Introduction : la troisiÚme année d'activité du Centre et le troisiÚme symposium international d'épistémologie génétique. Apprentissage et connaissance (1959) a
AprĂšs avoir cherchĂ© Ă Ă©tablir, durant notre premiĂšre annĂ©e dâactivitĂ© (vol. I-IV des « Etudes »), que les structures logiques tirent leurs racines de la coordination des actions et ne procĂšdent pas seulement du langage ; puis aprĂšs avoir reconnu, au cours de notre seconde annĂ©e (vol. V-VI des « Etudes »), que cette logique ou cette prĂ©logique inhĂ©rente aux coordinations dâactions se retrouvait aussi haut que lâon remonte dans ces contacts entre le sujet et les objets que constitue la « lecture de lâexpĂ©rience », Ă telle enseigne quâil nâexiste sans doute jamais de constatation « pure » (câest-Ă -dire sans interprĂ©tation englobant des liaisons non actuellement constatĂ©es), il importait de se livrer Ă une analyse analogue en ce qui concerne les relations entre la logique et lâapprentissage. Câest Ă ce travail que nous avons consacrĂ© notre troisiĂšme annĂ©e dâactivité : de mĂȘme que la lecture de lâexpĂ©rience, et spĂ©cialement sa lecture perceptive, nous a paru comporter dĂ©jĂ un ensemble de coordinations constituant une logique (bien que celle-ci ne soit point encore isomorphe Ă la logique opĂ©ratoire), de mĂȘme il fallait nous demander sâil existe ou non un apprentissage indĂ©pendant de toute logique et se bornant Ă enregistrer les informations fournies sur les rĂ©gularitĂ©s ou les irrĂ©gularitĂ©s extĂ©rieures.
Mais ce problĂšme nâĂ©tait-il pas rĂ©solu dĂšs lâabord, au vu de nos rĂ©sultats sur les relations entre la logique et la lecture perceptive de lâexpĂ©rience ? Telle a Ă©tĂ© lâimpression de lâun des
Ă©pistĂ©mologistes non psychologues qui ont participĂ© au Symposium de 1958 : vous vous ĂȘtes bornĂ©s, nous a-t-il dit sous une forme trĂšs bienveillante, Ă confirmer cette annĂ©e ce que lâon pouvait dĂ©duire de vos recherches de 1957-58 sur la perception, et le procĂšs contre lâempirisme, que vous avez continuĂ© de mener, Ă©tait gagnĂ© dâavance. En fait, nous ne le croyons pas et nâavons pas lâimpression dâavoir simplement cĂ©dĂ© Ă un scrupule de contrĂŽle : nous pensons avoir abordĂ© de nouveaux problĂšmes, en partie parallĂšles (et en partie seulement) Ă ceux des relations entre la logique et la perception, mais dont lâĂ©tude aurait pu nous conduire Ă des surprises complĂštes. Nous plaidons donc non coupables si nos rĂ©sultats se sont trouvĂ©s conformes, du moins dans les grandes lignes, Ă nos prĂ©visions et allons essayer de montrer que les problĂšmes subsistaient en rĂ©alitĂ© (et non pas seulement en apparence ou en vertu dâune symĂ©trie formelle) et que leur solution aurait pu ne concorder en rien avec nos espĂ©rances.
En premier lieu, en effet, lâopinion selon laquelle tout enregistrement (mĂȘme purement perceptif) dâun donnĂ© extĂ©rieur constitue en fait plus quâun simple enregistrement et ajoute Ă celui-ci des coordinations ou des liaisons non « donnĂ©es », mais dues aux activitĂ©s et aux interprĂ©tations du sujet, nâimplique pas nĂ©cessairement ou analytiquement quâune suite dâenregistrements ne puisse conduire Ă une suite de rĂ©ponses se conformant sans plus Ă la sĂ©rie des stimuli, et aboutir ainsi Ă une « copie fonctionnelle intĂ©rieure des sĂ©quences objectives » comme dit Hull. En dâautres termes, les interprĂ©tations que lâon donne de cet enregistrement synchronique quâest la perception (dont lâaboutissement est, dâautre part, de caractĂšre surtout figuratif) ne prĂ©juge pas intĂ©gralement de celles quâil convient de rĂ©server Ă cet enregistrement temporel ou diachronique quâest lâapprentissage (et dont lâaboutissement est une suite de mouvements ou dâactions). Etudier les relations existant entre la logique et lâapprentissage, aprĂšs celles qui animent la logique et la perception, constituait donc plus quâun simple contrĂŽle : câest dâun problĂšme psychologiquement diffĂ©rent quâil sâagit en fait.
Mais surtout, en second lieu, les deux problĂšmes ne sont symĂ©triques que partiellement. On peut se demander, comme nous nous y sommes essayĂ©s, sâil existe une logique de la perception et si toute perception comporte des structures prĂ©logiques ou logiques ; mais chacun sâaccordera Ă admettre quâil nâexiste pas, de façon gĂ©nĂ©rale, de perception des structures logiques : il y a bien une perception des relations, mais pas des
classes comme telles ni de nâimporte quel nombre (on peut parler dâune perception de « nombres figuraux » comme de « collections figurales » 1, ou de la « numĂ©rosité », mais on ne perçoit ni la suite des entiers, ni lâinfini, etc.) ; et la perception des relations nâentraĂźne pas une perception des lois de la logique des relations, etc. Par contre, si lâon peut se demander Ă©galement et symĂ©triquement jusquâĂ quel point lâapprentissage lui-mĂȘme comporte une logique, câest-Ă -dire met en Ćuvre dans son fonctionnement comme tel des structures logiques ou prĂ©-logiques, il existe assurĂ©ment un certain apprentissage des structures logiques et de toutes les structures logiques (formelles comme concrĂštes, infinies comme finies, etc.), de telle sorte quâil importait de prĂ©ciser la signification dâun tel apprentissage indĂ©pendamment de toute thĂ©orie sur la lecture de lâexpĂ©rience.
Câest donc surtout sur ce point que nos problĂšmes Ă©taient nouveaux par rapport Ă ceux de lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, et que leurs solutions comportaient une certaine part dâimprĂ©visibilitĂ©. Il aurait Ă©tĂ©, en effet, parfaitement concevable que toute perception comportĂąt une logique, mais non pas tout apprentissage, et que cette logique elle-mĂȘme fĂ»t le rĂ©sultat des expĂ©riences acquises par apprentissage (par une suite de renforcements externes, etc.). La question centrale, pour nos interprĂ©tations habituelles, restait donc bien de savoir comment sâacquiĂšrent les structures logiques lorsquâon soumet le sujet Ă une expĂ©rimentation spĂ©cifique dâapprentissage : parvient-on, en ce cas, Ă les engendrer ou Ă en produire une sorte dâimitation grĂące aux seuls effets de lâ« expĂ©rience acquise » par le sujet et quelle est alors la signification dâune telle « expĂ©rience » ? Ou, au contraire, lâapprentissage dâune structure logique met-il toujours en Ćuvre une logique prĂ©alable non entiĂšrement apprise ? Si lâon cherche les racines des structures logiques jusque dans la coordination des actions, câest inĂ©vitablement Ă un tel problĂšme que lâon en arrive finalement et, en entreprenant de le rĂ©soudre, nous ne nous bornions donc nullement Ă retrouver sans plus ce que lâon pouvait dĂ©duire analytiquement des rĂ©sultats de nos recherches sur la lecture de lâexpĂ©rience et sur la logique ou la prĂ©logique inhĂ©rente Ă la perception.
