Chronique de l’Institut des sciences de l’éducation, section psychologie (1960) a
L’institut comporte deux sections, l’une de Psychologie, dirigée par le signataire de ces lignes, l’autre de pédagogie, dirigée par M. le professeur Roller. Il ne sera question ici que de la section de psychologie, une chronique de l’autre section devant paraître prochainement sous la plume de M. Roller.
La première caractéristique de l’Institut dans son ensemble, mais aussi de la Section de psychologie, est d’être une organisation interfacultés. Il avait été question, lors du rattachement de l’Institut à l’Université, de créer une faculté d’éducation ou de psycho-pédagogie, ce qui s’est fait en plusieurs Universités, mais ce qui eût été néfaste, tant pour la psychologie et la pédagogie, qu’on aurait ainsi isolées, que pour les Facultés des sciences et des lettres, qu’on aurait par le fait même appauvries. La répartition des enseignements en facultés, imposée en certains cas par des nécessités pratiques, mais surtout en fait par des traditions et des usages non suffisamment repensés, est à certains égards de plus en plus artificielle, et parfois même, nocive. Elle est responsable, par exemple, de la séparation catastrophique des sciences et de la philosophie, qui a parfois orienté certaines des premières vers un positivisme étroit et a séparé la seconde des sources du savoir effectif. Cette même répartition en facultés aboutit aussi à des anomalies étranges : la phonétique expérimentale (Lettres) suppose la physiologie de l’appareil glosso-pharyngien (Médecine), la linguistique structuraliste (Lettres), telle qu’elle est développée par Harris, etc., repose, comme la théorie de l’information et de la communication, sur les méthodes de la thermodynamique (Sciences) ; la psychologie (Sciences) a besoin de la neurologie (Médecine) et de la linguistique (Lettres) ; la sociologie (Sciences sociales) a besoin de l’histoire (Lettres), de la psychologie (Sciences), etc., etc. Aussi bien, l’avenir des structures universitaires les plus efficaces sera-t-il sans doute orienté vers la multiplication des instituts inter-facultés et c’est dans cette direction que nous nous sommes engagés. C’est pourquoi notre Institut est co-dirigé par un professeur de la Faculté des sciences, pour la psychologie, et un chargé de cours de la Faculté des lettres, pour la pédagogie.
La section de psychologie elle-même est inter-faculté. Le signataire de ces lignes est professeur en sciences à Genève et en lettres à Paris : M. A. Rey est professeur associé des sciences et chargé de cours en médecine. En outre, le nouveau professeur de psychiatrie à la Faculté de médecine, le prof. J. de Ajuriaguerra vient d’ajouter à son enseignement en médecine une heure inscrite dans le cadre des enseignements de notre Institut (par opposition au cours simplement « empruntés » aux autres facultés). Cette heure sera consacrée à la « neuro-psychiatrie infantile » et sera donnée, à l’usage des étudiants de notre Institut, mais bien entendu avec invitation aux étudiants en médecine, dans les locaux de l’Office médico-pédagogique 1 en vue des présentations de cas. Les premières leçons ont déjà débuté de façon informelle et l’ouverture de ce cours aura lieu en avril.
Une autre particularité de notre Institut, en général, et de la section de psychologie, en particulier, est l’intime union de l’enseignement et de la recherche. Sans doute est-ce là le caractère de tout enseignement universitaire par opposition aux degrés secondaire et primaire. Mais cette tradition nous est peut-être encore plus chère du fait que la pédagogie défendue par notre Institut a toujours été celle des méthodes « actives ». Aussi notre licence en sciences de l’éducation, mention psychologie, comporte-t-elle trois mémoires de recherche expérimentale, dirigés respectivement par au moins deux professeurs distincts, et notre certificat propédeutique comporte-t-il déjà un travail de recherche, sans parler naturellement des diplômes spéciaux ou général. Ces recherches d’étudiants, surveillées et encadrées par un certain nombre d’assistants bien formés et très dévoués, qui en portent la responsabilité, aboutissent en fin de compte à des publications collectives, soit dans les Archives de psychologie, soit en ouvrages spéciaux (dont plusieurs ont encore paru récemment). Il va sans dire que ces recherches peuvent également fournir le point de départ de thèses de doctorat.
