La perception de la durĂ©e en fonction des vitesses (1962) a đ
Lâun de nous a cherchĂ© Ă montrer 1, sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires et des opĂ©rations elles-mĂȘmes, que la notion du temps ne correspondait pas Ă une intuition simple, telle que celle, par exemple, dâun espace parcouru, mais quâelle rĂ©sultait dâune mise en relation entre cet espace parcouru e (ou un travail accompli ef) et la vitesse v (ou la puissance fâv), la vitesse, de son cĂŽtĂ©, pouvant ĂȘtre estimĂ©e par voie ordinale ou hyperordinale sans faire appel Ă la durĂ©e. Donc t = e : v ou ef : fâv, ou encore t = nf : fâv si n est une frĂ©quence et non pas un espace parcouru. La question est alors dâĂ©tablir si une telle interprĂ©tation est valable sur le terrain des perceptions elles- mĂȘmes, Ă supposer quâelle le demeure dans le domaine des notions et opĂ©rations.
En ce qui concerne ces derniĂšres et principalement les intuitions prĂ©opĂ©ratoires, P. Fraisse a contestĂ© que le temps soit une relation et a mis en doute le rĂŽle de la vitesse en essayant de fonder lâintuition de la durĂ©e sur le nombre de changements perçus ou remarquĂ©s par le sujet (ce qui Ă notre sens est encore une vitesse mais une vitesse-frĂ©quence). Nous lui rĂ©pondrons ailleurs2 au vu de nouvelles expĂ©riences instituĂ©es dans le but de pouvoir dĂ©cider entre nos deux thĂšses sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires.
Mais la mĂȘme question reste entiĂšrement ouverte en ce qui concerne les perceptions mĂȘmes de la durĂ©e, demeurĂ©es jusquâici Ă©trangĂšres Ă nos propres prĂ©occupations. Il faut dâailleurs remarquer Ă notre dĂ©charge que, dans le domaine de la durĂ©e, il est particuliĂšrement difficile de savoir de quoi lâon parle lorsque lâon cherche Ă atteindre le niveau de la perception, et cela pour trois raisons. La premiĂšre est quâune perception sâattache, selon lâopinion communĂ©ment admise, Ă un donnĂ© prĂ©sent « hic et nunc » : or le temps sâĂ©coule et pour juger de la durĂ©e, par exemple dâun mouvement mĂȘme trĂšs court, on doit se rĂ©fĂ©rer Ă un
1 J. Piaget, Le dĂ©veloppement de la notion de temps chez lâenfant, Paris (P.U.F.), 1945.
2 J. Piaget et M. Backx, Comparaisons et opĂ©rations temporelles en relation avec la vitesse et la frĂ©quence [Ă paraĂźtre dans les « Etudes dâEpistĂ©mologie GĂ©nĂ©tique »].
Â
[p. 202]point de dĂ©part temporel qui est dĂ©jĂ passĂ©, donc qui nâexiste plus. Quâest-ce alors que la perception dâun donnĂ© dĂ©jĂ disparu ? Ce nâest en tout cas pas un effet de champ primaire : il intervient en ce cas au minimum une activitĂ© perceptive de reconstitution, et qui risque de dĂ©passer trĂšs tĂŽt le champ de la seule perception. En second lieu la perception est communĂ©ment considĂ©rĂ©e comme lâorganisation plus ou moins immĂ©diate dâun donnĂ© sensoriel : or, si lâon comprend Ă peu prĂšs ce quâest un tel donnĂ© dans le domaine spatial, on ne voit plus ce quâil peut ĂȘtre dans le domaine temporel (car une perception qui dure est tout autre chose quâune perception de la durĂ©e). En troisiĂšme lieu, lorsque lâon perçoit une longueur de 5 Ă 10 m cette longueur est extĂ©rieure au sujet, mĂȘme si son image rĂ©tinienne trĂšs rĂ©duite joue un rĂŽle dans son Ă©valuation. Lorsque lâon cherche Ă percevoir la durĂ©e dâun processus extĂ©rieur, par contre, cette durĂ©e englobe aussi bien le sujet qui perçoit que les objets perçus. Que « perçoit »-on alors ? La durĂ©e des Ă©vĂ©nements externes ou celle des activitĂ©s du sujet percevant, autrement dit une durĂ©e vĂ©cue ? Ou encore les deux ?
A supposer quâon ait cependant le droit de parler dâune « perception » de la durĂ©e1, il est, dâautre part, extrĂȘmement malaisĂ© de tracer une dĂ©limitation entre ce qui est perceptif, câest-Ă -dire donnĂ© indĂ©pendamment dâune interprĂ©tation rĂ©flexive ou conceptuelle, et ce qui est reprĂ©sentatif câest-Ă -dire comportant une telle part de comparaison intelligente, mĂȘme lorsquâil sâagit de temps vĂ©cu ou dâintuitions pouvant paraĂźtre « immĂ©diates » au sujet. En fait la perception de la durĂ©e nâest authentiquement perceptive quâaux environs dâun point neutre2 situĂ© Ă 0,7-0,8 sec, câest-Ă -dire pour des durĂ©es auxquelles il est bien dĂ©licat de recourir sâil sâagit par ailleurs de faire varier les vitesses. Nous nous sommes donc rĂ©signĂ©s Ă un compromis, en Ă©tudiant des durĂ©es de 1,5 Ă 6-7 sec (et surtout de 3-4 sec), câest-Ă -dire dans lesquelles les facteurs perceptifs jouent sans doute encore un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant, mais sans que lâon puisse exclure des dĂ©buts de reprĂ©sentation.
Or, pour des durĂ©es de cet ordre de grandeur, nous savons dĂ©jĂ par une recherche antĂ©rieure que la perception des vitesses peut sâinterprĂ©ter, en tous les cas de vitesses-dĂ©placements, par des comparaisons de nature ordinale, (dĂ©passement, etc.) supposant lâordre des positions spatiales et lâordre de succession temporelle, mais ni la considĂ©ration de lâespace parcouru ni celle des durĂ©es comme telles, ou par des com-
1 On nous a objectĂ© lâexistence dâune durĂ©e en quelque sorte <t pure », telle quâon la perçoit entre deux signaux lumineux se produisant successivement en un mĂȘme point spatial. Mais prĂ©cisĂ©ment alors il sâagit dâune durĂ©e dĂ©jĂ Ă©coulĂ©e lors du second signal ; dâune durĂ©e « vide », donc sans donnĂ© sensoriel de nature temporelle ; et dâune durĂ©e vĂ©cue puisque rien ne se passe physiquement en dehors des deux signaux, qui sont bien successifs mais chacun instantanĂ©. De plus, G. Voyat vient de trouver des effets dâapprentissage en cette situation et aux environs du point neutre [recherche Ă paraĂźtre prochainement], ce qui montre le rĂŽle de la reconstitution active.
2 Sans doute dĂ» Ă des raisons essentiellement physiologiques.
[p. 203]paraisons hyperordinales supposant la comparaison des intervalles spatiaux entre les mobiles, mais non pas des espaces parcourus depuis leur point de dĂ©part, et supposant des synchronisations fondĂ©es sur les simultanĂ©itĂ©s, mais non pas des estimations de durĂ©es. En ce qui concerne, par contre, les vitesses-frĂ©quences, nous sommes encore mal renseignĂ©s sur leur Ă©valuation perceptive, mais nous savons dĂ©jĂ quâon retrouve en ce domaine, lors de la perception de deux frĂ©quences distinctes en synchronisation, des effets comparables aux accĂ©lĂ©rations apparentes du dĂ©passant ou aux ralentissements apparents du dĂ©passĂ© lors des comparaisons de vitesses-mouvements.
Cette indĂ©pendance relative de la perception des vitesses par rapport Ă celle des durĂ©es conduirait donc naturellement Ă se demander si la perception des durĂ©es sâappuie de son cĂŽtĂ© sur celle des vitesses, comme nous avons cru pouvoir lâĂ©tablir des reprĂ©sentations correspondantes, ou si les durĂ©es perceptives constituent des donnĂ©es simples, Ă©trangĂšres Ă une telle relation. Lâobjet de la prĂ©sente recherche est prĂ©cisĂ©ment de fournir une rĂ©ponse Ă cette question centrale. Encore faut-il la prĂ©ciser quelque peu.
Lorsque lâenfant, sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires, paraĂźt lier lâintuition du temps Ă celle de la vitesse, cette liaison se manifeste par deux sortes de rĂ©actions diffĂ©rentes, caractĂ©ristiques de deux stades successifs. La premiĂšre (A) consiste, lors de deux mouvements dâĂ©gale durĂ©e objective (constatable par leur synchronisme exact) mais de vitesses diffĂ©rentes, Ă penser que le plus rapide a pris plus de temps comme sâil existait une correspondance directe « plus vite = plus de temps ». La seconde (B) consiste Ă inverser la relation en « plus vite = moins de temps » ou Ă accepter lâĂ©galitĂ© des durĂ©es. Les rĂ©actions A se subdivisent elles-mĂȘmes en deux catĂ©gories correspondant Ă deux sous-stades selon que les simultanĂ©itĂ©s des arrĂȘts sont elles-mĂȘmes niĂ©es (tout en Ă©tant constatables perceptivement) ou selon quâelles sont acceptĂ©es, lâĂ©galitĂ© des durĂ©es Ă©tant alors seule niĂ©e malgrĂ© les simultanĂ©itĂ©s respectives reconnues des dĂ©parts et des arrĂȘts. â Seulement, dans le cas des rĂ©actions A, tout en constatant que lâestimation notionnelle de la durĂ©e est modifiĂ©e par la vitesse objective des mobiles, on peut dire en un sens que lâenfant nĂ©glige au contraire la vitesse comme telle pour ne retenir que lâespace parcouru. Plus prĂ©cisĂ©ment, le raisonnement de lâenfant est schĂ©matiquement le suivant, en termes ordinaux de vitesse-dĂ©passement : « plus vite = plus loin (arrivĂ©es) = plus de temps. » Par contre, dans le cas des rĂ©actions B lâenfant tient bien compte des vitesses comme telles, puisquâil atteint la relation inverse entre le temps et la vitesse. On peut donc dire, ce qui revient exactement au mĂȘme, que le temps notionnel est Ă©valuĂ© par lâespace parcouru (ou le travail accompli, etc.) relativement Ă la vitesse (ou Ă la puissance) mais que, dans les rĂ©actions A cette relativitĂ© par rapport Ă la vitesse est nĂ©gligĂ©e ou insuffisamment comprise, etc.,
[p. 204]tandis que le progrÚs des coordinations aboutit à la mettre en lumiÚre (en B).
Dans le domaine des perceptions de la durĂ©e le problĂšme se posera en termes assez exactement analogues. Tout dâabord nous contrĂŽlerons, Ă titre dâinformation prĂ©alable nĂ©cessaire, si les inĂ©galitĂ©s de vitesses modifient les perceptions de simultanĂ©itĂ©s. AprĂšs quoi nous dĂ©crirons, tant sur le terrain des vitesses-mouvements que sur celui des vitesses- frĂ©quences, deux sortes de rĂ©actions correspondant dâassez prĂšs aux rĂ©actions A et B rappelĂ©es Ă lâinstant sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires. Mais nous nous trouverons en prĂ©sence du mĂȘme problĂšme quant Ă lâinterprĂ©tation du rĂŽle de la vitesse : comment expliquer lâaction de la vitesse perceptive sur la durĂ©e apparente et sâagit-il Ă©galement dâune mise en relations entre indices, avec relations dâabord incomplĂštes par nĂ©gligence de certains dâentre eux, puis relations plus complĂštes ? Ce problĂšme, dĂ©jĂ difficile sur le terrain de lâestimation des durĂ©es physiques ou extĂ©rieures (en fonction des vitesses-mouvements ou des vitesses-frĂ©quences) se compliquera encore dans le domaine de la durĂ©e subjective ou du temps vĂ©cu, que nous aborderons dans la derniĂšre Partie de cet article.
I. Temps et vitesse-mouvementđ
§ 1. Vitesse et simultanĂ©itĂ©đ
Le premier point Ă examiner, pour Ă©tablir si la vitesse joue un rĂŽle dans la perception du temps, est celui des relations entre les vitesses respectives de deux mobiles et la perception de la simultanĂ©itĂ© de leurs arrĂȘts. Comme on vient de le rappeler, nous avons, en effet, pu Ă©tablir jadis que jusque vers 6 ans lâenfant se refuse Ă juger notionnellement comme simultanĂ©s les arrĂȘts de deux mobiles lorsquâils sont de vitesses diffĂ©rentes, tandis quâil admet cette simultanĂ©itĂ© en cas de vitesses Ă©gales. Il ne sâagit pas alors de perception, puisque les sujets reconnaissent que, lorsque lâun des mobiles sâarrĂȘte, lâautre ne se dĂ©place plus, mais ils ne parviennent pas Ă traduire cette donnĂ©e perceptive en termes de notion temporelle telle que « sâarrĂȘter ensemble » ou « en mĂȘme temps », faute de la notion dâun temps commun Ă deux mouvements distincts : lâun des mobiles est alors censĂ© sâarrĂȘter « avant » lâautre dans le temps, parce quâil est situĂ© devant ou derriĂšre lâautre dans lâespace. Dans lâhypothĂšse oĂč la perception du temps obĂ©it Ă des lois analogues Ă celles qui rĂ©gissent la construction des notions temporelles, il faut donc sâattendre Ă©galement Ă une influence des vitesses sur la perception (et non plus seulement sur le concept) de la simultanĂ©itĂ©.
[p. 205]Or, on sait que la perception des successions temporelles et des simultanĂ©itĂ©s nâest exacte que dans des limites trĂšs restreintes et donne lieu Ă des erreurs systĂ©matiques dues Ă au moins trois sortes de facteurs. En premier lieu la simultanĂ©itĂ© ou succession apparentes dĂ©pend de lâhomogĂ©nĂ©itĂ© et de lâintensitĂ© des excitants : un son et un excitant lumineux objectivement simultanĂ©s ne sont pas perçus comme tels parce que le temps de latence est plus court pour la vision que pour lâaudition, et, de deux excitants homogĂšnes, le plus intense paraĂźt antĂ©rieur parce que sa latence est plus brĂšve. En second lieu, ces facteurs physiologiques une fois neutralisĂ©s il reste que, pour deux excitants homogĂšnes en qualitĂ© et en quantitĂ©, la perception de la simultanĂ©itĂ© dĂ©pend de lâattention : Stone1 a, par exemple, trouvĂ© un Ă©cart de 5 es dans les estimations de la simultanĂ©itĂ© selon que le sujet portant son attention sur un son ou sur un attouchement objectivement simultanĂ©s. Enfin, dans le domaine visuel, la perception de la simultanĂ©itĂ© dĂ©pend aussi de la centration du regard (sur lâun ou lâautre excitants, Ă mi-chemin entre eux, etc.). Or, celle-ci comporte, en plus du facteur dâattention des facteurs topographiques connus : la latence est plus courte et la persistance rĂ©tinienne plus grande dans la fovĂ©a que dans sa pĂ©riphĂ©rie. Dans le cas de deux lampes sâallumant simultanĂ©ment Ă 1 m de distance lâune de lâautre et symĂ©triquement par rapport au sujet, nous avons observĂ© jadis2 des erreurs systĂ©matiques dont le 80 % sont dues au fait que la lampe fixĂ©e par le regard paraĂźt sâallumer avant lâautre.
Il importait donc, en neutralisant le facteur de centration (et, du mĂȘme coup, celui dâattention car, en cas de centration obligĂ©e du regard la centration de lâattention coĂŻncide, sauf prĂ©cautions contraires, avec celle du regard lui-mĂȘme), et en faisant porter les estimations perceptives de simultanĂ©itĂ©s ou de successions sur lâarrĂȘt de mobiles et non plus sur lâapparition dâĂ©lĂ©ments statiques, de chercher si ces estimations dĂ©pendraient ou non de la vitesse des mobiles.
LâexpĂ©rience a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e au moyen dâun film comportant 11 sĂ©quences. Chacune comprend la prĂ©sentation de deux mobiles (points noirs) parcourant un champ dâun mĂštre de longueur Ă des vitesses identiques ou diffĂ©rentes, ces derniĂšres Ă©tant alors fortement contrastĂ©es. Lâapparition des mobiles est simultanĂ©e (sĂ©q. 1-3 et 6-11) ou lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©e (sĂ©q. 4 et 5). La disparition des mĂȘmes mobiles est simultanĂ©e, sauf pour les sĂ©q. 5, 8 et 11 (mobile le plus rapide disparaissant avant lâautre) et 10 (Ă©lĂ©ment immobile disparaissant en premier). Voici la description des sĂ©quences, les lettres G et D reprĂ©sentant les Ă©lĂ©ments qui disparaissent respectivement dans la moitiĂ© gauche ou droite du champ :
1 Amer. J. Psychol., 37 (1926), 284-7.
2 Le dĂ©veloppement de la notion du temps chez lâenfant, Paris (P.U.F.), 1946, p. 120.
[p. 206]1. Vitesses égales (60 cm/sec), mouvements orientés de gauche à droite avec décalage spatial des points de départ de 30 cm).
2. D plus rapide (60 cm/sec) que G (30 cm/sec), dĂ©parts Ă lâextrĂȘme gauche, arrĂȘt de D Ă lâextrĂȘme droite et de G vers le milieu du champ.
3. Vitesses Ă©gales, dĂ©parts au milieu du champ et mouvements en sens contraires avec arrĂȘts aux deux extrĂ©mitĂ©s.
4. DĂ©parts Ă lâextrĂȘme gauche, mais D avec un retard de 0,5 sec. ArrĂȘt de D Ă lâextrĂȘme droite et de G vers le milieu.
5. MĂȘmes trajets mais D sâarrĂȘte le premier (0,5 sec avant lâautre).
6. DĂ©parts au milieu du champ, G plus rapide (60 cm/sec) sâarrĂȘtant Ă lâextrĂȘme gauche et D plus lent (45 cm/sec) sâarrĂȘtant aux 3/4 du champ Ă droite.
7. G part du milieu du champ et sâarrĂȘte Ă lâextrĂȘme gauche, pendant que D part de cet extrĂȘme gauche pour sâarrĂȘter Ă lâextrĂȘme droite.
8. DĂ©parts Ă lâextrĂȘme gauche et arrĂȘt de D Ă lâextrĂȘme droite, avant G, lâarrĂȘt de G au milieu du champ.
9. G immobile Ă gauche et D sâarrĂȘtant au milieu du champ aprĂšs un dĂ©part Ă lâextrĂȘme gauche.
10. Apparitions Ă lâextrĂȘme gauche, G immobile et D disparaissant Ă lâextrĂȘme droite (0,5 sec aprĂšs G).
11. MĂȘme structure, mais G immobile disparaĂźt aprĂšs D.
On demande au sujet de centrer le mobile G et de juger si les deux mobiles disparaissent simultanĂ©ment ou dans quel ordre. MĂȘmes questions avec centration sur D. Voici les rĂ©sultats sur 20 sujets (tabl. 1) :
Tableau 1. Estimation des simultanĂ©itĂ©s dâarrĂȘt avec variation des vitesses (en % des sujets).