Au reste le recours Ă lâapprentissage a toujours Ă©tĂ© lâargument classique de lâempirisme, comme si lâacquisition dâune con-
 1naissance constituait nĂ©cessairement un apprentissage proprement dit et comme si celui-ci sâexpliquait exclusivement par les effets de lâexpĂ©rience entendue au sens de lâexpĂ©rience physique (ou action des objets et Ă©vĂ©nements sur le sujet). Il convenait donc de nous demander si ces diverses Ă©quivalences entre acquisition ou dĂ©veloppement et apprentissage, entre apprentissage et effet exclusif de lâexpĂ©rience et entre expĂ©rience et expĂ©rience physique sont psychologiquement justifiĂ©es.
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Notre Centre a eu le privilĂšge de compter parmi ses membres de la premiĂšre annĂ©e un empiriste logique en la personne de L. Apostel, dont les travaux ont constituĂ© un prĂ©cieux stimulant pour chacun. Outre les chapitres signĂ©s de lui dans les vol. II, III et IV des « Etudes », Apostel avait dĂšs cette premiĂšre annĂ©e prĂ©parĂ© un article sur « logique et apprentissage » 1 dans lequel il cherche Ă montrer que « dâaprĂšs les lois de lâapprentissage, on apprend nĂ©cessairement, quelles que soient les tĂąches Ă apprendre si celles-ci sont suffisamment nombreuses et complexes, des conduites qui correspondent aux conduites de classification, de mise en relation et de jugement et que ces conduites prennent nĂ©cessairement, dâaprĂšs les mĂȘmes lois de lâapprentissage, dans certains cas frĂ©quents et importants, les formes classiques ». Câest en fait cette Ă©tude dâApostel qui nous a orientĂ©s dĂšs le dĂ©part vers lâanalyse des rapports entre la logique et lâapprentissage et nous lui en exprimons ici notre trĂšs vive reconnaissance. En tant que logicien, Apostel ne prend pas parti entre les diverses thĂ©ories de lâapprentissage et retient seulement ce quâil y a de commun entre elles, en Ă©tendant dâailleurs dâune maniĂšre trĂšs large lâapprentissage au dĂ©veloppement en gĂ©nĂ©ral. Il convenait donc de reprendre sur le terrain de lâexpĂ©rience et des modĂšles thĂ©oriques les divers problĂšmes quâApostel a eu le grand mĂ©rite de soulever dans sa recherche thĂ©orique et câest le produit de ces divers travaux que lâon lira dans les vol. VII Ă X.
Les membres du Centre durant cette annĂ©e 1957-58 consacrĂ©e Ă lâapprentissage des structures logiques ont Ă©té :
M. Goustard (Paris), psychologie animale et génétique ;
P. Gréco (Paris), psychologie et épistémologie ;
B. Inhelder (GenĂšve), psychologie de lâenfant ;
B. Matalon (GenÚve), psychologie et statistique ;
 2A. Morf (GenĂšve), psychologie de lâenfant ;
J. Piaget (GenÚve), psychologie et épistémologie ;
J. Smedslund (Oslo), psychologie génétique ;
Vinh-Bang (GenÚve), perception ;
J. Wohlwill (Clark University), psychologie génétique.
Ont en outre collaboré aux travaux du Centre G. Noelting (perception) et S. Taponier (id.).
Il est inutile de dĂ©tailler ici les travaux rĂ©alisĂ©s durant cette annĂ©e, puisquâon les trouvera publiĂ©s in extenso dans les vol. VII Ă X.
Le symposium final (semaine du 9 au 14 juin) a groupé, en plus des collaborateurs précédents, les invités suivants :
L. Apostel (Bruxelles et Gand), logique et épistémologie ;
F. Bresson (Paris), psychologie ;
Ph. Devaux (LiÚge), logique ;
P. Fraisse (Paris), psychologie ;
F. Gonseth (Zurich), mathématiques et épistémologie ;
G. Granger (Rennes), statistique et épistémologie ;
J.B. Grize (Neuchùtel), logique ;
G. de Montpellier (Louvain), psychologie ;
A. Naess (Oslo), épistémologie ;
S. Papert (Johannesbourg et Cambridge), logique, mathématiques et psychologie.
Les travaux du symposium se sont dĂ©roulĂ©s en deux parties, lâune consacrĂ©e Ă lâexposĂ© et Ă la critique des donnĂ©es de fait, lâautre Ă la discussion des problĂšmes spĂ©cifiques ou gĂ©nĂ©raux soulevĂ©s par ces rĂ©sultats expĂ©rimentaux. Mais le caractĂšre trĂšs frappant de ce troisiĂšme symposium, comparĂ© aux prĂ©cĂ©dents a Ă©tĂ© que, au lieu de se morceler par moments en dĂ©bats exclusivement psychologiques ou exclusivement logiques et Ă©pistĂ©-mologiques, les entretiens se sont dĂ©roulĂ©s de la premiĂšre Ă la derniĂšre sĂ©ance sur un terrain mixte en considĂ©rant simultanĂ©ment les questions de faits et les questions Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales impliquĂ©es par lâanalyse de ceux-ci. Câest ainsi que, rĂ©clamant dĂšs le premier jour une discussion sur les critĂšres adoptĂ©s pour distinguer les « structures logiques » dont nous Ă©tudions lâapprentissage, les logiciens participant au Symposium se sont placĂ©s presque dâemblĂ©e sur le terrain gĂ©nĂ©tique, tandis que les psychologues sâefforçaient dâĂ©tablir une correspondance entre les faits de dĂ©veloppement et les critĂšres proposĂ©s : dâoĂč une discussion fructueuse qui, sur ce seul point, fut reprise en plusieurs sĂ©ances distinctes. De mĂȘme les joutes
sans cesse renouvelĂ©es sur la portĂ©e du schĂ©ma stimulus-rĂ©ponse ne se sont jamais dĂ©parties des prĂ©occupations centrales, qui nous ont Ă©tĂ© communes, de savoir sâil est possible de dissocier les apports respectifs de lâobjet et du sujet dans la relation S-R et comment y parvenir si lâon admet la possibilitĂ© du partage.
Les travaux présentés au cours du Symposium ont été les suivants :
L. Apostel, « Logique et apprentissage ».
M. Goustard, « Etude psychogĂ©nĂ©tique de la rĂ©solution dâun problĂšme » et « Sur la relation de lâorganisme et de lâenvironnement.
