Nouvelles mesures des effets de centration en présentation tachistoscopique (1959) a

L’un de nous cherche depuis des années à expliquer les illusions optico-géométriques primaires au moyen des effets de surestimation par centration et, pendant longtemps, a considéré ces derniers effets comme bien connus et de nature banale. Dans la suite, des doutes lui ayant été exprimés quant à la généralité et même parfois quant à l’existence de tels effets de centration, il a eu le tort d’entreprendre leur vérification, au lieu de commencer par dépouiller les travaux antérieurs sur ce sujet.

Or, il existe au moins deux beaux travaux sur les surestimations par centration auxquels nous tenons à nous référer aujourd’hui, en nous excusant de ce retard. Il y a d’abord les résultats d’A. Fauville, recueillis en 1921 et publiés en 1947 1, qui consistent en mesures au périmètre. Le sujet fixe sur le périmètre un point « central » et on lui en donne un autre, en périphérie. La consigne est alors de diviser en parties égales l’arc compris entre ces deux points (1 m de rayon). Fauville obtient ainsi une surestimation dans la région centrale, mesurée en termes d’angles, avec vision monoculaire (à droite ou à gauche) et binoculaire, à la lumière et dans l’obscurité. Il faut citer ensuite les résultats de Franziska Hillebrand, parus en 1928 2, fondés également sur des mesures au périmètre. L’auteur trouve une forte surestimation angulaire dans la région « centrale » du champ visuel et fournit une formule permettant le calcul du % de surestimation en terme d’excentricité.

Après que l’un de nous ait cherché avec A. Morf à mesurer les effets de centration en vision libre et en fonction de facteurs spatiaux (par

1 Miscel. Psych. A. Michotte, Louvain, 1947, pp. 323-340.

2 Zeitschr. f. Psychol., v. 59 (1928).

division comme Fauville) et temporels 1, A. Rey et M. Richelle 2, d’une part, P. Fraisse, S. Ehrlich et E. Vurpillot3, d’autre part, ont repris le problème avec des techniques différentes. Rey et Richelle ont obtenu certains résultats conformes à la surestimation par centration et ont cherché à les réduire au facteur de netteté, selon lequel même deux éléments égaux et également centrés tour à tour sont estimés inégaux si l’un est plus net (mieux éclairé, etc.) que l’autre. Une de leurs expériences fait cependant exception, dans laquelle un petit écart de quelques mm entre deux lignes ou deux points est surestimé en périphérie. Mais comme nous avions toujours réservé, à côté des facteurs topographiques (rôle de la région centrale de la rétine et de la périphérie, rôle mesuré exclusivement par 1’« excentricité », dont la définition est donnée après le tabl. 4) et des facteurs temporels (durée et ordre de succession des centrations) la possibilité d’une intervention de facteurs d’intensité ou d’attention 4, on pouvait se demander si, dans le cas de l’exception signalée par Rey et Richelle, une surestimation due à l’etten- tion ne venait pas interférer avec les facteurs spatiaux et temporels.

Or, l’intérêt principal de la recherche de Fraisse, Ehrlich et Vurpillot est de fournir précisément une réponse topique à cette question. Son mérite est d’abord d’avoir mis au point une technique tachistoscopique bien plus exacte que les précédentes. Mais il est surtout d’avoir dissocié expérimentalement les effets de la centration de l’attention et ceux de la centration du regard lui-même, en faisant « surveiller » par l’attention deux points en périphérie, l’un à gauche et l’autre à droite, tandis que le regard est fixé entre deux (en ce cas on obtient exceptionnellement une surestimation en périphérie, la centration de l’attention primant momentanément celle du regard au lieu de converger avec elle comme d’habitude).

On peut donc, au total, supposer que cinq facteurs interfèrent dans les effets de surestimation par centration : la topographie du champ visuel (fovéa et périphérie), l’attention, la durée, l’ordre de succession et la netteté mais en tant que relative à l’objet (éclairement, distance par rapport au sujet, etc.), tandis que la netteté subjective se réduirait au facteur topographique (la fovéa est ainsi appelée communément « zone de vision nette ») ou à l’attention. En conclusion de leur étude, Fraisse, Ehrlich et Vurpillot ont bien voulu considérer, d’autre part, leurs

1 Rech. XX (vol. XXXIV 1954).

2 Rech. XXIII (vol. XXXV, 1955).

3 Rech. XXVI (vol. XXXV, 1956).

4 Voir Rech. II (vol. XXIX, 1943), p. 174 (« celui des deux éléments qui est le plus souvent ou le plus attentivement fixé par le regard est surestimé »), p. 232 (« Si les centrations … sont d’intensité égale »), etc., et Rech. XX (1954), p. 244, où les facteurs prévus de centration sont le facteur topographique, la durée, l’ordre des présentations, « l’intensité (attention) », etc.

résultats comme pouvant s’interprêter au moyen du schéma probabiliste des « rencontres » et des « couplages » que l’un de nous avait proposé pour expliquer les effets de centration 1. Ce schéma convenant également pour rendre compte de la dévaluation des éléments par manque de netteté objective, il semble donc que l’on puisse dorénavant, comme nous l’espérons, utiliser les effets de centration comme point de départ d’une explication des illusions géométriques « primaires ».

Mais il subsiste cependant, même après la belle étude de Fraisse, Ehrlich et Vurpillot, quelques petites questions en suspens, que nous aimerions examiner en cet article. La première tient au rôle du facteur topographique. Ces auteurs ont démontré que, en cas de conflit entre la centration du regard comme tel (facteur topographique) et celle de l’attention, ce second facteur peut l’emporter. Conflits d’ailleurs rares, puisque dans les situations normales l’élément centré par le regard l’est également — mais avec une intensité variable (comme il a été prévu dès l’analyse de l’erreur de l’étalon, Rech. II) — par l’attention ; mais conflits possibles même dans des situations non destinées à les provoquer, notamment lorsqu’il s’agit d’éléments très petits qu’il s’agit de repérer en périphérie (cf. l’exception de Rey et Richelle). Cela étant faut-il conclure que le facteur topographique est toujours dominé par le facteur d’attention, du seul fait qu’il l’est dans la situation imaginée par Fraisse ? Ce n’est pas certain : lorsque R. W. Ditchburn, en neutralisant les micromouvements oculaires, aboutit à une extinction de l’image rétinienne, il note que la partie de la figure sur laquelle se centre l’attention (par exemple l’un des angles d’un carré) disparaît en dernier lieu, mais cet effet d’attention est alors subordonné aux facteurs topographiques car il ne demeure possible qu’à l’intérieur d’un très petit angle visuel à partir du point de fixation 2.

I. Cela étant, nous aimerions en premier lieu établir si le facteur topographique, dont Fraisse, Ehrlich et Vurpillot dirent qu’il est « secondaire » par rapport au facteur d’attention, est secondaire absolument parlant, c’est-à-dire d’importance peu considérable, sinon négligeable ; ou s’il n’est secondaire que relativement et en certaines situations, c’est-à-dire qu’il peut être dominé par le facteur d’attention sans perdre pour autant son importance propre, et que, à attention en moyenne égale, les variations du facteur topographique en fonction de l’excentricité entraîneront des variations systématiques dans l’estimation des longueurs perçues.

Il est à noter d’ailleurs que Fraisse, Ehrlich et Vurpillot ont déjà fourni (tabl. 5, p. 204) les éléments d’une réponse à cette première question, puisqu’ils ont procédé, au cours de leurs épreuves « collec-

1 Rech. XXII (vol. XXXV, 1955).

2 Optica Acta, 1955, 1, pp. 171-176 et 2, pp. 128-133.

tives », à des mesures à distances variables entre l’écran et le sujet et par conséquent entre les deux traits objectifs à comparer. Mais quelques irrégularités dans ces résultats nous ont fait éprouver le besoin de nouveaux contrôles, par examens individuels.

Nous avons à cet égard procédé de deux manières. La première revient également à faire varier la distance entre le sujet et l’écran, ce qui modifie l’écart entre le segment centré et le segment périphérique, autrement dit ce que nous appellerons l’excentricité du trait périphérique (définie comme l’écart entre le point médian du segment centré et le point médian du segment périphérique). Nos deux traits étant présentés dans un plan fronto-parallèle, le changement de distance sujet- écran entraîne donc un changement proportionnel de l’excentricité et des angles visuels sous lesquels apparaissent ces deux traits. La question est ainsi d’établir s’il existe une variation systématique de l’effet de centration avec les modifications de l’excentricité.

