Apprentissage et connaissance [PremiĂšre partie]. Apprentissage et connaissance (1959) a

Le but de cet article est de servir d’introduction Ă  la lecture des recherches poursuivies en 1957-58, Ă  notre Centre, sur l’apprentissage des structures logiques et de dĂ©gager la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de telles recherches 1. On pourrait, en effet, supposer que les questions de savoir si les structures logiques s’apprennent, et comment, n’intĂ©ressent que la psychologie et non pas l’épistĂ©mologie. Et cette restriction paraĂźtra devoir s’accentuer davantage encore si l’on prĂ©cise que l’apprentissage ne se confond pas nĂ©cessairement avec le dĂ©veloppement, et que, mĂȘme dans l’hypothĂšse selon laquelle les structures logiques ne rĂ©sultent pas de la seule maturation de mĂ©canismes innĂ©s, le problĂšme subsiste d’établir si leur formation se rĂ©duit Ă  un apprentissage proprement dit ou relĂšve de processus Ă  signification dĂ©passant le cadre de ce que l’on dĂ©signe habi-

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tuellement sous ce nom. Il est donc indispensable de serrer de prĂšs la position mĂȘme des problĂšmes et de montrer en quoi cette position intĂ©resse effectivement l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique.

Pour ce faire, nous commencerons par indiquer briĂšvement comment, en partant de l’interprĂ©tation des structures logiques en tant que formes d’équilibre (fasc. II de ces « Etudes »), puis de la filiation des liaisons analytiques Ă  partir des liaisons synthĂ©tiques (fasc. IV) et enfin de l’impossibilitĂ© de dissocier radicalement l’infĂ©rence et la constatation dans la lecture, mĂȘme perceptive, de l’expĂ©rience (fasc. V et VI), nous en sommes venus Ă  nous poser nĂ©cessairement les questions de savoir si les structures logiques donnent lieu ou non Ă  un apprentissage, et, si oui, Ă  quelle variĂ©tĂ© d’apprentissage. C’est Ă  propos de ces prĂ©occupations que nous introduirons les distinctions utiles entre les diverses formes de dĂ©veloppement et d’apprentissage pour chercher alors quelles sont les connexions entre ces formes distinctes et les modes de connaissance auxquels elles correspondent.

§ 1. Position du problÚme.

I. La terminologie psychologique courante oppose la maturation, ou dĂ©veloppement Ă  rĂ©glage endogĂšne de mĂ©canismes considĂ©rĂ©s comme innĂ©s, et l’expĂ©rience acquise en fonction du milieu (milieu physique ou social) : on appelle alors en gĂ©nĂ©ral « apprentissage » l’acquisition ainsi distinguĂ©e de la maturation. Notons d’emblĂ©e que les spĂ©cialistes actuels de la maturation se refusent souvent Ă  admettre une telle dichotomie, non pas parce qu’il existerait un tertium qui ne consisterait ni en maturation ni en acquisition en fonction de l’expĂ©rience, mais parce que la plupart des conduites attribuĂ©es au premier de ces deux facteurs font intervenir Ă©galement le second (maturation × exercice ; et cela est peut-ĂȘtre rĂ©ciproque et donc vrai de toutes les conduites, y compris celles de la seconde classe) : c’est pourquoi McGraw considĂšre la dichotomie en question comme devenue « encombrante » dans la thĂ©orie du dĂ©veloppement.

En Ă©tudiant la formation des structures logiques 1, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  rejeter la mĂȘme dichotomie, mais pour une raison qui nous semble plus dĂ©cisive encore : c’est qu’avec les facteurs d’innĂ©itĂ© (maturation) et d’expĂ©rience (physique ou

1 Logique et Ă©quilibre (Fasc. II des « Etudes d’EpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ») chap. II.

sociale) se combine un facteur plus gĂ©nĂ©ral, ne pouvant ĂȘtre considĂ©rĂ© ni comme hĂ©rĂ©ditaire ni comme acquis en fonction de l’expĂ©rience, et qui est le facteur d’équilibration. C’est ainsi que les structures logiques de nature opĂ©ratoire, caractĂ©risĂ©es par leur rĂ©versibilitĂ© (prĂ©sence des opĂ©rations inverses ou rĂ©ciproques) nous ont paru, par leur nature mĂȘme, relever d’un processus de dĂ©veloppement consistant en une Ă©quilibration (la compensation, qui dĂ©finit l’équilibre, correspondant alors Ă  la rĂ©versibilitĂ© partielle des rĂ©gulations prĂ©opĂ©ratoires ou Ă  la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre des opĂ©rations) : en ce cas le mĂ©canisme de l’équilibration s’explique par le fait que chacun des paliers successifs prĂ©sente une probabilitĂ© croissant en fonction des rĂ©sultats obtenus au palier prĂ©cĂ©dent (la rĂ©action initiale Ă©tant elle-mĂȘme la plus probable en fonction de la situation de dĂ©part).

Confrontant alors, Ă  titre d’indication, ces rĂ©sultats avec la notion d’apprentissage 1, nous nous sommes cru en droit de conclure que, ou bien un tel processus de dĂ©veloppement est indĂ©pendant des processus connus d’apprentissage, ou bien il faut retoucher leurs modĂšles en y incorporant la dimension de l’équilibration, c’est-Ă -dire en combinant les facteurs d’action extĂ©rieure (renforcements externes, etc.) avec des facteurs d’organisation qui seraient Ă  la fois internes et non hĂ©rĂ©ditaires.

Il importait donc de reprendre le problĂšme expĂ©rimentalement, ce que nous faisons aujourd’hui, car cette premiĂšre indication sur les raisons de notre prĂ©occupation relative Ă  l’apprentissage en montre d’emblĂ©e la signification Ă©pistĂ©mologique : dans la mesure, en effet, oĂč l’hypothĂšse de l’innĂ©itĂ© correspond Ă  l’apriorisme et oĂč celle de l’expĂ©rience acquise en fonction du milieu physique correspond Ă  l’empirisme, la notion d’une formation des structures logiques en fonction de la probabilitĂ© croissante d’équilibre entre les actions du sujet Ă©voque la possibilitĂ© d’un tertium dont il convient d’analyser de plus prĂšs la nature.

Notre Ă©tude en Ă©quipe sur les liaisons analytiques et synthĂ©tiques dans les comportements du sujet 2 nous a rapprochĂ©s encore de l’examen du problĂšme de l’apprentissage des rĂšgles logiques. Le tertium dont il vient d’ĂȘtre question ne saurait, en effet, consister en une rĂ©duction des structures logiques aux Ă©noncĂ©s analytiques dĂ©terminĂ©s par les rĂšgles d’un langage, car, d’une part, il existe des structures logiques et des liaisons

1 Ibid., § 14, pp. 104-111.

2 Fasc. IV de ces « Etudes »

analytiques dĂšs les coordinations prĂ©verbales des actions du sujet, et, d’autre part, ces structures passent, au cours de leur Ă©laboration, par une phase synthĂ©tique reliĂ©e par tous les intermĂ©diaires Ă  la phase finale, qui seule est analytique ou purement infĂ©rentielle.

Mais dire qu’il existe des liaisons logico-mathĂ©matiques de caractĂšre synthĂ©tique revient Ă  soutenir que ces liaisons Ă©lĂ©mentaires sont dĂ©couvertes par le sujet au cours d’expĂ©riences proprement dites, avant de pouvoir ĂȘtre manipulĂ©es par voie exclusivement dĂ©ductive (ou analytique). C’est effectivement ce que nous ont montrĂ© les rĂ©actions des jeunes enfants 1 aux Ă©galitĂ©s 5 = 3+2 ou B = A+A’ : lors de la dissociation d’un ensemble B de 5 Ă©lĂ©ments en deux sous-collections A et A’, les sujets n’admettaient l’égalitĂ© de la somme de ces deux parties, avec le tout non divisĂ© (B2 Ă©gal Ă  B servant de tĂ©moin du tout initial) que moyennant une constatation, consistant en un nouveau dĂ©nombrement ou s’appuyant sur une reconstitution du tout initial.

Or, il est clair que deux problĂšmes au moins de dĂ©veloppement, et Ă©ventuellement d’apprentissage, sont soulevĂ©s par de tels rĂ©sultats : (1) comment l’enfant en vient-il Ă  organiser les expĂ©riences lui permettant de constater ce qu’il se bornera dans la suite Ă  dĂ©duire (par exemple que A + A’ = B si B est dissociĂ© en A et A’) ; (2) comment procĂšde-t-il ensuite pour passer de cette phase initiale de constatation Ă  la phase finale de simple dĂ©duction ? Nous nous sommes bornĂ©s, dans ce fasc. IV, Ă  dĂ©crire une telle Ă©volution, mais sans en analyser le mĂ©canisme au moyen d’épreuves spĂ©cifiques d’apprentissage. Il est vrai que de tels faits conduisent d’emblĂ©e Ă  introduire une distinction essentielle entre deux types d’expĂ©riences, l’une logico-mathĂ©matique et l’autre physique, mais il reste Ă  dĂ©gager la signification de cette distinction du point de vue des thĂ©ories de l’apprentissage.

L’expĂ©rience physique consiste, en effet, Ă  agir sur les objets de maniĂšre Ă  en dĂ©couvrir les propriĂ©tĂ©s, qui sont alors abstraites de ces objets comme tels : par exemple, soupeser un corps pour en Ă©valuer le poids. L’expĂ©rience logico-mathĂ©matique consiste Ă©galement Ă  agir sur les objets, mais de maniĂšre Ă  dĂ©couvrir des propriĂ©tĂ©s qui sont au contraire abstraites des actions mĂȘmes du sujet, de telle sorte que, Ă  un certain niveau d’abstraction, l’expĂ©rience sur les objets devient inutile et la coordination des actions suffit Ă  engendrer une manipulation

1 Fasc. IV, chap. IV.

opĂ©ratoire simplement symbolique et procĂ©dant ainsi de maniĂšre purement dĂ©ductive : par exemple, dĂ©couvrir qu’une classe B est Ă©gale Ă  la somme de ses sous-classes disjointes A+A’, ou que l’ensemble des parties (disjointes et non disjointes) d’un ensemble de valeur n est Ă©gale Ă  (ces propriĂ©tĂ©s Ă©tant relatives aux actions ou opĂ©rations de rĂ©unir ou de combiner).

Cette distinction Ă  laquelle nous attachons une certaine importance 1 conduit alors naturellement Ă  poser le problĂšme en termes d’apprentissage : il est possible, mais nullement certain, que l’apprentissage des structures logico-mathĂ©matiques (donc des actions conduisant Ă  dĂ©couvrir les propriĂ©tĂ©s logico-mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires, puis des opĂ©rations conduisant Ă  les dĂ©duire) soit semblable Ă  l’apprentissage des lois physiques ; mais il est indispensable d’analyser de prĂšs la question, car, dans la mesure oĂč le dĂ©veloppement de ces structures obĂ©it par ailleurs Ă  des lois d’équilibration, au sens rappelĂ© Ă  l’instant, il se pourrait aussi que les deux sortes d’apprentissages diffĂšrent plus ou moins profondĂ©ment. Rien ne prouve, en effet, que de coordonner des actions en vue de dĂ©couvrir les lois de cette coordination revienne au mĂȘme que de coordonner des actions en vue de dĂ©couvrir les propriĂ©tĂ©s des objets : dans le premier cas l’apprentissage portera sur une forme et dans le second sur un contenu, mĂȘme si la dĂ©couverte d’un contenu exige toujours l’intermĂ©diaire d’une forme ; et il se peut qu’à ces deux objectifs diffĂ©rents correspondent deux variĂ©tĂ©s distinctes de procĂ©dĂ©s d’apprentissage.

Le fait que tout contenu n’est atteint que par la mĂ©diation d’une forme nous conduit aux travaux de la deuxiĂšme annĂ©e de notre Centre, travaux qui eux aussi appellent un prolongement dans la direction de l’apprentissage. La recherche sur les liaisons synthĂ©tiques et analytiques nous ayant convaincus de la difficultĂ© systĂ©matique que l’on rencontre en voulant tracer une frontiĂšre dĂ©finie entre l’infĂ©rence et la constatation, nous nous sommes alors demandĂ© s’il existe jamais une constatation « pure », c’est-Ă -dire une lecture de l’expĂ©rience qui ne soit que lecture et n’englobe pas dĂšs le dĂ©part un Ă©lĂ©ment d’interprĂ©tation faisant appel Ă  des propriĂ©tĂ©s non actuellement constatĂ©es (donc un processus dĂ©jĂ  plus ou moins infĂ©rentiel). Or, le rĂ©sultat de nos investigations, qui ont portĂ© avant tout

1 Dans le Fasc. IV dĂ©jĂ  citĂ©, nous n’avons pas dĂ©veloppĂ© complĂ©tement cette distinction des deux types d’expĂ©riences et nous sommes contentĂ© de distinguer les deux types de qualitĂ©s ou d’actions physiques et logico-mathĂ©matiques (chap. III, § 9).

sur les mĂ©canismes perceptifs, a Ă©tĂ© que, mĂȘme au niveau de la perception, la « lecture » n’est jamais pur enregistrement, mais suppose en toute situation une schĂ©matisation dans le sens d’une assimilation du donnĂ© Ă  des schĂšmes comportant une activitĂ© du sujet et par consĂ©quent une part d’infĂ©rence ou de prĂ©infĂ©rence.

Or, s’il en est ainsi, il en rĂ©sulte deux consĂ©quences en ce qui concerne l’apprentissage. La premiĂšre (que nous avons dĂ©jĂ  exposĂ©e dans le vol. V des « Etudes » 1) est que si la perception est toujours assimilation, il en sera sans doute de mĂȘme de l’association : cela revient Ă  dire que l’association, au lieu de constituer un pur dĂ©calque des rĂ©gularitĂ©s extĂ©rieures, et un dĂ©calque dont la fidĂ©litĂ© sera fonction du seul nombre des rĂ©pĂ©titions, consisterait comme la perception elle-mĂȘme en une incorporation du donnĂ© Ă  des schĂšmes dont l’organisation suppose elle aussi une part d’activitĂ© infĂ©rentielle ou prĂ©infĂ©rentielle. La seconde est que l’apprentissage dit associatif comportera sans doute toujours une schĂ©matisation Ă©quivalant fonctionnellement Ă  une conceptualisation, de telle sorte que la distance entre cet apprentissage et celui des structures logiques s’en trouvera diminuĂ©e, non pas dans le sens d’une rĂ©duction de cette derniĂšre forme d’apprentissage au mode associatif, mais au contraire dans le sens de l’attribution d’une composante logique Ă  toute espĂšce d’apprentissage.

Au total, ces diverses prĂ©occupations antĂ©rieures nous ont donc conduits Ă  nous poser, pour notre troisiĂšme annĂ©e de recherches, les deux problĂšmes complĂ©mentaires suivants : (1) L’apprentissage des structures logiques est-il rĂ©ductible Ă  celui des lois empiriques (lois physiques ou procĂ©dĂ©s pratiques) ou comporte-t-il au contraire des mĂ©canismes qui lui sont propres ? (2) L’apprentissage en gĂ©nĂ©ral (donc indĂ©pendamment de la distinction Ă©ventuelle supposĂ©e sous 1) englobe-t-il toujours, ou non, quelque composante logique ou prĂ©logique, sous la forme, par exemple, d’une organisation de schĂšmes et d’une intervention de mĂ©canismes infĂ©rentiels ou prĂ©infĂ©rentiels fondĂ©s sur les schĂšmes ?

II. Avant de discuter ces deux problĂšmes, il convient encore de chercher Ă  dĂ©gager leur signification Ă©pistĂ©mologique : en effet, si nous avons cherchĂ© Ă  les rĂ©soudre par des mĂ©thodes purement psychologiques, c’est en songeant constamment aux consĂ©quences Ă©pistĂ©mologiques que comportent leurs solutions que nous les avons Ă©tudiĂ©s.

1 Chap. II, § 1-3.

Au sens le plus large, l’apprentissage est un processus adaptatif se dĂ©roulant dans le temps, en fonction des rĂ©ponses donnĂ©es par le sujet Ă  un ensemble de stimuli antĂ©rieurs et actuels. Il est alors clair que selon la maniĂšre dont on interprĂ©tera l’action des stimuli sur le comportement du sujet ainsi que la nature des rĂ©ponses du sujet, y compris la forme du dĂ©roulement historique (markovien ou non) que constituent ces rĂ©ponses successives, on rencontrera tous les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques centraux des relations entre le sujet et l’objet.

La principale question prĂ©alable sera de dĂ©terminer jusqu’à quel point l’analyse des stimuli et des rĂ©ponses permet d’établir une frontiĂšre stable entre le sujet et l’objet : psychologiquement parlant cela revient Ă  se demander dans quelle mesure on a le droit de dissocier les trois termes Ă©lĂ©mentaires constituĂ©s par (1) les stimuli, conçus comme des perceptions, des signaux, des sign-gestalts, etc. (2) les rĂ©ponses, conçues comme des mouvements, des « actes » (Guthrie), des travaux (Tolman), etc. (3) la liaison entre les stimuli et les rĂ©ponses, conçue comme un conditionnement, une association, etc. Il est, en effet, possible que les stimuli ne soient apprĂ©hendĂ©s qu’en fonction de schĂšmes dont l’actualisation constituera prĂ©cisĂ©ment les rĂ©ponses, la relation entre le stimulus et la rĂ©ponse consistant alors en une assimilation du premier au schĂšme de la seconde : en ce cas, au dĂ©coupage du processus en Ă©lĂ©ments appartenant Ă  l’objet et en activitĂ©s du sujet devrait se substituer un systĂšme d’interactions sans frontiĂšres stables entre ces deux pĂŽles.

Pour autant que le recours Ă  l’apprentissage en vue d’expliquer le dĂ©veloppement de divers modes de connaissance ou d’adaptation est en gĂ©nĂ©ral considĂ©rĂ© comme constituant ipso facto une justification de leur interprĂ©tation empiriste,1 il nous paraĂźt donc d’un certain intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de centrer notre discussion sur la critique de l’empirisme. D’un tel point de vue, nous poserons le problĂšme de la maniĂšre suivante.