P. GrĂ©co, « Lâapprentissage de lâinversion de lâordre », « Apprentissage et dĂ©veloppement, contribution critique Ă lâĂ©pistĂ©mologie psychologique » et « Apprentissage et induction ».
B. Inhelder, « Lâacquisition de quelques structures logiques chez lâenfant ».
B. Matalon, « ModĂšles stochastiques et thĂ©ories de lâapprentissage » et « Apprentissage en situations alĂ©atoires et quelconques ».
A. Morf, « Apprentissage de lâinclusion des classes » et « Apprentissage et constatation ».
A. Naess, « Quelques structures logiques chez lâadolescent ».
G. Noelting, « Les divers niveaux dâapprentissage perceptif dans lâillusion de MĂŒller-Lyer ».
J. Piaget, « Apprentissage et connaissance ».
J. Smedslund, « Apprentissage de la conservation et de la transitivitĂ© du poids » et « Une thĂ©orie gĂ©nĂ©rale de lâapprentissage est-elle possible ? »
Vinh-Bang, « Evolution des conduites (avec standardisation des épreuves opératoires) et apprentissage ».
Pour ce qui est des discussions auxquelles ces travaux ont donnĂ© lieu, nous nâentrerons pas dans le dĂ©tail des questions particuliĂšres ou techniques soulevĂ©es par chaque exposĂ© et nous bornerons Ă lâexamen des thĂšmes principaux sans cesse rĂ©apparus au cours de la semaine.
I. Les critĂšres des structures logiques. â En introduisant, lors de lâouverture des travaux, le problĂšme de lâapprentissage des structures logiques et celui des structures logiques immanentes Ă tout apprentissage, Piaget sâĂ©tait gardĂ© de soulever la question des critĂšres, pour Ă©viter que cette discussion prĂ©alable occupe toute la semaine, et sâĂ©tait bornĂ© Ă un renvoi discret aux dĂ©finitions contenues dans le vol. IV des « Etudes » (Les liaisons analytiques et synthĂ©tiques dans les comportements du
sujet). Mais nos invitĂ©s avaient lu de prĂšs les publications du Centre et un dĂ©bat sâengagea nĂ©anmoins dâemblĂ©e sur ces dĂ©finitions, auquel prirent part de Montpellier, Granger, Gonseth, Grize, Fraisse, GrĂ©co, Matalon et Piaget. Le premier demanda notamment si les trois critĂšres suivants donnent des rĂ©sultats convergents ou divergents : (1) sont de nature logico-mathĂ©matique les propriĂ©tĂ©s introduites par lâaction dans lâobjet et qui conservent les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures de celui-ci l ; (2) sont de nature logico-mathĂ©matique les rĂ©sultats des coordinations dâactions ne dĂ©pendant que de la signification de ces actions3 ; et (3) sont de nature logico-mathĂ©matique les structures pourvues dâun caractĂšre de nĂ©cessitĂ©. Il lui fut rĂ©pondu que si lâon ne cherche pas Ă dĂ©finir les structures logiques du point de vue du logicien, mais que lâon se place simplement au point de vue gĂ©nĂ©tique de leur formation progressive, les trois critĂšres indiquĂ©s ne se rejoignent quâau niveau dâun certain achĂšvement de ces structures : au cours de leur dĂ©veloppement, au contraire, on peut appliquer le premier de ces critĂšres (mais non pas les autres) dĂšs le niveau des constatations Ă©lĂ©mentaires, le second dĂšs les premiĂšres infĂ©rences analytiques et le troisiĂšme au niveau oĂč les structures jusque lĂ incomplĂštes se ferment sur elles-mĂȘmes et sâachĂšvent de ce fait.
La discussion, ainsi placĂ©e dĂšs le dĂ©part sur le terrain gĂ©nĂ©tique, reprit le lendemain, Ă propos des faits de transitivitĂ© du poids exposĂ©s par Smedslund. Tandis que lui-mĂȘme, appuyĂ© par A. Naess, considĂ©rait cette transitivitĂ© comme Ă©tant de nature analytique, Apostel et Grize lâestimaient synthĂ©tique parce que se rapportant au poids. Piaget fit la proposition de ne plus lier la dualitĂ© du logico-mathĂ©matique et du physique Ă celle de lâanalytique et du synthĂ©tique (le Fasc. IV des « Etudes » ayant montrĂ© lâindĂ©pendance relative de ces deux sortes de distinctions). Il suggĂ©ra, dâautre part, de ne pas considĂ©rer la premiĂšre de ces deux dualitĂ©s comme correspondant nĂ©cessairement Ă une dichotomie de fait, puisque, si les structures logiques sont susceptibles, Ă partir dâun certain niveau de dĂ©veloppement, de se dissocier de leurs contenus et de fonctionner ainsi Ă lâĂ©tat « pur », il nâexiste par contre peut-ĂȘtre pas de constatations physiques pures en ce sens quâelles seraient indĂ©pendantes de tout cadre logico-mathĂ©matique 3 (ce cadre Ă©tant mĂȘme dâautant plus indispensable que la vĂ©ritĂ© physique Ă©noncĂ©e est plus raffinĂ©e). La question du critĂšre des
 3structures logico-mathĂ©matiques ne saurait donc se poser gĂ©nĂ©tiquement quâen termes de plus ou moins grande logicitĂ© pour des liaisons mixtes comme celles de la transitivitĂ© du poids, ce qui nâempĂȘche naturellement pas de rechercher des critĂšres applicables aux seules structures susceptibles de se libĂ©rer de tout contenu Ă partir du niveau oĂč cette dissociation est possible.
Le dĂ©bat reprit dans la suite Ă propos de la nĂ©cessitĂ© logique. Papert ayant proposĂ© comme critĂšre de cette derniĂšre le refus dâaccepter un contre-exemple, Piaget dĂ©clara trouver une bonne correspondance entre ce critĂšre et les propos ou mĂȘme la mimique des enfants, lorsquâils parviennent au niveau des dĂ©ductions nĂ©cessaires : par exemple, aprĂšs un stade oĂč ils hĂ©sitent entre la conservation ou la non-conservation dâun ensemble en cas de modification de la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments, les sujets du stade suivant souriront de la question, lĂšveront les Ă©paules ou diront que la rĂ©ponse va de soi (« ça doit », « il faut bien », etc.), autant de manifestations du refus dâaccepter ou mĂȘme de chercher un contre-exemple. Mais Grize se demanda si lâimpossibilitĂ© dâadmettre quâune bille lĂąchĂ©e ne tombe pas en direction du sol ne relĂšve pas dâune nĂ©cessitĂ© analogue aux yeux des sujets, et B. Inhelder montra la variĂ©tĂ© des Ă©noncĂ©s de nĂ©cessitĂ© observables au niveau de 12-15 ans.
