Discours du directeur du Bureau international d’éducation. 23ᵉ Conférence Internationale de l’instruction publique (1960) a

M. Piaget souhaite la bienvenue, au nom du Bureau international d’éducation, aux 77 pays représentés à la première séance de la conférence. Il s’excuse que cette conférence se réunisse au début des vacances et en pleine chaleur. Il avait été question d’en changer la date et de la réunir en mai ou juin. Toutefois, après avoir étudié cette proposition, la commission mixte a constaté que la plupart des ministres de l’Instruction publique et des fonctionnaires supérieurs seraient dans l’impossibilité de s’y rendre. Or, cette année, le tiers environ des pays sont représentés par des ministres ou des sous-secrétaires d’État. C’est donc à eux qu’il revient de dire si les dates de la conférence doivent être avancées l’an prochain. La commission mixte pourra alors examiner la question à nouveau.

La conférence se déroulera comme l’an dernier : deux sections se réuniront pour examiner les deux avant-projets de recommandations n° 50 et 51. Les amendements à ces avant-projets devront être présentés à l’avance par écrit. Le rapporteur dirigera ces discussions et le comité de rédaction rédigera le projet de recommandation définitif qui sera soumis au vote de la conférence en session plénière.

Il tient à rendre un hommage ému à la mémoire du grand pédagogue Adolphe Ferrière, décédé récemment. L’an dernier, M. Ferrière assistait encore, dans cette salle, au 30e anniversaire de la signature du statut intergouvernemental du Bureau international d’éducation, dont il avait été un des fondateurs et son premier directeur adjoint. Chacun sait qu’il était l’un des plus grands noms de la pédagogie contemporaine. Préparé par la sociologie et la psychologie (sa thèse portait sur La Loi du progrès), il s’était consacré à la défense de l’éducation nouvelle et active ; ses nombreux ouvrages ont servi de guides aux éducateurs du monde entier.

Le problème de l’organisation de l’enseignement spécial pour débiles mentaux, l’un des deux points à l’ordre du jour, est un sujet bien moins restreint qu’il ne le paraît au premier abord. C’est un enseignement beaucoup plus difficile que les autres et qui suppose des méthodes plus raffinées. Il a fallu trouver des techniques meilleures que pour les enfants normaux et par la suite elles ont pu, de ce fait même, être appliquées à tous. On peut citer à titre d’exemple la méthode Montessori, qui a donné lieu à l’éducation sensori-motrice, la méthode Decroly, qui a donné naissance à la méthode globale de lecture, et les tests de Binet-Simon, établis pour des classes d’arriérés et qui ont été le point de départ d’une série indéfinie de recherches.

En abordant le problème de l’élaboration des programmes de l’enseignement du second degré, on soulève celui de la coordination des différentes disciplines. Or une chose frappe si l’on compare les tendances de l’enseignement aux tendances de notre civilisation. La plupart des transformations spectaculaires de la vie moderne sont nées de l’esprit expérimental. Mais l’école du second degré apprend beaucoup plus à parler et à raisonner qu’à expérimenter ; on montre des expériences, ce qui n’est pas suffisant, mais on ne laisse pas les élèves expérimenter eux-mêmes jusqu’à trouver des lois simples, alors que les enfants de 14 à 18 ans sont parfaitement capables d’expériences méthodiques. L’éducation de l’esprit expérimental est donc nécessaire. C’est un point qu’il faudra se rappeler dans les recommandations.

En lisant le rapport de l’enquête entreprise par le Bureau international d’éducation, on est étonné de constater que 68 % seulement des pays ont des instituts de recherches et 48 % seulement des écoles expérimentales. La pédagogie, qui est peut-être la plus importante des disciplines pour l’avenir de l’humanité, se fait donc sans recherches ni expériences dans un grand nombre de pays ; situation incroyable si on la compare par exemple à celle de la médecine. Et encore, lorsqu’il y a des instituts de recherches, ils ne sont pas toujours consultés. Par exemple, la réponse de la République fédérale d’Allemagne à l’enquête sur l’élaboration des programmes de l’enseignement général du second degré cite les beaux ouvrages du professeur Behnke sur l’enseignement mathématique. Le professeur Behnke est venu à Genève, il a visité l’Institut des sciences de l’éducation, utilisé les résultats de ses recherches et fait collaborer certains de ses chercheurs à des publications de la Commission allemande de l’enseignement des mathématiques. Mais il est rare que dans son propre pays les enseignants secondaires utilisent les recherches psychopédagogiques.

Il est d’autant plus réconfortant de constater qu’au niveau de l’enseignement secondaire, dans la recherche et la pédagogie scientifiques, un esprit international se développe. Le progrès des méthodes est lié à la collaboration internationale. C’est pourquoi M. Piaget exprime des vœux particuliers pour le succès de cette conférence.