L’aspect génétique de l’œuvre de Pierre Janet (1960) a 🔗
C’est une joie pour moi que de pouvoir rendre cet hommage à mon maître Pierre Janet, c’est-à -dire à celui de mes maîtres auquel je dois le plus pour ma formation psychologique. Je n’ai cependant eu que peu de contacts avec lui comme étudiant. Mais j’en eus de plus en plus dans la suite et je me rappelle en particulier l’émouvante semaine que je passai à Paris en 1942, pendant l’occupation, pour donner quelques conférences sur l’Intelligence au Collège de France, où m’avait fait inviter M. Piéron : je voyais Pierre Janet tous les jours, jusqu’à quelques heures de suite, en de longues promenades au cours desquelles nous discutions de tout. Il avait été déçu de ma première leçon où j’avais eu l’imprudence de commencer par une formulation des cadres logiques naturels auxquels aboutit l’intelligence : « Vous devenez abstrait. C’est un défaut que vous avez toujours eu, et il s’accentue… » Mais quand il vit par quelles étapes génétiques j’essayais d’expliquer la formation de ces cadres, il entra dans le jeu : « J’aurais renversé l’ordre. Mais l’essentiel est qu’on comprenne la genèse. Le processus génétique explique tout ».
Encore un souvenir : Avant de venir à Paris comme étudiant, j’avais lu comme tout le monde L’Automatisme psychologique et je m’attendais à des cours où Janet affirmerait sa notion de « synthèse » et où il modifierait ses idées sur l’inconscient, en remplaçant l’automatisme par un dynamisme. À mon étonnement, je suis tombé dans un cours sur les stades du développement : il n’était pas question d’enfants, mais d’un panier de pommes et du chemin du village, bref de l’intelligence avant le langage, puis d’une série d’autres stades. C’était en 1919 et ce cours était le seul qui fut alors donné à Paris sur la psychologie génétique, encore qu’il se rattachât à l’enseignement du maître incontesté de la psychologie pathologique.
On comprend donc pourquoi j’ai pris aujourd’hui pour sujet l’aspect génétique de l’œuvre de Janet, car cet aspect en est devenu essentiel.
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On peut distinguer trois périodes dans les écrits de Janet. La première qui débute avec L’Automatisme psychologique est caractérisée par des notions déjà structurales mais statiques, telles que celles de synthèse pour rendre compte de la personnalité et d’automatisme pour expliquer l’inconscient. La seconde période, qui culmine avec Les Obsessions et la psychasthénie, est marquée par l’introduction des notions dynamiques de la tension et de ses oscillations, mais sans que les niveaux de la hiérarchie des conduites soient encore conçus comme correspondant à des stades de développement. Au cours de la troisième période, enfin, qui débute avec De l’angoisse à l’extase (1926), cet aspect génétique, d’abord suggéré avec quelque prudence, l’emporte de plus en plus avec les deux ouvrages sur Les Débuts de l’intelligence et L’Intelligence avant le langage ainsi qu’avec le cours sur L’Évolution de la mémoire, et la hiérarchie des niveaux devient succession de stades.
Qu’une grande œuvre de pathologie mentale aboutisse tôt ou tard à une construction génétique, cela n’a rien de surprenant en soi. Dans la perspective jacksonienne, la pathologie étudie des désintégrations de niveaux différents, et qui ne synchronisent donc pas toutes mais se produisent selon un certain ordre régressif : cet ordre n’est donc pas autre chose que l’ordre progressif retourné, c’est-à -dire que l’inversion de l’ordre des intégrations successives, ou ordre génétique. Dans la logique même du système, Janet devait donc en arriver tôt ou tard à traduire sa hiérarchie des niveaux en une succession de stades.
Mais ce qui est remarquable est que, sitôt considérée la dimension du développement, Janet se soit placé à un point de vue authentiquement génétique, c’est-à -dire constructiviste et non pas seulement descriptif.
Nous pouvons ici nous référer à un terme de comparaison de premier ordre, qui est l’œuvre de Freud, contemporaine de celle de Janet. Freud, comme Janet, est, en effet, parti des travaux de Charcot, dont il a été aussi l’élève. Leurs deux psychologies sont donc issues des analyses de l’hystérie, tous deux ont élaboré une théorie de l’inconscient et tous deux en sont venus finalement à une conception génétique et à une théorie des stades.
Mais Freud s’intéressait surtout au contenu des conduites. Parti de l’hypothèse que l’hystérique souffre de réminiscences, il a cherché à reconstituer l’origine de ces dernières et a développé sa fameuse méthode d’exploration de l’inconscient par analyse des rêves. Il a ainsi découvert un ordre des souvenirs ou des classes de souvenirs et c’est sur cette base de la succession des contenus inconscients qu’il a construit ses stades : le stade oral, le stade anal, le narcissisme primaire, le choix de l’objet et les tendances œdipiennes, le stade de latence, etc.