On voit que les rĂ©sultats sont dans lâensemble nets (notons Ă cet Ă©gard que les sujets nâĂ©prouvent pas de difficultĂ©s Ă fournir leurs Ă©valuations, ce qui nâest pas le cas dans toutes les expĂ©riences portant sur le temps). Dans toutes les situations Ă vitesses inĂ©gales avec arrĂȘts objectivement simultanĂ©s (2, 4, 6, 7) il y a tendance Ă juger le mobile le plus rapide comme sâarrĂȘtant avant lâautre.
Mais on constate aussi que la situation 7 donne des rĂ©sultats plus Ă©quivoques que les situations 2, 4 et 6. Et surtout la situation 1 (Ă©galitĂ© des vitesses avec dĂ©calage spatial) donne une prioritĂ© en faveur de D alors que les arrĂȘts sont simultanĂ©s. Câest que dans ces deux cas 7 et 1, il sâajoute aux inĂ©galitĂ©s ou Ă©galitĂ©s objectives des vitesses un effet dâaccĂ©lĂ©ration apparente des mobiles au moment oĂč ils sortent de lâextrĂ©mitĂ© du champ (effet connu sous le nom dâ« effet de disparition ». Dans la situation 7 les deux mobiles G et D sâarrĂȘtent respectivement aux extrĂ©mitĂ©s gauche et droite, ces deux « effets de disparition » donnant alors lieu Ă un fort pourcentage de simultanĂ©itĂ©s. Quant Ă la situation 1, oĂč les vitesses des mobiles sont Ă©gales, G sâarrĂȘte au milieu du champ et D Ă lâextrĂ©mitĂ© droite. Ce dernier mobile prĂ©sente alors un effet de disparition (comme plusieurs sujets lâont notĂ© spontanĂ©ment), tandis que ce nâest pas le cas pour G, dâoĂč lâaccĂ©lĂ©ration finale apparente de D qui explique les 65 Ă 80 % de jugements dâantĂ©rioritĂ© quant Ă lâarrĂȘt, malgrĂ© lâĂ©galitĂ© objective des vitesses x.
Seulement, si lâon est ainsi conduit Ă invoquer des accĂ©lĂ©rations subjectives par effets de disparition aux extrĂ©mitĂ©s du champ, cela signifie donc que les prioritĂ©s apparentes des arrĂȘts de D en 2 et 4 et de G en 6 ne sont pas dues exclusivement aux vitesses objectives supĂ©rieures de ces mobiles, mais quâil sây ajoute sans doute des accĂ©lĂ©rations apparentes lors des disparitions Ă lâextrĂȘme droite (2 et 4) ou Ă lâextrĂȘme gauche (6).
Nous avons alors, au vu de ces rĂ©sultats, ajoutĂ© aux 11 situations prĂ©cĂ©dentes une situation 12, Ă©tudiĂ©e Ă part et telle quâun mobile A parcourt tout le champ de gauche Ă droite Ă une vitesse de 60 cm/sec pendant que le mobile B en parcourt le dernier tiers Ă une vitesse de 20 cm/sec pour sâarrĂȘter en regard de 4 Ă lâextrĂ©mitĂ© droite Ă©galement. Les premiers rĂ©sultats, obtenus sur 10 sujets sont consignĂ©s au tableau 1 bis :
Tableau 1 bis. Estimation des simultanĂ©itĂ©s dâarrĂȘts (situation 12) (en % des sujets).

1 En Inversant cette situation 1 (G Ă droite et D Ă gauche) on retrouve 20 % de simultanĂ©itĂ© et 80 % dâantĂ©rioritĂ© pour le mobile dĂ©calĂ© spatialement.
[p. 208]Ces donnĂ©es nous ayant paru un peu inquiĂ©tantes en tant que traduisant peut-ĂȘtre (comparĂ©es Ă celles du tabl. 1) des rĂ©actions exceptionnelles, nous avons repris 13 autres sujets sans centration obligĂ©e et 10 sujets avec centrations sur A et sur B mais en distinguant les rĂ©actions initiales et la moyenne aprĂšs trois prĂ©sentations (tabl. 1 ter) :
Tableau 1 ter. MĂȘme situation 12 quâau tableau 1ebis (13 et 10 sujets).
On constate alors que, avec centration sur A et surtout sur B, le mobile le plus rapide A semble disparaĂźtre avant lâautre, cet effet sâaccentuant quelque peu au cours de trois rĂ©pĂ©titions. En lâabsence de centration obligĂ©e, la rĂ©pĂ©tition ou plutĂŽt lâeffort dâanalyse attĂ©nuent au contraire lâeffet et le renversent en partie.
De façon gĂ©nĂ©rale on peut donc conclure Ă une action de la vitesse des mobiles sur la perception de la simultanĂ©itĂ© de leurs arrĂȘts, le mobile le plus rapide Ă©tant perçu comme disparaissant avant lâautre alors que leurs disparitions sont objectivement simultanĂ©es. Or, dans le cas de cette situation 12 oĂč les mobiles disparaissent Ă la mĂȘme extrĂ©mitĂ© du champ et en des points trĂšs voisins spatialement lâun de lâautre, on peut vĂ©rifier que cette altĂ©ration de la simultanĂ©itĂ© apparente est bien due Ă la vitesse comme telle, car lâerreur de perception temporelle sâaccompagne alors dâerreurs cinĂ©matiques frĂ©quentes. Par exemple, sur les 10 sujets du tabl. 1 ter (avec centrations obligĂ©es), 6 ont indiquĂ©, en 19 rĂ©actions distinctes, des effets dâarrĂȘt apparent de lâun des mobiles, dont le mouvement paraĂźt alors cesser bien quâil nây ait point disparition du mobile lui-mĂȘme. Sur ces 19 rĂ©actions, 1 seulement a consistĂ© Ă voir le mobile A sâarrĂȘter dâabord, tandis que 18 ont au contraire attribuĂ© un arrĂȘt apparent au mobile le plus lent B. Sur ces 18 derniĂšres, 11 attribuent Ă A une prioritĂ© de disparition tandis que B semble donc en Ă©tat dâarrĂȘt, 5 attribuent Ă B une prioritĂ© dâarrĂȘt puis de disparition et 2 attribuent Ă B une prioritĂ© dâarrĂȘt seul, avec disparitions simultanĂ©es de A et de B. Notons encore quâun sujet qui a perçu la simultanĂ©itĂ© de disparition de A et B a vu le mobile A dĂ©passer B dans lâespace et quâun autre sujet a perçu un ralentissement apparent de B quand A le rejoignait et disparaissait avant lui. Tous ces faits montrent donc lâexistence dâerreurs cinĂ©matiques accompagnant les erreurs temporelles de simultanĂ©itĂ© et indiquent ainsi la

difficulté de coordonner temporellement des événements cinématiques se produisant lorsque les mouvements perçus sont de vitesses différentes.
§ 2. Vitesse et durĂ©eđ
Si la vitesse des mobiles perçus influence la perception de lâordre des Ă©vĂ©nements (simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts), on peut sâattendre Ă ce que la vitesse modifie Ă©galement la perception des durĂ©es, soit que lâon observe la relation « plus vite = plus de temps » comme au premier des niveaux prĂ©opĂ©ratoires de lâenfant, soit que la perception atteigne la relation « plus vite = moins de temps » comme aux niveaux des intuitions articulĂ©es et des opĂ©rations, mais en renforçant Ă©ventuellement cette correspondance inverse dans le sens dâune contraction subjective de la durĂ©e objective. Or, ce sont ces deux rĂ©sultats que nous avons trouvĂ©s lâun et lâautre, mais en deux sortes de situations distinctes. Il sâagira donc avant tout de chercher Ă Ă©tablir les facteurs responsables de cette opposition des deux types de rĂ©actions.
DĂ©terminer les relations entre la vitesse et la durĂ©e prĂ©sente bien plus de difficultĂ© quâentre la vitesse et la simultanĂ©itĂ©, car, si lâon choisit un seul mobile se dĂ©plaçant Ă des vitesses variables, celles-ci se traduisent par des espaces parcourus plus ou moins grands et lâon pourra toujours se demander si la durĂ©e nâest pas Ă©valuĂ©e en fonction de ces parcours spatiaux ; et si lâon porte son choix sur un dĂ©filĂ© de mobiles parcourant le mĂȘme espace Ă des vitesses variables celles-ci se reconnaĂźtront Ă des frĂ©quences diffĂ©rentes et lâon se heurtera ainsi Ă un troisiĂšme facteur. Il nous faudra donc utiliser tour Ă tour ces deux sortes de dispositifs en cherchant ce quâils prĂ©sentent de commun et en neutralisant chaque fois dans la mesure du possible le facteur supplĂ©mentaire.
Un second problĂšme technique consiste Ă choisir entre les deux possibilitĂ©s suivantes : ou comparer les durĂ©es de deux mouvements successifs, ou comparer celles de deux mouvements synchrones en centrant alternativement lâun et lâautre. Les deux techniques ont leurs inconvĂ©nients, puisque, dans la premiĂšre, il intervient un fort effet de succession (surestimation de la seconde durĂ©e, parce que perçue en dernier) et que, dans la seconde, il existe un cadre temporel de synchronisme qui gĂȘne (sans lâempĂȘcher dâailleurs) la diffĂ©renciation de deux durĂ©es distinctes. Mais, ici Ă nouveau, les deux techniques sâimposent lâune et lâautre, et cela dâautant plus quâelles donnent prĂ©cisĂ©ment des rĂ©sultats diffĂ©rents : câest avec la premiĂšre que nous trouvons une prĂ©dominance de relations « plus vite = plus de temps », tandis que la seconde conduit, Ă cause sans doute de la prĂ©sence de deux mouvements diffĂ©rents, Ă la relation « plus vite = moins de temps ».
[p. 210]1. Commençons par lâexamen des rĂ©sultats de la seconde technique, car elle a consistĂ© Ă utiliser pour lâestimation des durĂ©es les sĂ©quences 1, 2, 3, 6, 7 et 9 des films du tabl. 1, prĂ©cĂ©demment employĂ©es pour lâanalyse des perceptions de simultanĂ©itĂ©s. La technique consiste Ă faire centrer successivement lâun et lâautre des mobiles et Ă demander dâindiquer si la durĂ©e de son trajet est Ă©gale Ă celle de lâautre trajet, ou plus courte ou plus longue. Or, trois sortes de facteurs sont de nature Ă compliquer ou les estimations du sujet, ou notre interprĂ©tation du rĂ©sultat, ou les deux Ă la fois.
Le premier de ces facteurs est donc que les deux mouvements perçus sont objectivement synchrones. Mais, dâune part, le sujet comprend bien quâil sâagit dâune estimation perceptive et non pas dâun problĂšme dâintelligence, de telle sorte que la comparaison, quoique gĂȘnante, est malgrĂ© tout aisĂ©e Ă obtenir. Dâautre part, les arrĂȘts ne paraissant (subjectivement) simultanĂ©s que dans le 16 Ă 53 % des cas pour les sĂ©quences 1, 2, 3, 6 et 7 (et 72 % des cas pour la sĂ©quence 9), la question de lâĂ©galitĂ© des durĂ©es perceptives se pose donc lĂ©gitimement pour le sujet comme pour lâexpĂ©rimentateur.
Mais la seconde difficultĂ©, bien plus considĂ©rable, provient prĂ©cisĂ©ment de cette interfĂ©rence des simultanĂ©itĂ©s ou non-simultanĂ©itĂ©s apparentes des arrĂȘts avec la durĂ©e totale des trajets centrĂ©s : le sujet Ă©prouve, en effet, une tendance trĂšs forte Ă centrer le point dâextinction du mouvement plus que le trajet en sa continuitĂ© entiĂšre, dâoĂč une estimation de la durĂ©e en fonction de lâapparition et de la disparition des mobiles plus quâen fonction du mouvement comme tel (plusieurs sujets se trahissent en indiquant dâabord lequel des deux mobiles a disparu en premier pour nâindiquer quâensuite, avec une part trĂšs probable dâinfĂ©rence, la durĂ©e correspondante). Nous avons alors tentĂ© dâĂ©viter cet obstacle en prĂ©cisant que les simultanĂ©itĂ©s dâapparition ou de disparition pouvaient varier et quâil sâagit de fournir une impression globale de durĂ©e indĂ©pendamment de cet indice. Deux sujets se sont dĂ©clarĂ©s incapables de cette dissociation, malgrĂ© une Ă©vidente bonne volontĂ©, quelques-uns ont dĂ©clarĂ© y parvenir sans difficultĂ©, mais les plus nombreux lâont trouvĂ© sĂ©rieuse, sans certitude de lâavoir surmontĂ©e. Seulement, dâune part, les faits montrent que les estimations obtenues des durĂ©es ne sont nullement toujours cohĂ©rentes avec les estimations des simultanĂ©itĂ©s ou successions dâarrĂȘt (par exemple G est perçu comme sâarrĂȘtant avant D, avec dĂ©parts simultanĂ©s et la durĂ©e du mouvement G donne nĂ©anmoins une impression de plus longue durĂ©e). Dâautre part, dans les cas indĂ©cidables oĂč lâestimation de la durĂ©e est cohĂ©rente avec celle des simultanĂ©itĂ©s dâarrĂȘt, il reste intĂ©ressant de trouver, mĂȘme sous lâinfluence possible de ce facteur dâordre, une relation inverse entre les durĂ©es et les vitesses non observĂ©e dans le cas des comparaisons successives et non plus synchrones.
[p. 211]La troisiĂšme difficultĂ© du dispositif utilisĂ© est que pour faire Ă©valuer lâune des deux durĂ©es relativement Ă lâautre il faut faire centrer le mobile correspondant : or, la durĂ©e dâun trajet suivi par le regard pourrait se dilater sous lâeffet de cette centration comme telle indĂ©pendamment des vitesses. Il y a donc lĂ un troisiĂšme facteur perturbateur Ă considĂ©rer, ce que nous ferons. Mais lâexpĂ©rience montre quâil nâa rien de prĂ©dominant et ne constitue donc pas un obstacle dirimant.
Cela dit les résultats obtenus sur 15 adultes sont consignés au tableau 2 :
Tableau 2. Durées respectives1 des trajets G et D, en fonction des vitesses, dans les séquences 1, 2, 3, 6, 7 et 9 du tableu 1 (en % des sujets).

Commençons par commenter les résultats séquence par séquence :
1) En (1) les vitesses sont objectivement égales, mais avec décalage spatial et disparition apparente de D avant G : les estimations des durées sont cohérentes avec celles des disparitions.
2) En (2) et en (7) les vitesses de D sont supĂ©rieures Ă celles de G, mais en (2) le mobile G marche dans le mĂȘme sens que D et en (7) câest en sens inverse. Dans les deux cas, les durĂ©es subjectives sont inversĂ©ment correspondantes aux vitesses objectives, mais Ă une faible majoritĂ©. Quant aux estimations des simultanĂ©itĂ©s dâarrĂȘts, elles sont cohĂ©rentes avec les perceptions des durĂ©es, mais il est intĂ©ressant de noter que les jugements exacts de simultanĂ©itĂ© sont bien plus frĂ©quents que les estimations dâĂ©galitĂ©s pour les durĂ©es (25 et 35 contre 13 et 13 pour la sĂ©quence 2 ; et 42 et 53 contre 26 et 13 pour la sĂ©quence 7).
3) La sĂ©quence (3) prĂ©sente une Ă©galitĂ© objective des vitesses, mais avec disparition apparente de D avant G lĂ©gĂšrement plus frĂ©quente que lâinverse : les durĂ©es sont estimĂ©es de façon cohĂ©rente avec cette lĂ©gĂšre inĂ©galitĂ©.
1 Le symbole (G < D) signifie que la durée du trajet parcouru par le mobile disparaissant sur la gauche parait inférieure à celle du trajet du mobile disparaissant à droite ; (G > D) = relation inverse et (G = D) = égalité apparente des durées.
[p. 212]4) La sĂ©quence (6) marque une forte inĂ©galitĂ© objective des vitesses en faveur de G, avec une forte antĂ©rioritĂ© apparente de lâarrĂȘt de G (84 et 68 % contre 0 et 0). Or, si la durĂ©e du trajet G est estimĂ©e plus courte, ce nâest alors que dans les proportions de 59 et 72 contre 26 et 6.
5) La sĂ©quence (9) montre un objet immobile G apparaissant et disparaissant dans les mĂȘmes temps que le mobile D : les simultanĂ©itĂ©s dâarrĂȘt sont alors perçues dans le 72 % des cas, tandis que lâĂ©galitĂ© des durĂ©es ne lâest que chez le 46 % des sujets, la durĂ©e apparente la plus longue Ă©tant en cette situation celle de la prĂ©sence immobile G (mais Ă 39 et Ă 33 % seulement des cas contre 13 et 19 % en faveur du mouvement).
Au total, on peut dire que dans les situations dâinĂ©galitĂ©s objectives de vitesse (sĂ©q. 2, 6 et 7) la durĂ©e est estimĂ©e en sens inverse de la vitesse dans le 58 % des cas et dans le mĂȘme sens (plus vite = plus de temps) dans le 24 % des cas. LâĂ©galitĂ© des durĂ©es nâatteint que le 17 % en ces mĂȘmes sĂ©quences contre 34 % pour les simultanĂ©itĂ©s exactes. Or, dans les sĂ©quences 2, 6 et 7, le trajet le plus rapide sâaccompagne dâune prioritĂ© apparente des arrĂȘts dans le 65 % des cas, contre 1 % en sens inverse. A comparer ces estimations de durĂ©es Ă celles des simultanĂ©itĂ©s, on peut donc conclure que sâil existe une certaine tendance Ă Ă©valuer les premiĂšres, dans le sens « plus vite = plus de temps », cette tendance est freinĂ©e, dans la situation de mouvements objectivement synchrones et dans la majoritĂ© des cas inversĂ©e par divers facteurs Ă Ă©tablir dont le principal est sans doute la prioritĂ© apparente dâarrĂȘt du mouvement le plus rapide. Dans le cas des sĂ©quences 1 et 3, oĂč les vitesses sont objectivement Ă©gales, les prioritĂ©s apparentes se polarisent selon le 62 % et le 5 % des cas (extrĂ©mitĂ© du champ ou latĂ©ralisation Ă droite) et les durĂ©es selon le 55 % et le 18 % des cas ce qui indique Ă nouveau une influence des ordres de disparition apparente sur les durĂ©es, mais avec, cette fois encore, dâautres facteurs Ă dĂ©terminer dans la suite. Enfin, la sĂ©quence 9 soulĂšve un problĂšme sur lequel nous reviendrons Ă propos dâune situation analogue en comparaisons successives (tabl. 18, sĂ©q. 8).
Notons enfin que, en tous ces effets, la centration nâa pas jouĂ© de rĂŽle suffisant pour inverser les rapports en jeu, bien quâelle renforce ordinairement (1, 2, 6, 7 et 9, avec exception pour 3) la surestimation de la durĂ©e du trajet suivi par le regard.
IL Passons maintenant aux résultats des comparaissons entre mouvements successifs. Une premiÚre technique a consisté à présenter par films un mouvement A lent et un mouvement rapide B (avec espace parcouru plus long)1 et à faire comparer aprÚs coup les durées suc-
1 Vitesses : A 60 cm/sec et B 30 cm/sec.
[p. 213]cessives en annonçant dâavance que lâon demandera cette comparaison. Un point de repĂšre est fourni au dĂ©part pour Ă©viter un retard variable du regard dans la poursuite du mobile. Le tout dure 3,5 sec environ. Malheureusement les deux parties de cette sĂ©quence ayant Ă©tĂ© dĂ©coupĂ©es dans des sĂ©quences utilisĂ©es antĂ©rieurement, lâintervalle temporel entre les deux mouvements a Ă©tĂ© plus long quâil nâaurait fallu ce qui a sans doute affaibli les effets. Leur tendance gĂ©nĂ©rale demeure cependant claire (tabl. 3) :
Tableau 3. Comparaison des durĂ©es de deux mouvements successifs, lâun lent (4) et lâautre rapide (B), en % des sujets.