Malheureusement, les variations de la distance sujet-écran ne modifient pas seulement l’excentricité, mais aussi la grandeur des segments exprimés en termes d’angles (l’étalon conservant sa grandeur absolue), l’épaisseur des traits, le rapport entre le cadre de l’écran et les segments, l’intensité de la lumière en jeu (approximativement en fonction du carré de la distance), la texture apparente de l’écran, l’accommodation et la convergence des yeux, etc. Il nous a donc paru utile de faire, à propos de la même question, une seconde expérience, en laissant constante la distance du sujet à l’écran et en variant seulement la distance entre le point médian de l’élément centré et le point médian des éléments périphériques. En ce cas les erreurs en termes de longueurs subjectives correspondent aux erreurs angulaires.

II. Un second problème que nous nous sommes posé est celui des variations éventuelles de l’effet de surestimation de l’élément centré lorsque l’on modifie les durées de présentation. Mais il faut préciser d’emblée que nous ne cherchons pas ainsi à reprendre l’étude des effets de centration en fonction du facteur de durée : cette analyse supposerait que l’on présente un élément A, toutes choses égales d’ailleurs, pendant une durée différente que l’élément B, de manière à établir la relation entre la surestimation des longueurs et la durée (cf. Rech. XX). Dans le cas envisagé ici, nous présenterons au contraire toujours les éléments A et B simultanément pendant des durées égales, et ferons varier ces durées pour les deux éléments simultanément. Cela revient à dire que l’un des deux sera d’abord surestimé par rapport à l’autre en fonction des facteurs de topographie et d’attention réunis (et si l’on fait varier les distances entre eux, cela consistera à déterminer la surestimation en fonction des modifications de la topographie) : en présentant, d’autre part, ces couples simultanés AB pendant des durées variables, on étudiera alors l’action du facteur durée, non plus sur la surestimation élé-

mentaire d’un seul segment (ce que nous avons appelé précédemment 1’« erreur élémentaire I    », Rech. XXII), mais sur la surestimation relative d’un élément par rapport à l’autre (en fonction donc de la topographie, etc.), ce qui constitue une « erreur élémentaire II » (Rech. XXII). En bref, notre second problème est celui des actions de la durée de présentation sur Verreur élémentaire II, c’est-à-dire sur les effets de surestimation par centration au sens de la topographie et de l’attention réunies. Or, ce problème présente un certain intérêt pour les raisons suivantes. En étudiant les illusions optico-géométriques en fonction des durées de présentation (Oppel, figures en équerre et en i , rectangle, trapèze, diagonales du losange, etc.) nous avons prouvé qu’elles présentent en général un maximum vers 0,1 ou 0,2 sec, l’existence de ce maximum temporel attestant ainsi une dualité de mécanismes assimilable à la dualité des « rencontres » et des « couplages ». Or, les erreurs systématiques que constituent les illusions optico-géométriques ne sont plus de simples « erreurs élémentaires II » mais consistent en « erreurs composées » (Rech. XXII), en ce sens qu’elles reposent bien sur des « erreurs élémentaires II » (et celles-ci elles-mêmes sur des « erreurs élémentaires I ») mais que ces erreurs II se combinent alors de diverses manières en fonction des proportions objectives de la figure (loi des centrations relatives). Il est donc intéressant de rechercher, et c’est là notre second problème, si les « erreurs élémentaires II » obéissent elles aussi à une loi de maximum temporel ou si elles sont d’autant plus fortes que la durée de présentation est plus courte.

III. Enfin un troisième problème qui nous a également préoccupés et qui se relie à certains égards au précédent est de savoir si les surestimations par centration sont modifiables par l’exercice. Nous n’avons pas (ou pas encore) fait à cet égard la recherche systématique qui s’imposerait et qui consisterait à répéter 30 ou 50 fois de suite les mêmes mesures sur le même sujet, de manière à établir si l’effet de centration tend à disparaître en ce cas, comme on l’observe en certains cas pour les illusions « primaires » (illusions de Müller-Lyer, étudiée par G. Noelting ou diagonales du losange, par G. Ghoneim x). Mais, à défaut d’une telle étude systématique, nous fournirons ici deux sortes de résultats partiels et à eux seuls instructifs. D’une part, à propos des effets d’excentricité mesurés selon la première méthode, la comparaison des mesures sur les mêmes sujets respectifs, en ordre ascendant et en ordre décroissant des distances a montré un net effet d’exercice, dont quelques sondages nous ont permis de contrôler l’existence sans varier les distances. D’autre part, la comparaison des effets de durée de présentation selon que les mêmes sujets servent pour tous les temps ou que l’on s’adresse à des sujets différents pour chaque temps fournit également des données en ce qui concerne l’action de la répétition ou

1 Rech. xxxvn.

exercice. Or, l’effet de la répétition ou de l’exercice nous paraît présenter un intérêt particulier dans le cas des mesures prises en vision tachistoscopique, car, aux durées très courtes il n’existe qu’une seule centration, correspondant au point de fixation obligée, sans mouvements oculaires ni exploration active : la diminution des erreurs systématiques avec l’exercice ne peut alors tenir qu’à des mécanismes d’échelle inférieure à celle de la centration, ce qui conduit à retrouver le problème des « rencontres » et des « couplages » complets ou incomplets, que soulèvent déjà la présence ou l’absence d’un maximum temporel (en fonction des durées de présentation : voir II), ainsi que l’explication des actions de l’excentricité (voir I).

Remarque. —    Comme il a été déjà dit (sous 1) nous avons employé deux sortes de techniques. La technique I utilisée par J. Rutschmann est celle qui a consisté à étudier les effets de l’excentricité en modifiant les distances entre le sujet et l’écran (avec un tachistoscope à projection). La technique II (utilisée par B. Matalon) a consisté au contraire à laisser constante la distance sujet-écran et à varier la distance entre les deux segments de droite à comparer (avec un tachistoscope à miroir). Nous décrirons leurs résultats respectifs aux § 1 et 2. Mais, pour simplifier, nous fournirons déjà au § 1 quelques résultats recueillis par J. Rutschmann sur les effets de durée de présentation et nous reviendrons au début du § 2 sur d’autres résultats de même nature recueillis par B. Matalon avec le même tachistoscope avant qu’il ait adopté la technique II.

§ 1. Les résultats de la technique I

Commençons par décrire brièvement le dispositif expérimental et le détail de la technique.

Dispositif : Nous nous sommes servis d’un tachistoscope à projection du type Michotte (pendule, consistant en un disque à fentes réglables). Le même disque comporte deux jeux de secteurs, l’un des jeux réglant la largeur de la tente passant par le faisceau de projection de la figure, l’autre réglant la fente qui passe par le faisceau projetant le champ de préadaptation à point de fixation. Le champ préadaptation est réalisé au moyen d’un projecteur « Camérafix » (lampe 100 W) dont l’axe optique est faiblement incliné par rapport à l’axe du projecteur principal. L’axe du projecteur principal est perpendiculaire à l’écran et traverse son centre, endroit qui est occupé par le point de fixation. Les temps de découvrement et de recouvrement des deux faisceaux lumineux ont été réduits en plaçant le pendule à fentes le plus près possible des foyers et en diminuant l’épaisseur des faisceaux au moyen de diaphragmes. La présentation tachistoscopique d’un couple de traits est toujours précédée et suivie du champ de préadaptation. Le courant alimentant le projecteur principal (à lampe Philips 383 E de 250 W) a été ajusté de façon permanente pour produire la moindre différence de phanie entre les deux champs. Les secteurs réglant les largeurs des fentes sont ajustés de façon à produire le découvrement de l’un des faisceaux simultanément avec le recouvrement de l’autre faisceau : en amenant le bord d’un secteur au

centre du faisceau correspondant, les deux champs (figure et point de fixation) se projetant sur l’écran. Cela permet d’ajuster le point de fixation par rapport au centre du trait central. (Cet ajustement se fait en déplaçant une lentille convexe montée entre le cliché et l’objectif de projection du projecteur Camérafix, les déplacements se faisant dans un plan perpendiculaire à l’axe du projecteur.) Les temps utilisés étaient de 0,08-0,09 s et de 0,15 et furent contrôlés périodiquement au moyen d’un diapason inscripteur de 100 Hz. L’écran est constitué par un plastic sans texture visible de couleur blanc-opaque, tendu sur un cadre. Les sujets regardent l’écran dans la direction opposée à la direction de projection et ne voient pas le dispositif d’obturation qui est caché par l’écran. Appliqué contre l’écran du côté des sujets se trouve un « passe-partout » jaunâtre de 62X62 cm à ouverture utile de 53,5 x 42,5 cm (le côté long du rectangle utile était horizontal pour les expériences en présentation horizontale des traits, et vertical pour les expériences en présentation verticale des traits). Un rideau en popeline obturant de bas en haut est placé entre le passe-partout et le sujet et permet de cacher l’écran entre les présentations (ajustement du point de fixation et « repos » du sujet). L’agrandissement du projecteur Camérafix est de 16, celui du projecteur principal de 9,2 (objectif Zeiss Tessar 1 :4,5 F = 12 cm).