Or, ces stades sont seulement définis en chaque cas au moyen d’un caractère dominant, parmi d’autres possibles. Comment, alors mesurer cette dominance ? Ils ne font pas, d’autre part, intervenir d’intégrations systématiques, mais se contentent de la succession des dominances. Quant à cette succession elle-même, son ordre n’est pas nécessaire, mais seulement contingent : pourquoi, par exemple, le stade oral précède-t-il l’anal au lieu de lui succéder, alors que les deux fonctions sont contemporaines à tous les niveaux ? Faute d’intégrations systématiques, ce tableau n’est donc pas génétique au sens de constructiviste. Le freudisme est essentiellement une science de l’identité, au sens d’Émile Meyerson : un instinct fondamental demeure ce qu’il est au cours de l’évolution et déplace simplement son point d’application (les « charges » affectives) d’un domaine à un autre (le corps propre, l’« objet » extérieur, etc.). Ces stades sont alors caractérisés par ces « déplacements » successifs, et c’est là leur principal mécanisme formateur.
Janet, au contraire, est parti des structures (au sens d’abord de la « synthèse ») et non pas des contenus, malgré quelques essais initiaux sur le contenu des « idées fixes inconscientes ». Lorsqu’il passe ensuite aux notions de la tension et de ses oscillations, il continue à penser en termes structuraux et lorsqu’il adopte enfin le langage des conduites et la perspective génétique, c’est surtout la structure des conduites successives qu’il s’efforce d’expliquer, mais en y ajoutant cette admirable analyse fonctionnelle de régulations d’activation et de terminaison auxquelles il réduit les sentiments élémentaires. L’effort génétique de Janet sera donc nettement constructiviste, c’est-à -dire authentiquement génétique, et ses stades comporteront tous les caractères que l’on est en droit d’attendre d’un tableau de stades : un ordre de succession nécessaire, fondé non pas sur une succession de propriétés dominantes, mais sur la construction des structures, avec intégration systématique des précédentes dans les suivantes.
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Examinons ces stades. Il convient d’abord de noter que ce sont des stades de « conduites », c’est-à -dire que, au moment où il en est venu à adopter une perspective génétique, Janet avait adopté le langage des conduites 1, qu’il avait substitué à celui de la conscience ou de l’inconscient. Nous aurons à nous demander si c’est cette considération des conduites qui l’a poussé à rechercher des stades ou si la marche de sa pensée s’est déroulée en sens inverse.
Il importe en outre de remarquer que l’apparition de ces conduites est expliquée non pas seulement en termes de constructions, mais encore souvent, pour ce qui est du moins des conduites supérieures, en termes d’« inventions » psychologiques, et d’inventions successives se déroulant selon un processus toujours ouvert et nullement considéré comme achevé. Janet aimait, par exemple, à dire (et ce n’était pas uniquement une boutade) qu’on n’a pas encore « inventé » de conduite consistant à remonter le cours du temps, mais que cela viendra sans doute un jour, à voir le nombre d’inventions mentales compliquées que nous avons déjà réussies !
Le niveau élémentaire de son tableau des stades est celui des « conduites réflexes », c’est-à -dire des conduites à décharge complète, sans variations dans leur déroulement.
Puis viennent les conduites perceptives, caractérisées par le fait qu’elles sont « suspensives ». Percevoir un fauteuil, c’est ainsi noter la présence d’un objet dans lequel je pourrais m’asseoir, sans que cette signalisation d’une action possible en fonction d’un objet donné entraîne immédiatement cette action.
Le troisième stade sera celui des conduites socio-personnelles (stade dû sans doute à l’influence de Baldwin sur laquelle nous reviendrons) : l’imitation, née d’une indifférenciation entre l’action propre et celle d’autrui, conduit cependant à une construction simultanée de l’ego et de l’alter, par mises en correspondances successives.
Les conduites sensori-motrices aboutissent tôt ou tard à une « intelligence avant le langage », dont Janet a décrit avec une perspicacité surprenante les principaux caractères. Il analyse à ce propos les comportements impliqués par un panier de pommes, par le chemin du village, etc., comme s’il décrivait les découvertes du bébé parvenu à atteindre un objectif éloigné par l’intermédiaire de son support, d’une ficelle ou d’un bâton.