RenvoyĂ©e au terme du Symposium, la discussion des critĂšres aboutit alors aux rĂ©sultats suivants, dus aux efforts convergents de Gonseth, B. Inhelder, Papert, Granger, Devaux, Grize et Apostel (et sans recourir Ă la constitution dâune sous-commission des logiciens, comme la proposition en avait Ă©tĂ© faite pour abrĂ©ger les dĂ©bats un jour oĂč ils semblaient sans issueâŠ).
Un premier groupe de critĂšres consiste, puisquâil importe de trouver une solution applicable Ă tous les niveaux gĂ©nĂ©tiques, Ă se rĂ©fĂ©rer aux niveaux supĂ©rieurs Ă celui quâon examine, de maniĂšre Ă discerner dĂšs les formes inchoatives, les linĂ©aments des structures que chacun sâaccordera Ă qualifier de logiques une fois quâelles seront constituĂ©es. Câest ainsi que Gonseth a proposĂ© de considĂ©rer les structures comme logiques ou non logiques en rĂ©fĂ©rence avec les classements du logicien sur le plan le plus Ă©levé : ce serait alors au psychologue, de son point de vue Ă lui et non pas de celui de lâenfant, Ă repĂ©rer par voie rĂ©gressive, Ă partir de ce modĂšle final, la suite des structures logiques ou prĂ©logiques qui constituent les Ă©bauches de telle ou telle structure finale, formalisĂ©e au plan supĂ©rieur,
ce qui permet alors de redescendre aussi loin que lâon veut dans la direction des stades Ă©lĂ©mentaires. Papert de son cĂŽtĂ©, renonçant du point de vue gĂ©nĂ©tique au critĂšre de nĂ©cessitĂ© (parce que certains raisonnements sont logiques sans sâaccompagner dâemblĂ©e dâun sentiment de nĂ©cessitĂ© et surtout parce quâil nây a pas de vĂ©ritĂ© logico-mathĂ©matique dans lâabsolu mais seulement en rĂ©fĂ©rence avec certains domaines dâapplication), propose dâappeler logiques les relations sâappliquant Ă des classes dâĂ©lĂ©ments concrets (les Ă©lĂ©ments logiques Ă©tant ainsi caractĂ©risĂ©s par les situations auxquelles sâappliquent les relations en question), lorsque ces relations convergent avec ce que lâopinion commune qualifie de logique.
Le second groupe de critĂšres invoquĂ©s consiste par contre Ă recourir aux propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques des structures considĂ©rĂ©es comme logiques. Granger reprend ainsi le critĂšre de nĂ©cessitĂ©, quâil distingue de la contrainte physique par la prĂ©sence dâun virtuel rĂ©futĂ© (ce qui correspond au contre-exemple de Papert), tandis que la contrainte physique se rĂ©fĂšre Ă un modĂšle causal. On peut en outre distinguer deux formes ou paliers de nĂ©cessité : la nĂ©cessitĂ© apodictique, correspondant aux dĂ©monstrations, et la nĂ©cessitĂ© simplement dectique [*] se rencontrant dans le comportement verbal ou dans la lecture de tables de valeurs de vĂ©ritĂ©. Granger ayant soutenu que ces critĂšres ne sont valables quâau sein dâun univers du langage, Devaux rappelle que les structures de relations appartiennent sans contestation possible Ă la logique et quâon les rencontre dĂšs lâaction sensori-motrice et dĂšs la perception (quoique sous des formes sans doute en gĂ©nĂ©ral affaiblies).
Grize voit Ă la base de tout fait logique un acte de dĂ©cision. Pour ce qui est de la nĂ©cessitĂ©, on construit un systĂšme total de maniĂšre Ă Ă©liminer les contre-exemples. La logique implique en outre une formalisation et par consĂ©quent une abstraction et une gĂ©nĂ©ralisation, le degrĂ© de logicitĂ© dâune structure se mesurant alors au nombre des applications distinctes Ă partir du domaine dâutilisation initiale.
Apostel, enfin, caractĂ©rise les structures logiques par les systĂšmes dâinfĂ©rences autocontrĂŽlantes, stables et universelles Ă un niveau donnĂ©. LâinfĂ©rence peut se dĂ©finir, sur le plan du comportement, par lâapplication Ă une situation physique ou perceptive donnĂ©e de propriĂ©tĂ©s non donnĂ©es de façon actuelle et empruntĂ©es Ă une totalitĂ© antĂ©rieurement construite. Son caractĂšre autocontrĂŽlant signifie que lâinfĂ©rence logique comporte sa propre vĂ©rification. Quant Ă son universalitĂ©, elle est naturellement relative Ă un stade de dĂ©veloppement.
 4Piaget remarque alors que dans le choix des structures logiques Ă Ă©tudier du point de vue de lâapprentissage, lâĂ©quipe de cette annĂ©e a naturellement, comme en toute recherche psychologique, commencĂ© par se rĂ©fĂ©rer Ă des critĂšres Ă©quivalant Ă ceux de Gonseth ou de Papert. Cela ne signifie pas que le psychologue projettera dans lâesprit de lâenfant la logique du logicien par une sorte dâ« adultomorphisme » ou, ce qui serait aussi grave, de « logisticomorphisme » : cela signifie simplement que, pour juger du caractĂšre logique dâune structure Ă un niveau donnĂ© il faut bien commencer par la comparer Ă ce quâelle devient aux niveaux ultĂ©rieurs. Cela fait, il convient ensuite de chercher des caractĂšres plus intrinsĂšques, ce que nous proposent Granger, Devaux, Grize et Apostel. Or, tous leurs critĂšres sont utiles mais seule lâexpĂ©rience montrera sâils sont Ă©quivalents. En fait, on discerne dâemblĂ©e le caractĂšre tardif de la nĂ©cessitĂ© de Granger, limitĂ©e au plan de la verbalisation possible. Le critĂšre dâApostel est sans doute, par contre, le plus gĂ©nĂ©ral el le mieux applicable aux niveaux les plus primitifs ; lâinfĂ©rence telle quâil la comprend englobe vraisemblablement, en effet, parmi de nombreuses autres structures, ce que nous appelions lâan dernier les prĂ©infĂ©rences perceptives ou sensori-motrices et remonte jusquâaux assimilations du donnĂ© actuel Ă des schĂšmes antĂ©rieurs dont une partie est appliquĂ©e Ă ce donnĂ© par un jeu de prĂ©infĂ©rences dont il serait facile de dĂ©gager lâaspect de contrĂŽle et la gĂ©nĂ©ralitĂ© Ă un stade considĂ©rĂ©.