Installation des sujets et présentation : Les sujets sont installés sur un siège confortable à 60, 120 ou 240 cm devant l’écran, les yeux étant à la hauteur du point de fixation. Un appui-tête soutient l’occiput et la nuque et garantit une distance fixe entre les yeux et l’écran. La pièce est obscure et un éclairage indirect par une ampoule de 100 W maintient une faible adaptation photopique.

Les présentations (en vision binoculaire) se font de la façon suivante : après l’ouverture du rideau, le sujet voit le point de fixation noir sur fond clair, situé au centre de l’écran utile. Le diamètre du point de fixation est constant et de 4 mm environ. Après un avertissement, une figure, constituée par deux traits horizontaux (ou verticaux, cf. Tableau 8) est substituée au champ de fixation. Le champ de présentation de la figure est à son tour suivi par le champ de fixation, et après la réponse verbale du sujet, le rideau est fermé.

Technique : Le trait central (dont le milieu est fixé si le sujet se tient à la consigne) est l’étalon et mesure 73 mm. Le sujet ignore que le trait central est l’étalon, et la consigne évite toute suggestion dans ce sens. Le trait périphérique, qui peut apparaître à gauche ou à droit (ou au-dessus ou au-dessous) de l’étalon, est la variable (dans chaque expérience, l’étalon et la variable forment deux ségments d’une droite). La variable peut prendre les longueurs suivantes : 122, 114, 106, 102, 98, 94, 91, 88, 84, 80, 73 et 66 mm. La distance entre le centre de l’étalon et le centre des variables est fixe et de 185 mm, l’épaisseur des traits est d’environ 1,5 mm. Le point de fixation est ajusté de façon à ce qu’il se trouve à environ 5 mm au-dessus (ou à gauche) du centre du trait central pour éviter que l’image consécutive du point de fixation ne coupe l’étalon en deux. Les présentations s’effectuent selon une méthode concentrique clinique.

Consigne : Le rideau est ouvert et le champ de préadaptation avec son point de fixation est projeté. Voici la consigne donnée aux adultes : « Vous voyez au centre de l’écran un point noir » (l’expérimentateur le montre par ombre chinoise). « Ce point sera suivi ou remplacé par deux traits » (l’expérimentateur obture le faisceau du champ de fixation est présente un couple de traits dont la variable mesure 66 mm et se trouve à gauche du trait central, sans que le sujet puisse se rendre compte du mode d’obturation) « que voici. Vous voyez deux traits, l’un au milieu qui occupe l’endroit du

point que vous avez vu préalablement, et un autre qui est en l’occurrence à gauche, mais qui sera par la suite tantôt à droite, tantôt à gauche, sans que vous puissiez le savoir d’avance. Regardez les deux traits et dites s’ils sont de longueur égale ou si l’un paraît plus long que l’autre. » (Les sujets disent en général que le trait du centre est plus long, après avoir regardé alternativement les deux traits.) « Voilà, vous venez de regarder alternativement l’un et l’autre des traits, mais par la suite je vous demande de ne regarder ou de ne fixer que le point ou plutôt l’endroit qui correspond au point que vous avez vu préalablement, sans jamais regarder le trait à gauche ou à droite du trait central. »

« Avant chaque présentation, le rideau s’ouvrira, et je vous avertirai en disant : « Attention, regardez bien le point » (le départ du disque est silencieux). En ce qui concerne vos réponses, vous avez les possibilités suivantes ; ou bien les traits vous paraissent égaux, ou l’un ou l’autre est plus petit ou plus grand. Vous êtes libre de vous exprimer comme vous entendez. Indiquez également vos impressions concernant les longueurs même si vous n’êtes pas sûr. »

Pour les enfants, la consigne a été adaptée au langage enfantin et les catégories de réponse ont été changées : l’enfant devait dire où se trouve le trait le plus long (ou le plus grand), ce trait pouvant être « près de la cheminée » (à gauche ou au centre suivant que la variable est à gauche ou à droite) ou « près de la table » (à droite ou au centre suivant que la variable est à droite ou à gauche), « cheminée » et « table » remplaçant gauche, droite et au milieu du langage adulte.

Le calcul des points d’égalité subjective se fait sur les longueurs des traits en millimètres à partir d’un nombre relativement petit de jugements par variable, en distinguant les cas où la variable se trouve à gauche de ceux où la variable se trouve à droite. Nous avons utilisé le partage proportionnel de l’intervalle des réponses mixtes en procédant par variable (méthode de Spearman, cf. aussi Rech. XX, 1954, p. 258) : les jugements = étaient comptés comme 0,5> + 0,5<. Dans le but de corriger la non-linéarité de notre échelle de variables, nous leur avons assigné les « étendues » suivantes : (en mm)

Nous avons calculé des erreurs relatives en exprimant la différence entre la longueur de la variable et de l’étalon en pourcents de l’étalon (ainsi + 34,2 % signifie que le point d’égalité subjective se trouve pour un étalon fixé de 100 % = 73 mm et une variable de longueur 134,2 % = 98 mm).

Voici les données angulaires pour l’étalon et pour l’excentricité :

variable étendue variable étendue
122 8 91 3
114 8 88 3,5
106 6 84 4
102 4 80 5,5
98 4 73 7
94 3,5 66 7

 

Distance yeux-point de fixation (en cm) Dimension angulaire de l’étalon Excentricité (dimension angulaire de la distance séparant les centres de l’étalon et de la variable)
60 6°56’ 17°08’
120 3°29’ 8°46’
240 1’45’ 4°24’

 

Cherchons maintenant à déterminer la grandeur moyenne des effets de centration mesurés à 60 cm (présentation de deux droites horizontales), sans effets de répétition (première expérience à laquelle est soumise le sujet considéré). Sur 65 sujets adultes (étudiants et étudiantes), 53 ont été retenus (10 masculins et 43 féminins), les 12 sujets éliminés l’ayant été pour les raisons suivantes : illusion non mesurable, excédant 67 % (7 sujets) ; excès de jugements d’égalité (3 sujets) ; nombre de mesures insuffisantes (1) ; amblyopie avec strabisme (1).

Les 53 sujets retenus ont fourni les moyennes algébriques suivantes, calculées en pourcentages de la longueur de l’étalon (tabl. 1) :

Tabl. 1. Moyennes des effets de centration à 60 cm sur 53 adultes1 :

Ces moyennes (comme celles des tableaux suivants) indiquent donc en pourcentage la partie de l’étalon qu’il faudrait ajouter à ce dernier (73 mm = 100 %) pour trouver la variable à propos de laquelle se produit l’égalité subjective.

Un seul sujet parmi ces 53 a fourni une sous-estimation de l’étalon (= surestimation de la variable en périphérie), les 52 autres sujets ayant constamment surestimé la ligne fixée par le regard. D’autre part, sur 73 sujets, au total, ayant subi l’expérience en présentation horizontale à 60 cm, 6 ont donné des sous-estimations de l’étalon ; mais ces sujets sont tous latéralisés, surestimant d’un côté et sous-estimant de l’autre. Nous n’en avons trouvé aucun qui surestime systématiquement l’étalon.

Nous n’avons pas étudié systématiquement avec cette technique I les effets de l’augmentation du temps d’exposition. Par contre, en vue des comparaisons avec l’enfant nous avons recueilli quelques données sur 10 adultes à 0,15 sec aussi bien qu’à 0,08-009 sec2. Voici les résultats obtenus (à 60 cm) :

Tabl. 2. Moyenne des effets Ă  0,08-0,09 sec et Ă  0,15 sec
(10 adultes) :

1 Temps de présentation : 0,08 à 0,09 sec.

2 Dans cette expérience, puisque la séance à 0,15 sec. est une « reprise », la diminution de l’erreur systématique avec l’augmentation du temps de présentation est favorisée.

Il est à noter que deux des sujets avaient déjà passé par deux expériences avant de fournir les résultats à 60 cm pour 0,08 à 0,09 sec, ce qui diminue légèrement la moyenne pour ce temps le plus court. L’intervalle séparant les deux mesures 0,08 et 0,15 a varié de quelques semaines à 20 mois.

Les différences des moyennes entre le temps court et le temps long ne sont pas significatives. Nous reviendrons donc sur ce problème avec la technique II.