On constate dâabord quâil nây a pas dâĂ©galisations entre les deux durĂ©es, autrement dit que la vitesse semble ici toujours jouer un rĂŽle, que ce soit dans un sens ou dans lâautre. Quant Ă ce rĂŽle, la tendance Ă la relation « plus vite = plus de temps » est assez forte pour contrebalancer lâeffet de succession dans lâordre BA (qui avantage la durĂ©e A parce que perçue en dernier lieu) et cela converge avec cet effet dans lâordre AB.
Mais la tendance inverse (plus vite = moins de temps), qui prĂ©dominait dans les comparaisons entre durĂ©es synchrones (sous 1) se retrouve ici avec une grande frĂ©quence. Il est donc probable quâil intervient, dans lâensemble de ces estimations, deux sortes de facteurs distincts, et il est mĂȘme possible que, aux facteurs relatifs Ă lâassimilation des donnĂ©es physiques perçues sur lâobjet, il en faille ajouter dâautres se rapportant au temps vĂ©cu par le sujet pendant quâil suit les mouvements. Dans chacun de ces cas, selon quâon suppose le temps comme dĂ©terminĂ© par lâespace parcouru relativement Ă la vitesse (t = e : v) ou par le travail accompli relativement Ă la puissance1 (t = ef : fv), il reste Ă expliquer pourquoi lâun des termes du rapport (e ou ef) lâemporte psychologiquement sur lâautre (v ou fv), ce qui donne un certain nombre de combinaisons distinctes dans la mesure oĂč il existe effectivement des relations nĂ©cessaires entre la durĂ©e et la vitesse.
Poursuivons donc notre exposĂ© des faits et passons Ă lâexamen dâun dispositif dans lequel une suite de mouchets distants de 10 cm et attachĂ©s Ă un fil parcourent une mĂȘme trajectoire de 110 cm Ă des
1 La puissance étant, chez le sujet, son activité plus ou moins rapide.
[p. 214]vitesses de 50, 65 ou 90 cm/sec. Les durées de parcours sont de 5 sec
et sont séparées par un intervalle de 2 sec environ. Un bruit de fond
empĂȘche de repĂ©rer les vitesses grĂące au son du moteur (ce point
ayant fait lâobjet dâun contrĂŽle indĂ©pendant).
Commençons par dĂ©terminer dans quelle mesure se produit en ces conditions un effet de succession (surestimation de la seconde durĂ©e). Pour ce faire, nous faisons comparer deux mouvements dâensemble (suite des mouchets) Ă vitesses Ă©gales durant des temps successifs Ă©gaux t1 et t2. Sur 20 sujets les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© (tabl. 4) : >
Tableau 4. Effets de succession à vitesses égales entre deux durées égales t1 et t2 (en % des sujets).


On voit que lâeffet de succession nâaffecte quâune moitiĂ© des sujets, avec une lĂ©gĂšre tendance Ă augmenter avec les vitesses en jeu. Quant aux comparaisons des durĂ©es de mouvement Ă©gales avec vitesses inĂ©gales, on obtient, pour les diffĂ©rences entre 50 et 65 cm/sec et entre 50 et 90, les rĂ©sultats consignĂ©s au tabl. 5 (sur les 20 mĂȘmes sujets) :
Tableau 5. Comparaison entre durées successives à vitesses inégales (en % des sujets).
A = 50 cm/sec ; B = 65 cm/sec ; C = 90 cm/sec
On voit ainsi que lâaction de la vitesse sur la durĂ©e dans le sens de la relation « plus vite = plus de temps » est dĂ©jĂ bien plus sensible pour des vitesses de 50 et 65 cm/sec quâau moyen des films du tabl. 3, sans doute parce quâun train de mobiles solidaires renforce les impressions cinĂ©matiques. Avec une diffĂ©rence de 50 Ă 90 cm/sec cet effet devient mĂȘme massif et on ne trouve plus aucun sujet sur ces 20 pour percevoir la durĂ©e selon la relation « plus vite = moins de temps ». Ces impressions lâemportent, dâautre part, sur tout effet de succession.
[p. 215]Mais il reste Ă essayer de dĂ©gager les facteurs en jeu. Et, pour ce faire, il convient de commencer par dissiper une Ă©quivoque fondamentale, car dire que la vitesse dâun mouvement modifie sa durĂ©e apparente peut avoir deux significations bien diffĂ©rentes et cela pour la mĂȘme relation « plus vite = plus de temps ». La premiĂšre consisterait Ă admettre une action directe de la vitesse sur la durĂ©e comme lorsque, en mĂ©canique relativiste, le temps sâĂ©coule moins lorsque la vitesse augmente (or, cette action directe, qui est intelligible dans le cas de la relation inverse « plus vite = moins de temps », reste incomprĂ©hensible dans celui de la relation directe). La seconde interprĂ©tation consisterait au contraire Ă soutenir que, si t = e : v ou si t = ef : fv, la durĂ©e apparente augmenterait avec lâaccroissement de la vitesse, non pas sous lâinfluence directe de celle-ci, mais sous lâinfluence de lâespace parcouru e ou du travail accompli ef en fonction de cet accroissement, mais en nĂ©gligeant prĂ©cisĂ©ment la vitesse v comme telle. Ce serait au contraire dans les cas oĂč lâon a diminution apparente de la durĂ©e avec lâaccroissement de la vitesse (sous 1) que celle-ci jouerait un rĂŽle direct et avec nĂ©gligence partielle, cette fois, de lâespace e ou du travail ef.
Dans cette seconde interprĂ©tation, le facteur prĂ©pondĂ©rant dans les rĂ©sultats du tabl. 3 (film) serait donc le plus grand espace parcouru par le mobile rapide B, tandis que, dans ceux du tabl. 5, ce serait ou la frĂ©quence des mouchets ou dâautres facteurs Ă dĂ©terminer. Il est dâabord Ă©vident que si des mouchets dĂ©filent Ă 10 cm les uns des autres sur 1,70 m le sujet en verra bien plus pendant 5 sec Ă 90 cm/sec quâĂ 50 cm/sec. Mais la question reste entiĂšre de dĂ©terminer ce que signifie cette frĂ©quence plus grande et nous y reviendrons aux § § 5-7. Cependant ce facteur de frĂ©quence nâa rien de nĂ©cessaire et nous avons essayĂ© de le neutraliser en prĂ©sentant alternativement, sur deux pistes parallĂšles, 2 et 4 mouchets circulant Ă 80 et 40 cm/sec, de telle sorte que, pendant les durĂ©es Ă©gales de 7 sec le sujet en voit le mĂȘme nombre. Une fois Ă©valuĂ©es les durĂ©es, le sujet est priĂ© dâindiquer sâil a vu plus ou moins de mobiles sur une piste que sur lâautre. Voici les rĂ©sultats (tabl. 6) :
Tableau 6. Evaluation des durées et du nombre des mobiles en mouvements lents A et rapides B (le nombre des mobiles est désigné par nA ou nB) ; en % des sujets.

On voit dâabord que la relation « plus vite = plus de temps » se retrouve dans le 90 % des cas. Mais de ces 90 % le 53 % a cru voir plus de mobiles avec la vitesse lente de 40 cm/sec, ce qui est contradictoire avec lâhypothĂšse de la frĂ©quence. Par contre, si les frĂ©quences objectives sont les mĂȘmes, deux nouvelles variables interviennent : (1) Ă 80 cm/sec un seul mobile est visible Ă la fois, tandis quâĂ 40 cm/sec on en voit deux sur une partie du parcours ; (2) un plus grand intervalle spatial sĂ©pare donc les mobiles Ă 80 cm/sec, ce qui peut donc donner une impression de plus grand espace parcouru (ce quâont effectivement signalĂ© deux sujets).
Nous nâavons pas poussĂ© plus loin lâanalyse parce que, entre temps, P. Fraisse a repris la question pour contrĂŽler le rĂŽle de la vitesse elle-mĂȘme. En procĂ©dant Ă lâintĂ©rieur de cadres de mĂȘme longueur il fait dĂ©filer en des durĂ©es objectivement Ă©gales des mobiles successifs Ă vitesses diffĂ©rentes et par consĂ©quent en nombres inĂ©gaux. Mais il sâarrange Ă ce quâun seul mobile soit visible Ă la fois. Il retrouve alors, par comparaison entre les durĂ©es successives, un lĂ©ger effet dâallongement de la durĂ©e avec la vitesse, effet significatif mais moins fort que dans une autre expĂ©rience oĂč les cadres Ă©taient de longueurs distinctes et proportionnelles aux vitesses. Dans la premiĂšre de ces deux situations, on ne peut effectivement plus faire intervenir ni le nombre des mobiles (frĂ©quence) ni lâintervalle spatial qui les sĂ©pare, mais il reste que, mĂȘme pour un seul mobile, lâintervalle spatial compris entre ses positions successives et le point dâapparition initial (frontiĂšre du cadre) croĂźt plus rapidement en cas de vitesse supĂ©rieure quâen cas de vitesse moindre : or câest entre autres Ă la comparaison hyperordinale des intervalles successifs quâest Ă©valuĂ©e la vitesse, de telle sorte que, ici encore, lâaccroissement de durĂ©e apparente peut fort bien ĂȘtre dĂ» Ă cet indice dâune sorte de plus grand travail accompli (e ou ef), avec nĂ©gligence relative de la vitesse âšÂ comme, telle en tant que relative au passage du train des excitations sur la rĂ©tine.
Au total, à une plus grande vitesse correspondra ou bien une plus grande fréquence (nous y reviendrons dans la Partie II de cet article) ou un plus grand espace parcouru ou des intervalles spatiaux croissant plus rapidement et il conviendra de retenir ces facteurs dans notre interprétation des présents résultats.
§ 3. Vitesse apparente, activitĂ© du regard et durĂ©eđ
On sait que la vitesse apparente dâun mobile est plus faible si on le suit du regard que si celui-ci est centrĂ© au milieu de la trajectoire.
Pour complĂ©ter lâanalyse des relations entre vitesses et durĂ©es nous nous sommes Ă©galement demandĂ© si la durĂ©e apparente est la mĂȘme dans ces deux situations de poursuite et de centration. Or, avec
[p. 217]les pistes à mouchets et des durées objectives totales de 7 sec, les résultats sont trÚs nets (20 sujets) :
Tableau 7. Durées apparentes avec centration immobile ou poursuite du regard (en % des sujets).

Le 90 % des sujets trouvent donc le temps plus long durant la centration que durant la poursuite. Parmi ces sujets, 70 % du tout prĂ©sentent le mĂȘme effet dans la prĂ©sentation inverse. Avec des durĂ©es totales de 7, 5 et 10 sec, 64 % des sujets (sur 11) maintiennent leur estimation C>P quelle que soit la durĂ©e.
Mais deux interprĂ©tations sont possibles quant Ă cet effet. La vitesse apparente des mobiles Ă©tant plus grande avec centration immobile on pourrait dâabord penser quâil sâagit simplement dâune relation « plus vite = plus de temps » comme pour les tabl. 3 et 5 (§ 2 sous II), la durĂ©e Ă©tant alors estimĂ©e en fonction des mouvements perçus. Mais, du point de vue du travail et des activitĂ©s du sujet, si t = ef :fv, on pourrait aussi admettre : (a) que le travail fourni ef est plus grand avec centration immobile quâavec poursuite, puisquâil sâagit de rĂ©sister au rĂ©flexe dâorientation ; et (b) que lâactivitĂ© fv du sujet est plus faible avec centration, mĂȘme si fâ = f, puisquâil nâintervient pas alors de vitesse v. Au contraire, dans la poursuite, le travail ef Ă©tant moindre, oĂč Ă la limite Ă©gal, et lâactivitĂ© dĂ©ployĂ©e fâv plus rapide, le temps subjectif serait moindre.
§ 4. Nombre des mouvements et durĂ©eđ
Pour faire la transition entre les effets de la vitesse-mouvement et ceux de la vitesse-frĂ©quence, il reste Ă analyser un facteur pouvant ĂȘtre intĂ©ressant pour la perception de la durĂ©e, Ă©tant donnĂ© que, au § 2, nous avons trouvĂ© la relation « plus vite = moins de temps » (sous 1) en cas de mouvements synchrones, donc avec deux mobiles, et la relation « plus vite = plus de temps » (sous II) lors des comparaisons successives, donc avec un seul mobile : il sâagira ainsi de comparer maintenant, au point de vue des durĂ©es, deux mouvements successifs et Ă©gaux dâun mĂȘme mobile, selon quâil est seul en jeu ou quâil est accompagnĂ© dâun autre mobile dĂ©crivant un trajet diffĂ©rent. Nous nous
[p. 218]sommes servi Ă cet Ă©gard des sĂ©quences de films utilisĂ©s pour la perception de la vitesse et prĂ©sentant en leur premiĂšre moitiĂ© deux mouvements At et A2 combinĂ©s de façon variĂ©e (dĂ©passements, rattrappe- ments, semi-rattrappements et croisements) et dans leur seconde moitiĂ© un mouvement Aâ2 prolongeant Ai et Ă©quivalent en tout Ă Aj sauf quâil nâest plus accompagnĂ© de Aâ : la question est alors dâindiquer si la durĂ©e paraĂźt Ă©gale en Ai et en A2 (tabl. 8).
Tableau 8. DurĂ©e du trajet dâun mobile isolĂ© (A2) ou accompagnĂ© (AJ.