III. Pour ce qui est de l’apprentissage en gĂ©nĂ©ral (indĂ©pendamment de la distinction entre celui des structures logiques et celui des lois empiriques), il convient de se demander, Ă  propos de chacun des termes invoquĂ©s pour expliquer cet apprentissage (stimuli, rĂ©ponses, liaisons entre les stimuli et

1 Dans leur intĂ©ressant ouvrage sur « Les thĂ©ories contemporaines de l’apprentissage » (Trad. Lemaine, P.U.F., 1956, original en 1954), L.P. Thorpe et A.M. Schmuller font par exemple remonter les thĂ©ories de l’apprentissage Ă  Locke, Berkeley et Hume (cf. p. 31 : « L’empirisme anglais et l’apprentissage »), comme si le rejet de l’hypothĂšse de l’innĂ©itĂ© des connaissances conduisait nĂ©cessairement Ă  l’empirisme.

les rĂ©ponses, besoins et intĂ©rĂȘts, renforcements, transferts ou gĂ©nĂ©ralisations, familles et hiĂ©rarchies d’habitudes, etc.), quelle est la part du sujet et la part de l’objet dans la structuration et le fonctionnement des rĂ©alitĂ©s comportementales que ces termes connotent. On constate alors que, pour chacun de ces termes, il existe toute une gamme d’interprĂ©tations possibles conduisant des plus « empiristes », c’est-Ă -dire de celles qui subordonnent au maximum les structures du sujet Ă  celles de l’objet, aux conceptions qui, au contraire, ne font intervenir l’objet que relativement Ă  des structures dans lesquelles le sujet introduit ses propres apports.

Cette variĂ©tĂ© d’interprĂ©tations possibles dĂ©bute naturellement Ă  propos de la nature des stimuli. Lorsque C. L. Hull, par exemple, tire de la correspondance entre la sĂ©quence du monde extĂ©rieur et les sĂ©quences rĂ©actives parallĂšles, cette notion d’une « copie fonctionnelle intĂ©rieure des sĂ©quences objectives », 1 il passe de la notion, que tout le monde admet, d’une correspondance relative (et non nĂ©cessairement bi-univoque ni surtout rĂ©ciproque) entre les sĂ©quences externes et les sĂ©quences internes Ă  la notion de la connaissance-copie, propre Ă  l’empirisme, comme si le sujet n’ajoutait rien aux sĂ©quences extĂ©rieures qu’il apprĂ©hende et se bornait Ă  les enregistrer au lieu de les restructurer. Au contraire, lorsque E. C. Tolman interprĂšte les stimuli comme un systĂšme de signes en liaison avec la configuration spatiale (« sign-Gestalts » ou configurations-signes), il s’éloigne dĂ©jĂ  de la notion de la connaissance-copie pour introduire dĂšs l’action des stimuli un apport du sujet dans l’organisation des systĂšmes de significations. Dans la mesure alors oĂč ces systĂšmes comporteront un schĂ©matisme analogue Ă  une conceptualisation, on ne pourra donc plus dissocier, en se plaçant au point de vue du sujet (mais seulement Ă  celui de l’observateur), les stimuli des rĂ©ponses, car rĂ©pĂ©tons-le, les rĂ©ponses ne seront pas autre chose que l’actualisation des schĂšmes confĂ©rant leurs significations aux stimuli : nous nous trouverons ainsi Ă  une distance notable de l’interprĂ©tation empiriste puisque, dĂšs le dĂ©but de la mise en relation entre le stimulus et la rĂ©ponse, la connaissance acquise par apprentissage ne pourra plus ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme due Ă  une action Ă  sens unique de l’objet sur le sujet, mais bien comme une interaction au sein de laquelle le sujet introduit des adjonctions spĂ©cifiques.

1 C.L. Hull. Knowledge and purpose as habit mechanismus, Psychol. Rev., 1930, 37, 511-525, cité par Thorpe et Schmuller, op. cit., p. 149.

Le problĂšme de ces apports ou adjonctions du sujet se prĂ©cise Ă  propos de la nature des rĂ©ponses. Pour autant que cette rĂ©ponse consiste en un simple mouvement, cet apport sera minimal (encore que, dans la mesure oĂč ces mouvements traduisent une organisation hĂ©rĂ©ditaire, on retrouvera sur le terrain biologique tous les mĂȘmes problĂšmes en termes de relations entre l’organisme et le milieu). Dans la mesure oĂč la rĂ©ponse est un « acte » au sens de Guthrie (une classe de mouvements groupĂ©s en fonction d’un rĂ©sultat), il y intervient un Ă©lĂ©ment d’organisation, dans lequel la contribution du sujet peut rester minime si l’on explique l’acte habituel par un ensemble d’associations, comportant en plus des stimuli externes, ceux qui sont produits par les mouvements eux-mĂȘmes ; mais cette contribution peut ĂȘtre conçue comme plus importante dans la mesure oĂč les actions comportent un schĂ©matisme prĂ©figurant les structures logiques (relations, classes et infĂ©rences). Lorsque Tolman interprĂšte la rĂ©ponse comme un travail qui modifie l’objet, cette conception conduit alors Ă  se demander de quelle maniĂšre le sujet modifie les objets et quelles sont les incidences de ces variĂ©tĂ©s possibles de modifications sur la structure des connaissances acquises au cours de l’apprentissage : on sera ainsi amenĂ© Ă  appliquer Ă  l’apprentissage lui-mĂȘme la distinction que nous avons rappelĂ©e plus haut entre les deux types d’expĂ©riences ainsi qu’entre les deux types de qualitĂ©s (physiques ou logico-mathĂ©matiques) que l’action du sujet introduit dans l’objet. Ici Ă  nouveau, l’interprĂ©tation empiriste ne constituera donc que l’une des possibilitĂ©s dans la gamme des interprĂ©tations Ă©pistĂ©mologiques, dont l’autre extrĂȘme fera au contraire appel Ă  des lois d’organisation interne de l’action, et de lois relativement indĂ©pendantes de l’objet (sous la forme de lois d’équilibration, par exemple).

Quant au mode de liaison entre les stimuli et les rĂ©ponses il va de soi que l’on retrouvera la mĂȘme variĂ©tĂ© d’implications Ă©pistĂ©mologiques, selon que l’on interprĂ©tera cette liaison sur le mode purement associationniste de la contiguĂŻtĂ© (une combinaison de stimuli qui a accompagnĂ© un mouvement, tendra, en retour, Ă  ĂȘtre suivie de ce mouvement, dit ainsi Guthrie) ou sur le mode logicomorphique de l’assimilation, selon l’interaction des stimuli et des rĂ©ponses que nous avons suggĂ©rĂ©e plus haut.

Mais c’est Ă  propos du besoin et du rĂŽle de la motivation que les oppositions seront sans doute les plus claires. Toutes les thĂ©ories de l’apprentissage sont plus ou moins obligĂ©es de faire appel Ă  la motivation, et c’est sans doute en ce qui concerne cette importance de la rĂ©duction des besoins qu’elles

s’accordent Ă  faire intervenir des facteurs internes, tandis que, pour la plupart, l’aspect cognitif de l’apprentissage ne comporte aucune contribution de la part du sujet : en d’autres termes, les connaissances acquises grĂące Ă  l’apprentissage seraient essentiellement dĂ©terminĂ©es par la nature des objets sur lesquels il porte, tandis que l’apport du sujet se rĂ©duirait Ă  celui des besoins et intĂ©rĂȘts qui activent de telles acquisitions. Mais ici encore, il convient de faire la critique des dĂ©compositions prĂ©alables introduites par l’observateur entre les facteurs cognitifs (stimulus-rĂ©ponse) et les facteurs affectifs (motivation) et nous demander si l’intervention du besoin n’est pas toujours solidaire d’une intervention structurale, donc cognitive, de la part du sujet par le fait que ces deux aspects de la conduite sont toujours indissociables.

Il n’existe, en effet, pas de besoin sans une organisation prĂ©alable dont la structure dĂ©termine l’aspect cognitif, tandis que la dynamique constitue l’aspect affectif (dont le besoin est l’une des manifestations, exprimant un dĂ©sĂ©quilibre ou une tension momentanĂ©s). Tant que l’on se borne Ă  envisager les organisations innĂ©es (nutrition, etc.), auxquelles correspondent la faim, la soif, etc., il est aisĂ© de dissocier, pour l’analyse, ces deux aspects en fait indissociables, et la rĂ©duction du besoin pourra ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme l’une des variables indĂ©pendantes dans les processus Ă©lĂ©mentaires d’apprentissage. Mais sitĂŽt que l’on considĂšre des formes plus spĂ©cialisĂ©es d’acquisition, comme l’apprentissage d’une loi de succession, par exemple, les besoins et intĂ©rĂȘts en jeu seront eux-mĂȘmes de plus en plus spĂ©cialisĂ©s en corrĂ©lation Ă©troite avec les structures cognitives en jeu : c’est ainsi que, selon son niveau de dĂ©veloppement, l’enfant tĂ©moignera d’un grand intĂ©rĂȘt Ă  dĂ©couvrir une loi qui correspond Ă  une structure dĂ©jĂ  en sa possession (une loi de sĂ©riation, etc.), tandis qu’à un niveau infĂ©rieur cet intĂ©rĂȘt n’existera pas encore. En un tel cas, l’apport du sujet est Ă©videmment double : affectif, d’une part, en tant que manifestant des tendances d’une certaine force qui faciliteront Ă  des degrĂ©s divers l’apprentissage, mais cognitif, d’autre part Ă©galement, en tant que disposant de certains modes de structuration des donnĂ©es. Que ces modes de structuration rĂ©sultent eux-mĂȘmes d’apprentissages antĂ©rieurs n’empĂȘche pas que, Ă  tous les niveaux, les intĂ©rĂȘts et les besoins qui sont intervenus dans ces apprentissages Ă©taient eux-mĂȘmes solidaires des structures dĂ©jĂ  construites ou en voie de construction, et cela jusqu’aux structures hĂ©rĂ©ditaires de dĂ©part.

Il convient donc, avant de dissocier la motivation des structures cognitives, comme on peut le faire dans des expĂ©riences simplifiĂ©es de laboratoire oĂč les besoins mis en Ɠuvre sont les plus primaires et les plus gĂ©nĂ©raux, de serrer de plus prĂšs leur parallĂ©lisme et de dĂ©terminer avec soin ce qu’il comporte du point de vue des apports proprement cognitifs du sujet dans l’acquisition des connaissances.

L’examen critique des multiples significations que comporte la notion de renforcement fournit la contre-Ă©preuve du bien fondĂ© de ces suppositions. En principe, une rĂ©action est renforcĂ©e dans la mesure oĂč elle aboutit Ă  une rĂ©duction ou satisfaction d’un besoin ou de façon gĂ©nĂ©rale Ă  un succĂšs, tandis qu’elle sera inhibĂ©e en cas d’échec. Mais dans les Ă©preuves de dĂ©veloppement intellectuel dont nous nous occupons, il convient d’abord d’introduire une distinction (tout en insistant sur sa relativitĂ©) entre les renforcements externes, liĂ©s Ă  une sanction de la part des faits (succĂšs ou confirmation d’une hypothĂšse) et les renforcements internes liĂ©s Ă  un plaisir fonctionnel rĂ©sultant de l’activitĂ© du sujet. Lorsque, par exemple, on demande Ă  de jeunes enfants de prĂ©voir si les trois angles d’un triangle (dĂ©coupĂ©s dans un triangle en papier) donneront 180° (= une demi-lune, par juxtaposition des trois morceaux dĂ©coupĂ©s), il y aura renforcement externe de la rĂ©ponse affirmative si, aprĂšs un premier essai, l’enfant retrouve le mĂȘme rĂ©sultat avec un triangle de forme diffĂ©rente, et renforcement externe accru s’il retrouve le rĂ©sultat avec un troisiĂšme triangle encore bien diffĂ©rent : en ce cas on peut admettre que la satisfaction est liĂ©e Ă  une rĂ©ussite par rapport Ă  l’objet. De mĂȘme, dans les Ă©preuves classiques de dĂ©couverte d’une loi (alternance simple ou double alternance, etc.), ou dans l’épreuve de l’espĂšce unique (dans laquelle l’enfant dĂ©couvrira une croix sous une figure de carton parmi trois ou six figures, la croix Ă©tant toujours placĂ©e sous celle des figures qui est d’une autre couleur, forme ou grandeur que le reste), il y aura renforcement externe dans la mesure oĂč l’hypothĂšse (hypothĂšse en pensĂ©e ou dans le seul comportement) est confirmĂ©e par les faits. Par contre, dans les Ă©preuves de conservation de la matiĂšre (quantitĂ© de pĂąte Ă  modeler restant constante lorsqu’on transforme une boulette en un boudin ou en une galette) nous observons parfois des enfants qui commencent par nier la conservation, puis qui en dĂ©couvrent l’hypothĂšse et l’affirment ensuite de plus en plus fortement : en ce cas, aucun indice observable ne permet de justifier cette supposition d’une conservation (puisqu’à un certain niveau l’enfant admet la conservation de la quantitĂ© de

matiĂšre, mais sans celles du poids ou du volume qui seules lui permettraient un contrĂŽle objectif) et son renforcement graduel ne peut alors ĂȘtre attribuĂ© qu’à des facteurs internes de cohĂ©rence ou de dĂ©ductibilitĂ© (le sujet invoque alors des arguments tels que « on n’a rien enlevĂ© ni ajouté » ou « on peut refaire la boulette avec la saucisse », etc., mais fondĂ©s sur des faits qu’il connaissait dĂ©jĂ  au niveau de la non-conservation et qui ne tirent donc pas leur valeur de la constatation comme telle, mais de la maniĂšre dont la dĂ©duction est organisĂ©e). Nous parlerons alors de renforcement interne, dans la mesure oĂč la satisfaction du besoin n’est pas due Ă  un succĂšs empirique, mais bien Ă  une rĂ©ussite par rapport Ă  l’activitĂ© dĂ©ductive du sujet lui-mĂȘme.

Or, on aperçoit d’emblĂ©e la signification de cette distinction du point de vue de l’interprĂ©tation Ă©pistĂ©mologique de l’apprentissage, puisque seul le renforcement externe peut ĂȘtre invoquĂ© comme critĂšre de l’action de l’objet sur le sujet dans l’acquisition d’un mode de connaissance. Mais, d’un tel point de vue de la dĂ©limitation des apports de l’objet et de ceux du sujet, il reste Ă  faire en chaque cas la critique dĂ©taillĂ©e de la maniĂšre dont s’effectue le renforcement externe. Or, les exemples que nous venons de citer montrent prĂ©cisĂ©ment les Ă©quivoques subsistant encore en cette notion. Il est, en effet, remarquable que, dans le cas des trois angles d’un triangle, le renforcement externe est beaucoup plus puissant que dans celui de la dĂ©couverte d’une loi empirique quelconque (alternances ou espĂšce unique) : il suffit Ă  l’enfant d’une ou deux constatations pour gĂ©nĂ©raliser Ă  « tous » les triangles avec une certitude immĂ©diate, tandis que dans le cas des autres lois citĂ©es, l’affirmation est beaucoup moins nette. Or, il est facile de comprendre le pourquoi de ces diffĂ©rences : dans le cas de la loi empirique, l’enfant ne pressent qu’un Ă©tat de fait, tandis que, dans le cas du triangle, il prĂ©voit que la loi observĂ©e comporte une raison nĂ©cessaire ; et il la trouvera Ă  un niveau lĂ©gĂšrement supĂ©rieur, lorsqu’il dĂ©couvrira que si l’un des angles du triangle demeure constant et qu’on agrandit le second, le troisiĂšme sera diminuĂ© d’autant sinon les trois cĂŽtĂ©s ne se rejoindront plus. Or, cette raison de la loi de la somme des angles ne se rĂ©duit nullement Ă  un Ă©tat de fait, puisqu’elle apparaĂźt comme nĂ©cessaire : si elle s’accompagne de nĂ©cessitĂ© c’est, en effet, qu’elle repose sur une structure logico-mathĂ©matique, qui, en l’espĂšce, consiste en un systĂšme de compensations impliquant la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. On constate donc que, en cet exemple, le renforcement en apparence purement externe qui explique l’accĂ©lĂ©ration

de l’apprentissage de la loi s’accompagne en rĂ©alitĂ© d’un renforcement interne fondĂ© sur le besoin de trouver une raison nĂ©cessaire et sur la satisfaction de trouver ou mĂȘme d’entrevoir une telle raison. On constate du mĂȘme coup que le « besoin » de nĂ©cessitĂ© et la « satisfaction » de la pressentir ou de la dĂ©couvrir constituent bien des motivations (affectives), mais indissociables d’une structure cognitive, ce qui nous fait pressentir qu’un mĂȘme schĂšme d’assimilation peut ĂȘtre simultanĂ©ment source de besoins ou intĂ©rĂȘts et de connaissance, en tant qu’il comporte simultanĂ©ment une dynamique et une structure.

Quant aux transferts et gĂ©nĂ©ralisations, on retrouvera Ă  leur propos les mĂȘmes deux pĂŽles de conceptions fondĂ©es soit sur l’influence des stimuli identiques ou analogues (cf. la thĂ©orie de la gĂ©nĂ©ralisation de Thorndike basĂ©e sur les Ă©lĂ©ments identiques ou celle de Hull sur l’équivalence des stimuli) soit sur l’activitĂ© assimilatrice du sujet. L’associationnisme, renouvelĂ© par la conception pavlovienne de la gĂ©nĂ©ralisation, cherchera donc la justification du transfert et de la gĂ©nĂ©ralisation selon le mode empiriste d’une simple extension des ressemblances entre les objets ou de la contiguĂŻtĂ© entre les points de stimulation auxquels ils correspondent en tant que stimuli : ainsi conçue, la gĂ©nĂ©ralisation serait donc imposĂ©e au sujet par les liaisons extĂ©rieures, l’activitĂ© du sujet se bornant, en fonction de ses motivations stimulantes, Ă  enregistrer des ressemblances donnĂ©es objectivement. L’hypothĂšse de l’assimilation consiste au contraire Ă  admettre que le sujet ajoute toujours certaines liaisons ou certaines modalitĂ©s aux donnĂ©es objectives de maniĂšre prĂ©cisĂ©ment Ă  Ă©tablir puis Ă  comprendre leur objectivitĂ©.