Parmi les thèses récentes, signalons celle de Mme B. Reymond-Rivier sur « Choix sociométrique et motivations », à la suite de laquelle Mme Reymond a été chargée d’un cours sur les tests projectifs, en remplacement de la regrettée Mme Loosli-Usteri, qui était une spécialiste éminente du test de Rorschach. À propos des nominations de ce semestre, rappelons aussi celle de M. Vinh-Bang, ancien directeur d’École nouvelle devenu excellent psychologue expérimentateur, qui a été chargé d’un cours de psychologie pédagogique dans le domaine des sciences naturelles, et de M. Laurent Pauli, directeur du Gymnase et de l’école normale de Neuchâtel et jusqu’ici privat-docent à la Faculté des sciences, qui a été chargé du cours de psycho-pédagogie des mathématiques.
On nous demande souvent si nos recherches psychologiques ont quelque influence sur l’enseignement genevois. Formés à la psychologie, nous ne sommes donc pas assez naïfs pour croire que des psychologues puissent exercer quelque action directe dans la ville où ils travaillent… Mais, sans présomption particulière, nous croyons aux influences qui se manifestent ailleurs en Suisse (M. Pauli en est un exemple) et surtout à l’étranger, et qui tôt ou tard se répercuteront indirectement à Genève lorsqu’un concitoyen éducateur découvrira tel petit progrès aux USA, en Grande-Bretagne, en France ou en Pologne… C’est pourquoi nous recevons avec plaisir les collègues de plus en plus nombreux qui viennent passer quelques jours ou quelques semaines à notre Institut, quand ce n’est pas une année sabbatique entière. Les contacts internationaux se sont multipliés, ces derniers semestres, de façon presque inquiétante (car il faut s’occuper quelque peu des hôtes de marque), en particulier avec les USA, la Grande-Bretagne, la Pologne et l’Amérique du Sud, sans omettre des séjours moins nombreux mais plus longs de collègues d’Australie, du Japon, d’Autriche, de France, de Belgique, etc.
Mais ces contacts, et certains voyages que nous sommes obligés de faire en échange, nous paraissent extrêmement féconds et utiles, tant pour notre propre formation (un professeur reste étudiant toute sa vie) et celle de nos élèves que pour l’application de nos méthodes. Pour ne citer que quelques exemples, le nouveau président de la Commission internationale de l’enseignement mathématique (un grand mathématicien de Chicago) est venu voir de près nos recherches sur le développement du nombre et de l’espace et nous a demandé de lui former des collaborateurs qualifiés (ce genre de recherches n’étant pas poussé aux USA). Émue par le problème de l’enseignement scientifique et technique aux USA (oh ! Spoutnik, de quelles crises même pédagogiques es-tu responsable !) l’Académie nationale des sciences de Washington a réuni un groupe d’études formé d’une trentaine de mathématiciens, physiciens, biologistes et psychologues américains, avec un seul invité étranger : notre collègue Mlle Inhelder, chargée de fournir les données psychologiques réunies à Genève. Mlle Inhelder a de même fait plusieurs conférences en Hollande et dans quelques villes d’Allemagne sur des problèmes de genèse des notions logiques et mathématiques et elle retournera sous peu aux USA, entre autres à l’École polytechnique de Harvard (MIT). M. Rey a fait un séjour et donné des enseignements au Brésil et le signataire de ces lignes a parlé, l’an dernier, à Los Angeles de « Psychologie et épistémologie » et participera au semestre d’été à deux symposia aux USA dont l’un 2 à l’Institute for Advanced Study de Princeton, sur la signification du nombre du point de vue des diverses sciences. Bref, dans la mesure où il s’agit de brefs voyages ou de travail de vacances, nous nous efforçons de maintenir ou d’assurer une série de contacts donnant lieu à des applications des méthodes genevoises et nous sommes heureux de constater qu’un nombre croissant de travaux s’effectuent actuellement en liaison avec les nôtres.