Le langage, né des sons qui accompagnent l’acte, des ordres, etc., engendre ensuite une série de conduites nouvelles : conduites verbales qui se superposent aux conduites corporelles, mais qui les intègrent en les dépassant puisqu’elles peuvent en fournir des récits, des projets, etc. Après le « langage inconsistant », qui tour à tour accompagne ou remplace l’action (et que Janet retrouvait dans le langage égocentrique dont nous avons tenté la description chez les jeunes enfants), viennent une suite d’inventions mentales rendues possibles par la parole : la conduite du récit, qui constitue le point de départ de la mémoire d’évocation ; le mensonge, cette importante invention intellectuelle, disait Janet, qui substitue la construction imaginaire à la simple copie ; la promesse, qui est à l’origine de tout le stade suivant, etc.
Celui-ci est le stade des conduites « asséritives », aussi appelées « pithiatiques », c’est-à -dire des croyances élémentaires que Janet distinguait avec soin des croyances supérieures ou réfléchies. Une croyance élémentaire, c’est-à -dire immédiate et sans contrôle, consiste, en effet, en une sorte d’engagement ou de promesse : croire à l’existence de l’Arc de Triomphe, disait Janet, c’est s’engager à le montrer à l’endroit où l’on annonce sa présence.
Après quoi vient le stade des conduites réfléchies. Les croyances asséritives des différents individus se heurtent tôt ou tard, d’où l’apparition des discussions. Or, en vertu d’une loi générale due à Royce, utilisée par Baldwin, Tarde, etc. et invoquée sans cesse par Janet lui-même, toute conduite sociale est finalement appliquée par l’individu à ses actions propres : d’où le langage intérieur, la mémoire-récit, la croyance-promesse, etc. Il en va donc de même de la discussion, qui se transforme en délibération intérieure, pesant le pour et le contre de chaque croyance élémentaire : d’où la réflexion, qui n’est pas autre chose que cette discussion intériorisée, et la croyance réfléchie, produit de la délibération et non plus de l’affirmation immédiate.
La réflexion rend alors possibles les conduites rationnelles et surtout les conduites de travail, le travail étant une organisation durable des actions et non plus une simple suite d’actions momentanées.
C’est alors, mais alors seulement que se constitue un stade supérieur, caractérisé par les conduites expérimentales, elles-mêmes nées de la confrontation du travail rationnel avec les faits et avec le réel. Expressions privilégiées de cette « fonction du réel » sur laquelle Janet insistait depuis longtemps, les conduites expérimentales lui paraissent d’un niveau plus évolué que les conduites réfléchies, car il est bien plus facile et plus « économique » de réfléchir simplement que de consulter les faits : il est moins aisé, disait souvent P. Janet, d’être un homme de science que de faire de la philosophie.
Il ajoutait parfois à ce tableau un stade supplémentaire, dont la dénomination variait et qu’il appelait en général le stade des conduites progressives : c’est celui de l’expérimentation ouvrant de nouvelles perspectives, telle que la pratique une élite intellectuelle dans les sociétés civilisées.
Telle est, très schématisée, la construction génétique de Janet. Au premier abord, elle peut produire une impression quelque peu déroutante, car on cherche en vain des preuves. Clinicien de premier ordre, Janet n’expérimentait pas en psychologie de l’enfant, seul domaine où ses stades eussent pu être contrôlés avec exactitude. On ne trouve même pas dans ses développements génétiques, cette vérification indirecte qu’eut constitué une analyse détaillée de l’ordre des désintégrations, et l’on se demande parfois si le maître n’a pas cédé lui-même aux facilités de la réflexion, là où l’on eut attendu l’effort de l’expérimentation.
Mais il le savait bien et ne présentait son tableau génétique que comme une contre-épreuve à vérifier de son œuvre clinique. Or, ainsi conçu, ce tableau des stades de développement mental abonde en intuitions admirables qui mènent fort loin du point de vue génétique. C’est ainsi que la distinction des deux types de croyances est entièrement admissible en psychologie de l’enfant, les conduites asséritives correspondant à un niveau pré-opératoire et la croyance réfléchie apparaissant beaucoup plus tard, avec effectivement, entre deux, un long apprentissage des pratiques de la discussion et une intériorisation de celles-ci en auto-délibération ou réflexion. La conception de la mémoire d’évocation comme dérivée du récit est également très profonde et conduit à opposer aux interprétations bergsonienne ou freudienne de la mémoire comme enregistrement spontané et intégral du passé vécu une interprétation de la mémoire en tant que reconstruction active de l’ordre et de la liaison des souvenirs : la conservation de ceux-ci est alors fonction d’une activité schématisante (comme l’a montré depuis F. Bartlett) et n’est plus posée à titre de donnée élémentaire. L’hypothèse, si contraire à l’empirisme et au sens commun lui-même, d’une difficulté supérieure des conduites expérimentales par rapport à la réflexion correspond, non seulement à un ordre génétique vérifiable chez l’enfant et l’adolescent, mais encore à toute l’histoire des sciences : les disciplines expérimentales ne se sont constituées que bien des siècles après la réflexion philosophique et après les mathématiques elles-mêmes.