Tout d’abord, le sujet ajoute des liaisons. Comme l’a fait remarquer J. Bruner, la conception pavlovienne de la gĂ©nĂ©ralisation n’explique pas que certains caractĂšres dominent dans les classes Ă©laborĂ©es par le sujet, c’est-Ă -dire que le sujet conçoit ou dĂ©finit ses concepts selon certains caractĂšres plutĂŽt que selon certains autres (Ă©tant clair que les ressemblances entre les stimuli ou entre les objets sont multiples et qu’une certaine libertĂ© de choix est toujours donnĂ©e) : seul un appel aux renforcements permettrait alors d’expliquer ces choix, mais nous avons vu l’équivoque des significations du renforcement du point de vue des relations entre le sujet et l’objet. Il faut donc admettre que la gĂ©nĂ©ralisation est d’emblĂ©e orientĂ©e par une activitĂ© coordinatrice et hiĂ©rarchisante et c’est pourquoi Bruner introduit la notion d’un schĂ©ma temporel d’équivalence. Nous dirions simplement, pour notre part, que les schĂšmes d’assimi-

lation introduisent toujours certaines formes de classement et que ce sont ces formes qui constituent l’apport du sujet en plus des ressemblances et diffĂ©rences fournies par les objets : il suffit de suivre pas Ă  pas la construction gĂ©nĂ©tique si laborieuse du schĂšme de l’inclusion 1 pour constater combien cette forme fondamentale de la gĂ©nĂ©ralisation classificatrice s’éloigne d’un simple enregistrement des ressemblances et diffĂ©rences objectives.

Mais l’apport du sujet ne se borne pas Ă  introduire des formes de classements et il aboutit surtout Ă  enrichir la gĂ©nĂ©ralitĂ© de facto de modalitĂ©s nouvelles dans le sens du possible et du nĂ©cessaire. Nous avons rappelĂ© Ă  l’instant comment la gĂ©nĂ©ralisation conduisant Ă  la dĂ©couverte de la loi de constance des trois angles d’un triangle s’accompagne presqu’immĂ©diatement, chez les enfants de 7-8 ans et plus, d’un sentiment de nĂ©cessitĂ© dĂ» Ă  l’intervention d’une structure opĂ©ratoire d’ensemble. A cĂŽtĂ© des gĂ©nĂ©ralisations que l’on peut appeler inclusives et qui se bornent Ă  insĂ©rer les donnĂ©es dans des cadres tout faits, il faut donc distinguer une gĂ©nĂ©ralisation constructrice qui engendre les structures opĂ©ratoires ou nĂ©cessaires et dans laquelle l’apport du sujet est plus considĂ©rable encore.

Si ce que nous avons entrevu jusqu’ici est exact quant aux interventions possibles du sujet dans le mĂ©canisme des acquisitions, il s’ensuit alors que l’organisation des habitudes, sur laquelle C. L. Hull a insistĂ© avec profondeur du point de vue des « familles » et des « hiĂ©rarchies » d’actes habituels, comportera la constitution d’un systĂšme de schĂšmes qui seront caractĂ©risĂ©s, en plus de leur correspondance avec les diverses classes de stimuli, par une sorte de logique immanente constituant le rĂ©sultat spĂ©cifique de ces activitĂ©s du sujet. On comprend alors la portĂ©e Ă©pistĂ©mologique de notre problĂšme (2) : l’apprentissage en gĂ©nĂ©ral comporte-t-il la mise en Ɠuvre d’une logique et quelle est la part du sujet dans l’élaboration de cette derniĂšre ?

IV. Mais on comprend aussi l’importance centrale de notre problĂšme (1) : en quoi consiste l’apprentissage des structures logiques elles-mĂȘmes ? Si l’apprentissage en gĂ©nĂ©ral comporte une logique, faut-il admettre que cette derniĂšre s’apprend elle-mĂȘme (mais alors en quel sens), ou au contraire qu’elle Ă©chappe aux lois de l’apprentissage proprement dit et se borne Ă  inter-

1 Voir Inhelder et Piaget, La genĂšse des structures logiques Ă©lĂ©mentaires (Delachaux et NiestlĂ©) ainsi que l’article d’A. Morf, chap. II du vol. IX des « Etudes ».

venir dans les mĂ©canismes de celui-ci ? Pour reprendre l’exemple de l’apprentissage de la loi de constance des trois angles d’un triangle, opposĂ© Ă  celui d’une loi empirique quelconque, faut-il admettre que cet apprentissage est facilitĂ© par l’intervention de structures logiques (de compensation ou de rĂ©versibilitĂ©) qui ne sont pas « apprises » au sens strict ? Ou que, au contraire, ces derniĂšres donnent lieu elles aussi Ă  un apprentissage, mais d’une forme distincte de l’apprentissage des lois empiriques ? Ou encore faut-il admettre, comme le dĂ©veloppe pour sa part L. Apostel au chap. I du Fasc. VIII, que l’apprentissage des structures logiques est le mĂȘme que tout autre (dans l’hypothĂšse oĂč toutes les formes d’apprentissage prĂ©sentent une mĂȘme structure probabiliste), et que son apparente originalitĂ© tient prĂ©cisĂ©ment Ă  ce qu’il porte en fait sur des mĂ©canismes communs Ă  tous les apprentissages ?

L’intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique de ce problĂšme de l’apprentissage des structures logiques est donc qu’il conduit Ă  la source mĂȘme des relations entre le sujet et les objets. RĂ©duire l’apprentissage des structures logiques aux autres variĂ©tĂ©s d’apprentissage et toutes celles-ci Ă  un schĂ©ma unique de nature associationniste revient naturellement Ă  supprimer le rĂŽle du sujet dans la connaissance, cette derniĂšre se bornant sous sa forme synthĂ©tique Ă  traduire les propriĂ©tĂ©s physiques de l’objet et sous sa forme analytique Ă  combiner ces traductions sans les enrichir pour autant. Nier que les structures logico-mathĂ©matiques s’apprennent ou mettre en Ă©vidence la spĂ©cificitĂ© de cet apprentissage reviendrait au contraire Ă  dissocier, dans la constitution des connaissances, la part de l’objet et les apports du sujet sous une forme contradictoire avec l’empirisme.

§ 2. Les variĂ©tĂ©s d’apprentissage.

Le but de ce § n’est pas de rĂ©soudre les problĂšmes d’avance par un jeu appropriĂ© de dĂ©finitions, mais simplement de nous entendre sur les questions de classification et de terminologie. Du fait que l’on distingue les animaux et les vĂ©gĂ©taux, on ne rĂ©sout pas implicitement pour autant, ni en nĂ©gatif ni en positif, la question de savoir s’il existe des lois communes Ă  tous les ĂȘtres vivants : par contre une classification bien faite permet de prĂ©ciser mieux l’existence et les limitations de telles lois communes. C’est dans cet esprit qu’il nous parait utile de nous entendre au prĂ©alable sur la classification des formes d’apprentissage.

Une telle prĂ©caution est mĂȘme indispensable si l’on se place, comme nous le ferons exclusivement, au point de vue gĂ©nĂ©tique : il s’agit alors de dĂ©cider si l’on appellera ou non « apprentissage » tout ce qui, dans le dĂ©veloppement, n’est pas dĂ©terminĂ© hĂ©rĂ©ditairement (maturation) ou si l’on distinguera Ă  cet Ă©gard diffĂ©rents domaines. D’autres questions subsidiaires se posent Ă©galement Ă  titre prĂ©alable : par exemple, Thorpe et Schmuller parlent d’un « apprentissage par insight » comme si la thĂ©orie gestaltiste de la comprĂ©hension immĂ©diate 1 Ă©tait une thĂ©orie de l’apprentissage : nous pensons au contraire que la comprĂ©hension immĂ©diate n’est pas une forme d’apprentissage, mais que la question se pose de savoir si elle rĂ©sulte ou non d’un apprentissage prĂ©alable 2. Il est donc nĂ©cessaire de nous entendre aussi Ă  ce sujet, cette seconde question dĂ©rivant d’ailleurs de la premiĂšre, car la comprĂ©hension immĂ©diate peut figurer parmi les facteurs du dĂ©veloppement et le passage Ă©ventuel d’une comprĂ©hension graduelle Ă  une comprĂ©hension immĂ©diate sera considĂ©rĂ© par tout le monde comme une forme de dĂ©veloppement, tandis qu’il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un apprentissage.

Dans ce qui suit, nous distinguerons d’abord l’apprentissage au sens large (s. lat.) et l’apprentissage au sens strict (s. str.), car sans cette distinction nous risquerions sans cesse des ambiguĂŻtĂ©s et mĂȘme des contradictions. Au sens strict nous ne parlerons d’apprentissage que dans la mesure oĂč un rĂ©sultat (connaissance ou performance) est acquis en fonction de l’expĂ©rience, cette expĂ©rience pouvant d’ailleurs ĂȘtre du type physique ou du type logico-mathĂ©matique ou des deux (sans tenir compte de la distinction introduite Ă  cet Ă©gard au § 1). Mais tout rĂ©sultat acquis en fonction de l’expĂ©rience ne constitue pas un apprentissage. C’est ainsi qu’une variĂ©tĂ© de perception, mĂȘme si cette perception elle-mĂȘme a donnĂ© lieu antĂ©rieurement Ă  un apprentissage (selon le schĂ©ma de l’apprentissage perceptif dĂ©veloppĂ© par P. Bresson 3), fournit, une fois constituĂ©e, des connaissances nouvelles par lecture des donnĂ©es actuelles de l’expĂ©rience. C’est ainsi Ă©galement qu’un acte de comprĂ©hension immĂ©diate, mĂȘme si les instruments sensori-moteurs ou notionnels qu’il utilise ont donnĂ© lieu Ă  des apprentissages

1 Nous traduisons « insight » par « comprĂ©hension immĂ©diate », le terme d’« intuition » utilisĂ© par J. M. Lemaine dans sa traduction de l’ouvrage de Thorpe et Schmuller nous paraissant beaucoup trop gĂ©nĂ©ral.

2 Comme l’a montrĂ© Konorski chez les jeunes chiens : apprentissage d’un renversement spatial (symĂ©trie) qui donne lieu Ă  un « insight » Ă  partir d’un certain niveau de dĂ©veloppement.

3 Chap. IV du vol. VI des « Etudes ».

antĂ©rieurs, peut fournir des connaissances nouvelles en fonction des donnĂ©es actuelles de l’expĂ©rience. Par opposition Ă  la perception et Ă  la comprĂ©hension immĂ©diate, il faut donc rĂ©server le terme d’apprentissage Ă  une acquisition en fonction de l’expĂ©rience mais se dĂ©roulant dans le temps, c’est-Ă -dire mĂ©diate et non pas immĂ©diate comme la perception ou la comprĂ©hension instantanĂ©e.

Mais il existe une autre classe d’acquisitions mĂ©diates en fonction de l’expĂ©rience qui ne constituent pas des apprentissages : ce sont les acquisitions obtenues en fonction d’une induction proprement dite. Nous les distinguerons des processus d’apprentissage (lesquels supposent naturellement aussi des infĂ©rences et des prĂ©infĂ©rences inductives), par le fait que, dans l’induction proprement dite le contrĂŽle est systĂ©matique et dirigĂ© (direction s’appliquant Ă  l’ensemble du processus et non pas seulement Ă  des moments particuliers), tandis que ce n’est pas le cas dans l’apprentissage. Il convient nĂ©anmoins naturellement de prĂ©voir tous les intermĂ©diaires entre deux.

Il existe, d’autre part, des acquisitions qui ne sont pas dues Ă  l’expĂ©rience, du moins Ă  l’état achevĂ© des mĂ©canismes en question : ce sont les acquisitions dues Ă  un processus dĂ©ductif. MĂȘme si, par exemple, la transitivitĂ© s’apprend (ce qui revient donc Ă  dire en fonction de l’expĂ©rience), son emploi, une fois le mĂ©canisme constituĂ©, donne lieu Ă  des acquisitions nouvelles qui comme telles ne sont plus dues Ă  l’expĂ©rience. C’est Ă  partir du niveau opĂ©ratoire (7-8 ans) que la dĂ©duction constitue ainsi une source d’acquisitions indĂ©pendantes de l’expĂ©rience. Mais, dĂšs avant 7 ans, nous devons Ă©galement faire une part des acquisitions non produites par l’expĂ©rience : ce sont celles qui sont dues Ă  une recherche de cohĂ©rence non encore proprement dĂ©ductive, mais tĂ©moignant d’une organisation suffisante pour donner lieu Ă  des connaissances nouvelles. C’est ici que nous placerons les acquisitions relevant des processus d’équilibration (dĂ©crits dans Logique et Ă©quilibre, partie II), mais de niveau prĂ©opĂ©ratoire (l’équilibre complet aboutissant Ă  la dĂ©duction). Il s’agit en ce cas de comprĂ©hensions graduelles et non plus immĂ©diates, mais telles que le rapprochement de deux affirmations a et b (lesquelles peuvent ĂȘtre dues, chacune Ă  part, Ă  un apprentissage ou Ă  une lecture en fonction de l’expĂ©rience) donne lieu Ă  un rĂ©sultat nouveau c soit issu de leur composition soit provenant du fait qu’une contradiction entre a et b a Ă©tĂ© levĂ©e alors que jusque lĂ  elle n’avait pas Ă©tĂ© aperçue ou n’avait pu ĂȘtre surmontĂ©e. Nous dĂ©signerons du terme de « cohĂ©rence prĂ©opĂ©ratoire » ces acquisitions dues Ă  un pro-

cessus d’équilibration distinct d’un apprentissage au sens strict. Mais comme ils peuvent ĂȘtre combinĂ©s avec des processus d’apprentissage s. str., nous appellerons « apprentissage au sens large (s. lat.) » l’union des apprentissages s. str. et de ces processus d’équilibration.

Nous aboutissons ainsi Ă  distinguer six variĂ©tĂ©s d’acquisition, dont l’apprentissage s. str. ne constitue que l’une particuliĂšre. Il faut y ajouter les connaissances dues Ă  la maturation : par exemple, un bĂ©bĂ© de 4-5 mois attribuera aux objets perçus dans son champ visuel la propriĂ©tĂ© de pouvoir ĂȘtre saisis Ă  partir de la coordination de la vision et de la prĂ©hension. MĂȘme si cette coordination suppose un exercice, la maturation des voies nerveuses en jeu constitue le facteur essentiel de la constitution de cette connaissance sensori-motrice.

Nous pouvons ainsi dresser le tableau suivant des variétés de connaissance selon leur mode de constitution :

 

Rappelons que l’apprentissage s. lat. sera par dĂ©finition la combinaison (4+6).

On peut alors tirer de ce tableau quelques constatations et surtout quelques problùmes. La premiùre constatation est qu’il

1 Juste ou fausse : par exemple lorsque les longueurs de deux trajets inĂ©gaux mais parallĂšles sont « comprises » en fonction de leurs seuls points d’arrivĂ©e (en nĂ©gligeant ceux de dĂ©part).

y a cercle entre 2 et 4 (et peut-ĂȘtre entre 3 et 4) : la perception est nĂ©cessaire Ă  l’apprentissage, mais il y a un apprentissage perceptif. Il y a de mĂȘme cercle entre 3 et 6 (et peut-ĂȘtre entre 2 et 6) : la comprĂ©hension immĂ©diate (3) joue un rĂŽle dans la cohĂ©rence graduelle (6) mais elle est elle-mĂȘme fonction d’équilibrations antĂ©rieures. Bref, ce tableau n’a de sens qu’au point de vue synchronique tandis que, diachroniquement, l’histoire de chaque mode d’acquisition se rĂ©fĂšre Ă  d’autres modes.

Une autre constatation, mais aboutissant Ă  un problĂšme, est la suivante : l’apprentissage (4) conduit Ă  l’induction (5) comme l’équilibration (6) conduit Ă  la dĂ©duction (7). Or, l’induction suppose la dĂ©duction (dont elle est une application Ă  l’expĂ©rience), mais la rĂ©ciproque n’est pas vraie. Faut-il en conclure que l’apprentissage s. str. (4) suppose l’équilibration (6) sans que la rĂ©ciproque soit vraie, ou existe-t-il un apprentissage de l’équilibration comme une Ă©quilibration des apprentissages ?

C’est lĂ  l’un des problĂšmes que nous aurons Ă  rĂ©soudre, mais pour y parvenir il nous faut auparavant classer les variĂ©tĂ©s d’apprentissages du point de vue de leurs correspondances avec les relations entre le sujet et l’objet. D’un tel point de vue, il convient naturellement de distinguer les apprentissages s. lat. portant sur les actions du sujet et ceux qui auront pour consĂ©quence de dĂ©couvrir une propriĂ©tĂ© ou une loi des objets. Dans la premiĂšre catĂ©gorie nous mettrons tous les apprentissages ayant pour effet la formation d’une nouvelle habitude, et cela Ă  tous les niveaux : chez le bĂ©bĂ©, par exemple, apprendre Ă  sucer son pouce ou Ă  descendre un escalier ; chez l’enfant plus ĂągĂ© apprendre Ă  monter Ă  bicyclette ou apprendre Ă  classer, Ă  additionner des nombres, Ă  dĂ©duire, etc. Quant Ă  l’apprentissage des lois extĂ©rieures, on peut citer la dĂ©couverte d’une loi d’alternance ou d’espĂšce unique, etc., depuis les lois les plus simples jusqu’à l’apprentissage de l’induction. On objectera sans doute que les apprentissages portant sur l’action supposent que ces actions s’exercent elles-mĂȘmes sur des objets (mĂȘme dans l’apprentissage de la dĂ©duction, celle-ci porte sur des objets et c’est seulement aprĂšs l’achĂšvement de cet apprentissage que la dĂ©duction devient possible sous une forme symbolique ou « pure », et que les apprentissages portant sur les objets supposent aussi la formation d’habitudes (donc d’actions) nouvelles. Il n’en reste pas moins que, si tous les apprentissages Ă©lĂ©mentaires portent sur des objets (ou sur une partie du corps propre servant d’objectif Ă  une autre comme le pouce pour la succion), ces objets peuvent, ou bien servir simplement d’instrument ou d’occasion Ă  l’exercice d’une

action, ou bien constituer un intĂ©rĂȘt Ă  titre d’objets. MĂȘme si l’on trouve tous les intermĂ©diaires entre les deux catĂ©gories, le critĂšre de la distinction est en principe clair : dans les apprentissages de la premiĂšre catĂ©gorie, le sujet cherche Ă  rĂ©ussir une action ou une opĂ©ration, et dans ceux de la seconde il cherche Ă  dĂ©couvrir une loi physique (au sens large).