Ce rôle du temps de présentation rend difficile une comparaison entre les effets de centration chez l’enfant et chez l’adulte. Chez les enfants de 6 à 8 ans le temps de 0,08 à 0,09 sec s’est révélé trop court avec ce premier dispositif pour permettre des mesures, celles-ci étant par contre possibles à 0,15 sec. Faut-il alors comparer les réactions de l’enfant et celles de l’adulte à temps égaux, ce qui n’a pas grande signification puisque les enregistrements perceptifs de l’un et de l’autre ne sont pas les mêmes à durées égales de présentation, ou bien faut-il comparer à temps inégaux, mais sans savoir quelle durée de présentation correspond, chez l’enfant, à la durée de 0,08 à 0,09 chez l’adulte ?

Parmi 13 enfants examinés (de 6 à 8 ans), 9 ont permis la détermination des seuils gauche et droit. Les moyennes de ces 9 sujets (de 6 ;2 à 8 ;10) lors de la première série de mesure sont consignées sur le tabl. 3 :

Tabl. 3. Moyennes des effets de centration à 60 cm sur 9 enfants (0,15 sec) :

Moyennes Minimum Maximum
Variable Ă  droite 35,3 18,0 67,0
 » à gauche …. 38,0 22,3 58,9
Moyenne 36,6 —  — 

 

On constate que l’ordre de grandeur des effets est le même que chez l’adulte, mais pour un temps de présentation de 0,08-0,09 chez ce dernier. Par contre les limites inférieures observées sont plus élevées, et l’effet est sensiblement plus fort que celui des adultes à 0,15 (25,6 en moyenne).

Examinons maintenant la question centrale des effets de centration avec variation de la distance, en passant de 60 cm à 120 et à 240 cm. En ce cas la grandeur angulaire que soustend la figure à l’œil passe de 1 à 0,5 et à 0,25 et l’excentricité du trait périphérique (distance angulaire entre le point de fixation et le milieu de la variable) passe de 17°08’ à 8°46’ et à 4°24’. Bref il y a simultanément diminution de l’excentricité et diminution des grandeurs projectives.

Il importe à cet égard de mesurer séparément les effets en distances croissantes et en distances décroissantes pour faire la part des actions de répétitions. Les mesures ont été prises sur 11 adultes dans le premier de ces deux ordres et sur 12 autres dans le second (tabl. 4).

Tabl. 4. Moyennes des effets en fonction des distances sur 11 et 12 adultes :

(erreurs en % des longueurs, entre parenthèses erreurs angulaires)
60 cm 120 cm 240 cm
Variables1 … DO E DO ED G E
Dist. croiss. .. 37,0 35,0 36,0(25,0) 25,3 18,2 21,8(18,5) 22,8 12,2 17,5(16,4)
Dist. décr. … 42,6 34,1 38,4(26,3) 33,3 27,4 30/4(26,9) 28,3 30,8 29,6(27,4)

 

Pour comprendre ce tableau, il convient d’abord de préciser notre vocabulaire. Nous appellerons :

angle visuel : l’angle que sous-tend à l’œil un segment de droite quelle que soit son orientation par rapport au plan fronto-parallèle ; donc l’angle qui mesure la distance de deux points sur une sphère dont l’œil occupe le centre ;

angle de vision ou excentricité : la distance angulaire d’un point au point de fixation (celui-ci ayant par définition une excentricité nulle) ;

déformation projective (ou perspective) : la déformation que subit un segment de droite en s’éloignant du point de fixation dans un plan fronto-parallèle, la ligne de regard étant perpendiculaire à ce plan ; ou encore, la déformation que subit la figure si on change la distance du sujet.

erreur de longueur (1.1.) : erreur sur la variable à propos de laquelle se produit l’égalité subjective (l’erreur est calculée en % de l’étalon) ;

erreur angulaire (e.a.) : la même erreur traduite en termes d’angles visuels.

Nous constatons alors ce qui suit, en ce qui concerne ce tabl. 4 :

(1) Une analyse de variance [(distance-répétition) - (ordre de distances)], basée sur les moyennes gauche-droite, après réjection de l’hypothèse de l’hétérogénéité des variances au moyen du test de Bartlett, a montré que les ordres de distance (croissant et décroissant) ne contribuent pas à une variance significative (erreurs linéaires).

(2) L’effet combiné (distance-répétition) représente 18 % (F=20.95, pour v=2 et 42, P <0.01) de la variance, l’expérience ne permettant pas de dissocier les deux facteurs (erreurs linéaires).

1 D droite, G = à gauche, E = ensemble (moyenne).

(3) L’examen des différences entre les moyennes (erreurs calculées sur les longueurs), en utilisant les moyennes gauche-droite, montre que les différences 60- 120 et 60-240 cm sont significatives (P <0.01, par le T de Wilcoxon, sans prédiction de la direction de la différence) pour l’ordre croissant, tandis que la différence 60- 120 cm est la seule significative pour l’ordre décroissant (P < 0.05 par le T de Wilcoxon, sans prédiction de la direction), (erreurs linéaires).

(4) Les différences entre les moyennes des erreurs angulaires (également basée sur les moyennes gauche-droite) ne sont pas significatives, excepté pour la différence 60 - 240 cm pour l’ordre croissant (P < 0.05, par le T de Wilcoxon, sans prédiction de la direction de la différence).

Puisque les deux ordres de distances ne produisent pas des niveaux généraux différents de l’erreur systématique, on peut conclure que les différences significatives trouvées à l’intérieur d’un ordre résultent de l’effet combiné (distance-répétition). Puisqu’il y a indépendance (des sujets différents ayant servi pour les deux ordres), on ne peut comparer directement des paires de moyennes qui n’appartiennent pas au même ordre.

Si l’on fait l’hypothèse que l’exercice est indépendant de la distance à laquelle l’expérience préalable a été faite, et si l’on utilise les indications des tableaux 5 et 6, on peut prévoir les différences pour le cas où la distance n’aurait aucun effet ; ainsi, pour l’ordre croissant, on s’attendrait à la différence 60 > 240, et pour l’ordre décroissant à la différence 240 > 60. Si l’effet de distance (ou déformation projective) consistait en une diminution de l’erreur systématique linéaire en fonction de l’augmentation de la distance sujet-écran, on pourrait prévoir les différences suivantes :

ordre croissant : 60 > 240 et probablement 60 > 120

ordre décroissant : 240 = 60 et 120 = 60 au 120 <60 et probablement 240 60

Toutefois cette hypothèse ne peut être rejetée, étant donné que nous n’avons pas d’expériences qui permettent directement une telle dissociation des facteurs. On peut donc conclure que la déformation projective produite en variant la distance sujet-écran conduit à une erreur systématique linéaire plus grande pour 60 cm que pour 120 cm, et ceci quel que soit l’ordre des distances. Le rôle de l’excentricité( (qui ne peut être isolé du rôle possible de la grandeur angulaire des traits qui change en même temps que l’excentricité) sera repris plus loin (voir tableaux 10 et 11).

Si, au lieu d’utiliser les erreurs calculées sur les longueurs, on utilise les erreurs calculées sur les angles, donc, en changeant la mesure de la variable indépendante pour investiguer les effets des déformations pro-

jectives en fonction de la distance sujet-écran, on pourrait conclure que pour les distances utilisées, l’erreur angulaire ne varie pas en fonction de la déformation, car la différence 60 - 240 pour l’ordre croissant n’atteint que le niveau 0.05.

Si les erreurs angulaires restent fortes en vision libre (F. Hillebrand et Fauville), on pourrait donc se demander si, au tachistoscope, le sujet ne se bornait pas à comparer des angles visuels, à une erreur constante près. Il est, en effet, évident que, pour une distance fixe entre le sujet et le point de fixation sur l’objet, à une erreur angulaire constante correspondra géométriquement une erreur croissante de longueur. La question est alors de savoir, si en vision tachistoscopique, le sujet fait encore porter ses estimations sur des longueurs, en corrigeant la déformation projective par une sorte de constance élémentaire de la forme et de la grandeur réunies, ou s’il estime la longueur de la ligne en termes d’angle visuel, l’erreur topographique en périphérie étant alors une erreur de longueur et non pas une erreur angulaire, mais une erreur de longueur impliquant une non-conservation ou non-constance de cette longueur, ce qui comporterait donc encore un effet de centration mais à interpréter en ce cas d’une autre manière.