II. Apprentissage, induction et dĂ©duction. â Partant dâune distinction entre les Ă©vĂ©nements alĂ©atoires, rĂ©guliers (mais sans dĂ©termination causale), dĂ©terminĂ©s et nĂ©cessaires (structures logiques) GrĂ©co sâest demandĂ© si les relations entre lâapprentissage et lâinduction ou la dĂ©duction Ă©taient les mĂȘmes dans ces quatre cas et il a suggĂ©rĂ© que, dans le quatriĂšme, on se trouvait en prĂ©sence dâune situation particuliĂšre : tandis quâĂ partir des niveaux opĂ©ratoires les sujets nâont alors plus besoin dâapprentissage ni dâinduction, puisquâils dĂ©duisent sans plus les liaisons entre Ă©vĂ©nements nĂ©cessaires, leur apprentissage prĂ©opĂ©ratoire conduit par contre Ă une induction, mais qui ne serait pas du mĂȘme type que les autres, en tant que prĂ©parant simplement une dĂ©duction ultĂ©rieure. Piaget appuya cette distinction, sur laquelle il avait jadis insistĂ© ailleurs et Ă propos du mĂȘme exemple dâinversion de lâinversion 1. Par contre,
 5Granger et Apostel voudraient rĂ©server le terme dâinduction Ă lâinfĂ©rence probabiliste, du type dĂ©crit par Wald et par Neyman, la question Ă©tant alors de savoir si lâinduction dĂ©crite par GrĂ©co dans le comportement des sujets Ă lâĂ©gard de structures nĂ©cessaires quâils ne parviennent pas encore Ă dĂ©duire est Ă classer ou non dans la catĂ©gorie de ces inductions au sens des infĂ©rences probabilistes. Nous retrouvons ici le problĂšme dĂ©licat du passage de lâinduction Ă la dĂ©duction sur lequel B. Man-delbrot avait insistĂ© lors du symposium prĂ©cĂ©dent et sur lequel il a publiĂ© depuis un schĂ©ma encore hypothĂ©tique, mais qui Ă©clairerait sans doute cette question particuliĂšre. 1
III. La signification Ă©pistĂ©mologique du schĂ©ma S-R (stimulus-rĂ©ponse). â  Une autre question, sur laquelle la discussion est revenue sans cesse, est celle de la portĂ©e du schĂ©ma S-R, ce dĂ©bat intĂ©ressant alors surtout les psychologues, mais sans oublier jamais le problĂšme Ă©pistĂ©mologique sous-jacent. Il est Ă noter dâabord que certains dâentre nous proposaient dâĂ©carter sans plus le langage S-R, tels Smedslund parce quâil est impossible de dĂ©finir les stimuli de façon univoque (Smedslund soutenant, par exemple, quâon ne dit rien de plus prĂ©cis, en employant les termes de S et de R, quâen utilisant un schĂ©ma C-E, câest-Ă -dire « causes et effets » !), ou Goustard parce quâentre S et R sâintercalent toujours les activitĂ©s dâorigine centrale propres Ă lâorganisme. Par contre Montpellier, Fraisse, Bresson et GrĂ©co nâĂ©prouvent aucun malaise Ă parler le langage S-R, Ă©tant entendu : ou bien quâil sâagit dâun simple langage opĂ©rationnel destinĂ© Ă dĂ©signer, dâune part, les variations introduites dans la situation, et, dâautre part, les modifications observĂ©es dans le comportement ; ou bien quâil importe de distinguer les diffĂ©rents niveaux du stimulus S (niveaux physique, physiologique et phĂ©nomĂ©nal, disait ainsi Montpellier).
Mais le problĂšme nâĂ©tait pas de se dĂ©cider pour ou contre un langage jugĂ© plus ou moins commode : il Ă©tait de chercher ce que nous apprend le schĂ©ma S-R sur les relations entre lâobjet (qui intervient Ă des degrĂ©s divers dans la dĂ©termination des stimuli S) et le sujet (qui intervient Ă coup sĂ»r dans la rĂ©ponse R, mais nâintervient pas seulement lĂ âŠ). Or, ce nâest sans doute pas forcer la pensĂ©e de lâensemble des discutants que dâexprimer leur accord sous la forme suivante : la leçon Ă©pistĂ©mologique du schĂ©ma S-R tient avant tout aux difficultĂ©s de son interprĂ©tation !
 6Le schĂ©ma S-R constituerait une vĂ©rification de lâempirisme si lâon pouvait rĂ©duire le stimulus S aux seules propriĂ©tĂ©s de lâobjet et si lâon pouvait rĂ©ciproquement rĂ©duire la part du sujet dans la connaissance aux seules rĂ©ponses R (celles-ci relevant sans doute par ailleurs de la rĂ©duction des besoins et autres facteurs affectifs, mais conçus comme indĂ©pendants de toute cognition). Mais ce sont prĂ©cisĂ©ment ces deux rĂ©ductions de S au seul objet, et du sujet au seul R, que personne nâadmet. Câest ainsi que Fraisse, pour justifier la commoditĂ© du langage S-R, a exprimĂ© lâopinion quâil comporte aujourdâhui pour tout le monde la relation ternaire :
S(0)âR
oĂč le stimulus S est indissociable de lâorganisme 0, lequel, avant mĂȘme que de fournir la rĂ©ponse R, perçoit et interprĂšte ce stimulus S en fonction dâactivitĂ©s (perceptives et autres) intervenant nĂ©cessairement dans sa qualification. A quoi Piaget a rĂ©pondu, avec lâaccord de Fraisse, quâen ce cas le problĂšme Ă©pistĂ©mologique se situe dâabord au niveau de la relation SO.
Câest ainsi Ă©galement que Montpellier, en distinguant les significations physique, physiologique et phĂ©nomĂ©nale du stimulus S, a admis aussitĂŽt que S, en tant prĂ©cisĂ©ment quâil dĂ©clenche R, ne se rĂ©duit jamais Ă un objet exclusivement physique : or, ses qualifications physiologiques et phĂ©nomĂ©nales font intervenir les activitĂ©s de lâorganisme et du sujet en gĂ©nĂ©ral.
GrĂ©co a fait le point en soulignant que si personne ne rĂ©duit le schĂ©ma S-R aux seuls effets de lâobjet extĂ©rieur (ce qui justifierait lâempirisme) ni aux seuls effets de lâorganisme ou du sujet (ce qui conduirait Ă des idĂ©alismes de diverses formes) et si tout le monde, par consĂ©quent, doit faire la part dâun certain interactionnisme, ce nâest encore rien dire que de parler dâinteraction tant que lâon nâa pas trouvĂ© la mĂ©thode pour dĂ©limiter avec quelque rigueur la part de lâobjet et celle du sujet dans cette interdĂ©pendance Ă©vidente.
Les deux conclusions tirĂ©es de ce dĂ©bat sans cesse renaissant au cours de nos journĂ©es (« la psychologie, disait un mathĂ©maticien, citĂ© par lâun de nous, câest intĂ©ressant parce que les fantĂŽmes, ça nâexiste pas, mais ça agit tout de mĂȘme dĂšs quâon en a peur » 1) ont Ă©tĂ© formulĂ©es par Gonseth et Piaget.
 7Pour le premier, lâhistoire des significations successives du schĂ©ma S-R prouve tout au moins quâon sâĂ©loigne progressivement de lâintention initiale, qui Ă©tait de soumettre le sujet Ă lâobjet. Pour le second, le langage S-R demeure utilisable, mais Ă la condition expresse de ne pas chercher dans la relation S-R une succession linĂ©aire, puisquâil sâagit en fait dâune liaison circulaire.