D’autre part, puisque nous nous proposons d’étudier l’apprentissage des structures logiques. Il est Ă©galement intĂ©ressant pour nous de distinguer l’apprentissage des formes de celui des contenus, en entendant par formes non pas n’importe quelles formes (perceptives, etc.), mais celles qui peuvent Ă  un niveau donnĂ© se dĂ©tacher de leur contenu (dĂ©duction) ou celles qui acquiĂšrent une gĂ©nĂ©ralitĂ© suffisante pour s’appliquer Ă  n’importe quel contenu (mĂ©thodes de preuve dans l’induction).

Nous sommes ainsi conduits Ă  une table Ă  double entrĂ©e dans laquelle nous aurons les quatre catĂ©gories d’apprentissages s. str. ou s. lat. : (a) celui des actions en tant que contenus, c’est-Ă -dire des actions non opĂ©ratoires ou Ă  sens unique (habitudes Ă©lĂ©mentaires) ; (b) celui des actions en tant que formes, c’est-Ă -dire des structures opĂ©ratoires et des formes de dĂ©duction qui leur sont attachĂ©es ; (c) celui des successions physiques (rĂ©guliĂšres ou irrĂ©guliĂšres) en tant que contenus ; (d) enfin celui des formes appliquĂ©es aux successions physiques, c’est-Ă -dire de l’induction en tant que dĂ©duction appliquĂ©e Ă  l’expĂ©rimentation.

Ce tableau permet alors de soulever deux sortes de questions. En premier lieu il est clair que si les apprentissages (a) et (c) prĂ©cĂšdent gĂ©nĂ©tiquement les variĂ©tĂ©s (b) et (d), la catĂ©gorie (a) prĂ©cĂšde elle-mĂȘme la variĂ©tĂ© (b) de mĂȘme que la variĂ©tĂ© (c) prĂ©cĂšde la catĂ©gorie (d). D’une part, en effet, le bĂ©bĂ© cherche Ă  utiliser les objets avant de tendre Ă  les explorer pour eux-mĂȘmes (cette derniĂšre conduite ne constituant que la « rĂ©action circulaire » tertiaire 1). D’autre part, l’induction systĂ©matique ne s’acquiert que bien aprĂšs les premiĂšres dĂ©ductions et, dans l’histoire, les sciences expĂ©rimentales se sont constituĂ©es des siĂšcles aprĂšs la logique et les mathĂ©matiques. Il y a donc lĂ  un problĂšme dont doit tenir compte une thĂ©orie de l’apprentissage et qui soulĂšve d’emblĂ©e la question de savoir si ces quatre types d’apprentissages obĂ©issent aux mĂȘmes lois.

1 On appelle « rĂ©action circulaire » la reproduction intentionnelle d’un rĂ©sultat d’abord obtenu par hasard (J.M. Baldwin). Cf. plus bas § 4 sous (7)

En second lieu, et pour ce qui est des relations particuliĂšres entre les processus d’apprentissage s. str. (4) et ceux d’équilibration (6) on peut donc se demander si ces quatre formes d’apprentissages s. lat. prĂ©sentent les mĂȘmes relations entre les deux composantes Ă©ventuelles. Or, il n’en est rien, car l’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation n’aboutit qu’à des systĂšmes non permanents dans le cas des apprentissages de contenus empiriques (a et c) et Ă  des systĂšmes permanents dans le cas des structures opĂ©ratoires rĂ©versibles (b et d).

§ 3. Rappel de nos rĂ©sultats sur l’apprentissage
avant le langage.

Le but de cet article Ă©tant de commenter les divers travaux rĂ©unis dans les vol. VII Ă  X des « Etudes » et d’en dĂ©gager les rĂ©sultats gĂ©nĂ©raux, nous commencerons par discuter au § 4, Ă  propos de l’essai thĂ©orique d’Apostel (chap. I du vol. VIII), le problĂšme de la logique inhĂ©rente aux mĂ©canismes mĂȘmes de l’apprentissage. Mais, pour conduire cette discussion, il nous paraĂźt indispensable de rappeler un certain nombre de donnĂ©es de fait et surtout de les regrouper de façon systĂ©matique, afin d’éclairer l’usage qu’en propose Apostel et d’étayer notre propre discussion. Ce § 3 ne contenant rien de nouveau par rapport Ă  nos anciens ouvrages (La naissance de l’intelligence chez l’enfant et La construction du rĂ©el chez l’enfant), sinon une forme plus explicite, le lecteur ne s’intĂ©ressant pas Ă  ce rappel peut, sans discontinuitĂ©, passer au § 4 de cet exposĂ©.

C’est le mĂ©rite de L. Apostel d’avoir soulevĂ© le problĂšme de l’apprentissage des structures logiques. Pour le rĂ©soudre il compare entre elles cinq thĂ©ories de l’apprentissage, dans lesquelles il nous fait l’honneur de faire figurer celle qu’il appelle la nĂŽtre, et qui est en fait une interprĂ©tation du dĂ©veloppement (donc, si l’on veut, de l’apprentissage sensu lato mais non pas sensu stricto). Mais comme nos recherches sur le dĂ©veloppement sensori-moteur sur lesquelles il se base sont dĂ©jĂ  bien anciennes et que nous n’avions pas songĂ© Ă  cette Ă©poque Ă  en mettre les rĂ©sultats sous une forme Ă©laborĂ©e (en Ă©nonçant les postulats de la thĂ©orie, etc.), il peut ĂȘtre utile en vue des discussions Ă©pistĂ©mologiques de commenter ici l’élaboration proposĂ©e par Apostel.

Apostel fait Ă  notre sujet deux remarques essentielles dont nous pouvons partir. La premiĂšre est que, contrairement au schĂ©ma stimulus-rĂ©ponse, il n’y a pas pour nous, aux stades initiaux, de frontiĂšre nette entre les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs et les rĂ©actions. En effet,

si l’on substitue Ă  la notion d’association celle d’assimilation 1, le « stimulus » est apprĂ©hendĂ© en fonction du schĂšme dont la « rĂ©ponse » constitue l’actualisation. Ce n’est qu’insĂ©rĂ© dans un systĂšme de schĂšmes que l’objet acquiert son objectivitĂ© et qu’une frontiĂšre, toujours relative d’ailleurs, est introduite par le sujet entre l’objet extĂ©rieur et ses propres actions.

La seconde remarque est que, si Hull, Tolman et Guthrie considĂšrent la liaison S-R comme normalement stable, son extension de gĂ©nĂ©ralisation Ă©tant Ă  expliquer, nous la concevons au contraire comme normalement instable parce que tendant d’elle-mĂȘme Ă  se gĂ©nĂ©raliser, sa stabilitĂ©, lorsqu’elle se produit, Ă©tant donc Ă  expliquer.

Mais admettre une tendance primitive Ă  la gĂ©nĂ©ralisation ne revient pas Ă  se donner d’avance la solution du problĂšme de l’apprentissage, au contraire : d’abord parce que cette gĂ©nĂ©ralisation n’est pas une tendance premiĂšre, mais qu’elle dĂ©rive d’une tendance plus primitive qu’elle (tendance Ă  rĂ©pĂ©ter activement ou Ă  reproduire toute action significative), et ensuite parce que gĂ©nĂ©raliser n’est pas apprendre et que la gĂ©nĂ©ralisation s’oppose mĂȘme, au dĂ©but, aux diffĂ©renciations ou accommodations spĂ©cifiques.

(1) Le problĂšme de l’apprentissage est un cas particulier du problĂšme biologique de la variation adaptative (sur le plan des phĂ©notypes). Or, l’organisme ne tend pas de lui-mĂȘme Ă  varier, mais Ă  conserver sa forme par un fonctionnement gĂ©nĂ©ral qui est l’assimilation (au sens large) du milieu Ă  sa propre structure. C’est de lĂ  que nous partons en admettant de mĂȘme que, muni Ă  sa naissance d’un certain nombre de montages hĂ©rĂ©ditaires (rĂ©flexes, etc.), l’enfant tend d’abord Ă  les faire fonctionner par simple rĂ©pĂ©tition active : c’est l’exercice rĂ©flexe constituant la premiĂšre forme d’assimilation fonctionnelle ou reproductive qui intĂ©resse le comportement.

Or, dĂšs ce palier, prĂ©cĂ©dant l’apprentissage, il peut y avoir gĂ©nĂ©ralisation, mais Ă  titre de rĂ©action dĂ©rivĂ©e, c’est-Ă -dire de rĂ©action aux perturbations du milieu : privĂ© momentanĂ©ment du sein, le nourrisson sucera ainsi ses doigts, ou des objets touchĂ©s fortuitement, ou sucera Ă  vide (assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice) ; et il distinguera rapidement de ces situations dĂ©rivĂ©es la succion lors de la tĂ©tĂ©e (assimilation rĂ©cognitive).

L’apprentissage dĂ©bute lorsque l’une de ces gĂ©nĂ©ralisations se fixe (par exemple, pour la succion, en fonction du pouce ou des signaux acoustiques de Kantrow, etc.). Mais ici encore, la tendance primaire est celle de la rĂ©pĂ©tition active, puisqu’elle est dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans le rĂ©flexe inconditionnĂ©, et que le nouvel Ă©lĂ©ment est simplement assimilĂ© au schĂšme dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre.

(2) Ce n’est donc pas sans raison qu’Apostel Ă©nonce, comme premier postulat de notre interprĂ©tation, cette affirmation paradoxale

1 Rappelons (cf. Fasc. V, La lecture de l’expĂ©rience, chap. I « Assimilation et connaissance » que l’assimilation est une incorporation des objets aux schĂšmes des actions du sujet (c’est-Ă -dire Ă  la structure des actions jugĂ©es Ă©quivalentes entre elles par le sujet), de telle sorte qu’un objet est perçu et conçu en fonction des actions qui l’utilisent.

« tout schĂšme tend Ă  s’assimiler tout objet ». C’est ainsi que le nourrisson tend Ă  sucer tout ce qu’il touche, puis, aprĂšs les maturations nĂ©cessaires, Ă  toucher tout ce qu’il regarde l, Ă  regarder tout ce qu’il touche et tout ce qu’il suce, Ă  regarder tout ce qu’il entend, Ă  Ă©couter tout ce qu’il voit (par exemple il secouera un objet nouveau pour chercher s’il Ă©met un son), Ă  saisir tout ce qu’il touche et tout ce qu’il voit, etc.

(3) Mais cette tendance Ă  l’application rĂ©pĂ©tĂ©e et Ă  la gĂ©nĂ©ralisation du schĂšme prĂ©sente des limites, en vertu d’un facteur d’inhibition, source de la nĂ©gation de cette application et source de ce que l’on pourra donc appeler (puisque nous cherchons les isomorphismes partiels avec la logique) les complĂ©mentaires des schĂšmes ou schĂšmes nĂ©gatifs. Ces limites sont imposĂ©es par l’expĂ©rience (rĂ©sistance des objets Ă  leur assimilation) et il y a lĂ  une nouvelle source d’apprentissage : tout ce qui est vu ne peut pas ĂȘtre saisi ni sucĂ©, ni entendu, etc. On peut citer l’exemple cĂ©lĂšbre de la lune, si souvent invoquĂ© ou au contraire contestĂ©, mais que nous avons contrĂŽlĂ© sur un de nos enfants : l’enfant tend les bras vers la lune, aprĂšs quoi l’activation du schĂšme de la prĂ©hension faiblit et disparaĂźt.

(4) Un schĂšme n’est qu’un concept pratique et non pas un concept de la pensĂ©e : le sujet ne possĂšde donc d’abord aucun instrument symbolique (faute de langage et d’image mentale, dont les apparitions sont sans doute Ă  peu prĂšs simultanĂ©es) pour Ă©voquer les qualitĂ©s communes des situations auxquelles s’applique le schĂšme (sa comprĂ©hension) et encore moins l’ensemble de ces situations (son extension). C’est de proche en proche, en succession temporelle, qu’il assimile ces situations une Ă  une au schĂšme considĂ©rĂ©. Mais, du point de vue de l’observateur, il est possible de dĂ©terminer la comprĂ©hension et l’extension d’un schĂšme. D’un tel point de vue, nous constatons d’emblĂ©e que les mĂ©canismes (2) et (3) permettent dĂ©jĂ  de discerner l’existence de classifications pratiques inhĂ©rentes Ă  l’apprentissage : (a) Le schĂšme de « regarder » est d’extension plus vaste que ceux de « sucer », « saisir », « écouter et localiser le son », etc. mais l’ensemble des situations se rapportant Ă  chacun de ces derniers schĂšmes est emboĂźtable dans l’ensemble se rapportant Ă  « regarder ». (b) D’autre part, il y a intersection entre l’ensemble des Ă©lĂ©ments Ă  Ă©couter et l’ensemble des Ă©lĂ©ments Ă  saisir : certains peuvent ĂȘtre Ă©coutĂ©s et saisis (un hochet de celluloĂŻd contenant de la grenaille), d’autres Ă©coutĂ©s et non saisis et d’autres saisis mais non Ă©coutĂ©s. (c) Enfin il y a coĂŻncidence, ou presque, entre les extensions de saisir et de sucer ; etc.

(5) Si les emboitements ne donnent lieu au niveau sensori-moteur Ă  aucune Ă©vocation par la pensĂ©e des extensions ni des comprĂ©hensions, et par consĂ©quent si l’on ne saurait encore, a fortiori, parler d’inclusion Ă  leur Ă©gard, du point de vue du sujet ils reposent nĂ©an-

1 Regarder est une activité et constitue bien un schÚme général, avec réflexes au départ (le réflexe oculocéphalogyre) comme pour la succion.

moins sur un mode de connexion, dans le comportement lui-mĂȘme, que l’on peut dĂ©signer sous le terme de « coordination des schĂšmes ». Mais cette coordination ne rĂ©clame pas l’intervention d’un principe nouveau, car elle dĂ©rive directement de la tendance d’un schĂšme Ă  s’assimiler tout objet : il rĂ©sulte en effet de cette tendance que deux schĂšmes tendent Ă  s’assimiler chacun le domaine de l’autre, ce qui revient Ă  dire qu’ils s’assimilent rĂ©ciproquement. C’est cette assimilation rĂ©ciproque (totalement ou partiellement) qui constitue la coordination des schĂšmes.

(6) Jusqu’ici (et en nous en tenant donc Ă  ce qui caractĂ©rise les situations initiales) le sujet rĂ©ussit ou ne rĂ©ussit pas Ă  assimiler les situations Ă  un schĂšme, c’est-Ă -dire que le schĂšme s’applique ou ne s’applique pas. La tendance Ă  assimiler Ă©tant au dĂ©part liĂ©e Ă  des activitĂ©s rĂ©flexes, c’est l’extension de cette application et sa non-possibilitĂ© au delĂ  de certaines limites qui correspondent au dĂ©but de l’apprentissage. Mais celui-ci se constitue sous des formes plus spĂ©cifiques avec l’accommodation des schĂšmes Ă  laquelle nous en venons maintenant. Il existe, en effet, un tertium entre appliquer et ne pas appliquer un schĂšme d’assimilation : c’est de modifier celui-ci (on pourrait prĂ©voir aussi la possibilitĂ© de modifier l’objet, mais modifier l’objet revient Ă  agir sur lui de façon nouvelle, donc revient Ă  modifier le schĂšme). Or, modifier un schĂšme d’assimilation ne consiste plus simplement (bien que cette modification s’effectue au cours mĂȘme de l’assimilation) Ă  assimiler l’objet, mais Ă  subir une contrainte de sa part qui oblige Ă  une variation. Le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme sur le terrain biologique : un organisme qui normalement conserve une certaine forme par assimilation de son milieu habituel peut ĂȘtre obligĂ© de varier en changeant de milieu et acquiert de ce fait un phĂ©notype ou « accommodat » nouveau. Dans le domaine du comportement nous appellerons de mĂȘme accommodation la variation d’un schĂšme : par exemple, si le bĂ©bĂ© cherche Ă  saisir un cordon attachĂ© au toit du berceau, mais que le cordon est fixĂ©, l’enfant se trouve obligĂ© de tirer au lieu de saisir simplement et le schĂšme de la prĂ©hension simple est modifiĂ© en schĂšme de tirer (celui-ci pouvant d’ailleurs ĂȘtre l’occasion de dĂ©couvertes inattendues si le fait de tirer Ă©branle le toit ainsi que les hochets qui y sont suspendus).