Avant de reprendre ce problème par la technique II, fournissons encore quelques données sur les effets de répétition, déjà bien visibles au tabl. 4. Nous avons effectué sur 16 des sujets adultes du tabl, 1 deux expériences successives pendant la même séance (ce qui comporte donc une répétition) et, sur 6 de ces 16 sujets, trois expériences successives (deux répétitions). Les résultats de ces mesures sont consignées au tabl. 5 (distance : 60 cm).

Tabl. 5. Influence de la répétition sur 16 et 6 sujets adultes :

Le test de Wilcoxon, appliqué en distinguant les scores droite et gauche ne montre une différence significative (à .05) que entre Exp. I et II gauche. Appliqué aux moyennes, la différence n’est significative que entre Exp. I et III.

On voit qu’il y a diminution de l’effet avec la répétition des expériences. Mais il est difficile de déterminer le résultat d’un grand nombre de répétitions, parce que plus d’une ou deux répétitions ne sont pas possibles en une seule séance. Or, les répétitions à un ou plusieurs jours d’intervalle ne sont pas comparables aux successions immédiates.

Il est par contre intéressant de déterminer cette influence des répétitions non-immédiates, que nous appellerons des « reprises ». Nous disposons à cet égard des observations faites sur 13 sujets adultes à 60 cm (mais il est à remarquer que la plupart de ces sujets, qui ont tous débuté par la mesure horizontale à 60 cm, ont subi au moins deux mesures lors de la première expérience) et qui ont été repris après un intervalle variant entre un jour et quelques semaines (tabl. 6).

Tabl. 6. Influence des « reprises » sur 13 adultes (60 cm):

Expér. I : Exp. II (« reprise ») : e
Variable à droite …. 41,7 38,2 + 0,65
 » » gauche … 39,2 35,6 + 0,56
Moyenne 40,4 36,9 — 

 

 

 

1re exp. 2 exp.
Variable Ă  droite 33,1 35,6
 » » gauche 23,2 21,2
Moyenne 28,1 28,4

 

 

 

Présentation : Horizontale Verticale
Variable à droite …. 40,0 variable en haut : 31,6
 » » gauche … 38,7  » » bas : 34,2
Moyennes 39,3 32,9

Aucune différence n’est significative. Comparée aux surestimations de l’élément supérieur en vision libre (6 à 8 % chez l’adulte pour les mêmes intervalles entre l’étalon et la variable), cette absence de différence significative semble indiquer que la surestimation des éléments placés dans la partie supérieure ne relève pas d’un simple effet de champ. Mais, pour en décider, il faudrait évidemment poursuivre cette recherche tachistoscopique en fonction de l’âge.

Il est à noter, enfin, que tous ces effets de centration, qui sont considérables (en particulier ceux des 53 adultes du tabl. I, avec 36,6 % de moyennes générales) ont été obtenues sans que le sujet sache de quel côté surgira la variable (à gauche ou à droite). Or, Fraisse et ses collaborateurs avaient au contraire observé que l’effet diminuait fortement ou même s’annulait en ces conditions, tandis qu’il est systématique (quoique notablement moins fort) lorsque le sujet est renseigné sur la direction dans laquelle il verra l’élément périphérique. Nous avons donc fait un petit sondage sur quatre adultes pour voir si, en indiquant cette direction, on aboutirait à une différence d’erreurs moyennes : il n’en a rien été et ces moyennes se sont trouvées de 38,0 % sans indication et de 39,2 avec indication. Cette contradiction entre les résultats genevois et parisiens ne diminue naturellement en rien la signification de l’expérience cruciale de Fraisse sur le rôle de l’attention (surestimation des éléments périphériques en cas de « points de surveillance » en plus du point de fixation). Mais, puisqu’il s’agit d’attention, il est possible qu’il y ait une simple différence caractérielle d’attitudes entre les sujets qui, sans indication sur le côté où sera présentée la variable, « surveillent » d’autant plus la périphérie, et ceux qui laissent venir les événements sans essais d’anticipation.

Une autre possibilité est que la méthode concentrique employée pour les mesurer, avec utilisation des jugements d’égalité, ait donné de plus fortes moyennes que la méthode constante à laquelle Fraisse garde sa fidélité. A. Jonckheere a bien voulu se livrer à un contrôle sur 7, 8 et 6 sujets aux trois distances considérées en ce § 1 (en avertissant de quel côté se présentera la variable), mais en excluant les jugements d’égalité et en employant la « méthode de l’escalier » 1 : il a trouvé une moyenne générale de 23,9 %, ce qui est inférieur aux moyennes de Rutschmann et supérieur à celles de Fraisse. Quant à B. Matalon il trouve également, avec le même tachistoscope, une moyenne de 24,0 % sur 12 sujets à 0,1 sec, avec mesures concentriques mais en excluant comme Jonckheere les jugements d’égalité (voir tabl. 9).

§ 2. Les résultats de la technique II

À propos de la technique II, nous fournirons deux sortes de résultats (recueillis par B. Matalon) : (a) les uns relatifs à l’effet de centration en fonction de la durée de

1 « Cap and down ».

présentation (de l’étalon et des variables simultanément) et (b) les autres relatifs aux mêmes effets mais en fonction également de la distance entre le milieu de l’étalon et celui des variables, la distance sujet-écran demeurant cette fois constante (contrairement à la technique I).

Ces deux sortes de résultats ont été recueillis, d’autre part, les uns sur les mêmes sujets pour tous les temps de présentation, les autres sur des groupes séparés de sujets (pour éviter l’exercice), à raison d’un seul temps par sujet. Enfin, les premiers de ces résultats (a : effets de la durée) ont été obtenus, les uns au moyen du même tachistoscope à projection que celui de la technique I, les autres au moyen du tachistoscope à miroir de Harvard (Gerbrand). Ces deux ensembles de données ne sont naturellement pas comparables, mais il est d’autant plus remarquable qu’avec des groupes non séparés de sujets, il y ait en convergence quant à la durée de présentation correspondant à l’effet maximum : aussi les citerons-nous tous deux. Quant aux résultats b (effets d’excentricité) ils n’ont été recueillis qu’avec le tachistoscope à miroir.

Examinons d’abord ceux des résultats (a) qui ont été obtenus au moyen du tachistoscope à projection sur 7 à 12 adultes.

Inutile de revenir sur la description de ce tachistoscope. Dans ce cas particulier le sujet est situé à 1,50 m de l’écran. Le milieu de l’étalon est à 65 mm du bord gauche de l’écran et à 180 mm du milieu de la variable. L’étalon a 50 mm. Dans le champ de préexposition, un point de fixation est présenté durant deux secondes et disparait lors de l’apparition de la figure, la position de ce point coïncidant avec le milieu de l’étalon. La variable est toujours située à droite. La consigne est de fixer le point tant qu’il est présent, puis d’indiquer le plus long des deux segments.

La méthode de mesure a été concentrique clinique, avec interdiction des jugements d’égalité. Un seul seuil a été mesuré sur chaque sujet.

Ces résultats sont consignés au tabl. 9.

Tabl. 9. Effets de centration en fonction de la durée d’exposition des deux segments à comparer (entre parenthèses le nombre des sujets) :

Durées (en sec) 0,04(11) 0,1(12) 0,2(8) 0,5(7)
Moyennes (en %) … 14,0 24,0 6,8 — 0,8

 

Cherchons maintenant à comparer ces résultats avec ceux du tachistoscope à miroir, c’est-à-dire à des données de caractéristiques très différentes. La tête du sujet est ajustée à une distance fixe de 55 cm de l’écran. Le point de fixation est visible tant que la figure n’apparaît pas. Le sujet est averti 1 à 2 sec avant l’apparition de la figure. Le point médian de l’étalon coïncide avec le point de fixation. Celui-ci est de 30 mm (et non plus de 50) et les variables 24 à 48 mm. La consigne est d’indiquer lequel des deux segments est le plus long (sans que le sujet sache quel est l’élément constant, mais avec présentation de l’élément périphérique à droite.

La première variable est celle de 36 mm. On poursuit selon la méthode concentrique, les jugements d’égalité étant exclus. Les mesures durent jusqu’à ce qu’on ait constaté un seuil stable sur au moins trois séries de variables.

Les distances étudiées entre le milieu de l’étalon et celui de la variable sont de 55 et 110 mm, les dimensions de l’écran empêchant des écart plus considérables.