Bref, le cadre construit par Janet est dans les grandes lignes remarquablement exact si on le compare à ce que nous savons aujourd’hui du développement mental. Il y aurait bien, sans doute, un certain nombre de points à discuter, comme par exemple le caractère tardif que Janet attribue au devoir, alors que la morale d’obéissance est très précoce chez l’enfant (mais peut-être s’agit-il d’abord de définitions et si l’on définit le devoir par une obligation autonome et rationnelle, Janet a raison). Mais, pour ce qui est des grandes étapes, l’ordre de succession établi par Janet est très adéquat, quoiqu’il ne s’agisse que d’une déduction à partir des données pathologiques et sans vérification génétique directe. Il est notamment très frappant de constater combien les structures invoquées sont effectivement intégratives : l’intelligence est nécessaire au langage, celui-ci l’est aux conduites ultérieures, en particulier à la réflexion ; la réflexion est nécessaire au travail et à l’expérimentation, etc.
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Il ne nous reste plus qu’à nous demander d’où Janet a tiré en fait sa construction génétique. Sans expérimenter, il aurait pu d’abord s’inspirer des multiples recherches sur la psychologie de l’enfant : de Binet, Stern, Claparède et bien d’autres. Mais Janet lisait peu, en dehors de la psychopathologie proprement dite. Freud a dit dans son autobiographie que pour les gens qui écrivent la lecture est le plus terrible des châtiments imposés par le ciel, et bien des auteurs connaissent ce sentiment. Par exemple Janet et Claparède étaient liés par une amitié très fidèle et je n’ai jamais entendu l’un des deux parler de l’autre sans le traiter d’homme vraiment délicieux. Et cependant ils se lisaient peu, ne connaissant réellement l’un de l’autre comme il arrive souvent, que leurs ouvrages de début. C’est ainsi que Janet a décrit le sommeil comme une conduite active et anticipatrice de repos consistant à se protéger contre l’intoxication au lieu d’en résulter et il ne s’est pas aperçu qu’il reprenait ainsi la « théorie biologique du sommeil » de Claparède, fondée sur la comparaison du sommeil humain avec les formes instinctives et en particulier hibernales du sommeil animal. Claparède de son côté avait interprété l’intérêt comme une régulation des forces dont dispose l’individu et je crois qu’il n’a pas remarqué combien cette conception entrait dans le cadre général des régulations d’activation et de terminaison développé, d’ailleurs, dans la suite, par Janet. Ce dernier connaissait mieux les idées de J. M. Baldwin, auteur profond mais un peu fatigant, parce qu’il cite rarement les faits sur lesquels il s’appuie. J’ai donc demandé un jour à P. Janet comment il avait fait pour le lire : « Mais j’ai surtout déjeuné régulièrement avec lui, pendant un temps suffisant ! »
Bref, les stades de Janet sont essentiellement originaux et il les a évidemment tirés de ses conceptions antérieures sur la hiérarchie des fonctions du point de vue de la tension et de ses oscillations. Quant à savoir comment les niveaux conçus d’abord comme les étages superposés d’un même édifice achevé, sont devenus les stades successifs de sa construction dans le temps, cela semble ne pas faire problème, tant ce passage est naturel ; mais il y a tout de même là un saut assez net pour un médecin psychologue, habitué à penser en termes de psychopathologie adulte ou de phases de névroses, et qui se met peu à peu à parler le langage du développement historique normal. La transition entre la phase hiérarchiste (si l’on peut dire) et la phase finale constructiviste semble avoir été assurée par la substitution du langage des conduites à celui des états de conscience. Les conduites, en effet, ne peuvent s’exécuter simultanément : elles impliquent les notions de succession, de préparation, d’achèvement, etc., ce qui a mené Janet, non seulement à sa belle théorie des régulations affectives de l’action, mais encore à sa conception génétique entière.
Mais pourquoi a-t-il adopté le point de vue des conduites, après être parti des notions de synthèse et d’automatisme inconscient ? C’est sans doute parce que, dès sa théorie de la tension psychologique, il mettait au sommet de la hiérarchie (Les Obsessions et la psychasthénie, p. 497), la « fonction du réel », parmi cinq fonctions distinctes, et, au sommet des diverses formes de cette fonction du réel, l’« action efficace ». En un mot, P. Janet en est venu, par la finesse de ses analyses psychopathologiques, à la conclusion d’un primat de l’action et a modifié l’ensemble de ses interprétations en les orientant dans la direction d’une psychologie des conduites et non plus de la conscience. De là est issue la transformation de son tableau des hiérarchies en une succession de stades, nouvelle conception qui s’est intégrée toute son œuvre antérieure et dont j’espère avoir suffisamment souligné la valeur.