Le processus de l’accommodation comporte deux aspects solidaires sur lesquels il convient d’insister. En premier lieu, il dĂ©signe une activité : quoique la modification du schĂšme d’assimilation soit imposĂ©e par les rĂ©sistances de l’objet, elle n’est pas dictĂ©e sans plus par l’objet mais bien par la rĂ©action du sujet tendant Ă  compenser cette rĂ©sistance (elle peut ainsi procĂ©der par rĂ©action immĂ©diate, ou par essais et erreurs, etc.). Mais, en second lieu, si l’accommodation est donc encore une activitĂ©, consistant Ă  diffĂ©rencier un schĂšme d’assimilation, elle n’est que dĂ©rivĂ©e ou secondaire par rapport Ă  l’assimilation. On ne peut donc pas dire que tout schĂšme tend Ă  s’accommoder Ă  tout objet : il tend Ă  assimiler tout objet, mais, n’y parvenant pas Ă  cause des rĂ©sistances extĂ©rieures, ou bien il ne

s’applique pas, faute d’accommodation possible, ou bien il se diffĂ©rencie, mais Ă  titre de compensation Ă  cette rĂ©sistance non souhaitĂ©e initialement. Par contre, mais dans la suite seulement et en fonction de l’expĂ©rience de ces rĂ©sistances subies par l’assimilation, l’enfant en viendra Ă  s’intĂ©resser Ă  ces rĂ©sistances en tant qu’obstacles Ă  vaincre ou de façon gĂ©nĂ©rale, aux imprĂ©vus que rĂ©servent les objets (et notamment ceci dans la mesure oĂč l’objet se dĂ©tache de l’action et se substantialise en devenant permanent, source autonome de causalitĂ©, etc.) : on assistera donc Ă  la formation de conduites d’exploration ou Ă  des « expĂ©riences pour voir » que l’on pourrait ĂȘtre tentĂ© d’interprĂ©ter comme le rĂ©sultat d’une tendance Ă  l’accommodation comme telle (Ă  la maniĂšre dont Pavlov invoque un rĂ©flexe d’exploration-orientation). Tel est le sens des « rĂ©actions circulaires tertiaires » dont nous allons parler sous (7) et qui comportent une recherche des variations pour elles-mĂȘmes. Mais il s’agit donc de conduites plus complexes et dĂ©rivĂ©es, qui sont liĂ©es Ă  la multiplication des schĂšmes d’assimilation.

(7) Le schĂšme diffĂ©renciĂ© par accommodation fonctionne (donc assimile) sans accommodation, et cette nouvelle forme ne supprime pas l’ancienne, mais se coordonne avec elle (cf. 5). Le fonctionnement du schĂšme diffĂ©renciĂ© revient donc Ă  reproduire (assimilation reproductrice) le rĂ©sultat nouveau obtenu par accommodation et Ă  y incorporer (assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice) les situations qui s’y prĂȘtent. C’est de cette maniĂšre que l’on peut interprĂ©ter la « rĂ©action circulaire » de J. M. Baldwin, qui joue un grand rĂŽle dans l’apprentissage, mais un rĂŽle non exclusif (puisqu’il y a dĂ©jĂ  apprentissage par gĂ©nĂ©ralisation d’un schĂšme et par constatation de l’échec de cette gĂ©nĂ©ralisation : cf. 2 et 3). La rĂ©action circulaire est la conduite consistant Ă  reproduire activement tout rĂ©sultat nouveau obtenu par hasard. Nous en avons distinguĂ© trois formes : primaire (rĂ©sultats relatifs au corps propre, par exemple sucer son pouce), secondaire (rĂ©sultats relatifs aux objets, par exemple tirer le cordon pendant du toit du berceau et secouer ainsi les jouets suspendus) et tertiaire (reproduction du rĂ©sultat avec variation intentionnelle des conditions, par exemple changer la position des objets ou les laisser tomber en variant les trajectoires, etc.). Or, il y aurait paradoxe Ă  admettre sans plus une tendance Ă  rĂ©pĂ©ter les rĂ©sultats nouveaux, si la tendance premiĂšre est d’assimiler les situations nouvelles aux schĂšmes existants, ce qui constitue une tendance essentiellement conservatrice. En rĂ©alitĂ©, la rĂ©action circulaire primaire n’est que l’expression de l’assimilation gĂ©nĂ©ralisatrice : si le rĂ©sultat nouveau « intĂ©resse » le sujet, c’est bien qu’il l’assimile Ă  un schĂšme antĂ©rieur (et, au dĂ©part, rĂ©flexe), car l’intĂ©rĂȘt n’est que l’aspect affectif de l’assimilation (cf. 8). Quant Ă  la rĂ©action circulaire secondaire (celle qui correspond aux donnĂ©es de Baldwin), elle consiste en une assimilation au moyen d’un schĂšme diffĂ©renciĂ© par accommodation (voir le dĂ©but de (7) : mais son originalitĂ© est que, dans bien des cas, cette accommodation peut ĂȘtre immĂ©diate en tant qu’imposĂ©e par une manifestation imprĂ©vue de l’objet sur lequel commençait de s’exercer l’activitĂ© assimilatrice

(celle-ci continue alors, mais sous sa forme ainsi diffĂ©renciĂ©e presque dĂšs le dĂ©part). La rĂ©action circulaire tertiaire soulĂšve par contre un problĂšme puisqu’elle consiste en une recherche de la variation pour elle-mĂȘme et que, dĂ©butant par la tendance conservatrice propre aux formes initiales d’assimilation, le sujet en vient donc Ă  ce qui pourrait sembler constituer une tendance Ă  la diffĂ©renciation. Ce problĂšme est mĂȘme d’un grand intĂ©rĂȘt en ce qui concerne Ă  la fois la logique de l’apprentissage et l’équilibre progressif de l’assimilation et de l’accommodation, car il prĂ©figure dĂ©jĂ  sur le terrain sensori-moteur les questions que l’on retrouvera sur celui de la gĂ©omĂ©trie opĂ©ratoire, oĂč les combinaisons dues aux opĂ©rations du sujet et les transformations s’effectuant dans l’espace physique sont si Ă©tonnamment isomorphes. En rĂ©alitĂ©, l’intĂ©rĂȘt pour les variations qui se manifeste dans la rĂ©action circulaire tertiaire se constitue Ă  un niveau de dĂ©veloppement des schĂšmes d’assimilation tel que ceux-ci sont devenus assez nombreux et assez diffĂ©renciĂ©s pour donner lieu Ă  des coordinations multiples, au sens de (5). Il en rĂ©sulte que le sujet lui-mĂȘme acquiert ainsi progressivement le pouvoir d’effectuer des combinaisons nouvelles, tandis que celles-ci Ă©taient initialement imposĂ©es par les seules situations extĂ©rieures et acceptĂ©es grĂące aux accommodations corrĂ©latives. C’est, par exemple, en utilisant cette coordination de plus en plus mobile des schĂšmes que le sujet parvient Ă  construire les schĂšmes fondamentaux (et solidaires) de l’objet permanent et du groupe des dĂ©placements, que l’expĂ©rience confirme sans doute continuellement, mais qui supposent une organisation comportant une part importante d’adjonctions dues aux actions du sujet. C’est alors que cette mobilitĂ© de combinaison conduit le sujet, Ă  l’occasion des accommodations aux situations nouvelles, Ă  ne pas se contenter de ce qu’imposent ces situations, mais Ă  les faire varier en isomorphisme avec la mobilitĂ© dont il a acquis le pouvoir par la coordination de ses propres schĂšmes.

En bref, dĂšs ses formes secondaires, mais surtout au niveau tertiaire, la rĂ©action circulaire manifeste une sorte de synthĂšse ou de conciliation entre la tendance conservatrice propre Ă  l’assimilation et les nouveautĂ©s imposĂ©es du dehors, acceptĂ©es par accommodation et considĂ©rĂ©es comme « intĂ©ressantes » dans la mesure oĂč elles permettent la reprise d’une assimilation Ă©largie par cette diffĂ©renciation des schĂšmes antĂ©rieurs.

(8) Cet appel Ă  l’intĂ©rĂȘt nous conduit au rĂŽle de la motivation et Ă  la reprise des remarques dĂ©jĂ  faites Ă  ce sujet au § 1. Comme tout instrument de conduite, un schĂšme d’assimilation comporte une structure (aspect cognitif) et une dynamique (aspect affectif), mais sous des formes solidaires et indissociables. Il ne nous est donc pas nĂ©cessaire, pour expliquer l’apprentissage, de recourir Ă  des facteurs sĂ©parĂ©s de motivation, non pas parce qu’ils n’interviennent pas (ce qui constituerait une interprĂ©tation intellectualiste qui est aux antipodes de notre position), mais parce qu’ils sont inclus dĂšs le dĂ©part dans la conception globale de l’assimilation. D’un tel point de vue, le besoin n’est pas autre chose que l’aspect conatif ou

affectif d’un schĂšme en tant que rĂ©clamant son alimentation normale c’est-Ă -dire les objets qu’il peut assimiler ; et l’intĂ©rĂȘt (comme l’a dit ClaparĂšde) n’est que la relation affective entre le besoin et l’objet susceptible de le satisfaire. Dire que le sujet s’intĂ©resse Ă  un rĂ©sultat ou Ă  un objet signifie donc qu’il l’assimile ou qu’il anticipe une assimilation et dire qu’il en a besoin signifie qu’il est en possession de schĂšmes exigeant son utilisation.

On peut soutenir par contre sans tautologie que le degrĂ© d’assimilation et d’accommodation, dans une conduite, sont fonctions de l’intensitĂ© du besoin (postulat III d’Apostel), car cette intensitĂ© est elle-mĂȘme fonction de la relation entre les schĂšmes et la situation considĂ©rĂ©e Ă  un moment donnĂ© (degrĂ© d’accessibilitĂ© des Ă©lĂ©ments Ă  assimiler, etc.).

(9) Mais la question qui demeure en suspens et que pose Apostel est de comprendre comment, en prĂ©sence d’un objet ou d’une situation, et se trouvant en possession d’un grand nombre de schĂšmes dont les activations simultanĂ©es peuvent ĂȘtre compatibles mais aussi incompatibles, le sujet choisira ceux qu’ils utilisera effectivement. S’ils sont compatibles, leur emploi simultanĂ© s’effectuera en fonction des coordinations anciennes ou de coordinations nouvelles se construisant sur place. Mais s’ils sont incompatibles, il ne sert Ă  rien de dire que le choix se fera en fonction de l’intĂ©rĂȘt dominant Ă  cet instant, puisqu’expliquer pourquoi un intĂ©rĂȘt est dominant revient Ă  indiquer quel schĂšme a Ă©tĂ© choisi en vue de son activation ! On pourrait certes dire que quand deux schĂšmes incompatibles tendent Ă  s’appliquer Ă  un objet, le schĂšme qui s’applique est celui qui est compatible avec le plus grand nombre d’autres schĂšmes activĂ©s Ă  ce moment au degrĂ© maximal (c’est lĂ  la formule que nous proposait Apostel) ; mais il reste Ă  comprendre pourquoi ceux-ci atteignent prĂ©cisĂ©ment un degrĂ© maximal.

Il convient donc de trouver un langage commun Ă  la signification cognitive des schĂšmes (assimilation en tant que comprĂ©hension) et Ă  leur signification affective (intĂ©rĂȘt ou degrĂ© d’activation) et ce langage sera celui des stratĂ©gies qui nous a dĂ©jĂ  servi ailleurs Ă  dĂ©crire les phases de l’équilibration 1. En effet, au niveau oĂč plusieurs schĂšmes Ă  choix sont Ă  la disposition du sujet, et surtout oĂč les variations dans l’accommodation tendent Ă  devenir isomorphes aux combinaisons possibles dans la coordination des schĂšmes, le problĂšme du choix se posera nĂ©cessairement sous la forme d’un problĂšme de gain et de perte : que rapporte et que coĂ»te une accommodation d’une part, et que rapporte une assimilation, d’autre part, mais aussi que perd-on en ne choisissant pas d’autres schĂšmes d’assimilation (manque Ă  gagner) ? Le problĂšme devient trĂšs rĂ©el lorsqu’on le pose en termes de succession des intĂ©rĂȘts et nous avons notĂ© il y a longtemps qu’en suivant leur dĂ©veloppement durant les dix-huit premiers mois on observe une sorte de zone optimale de l’intĂ©rĂȘt pour ce qui n’est ni trop connu ni trop nouveau : cette zone intermĂ©-

1 Vol. Il des « Etudes », chap. II.

2 La naissance de l’intelligence chez l’enfant.

diaire optimale commence alors par demeurer trĂšs Ă©troite mais s’élargit au fur et Ă  mesure de l’enrichissement des conduites ; et ceci n’est que la traduction, en termes d’intĂ©rĂȘts, de ce que nous avons vu sous (7) en termes de recherche progressive des variations, concomitante de la coordination graduelle des schĂšmes d’assimilation.

Or, l’examen des gains et des pertes se traduisant dans le comportement en satisfactions et insatisfactions (reconnaissables aussi bien Ă  la mimique de l’enfant qu’à la maniĂšre dont il termine ou continue l’action en cours) montre qu’il en existe de deux sortes, avec tous les intermĂ©diaires entre deux mais dont la qualitĂ© bien distincte de pĂŽles nous parait fondamentale pour l’interprĂ©tation de l’apprentissage : il y a, d’une part, les valeurs d’utilisation, c’est-Ă -dire de rĂ©ussite en fonction de besoins primaires (atteindre une nourriture, un objet Ă  manipuler, etc.) ; mais il y a aussi, d’autre part, les valeurs de connaissance ou de comprĂ©hension tĂ©moignant de besoins dĂ©rivĂ©s (au sens discutĂ© au § 1 Ă  propos de la motivation). Par exemple, un bĂ©bĂ© assis dans son parc (Ă  barriĂšres formĂ©es de tiges de bois verticales) Ă  qui nous offrions du dehors un grand coq en carton pour voir comment il le passerait Ă  travers les barreaux du parc, a commencĂ© par de longs et infructueux tĂątonnements, du fait que le coq Ă©tait prĂ©sentĂ© horizontalement et qu’il fallait le redresser pour l’introduire entre deux barreaux ; mais ayant rĂ©ussi par hasard Ă  faire pĂ©nĂ©trer le jouet, il n’en a point Ă©tĂ© satisfait et a recommencĂ© patiemment jusqu’au moment oĂč il a dominĂ© le problĂšme du redressement. En un tel cas il est bien visible que la rĂ©ussite n’a point suffi au sujet et qu’il a substituĂ© en cours de route un besoin de comprĂ©hension Ă  ce besoin d’utilisation initial.

Cela dit, lorsqu’il s’agira de choisir entre deux schĂšmes dont les actualisations simultanĂ©es sont incompatibles, le problĂšme se posera dans les termes suivants. Etant donnĂ©e une situation avec les obstacles et les accessibilitĂ©s qu’elle comporte, l’un des deux schĂšmes peut ne donner lieu qu’à un coĂ»t peu Ă©levĂ© d’accommodation, mais n’aboutir aussi qu’à un gain peu Ă©levĂ© (du point de vue d’une rĂ©ussite trop facile ou d’une connaissance dĂ©jĂ  acquise), tandis que l’autre ou bien donnera lieu Ă  une rĂ©ussite plus difficile qui renforce le sentiment des pouvoirs propres ou bien donnera lieu Ă  un gain de connaissance nouvelle : en ce cas la question est de savoir si ces valeurs anticipĂ©es compensent suffisamment l’effort (le coĂ»t) de l’accommodation. On voit d’emblĂ©e, que, mĂȘme si la construction et le calcul de la matrice d’imputation restent malaisĂ©s, de telles raisons peuvent suffire en principe Ă  rendre compte des choix entre schĂšmes incompatibles 1.

(10) Il importe, d’autre part, d’indiquer que, en correspondance avec les deux types de valeurs que nous venons de distinguer (rĂ©us-

1 Voir Ă  cet Ă©gard les travaux de D.E. Berlyne sur les intĂ©rĂȘts, notamment Conflict and Information-theory variables as determinants of human perceptual curiosity, J. exp. Psychol., 1957, 53, pp. 399-404.

site et comprĂ©hension) on peut reconnaĂźtre, dĂšs les formes sensori-motrices d’apprentissage, l’existence de deux types diffĂ©rents de coordination entre schĂšmes et par consĂ©quent d’organisation interne des schĂšmes complexes. Le premier de ces types est l’organisation selon les relations de moyen Ă  but. Tandis que, dans les premiĂšres habitudes, on ne peut dissocier les moyens et les buts que du point de vue de l’observateur (ils demeurent indiffĂ©renciĂ©s en un tout global du point de vue du sujet), on voit apparaĂźtre peu aprĂšs la coordination de la vision et de la prĂ©hension une diffĂ©renciation du point de vue du sujet lui-mĂȘme : dirigĂ© d’abord directement vers un certain objectif qu’il Ă©choue Ă  atteindre, l’enfant cherche ensuite un intermĂ©diaire servant de moyen. Le second type d’organisation est celui des emboĂźtements dĂ©crits sous (4) mais qui Ă©chappent sans doute Ă  la comprĂ©hension du sujet lui-mĂȘme. Par contre, on observe, lorsque le sujet a acquis un certain nombre de moyens usuels, une application des emboĂźtements aux moyens eux-mĂȘmes relativement aux buts : il s’établit, autrement dit, un certain nombre de classes de moyens (le terme de classe n’étant naturellement pas Ă  prendre au sens strict), tels que, si l’un Ă©choue, le sujet recourt Ă  d’autres considĂ©rĂ©s comme Ă©quivalents. Des familles Ă  hiĂ©rarchies d’habitudes Ă©lĂ©mentaires de Hull on passe ainsi par Ă©tapes continues Ă  une sorte d’organisation classificative des schĂšmes.

(11) Mais, contrairement aux conduites opĂ©ratoires, dont les structures (de classification, sĂ©riation, numĂ©ration, etc.) marquent une coupure nette par rapport au passĂ©, la sĂ©rie non seulement des activations successives d’un schĂšme, mais encore des phases de son organisation ou structuration progressives, constitue une histoire continue dont chaque Ă©tape dĂ©pend de tout le passĂ©. Comme y insiste Apostel (postulat II), cette histoire constitue alors une suite non markovienne, ce qui empĂȘche de rĂ©duire l’apprentissage tel que nous l’interprĂ©tons au schĂ©ma de Bush et Mosteller. Par contre il est alors rĂ©ductible au schĂ©ma d’A. Jonckheere 1. Or ce caractĂšre non-markovien de l’apprentissage nous paraĂźt important au point de vue qui nous occupe des relations entre le sujet et l’objet. Non seulement un apprentissage ne part jamais de zĂ©ro, c’est-Ă -dire que la formation d’une nouvelle habitude consiste toujours en une diffĂ©renciation Ă  partir de schĂšmes antĂ©rieurs ; mais encore, si cette diffĂ©renciation est fonction de tout le passĂ© de ces schĂšmes, cela signifie que la connaissance acquise par apprentissage n’est jamais ni pur enregistrement ni copie, mais le rĂ©sultat d’une organisation dans laquelle intervient Ă  des degrĂ©s divers le systĂšme total des schĂšmes dont dispose le sujet.