Les effets sont donc massifs en faveur dâune plus longue durĂ©e apparente pour les trajets isolĂ©s. Ceux-ci ayant toujours lieu aprĂšs les trajets combinĂ©s (AJ on pourrait se demander sâil sâagit dâun simple effet de succession. Malheureusement la technique du film ne nous a pas permis dâinverser lâordre des prĂ©sentations, mais les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents et notamment ceux du tabl. 4 montrent que ces effets de succession sont nettement trop faibles (48 Ă 53 % Ă lâĂ©tat pur : tabl. 4) pour rendre compte des prĂ©sentes rĂ©actions. Dâautre part un certain nombre de sujets ont signalĂ© un effet de dilatation de la durĂ©e dĂšs le dĂ©but de la seconde partie (dĂ©placement isolĂ© A2) comme si le passage de deux Ă un mobile provoquait de façon immĂ©diate son action sur lâimpression temporelle : or cette modification brusque ne prĂ©sente aucune parentĂ© avec les effets de succession.
Notons encore que les effets observĂ©s sont signalĂ©s comme nets. Par contre plusieurs sujets ont remarquĂ© un affaiblissement de lâeffet dans les derniĂšres sĂ©quences prĂ©sentĂ©es comme si se constituait un rythme intĂ©rieur qui contrecarrait cet effet perceptif.
Quant Ă lâinterprĂ©tation de ces faits on peut Ă nouveau se placer soit au point de vue des objets (durĂ©es relatives aux vitesses apparentes des mobiles) soit Ă celui du sujet (travail et activitĂ©s en jeu en percevant deux mobiles ou en en suivant un seul du regard). Or, dans le cas particulier, les durĂ©es perçues ne prĂ©sentent pas de relation
[p. 219]constante avec les vitesses apparentes et donnent lieu Ă des effets plus nets que ces derniĂšres : dans le dernier cas, le rĂ©sultat nâĂ©tait pas toujours le mĂȘme, selon que la vitesse de A2 Ă©tait comparĂ©e Ă celle de A\ seul ou Ă celle de At relative Ă A\, ce qui rend plus complexes les effets, tandis que, dans la prĂ©sente expĂ©rience, la durĂ©e du mouvement de A2 est comparĂ©e sans plus Ă celle de At sans centration particuliĂšre sur le mobile A\ qui lâaccompagne. Par contre, du point de vue de la durĂ©e vĂ©cue, plusieurs sujets ont signalĂ© lâimpression quâil se passe plus de choses durant la premiĂšre partie du trajet et que lâattente est plus longue dans le cas du trajet unique A2. Dans lâhypothĂšse oĂč t = ef : fâv (durĂ©e = travaux accompli rapportĂ© Ă lâactivitĂ© plus ou moins rapide), cela signifierait donc que le sujet est plus actif (fâv) lorsquâil suit le mobile Aj tout en le comparant au mobile Aâi, dâoĂč la diminution apparente de durĂ©e, tandis que, durant la seconde partie du trajet, cette activitĂ© de comparaison nâa plus dâobjet, le sujet nâayant plus quâĂ attendre la fin du trajet A2 : la lenteur apparente de A2, rĂ©sultant de cette « attente » signalĂ©e par les sujets, apparaĂźt alors comme une rĂ©sistance (ef) et non plus comme une occasion Ă activitĂ© mobile (fâv) ainsi que câĂ©tait le cas des comparaisons Ă faire durant la premiĂšre moitiĂ©, dâoĂč lâallongement de la durĂ©e apparente.
Si ces hypothĂšses sont exactes, nous comprenons par cela mĂȘme lâun des facteurs pouvant expliquer pourquoi la durĂ©e est fonction directe de la vitesse dans le cas dâun seul mobile, et fonction inverse dans le cas de deux mouvements synchrones : en ce dernier cas la perception de la vitesse dâun mobile relativement Ă celle de lâautre comporte une activitĂ© de comparaison (fâv) plus grande que dans le cas dâun seul mobile dâoĂč la diminution apparente de la durĂ©e, si t=ef :fv. Le mouvement du mobile isolĂ©, par contre, se traduit objectivement par un travail accompli (ef : espace parcouru ou frĂ©quence) dâautant plus grand que le mobile est plus rapide, et subjectivement par une simple perception du trajet, sans autre activitĂ© particuliĂšre (fâv) que de la suivre du regard, deux raisons pour quâil y ait augmentation de la durĂ©e apparente.
II. Temps et vitesse-frĂ©quenceđ
On peut admettre, pour des raisons psychologiques et non pas seulement logiques ou mathĂ©matiques, quâune frĂ©quence ou nombre dâĂ©vĂ©nements discontinus et homogĂšnes par unitĂ© de temps, est assimilable Ă une vitesse au mĂȘme titre que la vitesse-mouvement ou nombre de segments spatiaux contigus parcourus par unitĂ© de temps. Dâune part, en effet, deux dâentre nous ont montrĂ© quâen comparant
[p. 220]deux frĂ©quences auditives inĂ©gales (deux mĂ©tronomes Ă 100 et 104 ou Ă 96 et 100) on observe des effets de ralentissement apparent de la frĂ©quence la moins rapide au moment oĂč lâun des mĂ©tronomes dĂ©passe lâautre, de façon trĂšs comparable aux effets de ralentissement du dĂ©passĂ© ou dâaccĂ©lĂ©ration du dĂ©passant lorsquâun mobile en dĂ©passe un autre lors dâune comparaison de deux vitesses-mouvements. Nous reviendrons ailleurs sur un effet analogue observĂ© dans le domaine des frĂ©quences visuelles. Dâautre part, lâun dâentre nous a montrĂ© avec M. Backx que, Ă Ă©tudier chez lâenfant les intuitions temporelles prĂ©opĂ©ratoires liĂ©es Ă des frĂ©quences (succession dâimages de fleurs dans une visionneuse selon un dispositif imaginĂ© par P. Fraisse), on retrouve les deux stades dĂ©jĂ observĂ©s dans les relations entre la durĂ©e et la vitesse-mouvement : jusque vers 8 ans la durĂ©e sâallonge subjectivement avec lâaccroissement de la frĂ©quence, selon une relation « plus vite (plus frĂ©quent) = plus de temps », tandis quâaprĂšs 8-9 ans la relation inverse domine de plus en plus : « plus vite (frĂ©quence accrue) = moins de temps ».
Nous allons donc dans ce qui suit, tenter de dégager, sur le terrain des perceptions du temps, les relations entre les estimations de la durée et la vitesse-fréquence, en parallÚle avec ce que nous venons de voir (§ § 2 à 4) des relations entre ces évaluations et la vitesse-mouvement.
§ 5. FrĂ©quence simple et durĂ©eđ
I. Un stroboscope Ă deux lampes est prĂ©sentĂ© aux sujets, fournissant 3, 8, 14 ou 18 Ă©clairs par seconde. Il sâagit alors de comparer deux durĂ©es successives de 6 sec, avec interruption de 2,5 sec, ou de 4 sec, avec interruption de 2 sec. Deux mĂ©thodes ont Ă©tĂ© utilisĂ©es, lâune de comparaison simple entre les deux durĂ©es, en indiquant chaque fois si elles sont Ă©gales ou laquelle est la plus longue (6 sec), lâautre de comparaison rĂ©pĂ©tĂ©e : trois mĂȘmes couples de 4 sec sont prĂ©sentĂ©s successivement et le sujet ne fournit quâune impression finale rĂ©sumant ses trois comparaisons silencieuses avec facultĂ© dâaffirmer son estimation dâune prĂ©sentation Ă lâautre. Voici dâabord les rĂ©sultats obtenus par comparaisons simple (tabl. 9) sur 26 sujets adultes :
Tableau 9. Comparaisons entre durĂ©es successives de 6 sec relatives Ă des frĂ©quences dâĂ©clairs lumineux (en % des sujets).
(L = Surestimation de la fréquence la plus lente ; R = id. de la plus rapide)

On constate un effet net de surestimation de la durĂ©e des frĂ©quences les plus fortes lorsque les Ă©carts entre les frĂ©quences sont les plus grands (3-14 et 3-18), effet suffisant pour contrer lâaction de la succession. Pour les faibles contrastes, par contre (3-8 et 8-14), cet effet de frĂ©quence sâattĂ©nue et se trouve contrebalancĂ© par celui de lâordre de succession lorsque la faible frĂ©quence est prĂ©sentĂ©e en second lieu.
En comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es et avec des durĂ©es de 4 sec, lâeffet de frĂ©quence est au contraire assez gĂ©nĂ©ral pour lâemporter en tous les cas sur celui dâordre de succession (voir le tabl. 10, sur 25 Ă 27 sujets, mais 20 pour 8-14) :
Tableau 10. Comparaisons répétées entre durées de 4 sec relatives aux fréquences.

On voit quâici lâeffet est Ă peu prĂšs aussi fort pour les petites diffĂ©rences de frĂ©quences que pour les grandes, parmi les frĂ©quences utilisĂ©es.
II. Mais avant de chercher Ă interprĂ©ter cette action de la frĂ©quence sur la durĂ©e (en termes de vitesses relatives Ă lâobjet ou relatives aux activitĂ©s du sujet, ou encore en termes de nombre des changements perçus au sens de Fraisse), il reste Ă soulever, sans dâailleurs chercher Ă le rĂ©soudre dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, le problĂšme des limites infĂ©rieure et supĂ©rieure et par consĂ©quent du maximum. En augmentant les frĂ©quences on tend en effet vers la lumiĂšre continue et en les diminuant lâon tend vers une absence dâallumage, dâoĂč deux possibilitĂ©s : ou bien lâallongement de la durĂ©e avec les frĂ©quences va croĂźtre jusquâĂ la lumiĂšre continue, qui constituerait alors un effet maximum de frĂ©quence, ou bien au contraire les durĂ©es subjectives tendront vers lâĂ©quivalence pour les deux extrĂȘmes (lumiĂšre continue ou absence continue dâĂ©clairs) et le maximum se trouvera entre deux. Notre dispositif ne permettant pas de descendre en dessous de la frĂ©quence 3 et la frĂ©quence 18 Ă©tant proche de la limite de la discontinuitĂ© perceptible, nous nous sommes bornĂ©s aux quelques indications suivantes.
Nous avons dâabord fait comparer deux durĂ©es successives de 4 sec (avec 2 sec dâintervalle) et de 6 sec (avec 3 sec dâintervalle), lâune avec lumiĂšre continue et lâautre avec des frĂ©quences de 3, 5, 8 et 14 Ă©clairs. Sur 25 et 20 sujets les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© (tabl. 11) :
[p. 222]Tableau 11. Comparaison de deux durées successives de 4 et 6 sec avec lumiÚre continue (C) et discontinue (D), en % des sujets.

On voit quâil existe un lĂ©ger effet de surestimation des durĂ©es avec lumiĂšre discontinue, un peu plus marquĂ© avec 6 quâavec 4 sec, mais (a) fortement contrebalancĂ© par les effets de succession et (b) nul pour les petites frĂ©quences.
Nous avons alors essayĂ© de renforcer lâeffet observĂ© au moyen de la technique des comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es : le sujet compare trois fois de suite des durĂ©es de 4 sec (avec 2 sec dâintervalle) en ne donnant quâune estimation globale Ă la fin des trois sĂ©ries, ce qui permet un affinement Ă©ventuel des comparaisons dâune sĂ©rie Ă la suivante (tabl. 12) :
Tableau 12. Comparaisons répétées de trois couples de durées de 4 sec, avec lumiÚre continue ou discontinue (en % de 20 sujets).

On voit que lâeffet demeure nul pour la frĂ©quence 3 et nâaugmente pas pour la frĂ©quence 8. De façon gĂ©nĂ©rale, il semble donc que sâil existe un effet net de frĂ©quences lorsque lâon compare entre elles deux frĂ©quences (et avec, semble-t-il, surestimation maximale de la durĂ©e pour les frĂ©quences moyennes), par contre la comparaison dâun discontinu choisi parmi ces mĂȘmes frĂ©quences avec un continu ne donne pas de rĂ©sultats univoques, sans doute parce quâil intervient ici outre les facteurs dâestimation de la durĂ©e objective ou physique, des conditions relatives au travail accompli par le sujet et Ă son activitĂ© plus ou moins rapide. Plusieurs des sujets du tabl. 11 ont, en effet, notĂ©
[p. 223]que les faibles frĂ©quences (3) donnaient lâimpression dâĂ©clairs isolĂ©s, avec tendance Ă les compter et que les frĂ©quences moyennes (5, 8) se prĂ©sentaient comme des alternances rapides mais bien distinctes, tandis quâaux frĂ©quences de 14 dĂ©jĂ et surtout 18 on perçoit une sorte dâoscillation plus que de succession nette.
Il ne faut donc pas sâĂ©tonner si dâautres rĂ©sultats, que nous dĂ©crirons plus loin (tabl. 18 sĂ©q. 1), manifestent une surestimation du continu par opposition au discontinu : un petit rond A exposĂ© 4 sec, comparĂ© Ă un rond B sâallumant et sâĂ©teignant 6 fois pendant le mĂȘme temps, donne lieu Ă une surestimation de la durĂ©e de 63 % contre 37 dans lâordre AB et de 69 % contre 31 dans lâordre BA. Si le continu aboutit alors Ă une surestimation, câest sans doute que le rond stable est une frĂ©quence au mĂȘme titre que les ronds apparaissant successivement, tandis quâune lumiĂšre continue ne constitue quâune sorte de fond par opposition aux Ă©clairs successifs qui le transforment en espĂšces de figures. Dâautre part, nous verrons aussi (tabl. 16) que la comparaison de deux bruits diffĂ©rents de mĂȘme nature quasi-continue (ronflements de moteurs Ă la mĂȘme vitesse) donne lieu Ă une surestimation de durĂ©e pour le bruit le plus intense. Câest assez dire que dans les comparaisons des durĂ©es de processus continus ou discontinus un grand nombre de facteurs peuvent intervenir, et tenant sans doute autant aux activitĂ©s du sujet quâaux propriĂ©tĂ©s des objets.
III. Les rĂ©sultats dĂ©crits sous I montrent que la durĂ©e subjective peut augmenter avec la frĂ©quence, ce qui constitue lâĂ©quivalent, en termes de vitesse-frĂ©quence, de la relation « plus vite = plus de temps » observĂ©e sur le terrain de la vitesse-mouvement. Seulement nous avions constatĂ© (§ 2) que dans ce dernier domaine, une telle relation ne se rencontrait que dans les comparaisons successives entre mobiles uniques, tandis quâen comparant deux mouvements synchrones on observe au contraire la relation « plus vite = moins de temps ». On peut donc se demander sâil en sera de mĂȘme pour les frĂ©quences. Mais, comme il est trĂšs difficile de faire percevoir synchroniquement deux frĂ©quences distinctes pour Ă©valuer leurs durĂ©es apparentes respectives, nous essayerons de dĂ©celer le rapport « plus vite = moins de temps » dans une situation oĂč il sera Ă©videmment moins net mais qui reste Ă certains Ă©gards voisins dâun synchronisme : celle oĂč la frĂ©quence se modifie plus ou moins rapidement. En comparant donc (successivement) une accĂ©lĂ©ration rapide de frĂ©quence Ă une accĂ©lĂ©ration lente, nous espĂ©rons trouver quelque effet temporel se rapprochant dâune relation inverse entre le temps et la vitesse, celle-ci consistant alors non pas en une vitesse-frĂ©quence simple mais en une vitesse du changement de frĂ©quence.
Nous avons donc prĂ©sentĂ© aux sujets deux durĂ©es Ă©gales de 6 sec (avec interruption de 3 sec) quâil sâagissait de comparer. Durant lâune
[p. 224](A) les frĂ©quences du stroboscope passait de 8 Ă©clairs par seconde Ă 14 tandis que pendant lâautre durĂ©e (B) lâaccĂ©lĂ©ration Ă©tait de 4 Ă 18 (les moyennes Ă©tant donc de 11 dans les deux cas). AprĂšs variation de lâordre AB en BA nous avons procĂ©dĂ© Ă la mĂȘme expĂ©rience mais avec ralentissement et non plus accĂ©lĂ©ration : (A) 14 Ă 8 et (B) 18 Ă 4. Cette premiĂšre expĂ©rience nâayant rien donnĂ©, sinon un effet systĂ©matique de succession (durĂ©e B ou durĂ©e A surestimĂ©es de 85 et 92 % en accĂ©lĂ©ration et de 69 et 85 % en ralentissement, en tant que prĂ©sentĂ©es en second lieu dans les ordres AB et BA), nous avons alors utilisĂ© la mĂ©thode des comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es : trois fois 4 et 4 sec, avec une interruption de 2 sec et jugement final portĂ© sur lâensemble. En ce cas on trouve un lĂ©ger effet de surestimation de la durĂ©e A (8-> 14), câest-Ă -dire de la moins forte des deux accĂ©lĂ©rations, tandis quâil ne sâest pas rĂ©vĂ©lĂ© dâeffet de ralentissement (tabl. 13) :
Tableau 13. Comparaison des durĂ©es de deux accĂ©lĂ©rations des frĂ©quences, lâune faible (A â 8 Ă 14) et lâautre forte (B = 4 Ă 18), en % de 18 sujets.

Le fait que la forte accĂ©lĂ©ration B donne lieu Ă une sous-estimation de la durĂ©e Ă©quivaut ainsi Ă la relation « plus vite = moins de temps » L Mais cet effet Ă©tant faible et ne se retrouvant pas en accĂ©lĂ©ration nĂ©gative ou ralentissement, nous avons essayĂ© de le contrĂŽler en comparant sur quelques sujets une accĂ©lĂ©ration de 4 Ă 10 Ă une frĂ©quence uniforme de 7 et une accĂ©lĂ©ration plus forte de 4 Ă 16 Ă une frĂ©quence uniforme de 10 (en comparaison simple avec durĂ©e de 6 sec et interruption de 3). La durĂ©e de frĂ©quence uniforme de 10 sâest alors trouvĂ©e surestimĂ©e par rapport Ă lâaccĂ©lĂ©ration de 4 Ă 16, tandis que lâautre comparaison
1 A propos de ces situations III dans lesquelles la durĂ©e apparente est inversement correspondante Ă la vitesse-frĂ©quence, du fait que, croyons-nous, la vitesse est alors remarquĂ©e Ă cause des accĂ©lĂ©rations, il convient de rappeler les rĂ©sultats de la belle Ă©tude de P. Fraisse et G. OlĂ©ron, La perception de la vitesse dâun son dâintensitĂ© croissante. AnnĂ©e psychol., t. 50 (1950), pp. 327-343, qui avait dĂ©jĂ dĂ©montrĂ©, mais en faisant varier lâintensitĂ© de sons, que « plus la vitesse de variation de lâIntensitĂ© est grande, plus la durĂ©e est sous-estimĂ©e » (p. 335). La technique de Fraisse et OlĂ©ron ne consiste pas, comme la nĂŽtre, Ă comparer deux durĂ©es dâaccĂ©lĂ©ration, mais Ă reproduire les durĂ©es qui Ă©talent de 40, 70 et 145 es. Ces durĂ©es Ă©tant plus proches que les nĂŽtres de celles de la perception pure, et le phĂ©nomĂšne ne portant pas sur une accĂ©lĂ©ration de frĂ©quences mais sur une « vitesse de variation intensive » (p. 343), il est prĂ©cieux de constater la convergence des rĂ©sultats.
[p. 225]nâa donnĂ© quâun effet de succession faute de contraste suffisant (tabl. 14) :
Tableau 14. Comparaison des durĂ©es dâune frĂ©quence accĂ©lĂ©rĂ©e avec une frĂ©quence uniforme (durĂ©es :A = 7 ;B = 4 Ă 10 ; C = 10 ; D = 4 Ă 16).

On constate Ă nouveau que le ralentissement ne produit quâun effet de succession. Quant Ă la faible surestimation de C par rapport Ă D, (56 contre 44 lorsquâil y a conflit avec lâeffet de succession et 89 contre 0 lorsquâil y a cumul), elle sâoriente Ă nouveau dans le sens de la relation « moins vite = plus de temps ».
§ 6. DurĂ©es de mouvements effectuĂ©s par un seul mobile ou par une suite de mobilesđ
Les frĂ©quences examinĂ©es jusquâici sont celles dâĂ©vĂ©nements se succĂ©dant en un mĂȘme point de lâespace. Mais le problĂšme de la frĂ©quence se retrouve sous une forme analogue lorsquâun mĂȘme mouvement (mĂȘme espace parcouru, mĂȘme vitesse et mĂȘme durĂ©e objective) est effectuĂ© par un seul mobile ou par une suite ininterrompue dâobjets tous semblables Ă ce mobile. Câest le cas de notre dispositif mĂ©canique dans lequel le fil en mouvement peut ĂȘtre parcouru dâun seul mouchet ou dâune sĂ©rie de mouchets sĂ©parĂ©s par des intervalles Ă©gaux de 10 cm. Nous nous sommes donc demandĂ© si la durĂ©e apparente restait la mĂȘme dans les deux cas. LâinconvĂ©nient est alors que mĂȘme en comparaisons successives, il faut utiliser deux pistes parallĂšles et deux fils distincts, ce qui exige deux moteurs avec toutes les imperfections techniques que cela comporte. Mais, dâune part, les rĂ©sultats sont si nets quâil vaut la peine de les transcrire. Dâautre part, les bruits des moteurs Ă©tant trĂšs diffĂ©rents, ils nous ont servi Ă une Ă©valuation de la durĂ©e par le son, qui nous fournira un renseignement utile.
Pour ce qui est du problĂšme principal, nous avons commencĂ© par un sondage sans neutraliser le son, qui nâa donnĂ© aucun rĂ©sultat cohĂ©rent. Par contre, en bouchant les oreilles des sujets nous avons obtenu ce qui suit (tabl. 15) sur 20 adultes :
[p. 226]Tableau 15. Durées apparentes sur un trajet à un seul mobile (A) et sur un trajet (B) à n mobiles successifs (4 sec sur chaque piste, vitesses et espaces égaux).