IV. La portĂ©e Ă©pistĂ©mologique des thĂ©ories de lâapprentissage. â  Une quatriĂšme discussion, revenue Ă diverses reprises, nous rapproche de nos problĂšmes centraux. Smedslund avait mis en doute la possibilitĂ© dâune thĂ©orie gĂ©nĂ©rale de lâapprentissage, du fait que tout apprentissage nouveau se greffe sur lâensemble des acquisitions antĂ©rieures et quâun diagnostic exhaustif des schĂšmes dont dispose le sujet Ă©tant impossible, on ne saurait donc prĂ©dire le dĂ©tail des apprentissages ultĂ©rieurs. Il lui fut dâabord rĂ©pondu que ces circonstances, admises par toutes les thĂ©ories de lâapprentissage, nâexcluent pas la constitution dâune thĂ©orie gĂ©nĂ©rale. Lâaccord fut ensuite unanime sur le fait quâaucune thĂ©orie gĂ©nĂ©rale nâexiste actuellement et que, en particulier le schĂ©ma de Hull, Ă supposer quâil soit vrai pour certains niveaux (malgrĂ© le domaine trĂšs Ă©troit des vĂ©rifications effectives auxquelles il a donnĂ© lieu) ne saurait ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă tous. NĂ©anmoins de cette absence en fait dâune thĂ©orie gĂ©nĂ©rale il ne sâensuit pas quâelle soit impossible en droit. S. Papert, en particulier, a rĂ©pondu que, dĂšs demain, un Einstein de la psychologie pourrait soit en crĂ©er une, soit dĂ©montrer que le problĂšme Ă©tait mal posĂ© et substituer aux thĂ©ories de lâapprentissage un modĂšle aussi diffĂ©rent que lâest la thĂ©orie de la relativitĂ© par rapport Ă la gravitation newtonienne.
Apostel sâest demandĂ© si aucune thĂ©orie de lâapprentissage correspond univoquement Ă une position Ă©pistĂ©mologique dĂ©terminĂ©e et si rĂ©ciproquement toute position Ă©pistĂ©mologique implique une certaine thĂ©orie de lâapprentissage. Montpellier distingua Ă ce sujet trois plans quâil est indispensable de dissocier pour une telle discussion : celui des faits ou lois de lâapprentissage sur lesquelles lâaccord est possible, celui des thĂ©ories de lâapprentissage qui consistent Ă interprĂ©ter ces lois
 8selon des modĂšles qui diffĂšrent dĂ©jĂ bien davantage entre les auteurs, et celui des significations Ă©pistĂ©mologiques selon les relations Ă©tablies entre le sujet et lâobjet dans lâacquisition des connaissances. Il se peut donc quâil nây ait pas de correspondance univoque entre les lois de lâapprentissage et telle ou telle position Ă©pistĂ©mologique, mais que telle thĂ©orie interprĂ©tant ces lois les interprĂšte dĂ©jĂ selon une orientation solidaire (Ă des degrĂ©s divers) dâune position Ă©pistĂ©mologique.
A cet Ă©gard Papert signale dans la thĂ©orie de Hull, une correspondance biunivoque entre les S et les s, correspondance quâexprime la citation de Hull rappelĂ©e par Piaget au dĂ©but du symposium « une copie fonctionnelle intĂ©rieure des sĂ©quences objectives » ; en ce cas la thĂ©orie interprĂšte certainement les faits dans un sens qui ne saurait rallier lâunanimitĂ© des thĂ©oriciens et qui sâoriente bien vers un certain empirisme.
Quant Ă savoir si toute position Ă©pistĂ©mologique comporte une certaine thĂ©orie de lâapprentissage, il faut Ă nouveau distinguer les lois et leur interprĂ©tation. Il est possible quâĂ chacune des variĂ©tĂ©s dâempirisme, dâapriorisme ou dâinteractionnisme ne corresponde pas une thĂ©orie de lâapprentissage. Mais du point de vue des lois par opposition aux thĂ©ories, il est difficile (Ă ce que pensent les membres de notre Ă©quipe de cette annĂ©e qui sâoccupent simultanĂ©ment de psychologie et dâĂ©pistĂ©mologie), de concevoir certaines connaissances comme a priori sans admettre par le fait mĂȘme quâelles ne sont pas « apprises » ou de leur faire correspondre une interprĂ©tation empiriste du type de la « connaissance-copie » sans admettre pour autant quâelles sont apprises sur un certain mode associatif, en fonction des rĂ©pĂ©titions plus que dâactivitĂ©s cognitives du sujet.
V. Lâapprentissage des structures logiques et la logique inhĂ©rente aux mĂ©canismes de lâapprentissage. â Cela nous ramĂšne Ă nos deux problĂšmes centraux puisque la maniĂšre mĂȘme dont ils ont Ă©tĂ© posĂ©s par Piaget au dĂ©but du symposium les rendait solidaires dâune dĂ©cision Ă©pistĂ©mologique. LâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, nous nous Ă©tions demandĂ© sâil existe jamais une lecture de lâexpĂ©rience consistant en constatations pures et fournissant ainsi des connaissances par une acquisition indĂ©pendante de toute logique (celle-ci nâintervenant quâaprĂšs coup pour coordonner ces constatations), ou si toute lecture de lâexpĂ©rience comporte dĂ©jĂ lâintervention dâinstruments plus ou moins isomorphes Ă la logique, mais alors dus aux activitĂ©s
du sujet et non plus aux propriĂ©tĂ©s physiques dĂ©couvertes par lâexpĂ©rience dans lâobjet. Câest un problĂšme analogue que nous nous sommes posĂ© cette annĂ©e, seulement en le faisant porter, non plus sur cette acquisition immĂ©diate que constitue la perception, mais sur lâacquisition progressive et mĂ©diate qui caractĂ©rise lâapprentissage. DâoĂč les deux questions complĂ©mentaires (1) de savoir sâil existe un apprentissage des structures logiques et sâil est rĂ©ductible Ă celui des structures physiques ou sâil comporte au contraire toujours une sorte de cercle (ou de spirale) tel que, pour apprendre ou construire une structure logique il faut partir dâautres structures logiques ou prĂ©logiques qui sont alors diffĂ©renciĂ©es par un ensemble dâexercices opĂ©ratoires ou prĂ©opĂ©ratoires jusquâĂ aboutir Ă la nouvelle structure ; et (2) de savoir si un apprentissage quelconque consiste simplement Ă additionner de nouvelles acquisitions tirĂ©es de lâexpĂ©rience Ă des acquisitions antĂ©rieures obtenues de la mĂȘme maniĂšre (et finalement Ă des montages hĂ©rĂ©ditaires), ou si tout apprentissage suppose Ă des degrĂ©s divers la mise en Ćuvre dâinstruments partiellement isomorphes aux instruments logiques et par consĂ©quent (selon la solution fournie au problĂšme 1) non appris en leur totalitĂ©. Du point de vue Ă©pistĂ©mologique, lâabsence de tout apprentissage des structures logiques serait alors naturellement favorable Ă une interprĂ©tation aprioriste, recourant Ă un pur dĂ©veloppement interne ; la rĂ©duction possible dâun tel apprentissage, reconnu existant, Ă celui des structures physiques conduirait au contraire Ă une interprĂ©tation empiriste, tandis que le cercle prĂ©sumĂ© des structures logiques apprises et des structures antĂ©rieures constituant la condition de cet apprentissage suggĂ©rerait une interprĂ©tation interactionniste dans laquelle il resterait dâailleurs Ă prĂ©ciser le rĂŽle de lâexpĂ©rience et celui des activitĂ©s du sujet. Quant au problĂšme (2), il comporte Ă©galement une signification Ă©pistĂ©mologique bien claire : lâempirisme serait vĂ©rifiĂ© dans la mesure oĂč lâapprentissage ne consisterait quâen acquisitions tirĂ©es de lâexpĂ©rience physique (comme la perception en enregistrements Ă partir de lâobjet), tandis que la part Ă rĂ©server au sujet, dans lâĂ©laboration des connaissances, sera dâautant plus grande que lâapprentissage comportera lâintervention dâinstruments logiques ou prĂ©logiques et que ceux-ci comporteront des Ă©lĂ©ments non appris au sens strict.
