raconter le souvenir de mon premier contact avec cette discipline. Après la guerre, aux Entretiens de philosophie de sciences de Zurich, je récitais mon petit couplet sur le développement des opérations logiques chez l’enfant, quand un physicien a dit dans la discussion : « En écoutant votre reconstitution du développement, j’avais l’impression d’entendre la description de la solution d’un problème dans l’homéostat d’Ashby : équilibrations successives, structure de « réseau » des combinaisons possibles, de « groupe » au point d’équilibre final, etc. » Bref, je retrouvais mon langage.
Expliquer en physique, c’est déduire le phénomène en ne se bornant pas à rendre ses lois cohérentes mais en montrant pourquoi il est nécessaire, ou pourquoi il est le plus probable une fois certaines conditions réalisées. Les modèles mécaniques comme ceux de la mécanophysiologie et les modèles abstraits (ce qui est la même chose en termes de formules) remplissent ce rôle dans la mesure où la complexité des faits empêche de les interpréter dans un détail non déductible. Mais on peut être assuré que chaque groupe de faits bien analysés permettra tôt ou tard des réductions de plus en plus proches de leur nature spécifique. Au Congrès de psychologie de langue française de Strasbourg, j’ai soutenu dans une discussion que le conditionnement deviendrait bien plus intelligible si l’on en donnait un modèle probabiliste expliquant pourquoi, les conditions remplies, la solution la plus probable est que la liaison se fasse. Je n’ai recueilli que des sourires bienveillants mais le lendemain Fessard, qui était absent la veille, apportait un beau modèle répondant exactement à mon désir. Dira-t-on pour autant qu’il cessait d’être neurologiste ?
Or, si ces vues sont exactes, l’avantage inestimable de ce genre d’explication est que, dans les domaines où la neurologie ne nous apprend encore rien, comme c’est malheureusement le cas en psychologie de la pensée, la psychologie peut aller de l’avant sans avoir à craindre d’être contredite. Si l’on affirme qu’une conduite n’a rien d’inné mais est due à un pur apprentissage, ou qu’au contraire elle ne résulte que d’une maturation endogène, on peut toujours être démenti par quelque découverte neurologique imprévue. Si l’on essaye au contraire à montrer qu’elle est le produit d’une équilibration dont les lois relèvent de simples questions de probabilité séquentielle, un tel modèle, à supposer qu’il corresponde aux faits de comportement eux-mêmes, ne saurait être ébranlé parce qu’on aurait trouvé le mécanisme physiologique correspondant. Bien plus on ira à la rencontre du neurologiste qui aura besoin tôt ou tard de construire à son tour de tels modèles.
Voilà dans les grandes lignes, pourquoi je suis devenu « abstrait ». Si j’étais seul de mon avis, cela serait inquiétant. Mais à voir le nombre de jeunes psychologues qui cherchent dans la théorie de l’information, dans la théorie des jeux ou de la décision ou simplement dans la formalisation (et cela depuis Hull) des auxiliaires à leurs recherches expérimentales, je n’ai pas l’impression d’un tel isolement.
Encore un mot sur une question souvent posée au séminaire dont il a été question : celui des relations entre la logique et le hasard. Peut-on dire que l’emploi des modèles abstraits vise un idéal de déduction universelle ? Certainement pas, car si la physique est sans doute en bonne partie déductible, la biologie l’est moins et la psychologie génétique encore moins dans la mesure où elles font intervenir l’histoire car l’histoire ne se déduit pas en tant que comportant une part de hasard.
Le paradoxe est alors, dans le domaine spécial du développement de la pensée, qu’un développement historique (social ou individuel) non déductible en son détail et faisant une part au hasard aboutit à des structures caractérisées par leur nécessité interne. C’est là sans doute un cas particulier du problème général de savoir comment, quand en thermodynamique la marche la plus probable est le brassage et l’accroissement de l’entropie, l’évolution vitale peut engendrer des structures toujours mieux différenciées et organisées. Or sur le terrain propre de l’intelligence, on ne voit que deux solutions : invoquer un antihasard, qui sera un deus ex machina, ou chercher à montrer comment, étant donnée une structure, son fonctionnement et les conditions du milieu, la suivante devient la plus probable en fonction de la précédente sans avoir été dès le départ, et ainsi de suite des structures élémentaires aux structures finales. Mais ceci nous ramène aux modèles dits abstraits et je crois en avoir assez dit sur ce point.