(12) Il nous reste Ă  prĂ©ciser les relations entre l’équilibration et l’apprentissage, du point de vue des considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent (1-11) mais aussi des quatre formes d’apprentissages distinguĂ©es au § 2.

Notons d’abord, en ce qui concerne la distinction entre l’appren-

1 Vol. VIII des « Etudes », chap. II.

tissage des actions et celui des connaissances, que le dĂ©veloppement dĂ©crit en 6-10 marque le passage graduel de la premiĂšre Ă  la seconde de ces deux variĂ©tĂ©s (sans que la premiĂšre disparaisse pour autant) : dĂšs la rĂ©action circulaire tertiaire, nous sommes en prĂ©sence, avec cette recherche des variations pour elles-mĂȘmes, d’un dĂ©but diffĂ©renciĂ© de l’apprentissage des connaissances avec polarisation frĂ©quente de l’intĂ©rĂȘt sur la comprĂ©hension et non plus seulement sur la rĂ©ussite (10), tandis que les rĂ©actions antĂ©rieures tĂ©moignent, et d’autant plus qu’elles sont plus primitives, d’une prĂ©dominance de l’apprentissage de l’action.

Mais ces deux variĂ©tĂ©s ne sont encore, naturellement, que des apprentissages de « contenus » (§ 2) et il faut attendre encore longtemps pour que se manifeste un apprentissage des « formes » ou des structures logiques comme telles. Or, du point de vue de l’équilibre, cet apprentissage des contenus est caractĂ©risĂ© par une Ă©quilibration graduelle, mais toujours inachevĂ©e, entre l’assimilation et l’accommodation, tandis que seules les structures logico-mathĂ©matiques rĂ©aliseront cet Ă©quilibre sous une forme permanente. Il rĂ©sulte, en effet, des caractĂšres mĂȘmes de l’assimilation initiale, qui tend Ă  incorporer le milieu tout entier Ă  quelques schĂšmes peu nombreux et rigides, qu’elle se heurtera aux perturbations de ce milieu d’une maniĂšre qui Ă©branlera sans cesse sa stabilitĂ© en la contraignant Ă  des accommodations modifiant les schĂšmes qui tendaient Ă  se conserver. Mais au fur et Ă  mesure que les schĂšmes se diffĂ©rencient, se multiplient et se coordonnent entre eux, il va de soi que leur Ă©quilibre augmente Ă  l’égard de l’accommodation, puisque leur variĂ©tĂ© croissante diminue le nombre des variations imposĂ©es du dehors. Lorsque le sujet commence Ă  s’intĂ©resser Ă  la variation comme telle, ainsi que c’est le cas Ă  partir des rĂ©actions circulaires tertiaires, l’équilibre s’accroit encore. Mais il faudra attendre le moment oĂč ces variations seront anticipĂ©es dans leur dĂ©tail, ce qui supposera non seulement la pensĂ©e mais encore le mĂ©canisme rĂ©versible des opĂ©rations, pour que toute perturbation du milieu (dans le domaine d’abord limitĂ© des classes, des relations, des nombres et de l’espace) Ă©tant prĂ©vue en tant que rĂ©alisable par une opĂ©ration, elle puisse ĂȘtre rigoureusement compensĂ©e par une autre opĂ©ration : Ă  ce niveau seulement il y aura Ă©quilibre permanent entre assimilation et accommodation, dans la mesure oĂč les structures logico-mathĂ©matiques seront par leur nature mĂȘme accommodĂ©es Ă  toute transformation relevant de leurs domaines.

En rĂ©sumĂ©, si l’équilibre commence par ĂȘtre instable au niveau des premiers apprentissages, puis croit en stabilitĂ© mais sans atteindre la permanence avant la constitution des structures logico-mathĂ©matiques, l’équilibration n’en constitue pas moins l’un des aspects nĂ©cessaires de l’apprentissage : toute accommodation et toute diffĂ©renciation des schĂšmes qui en rĂ©sulte par dĂ©finition, consistent en des rĂ©actions de compensation rĂ©pondant aux perturbations (par rapport aux schĂšmes antĂ©rieurs) qui rendent nĂ©cessaires la variation des schĂšmes initiaux.

§ 4. L’apprentissage sensori-moteur comporte-t-il
une logique ?

Il pourrait sembler inutile, aprĂšs le remarquable essai de L. Apostel sur « Logique et apprentissage », de nous demander si un apprentissage de variĂ©tĂ© quelconque comporte lui-mĂȘme une logique. Mais il subsiste, entre la conception d’Apostel et celle que nous allons soutenir, et cela malgrĂ© leurs convergences Ă©videntes, les diffĂ©rences qui sĂ©parent une interprĂ©tation d’inspiration empiriste des interprĂ©tations que l’on pourrait appeler Ă  volontĂ© relativistes, rationalistes ou dialectiques et que nous caractĂ©riserons simplement de la maniĂšre suivante, en correspondance Ă©troite avec ce que nous a appris l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de la perception.

I. Pour l’empirisme strict, il existe des connaissances acquises antĂ©rieurement Ă  toute logique, c’est-Ă -dire au moyen d’instruments formateurs qui sont indĂ©pendants des structures logiques : ces instruments se rĂ©duiront essentiellement Ă  la perception, conçue comme un enregistrement ou une « lecture » des donnĂ©es objectives, et Ă  l’apprentissage fondĂ© entre autres sur le mode d’acquisition que constitue l’association (le conditionnement Ă©tant en ce cas interprĂ©tĂ© sur le mode associatif, tandis qu’il comporte d’autres interprĂ©tations possibles 1). Quant Ă  la logique, elle n’interviendrait alors qu’aprĂšs coup, en tant qu’instrument de coordination et de formalisation des connaissances acquises indĂ©pendamment d’elle : c’est le cas, en particulier, lorsque la logique est conçue comme se rĂ©duisant aux rĂšgles syntactiques et sĂ©mantiques les plus gĂ©nĂ©rales d’un langage.

Pour les Ă©pistĂ©mologies accordant aux activitĂ©s du sujet une part dans l’élaboration mĂȘme des connaissances, il n’existe par contre aucune acquisition de connaissance qui ne fasse intervenir des structures partiellement isomorphes Ă  la logique (c’est-Ă -dire qui, en se dĂ©veloppant, conduiront Ă  la logique), ces structures constituant l’une des conditions nĂ©cessaires Ă  cette acquisition des connaissances, tout en pouvant, en retour, se dĂ©velopper en relation avec les acquisitions mĂȘmes. Tandis que l’apriorisme considĂšre ces structures comme donnĂ©es dĂšs le dĂ©part sous leur forme dĂ©finitive, une conception plus relativiste les interprĂštera comme se construisant au fur et Ă  mesure des acquisitions extĂ©rieures, comme un instrument qui se per-

1 Voir Le conditionnement et l’apprentissage, P.U.F., 1958, pp. 158-165.

fectionne au cours de ses applications, ou, pour mieux dire comme un organe qui se structure en fonctionnant.

L’originalitĂ© de L. Apostel, bien qu’il ne songe pas Ă  nier sa fidĂ©litĂ© Ă  l’empirisme, est que, admettant l’extension des structures logiques au domaine des actions, antĂ©rieurement mĂȘme Ă  tout langage, il en vient Ă  soutenir deux thĂšses qui semblent Ă©tablir une jonction entre les deux groupes d’interprĂ©tations que nous venons de distinguer :

(1) « que, d’aprĂšs les lois de l’apprentissage, on apprend nĂ©cessairement, quelles que soient les tĂąches Ă  apprendre si celles-ci sont suffisamment nombreuses et complexes, des conduites qui correspondent aux conduites de classification, de mise en relation et de jugement ; et que ces conduites prennent nĂ©cessairement, d’aprĂšs les mĂȘmes lois de l’apprentissage, dans certains cas frĂ©quents et importants, les formes classiques [dĂ©crites par la logique] 1 ».

(2) que dans certains cas, les opĂ©rateurs de renforcement et d’extinction (prĂ©vus par la thĂ©orie de Bush et Mosteller, ainsi que par celle, beaucoup plus complexe, de Hull) prĂ©sentent une structure algĂ©brique particuliĂšre ; et que, dans certains cas, cette structure algĂ©brique dĂ©gagĂ©e et formulĂ©e par Apostel lui-mĂȘme, s’applique aux rĂ©actions comme telles, produites par ces opĂ©rateurs de renforcement et d’extinction.

Reprenons alors chacune de ces deux hypothĂšses, pour montrer en quoi s’en distingue ce que nous allons chercher Ă  Ă©tablir dans ce qui suit. Indiquons d’ailleurs d’emblĂ©e que moyennant certaines distinctions, on pourrait Ă©viter toute incompatibilitĂ© entre ce qu’affirme Apostel sous (1) et (2) et ce que nous soutiendrons nous-mĂȘmes : il n’y aurait contradiction qu’en considĂ©rant l’une de nos deux interprĂ©tations comme exclusive, mais nous pensons qu’elles se complĂštent en rĂ©alitĂ©.

L’hypothĂšse (1) d’Apostel revient Ă  soutenir que les structures logiques s’apprennent, ce que nous croyons vrai en partie, mais son originalitĂ© consiste Ă  admettre qu’elles s’apprennent Ă  la fois (a) « nĂ©cessairement », (b) trĂšs prĂ©cocement et (c) en fonction des lois d’apprentissage donnĂ©es antĂ©rieurement et qui, elles, ne comportent pas dĂšs le dĂ©part de telles structures.

Notre hypothĂšse, en ce qui concerne le point (1) sera au contraire conforme Ă  ce que nous avons vu prĂ©cĂ©demment de la perception, qui ne constitue pas un mode d’acquisition des connaissances strictement antĂ©rieur Ă  la formation des struc-

1 Vol. VIII des « Etudes », chap. I. t 1 (Sommaire).

tures logiques puisqu’elle comporte elle-mĂȘme des modes de liaison partiellement isomorphes Ă  ces structures. Nous dirons donc, non pas (ou pas seulement) que les premiĂšres structures prĂ©figurant la logique sont acquises par apprentissage, mais (a) que le mĂ©canisme mĂȘme de l’apprentissage comporte des modes de structuration partiellement isomorphes aux structures logiques ; et (b) que ces structures d’abord trĂšs incomplĂštes, se complĂštent ensuite (avec par consĂ©quent accroissement de l’isomorphisme en question) et se diffĂ©rencient progressivement, en tant que formes, au cours de l’apprentissage portant sur les contenus eux-mĂȘmes.

On dira peut-ĂȘtre alors qu’Apostel ne soutient pas autre chose puisque, d’une part, les liaisons logiques s’apprennent bien, selon lui, mais « nĂ©cessairement » (voir 1 sous a), et que, d’autre part, son hypothĂšse 2 revient effectivement Ă  attribuer une structure aux mĂ©canismes de l’apprentissage, mais une structure algĂ©brique particuliĂšre, (assez simple, non commutative ou gĂ©nĂ©rale et partiellement rĂ©versible dans le cas de l’algĂšbre B, beaucoup plus compliquĂ©e et comportant des fonctions logarithmiques, exponentielles, etc., dans le cas de l’algĂšbre H).

Mais, Ă  se borner Ă  ces deux affirmations, il n’est pas certain que l’on puisse rĂ©soudre les deux problĂšmes suivants. Pour ce qui est de la premiĂšre, si les structures logiques Ă©lĂ©mentaires telles que la classe, l’inclusion et l’union, l’intersection, etc. ou le produit relatif, la transitivitĂ©, etc., sont acquises « nĂ©cessairement » dĂšs les formes sensori-motrices de l’apprentissage, il reste Ă  comprendre pourquoi leur achĂšvement est si tardif. Il est vrai que, dans son chap. I, Apostel prend toutes les prĂ©cautions pour ne pas affirmer trop, et qu’il distingue avec soin les classes d’élĂ©ments successifs ou simultanĂ©s, les classes actives et passives, etc. De plus il prĂ©cise qu’apprendre les structures logiques rentre dans cette catĂ©gorie particuliĂšre d’apprentissage que l’on peut caractĂ©riser par la conduite d’« apprendre Ă  apprendre ». Mais il n’en subsiste pas moins ce fait que l’apprentissage dĂ©bute peu aprĂšs la naissance et qu’il faut attendre 7-8 ans ou davantage pour que la moyenne des enfants comprenne rĂ©ellement les divers aspects d’une classification, Ă  commencer par la liaison centrale d’inclusion. 1 Ou bien donc les lois de l’apprentissage ne sont pas gĂ©nĂ©rales, ou bien les structures logiques ne s’apprennent pas sans plus, ou

1 Voir Inhelder et Piaget. La genÚse des structures logiques élémentaires (Delachaux et Niestlé).

l’une et l’autre de ces deux suppositions sont fondĂ©es (ce que nous pensons pour notre part). Or, disons d’emblĂ©e que, malgrĂ© le paradoxe apparent, nous nous croyons mieux en mesure d’expliquer le caractĂšre tardif de cet achĂšvement en admettant que les formes Ă©lĂ©mentaires des structures logiques sont inhĂ©rentes aux formes mĂȘmes de l’apprentissage dĂšs ses dĂ©buts : il est, en effet, plus difficile et cela exige un temps bien plus long de modifier les formes de l’apprentissage que d’apprendre un contenu nouveau. Mais rĂ©pĂ©tons-le, cette interprĂ©tation n’est pas contradictoire avec celle d’Apostel, car elle n’exclut pas une part limitĂ©e d’apprentissage.

Quant Ă  l’hypothĂšse (2) d’Apostel, selon laquelle les opĂ©rateurs d’apprentissage constituent une algĂšbre, elle se rapproche donc davantage de la nĂŽtre. Mais, de mĂȘme que, pour l’hypothĂšse (1) nous sommes plus portĂ©s Ă  chercher les sources de la logique dans les mĂ©canismes au moyen desquels un sujet apprend que dans le contenu des conduites qu’il apprend (tout en admettant donc la possibilitĂ© des deux), de mĂȘme nous posons un problĂšme analogue, Ă  propos de l’hypothĂšse (2), de rĂ©partition entre ce qui relĂšve des formes du sujet et du contenu de sa pensĂ©e : or, pour ce qui est des lois de l’apprentissage, outre le sujet n° l, qui apprend (animal ou enfant), et le contenu de ses conduites apprises, il intervient un sujet supĂ©rieur n° 2 sous les espĂšces du psychologue qui Ă©labore ces lois, et un contenu de la pensĂ©e de ce sujet n° 2, contenu qui comprend le sujet n° 1 et ses rĂ©actions. La question est alors de savoir si les deux algĂšbres si ingĂ©nieusement dĂ©crites par Apostel se rapportent aux opĂ©rations du sujet n° 2 ou du sujet n° 1. Or, Apostel lui-mĂȘme fait soigneusement cette distinction, lorsqu’il se demande (2 a) dans quel cas les opĂ©rateurs de renforcement et d’extinction prĂ©sentent une structure algĂ©brique particuliĂšre et (2 b) dans quels cas les rĂ©actions produites par ces mĂȘmes opĂ©rateurs prĂ©sentent cette mĂȘme structure algĂ©brique. Dans la mesure oĂč la dissociation est possible en fait, nous nous rencontrerions alors, non seulement parce qu’il n’y aurait pas grande diffĂ©rence entre l’algĂšbre B, Ă  commutativitĂ©, associativitĂ© et inversion limitĂ©es, et les structures partiellement isomorphes aux structures logiques que nous croyons discerner dans le mĂ©canisme des apprentissages, mĂȘme les plus Ă©lĂ©mentaires, mais encore et surtout parce que le problĂšme qui subsisterait en ce cas serait le suivant : s’il existe une algĂšbre des opĂ©rateurs de l’apprentissage, mais attribuable aux rĂ©actions du sujet n° 1 et non pas seulement aux opĂ©rations thĂ©oriques du sujet n° 2, quelle serait, en effet, la source (gĂ©nĂ©-

tiquement parlant) d’une telle algĂšbre, puisqu’elle ne serait pas « apprise », au sens propre du terme, mais constituerait au contraire la condition de tout apprentissage ?

II. La question prĂ©alable dont dĂ©pend celle de savoir si tout apprentissage comporte dans ses mĂ©canismes mĂȘmes une organisation partiellement isomorphe Ă  la logique est sans doute la suivante : existe-t-il des apprentissages absolus, c’est-Ă -dire tels que, dans un domaine aussi restreint que l’on pourra dĂ©limiter, ce qui est appris vient occuper une case prĂ©alablement vide et se substitue ainsi Ă  un Ă©tat « zĂ©ro » ; ou, au contraire, l’apprentissage consiste-t-il toujours Ă  diffĂ©rencier une conduite antĂ©rieure (celle-ci pouvant dĂ©pendre en partie d’apprentissages prĂ©cĂ©dents, mais pouvant aussi, Ă  la limite, se rĂ©duire Ă  un montage purement rĂ©flexe) ? Si l’on adopte la seconde solution, c’est-Ă -dire si l’on ne considĂšre pas le produit de cet apprentissage comme une association radicalement nouvelle, mais que l’on interprĂšte cette association elle-mĂȘme comme le produit d’une assimilation des stimuli ou objets nouveaux Ă  un schĂšme antĂ©rieur se diffĂ©renciant par cela mĂȘme, alors l’activitĂ© assimilatrice ainsi invoquĂ©e comme caractĂ©risant le lien gĂ©nĂ©ral stimulus × rĂ©ponse comporte dĂ©jĂ  une forme comparable Ă  une liaison logique. Un concept Ă©tant l’unitĂ© systĂ©matique dont l’extension dĂ©finit la classe et dont la comprĂ©hension consiste en propriĂ©tĂ©s ou relations (toute propriĂ©tĂ© ou prĂ©dicat Ă©tant rĂ©ductible Ă  une relation) et le jugement Ă©tant l’acte qui rĂ©unit les concepts entre eux ou qui applique les concepts aux objets, on retrouve, en effet, dans les rapports entre l’assimilation et le schĂšme une situation exactement comparable, du point de vue fonctionnel, Ă  celle qui caractĂ©rise les liens du jugement et du[*] concept, le problĂšme subsistant alors de dĂ©gager, du point de vue structural, les degrĂ©s d’isomorphisme que comporte ce fonctionnement commun.