Voici d’abord les résultats recueillis sur les mêmes sujets pour tous les temps, en ordre croissant des durées :

Durées 0,01 0,04 0,1 0,2 sec
Dist. 55 mm … 18,2 21,0 24,7 16,7
Dist. 110 mm. … 26,7 24,0 28,7 12,0

 

Tabl. 10. Effets de centration en fonction de la durée d’exposition {tachistoscopie à miroir) sur 11 adultes (groupes non séparés) :

Durées 0,01 0,04 0,1 0,2 0,4 0,8 sec
Dist. 55 mm 20,3 19,7 21,8 15,9 5,4 0,2
Dist. 110 mm 30,3 26,2 24,9 12,6 8,7 0,1

 

On constate que malgré la différence des techniques, le maximum d’effet se retrouve à 0,1 sec comme au tabl. 9 et pour les deux excentricités de 55 et 110 mm. Par contre, lorsque les sujets changent pour chaque durée (13 sujets par durée et excentricité distinctes de 0,01 à 0,4 sec et 7 ou 10 pour 0,8 sec), le maximum disparaît :

Tabl. 11. Effets en fonction des durées et d’excentricité, en groupes séparés
de sujets (tachistoscope à miroir) :

Du point de vue des actions temporelles, l’examen des deux courbes de moyennes montre nettement que l’effet de centration diminue avec la durée d’exposition (mais rappelons qu’il s’agit ici d’une action de la durée sur l’effet topographique de centration, et non pas de la surestimation d’un seul élément en fonction de la durée d’exposition : voir l’introduction à cette Recherche, sous II). Le test de Jonckheere (Brit. J. Stat. Psychol., 1954) nous indique que, pour chacune des deux courbes, on peut accepter l’hypothèse que la variation est monotone, ce qui exclut la possibilité d’un maximum, mais non pas d’un palier. Il faut, d’autre part, remarquer que, comme c’est le cas en général, la distribution des points d’égalisation subjective est beaucoup plus dispersée aux temps courts que longs (23 à 47 et 27 à 50 à 0,01 pour 55 et 110 mm contre 28 à 32 et 28 à 33 à 0,8 sec), et ceci indépendamment du fait que les seuils différentiels d’un même sujet sont également plus larges.

Quant aux effets de l’excentricité ou distance entre les segments, l’erreur systématique est toujours plus forte, sauf à 0,2 sec, pour la distance de 110 mm que pour celle de 55 mm. Cette différence n’est

toutefois significative (test de Mann-Whitney) que pour 0,01 sec. Mais, en combinant les niveaux de signification de chacune de ces comparaisons, par la méthode de Stouffer,1 on constate, que dans l’ensemble la différence entre les deux courbes est « très significative ». En d’autres termes, la probabilité d’obtenir ces différences en chaque point à partir de l’hypothèse que les deux courbes sont semblables est très faible. On peut donc admettre un effet de la distance topographique sous forme d’« erreur de longueur », effet qui diminue lorsque le temps de présentation augmente.

Il resterait à traduire ces erreurs de longueur en erreurs angulaires. Mais la question est ici fort simple car les angles en jeu sont dans le cas particulier très petits : en les calculant pour les valeurs extrêmes des variables, on trouve, en effet, 2°30’ pour la variable de 24 mm, à 110 mm comme à 55 mm de l’étalon, et 5°00’ pour la variable de 48 mm dans les deux positions également. En ces conditions, il est donc possible de confondre l’arc et la corde, pour les deux excentricités, et les variations ou erreurs angulaires sont donc porportionnelles aux variations ou erreurs de longueurs.

§ 3. Conclusions I. Le rôle de l’excentricité

Tant le tabl. 4 que les tabl. 10 et surtout 11 semblent démontrer que l’erreur de longueur croît avec la distance entre le segment centré par le regard et le segment périphérique, donc avec l’excentricité. Ces faits attestent donc le rôle du facteur topographique dans les effets de centration, en termes d’erreurs de longueurs. Quant à l’attention on peut la supposer constante aux diverses distances ; si elle croissait avec la distance, cela signifierait sa subordination momentanée au facteur topographique.

Le problème qui subsiste par contre est d’établir si le facteur topographique joue encore le même rôle en termes d’erreurs angulaires. Pour ce qui est des petites distances du tabl. 11, nous avons vu que l’erreur angulaire coïncide avec l’erreur de longueur et la question est donc résolue en ce cas. Pour les plus grandes distances du tabl. 4, la question demeure néanmoins ouverte, et il convient donc de considérer comme possible qu’avec l’augmentation de l’excentricité, le sujet juge peu à peu de la longueur de l’élément périphérique en fonction de sa grandeur projective, donc de l’angle visuel, et non pas de sa longueur « réelle ». En ce cas il y aurait, avec l’augmentation de l’excentricité, une erreur angulaire tendant à devenir constante au lieu de continuer à croître (alors qu’elle croît encore pour les petits angles de vision du tabl. 11).

Mais une telle éventualité ne nous paraît pas contredire le rôle du facteur topographique, et ceci pour les raisons suivantes :

1 Citée par Mosteller et Bush, in Lindzey, Handbook of Social Psychology, vol. I, p. 328.

(1) Encore très forte (22 à 25 % au tabl. 4 contre 23 à 37 % d’erreur de longueur), cette erreur angulaire ne se différencie que progressivement de l’erreur de longueur, c’est-à-dire que le jugement sur la grandeur projective ne succède aux jugements sur la longueur réelle que quand les erreurs de longueur croissent de façon accélérée à cause de l’augmentation de l’excentricité (passage de la distance 120 à la distance 60, donc de 8°46’ à 17°08’).

(2) Or, à partir des excentricités où l’erreur de longueur s’accroît rapidement et où l’erreur angulaire semble au contraire devenir constante, ce double phénomène (si cette constance relative de l’erreur angulaire, encore forte, se confirme) est à interpréter comme une seule et même manifestation de la dévalorisation des longueurs dans la périphérie du champ. On pourrait être tenté, à ces grandes excentricités, de raisonner comme si l’erreur de longueur perdait sa signification, puisque le sujet semble alors s’en tenir aux longueurs projectives et paraît cesser de considérer les longueurs « réelles » ; et de raisonner, d’autre part, comme si l’erreur angulaire, conçue comme seule significative, cessait de dépendre du facteur topographique, puisqu’elle tend à devenir constante. Mais, en réalité, si le sujet abandonne vraiment l’estimation de la longueur réelle en faveur de l’estimation projective, c’est alors qu’il cesse, à ces excentricités croissantes, de percevoir les longueurs comme constantes. En ce cas, si ses erreurs angulaires tendent à devenir elles-mêmes constantes (mais pas nulles 1) c’est simplement que les longueurs projectives décroissent (objectivement) en convergence avec la sous-estimation progressive de la longueur métrique. En bref, une erreur angulaire constante (par hypothèse) jointe à une erreur de longueur croissant de façon accélérée ne constituent pas deux réalités distinctes dont l’une serait indépendante et l’autre dépendante de la topographie : il s’agit d’un seul et même processus de sous- estimation en périphérie, qui se traduit alors par une non-constance (dans le sens de la diminution) des longueurs, cette diminution étant elle-même multipliée par un coefficient angulaire stable qui renforce cette dévalorisation.

(3) Ce processus de perte de la constance des longueurs avec sous- estimation angulaire stable (toujours dans l’hypothèse adoptée pour discussion) est naturellement spécial à la fois aux courtes durées de présentation et aux fortes excentricités. Il pourrait alors, en ces conditions limitatives, être comparé à l’abolition observée par Leibowitz1 de la constance de la forme aux temps très courts de présentation (il est vrai que la constance des grandeurs se maintient alors, mais en profondeur, ce qui ne l’implique pas dans la périphérie du champ considérée

1 Science, 1954, 120, 400 et 1956, 123, 668.

dans nos présentes expériences). On pourrait donc interpréter ces faits en vision tachistoscopique comme correspondant à un état voisin de la lecture immédiate de l’image rétinienne mais encore accompagnée de dévalorisation : du point de vue des effets de centration, cette perte de la constance des longueurs en périphérie constituerait donc le prolongement direct des sous-estimations progressives dues au facteur topographique.

(4) Or, aux mêmes fortes excentricités qui produisent ces effets de longueur et ces erreurs angulaires, il suffit d’augmenter le temps de présentation (tabl. 2) ou le nombre des expériences avec répétition ou exercice (tabl. 5-6) ou même sans doute l’âge des sujets (tabl. 3) pour que l’erreur de longueur diminue de plus en plus. En ce cas, si l’erreur angulaire constituait un mécanisme perceptif indépendant ou de signification primant celle de l’erreur de longueur, cette erreur angulaire en viendrait à acquérir un signe positif au fur et à mesure de la diminution de l’erreur de longueur, et cela du seul fait que les segments s’allongeraient subjectivement. On assisterait donc, avec le rétablissement adéquat des longueurs, à une surestimation des angles visuels augmentant avec l’excentricité, c’est-à-dire à un effet topographique angulaire positif ! Mais il existe une interprétation plus simple : il semble évident qu’avec la diminution des erreurs de longueur sous l’influence de l’augmentation du temps de présentation, de l’exercice ou de l’âge des sujets, les estimations projectives ou angulaires perdent sans plus leur emploi et sont peu à peu remplacées (mais à nouveau très progressivement, comme sous le n° 1) par des estimations fondées sur la longueur « réelle », avec constance graduelle de celle-ci. Ces considérations (4) montrent donc une fois de plus l’unité fonctionnelle du processus se traduisant par les erreurs de longueur et les erreurs angulaires en tant que solidaires les unes des autres.