Lors de la mise au point des rĂ©sultats de lâannĂ©e et des conclusions du symposium, Piaget crut pouvoir rĂ©sumer comme
suit les travaux de Gréco, Morf, Smedslund et Wohlwill 1, relatifs au problÚme (1) :
(a) En premier lieu, il existe incontestablement un certain apprentissage des structures logiques : chacun de ces chercheurs est parvenu Ă faire accomplir aux sujets quelques progrĂšs dans la structuration respective Ă©tudiĂ©e. La seule exception apparente est celle quâa rencontrĂ©e Smedslund, en Ă©chouant Ă provoquer toute acquisition de la transitivitĂ© des poids, mais il a observĂ© sur une partie des sujets quâil avait dressĂ©s Ă la conservation du poids un dĂ©but dâacquisition diffĂ©rĂ©e de la transitivitĂ©, qui restait inexistante avant la dĂ©couverte de la conservation.
(b) Seulement, en second lieu, cet apprentissage des structures logiques demeure trĂšs limitĂ© lorsquâil est obtenu par une simple lecture des rĂ©sultats de la transformation considĂ©rĂ©e et se borne en gĂ©nĂ©ral Ă une meilleure articulation des intuitions prĂ©opĂ©ratoires. La seule exception a de nouveau Ă©tĂ© rencontrĂ©e par Smedslund, qui a obtenu une bonne acquisition de la conservation du poids par lecture sur la balance des rĂ©sultats des changements de forme introduits. Mais, dâune part, lâenfant est spontanĂ©ment portĂ© Ă admettre la conservation lorsque celle-ci ne semble pas contredite par les donnĂ©es perceptives2 : dans le cas particulier, la lecture sur la balance peut suffire Ă neutraliser les effets du changement de configuration perceptive. Dâautre part, il est clair que la conservation du poids, tout en comportant une structure logique, est la plus « physique » des structures Ă©tudiĂ©es, par opposition Ă la conservation des ensembles, Ă la quantification de lâinclusion, etc.
(c) En troisiĂšme lieu, lâapprentissage est plus efficace dans la mesure oĂč lâon rĂ©ussit Ă provoquer un exercice opĂ©ratoire ou encore Ă faciliter la constitution de lâopĂ©ration demandĂ©e en recourant Ă une autre opĂ©ration qui lâimplique et qui est dĂ©jĂ partiellement acquise.
(d) Au total lâapprentissage des structures logiques, au niveau considĂ©rĂ© de 5 œ Ă 7 ans (qui est celui des derniĂšres formes de pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoires) consiste bien en une construction de coordinations nouvelles par diffĂ©renciation de coordinations antĂ©rieures et cela selon un processus circulaire
 9tel que, pour apprendre une structure logique il faut en utiliser dâautres qui y conduisent ou qui lâimpliquent.
(e) Cette situation semble due au fait que, si lâapprentissage au sens strict est une acquisition en fonction de lâexpĂ©rience, lâexpĂ©rience en jeu dans le cas des structures logiques nâest pas rĂ©ductible Ă lâexpĂ©rience physique : tandis que dans ce dernier cas, lâexpĂ©rience porte sur les objets eux-mĂȘmes, avec abstraction Ă partir des propriĂ©tĂ©s inhĂ©rentes Ă lâobjet », lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique porte sur les actions qui utilisent les objets et met en Ćuvre une abstraction Ă partir de ces actions comme telles. Câest cette abstraction Ă partir de lâaction que favorise alors lâapprentissage spĂ©cifique des structures logiques et câest pourquoi, pour aboutir Ă des coordinations nouvelles, il recourt nĂ©cessairement Ă des coordinations antĂ©rieures dont il abstrait les Ă©lĂ©ments indispensables Ă la construction de ces coordinations nouvelles.
Lors de lâĂ©noncĂ© de ces conclusions, Apostel sâest demandĂ© si lâon ne pouvait pas, en partant de la notion du «   learning set » introduite par Harlow, rĂ©duire lâoriginalitĂ© de lâapprentissage des structures logiques par opposition Ă celui de conduites quelconques, au fait que, dans le second cas, il est simplement question dâ« apprendre » tandis que dans le premier, il sâagit dâ« apprendre Ă apprendre ». A quoi Piaget rĂ©pondit en demandant si pour apprendre Ă apprendre il ne faut pas dĂ©jĂ savoir apprendre, ce qui Ă©noncerait sous une nouvelle forme le cercle dĂ©crit sous (d). Plus prĂ©cisĂ©ment, la formule pourrait prĂ©senter deux significations, mais toutes deux instructives pour nos problĂšmes (1) et (2). La premiĂšre, qui nâest pas en cause ici, se rĂ©fĂ©rerait au problĂšme de savoir comment un sujet incapable dâapprentissage, en une situation donnĂ©e, en devient peu Ă peu capable et apprend en ce sens Ă apprendre ; câest ce que nous nous demanderons Ă lâinstant Ă propos dâune expĂ©rience de Goustard (problĂšme 2). La seconde signification est celle que vise Apostel : dans la mesure oĂč les apprentissages antĂ©rieurs favorisent les suivants, câest quâils conduisent Ă la constitution de mĂ©thodes consistant prĂ©cisĂ©ment en structures logiques ; mais alors ces mĂ©thodes ne peuvent ĂȘtre apprises quâen sâappuyant sur une organisation des acquisitions, laquelle intervient dĂ©jĂ Ă des degrĂ©s divers dĂšs les premiers apprentissages.