Du point de vue du fonctionnement de la pensĂ©e il existe, en effet, entre le jugement et le concept une relation circulaire dont on ne peut sortir que par les mĂ©thodes (artificielles, eu Ă©gard Ă  la pensĂ©e « naturelle ») de la formalisation axiomatique : tout concept est le produit de jugements antĂ©rieurs, mais tout jugement revient Ă  manipuler des concepts. GĂ©nĂ©tiquement parlant on ne saurait donc considĂ©rer l’un de ces deux Ă©lĂ©ments comme prĂ©cĂ©dant l’autre, puisqu’ils s’appuient l’un sur l’autre en une rĂ©gression sans fin. Or, il en va prĂ©cisĂ©ment de mĂȘme en ce qui concerne les relations de l’assimilation et du schĂšme. Tout schĂšme est, d’une part, le produit d’assimilations

[*Note FJP : nous avons substituĂ© « du » Ă  « le » prĂ©sent dans l’original.]

antĂ©rieures, puisque ce sont la reproduction active des conduites, leur gĂ©nĂ©ralisation Ă  des objets nouveaux, et les rĂ©cognitions accompagnant ces rĂ©pĂ©titions et gĂ©nĂ©ralisations, qui caractĂ©risent un schĂšme, en tant que « structure commune d’une classe d’actions Ă©quivalentes du point de vue du sujet ». Mais, d’autre part, toute assimilation est l’incorporation d’un objet, connu ou nouveau, Ă  un schĂšme antĂ©rieur (ou Ă  un schĂšme en voie de construction de par cette assimilation mĂȘme, mais la construction d’un schĂšme nouveau ne rĂ©sulte jamais que de la diffĂ©renciation d’un schĂšme antĂ©rieur). On retrouve donc bien, dĂšs les rapports entre l’assimilation et le schĂšme, la relation circulaire qui unit le jugement et le concept, ce qui donne Ă  penser que l’apprentissage le plus Ă©lĂ©mentaire s’effectue dĂ©jĂ  sur le modĂšle d’une sorte de conceptualisation pratique.

Mais si l’on passe de cette analogie fonctionnelle Ă  une dĂ©termination des isomorphismes structuraux entre l’assimilation et le jugement ainsi qu’entre le schĂšme et le concept, en comprĂ©hension ou en extension (classe), on se trouve en prĂ©sence de la situation suivante, qui domine non seulement tout le problĂšme de la logique immanente Ă  l’apprentissage, mais encore celui plus particulier de l’apprentissage des structures logiques. Le jugement et le concept sont caractĂ©risĂ©s par des formes, que l’on peut dissocier de leur contenu jusqu’à en faire une thĂ©orie formalisĂ©e ; et l’enfant, sans connaĂźtre cette thĂ©orie formalisĂ©e, saura les manipuler en tant que formes d’une maniĂšre toujours plus indĂ©pendante de leurs contenus Ă  partir du niveau des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans) et surtout de celui des opĂ©rations formelles (11-12 ans). Au contraire, pour autant que l’assimilation et le schĂšme comportent des formes (et c’est justement cet isomorphisme avec la logique que nous allons chercher Ă  mettre en Ă©vidence), elles demeurent indissociables de leurs contenus. Il y a donc lĂ  une raison fondamentale pour laquelle leur isomorphisme avec les formes logiques ne saurait demeurer que trĂšs partiel : il ne deviendra complet qu’avec la dissociation des formes et des contenus, mais sans aucune prĂ©formation proprement dite au point de dĂ©part.

Quant aux facteurs de cette indissociation initiale de la forme et du contenu ainsi que de leur dissociation graduelle, ils sont alors prĂ©cisĂ©ment de nature Ă  nous Ă©clairer sur les relations de la logique et de l’apprentissage. En effet, la forme ne devient dissociable de son contenu qu’à partir du niveau oĂč l’assimilation atteint un Ă©quilibre permanent avec l’accommodation, c’est-Ă -dire oĂč des systĂšmes de classification, de sĂ©riation ou de numĂ©ration ne sont plus modifiĂ©s lorsqu’ils s’in-

corporent des Ă©lĂ©ments nouveaux. On dira peut-ĂȘtre, dans le cas de ces systĂšmes, que leur Ă©quilibre est devenu permanent parce que leur forme y est dissociĂ©e de leurs contenus : nous croyons, au contraire, que cette forme devenue dissociable constitue le rĂ©sultat d’un long processus d’équilibration 1, sans quoi elle ne saurait relever que d’une prĂ©formation, ce que ne justifient pas les faits. Il en rĂ©sulte alors qu’aux niveaux Ă©lĂ©mentaires oĂč l’assimilation est en constant conflit avec l’accommodation, il n’y a pas de « formes » stables, faute d’équilibre permanent, ce qui rend leur isomorphisme avec la logique d’autant plus partiel qu’on remonte plus haut dans la genĂšse.

NĂ©anmoins, ces « formes » existent, bien qu’insĂ©parables de leurs contenus, puisque construire des « schĂšmes », c’est prĂ©cisĂ©ment dĂ©gager certaines formes du fonctionnement mĂȘme des actions (et cela dĂšs les schĂšmes rĂ©flexes issus de l’exercice d’un montage hĂ©rĂ©ditaire). Et ces formes ne peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme un produit de l’apprentissage que dans les limites de ce qu’elles doivent Ă  l’accommodation, tandis qu’elles constituent les conditions de l’apprentissage dans la mesure (et celle-ci est toujours prĂ©pondĂ©rante) oĂč elles sont issues de l’activitĂ© assimilatrice.

Pour prĂ©ciser maintenant en quoi consistent ces formes, et pour dĂ©terminer leurs degrĂ©s successifs d’isomorphisme avec les formes logiques, on souhaiterait de pouvoir procĂ©der niveau par niveau. Mais Ă©tant donnĂ©es les remarques prĂ©cĂ©dentes sur le caractĂšre d’autant moins stable des schĂšmes acquis qu’ils sont plus Ă©lĂ©mentaires et sur le caractĂšre graduel ou continu de leur Ă©quilibration ultĂ©rieure, il faudrait multiplier le nombre de ces niveaux. Des formes initiales d’assimilation au jugement proprement dit, ou des schĂšmes primitifs Ă  la logique des classes et Ă  celle des relations, il existe, en effet, un nombre indĂ©fini de paliers intermĂ©diaires dont le dĂ©coupage serait trĂšs arbitraire. Nous ne croyons donc pas Ă  la valeur absolue de critĂšres au nom desquels on pourrait fixer le moment d’apparition, au cours du dĂ©veloppement des conduites, d’une classe, d’une relation ou d’une infĂ©rence, parce que l’on trouvera toujours, antĂ©rieurement Ă  ce moment, le moyen d’appliquer les mĂȘmes critĂšres sous une forme affaiblie pour dĂ©terminer l’existence de prĂ©classes, de prĂ©relations ou de prĂ©infĂ©rences. Certes, les critĂšres utilisĂ©s par Apostel sont fort utiles pour formuler un minimum d’exigences, dans l’hypothĂšse d’un apprentissage des classes, relations et infĂ©rences. Mais, s’ils

1 Cf. « Logique et équilibre » (vol. II des « Etudes », chap. II).

devaient ĂȘtre utilisĂ©s pour contredire l’hypothĂšse selon laquelle des variĂ©tĂ©s affaiblies de ces mĂȘmes structures constituent Ă©galement la condition de cet apprentissage, il serait alors facile d’invoquer la part de convention que supposent les dĂ©coupages et de montrer qu’avant le niveau d’application de tels critĂšres, il existe des formes plus Ă©lĂ©mentaires d’organisation auxquelles ils s’appliquent dĂ©jĂ  partiellement ou que, au-delĂ  du mĂȘme niveau, il existe des formes supĂ©rieures qu’ils ne suffisent plus Ă  spĂ©cifier.

Cela dit, cherchons donc Ă  dĂ©gager les isomorphismes partiels entre le systĂšme des schĂšmes et les structures logiques de classes, de relations et d’infĂ©rences, en nous plaçant au point de vue de la continuitĂ© et non pas des Ă©tapes que l’on pourrait dĂ©couper au sein de ce continu.

III. En ce qui concerne tout d’abord la logique des classes, il est clair qu’un schĂšme peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme partiellement isomorphe Ă  un concept, en ce sens qu’il comporte une extension (classe), caractĂ©risĂ©e par l’ensemble des situations ou des objets auxquels il s’applique, et une comprĂ©hension caractĂ©risĂ©e par les propriĂ©tĂ©s qualitatives du mĂȘme schĂšme. Par exemple, le schĂšme consistant Ă  attirer Ă  soi un objet en utilisant le support mobile sur lequel il est placĂ© aura pour extension toutes les situations dans lesquelles le bĂ©bĂ© agit de cette maniĂšre (poupĂ©es, plots, etc., posĂ©s sur un duvet, une couverture, un tapis et rapprochĂ©s jusqu’à portĂ©e de main en tirant ces derniers). Il aura, d’autre part, pour comprĂ©hension les caractĂšres communs Ă  ces situations : (a) l’objet dĂ©sirĂ© A est trop Ă©loignĂ© pour ĂȘtre saisi directement, (b) il est « posĂ© sur » un support B, (c) celui-ci est mobile et peut ĂȘtre tirĂ©. Cette comprĂ©hension est mĂȘme assez prĂ©cise pour permettre Ă  l’expĂ©rimentateur de dĂ©cider si le schĂšme est rĂ©ellement acquis : il suffira par exemple de poser l’objet A non pas sur le support B mais un peu Ă  cĂŽtĂ©, ou un peu au-delĂ , pour voir les sujets qui sont en possession du schĂšme renoncer alors Ă  son application, tandis que les sujets plus jeunes qui avaient tirĂ© par hasard et sans comprendre continuent d’essayer quand l’objet A est prĂšs de B mais non « posĂ© sur » lui (ce qui constitue d’ailleurs un autre schĂšme, mais plus Ă©lĂ©mentaire et peu stable parce que non confirmĂ© par l’expĂ©rience).

Il est en outre Ă  noter que cet isomorphisme partiel du schĂšme avec le concept ou la classe va jusqu’à englober le caractĂšre suivant, qui est fondamental du point de vue d’une logique des totalitĂ©s. Une classe n’existe jamais Ă  l’état isolĂ©,

mais est solidaire d’autres classes en fonction d’un systĂšme prĂ©sentant des lois en tant que totalitĂ© (« groupements », etc.) : en un mot une classe n’est donnĂ©e qu’en liaison avec une classification. Or, on peut dire de mĂȘme qu’à tous les niveaux un schĂšme est toujours fonction d’un systĂšme de schĂšmes. Peu aprĂšs avoir dĂ©couvert l’usage possible des supports mobiles le bĂ©bĂ© dĂ©couvrira, par exemple, celui de la ficelle fixĂ©e Ă  l’objectif dĂ©sirĂ© et permettant de l’attirer, puis l’usage des bĂątons en tant qu’instruments de propulsion. En ce cas, on pourra parler d’une classification inhĂ©rente aux conduites du sujet et qui comportera un certain nombre de dichotomies : (1) objets accessibles Ă  la prĂ©hension directe et objets trop Ă©loignĂ©s, accessibles par intermĂ©diaires seulement ; (2) en ce dernier cas, objets reliĂ©s Ă  d’autres mobiles par contact spatial (posĂ©s sur des supports ou attachĂ©s Ă  une ficelle) ou sans contact avec d’autres mobiles ; (3) en ce dernier cas, objets accessibles par l’intermĂ©diaire d’un bĂąton, ou trop Ă©loignĂ©s pour celui-ci ; etc.

Ces systĂšmes de schĂšmes sont mĂȘme si comparables, du point de vue fonctionnel, Ă  des sortes de classifications pratiques, qu’on peut voir le sujet, mis en prĂ©sence d’un objet nouveau pour lui, essayer tour Ă  tour un certain nombre de schĂšmes comme pour « comprendre » en quoi consiste cet objet, ou selon l’expression de Binet, comme pour le « dĂ©finir par l’usage ». C’est ainsi que nos enfants, Ă  8-9 mois, saisissent ces objets nouveaux que nous leur offrons, les regardent, les retournent, les frottent contre l’osier du berceau, les secouent (par analogie avec les jouets qui font du bruit en cette situation), les tiennent d’une main en les frappant de l’autre, se cambrent en les regardant (pour les Ă©branler comme les objets suspendus au toit du berceau), les dĂ©placent en l’air, etc. 1. En d’autres termes, ce comportement indique non seulement une tendance Ă  incorporer l’objet nouveau dans les schĂšmes connus pour le classer, mais encore la prĂ©sence, avec actualisation immĂ©diatement successive, d’un certain nombre de schĂšmes rĂ©unis en un systĂšme. Nous retrouverons de tels systĂšmes Ă  propos des relations de moyens Ă  buts, lorsque nous chercherons Ă  dĂ©gager leur aspect relationnel (sous IV).

Mais de tels isomorphismes entre le schĂšme et le concept demeurent trĂšs partiels pour cette raison Ă©vidente que, ne disposant pas des instruments symboliques (langage et reprĂ©sentation imagĂ©e) permettant de penser les structures tout en les mettant en action, l’enfant du niveau sensori-moteur ne

1 Naissance de l’intelligence, obs. 136-7. pp. 257-8.

saurait parvenir Ă  ces actualisations simultanĂ©es (en action ou en pensĂ©e) qui seules permettront leur achĂšvement. C’est pourquoi l’on trouve tous les intermĂ©diaires entre les situations extrĂȘmes de coordination successive ou de structuration simultanĂ©e (celle-ci ne s’achevant qu’avec les anticipations opĂ©ratoires de 7-8 ans), ce qui autorise Ă  parler d’isomorphismes partiels (puisqu’il y a continuitĂ© en filiation) mais oblige Ă  insister sur ce caractĂšre de plus en plus partiel et affaibli Ă  mesure que l’on remonte aux niveaux de dĂ©part.

Prenons comme exemple celui de la structure d’inclusion. Nous insistions plus haut (§ 3 sous 4) sur le fait que, dĂšs la coordination de la vision et de la prĂ©hension, on peut dire en un sens que le schĂšme de saisir est inclus dans celui de regarder, puisque tous les objets Ă  saisir (A) peuvent ĂȘtre regardĂ©s (B) sans que la rĂ©ciproque soit vraie. Si nous adoptons nos critĂšres habituels de l’inclusion 1, c’est-Ă -dire le rĂ©glage du « tous » et du « quelques » (tous les A sont des B et seulement quelques B sont des A) et la conscience de l’inĂ©galitĂ© des extensions (A < B) qui en rĂ©sulte dans le fini, nous savons bien qu’il faut attendre 7-8 ans ou davantage pour que l’enfant comprenne l’inclusion des primevĂšres A dans les fleurs B, parce que, s’il lui est relativement facile de construire des collections diffĂ©renciĂ©es sur le mode A+A’ = B (oĂč A’ sont les fleurs non primevĂšres), la comprĂ©hension de l’inĂ©galitĂ© A < B suppose l’opĂ©ration inverse A = B— A’, c’est-Ă -dire la conservation du tout B lorsqu’on en extrait A pour le lui comparer : or, prĂ©cisĂ©ment, jusqu’à 7-8 ans au moins, le tout B cesse (en moyenne) de se conserver en ce cas (d’oĂč des jugements fondĂ©s sur la relation entre A et A’ « il y a plus de primevĂšres que de fleurs pour 4 primevĂšres et 7 fleurs en tout, ou fondĂ©s sur A = B « il y en a autant puisque les primevĂšres sont des fleurs », etc.) Du point de vue d’un tel critĂšre, il serait donc absurde de parler de l’inclusion du schĂšme de saisir dans celui de regarder, car si le tout B ne se conserve pas encore avant 7-8 ans pour des objets posĂ©s sur la table, le bĂ©bĂ© de 4-5 mois n’a a fortiori aucun instrument Ă  sa disposition, non seulement pour conserver, mais mĂȘme pour penser momentanĂ©ment le tout B dans le cas de l’ensemble ou de la classe des « objets Ă  regarder ». Par contre, si nous adoptons le critĂšre comportemental d’Apostel (« une classe est incluse dans une autre, si chaque fois que R1 est produit devant un objet, R2 l’est Ă©galement et si l’inverse n’est pas vrai, R1 et R2 satisfaisant par ailleurs aux conditions requises

1 Voir Inhelder et Piaget, La genÚse des structures logiques élémentaires.

pour les rĂ©actions dĂ©finissant les classes »), il va de soi qu’il y a inclusion, rĂ©serve faite des conditions requises pour les classes (nous y reviendrons Ă  l’instant). Mais la diffĂ©rence entre ce dernier critĂšre et le prĂ©cĂ©dent est que R1 et R2 sont des rĂ©actions successives, ou, dans notre langage, des actualisations successives de leurs schĂšmes respectifs, tandis que l’inclusion A < B suppose une comparaison simultanĂ©e. Or, la comparaison simultanĂ©e aboutissant Ă  A < B ne constitue pas une simple lecture (ou un simple Ă©clairage, comme si la prise de conscience ne consistait qu’à projeter de la lumiĂšre sur une construction toute faite) de la structure du schĂšme Ă  actualisations successives, mais cette comparaison complĂšte cette structure en l’enrichissant d’élĂ©ments nouveaux. Quant Ă  savoir si les rĂ©actions R1 (saisir) et R2 (regarder) satisfont aux conditions des rĂ©actions correspondant Ă  des classes (mĂȘme rĂ©action pour l’ensemble des Ă©lĂ©ments de la classe, par exemple tendre la main pour saisir, et cependant rĂ©actions diffĂ©rentielles pour chaque Ă©lĂ©ment individuel distinct, par exemple saisir diffĂ©remment les objets selon leurs tailles, leurs formes et leurs poids), nous retrouverons exactement le mĂȘme problĂšme : la structure en jeu ne sera pas la mĂȘme selon que ces rĂ©actions communes ou diffĂ©rentielles sont successives (dĂ©clenchĂ©es par des objets successivement assimilĂ©s au mĂȘme schĂšme) ou donnent lieu Ă  une rĂ©union simultanĂ©e, et l’on trouvera tous les intermĂ©diaires entre les extrĂȘmes. Les mĂȘmes problĂšmes se poseront Ă  propos de l’intersection, etc.

