Pourquoi la formation des notions ne s’explique jamais par la seule perception (1959) a

1. Le sens commun, à la suite d’Aristote, explique la formation des notions par une abstraction à partir des données perceptives et par une généralisation solidaire de cette abstraction. Ainsi comprise, la notion n’ajouterait rien à la perception, mais se bornerait à répartir les données perçues selon un certain découpage (abstraction et généralisation combinées), de telle sorte que, en définitive, le concept serait plus pauvre que la perception.

2. Nous allons chercher à montrer, au contraire, que la conceptualisation ajoute de nombreux éléments à la perception et que cet enrichissement débute génétiquement dès les stades les plus élémentaires, car (a) il existe de nombreux degrés de complexité dans la perception ; (b) il en existe de nombreux aussi dans la conceptualisation ; et (c) une forme d’organisation d’un degré n de complexité peut, au cours du développement, à la fois modifier, en l’enrichissant, la forme de degré n − 1 tout en préparant la forme de degré n + 1.

3. Mais, pour comprendre les relations entre la perception et la notion, la première précaution à prendre est de considérer, à côté de l’hypothèse d’une évolution linéaire conduisant de l’un de ces termes à l’autre, une autre possibilité beaucoup plus probable : il se peut que les notions ne soient pas tirées de la perception seule, mais du schématisme sensori-moteur en général (les « schèmes » sensori-moteurs constituant de ce point de vue la forme élémentaire de la conceptualisation). En ce cas, le schématisme transformerait et enrichirait la perception en même temps qu’il donnerait naissance par étapes successives (et avec l’aide du langage, etc.) aux formes supérieures de conceptualisation.

4. D’un tel point de vue, les connaissances ne seraient jamais tirées exclusivement de la perception, mais résulteraient des actions que le sujet exerce sur les objets : or l’action comporte des formes originales d’organisation (dès les schèmes sensori-moteurs jusqu’aux schèmes opératoires), dans lesquelles la perception joue bien un rôle de signalisation, mais un rôle seulement partiel. En effet, ce schématisme de l’action est, dès les premiers stades, d’un ordre supérieur aux structures perceptives et ne dérive pas d’elles, mais leur ajoute des éléments nouveaux et les modifie par cela même.

5. Il faut à cet égard distinguer 2 sortes de notions : les notions logico-arithmétiques (ou algébriques) qui n’expriment pas sans plus les propriétés des objets mais seulement celles que l’action a introduites en eux et les notions physiques (au sens général) qui sont abstraites des objets. Les notions spatiales occupent une position intermédiaire.

6. Les notions logico-arithmétiques, en tant que résultant des transformations que l’action introduit dans les objets ne correspondent pas à des structures perceptives : p. ex. on ne perçoit pas une classe (quand Bruner dit que la perception est un acte de catégorisation, cela ne signifie pas que la perception ait construit ces catégories ou classes, ni que le sujet les perçoive comme telles : il perçoit seulement qu’un objet appartient à une classe, p. ex. qu’un objet « est une orange » mais il ne perçoit pas la classe des oranges). On ne perçoit pas non plus une somme numérique, etc. Par contre on perçoit (a) les résultats des opérations logico-arithmétiques quand ils sont mis sous la forme de collections figurales : une série ordonnée, une matrice, un nombre figural, etc. (b) les relations entre les individus, ainsi que les relations entre les individus et les classes, mais la perception de ces dernières relations suppose l’intervention de schèmes et de cadres non due à la perception seule.

7. Les notions physiques, qui sont abstraites des objets, correspondent par contre toutes (à notre échelle) à des équivalents perceptifs : il y a un espace (physique) perceptif comme un espace notionnel, une causalité, un temps, une vitesse, etc., perceptifs comme des notions de causalité, etc. Il y a des constances perceptives comme des conservations opératoires.

8. Mais, d’une part les notions ne sont pas abstraites de la perception seule mais lui ajoutent des éléments tirés de l’action et de l’opération. Ex. notions projectives, systèmes de référence.

9. D’autre part, les équivalents perceptifs de ces notions ne consistent pas en effets « primaires » seulement mais font intervenir diverses « activités perceptives » qui s’appuient elles-mêmes sur les schèmes sensori-moteurs en général. En ce cas la « préfiguration » de la notion dans la perception, pour reprendre en un autre sens l’expression de Michotte, ne signifie pas une abstraction à partir de la perception mais une construction perceptive sur un modèle réduit et élémentaire de la construction opératoire.

10. Le développement de la perception elle-même résulte donc d’une série d’enrichissements sensori-moteurs : p. ex. la notion du carré n’est pas abstraite des bonnes formes primaires mais des bonnes formes secondaires qui corrigent et complètent les bonnes formes primaires.