En conclusion, même si la diminution d’erreur angulaire du tabl. 4 (de 240 à 60 cm de distance sujet-écran) n’atteint qu’une différence moyenne de — 3,2 % c’est-à-dire non significative, il existe néanmoins un effet topographique de centration (surestimation dans la zone centrale et sous-estimation en périphérie), attesté non seulement par le tabl. 11, mais encore par le fait que la tendance de l’erreur angulaire à devenir constante aux grandes excentricités s’accompagne d’une perte de la constance des longueurs. En ce cas, le recours aux longueurs projectives, qui diminuent donc sans cesse (objectivement) avec l’excentricité croissante, et la présence d’une forte dévaluation angulaire (25 à 22 %) tendant à se stabiliser, ne constituent qu’un seul et même processus d’ensemble, prolongeant la sous-estimation des longueurs en périphérie : autrement dit, cette sous-estimation se poursuit alors sans plus sous la forme d’une non-constance des longueurs aux grandes excentricités.

Il est inutile d’ajouter que cette sorte d’abandon progressif de la constance ou de retour graduel aux données « immédiates », au fur et à mesure qu’augmente l’excentricité, peut se décrire en termes de « rencontres » et de « couplages » aussi bien que la sous-estimation simple en périphérie : les « rencontres » étant de moins en moins nombreuses en vision indirecte, donc le « couplage » de moins en moins complet entre elles et les « rencontres » sur l’élément centré dans la fovéa, ce « couplage incomplet » peut se traduire aussi bien par une perte de la constance des longueurs que par une sous-estimation simple. En effet, si la constance des grandeurs résulte d’une coordination entre la grandeur apparente et la distance, la non-constance aux grandes excentricités s’expliquerait à la fois par une dévaluation de la grandeur apparente (d’où l’erreur angulaire tendant à devenir constante dans la mesure où cette grandeur projective diminue effectivement avec l’excentricité) et par une impossibilité croissante d’évaluer la distance (latérale) faute de « rencontres » suffisantes sur le parcours compris entre les deux segments de droite à comparer. Si ce passage de l’évaluation métrique à l’évaluation projective et cette stabilisation concomitante de l’erreur angulaire se confirment, ce serait même probablement cette difficulté d’estimer les distances latérales en périphérie qui serait à invoquer comme constituant la raison du passage de la sous-estimation simple au complexe non-constance x estimation projective dévaluée x stabilisation de l’erreur angulaire.

§ 4. Conclusions II. Le rôle de la durée de présentation et de la répétition ou exercice

Il reste à expliquer pourquoi l’effet de centration n’est pas stable mais s’affaiblit avec l’augmentation des durées de présentation, avec la répétition et sans doute avec l’âge, trois phénomènes qui n’en constituent d’ailleurs probablement qu’un seul.

Commençons par les effets de la durée de présentation, à propos desquels on voit déjà intervenir le facteur de répétition puisque, aux mêmes temps de présentation, l’évolution des erreurs est différente selon que l’on ne les mesure que sur une seule durée par groupe de sujets ou que les mêmes sujets passent successivement par toutes les durées ce qui comporte alors une action d’exercice.

A première vue, on pourrait penser que l’affaiblissement de la surestimation par centration avec la durée est simplement dû au fait que les mouvements oculaires deviennent possibles à partir de 0,4 ou 0,5 sec et qu’ainsi les segments à comparer sont centrés alternativement. C’est ce qui sepasse sans doute chez les sujets du tabl. 11 à 0,8 sec (erreur nulle) et chez ceux du tabl. 9 à 0,5 sec déjà. Mais cela n’explique en rien la diminution progressive de l’erreur aux durées antérieures ni surtout le maximum de l’erreur qui se produit à 0,1 sec lorsque le sujet passe par toutes les durées.

Pour comprendre cet affaiblissement de l’erreur faisons donc appel au schéma des rencontres et des couplages, qui nous a déjà servi à rendre compte du maximum temporel de certaines illusions et qui doit donc nous permettre d’interpréter le fait que, dans le cas particulier des effets de centration, il y a maximum lorsque le sujet passe par toutes les durées et que ce maximum disparaît lorsque l’on prend les mesures en groupes séparés.

Soit un seul élément A centré pendant des durées croissantes. La Rech. XX nous a appris que sa longueur subjective croît en ce cas en fonction de la durée, mais jusqu’à une certaine limite, ce qui signifie que cet allongement subjectif obéit à une loi exponentielle, comme on peut le montrer par un modèle de « rencontres » croissantes (si plusieurs rencontres successives sur un même point ne comptent que pour une seule). Cet accroissement des « rencontres » en A déterminera alors sa longueur subjective, c’est-à-dire 1’« erreur élémentaire 1 ». Cela étant, si nous présentons maintenant pendant des durées croissantes deux éléments simultanément, A et B, comme nous le faisons ici (A étant centré par le regard et B périphérique), nous devons supposer, selon la traduction des effets de centration en termes de « rencontres », que les « rencontres » sur B vont croître elles aussi en fonction de la durée et selon une exponentielle, mais que cet accroissement sera plus lent qu’en A puisque, par hypothèse, il y a moins de « rencontres » en périphérie que dans la zone centrale. Ce sera alors la différence du nombre des rencontres sur A et sur B, pour chaque durée de présentation, qui sera responsable de la surestimation de A par rapport à B, donc de sa surestimation relative. Cette surestimation relative ou « erreur élémentaire II » se définit donc comme la différence des surestimations absolues (erreurs élémentaires I) de A et de B et se traduit graphiquement par l’écart entre les exponentielles traduisant les accroissements de rencontres.

Cela dit, il est alors facile d’expliquer, d’une part, l’affaiblissement de l’erreur avec la durée croissante de présentation, et, d’autre part, le fait que l’erreur présente un maximum (vers 0,1 sec) lorsque les mêmes sujets passent par toutes les durées de présentation et n’en présente pas lorsque l’on travaille par groupes séparés.

I. L’affaiblissement de l’erreur avec la durée est due simplement au fait qu’il s’agit d’une erreur élémentaire II ou surestimation relative. Chaque élément A ou B s’allonge subjectivement avec la durée, c’est- à-dire que chaque erreur élémentaire 1 augmente avec la durée, sur B comme sur A (selon les exponentielles indiquées). Mais l’erreur élémentaire II constituant la différence entre ces deux erreurs élémentaires I, cette diminution de l’erreur II signifie alors que la différence entre les deux erreurs I s’atténue avec l’augmentation des rencontres, du fait

que les rencontres sur B, tout en s’accroissant plus lentement, rattrap- pent peu à peu le nombre des rencontres sur A : ces accroissements de rencontres obéissent à des lois exponentielles, cela se traduit par le fait que les exponentielles, en décalage durant la phase de croissance, se rejoignent peu à peu (fig. 1 I).

 

 

II. Quant à expliquer la présence d’un maximum en groupes séparés de sujets, et son absence en groupes non-séparés, la question se réduit donc à établir pourquoi la différence entre les erreurs élémentaires I sur A et sur B décroît régulièrement dans le second cas, tandis qu’elle commence, dans le premier cas, par augmenter puis ne diminue qu’en- suite après une phase maximale. Or, les deux cas se distinguent simplement en ceci qu’en groupes séparés les sujets ne bénéficient pas d’exercice, de telle sorte que l’accroissement des « rencontres » avec l’augmentation des durées, est plus lent qu’en groupes non séparés. Au contraire, en groupes non séparés, les sujets passent par toutes les durées et bénéficient donc d’un exercice cumulatif, de telle sorte que l’accroissement des « rencontres » est plus rapide, en A comme en B. Il est alors clair que, en groupes séparés (fig. 1 I), le maximum (donc l’écart entre les deux exponentielles) présente une probabilité supérieure de se situer près du point d’origine, puisque les rencontres sur A et sur B croissent très lentement et que plus les durées sont courtes, plus la différence entre les rencontres sur A, qui est centré par le regard, et sur B, qui est périphérique, a des chances d’être grande (Nous avons cependant dessiné, sur la fig. 1 I, la courbe d’accroissement de B comme partant du même point d’origine que la courbe A dans l’hypothèse que B est aperçu par le regard dès les temps les plus courts). Au contraire, en groupes non séparés (fig. 1 II) les accroissements étant plus rapides à cause de l’exercice, le maximum d’écart (donc de surestimation rela-

tive ou erreur élémentaire II) présente de fortes chances d’être décalé puisque les rencontres sur B s’accroissent plus rapidement aussi, l’exercice portant avant tout sur la capacité de percevoir A et B à la fois de façon suffisamment distincte pour affiner la comparaison.