La question est d’ailleurs plus aisĂ©e Ă  rĂ©soudre sur le terrain des structures d’ensemble, oĂč elle se retrouve naturellement a fortiori. Nous comparions tout Ă  l’heure Ă  une classification le systĂšme des schĂšmes permettant d’attirer Ă  soi un objet Ă©loignĂ© et mĂȘme le systĂšme des schĂšmes quelconques dont dispose un bĂ©bĂ© de 8-9 mois et qu’il essaie d’appliquer tour Ă  tour Ă  chacun des objets nouveaux qu’il rencontre, de maniĂšre Ă  en « comprendre » les caractĂšres inconnus. Mais il va de soi, une fois de plus, que de tels systĂšmes sont extrĂȘmement diffĂ©rents de ce qu’ils deviendront lorsqu’à la classification des conduites se superposera une classification notionnelle rĂ©flĂ©chissant la premiĂšre en un systĂšme simultané : en ce second cas les dichotomies indiquĂ©es plus haut pour la prĂ©hension par intermĂ©diaires constitueraient un vĂ©ritable « groupement » dans la reprĂ©sentation du sujet, tandis que, dans le premier cas, les conduites seules sont groupĂ©es sans que le sujet s’en doute et leur groupement ne se traduira que par des actualisations successives, Ă  des journĂ©es ou Ă  des mois de distance. On ne saurait donc, cela tombe sous le sens, parler ici de « groupement » proprement dit,

mais il n’en reste pas moins que cette coordination des conduites peut ĂȘtre dĂ©crite (par l’observateur et prĂ©cisĂ©ment pas par le sujet) en isomorphisme partiel avec cette structure.

Le problĂšme est alors de savoir si ces structures de schĂšmes ou de systĂšmes de schĂšmes, qui reprĂ©sentent ainsi les prĂ©figurations les plus Ă©lĂ©mentaires des classes, des inclusions ou des groupements, constituent des produits ou des conditions de l’apprentissage, comme nous nous le demandions plus haut en discutant l’hypothĂšse d’Apostel. Nous pouvons rĂ©pondre maintenant, sans aucune ambiguĂŻtĂ© semble-t-il, que les deux affirmations sont vraies simultanĂ©ment car elles n’ont rien d’incompatibles. Un schĂšme nouveau est le produit d’un apprentissage s. str. dans la mesure oĂč il rĂ©sulte de la diffĂ©renciation d’un schĂšme antĂ©rieur et que cette diffĂ©renciation comporte une accommodation qui dĂ©pend donc de l’expĂ©rience. Mais pour que cet apprentissage soit possible il faut qu’il existe des schĂšmes antĂ©rieurs pouvant ĂȘtre diffĂ©renciĂ©s au cours de l’assimilation des objets nouveaux et aussi bien la structure de ces schĂšmes, en tant que structure, que l’assimilation comme telle, en tant que condition de cette structure, constituent ainsi les conditions et non plus le produit de l’apprentissage. En un mot l’apprentissage porte sur le contenu du schĂ©matisme, tandis que les caractĂšres gĂ©nĂ©raux de sa forme ne rĂ©sultent pas de l’apprentissage, mais sont nĂ©cessaires Ă  son fonctionnement. Comme, aux niveaux Ă©lĂ©mentaires, forme et contenu demeurent indissociables, on ne saurait donc dresser un tableau de formes toutes faites et tracer ainsi une frontiĂšre entre les conditions et les produits de l’apprentissage. Mais mĂȘme en admettant que les formes se construisent Ă  l’occasion des enrichissements de contenus, on ne saurait non plus oublier que cette construction suppose un fonctionnement non appris, dont le point de dĂ©part est situĂ© dans l’acte mĂȘme de l’assimilation constitutive des schĂšmes.

Nous retrouvons ainsi, dĂšs les isomorphismes partiels entre la logique des classes et les systĂšmes de schĂšmes, la distinction nĂ©cessaire entre l’apprentissage au sens large et l’apprentissage au sens strict. Ce qui est appris s. str. n’est donc que l’ensemble des diffĂ©renciations dues Ă  l’accommodation, source de nouveaux schĂšmes en fonction de la diversitĂ© croissante des contenus. Par contre ce qui n’est pas appris s. str, est le fonctionnement assimilateur avec ses exigences d’équilibre entre l’assimilation et l’accommodation, source de la cohĂ©rence graduelle des schĂšmes et leur organisation en formes Ă©quilibrĂ©es dans lesquelles on discerne dĂ©jĂ  l’ébauche des classes avec leurs inclusions, leurs intersections et leurs groupements en tant que

systĂšmes d’ensemble. Mais, par le fait mĂȘme de ces interactions entre l’assimilation et l’accommodation, l’apprentissage s. str. et l’équilibration constituent Ă  eux deux ce processus fonctionnel d’ensemble que l’on peut appeler l’apprentissage s. lat. et qui tend Ă  se confondre avec le dĂ©veloppement.

IV. Le problĂšme des isomorphismes partiels entre le schĂ©matisme dĂ» Ă  l’assimilation et la logique des relations nous met en prĂ©sence d’une situation encore plus claire, du point de vue que nous occupe ici, car si l’apprentissage conduit Ă  la construction de relations nouvelles il n’en est pas moins Ă©vident que toute conduite d’apprentissage suppose elle-mĂȘme certaines relations, telles que celles d’ordre : selon un cercle gĂ©nĂ©tique analogue Ă  celui dont nous venons de constater l’existence (entre les produits et les conditions de l’apprentissage des classes), nous serons effectivement conduits Ă  admettre que l’ordre constitue Ă  la fois la condition et le produit des apprentissages de relations asymĂ©triques.

Commençons par rappeler qu’il n’est pas d’assimilation sans mises en relation, ce qui est d’ailleurs d’une Ă©vidence plus immĂ©diate que celle des isomorphismes du schĂšme et de la classe, puisque la perception dĂ©jĂ  apprĂ©hende des relations et que toute rĂ©ponse aux stimuli perceptifs constitue de son cĂŽtĂ© une mise en relation. C’est ainsi que se construisent au cours des apprentissages s. lat. de la premiĂšre annĂ©e un nombre considĂ©rable de relations spatiales et temporelles (cf. la relation « posĂ© sur » dont il a Ă©tĂ© question sous III), causales, physiques en gĂ©nĂ©ral (couleurs, poids, etc.) et toutes les relations de moyens Ă  buts dans l’organisation des actes d’intelligence.

De plus, et ceci est essentiel, plusieurs de ces relations constituent des systĂšmes d’ensemble Ă  lois relativement bien structurĂ©es. On peut citer d’abord, au sein des coordinations de schĂšmes caractĂ©risant les premiers actes authentiques d’intelligence, les systĂšmes dont dispose l’enfant dĂšs 7-8 mois en ce qui concerne les moyens et les buts : un mĂȘme but peut ĂȘtre atteint par plusieurs moyens diffĂ©rents et un mĂȘme moyen conduire Ă  plusieurs buts. Quant aux relations proprement spatiales, il faut citer avant tout l’élaboration progressive du « groupe des dĂ©placements » en tant que coordinations des dĂ©tours et des retours selon une structure qui prĂ©figure, mais en actions successives et non en reprĂ©sentation simultanĂ©e, les futurs systĂšmes opĂ©ratoires rĂ©versibles.

Cela étant (et sans revenir, au sujet de ces relations et de leurs structures, sur le caractÚre partiel de leurs isomorphismes

avec la « logique des relations ») le problÚme est donc de dissocier, en ces systÚmes relationnels, le produit des apprentissages s. str. et ce qui relÚve au contraire des conditions préalables de tels apprentissages.

Prenons comme exemple l’apprentissage d’une relation d’ordre dans le domaine cinĂ©matique, c’est-Ă -dire relevant d’un ordre Ă  la fois spatial et temporel : la rĂ©action Ă  la chute d’un corps, consistant Ă  le chercher vers le bas (au sol, ou dans le berceau, etc.), mais sans avoir pu suivre des yeux la trajectoire. Il n’y a pas de doute qu’on se trouve, avec cet exemple, en prĂ©sence d’un apprentissage s. str., car l’expĂ©rience seule peut conduire l’enfant Ă  chercher vers le bas et non pas vers le haut (comme il le ferait en un milieu oĂč tous les objets lĂąchĂ©s seraient plus lĂ©gers que l’air). Il ne s’agit pas, d’autre part, d’un rĂ©flexe puisque cet apprentissage peut ĂȘtre suivi entre 5 et 8-9 mois 1. L’ordre des positions (dans la main, puis Ă©chappant Ă  celle-ci et enfin au sol) est donc appris, quel que soit le modĂšle invoquĂ© (conditionnement, etc.) pour rendre compte de cette acquisition, et il en est de mĂȘme pour les mouvements de translation horizontaux (dĂ©placement rapide d’un objet, suivre la marche d’une personne, etc.). 2 Mais pour apprendre de telles successions, il faut que l’enfant soit capable d’exĂ©cuter lui-mĂȘme certains mouvements des yeux et de la tĂȘte dans un ordre donnĂ©, et cet ordre immanent Ă  ses propres dĂ©placements est dĂ©jĂ  inscrit dans le rĂ©flexe oculo-cĂ©phalogyre, de telle sorte qu’une fois de plus cet apprentissage ne constitue pas un commencement absolu mais comporte un Ă©lĂ©ment de diffĂ©renciation Ă  partir de schĂšmes antĂ©rieurs comportant dĂ©jĂ  un ordre de succession, et cela jusqu’aux schĂšmes rĂ©flexes qui englobent eux aussi un certain ordre. C’est ce qui faisait dire Ă  H. PoincarĂ© que le groupe des dĂ©placements est prĂ©supposĂ© dans les conduites mĂȘmes du sujet. Nous n’en tirons pas la mĂȘme conclusion que lui quant au caractĂšre a priori du groupe des dĂ©placements et ne soutenons mĂȘme pas que l’ordre de succession appris Ă  propos des rĂ©actions Ă  la chute soit le mĂȘme que l’ordre de succession inhĂ©rent aux mĂ©canismes innĂ©s tels que le rĂ©flexe oculo-cĂ©phalogyre. Mais nous soutenons que pour construire une suite de relations d’ordre, il faut faire intervenir d’autres relations d’ordre plus Ă©lĂ©mentaires, situĂ©es sur un plan de conduite antĂ©rieur, et cela ad infinitum (ce qui revient Ă  dire que le problĂšme se retrouve jusque dans la genĂšse biologique des montages hĂ©rĂ©ditaires, mĂȘme

l Naissance de l’intelligence, obs. 6-10 (pp. 21-3).

2 Ibid., obs. 11-12.

si l’on considùre cette genùse comme solidaire des influences du milieu, ce que nous croyons pour notre part).

Comme nous l’avons admis sous III pour les structures prĂ©figurant les classes, les structures d’ordre, qui sont fondamentales du point de vue des relations asymĂ©triques, sont donc simultanĂ©ment apprises et constitutives (conditions nĂ©cessaires) de cet apprentissage, selon un cercle qui est inĂ©vitable parce qu’il n’a rien de vicieux et rĂ©sulte du processus mĂȘme de l’assimilation.

Il en est nĂ©cessairement de mĂȘme des relations symĂ©triques ou Ă©quivalences Ă  des degrĂ©s divers, Ă  commencer par celle des tableaux perceptifs reconnus. Lorsque l’enfant de quelques jours ou de quelques semaines reconnaĂźt les mĂȘmes situations (succion), les mĂȘmes prĂ©sentations et plus tard apprend Ă  reconnaĂźtre les grandeurs et les formes au travers des changements apparents ou Ă  retrouver les objets cachĂ©s (schĂšme de l’objet permanent), il y a Ă©videmment dans la construction de ces identitĂ©s et Ă©quivalences une part croissante d’apprentissage s. str. Mais cet apprentissage ne serait pas possible sans une assimilation perceptive, et sensori-motrice en gĂ©nĂ©ral, dont le fonctionnement mĂȘme comporte, non pas une structure toute faite de relations symĂ©triques, mais une Ă©laboration continue de prĂ©relations sous la forme d’équivalences pratiques, aux contours d’abord mal dĂ©limitĂ©s mais qui se structurent rapidement en Ă©quivalences de divers ordres comportant comme cas limite l’identification des Ă©lĂ©ments individuels. Ici encore, par consĂ©quent, la construction des relations s’effectue Ă  l’intĂ©rieur d’un cercle toujours plus large, mais tel que l’équivalence apprise implique une forme prĂ©alable d’équivalence comme condition de cet apprentissage.

V. En ce qui concerne les isomorphismes partiels entre les mĂ©canismes de l’apprentissage et les infĂ©rences logiques, la situation est la suivante. Si tout apprentissage se greffe sur des acquisitions antĂ©rieures ou sur des montages hĂ©rĂ©ditaires et implique ainsi, dans les deux cas, un processus d’assimilation, et si la coordination des actions intervenant au cours mĂȘme de l’apprentissage comporte, comme toute coordination, une schĂ©matisation des actions ainsi coordonnĂ©es, la question se rĂ©duit alors Ă  celle des infĂ©rences ou des prĂ©infĂ©rences inhĂ©rentes au fonctionnement des schĂšmes d’assimilation. Or, le seul fait d’assimiler un « stimulus » Ă  un schĂšme, dont l’activation constituera la « rĂ©ponse », comporte dĂ©jĂ  l’intervention de prĂ©infĂ©rences si nous dĂ©finissons celles-ci comme nous l’avons

fait Ă  propos de la logique de la perception 1 : aux Ă©lĂ©ments physiquement donnĂ©s a (= les caractĂšres objectifs du « stimulus ») s’ajouteront, en effet, des Ă©lĂ©ments b introduits par le sujet (et empruntĂ©s au schĂšme antĂ©rieur auquel les a sont assimilĂ©s), de telle sorte que la composition a × b entraĂźnera cette sorte de conclusion c qui dĂ©termine la rĂ©ponse. Les anticipations, les « attentes », etc., dont chacun a notĂ© l’existence au sein des processus d’apprentissage, ne sauraient en particulier ĂȘtre interprĂ©tĂ©es sans un jeu de telles prĂ©infĂ©rences, dont les plus Ă©lĂ©mentaires dĂ©butent avec les simples « dĂ©cisions » Ă  l’Ɠuvre dĂšs l’enregistrement perceptif et dont une sĂ©rie de formes de plus en plus complexes s’étagent jusqu’aux infĂ©rences reprĂ©sentatives.

Quant au mode de composition d qui permet de tirer la conclusion c de la rĂ©union des Ă©lĂ©ments b et a, on pourra suivre tous les intermĂ©diaires entre les formes initiales sans nĂ©cessitĂ© logique et les formes finales « nĂ©cessaires ». Une variĂ©tĂ©, spĂ©cialement intĂ©ressante Ă  cet Ă©gard (et dont J. Smedslund a Ă©tudiĂ© l’apprentissage Ă  5-7 ans 2) est celle des compositions s’étageant entre les simples transpositions perceptives ou transferts sensori-moteurs et la transitivitĂ© opĂ©ratoire.

Il est d’abord Ă  noter que l’on rencontre, Ă  tous les niveaux sensori-moteurs, des formes diffĂ©renciĂ©es ou implicites de transitivitĂ© ou de prĂ©transitivitĂ©, se manifestant donc soit en des conduites isolables, soit au sein de comportements plus complexes englobant ces processus transitifs. Par exemple, au niveau du schĂšme de l’objet permanent, l’enfant devant qui on a cachĂ© un jouet sous une couverture (visible) et, de lĂ  sous un bĂ©ret (non visible, celui-ci Ă©tant cachĂ© sous celle-lĂ ) soulĂšve d’abord la couverture et, ne trouvant pas le jouet, le cherche aussitĂŽt sous le bĂ©ret (devenu visible), utilisant ainsi une transitivitĂ© d’emboitements spatiaux. En outre, le seul fait de rechercher un mĂȘme objet aprĂšs chacun de ses dĂ©placements visibles, d’abord en une premiĂšre cachette (appelons A1 cet objet situĂ© en 1), puis en une seconde (oĂč l’objet devient A2), et une troisiĂšme (oĂč l’objet devient A3), conduit Ă  une transitivitĂ© des identitĂ©s A1 = A2 ; A2 = A3 ; d’oĂč A1 = A3. Le critĂšre de l’existence de cette transitivitĂ© est que, s’il ne trouve pas d’emblĂ©e l’objet A dans la position 3, l’enfant continuera de l’y chercher et ne retournera plus dans la position 1 comme aux niveaux oĂč les objectifs A1, A2 et A3 sont encore mal dĂ©tachĂ©s

1 Vol. VI des « Etudes », chap. II (§ 5 et 7) et III.

2 Chap. III du vol. IX.

de l’action propre et demeurent relatifs aux situations oĂč l’action de retrouver a rĂ©ussi ; cette derniĂšre rĂ©action tĂ©moigne alors Ă  la fois d’un dĂ©faut d’individualisation de l’objet, donc d’un dĂ©faut d’identitĂ©, et d’une prĂ©transitivitĂ© de type infĂ©rieur Ă  celle des identitĂ©s,

Entre de telles rĂ©actions et les transpositions ou transferts permettant d’assimiler les unes aux autres des suites de situations successives, on trouvera donc tous les intermĂ©diaires, de telle sorte que, Ă  tous les niveaux, on pourra mettre en Ă©vidence, en plus de l’apprentissage Ă©ventuel de telle forme de transitivitĂ©, les manifestations de telles ou telles autres formes de transitivitĂ© ou de prĂ©transitivitĂ© intervenant dans le processus mĂȘme de l’apprentissage, en tant que condition prĂ©alable et non pas en tant que rĂ©sultat, et cela peut-ĂȘtre en un cercle ou une spirale sans fin.

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La fin de cet article (§ 5 à 7) paraßtra dans le vol. X.