Ceci nous conduit à notre problÚme (2) : tout apprentissage comporte-t-il une logique (ou une prélogique) en ses processus
 10mĂȘmes dâacquisition ? Sur ce point trois sortes de rĂ©sultats ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©s au symposium.
La recherche non encore achevĂ©e de B. Matalon sur lâapprentissage de sĂ©quences alĂ©atoires et des doubles alternances (AA BB AAâŠ) montre dĂ©jĂ quâil existe une certaine Ă©volution des rĂ©actions avec lâĂąge, les jeunes sujets Ă©tant plutĂŽt centrĂ©s sur la succession de leurs propres actions et les plus ĂągĂ©s sur les successions objectives : lâapprentissage serait ainsi en partie fonction de la coordination des actions du sujet (cette coordination Ă©tant dâautant plus efficace quâil y a dĂ©centration sur les sĂ©quences objectives), ce qui tĂ©moigne donc de lâintervention dâune logique implicite.
LâĂ©tude de Goustard sur lâapprentissage des choix dans un labyrinthe en fonction de lâĂąge a montrĂ© lâexistence dâune Ă©volution nette : pas dâapprentissage Ă 5 ans en certaines situations, un apprentissage de plus en plus rapide Ă partir de 6 ans (mais avec recul Ă 8 ans) et un « insight » proprement dit vers 13-14 ans. Il semble donc clair que, dans ces situations, lâapprentissage dĂ©pend des instruments logiques prĂ©alables dont dispose le sujet (le recul de 8 ans Ă©tant dĂ» notamment Ă lâapparition des coordinations par symĂ©tries). Mais, bien entendu, la question subsiste alors du mode dâacquisition de ces instruments logiques prĂ©alables (question qui se confond avec notre problĂšme 1), cette acquisition pouvant consister elle-mĂȘme en un apprentissage au sens strict ou comporter une part de processus dâĂ©quilibration indĂ©pendants dâun apprentissage proprement dit.
Sur ce dernier point, G. Noelting a prĂ©sentĂ© au symposium le rĂ©sultat de ses recherches sur un apprentissage perceptif particuliĂšrement suggestif par le fait que les facteurs de renforcement externe en sont exclus : une suite de 30 Ă 50 mesures (ou davantage) se succĂ©dant immĂ©diatement, sur un dispositif relatif Ă lâillusion de MĂŒller-Lyer, montre en effet lâabsence de tout apprentissage Ă 5-6 ans et un apprentissage de plus en plus rapide Ă partir de 7-8 ans avec, dans le cas dâune certaine fraction des adultes, une suppression finale momentanĂ©e de lâillusion. Or, les sujets nâont pas connaissance des rĂ©sultats obtenus et ne prennent pas conscience de lâamĂ©lioration de leurs estimations. Par contre, il existe une certaine corrĂ©lation entre la fatigue progressive et cette amĂ©lioration, tandis que les sujets dont lâerreur demeure stable nâĂ©prouvent pas de fatigue.
De tels rĂ©sultats sâinterprĂštent mal dans le schĂ©ma des thĂ©ories usuelles de lâapprentissage et il semble difficile de les expliquer autrement que par une Ă©quilibration progressive des mises en relation dues aux activitĂ©s perceptives qui croissent avec le dĂ©veloppement.
Les discussions de ces trois groupes de recherches ont montrĂ© lâexistence dâun accord assez gĂ©nĂ©ral sur lâhypothĂšse dâune logique inhĂ©rente Ă lâapprentissage, intervenant Ă titre de condition prĂ©alable de toute acquisition en fonction de lâexpĂ©rience. Cette logique prĂ©alable, variant Ă chaque niveau, serait en partie apprise en raison des acquisitions des niveaux antĂ©rieurs, mais en partie non apprise (au sens strict) et rĂ©sultant alors de processus dâĂ©quilibration non entiĂšrement rĂ©ductibles Ă lâapprentissage en fonction de lâexpĂ©rience.
Du point de vue Ă©pistĂ©mologique, il est alors clair que ces rĂ©ponses fournies Ă nos problĂšmes (1) et (2) conduisent Ă une position aussi Ă©loignĂ©e de lâempirisme que de lâapriorisme. En ce qui concerne lâinterprĂ©tation aprioriste, les deux faits fondamentaux qui excluent son application au cas des structures logiques sont que les structures se construisent trĂšs progressivement au lieu dâĂȘtre donnĂ©es toutes faites et que dans cette construction intervient toujours une part dâapprentissage au sens strict (donc en fonction de lâexpĂ©rience). Que ces structures se construisent et que lâisomorphisme entre leurs premiers linĂ©aments et leurs formes dâĂ©quilibre finales demeure trĂšs partiel exclut, en effet, la prĂ©sence dâune nĂ©cessitĂ© a priori au point de dĂ©part du dĂ©veloppement, et la situe Ă son terme, ce qui conduit alors Ă substituer Ă la notion classique de lâa priori celle dâune nĂ©cessitĂ© simplement due Ă la fermeture des structures par Ă©quilibration graduelle. Que cette Ă©quilibration soit, dâautre part, solidaire dâun certain apprentissage prouve lâintervention indispensable de lâexpĂ©rience, mĂȘme si cette expĂ©rience demeure spĂ©cifiquement logico-mathĂ©matique, câest-Ă -dire procĂšde par abstraction Ă partir des actions et non pas des objets comme lâexpĂ©rience physique.
Quant Ă lâempirisme, le point central de la discussion sâest montrĂ© ĂȘtre le suivant. Si tout le monde admet quâun apprentissage donnĂ© dĂ©pend toujours des acquisitions antĂ©rieures ainsi que des montages hĂ©rĂ©ditaires dont dispose le sujet, la question essentielle est de savoir comment sâappliquent au rĂ©sultat R de cet apprentissage nouveau les rĂ©sultats Râ 1, Râ 2, etc. des apprentissages antĂ©rieurs ainsi que les dispositifs hĂ©rĂ©ditaires H. Le problĂšme est alors de choisir entre un schĂ©ma
simplement associationniste tel que (H+Râ n) â R et un schĂ©ma introduisant entre Râ n et R (et mĂȘme entre H et R) des conditions C ni entiĂšrement apprises ni innĂ©es et relevant dâune Ă©quilibration logique ou prĂ©logique des Ă©lĂ©ments en jeu. Cette organisation consisterait en fait en classements, mises en relation, prĂ©infĂ©rences, etc., bref en un schĂ©matisme comportant une activitĂ© assimilatrice et la construction de schĂšmes dâassimilation partiellement isomorphes aux classes, relations et infĂ©rences logiques. Câest alors dans la mesure oĂč les rĂ©sultats expĂ©rimentaux confirment lâhypothĂšse dâun tel schĂ©matisme 1 que lâapprentissage des structures logiques et, plus gĂ©nĂ©ralement, celui des structures quelconques ne sauraient ĂȘtre invoquĂ©s en faveur de lâempirisme 2 mais comportent une intervention non nĂ©gligeable des activitĂ©s du sujet dans lâacquisition des connaissances.
J. P.
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