On voit ainsi que quand le sujet suit des yeux librement les mobiles il nây a aucune diffĂ©rence entre les situations Ă 1 et Ă n mobiles. En cas de centration obligĂ©e, au contraire, le dĂ©filĂ© des n mobiles donne lieu Ă un allongement systĂ©matique de la durĂ©e apparente, ce qui fournit un nouvel exemple de relation directe entre cette durĂ©e et la frĂ©quence, quâil sâagira de comparer (voir Partie II) avec ceux du § 5 sous I et ceux que nous dĂ©crirons encore dans la suite (voir tabl. 17-18). Quant Ă cette diffĂ©rence entre les effets en situations de vision libre ou de centration obligĂ©e, elle va de soi puisque, dans la premiĂšre situation le sujet ne suit des yeux quâun seul mobile Ă la fois sans avoir Ă tenir compte des autres, tandis que, dans la seconde, les mobiles traversent un Ă un sa fovĂ©a et constituent alors rĂ©ellement (et alors seulement) une frĂ©quence grĂące Ă ce caractĂšre de multiplicitĂ© successive.
Nous avons, dâautre part, tirĂ© parti de lâimperfection de nos moteurs en les utilisant aux fins dâune comparaison des durĂ©es apparentes en situations de sons quasi-continus. Ces moteurs tournent, en effet, Ă la mĂȘme vitesse, mais lâun produit un bruit plus intense, sourd et diffus tandis que lâautre produit un bruit plus faible, Ă©levĂ© et grĂȘle. En nous bornant Ă lâaudition de ces bruits et sans aucune perception visuelle de mobiles, nous avons alors trouvĂ© (tabl. 16) sur 49 sujets :
Tableau 16. Durées apparentes de deux bruits quasi-continus, intense (A) et faible (B).

Ces résultats, quoique correspondant à des faits déjà connus1, étaient à rappeler dans une étude sur les relations entre la perception
1 Voir G. Oleron, Lâinfluence de lâintensitĂ© dâun son sur lâestimation de sa durĂ©e apparente, AnnĂ©e psychol., t. 62 (1952), pp. 383-392.
[p. 227]des durĂ©es et la vitesse, car en cette situation il nâintervient ni une vitesse v Ă lâĂ©tat pur ni un espace parcouru e ni une frĂ©quence proprement dite n, mais une impression de travail accompli (ef ou nf), plus grand pour le bruit intense que pour le son faible. En ce cas la vitesse nâest sans doute pas absente, mais elle est combinĂ©e avec la force sous les espĂšces dâune « puissance » fv, de telle sorte que, Ă vitesses Ă©gales, les deux ronflements de moteurs ou les deux sons donnent nĂ©anmoins une impression dâinĂ©galitĂ© de puissance. Si cette interprĂ©tation est exacte, les rĂ©ponses majoritaires A > B seraient dues Ă une accentuation du travail nf dans la relation t = nf : fv, tandis que les rĂ©ponses minoritaires A < B rĂ©sulteraient dâune accentuation de lâimpression dynamique fv.
§ 7. FrĂ©quences de changements et durĂ©eđ
Le § 6 nous a fourni quelques rĂ©sultats sur les relations entre les frĂ©quences simples et les durĂ©es. Pour dĂ©cider entre lâhypothĂšse selon laquelle les frĂ©quences ne constituent quâun cas particulier des vitesses (dâoĂč lâassimilation possible de ces rĂ©sultats avec ceux de la Partie 1) et lâhypothĂšse de P. Fraisse selon laquelle la durĂ©e serait Ă©valuĂ©e en fonction du nombre des changements perçus par les sujets (dâoĂč alors lâassimilation des frĂ©quences Ă de simples changements), nous avons entrepris un certain nombre de sondages destinĂ©s Ă contrĂŽler le rĂŽle Ă©ventuel et, en ce cas la signification, de changements qualitatifs en chaĂźnes, de maniĂšre Ă les comparer Ă des suites en frĂ©quences simples.
1. Une expĂ©rience prĂ©liminaire a Ă©tĂ© faite sur 19 et 17 sujets au moyen du dispositif Ă moteurs, entraĂźnant des fils le long de deux pistes. Lâun des fils a Ă©tĂ© pourvu de 16 mouchets tous rouges (1 par 10 cm) lâautre dâun mĂȘme nombre de mouchets mais de diffĂ©rentes couleurs : jaunes, verts, gris, rouges, avec pĂ©riodicitĂ©s rĂ©guliĂšres. Les deux fils sont mis en mouvement en ordre successif, 4 sec chacun, 8 mouchets Ă©tant visibles simultanĂ©ment. Lâexamen a Ă©tĂ© fait soit en vision libre, soit avec centration au milieu de la piste et en alternant lâordre des deux prĂ©sentations. La plupart des sujets ont eu les oreilles bouchĂ©es pour neutraliser le bruit des moteurs (tabl. 17).
Tableau 17. Durées de deux suites, homogÚne (4) et hétérogÚne (B).

Aucun effet nâa donc Ă©tĂ© observĂ©, sauf deux lĂ©gĂšres surestimations des durĂ©es A et B en tant que prĂ©sentĂ©es en second lieu. Quant Ă la constance des sujets, 7 sur 19 en vision libre et 7 sur 17 en centration obligĂ©e donnent la mĂȘme estimation indĂ©pendamment de lâordre et 1 seul sur 17 maintient son jugement en vision libre et en centration obligĂ©e.
II. Nous avons alors construit un film comportant entre autres des comparaisons entre frĂ©quences simples et frĂ©quences avec changements de figures. Mais nous y avons joint quelques sĂ©quences portant sur la comparaison du continu et du discontinu, puisque les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes sur cette question (§ 5) nâutilisaient que la technique du stroboscope et quâun contrĂŽle est toujours utile. Voici les dix sĂ©quences de ce film, chacune comportant deux parties successives dont il sâagissait de comparer les durĂ©es :
(1) A = un petit rond apparaĂźt pendant 4 sec de façon continue. B = un rond apparaĂźt et disparaĂźt six fois de suite au mĂȘme endroit pendant 4 sec Ă©galement.
(2) A = un rond apparaßt de façon continue pendant 3 sec. B = sept ronds apparaissent simultanément pendant 3 sec, groupés irréguliÚrement au centre du champ (hexagone irrégulier avec un point au milieu).
(3) A = un petit Ă©lĂ©ment rond apparaĂźt six fois de suite (4 sec). B = six petits Ă©lĂ©ments apparaissent successivement au mĂȘme point que le prĂ©cĂ©dent : un carrĂ©, un cercle, une Ă©toile, une ellipse, au losange et un triangle.
(4) A = Six petits ronds groupés en un pentagone irrégulier avec un élément vers le milieu. B = les six petits éléments décrits en (3) mais groupés aussi en un pentagone irrégulier. Ces deux figures sont présentées 3 sec de façon continue.
(5) A = un petit rond apparaĂźt de façon continue (4 sec). B = les six mĂȘmes Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes apparaissent successivement au mĂȘme point (4 sec).
(6) A = un petit rond apparaßt de façon continue (3 sec). B = les six éléments différents apparaissent simultanément et de façon continue, groupés irréguliÚrement.
(7) A = apparitions successives de six petits éléments différents (4 sec). B = apparition simultanée de six autres éléments différents groupés irréguliÚrement.
(8) A = un petit rond apparaĂźt immobile pendant 1,5 sec. B = le mĂȘme rond se dĂ©place de gauche Ă droite du champ durant 1,5 sec (intervalle 0,5 sec).
[p. 229](9) A = comme en (8) mais 2 sec. B = le mĂȘme rond apparaĂźt successivement en positions dĂ©calĂ©es et immobiles, faisant le mĂȘme trajet quâen (8).
(10) AÂ =Â translation continue dâun petit rond (2 sec). BÂ =Â positions successives discontinues du mĂȘme mobile, comme en 9 B.
Les ronds et petits Ă©lĂ©ments ont 3/3 cm environ. Les six Ă©lĂ©ments sont groupĂ©s sur 60/60 cm environ. Quant aux consignes, si lâon ne demande quâune comparaison temporelle, les sujets en arrivent Ă ne pas distinguer les diffĂ©rences entre figures (p. ex. en 3 et en 7). Si au contraire on nâinsiste que sur la variĂ©tĂ© des Ă©vĂ©nements, les comparaisons de durĂ©es deviennent difficiles. Nous avons donc demandĂ© Ă la fois de bien regarder et dâĂȘtre Ă mĂȘme de comparer les durĂ©es. Voici les rĂ©sultats (tabl. 18) sur 24 (ordre AB) et 20 (BA) sujets :
Tableau 18. Comparaison des durées de présentations continues et discontinues, homogÚnes et hétérogÚnes (en % des sujets).

Il va de soi quâun tel tableau est dĂ©pourvu de toute « signification » au point de vue statistique si on le considĂšre Ă titre dâensemble total. Mais autre chose est de rĂ©pondre au hasard dans le sens de « nâimporte comment » (ce qui nâest pas le cas des mĂȘmes sujets dans les situations non Ă©quivoques) et autre chose est dâosciller entre des indices trop nombreux et dâeffets contradictoires. Ces rĂ©sultats sont donc aussi instructifs sous leurs aspects nĂ©gatifs que positifs. A commencer par ces derniers, on note :
1) La sĂ©q. 1 fournit une surestimation assez nette de la durĂ©e dâun Ă©vĂ©nement continu, en contradiction, comme nous y avons dĂ©jĂ insistĂ© (§ 5 sous II) avec le couple lumiĂšre continue et Ă©clairs discontinus.
2) Dans les sĂ©q. 2 et 6 qui sont semblables Ă part le caractĂšre homogĂšne ou hĂ©tĂ©rogĂšne de lâensemble B, on observe une opposition instructive : en (2) oĂč un Ă©lĂ©ment isolĂ© (2 A) est comparĂ© Ă sept Ă©lĂ©ments identiques prĂ©sentĂ©s Ă©galement de façon continue (2 B), la durĂ©e dâapparition de lâĂ©lĂ©ment unique lâemporte lĂ©gĂšrement (74 contre 26 et 50 contre 41), tandis quâen (6) oĂč le mĂȘme Ă©lĂ©ment isolĂ© (6A = 2A) est comparĂ© Ă six Ă©lĂ©ments simultanĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes (6 B), cette derniĂšre
[p. 230]prĂ©sentation lâemporte rĂ©solument (73 contre 27 et 64 contre 36). Or, dans la sĂ©q. 4 qui revient Ă comparer la partie B de (2) Ă la partie B de (6), on nâobserve aucun effet ! On aboutit donc, au point de vue des durĂ©e, Ă la contradiction :
2AÂ >Â 2BÂ ; 6BÂ >Â 6A (=2A) mais 6BÂ =Â 2B au lieu de 6BÂ >Â 2AÂ >Â 2BÂ !
3) La séq. 9 fournit un léger effet de surestimation de la durée du mouvement discontinu par rapport à celle du point immobile et la séq. 10 un effet plus léger encore de la premiÚre de ces deux durées par rapport à celle du mouvement continu.
4) La sĂ©q. 8 dĂ©note une surestimation de la durĂ©e de mouvement continu Ă lâeffet de succession dans lâordre BA mais une quasi Ă©galitĂ© dans lâordre AB.
5) La sĂ©q. (3) ne donne pas plus dâeffet que la sĂ©q. 4 dĂ©jĂ discutĂ©e bien que dans les deux cas un ensemble dâĂ©lĂ©ments homogĂšnes soit comparĂ© Ă un ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne, soit en successif soit en simultanĂ©.
6) La sĂ©q. 7 qui compare les mĂȘmes Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes en successifs ou en simultanĂ© donne deux rĂ©sultats contradictoires dans les ordres AB et BA, et tous deux contraires Ă lâeffet de succession ce qui indique leur force relative : il ne peut sâagir alors que de variations dans le travail fourni par le sujet ou dans la rapiditĂ© de son activitĂ©. 7) Enfin la sĂ©q. 5 donne aussi des rĂ©sultats contradictoires, mais cette fois conformes Ă lâeffet de succession, ce qui indique sans doute une trop grande complexitĂ© dans les facteurs en jeu (un seul Ă©lĂ©ment Ă prĂ©sentation continue contre une pluralitĂ© Ă la fois hĂ©tĂ©rogĂšne et successive).
En bref, le seul cas oĂč un ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne lâemporte clairement du point de vue de la durĂ©e est celui de la sĂ©q. 6, mais il sâagit alors dâune prĂ©sentation simultanĂ©e. Les autres effets nets obtenus sont ceux des comparaisons entre frĂ©quences simples et processus continus (sĂ©q. 1 et, en affaibli, 9 et 10) ou entre pluralitĂ©s statiques et un point isolĂ© (2). Dans les cas dâĂ©vĂ©nements hĂ©tĂ©rogĂšnes successifs (frĂ©quences de changements), soit (3), (5) et (7), on nâobserve par contre que des effets nuis ou contradictoires, ce qui ne parle donc pas en faveur dâune action des changements comme tels par opposition aux frĂ©quences simples ou vitesses-frĂ©quence. La conclusion Ă tirer de ces rĂ©sultats est alors sans doute que, dans la mesure oĂč les durĂ©es apparentes dĂ©pendent de lâobjet, le nombre des changements agit en tant que vitesse-frĂ©quence ; mais que, dans la mesure oĂč ces durĂ©es dĂ©pendent du sujet (temps vĂ©cu), ce nâest pas tant le nombre des changements perçus qui importe (voir 3, 5 et 7) que lâensemble du comportement, câest-Ă -dire (a) le travail accompli ef et (b) lâactivitĂ© plus ou moins rapide fâv qui accomplit ce travail ; autrement dit au total le rapport ef : fâv.
[p. 231]Il est malheureusement fort difficile de dissocier le travail en tant que rĂ©sultat et lâactivitĂ© en tant que source de ce rĂ©sultat. Nous y reviendrons sous peu dans les conclusions de cet article. Mais faute de pouvoir dissocier ces facteurs de façon satisfaisante, nous pouvons au moins espĂ©rer dĂ©montrer quâune mĂȘme sĂ©quence ne donne pas lieu Ă une Ă©valuation constante de la durĂ©e apparente fondĂ©e sur les seuls Ă©vĂ©nements perçus par le sujet, alors que cette durĂ©e varie en fonction des actions mĂȘmes du sujet : il restera alors Ă tenter dâanalyser a posteriori les composantes des rĂ©sultats obtenus, Ă dĂ©faut dâune variation des facteurs introduite dans le plan mĂȘme de lâexpĂ©rience.
III. Nous avons donc repris les sĂ©quences 1 Ă 7 du tabl. 18 mais avons demandĂ© aux sujets de se livrer Ă une exploration active de maniĂšre Ă pouvoir reproduire la forme et la quantitĂ© des Ă©lĂ©ments et leur configuration ou ordre de succession, en dessinant le tout aprĂšs chaque sĂ©quence. On annonce en outre quâil sâagit dâĂ©valuer la durĂ©e et cette question est posĂ©e entre la perception et le dessin, mais elle nâest prĂ©sentĂ©e que comme une question annexe. Voici alors les rĂ©sultats quantitatifs (tabl. 19) sur 12 sujets :
Tableau 19. Séquences 1-7 du tableau 18 avec exploration active.1