III. Il n’est plus alors besoin d’explication particulière pour rendre compte de l’affaiblissement des erreurs avec la répétition des expériences (tabl. 5) et même peut-être avec les reprises (tabl. 6 si un plus grand nombre de sujets rendaient significative la petite différence observée), affaiblissement si visible sur le tabl. 4, dans la différence entre les résultats en ordre croissant et décroissant des durées. La diminution de l’erreur avec la répétition est, en effet, assimilable à une diminution d’erreur en fonction de la durée de présentation, en ce sens qu’il s’agit à nouveau d’un accroissement progressif des « rencontres » sur A et sur 5 diminuant de plus en plus l’écart entre les erreurs élémentaires I respectives (ou l’écart entre les exponentielles). En d’autres termes, l’effet de la répétition se traduit de façon graphique comme indiqué sur la fig. 2, où les courbes en traits pleins représenteraient les résultats d’une première expérience et les courbes en pointillé ceux de l’expérience répétée : accroissement plus rapide des rencontres, total supérieur et écart final y plus faible que l’écart initial x.

Mais, si l’affaiblissement de l’erreur avec la répétition s’explique ainsi aisément par un mécanisme de « rencontres », il faut dire en retour qu’il semble exiger, et par là justifier, le recours à un tel mécanisme. En effet, dans le cas de nos expériences entre 0,08 et 0,15 sec (techn. I), la diminution de l’erreur avec l’exercice ne saurait tenir à une multiplication des points de centration, puisque le point de fixation demeure constant : s’il y a multiplication des contacts entre les segments perçus et le sujet (et on voit mal comment expliquer l’affaiblissement de l’erreur sans une telle amélioration des contacts), ce ne peut donc être qu’à une échelle inférieure à celle de la centration, ce qui justifie l’hypothèse des rencontres. Dans les situations habituelles où une erreur diminue avec la répétition, on travaille en vision libre et il pourrait donc suffire, pour expliquer cette diminution, de faire appel à une multiplication des points de centrations due à l’exploration croissante et conduisant à une compensation progressive des effets déformants. Par contre en vision tachistoscopique très brève, avec point de centration obligé et exclusion des macro-mouvements oculaires et de l’exploration à l’échelle de ceux-ci, la diminution de l’erreur ne peut

provenir que du fait que, tout en fixant constamment le segment A, le sujet « voit » de mieux en mieux le segment B. Mais que signifie alors l’expression de « mieux voir » ? Elle désigne en première approximation le fait que, sans changer son point de fixation obligée, le sujet parvient à mieux « envelopper » en une même centration tous les éléments de la figure. Mais « envelopper » quoi ? Toutes les parties (extrémités et intervalles) des segments B comme A. Il n’est alors qu’un moyen, nous semble-t-il, d’exprimer ce caractère de plus en plus « enveloppant » de la centration unique : c’est de considérer, d’un côté, ces parties ou sous-segments des éléments A ou B et, d’un autre côté, des unités (en termes de cellules ou de micro-mouvements d’exploration, etc.) relatives aux mécanismes récepteurs du sujet et de traduire le progrès perceptif (d’une expérience à la suivante) en termes de « rencontres » entre ces parties de l’objet (A ou B) et les unités relatives au sujet. D’autre part, si ces « rencontres » sont homogènes sur A et sur B (même nombre par unités de longueur ou fractions, etc.) on dira que le « couplage » est « complet » entre les rencontres sur A et sur B, ce qui supprimera toute surestimation relative (erreur élémentaire II, quelle que soit la teneur des erreurs élémentaires I pourvu qu’elles soient ainsi égales). Si les « rencontres » sont hétérogènes il y aura au contraire « couplage incomplet », d’où une erreur élémentaire II. C’est alors le caractère de plus en plus complet du couplage (diminution de l’écart entre les rencontres croissantes sur A et sur B) qui explique la diminution de l’erreur avec la répétition comme avec l’augmentation des durées de présentation.

IV. Quant à l’influence de l’âge, les présents résultats ne permettent pas de décider avec certitude s’il y a diminution moyenne des effets de centration avec le développement. Mais les tabl. 1-3 semblent le suggérer. Si le fait se confirme il n’y aurait là qu’une extension des effets de diminution de l’erreur avec la répétition.

Résumé

Cette recherche fournit trois sortes de précisions sur les effets de centration en vision tachistoscopique par comparaison de deux segments de droite non contigus mais en prolongement et à distances variables :

1) L’erreur dépend des distances entre le segment centré et le segment périphérique, exprimée en termes angulaires comme en termes de longueur. Ce fait met en évidence le facteur topographique indépendamment du facteur d’attention. Mais aux grandes distances le segment périphérique perd sa grandeur constante et l’erreur angulaire semble ne plus varier.

2) Avec l’exercice (répétitions) l’erreur diminue, ce qui ne saurait s’expliquer par le nombre des centrations comme en vision libre (exploration avec

mouvement du regard) mais requiert un schéma de « rencontres » et de « couplages ». (fig. 2)

3) Entre 0,01 et 0,8 sec. l’erreur passe par un maximum à 0,1 sec. lorsque les sujets sont les mêmes pour plusieurs temps de présentation, tandis qu’il y a décroissance continue de l’erreur à partir de 0,01 sec. en groupes de sujets différents pour caque temps. Ces deux phénomènes s’expliquent dans le schéma des « rencontres » et des « couplages » (fig. 1, II et I).

Zusammenfassung

Diese Untersuchung befasst sich mit den Zentrierungseffekten, die bei Längenvergleichen im Tachistoskop auftreten. Verglichen werden Strecken, die auf der gleichen Geraden liegen, aber durch variable Zwischenräume getrennt sind. Der Zentrierungseffekt, der dabei auftritt, wird in dreifacher Hinsicht näher umrissen.

1) Der Fehler verändert sich mit der Distanz zwischen der zentralen und der peripheren Strecke ; diese Distanz wird in Winkel-und in Längeneinheiten angegeben). Diese Tatsache unterstreicht die Bedeutung des Lagefaktors, unabhängig vom Aufmerksamkeitsfaktor.

2) Der Fehler nimmt mit der Uebung (Wiederholung) ab. Diese Tatsache kann nicht aus der Anzahl der Zentrierungen erklärt werden (wie dies bei freier Betrachtung der Fall ist, wo der Blick die Figur austastet) ; sie erfordert vielmehr das Erklärungsschema der “Auftreffpunkte und Kuppelungen” (Fig. 2).

3) Zwischen’ den extremen Darbeitungszeiten von 0.01 s. und 0.8 s. verändert sich der Fehler. Werden für jede Zeit verschiedene Gruppen von Vpn. verwendet, so nimmt der Fehler von 0.01 s. an ab. Wird hingegen die gleiche Vp. für mehrere Zeiten geprüft, so liegt der maximale Fehler bei 0.1 s. Diese beiden Effekte werden anhand des Schemas der “Auftreffpunkte und Kuppelungen” erklärt. (Fig. 1, I und II.)

Summary

Subjects are made to compare in tachistoscopic vision two segments of a straight line which are non-contiguous but in the extension one of the other at various distances. Three kinds of data are obtained as to centration effects in this case :

1) The error is a function of the distance between the segment which is foveally fixated and the peripheral one distances expressed in terms of angles as well as lengths. This fact reveals a topographic factor independant from the factor of attention. At great distances the peripheral segment loses its constant size and the angular error no longer seems to vary.

2) With exercice (repetition of the task) the error decreases in magnitude. This cannot be explained by the number of centrations as in free vision (exploration of the field with eye movements) but requires as an explanation a schema of “encounters” and “couplings” (fig. 2).

3) Between . 01 and . 8 sec. the error passes through a maximum at . 1 sec. when the same subjects are used for the various exposures durations. There is however a continuous decrease in the magnitude of the error from .01 sec. onward when different groups of subjects are used for each exposure duration. These two phenomena can be explained by the schema of “encounters” and “coupling” (fig. 1, II and I).