Développement et apprentissage perceptifs (1962) a 🔗
1. En étudiant le développement des effets perceptifs avec l’âge, on trouve trois formes d’évolution : (a) diminution progressive de l’erreur avec l’âge (illusion des angles, du rectangle et du trapèze, etc.) ; (b) augmentation progressive de l’erreur avec l’âge (verticales, etc.) ; (c) augmentation de l’erreur jusqu’à un certain âge et diminution dans la suite (parallélogramme de Sander, etc.).
2. Cette diversité des formes d’évolution montre qu’il faut distinguer plusieurs plans au niveau des perceptions. Il y a d’abord les effets les plus simples ou « effets de champ » relatifs à un seul champ de centration du regard (pour la perception visuelle). Nous les expliquons par les surestimations absolues dues à la centration elle-même, avec un modèle probabiliste de « rencontres » ainsi que de « couplages » (correspondances) complets ou incomplets entre ces rencontres (ces couplages incomplets étant source de surestimations relatives). Il y a ensuite des activités perceptives de divers niveaux : explorations, mises en relation (transports) à distance dans l’espace et dans le temps entre champs distincts de centrations, transpositions, anticipations, mises en référence (directions), schématisations, etc. Ces activités perceptives sont en principe sources de nouvelles structurations et de diminution des erreurs, mais, en provoquant de nouveaux rapprochements entre éléments jusque là sans relations entre eux, elles peuvent engendrer de nouvelles erreurs, dites alors « secondaires » (cf. la forme b d’évolution).
3. Dans cette perspective, la forme c d’évolution est probablement la forme générale ou normale : d’abord augmentation de l’erreur due à de nouveaux rapprochements provoqués par les progrès de la structuration, puis diminution de l’erreur due à l’enrichissement des activités perceptives. Les formes a et b d’évolution ne seraient alors que des formes c incomplètement observées, la forme a parce que plus précoce (la phase d’augmentation de l’erreur correspondrait aux premières années du développement) et la forme b parce que plus tardive.
Un indice sérieux en faveur de cette interprétation de la forme a est que les erreurs primaires semblent moins fortes chez les débiles mentaux que chez les enfants normaux (sous réserve de la suite des recherches).
4. Lorsque l’on étudie les mêmes effets perceptifs en fonction de répétition immédiate (20 à 50 mesures de suite sur les mêmes sujets), on trouve des courbes analogues aux courbes d’évolution avec l’âge : les illusions de Müller-Lyer et des diagonales du losange donnent à partir de 7 ans des diminutions progressives d’erreurs (et de plus en plus entre 7 ans et l’âge adulte) qui rappellent les courbes de forme a ; l’illusion d’Oppel-Kundt donne des courbes qui rappellent les formes c (comme dans son développement avec l’âge) ; etc. (recherches de nos collaborateurs Noelting, Ghoneim, etc.).
5. On peut également comparer ces faits à ce que l’on trouve en variant le temps d’exposition au tachistoscope (les courbes avec maximum temporel rappellent alors les courbes de forme c).
6. De tous ces faits, nous conclurons que l’apprentissage perceptif ne rentre pas (ou s’il y rentre, ce n’est que très partiellement) dans le schéma habituel des apprentissages avec renforcement externe. Le processus essentiel de cet apprentissage perceptif est une équilibration graduelle, entendue dans le sens d’une compensation progressive des déformations ou erreurs, mais d’une compensation active (et non pas automatique) et due aux activités du sujet. Les activités principales en jeu sont les explorations et les mises en relation à distances croissantes, l’exploration active étant elle-même source de « discriminations » (au sens de Mme et M. Gibson).
7. Mais la discrimination n’est pas tout (a) parce qu’elle est dirigée et (b) parce que la répétition conduit à des sortes d’assimilations généralisatrices ou schématisations. Ces deux caractères s’observent facilement dans le cas des activités perceptives d’exploration qui facilitent les discriminations. Par exemple, l’analyse comparée des mouvements oculaires et des points de fixation montre que tous deux serrent de beaucoup plus près la figure à explorer chez l’adulte que chez l’enfant de 6 ans (chez celui-ci les fixations s’éloignent beaucoup de la figure 1) : il y a donc direction et schématisation en même temps que progrès dans la discrimination.
8. Il faut en outre insister sur le fait que les activités perceptives, dont le rôle est essentiel dans l’apprentissage perceptif, ne sont probablement pas entièrement autonomes, mais sont de plus en plus encadrées et dirigées par les activités opératoires de l’intelligence. Par exemple, ces progrès de l’exploration visuelle dans un sens plus systématique et mieux dirigé (décrits sous 7) dépendent en partie du développement de l’intelligence en général.
[p. 325]Or, le développement des opérations de l’intelligence relève aussi en partie des processus d’équilibrations.
(Pour plus de détails voir notre ouvrage sur Les Mécanismes perceptifs, Paris, Presses universitaires de France, 1961, chap. II et III.)