On constate un certain nombre de changements par rapport au tabl. 18Â :
1) La sĂ©q. 1 donne une surestimation de la durĂ©e B (dans lâordre de succession dĂ©favorable BA), alors quâil y avait surestimation du rond A au tabl. 18 : câest Ă©videmment quâĂ analyser six ronds successifs il y a plus de travail que pour un seul rond prĂ©sentĂ© de façon continue, tandis que le nombre des changements perçus ne fournissait pas Ă lui seul ce rĂ©sultat.
2) MĂȘme rĂ©sultat pour la sĂ©quence 2 dans lâordre BA, tandis que lâordre AB ne donne aucune diffĂ©rence.
3) La séq. 3 donne une légÚre surestimation de la suite homogÚne de ronds (A) par rapport à la suite hétérogÚne des figures (B) : ce pourrait
1 La sĂ©q. 1 dans lâordre AB a donnĂ© des rĂ©sultats inutilisables, le film sâĂ©tant abimĂ© en cours dâexpĂ©rience.
[p. 232]ĂȘtre ou bien parce quâune activitĂ© plus rapide (fâv) est requise lorsquâil sâagit de distinguer dans le mĂȘme temps six figures diffĂ©rentes, ou bien parce que, comme lâont signalĂ© plusieurs sujets, le temps de B paraĂźt trop court pour une exploration suffisante, ce qui consiste Ă se rĂ©fĂ©rer aussi Ă la vitesse de lâactivitĂ©.
4) Les sĂ©q. 4 et 5 ne donnent aucun rĂ©sultat clair, peut-ĂȘtre Ă cause de facteurs supplĂ©mentaires et perturbateurs : les sujets signalent, par exemple, que dans lâordre AB intervient une sorte dâattente ou dâimpatience de percevoir B pour le comparer Ă A, ce qui augmente la durĂ©e de A, et, dans lâordre BA un effort pour retenir le souvenir de B pendant la perception de A, ce qui renforce la durĂ©e B.
5) La sĂ©q. 7 donne une surestimation assez nette de la durĂ©e B, sans doute parce quâune exploration des formes est plus difficile en un agrĂ©gat irrĂ©gulier quâen une sĂ©rie linĂ©aire.
6) Quant Ă la sĂ©q. 6 que nous avons gardĂ©e pour la fin, elle fournit en moyenne une lĂ©gĂšre surestimation de lâĂ©lĂ©ment isolĂ©, ce qui est peu comprĂ©hensible parce quâinversant sans raison apparente les donnĂ©es du tabl. 18. Nous avons donc repris cinq sujets exercĂ©s pour analyser le dĂ©tail de leurs rĂ©actions successives (6 Ă 10 essais chacun), tant dans lâordre BA que dans lâordre AB ce qui donne dix groupes de rĂ©actions en tout. Sur ces dix, quatre tĂ©moignent de variations continuelles. Quant aux autres, ils prĂ©sentent deux sortes de rĂ©gularitĂ©s dont la dualitĂ© ou la contradiction apparente elle-mĂȘme nous paraĂźt instructive :
a) Selon les unes il y a surestimation de la durĂ©e B (agrĂ©gat irrĂ©gulier dâĂ©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes) pendant lâeffort dâexploration ou dâapprentissage, puis renversement (A = B ou A > B) quand la reproduction devient aisĂ©e.
b) Selon les autres, il y a surestimation de A pendant lâapprentissage portant sur B, puis renversement (A -B ou AÂ <Â B).
Ou bien alors il faut renoncer Ă toute analyse des facteurs du temps subjectif, ou bien ces contradictions signifient quelque chose en tant que telles. Or, elles prĂ©sentent un caractĂšre commun : câest le renversement de lâĂ©valuation pendant et aprĂšs lâexploration active, ce qui tĂ©moigne dâau moins deux facteurs x et y. Mais elles prĂ©sentent, dâautre part, une incompatibilitĂ© apparente, puisque, dans un cas, on a +x et -y et dans lâautre -x et +y. Seulement, il suffit dâadmettre que ces deux facteurs sont toujours prĂ©sents, sous la forme dâun rapport t = x : y et que, suivant les cas, le facteur y soit remarquĂ© ou nĂ©gligĂ©, pour que la contradiction cesse dâĂȘtre rĂ©elle, câest-Ă -dire ne tienne quâĂ la prise de conscience du sujet et non pas au processus effectif. Or, câest justement ce qui se produit dans le cas de la durĂ©e physique, oĂč lâon a t = e : v et oĂč, suivant les cas, v est remarquĂ©
[p. 233]ou nĂ©gligĂ©, ce qui entraĂźne la contradiction apparente « plus vite = plus de temps » ou « plus vite = moins de temps ». Câest pourquoi nous pouvons supposer par analogie que x = le travail accompli ef, et que y = lâactivitĂ© plus ou moins rapide fâv. Dans le cas (a) le sujet serait ainsi centrĂ© sur le travail Ă accomplir ef pour lâexploration de lâagrĂ©gat B, dâoĂč la surestimation de la durĂ©e B, surestimation diminuant et se renversant quand cette exploration devient aisĂ©e. Dans le cas (b) le sujet serait au contraire centrĂ© sur sa propre activitĂ© pendant la mĂȘme exploration, dâoĂč la sous-estimation de B (puisque fâv est alors > ef du point de vue de la prise de conscience), avec renversement lorsque cette activitĂ© diminue. Sans doute cette dissociation entre un travail accompli ou Ă accomplir ef et une activitĂ© plus ou moins rapide fâv, utilisĂ©e pour lâaccomplir, peut-elle paraĂźtre artificielle : mais le fait objectif des contradictions entre les rĂ©actions des sujets pour cette mĂȘme sĂ©q. 6 montre assez (1) quâil y a deux facteurs en jeu et (2) que la prise de conscience des sujets oscille entre ces deux facteurs. Notre interprĂ©tation ne cherche donc quâĂ introduire de la cohĂ©rence dans un processus effectif qui en comporte Ă©videmment, tout en faisant la part de lâincohĂ©rence dans les prises de conscience auxquelles il peut donner lieu.
III. InterprĂ©tations gĂ©nĂ©rales et conclusionđ
§ 8. Introductionđ
Commençons par nous demander ce que perçoivent les sujets dans lâobjet, au cours des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes, quâil sâagisse de propriĂ©tĂ©s spatiales, de vitesses ou de sĂ©quences temporelles.
En ce qui concerne lâespace, la perception fournit, sans Ă©quivoques possibles, des propriĂ©tĂ©s de lâobjet (longueurs, surfaces, positions, changement de position ou « dĂ©placements », etc.) ou des relations entre le corps propre et les objets (points de fixation du regard, etc.).
Pour ce qui est des vitesses, la situation est dĂ©jĂ moins claire, car il faut distinguer (1) les vitesses perçues dans le milieu spatial extĂ©rieur et (2) les vitesses de lâaction propre y compris des actions intĂ©riorisĂ©es. (1) Les vitesses des mobiles extĂ©rieurs se rĂ©partissent elles- mĂȘmes en (a) vitesses-mouvements et (b) vitesses-frĂ©quences. Les premiĂšres (a) sâĂ©valuent en termes ordinaux (dĂ©passement, etc., dâun mobile par rapport Ă un autre) et hyperordinaux (grandeur, Ă©valuĂ©e en plus et en moins, des intervalles entre les mobiles). Les secondes (b) sâestiment en termes hyperordinaux (plus ou moins dâĂ©vĂ©nements en un intervalle donnĂ©). (2) Mais Ă cĂŽtĂ© de ces vitesses perçues dans lâespace extĂ©rieur, il y a les vitesses propres et notamment celles des actions intĂ©riorisĂ©es : dans certaines des sĂ©quences des tabl. 18 et 19, par
[p. 234]exemple, le sujet peut chercher Ă explorer, Ă Ă©valuer et mĂȘme Ă compter une suite de petits ronds ou de petites figures, et il sait quâil les explore, etc., plus ou moins rapidement, puisquâil peut Ă©prouver lâimpression que les 3 ou 4 sec de prĂ©sentation sont suffisantes ou insuffisantes pour accomplir sa tĂąche. Or, dâune part, il semble bien que le sujet tienne compte en certains cas de ces vitesses intĂ©rieures dans lâĂ©valuation des durĂ©es (notamment quand il se sent dĂ©passĂ© et trouve ainsi le temps trop court) et que, en dâautres cas, il nâen tienne pas compte comme si cette vitesse intĂ©rieure Ă©tait nĂ©gligĂ©e au profit des dĂ©roulements externes. Dâautre part, nous sommes trĂšs mal renseignĂ©s sur la perception de ces vitesses internes et trĂšs mal Ă©galement sur le rĂŽle quâelles peuvent jouer, au su ou Ă lâinsu du sujet, dans lâestimation des durĂ©es.
Quant Ă la perception de ces durĂ©es elles-mĂȘmes, il faut distinguer trois cas, correspondant aux variĂ©tĂ©s 1a, 1b et 2 de la perception des vitesses.
Rappelons tout dâabord que les perceptions temporelles ont un sens univoque en ce qui concerne lâordre de succession : avant, aprĂšs ou simultanĂ©. Ce nâest pas Ă dire que ces perceptions soient exemptes dâillusions, puisque le tabl. 1 (au § 1) en fournit des exemples. Mais Ă sâen tenir aux successions ou simultanĂ©itĂ©s apparentes, tout le monde sâentend sur la possibilitĂ© de percevoir quâune lumiĂšre A est apparue avant B, aprĂšs ou en mĂȘme temps, en ce sens que chacun sâaccorde Ă reconnaĂźtre quâil peut y avoir là « perception » dâun ordre temporel et dâun ordre inscrit dans les donnĂ©es physiques (indĂ©pendamment, rĂ©pĂ©tons-le, des « erreurs systĂ©matiques » possibles).
Mais si la durĂ©e est lâintervalle entre deux Ă©vĂ©nements successifs, que signifie la perception dâune durĂ©e physique ? A percevoir un solide immobile, ou mĂȘme une collection de solides immobiles, on ne perçoit aucune durĂ©e extĂ©rieure, mais exclusivement le temps intĂ©rieur utilisĂ© pour regarder, explorer, etc. La perception de durĂ©es extĂ©rieures ne dĂ©bute donc quâavec lâintervention de vitesses-mouvements ou de vitesses-frĂ©quences1. Ce sera, par exemple, la durĂ©e Ă©coulĂ©e entre lâĂ©mission de sons rĂ©pĂ©tĂ©s, et câest lĂ une vitesse-frĂ©quence. Ou bien ce sera la durĂ©e Ă©coulĂ©e entre le dĂ©but dâun mouvement et sa fin, et il intervient lĂ une vitesse-mouvement (sans quoi il nây aura en jeu quâun « dĂ©placement » en un sens gĂ©omĂ©trique, câest-Ă -dire extemporanĂ©). Mais que percevons-nous alors, quand il y a perception dâune durĂ©e liĂ©e (la) Ă la vitesse-mouvement ou (1b) Ă la vitesse-frĂ©quence ?
(la) A percevoir la durĂ©e dâun mouvement, nous ne percevons en fait que : (a) lâexpace parcouru, (p) la vitesse du mouvement ou (y) le temps vĂ©cu par nous pendant que se dĂ©roule le mouvement extĂ©rieur. On ne perçoit donc pas une durĂ©e extĂ©rieure comme on perçoit une
1 Ou, Ă la limite, de puissances vf comme au tabl. 16.
[p. 235]longueur ou une couleur, en tant que propriĂ©tĂ©s isolables. Alors, de trois choses lâune : ou il nây a pas de perception des durĂ©es extĂ©rieures et en croyant les percevoir on nâapprĂ©hende que du temps vĂ©cu intĂ©rieurement, ou la durĂ©e extĂ©rieure est perçue en comparaison avec cette durĂ©e vĂ©cue, ou la durĂ©e extĂ©rieure nâest quâune relation entre lâespace parcouru et la vitesse.
La premiĂšre de ces trois hypothĂšses est peu acceptable sous sa forme absolue, car nous distinguons plus ou moins la durĂ©e dâun mouvement extĂ©rieur et celle des Ă©vĂ©nements internes ayant pu accompagner sa perception. Les rĂ©sultats si clairs du tabl. 5 ne sont pas lâexpression dâun temps intĂ©rieur, mais bien dâune durĂ©e attribuĂ©e aux mouvements eux-mĂȘmes.
La seconde hypothĂšse pourrait signifier que la durĂ©e dâun mouvement isolĂ© sâĂ©value de la mĂȘme maniĂšre que la vitesse de ce mouvement, qui est en fait relative Ă celle des dĂ©placements du regard, etc. (Rech. XXXVI). Seulement, dans le cas des vitesses, cette relativitĂ© exprime sans plus le fait que le mouvement extĂ©rieur est perçu en dĂ©passement ou en non-dĂ©passement par rapport Ă celui du regard, ce dernier mouvement Ă©tant par ailleurs perçu par voie proprioceptive. Dans le cas des durĂ©es, on ne saurait recourir Ă une mĂȘme comparaison de simples mouvements, sinon lâon nâobtiendrait que des vitesses : on devra donc y ajouter autre chose ; mais quoi ? Si lâon fait appel Ă un Ă©lĂ©ment de durĂ©e extĂ©rieure, on ne pourra la construire quâavec des espaces parcourus et des vitesses, et cela nous conduit Ă la troisiĂšme hypothĂšse. Dans la mesure, dâautre part, oĂč lâon fait appel Ă des Ă©lĂ©ments de durĂ©e intĂ©rieure, ou bien cela nous ramĂšne Ă la premiĂšre hypothĂšse, et nous verrons Ă lâinstant combien le problĂšme de la perception du temps vĂ©cu retrouve les mĂȘmes difficultĂ©s que celle du temps physique. Si lâon invoque enfin des interactions entre les activitĂ©s du sujet et les processus extĂ©rieurs, les seules donnĂ©es directement perceptibles seront Ă nouveau des espaces parcourus ou des travaux accomplis, des attentes en tant que ralentissements, des actes plus ou moins rapides, etc., câest-Ă -dire que la durĂ©e apparaĂźtra une fois de plus comme une rĂ©sultante ou un produit de composition et non pas comme une donnĂ©e immĂ©diate isolable.
La durĂ©e dâun mouvement peut par contre ĂȘtre considĂ©rĂ©e (troisiĂšme hypothĂšse), comme perçue effectivement, mais Ă titre de rĂ©sultante (de mĂȘme quâune relation causale, une grandeur constante en profondeur, etc., sont perçues en fonction dâune composition immĂ©diate entre les relations Ă©lĂ©mentaires qui les composent). Or les donnĂ©es directement perceptibles Ă titre de composantes ne consistant quâen espaces et en vitesses, la durĂ©e sera perçue en fonction de lâespace parcouru, mais relativement Ă la vitesse. Nous dĂ©velopperons plus loin cette troisiĂšme hypothĂšse et nous bornons pour lâinstant Ă faire lâinventaire des interprĂ©tations possibles.
[p. 236](lb) En percevant maintenant une durĂ©e liĂ©e Ă des frĂ©quences, nous nâatteignons de mĂȘme en fait directement que : (a) la quantitĂ© dâĂ©vĂ©nements rĂ©pĂ©tĂ©s, homogĂšnes ou hĂ©tĂ©rogĂšnes, qui constituent la frĂ©quence, (b) la rapiditĂ© de leur dĂ©roulement et (y) le temps vĂ©cu pendant ce dĂ©roulement. Quant Ă la perception de la durĂ©e du processus extĂ©rieur, nous nous retrouvons en prĂ©sence des trois mĂȘmes hypothĂšses dâune Ă©valuation par le temps vĂ©cu Ă lui seul, dâune interaction entre la durĂ©e extĂ©rieure et le temps vĂ©cu ou dâune Ă©valuation fondĂ©e sur les seules donnĂ©es externes.
LâhypothĂšse dâune Ă©valuation par la durĂ©e vĂ©cue Ă elle seule soulĂšve les mĂȘmes difficultĂ©s quâen (1a).
LâinterprĂ©tation par une interaction entre les actions du sujet et le processus extĂ©rieur est par contre plus immĂ©diatement vraisemblable dans le cas des frĂ©quences que des vitesses-mouvement, car la frĂ©quence consistant en une pĂ©riodicitĂ© des apparitions et des disparitions, ce rythme des prĂ©sences et des intervalles vides coĂŻncide alors ordinairement avec un rythme intĂ©rieur des attentes et des enregistrements. Seulement cette seconde solution nâest ici Ă nouveau quâun appel simultanĂ© aux deux autres, et, Ă vouloir analyser les apports Ă©ventuels de la durĂ©e intĂ©rieure, on retrouvera, comme nous allons le voir, une complexitĂ© plus grande encore que pour le temps physique, mais de mĂȘme nature.
Dans lâhypothĂšse dâune Ă©valuation fondĂ©e sur les seules donnĂ©es externes, on Ă©valuera alors les durĂ©es en utilisant le nombre des Ă©vĂ©nements ou changements constituant la frĂ©quence, mais relativement Ă la vitesse de dĂ©roulement de cette succession. Il semble y avoir lĂ un cercle vicieux manifeste, puisque la vitesse-frĂ©quence se dĂ©termine mĂ©triquement au nombre des Ă©vĂ©nements par unitĂ© de temps. Dans le cas de la vitesse-mouvement on peut Ă©chapper Ă ce cercle grĂące Ă la notion ordinale du dĂ©passement ou Ă lâestimation intensive (hyper- ordinale) des intervalles croissants ou dĂ©croissants entre les mobiles comparĂ©s. Or, dans le cas des frĂ©quences il en est peut-ĂȘtre de mĂȘme et un rythme plus rapide quâun autre produit perceptivement des effets analogues de dĂ©passement lorsquâon les compare synchroniquement.
(2) Avec la durĂ©e intĂ©rieure, par contre, il semble que nous saisissions directement une rĂ©alitĂ© vĂ©cue Ă titre de composante isolable et non plus de rĂ©sultante. Mais câest lĂ une illusion aussi trompeuse que sur le terrain du temps physique oĂč lâon nâatteint quâespaces parcourus ou frĂ©quences et que vitesses-mouvement ou rapiditĂ© des rythmes. A vouloir atteindre une perception ou intuition proprement temporelle on sâaperçoit, en effet, quâon nâen saisit jamais sous forme de composantes que des actions qui durent et non pas la durĂ©e comme telle. Le mĂ©taphysicien qui a centrĂ© toute sa doctrine sur lâintuition de la durĂ©e « pure » a abouti Ă cette formule rĂ©vĂ©latrice : « le temps est invention
[p. 237]ou il nâest rien du tout. » En dâautres termes, et Bergson revient sans cesse sur ce genre dâaffirmations, nous atteignons la durĂ©e vĂ©cue sous sa forme la plus authentique dans les situtaions de construction productive, dans lesquelles le rĂ©sultat nâest obtenu quâĂ la condition de respecter un certain rythme sans pouvoir lâaccĂ©lĂ©rer. Rien nâest plus juste, mais Ă tenter dâisoler la durĂ©e au sein dâune telle construction « crĂ©atrice », nous nây parvenons prĂ©cisĂ©ment pas et ne saisissons que deux composantes Ă©lĂ©mentaires : (a) le travail fourni, câest-Ă -dire la construction comme telle, en tant que production, et (b) sa vitesse ou lâactivitĂ© plus ou moins rapide aboutissant Ă ce travail. LâexpĂ©rience fondamentale quâinvoque continuellement Bergson, dâune impossibilitĂ© dâaccĂ©lĂ©rer les transformations rĂ©elles1, relĂšve essentiellement de la notion de vitesse et ne nous fournit en rien une durĂ©e « pure ». La durĂ©e, en effet, nâest prĂ©cisĂ©ment jamais « pure », bien que pouvant ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e en mĂȘme temps que ses composantes et Ă titre de rĂ©sultante perceptivement immĂ©diate. Or, si les composantes sont le travail accompli et lâactivitĂ© plus ou moins rapide (ou « puissance ») on voit assez que cette rĂ©sultante pourrait ĂȘtre dâune nature analogue Ă celle qui caractĂ©rise le temps physique : si celui-ci se mesure Ă lâespace parcouru relativement Ă la vitesse, la durĂ©e dâune construction mentale ne se reconnaĂźtra-t-elle pas au travail accompli relativement Ă la « puissance » (soit t = ef : fâv) ?
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, et pour en revenir Ă nos expĂ©riences perceptives, les deux questions prĂ©alables Ă poser, toutes les fois quâil sâagira de comprendre comment le sujet se livre Ă une estimation du temps psychologique, sont : (a) Ă quel travail effectif correspond cette durĂ©e (le travail se reconnaissant lui-mĂȘme soit Ă ce qui a Ă©tĂ© fait soit aux rĂ©sistances Ă vaincre et qui peuvent lâemporter : cf. le temps de lâattente), et (b) selon quelle vitesse se dĂ©ploie lâactivitĂ© tendant Ă accomplir un tel travail ? Ces donnĂ©es Ă©tablies, la question subsidiaire est alors de dĂ©terminer si le sujet lui-mĂȘme tient compte de ces deux facteurs en sa prise de conscience, ou si celle-ci demeure inadĂ©quate en ce sens que la relativitĂ© du travail par rapport Ă la puissance nâest apprĂ©hendĂ©e quâen certaines situations et nĂ©gligĂ©e en dâautres. Lâanalyse des illusions temporelles nous paraĂźt prĂ©cisĂ©ment tenir Ă cette relativitĂ© incomplĂšte, mais il faut bien distinguer alors la durĂ©e intĂ©rieure apparente, dont les dĂ©formations peuvent donc tenir Ă ce facteur de prise de conscience, et la durĂ©e rĂ©elle en tant que fondĂ©e sur un rapport dont le sujet peut ne pas apercevoir lâexistence.
1 Cf. son argument (dâailleurs bien mal fondĂ©) contre la rĂ©alitĂ© de la durĂ©e physique, suivant lequel on pourrait multiplier les vitesses Ă lâinfini sans rien changer aux lois de la nature. Cf. aussi son image du morceau de sucre dont on ne saurait accĂ©lĂ©rer la dissolution (Evol. crĂ©atrice, p. 9) ; etc.
§ 9. Les rĂ©sultats communs aux durĂ©es dĂ©pendant des vitesses- mouvements, des vitesses-frĂ©quences et des activitĂ©s mentales plus ou moins rapides (puissance)đ
Lâindice le plus significatif en faveur des interprĂ©tations ainsi suggĂ©rĂ©es nous paraĂźt ĂȘtre constituĂ© par la convergence suivante : dans les trois domaines des durĂ©es attachĂ©es aux vitesses-mouvements, aux vitesses-frĂ©quences et aux vitesses des activitĂ©s propres, on retrouve les mĂȘmes deux types dâillusions temporelles (alors quâon aurait pu nâobserver ni lâune ni lâautre) : tantĂŽt une correspondance directe, câest- Ă -dire une surestimation de la durĂ©e en fonction de la vitesse (« plus vite = plus de temps »), et tantĂŽt une correspondance inverse, non pas seulement dans le sens de la relation objective « plus vite = moins de temps » mais avec accentuation de lâinversion dans le sens dâune sous- estimation de la durĂ©e. Cherchons donc Ă interprĂ©ter dans les trois cas la cause de lâerreur et celle de son inversion.
1. Pour ce qui est des vitesses-mouvements, les tabl. 3, 5 et 6 fournissent des exemples, les uns faibles les autres trĂšs nets dâallongement apparent de la durĂ©e en fonction de la vitesse, tandis que les tabl. 1 et 2 nous montrent que, de deux mobiles celui qui avance plus vite semble disparaĂźtre avant lâautre (en cas de simultanĂ©itĂ© objective) et paraĂźt employer une durĂ©e plus courte. Quant au tabl. 8, il indique quâun mouvement isolĂ© correspond Ă une durĂ©e apparente plus longue que le mĂȘme mouvement accompagnĂ© dâun autre diffĂ©rent : or, les cas de correspondance inverse entre le temps et la vitesse sont justement ceux oĂč deux mouvements synchrones sont comparĂ©s entre eux, tandis que les cas de correspondance directe (plus vite = plus de temps) sont ceux oĂč la comparaison se fait entre mouvements successifs isolĂ©s.
LâinterprĂ©tation gĂ©nĂ©rale que suggĂšrent ces confrontations serait donc que lâestimation perceptive de la durĂ©e ne constitue pas une composante indĂ©pendante des contextes, mais est influencĂ©e par un certain nombre dâindices (espaces parcourus, vitesses et simultanĂ©itĂ©s ou succession) et que, suivant les situations, le sujet peut les considĂ©rer tous ou en nĂ©gliger certains faute dâune prise de conscience suffisante (dont les lacunes seraient Ă expliquer en fonction Ă la fois de la situation et des rĂ©actions actives du sujet).
(A) La situation la plus riche en indices (et par consĂ©quent sans doute la moins frĂ©quente dans la rĂ©alitĂ©) est alors sans doute celle oĂč deux mouvements peuvent ĂȘtre comparĂ©s synchroniquement. En ce cas le sujet dispose dâabord dâun cadre de rĂ©fĂ©rence ordinal (ordre de succession et simultanĂ©itĂ©s) et ceci est fondamental puisque logiquement lâestimation des durĂ©es est de beaucoup facilitĂ©e par la rĂ©fĂ©rence Ă lâordre des successions. En second lieu, dĂšs quâil y a deux mouve-
[p. 239]ments la considĂ©ration des vitesses sâimpose, dâabord parce quâil est plus facile dâestimer les vitesses de deux mobiles lâune relativement Ă lâautre que dâĂ©valuer celle dâun mobile isolĂ©, et ensuite parce que la comparaison de deux mobiles oblige Ă distinguer dâemblĂ©e les espaces parcourus et les vitesses comme telles. Cette premiĂšre situation conduit donc de façon naturelle le sujet Ă percevoir les durĂ©es en correspondance inverse avec les vitesses, pour les deux raisons conjointes que nous venons de rappeler ; rĂ©fĂ©rence aux simultanĂ©itĂ©s ou successions et dissociation de la vitesse en tant que facteur indĂ©pendant.
Mais pourquoi alors y a-t-il dĂ©formation ou illusion dans le sens dâune sous-estimation de la durĂ©e ? Dâabord pour deux raisons principales. La premiĂšre est que la vitesse modifie la perception des successions et simultanĂ©itĂ©s en imposant une prioritĂ© apparente dâarrĂȘt au mobile le plus rapide (tabl. 1) : câest lĂ lâun des seuls cas sĂ»rs dâinfluence directe de la vitesse sur la perception du temps, tandis que dans la plupart des autres cas (voir B), lâeffet des variations de vitesses est au contraire dĂ» Ă une nĂ©gligence de la vitesse comme telle au profit de lâespace parcouru. La seconde raison est que lâattention du sujet est centrĂ©e sur les vitesses, Ă cause du synchronisme des mouvements et quâalors, dans le rapport objectif t = e : v il accentue le facteur v aux dĂ©pens de e. Mais Ă ces deux raisons principales sâen ajoute sans doute une troisiĂšme tenant Ă la durĂ©e vĂ©cue par le sujet pendant les perceptions. Dans le cas oĂč les sujets comparent la durĂ©e dâun mouvement isolĂ© Ă celle de deux mouvements synchrones (tabl. 8), plusieurs sujets ont signalĂ© que si cette derniĂšre durĂ©e paraĂźt plus courte (ce qui correspond, rappelons-le, Ă la rĂ©action gĂ©nĂ©rale, dans 1e 70 Ă 90 % environ des cas) câest quâ« il se passe plus de choses » : il nây a donc pas ici augmentation apparente de la durĂ©e sous lâinfluence du travail Ă accomplir (ef), du nombre des changements perçus, etc., mais au contraire diminution apparente sous lâeffet dâune activitĂ© plus rapide (fâv) du sujet (si t = ef : fâv)1. Câest sans doute ce qui se produit Ă©galement dans les cas rares oĂč la durĂ©e perceptive apparente est inversĂ©ment proportionnelle Ă la vitesse : Ă la plus grande vitesse correspond une activitĂ© plus rapide du sujet, qui lui donne lâimpression dâune durĂ©e plus courte. En dâautres termes, si le temps objectif relĂšve du rapport t = e : âšÂ et le temps subjectif du rapport t = ef : fâv, la centration sur la vitesse accentue simultanĂ©ment v et fâv aux dĂ©pens de e ou de ef, dâoĂč la contraction apparente de la durĂ©e.
(B) La situation de vitesse-mouvement la plus pauvre en indices est celle de la comparaison entre deux mouvements successifs. En ce cas le cadre des simultanĂ©itĂ©s ou successions nâintervient plus pour faciliter lâĂ©valuation des durĂ©es, et lâestimation des vitesses est moins immĂ©diate que dans le cas de deux mouvements synchrones. Si, en ces
1 Nous y reviendrons sous IIIA(l).
[p. 240]situations, la durĂ©e paraĂźt correspondre Ă la vitesse de façon directe et non plus inverse, câest donc sans doute parce que la perception ne retient des donnĂ©es cinĂ©matiques prĂ©sentĂ©es que le rĂ©sultat du mouvement rapide (espace parcouru et positions) et non pas la vitesse comme telle. En dâautres termes il se passerait sur le terrain de la perception ce quâon observe sur celui des notions aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires du dĂ©veloppement de lâenfant. Lorsque lâenfant de 4 Ă 6 ans dit quâun mouvement a pris « plus de temps » parce que le mobile a marchĂ© « plus vite », il raisonne en termes de vitesse ordinale ou dĂ©passement et aboutit Ă une sorte dâĂ©quivalence du type : plus vite = plus loin = plus de temps. Dans le cas des perceptions de la vitesse, qui sont Ă©galement ordinales mais en outre hyperordinales (comparaison des intervalles croissants ou dĂ©croissants entre les mobiles), lâaugmentation apparente de durĂ©e en cas de vitesse supĂ©rieure serait de mĂȘme due, non pas directement Ă une action de la vitesse comme telle sur la durĂ©e, mais Ă un repĂ©rage insuffisant sâen tenant Ă lâespace parcouru, Ă lâordre des positions spatiales ou Ă la grandeur des intervalles spatiaux : autrement dit, au lieu dâatteindre le rapport objectif t = e : v, la perception, en cas de plus grande vitesse dâun mobile isolĂ© (par opposition aux mouvements synchrones) se centrerait sur e en nĂ©gligeant relativement v. En bref, dans le cas des mouvements synchrones, la perception des durĂ©es tiendrait compte des vitesses parce que le synchronisme impose une comparaison continue de celles-ci, tandis que dans le cas dâun mouvement isolĂ©, lâespace parcouru sâoffre Ă titre dâindice immĂ©diat de la durĂ©e sans que rien nâoblige Ă percevoir cet espace relativement Ă la vitesse elle-mĂȘme.
IL Pour ce qui est des vitesses-frĂ©quences, nous retrouvons la mĂȘme dualitĂ© dâestimation des durĂ©es correspondances : en rĂšgle gĂ©nĂ©rale (tabl. 9, 10 et 15 avec centration) la durĂ©e paraĂźt sâallonger avec la frĂ©quence comme avec la vitesse-mouvement, mais si lâon compare deux accĂ©lĂ©rations de frĂ©quences, lâune faible et lâautre forte, la durĂ©e de lâaccĂ©lĂ©ration la plus forte paraĂźt plus courte, ce qui comporte une correspondance inverse entre la durĂ©e et la vitesse dâaccĂ©lĂ©ration. Or, on voit dâemblĂ©e que cette contradiction entre les deux sortes dâestimation du temps tient Ă des raisons analogues Ă celles que nous venons de dĂ©crire Ă propos de la vitesse mouvement, en ce sens que la perception des accĂ©lĂ©rations impose la centration de lâattention sur la vitesse et conduit donc Ă la correspondance inverse entre celui-ci et la durĂ©e tandis que la perception dâune frĂ©quence simple attire lâattention sur la quantitĂ© plus ou moins grande des Ă©vĂ©nements successifs, ce qui conduit Ă nĂ©gliger la vitesse de leur dĂ©roulement et aboutit donc Ă une correspondance directe entre la durĂ©e et la frĂ©quence. Cherchons Ă prĂ©ciser.
Si nous appelons n le nombre des éléments ou événements présentés au sujet, tels que les éclairs successifs du stroboscope, les battements
[p. 241]du mĂ©tronome, etc. et v leur vitesse de dĂ©roulement dĂ©finie non pas comme une vitesse interne de chacun dâeux mais comme la cadence de leur succession, la durĂ©e totale de prĂ©sentation serait alors t = n : v. On pourrait soutenir que cette expression est ou circulaire, ou tautologique, puisquâici v = n : t et que t = n : (n : t) donne t = nt ; n câest- Ă -dire t =t ! Mais psychologiquement rien ne prouve que lâestimation de la cadence rĂ©ponde Ă la formule v = n : t et si nous ne sommes encore guĂšre renseignĂ©s sur ce genre dâĂ©valuation1, il est au moins certain que lâimpression de « succession plus ou moins rapide » correspondant Ă v ne se confond pas avec lâestimation de la quantitĂ© n des Ă©lĂ©ments. Câest pourquoi la formule t = n : v est psychologiquement significative. Or, dans le cas dâune frĂ©quence simple, câest-Ă -dire sans accĂ©lĂ©ration positive ou nĂ©gative, et Ă ne considĂ©rer pour lâinstant que des Ă©vĂ©nements homogĂšnes et non pas les changements de figures hĂ©tĂ©rogĂšnes du § 7, il est naturel que lâattention perceptive soit portĂ©e sur la quantitĂ© des Ă©lĂ©ments plus que sur la vitesse de succession et que par consĂ©quent lâestimation de la durĂ©e soit fondĂ©e sur cette frĂ©quence-nombre en nĂ©gligeant la frĂ©quence-vitesse : dâoĂč la relation « plus vite = plus de temps » puisque la durĂ©e est alors Ă©valuĂ©e grĂące aux rĂ©sultats de la vitesse (n) et non pas grĂące Ă la vitesse comme telle v.
Notons ici que lâanalyse gĂ©nĂ©tique permet de justifier une telle interprĂ©tation, de mĂȘme quâelle nous a aidĂ© Ă comprendre la correspondance directe entre la vitesse et le temps dans le cas de la vitesse mouvement en nous montrant quâelle nâĂ©tait point due Ă une action immĂ©diate de la vitesse sur le temps, mais au contraire Ă une nĂ©gligence des vitesses due Ă une insuffisance de prise de conscience ou dâutilisation des indices. Dans le cas des frĂ©quences, une recherche conduite par lâun de nous avec Marianne Backx 2 a Ă©tabli quâune suite de vues se succĂ©dant dans une visionneuse (selon un dispositif imaginĂ© par P. Fraisse) donnait entre 5 et 8 ans une estimation de la durĂ©e impliquant la correspondance directe entre le temps et la vitesse parce quâelle Ă©tait fondĂ©e sur la garantie des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s, tandis que vers 8-9 ans on assiste Ă un retournement en faveur de la relation « plus vite = moins de temps » parce que les sujets remarquent la rapiditĂ© des prĂ©sentations. Quâun mĂȘme dispositif aboutisse ainsi Ă une succession de deux niveaux de rĂ©ponses et Ă un renversement des jugements avec lâĂąge parce que la vitesse dâabord nĂ©gligĂ©e Ă©tait ensuite remarquĂ©e et considĂ©rĂ©e, cela est assurĂ©ment de nature Ă justifier lâinterprĂ©tation que nous venons de proposer du mĂ©canisme perceptif correspondant : le fait que, dans les expĂ©riences de frĂ©quences simples, le sujet perçoive la durĂ©e en fonction du nombre dâĂ©lĂ©ments ne prouve
1 Lâune de nous [M. Bovet] a cependant dĂ©jĂ trouvĂ© que le tempo est perçu Ă une Ă©chelle sensiblement plus fine que celle des durĂ©es perceptives.
2 Piaget et M. Meylan-Backx, Comparaisons et opĂ©rations temporelles Ă paraĂźtre dans les « Etudes dâEpistĂ©mologie GĂ©nĂ©tique ».
[p. 242]pas que la vitesse de dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements nâa pas Ă jouer de rĂŽle en lâoccurrence ; ce fait indique au contraire que si le nombre n nâest pas mis en rapport avec la vitesse v, câest par nĂ©gligence ou dĂ©faut de prise de conscience (ou dâattention) de cette derniĂšre, car la vitesse v peut jouer un rĂŽle perceptif distinct, comme le montrent les expĂ©riences dâaccĂ©lĂ©ration.
DĂšs quâil y a accĂ©lĂ©ration des frĂ©quences, en effet, (et, ce qui est trĂšs remarquable, accĂ©lĂ©ration positive seulement et non pas ralentissement : voir tabl. 13 et 14), le sujet est alors bien obligĂ© de prĂȘter attention aux caractĂšres de vitesse, nĂ©gligĂ©s dans les frĂ©quences simples : son estimation des durĂ©es sâen trouve alors renversĂ©e comme câĂ©tait le cas, sur le plan des reprĂ©sentations intuitives, des enfants dĂšs 8-9 ans lorsquâils remarquent le rĂŽle de la rapiditĂ© de succession. Et la preuve quâil sâagit bien, ici, dâun mĂ©canisme perceptif et non pas dâune infĂ©rence notionnelle, est que ce renversement ne se produit ni pour les ralentissements ni mĂȘme pour les diffĂ©rences trop faibles dâaccĂ©lĂ©ration positive (tabl. 14), comme si la dimension de vitesse Ă©tait difficile Ă dissocier perceptivement du nombre des Ă©lĂ©ments, mais aussi comme si cette dimension, sitĂŽt remarquĂ©e, modifiait immĂ©diatement lâestimation des durĂ©es.
Il nous resterait, Ă propos des frĂ©quences, Ă parler des diffĂ©rences entre les durĂ©es dâĂ©vĂ©nements continus et discontinus, etc., mais nous y reviendrons Ă propos de la durĂ©e psychologique.
III. Pour ce qui est maintenant de ce temps de lâaction propre, le meilleur moyen de montrer que la transposition, Ă ce nouveau domaine, de lâensemble des considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent, nâest pas artificielle ni simplement dictĂ©e par un souci de symĂ©trie et de systĂšme, consisterait (a) Ă retrouver dans les Ă©valuations de cette durĂ©e psychologique les mĂȘmes couples dâerreurs par surestimation ou sous-estimation, et (b) Ă montrer que ces erreurs, systĂ©matiques ou mĂȘmes fluctuantes, sont Ă nouveau dues soit Ă la nĂ©gligence soit Ă la considĂ©ration de la vitesse. Il sâagirait donc, suivant lâhypothĂšse dĂ©jĂ esquissĂ©e prĂ©cĂ©demment, de considĂ©rer la durĂ©e psychologique comme une fonction du travail fourni dans lâaction (ef sâil sâagit dâun dĂ©placement ou nf dâune frĂ©quence) relativement Ă lâactivitĂ© plus ou moins rapide (fâv, expression physique de la « puissance »), les erreurs dâestimation de cette durĂ©e provenant alors dâune centration privilĂ©giĂ©e soit sur le travail fourni soit sur le caractĂšre rapide ou aisĂ© de lâactivitĂ©.
Tant quâil sâagit dâactions matĂ©rielles, il est facile dâimaginer des situations oĂč lâon fait varier la vitesse, encore quâil sâagit alors de durĂ©es dĂ©passant le champ de la perception. Lâun de nous a, par exemple, demandĂ© Ă des enfants de 4 Ă 12 ans de dessiner des barres aussi soigneusement puis aussi vite que possible, durant des temps Ă©gaux (15 ou 20 sec), et de comparer ces durĂ©es : il va de soi, en cette
[p. 243]situation, que les petits ont surestimĂ© la durĂ©e en fonction du nombre des barres tracĂ©es, tandis que les grands ont jugĂ© les durĂ©es Ă peu prĂšs Ă©gales en notant quâĂ activitĂ© rapide le temps paraissait plus court 1. Mais les difficultĂ©s sont bien plus grandes lorsquâil ne sâagit plus de lâaction matĂ©rielle, car, sâil reste lĂ©gitime de parler de rapiditĂ© et de lenteur dans une succession dâĂ©tats de conscience, la comparaison devient plus malaisĂ©e. Nous avons, par exemple, notĂ© une forme dâillusion qui semble frĂ©quente : peu aprĂšs le rĂ©veil et avant de se lever on a souvent lâimpression de perdre un quart dâheure lorsquâil ne sâest passĂ© que quelques minutes, tandis que le soir juste avant de se coucher on croit ne retarder la dĂ©cision que de peu dâinstants lorsquâen fait on perd un temps bien plus long. En ces cas, il est facile dâattribuer la surestimation de la durĂ©e aprĂšs le rĂ©veil Ă la lenteur de lâactivitĂ© renaissante et la sous-estimation de la durĂ©e du soir Ă une agitation non encore suffisamment freinĂ©e. Mais comment mesurer ces vitesses ?
Sâil nâest actuellement possible ni de dissocier ce facteur de vitesse v ou de puissance fv dans les activitĂ©s intĂ©rieures, ni par consĂ©quent de le faire varier Ă volontĂ© pour en mesurer les effets dans les expĂ©riences portant sur lâestimation des durĂ©es, on peut nĂ©anmoins espĂ©rer tirer quelque rĂ©sultat de la mĂ©thode indirecte Ă laquelle nous avons Ă©tĂ© rĂ©duits en ce qui concerne la durĂ©e intĂ©rieure (par opposition aux Ă©valuations de la durĂ©e physique, Ă propos desquelles il est aisĂ© de faire varier et de tester le facteur v) :
1) Faire varier globalement les activitĂ©s du sujet en recherchant les modifications ou mĂȘme les contradictions entre les estimations de la durĂ©e en fonction de ces activitĂ©s pour une mĂȘme situation objective donnĂ©e.
2) Analyser les variations ou les contradictions inhĂ©rentes Ă ces estimations en posant dâabord le problĂšme sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale : lâĂ©valuation de la durĂ©e se prĂ©sente-t-elle comme le rĂ©sultat dâune mise en relation entre deux composantes au moins, ou peut-elle ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme fonction dâune seule composante (ou de plusieurs composantes alternĂ©es mais chaque fois unique) ?
3) Une fois Ă©tabli si la durĂ©e vĂ©cue correspond Ă une relation ou Ă une intuition simple, il devient alors plus aisĂ©, en cas de relation, de dĂ©gager les Ă©lĂ©ments communs aux diffĂ©rents couples de composantes observĂ©es, car, sâil y a bien relation, il nây a plus de raison a priori pour que les estimations du sujet concernant la durĂ©e psychologique diffĂšrent en leur structure de ses estimations de la durĂ©e physique, oĂč alors le rĂŽle de la vitesse semble confirmĂ© par les donnĂ©es dĂ©crites dans les Parties I et II de cet article.
Câest, en effet, Ă propos de cette question gĂ©nĂ©rale de la rĂ©duction Ă une relation ou Ă des composantes simples (unique ou alternĂ©es) que
1 Le dĂ©veloppement de la notion du temps chez lâenfant, Chap. X.
[p. 244]lâon pourrait ĂȘtre portĂ© Ă opposer la durĂ©e intĂ©rieure au temps physique. Que celui-ci exprime une relation, cela va Ă peu prĂšs de soi dĂšs que lâon analyse la nĂ©cessitĂ© dâune intervention des vitesses dans la mesure opĂ©ratoire de temps, ainsi que dans la perception ou les intuitions prĂ©opĂ©ratoires de la durĂ©e des sĂ©quences extĂ©rieures. Par contre la durĂ©e intĂ©rieure paraĂźt lâexpression dâun dĂ©roulement absolu de lâaction ou des Ă©tats de conscience, et lorsque lâon constate que, dans la prise de conscience de ce dĂ©roulement on trouve nĂ©cessairement (a) la conscience de ce que lâon fait et (b) la conscience dâagir selon une cadence plus ou moins rapide ou lente, la durĂ©e elle-mĂȘme (c) nâĂ©tant alors peut-ĂȘtre quâune rĂ©sultante immĂ©diate de ces deux composantes, on est portĂ© Ă rĂ©pondre que la durĂ©e (c) paraĂźt aussi immĂ©diate que la vitesse (b), sans voir que cela ne prouve rien : la seule question est, en effet, de savoir comment se construisent lâune et lâautre et si lâon peut parvenir Ă la connaissance dâagir vite ou lentement sans passer par la durĂ©e ou Ă la connaissance dâagir durant un temps plus ou moins court ou long sans passer par la vitesse.
Montrer que la durĂ©e intĂ©rieure est lâexpression dâune relation (comme lâestimation dâune durĂ©e physique) ne signifie donc pas simplement Ă©tablir que cette durĂ©e est relative au contenu des actions, ce qui est Ă©vident, mais quâelle dĂ©pend toujours de deux composantes Ă la fois et non pas simplement dâune seule. Tel est donc le premier objectif que nous nous sommes proposĂ© dâatteindre.
Or, lâĆuvre expĂ©rimentale rĂ©cente de P. Fraisse, qui synthĂ©tise tous les travaux connus sur le temps et y ajoutant une sĂ©rie de recherches originales, tente au contraire de rĂ©duire lâintuition de la durĂ©e non pas Ă une relation mais Ă une composante simple qui serait le nombre de changements perçus ou remarquĂ©s par le sujet. Nous discuterons ailleurs cette thĂšse en dĂ©tail, Ă propos de recherches avec M. Backx sur des durĂ©es de 24 sec câest-Ă -dire relatives Ă des intuitions prĂ©opĂ©ratoires plus quâĂ la perception pure. Nous insisterons, dâune part, sur le fait dĂ©jĂ rappelĂ© que le nombre des changements est une vitesse- frĂ©quence, puisquâon trouve une Ă©troite analogie fonctionnelle et gĂ©nĂ©tique entre les effets de cette vitesse-frĂ©quence et ceux de la vitesse- mouvement (dâabord estimations illusoires en fonction de la frĂ©quence seule comme de lâespace parcouru Ă lui seul puis aprĂšs 8 ans mise en relation avec la vitesse de succession comme avec la vitesse du mouvement). Nous en conclurons, dâautre part, que ce nâest pas le nombre absolu des changements qui aboutit Ă une estimation adĂ©quate de la durĂ©e, mais bien le nombre relatif, câest-Ă -dire quâon se trouve en prĂ©sence de deux composantes au moins, donc dâune relation. Dans les prĂ©sentes expĂ©riences, de nature plus perceptive, nous avons cherchĂ© Ă rejoindre les prĂ©occupations de Fraisse en comparant, dâune part, des successions de changements Ă des frĂ©quences simples (§ § 4 et 7) et en examinant, dâautre part, les variations de durĂ©e apparente
[p. 245]lorsque les changements de figures donnent lieu à une exploration détaillée et non plus à une simple perception.
Les rĂ©sultats ainsi obtenus sont de deux sortes, les uns et les autres significatifs quant Ă la question de savoir si la durĂ©e intĂ©rieure rĂ©sulte dâune mise en relation ou dâune apprĂ©hension simple du nombre des changements perçus ou remarquĂ©s.
(A 1) Dans les expĂ©riences (tabl. 8) opposant la durĂ©e des trajets dâun mobile isolĂ© ou de deux mobiles exĂ©cutant des mouvements diffĂ©rents, le rĂ©sultat obtenu a Ă©tĂ© massif, sans doute parce que cumulĂ© avec un effet de succession mais sans que celui-ci puisse tout expliquer : la durĂ©e de trajet du mobile isolĂ© paraĂźt toujours plus longue que celle de deux mouvements simultanĂ©s. En cette situation le nombre des changements ne joue donc aucun rĂŽle, puisquâil y a plus de variĂ©tĂ© objective dans le cas de deux mouvements simultanĂ©s distincts que dans le cas dâun seul mobile. Dâautre part, la correspondance entre ces rĂ©sultats et les vitesses apparentes des mobiles nâĂ©tant pas univoque, il faut donc faire intervenir ici pour expliquer lâestimation des durĂ©es, les caractĂšres des actions mĂȘmes du sujet. Et ces propriĂ©tĂ©s ne peuvent ĂȘtre que de deux sortes : ou bien de contenu (= ce que fait le sujet), ou bien de rapiditĂ©. Or, il est difficile de nier que, dans le cas de deux mouvements distincts, le sujet « fait » davantage de choses (comparaisons, etc.) que dans le cas dâun seul mobile, et si nous appelons « travail » ce quâil a fait ainsi, il est donc clair que dans le cas particulier, la durĂ©e apparente ne dĂ©pend pas seulement de ce travail puisquâelle paraĂźt plus longue en cas de travail moindre. Mais dâautre part, il est impossible dâexclure ce facteur, pour la raison que nous indiquerons Ă lâinstant : quant Ă la vitesse de lâaction, elle intervient Ă coup sĂ»r ici, tout dâabord puisque le facteur de contenu (travail) ne suffit pas comme on vient de le voir, et ensuite parce que les sujets signalent spontanĂ©ment quâune sorte dâ« attente » intervient en percevant le mobile unique : or, la vitesse apparente des mobiles eux-mĂȘmes ne permettant pas de rendre compte des effets rĂ©guliers de durĂ©e, ce sentiment dâattente signifie donc que lâactivitĂ© du sujet lui paraĂźt ralentie dans le cas dâun seul mobile et plus rapide en comparant lâun Ă lâautre deux mouvements synchrones (« il se passe plus de choses », disent les sujets). La durĂ©e apparente serait donc, en cette situation inversement correspondante Ă la vitesse de lâaction : t = x : v. On aperçoit ainsi immĂ©diatement la nĂ©cessitĂ© dâune relation, par opposition Ă lâattribution de t Ă une composante simple, puisque la correspondance inverse entre t et v appelle la prĂ©sence dâun x qui soit rapportĂ© Ă v. Dâautre part, cet x ne peut appartenir quâau contenu mĂȘme de lâaction, câest-Ă -dire Ă ce que nous appelions le « travail », puisquâil est rapportĂ© Ă la vitesse et en est donc distinct.
Etant donc Ă©vident quâil y a ici relation (t = x : v) il ne reste quâĂ essayer dâen formuler les termes, câest-Ă -dire Ă caractĂ©riser le travail x
[p. 246]et ce Ă quoi est attachĂ©e la vitesse v. Nous sommes alors en pleine conjecture, faute de mesures possibles. Nous pouvons seulement tirer de ce qui prĂ©cĂšde que la durĂ©e apparente dĂ©pend Ă la fois de ce que « fait » le sujet et de la vitesse de son action, câest-Ă -dire que, plus il agit plus lâaction durera, mais que sâil agit rapidement la durĂ©e apparente se raccourcira. Mais cela suffit pour nous obliger Ă distinguer le rĂ©sultat de lâaction, correspondant Ă ce quâest lâespace parcouru dans la durĂ©e des trajets physiques, et la vitesse de cette mĂȘme action. Câest pourquoi, adoptant le langage le plus gĂ©nĂ©ral possible, nous dĂ©signerons ce rĂ©sultat de lâaction par le terme de « travail », soit ef ou vf, oĂč e est un espace parcouru et n une frĂ©quence quelconque et oĂč f reprĂ©sente les rĂ©sistances Ă vaincre. Quant Ă la vitesse v, câest celle des activitĂ©s elles-mĂȘmes, par opposition Ă leurs rĂ©sultats, et nous les dĂ©signerons par le symbole fâv (correspondant Ă la « puissance » dans le monde physique), oĂč fâ sont les forces mises en jeu par le sujet pour vaincre les rĂ©sistances f et oĂč v est la vitesse. DâoĂč t = ef (ou nf) : fâv.
(2) Quant au cas oĂč le travail Ă fournir nâest pas une comparaison de mouvements comme en (1), mais une adaptation quelconque Ă une suite de changements, la vitesse intervient-elle Ă©galement ? Dans les expĂ©riences oĂč il sâagissait de percevoir deux suites dâĂ©lĂ©ments, les uns tous semblables et les autres diffĂ©rents, nous nâavons trouvĂ© aucune diffĂ©rence dans les durĂ©es, bien que dans le second cas il sâajoute des changements qualitatifs au simple rythme des successions. Le tabl. 17 montre ainsi que, Ă voir dĂ©filer des mouchets de mĂȘme couleurs ou de couleurs variĂ©es, la durĂ©e est la mĂȘme, et la sĂ©quence 3 du tabl. 18 montre que, Ă voir se succĂ©der au mĂȘme point six petits ronds ou six petites figures variĂ©es, les durĂ©es restent les mĂȘmes (il en est aussi Ă©galement pour la sĂ©q. 4, oĂč les deux groupes dâĂ©lĂ©ments sont prĂ©sentĂ©s respectivement de façon continue et simultanĂ©e). Il est vrai que, lorsque lâon fait appel Ă lâexploration active du sujet (tabl. 19) la sĂ©q. 3 donne lieu Ă une inĂ©galitĂ© de durĂ©e, mais prĂ©cisĂ©ment en faveur des frĂ©quences simples et non pas des changements qualitatifs (nous y reviendrons). Il est donc permis de conclure que, dans ces cas, le nombre des changements se rĂ©duit Ă la vitesse-frĂ©quence, dont nous avons vu aux tabl. 9-10 et 13-14 quâelle obĂ©issait, du point de vue de lâestimation des durĂ©es, aux mĂȘmes lois que la vitesse-mouvement, câest-Ă - dire Ă une nĂ©gligence relative de la vitesse pour les comparaisons successives ou simples et Ă une accentuation de son rĂŽle pour les comparaisons synchroniques ou pour les accĂ©lĂ©rations. De tels faits parlent donc en faveur de la prĂ©sence de deux composantes, car le fait de nĂ©gliger la vitesse en certaines situations pour la surestimer en dâautres ne concerne que la prise de conscience et non pas les lois de la construction, celle-ci consistant au contraire Ă coordonner les deux facteurs en jeu.
[p. 247](B) Lorsque lâon fait, dâautre part, varier les activitĂ©s du sujet, on ne parvient sans doute pas Ă dissocier des autres ce facteur de vitesse, mais on peut mettre en Ă©vidence la nature de « relation » propre aux estimations de durĂ©es :
(1) Un premier fait rĂ©vĂ©lateur Ă cet Ă©gard est la contradiction dĂ©crite au § 7 Ă propos des sĂ©quences 2, 6 et 4 du tabl. 18 : un rond isolĂ© prĂ©sentĂ© de façon continue donne lieu Ă une durĂ©e apparente p plus grande que la durĂ©e de la prĂ©sentation continue y sept ronds groupĂ©s irrĂ©guliĂšrement ; la mĂȘme durĂ©e p dâun rond isolĂ© paraĂźt plus courte que la durĂ©e a de prĂ©sentation dâun agrĂ©gat de six figures hĂ©tĂ©rogĂšnes simultanĂ©es. Mais lorsque lâon compare ces derniĂšres aux sept ronds de durĂ©e y on a a = y ! Donc :
« > P > y mais a = y
Or, ces sortes de contradictions sont frĂ©quentes dans les comparaisons spatiales de figures et tĂ©moignent alors du fait que deux relations dĂ©formantes distinctes prĂ©dominent Ă tour de rĂŽle. Il en est de mĂȘme dans les prĂ©sentes comparaisons temporelles, mais les facteurs en jeu tiennent naturellement aux activitĂ©s du sujet pendant les prĂ©sentations plus quâaux durĂ©es objectives de prĂ©sentation, puisque celles-ci sont Ă©gales et que les Ă©lĂ©ments sont immobiles et prĂ©sentĂ©s de façon continue. A analyser les facteurs possibles Ă cet Ă©gard, correspondant ou non aux remarques des sujets, on trouve : (a) Les Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes a donnent lieu Ă davantage dâanalyse que le rond isolĂ© p, dâoĂč a > p mais pas davantage que les Ă©lĂ©ments homogĂšnes y dont la figure dâensemble est irrĂ©guliĂšre, dâoĂč a = p.   (b) Il y a, dâautre part, le caractĂšre plus ou moins rapide de cette analyse : cette vitesse suffit sâil ne sâagit que de percevoir, mais, lorsquâil sâagit dâexplorer assez pour reproduire (cf. les consignes du tabl. 19), elle peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme insuffisante par rapport au temps de prĂ©sentation, suivant les remarques des sujets, (c) Le rond isolĂ© p donne moins Ă faire que les agrĂ©gats a ou y mais (d) sa prĂ©sentation peut donner lieu Ă une attente de voir la suite et mĂȘme Ă une impression dâimpatience, (e) Les Ă©lĂ©ments homogĂšnes y donnent lieu Ă un travail dâanalyse ou dâexploration comme a, mais (f) ce rĂ©sultat peut lui-mĂȘme ĂȘtre senti comme dĂ» Ă une activitĂ© rapide ou trop lente, etc. (g) Il ne faut pas oublier non plus les facteurs dâintĂ©rĂȘt : monotonie ou ennui relatif pour les 3 ou 4 sec du rond isolĂ© et immobile p, intĂ©rĂȘt relatif pour les ensembles hĂ©tĂ©rogĂšnes.
Si nous cherchons Ă grouper ces facteurs, ils se rĂ©duisent tous Ă deux couples. Il y a dâabord le couple constituĂ© par le travail accompli (nf ou ef) oĂč n ou e sont le nombre des Ă©lĂ©ments Ă percevoir, explorer, etc. et f les difficultĂ©s ou rĂ©sistances Ă vaincre (par exemple, dans lâattente, le fait que la situation qui nâest pas ou plus dĂ©sirĂ©e ne cesse pas et que la situation attendue ne peut encore ĂȘtre atteinte). Il y a
[p. 248]ensuite le couple formĂ© par lâactivitĂ© accomplissant le travail et par sa plus ou moins grande rapidité : soit le couple fâv, oĂč fâ sont les forces utilisĂ©es par le sujet (et qui sont libĂ©rĂ©es par lâintĂ©rĂȘt ou bloquĂ©es par le dĂ©sintĂ©rĂȘt) et oĂč v est la vitesse.
Les hypothĂšses sont alors (1) que ces deux couples ef (ou nf) et fâv sont distincts et ne se rĂ©duisent donc pas lâun Ă lâautre ; et (2) quâils interviennent simultanĂ©ment sous la forme dâune relation t = ef : fâv et non pas alternativement ou indĂ©pendamment lâun de lâautre, les variations observĂ©es dans lâestimation des durĂ©es provenant seulement dâune accentuation momentanĂ©e de lâun des termes de la relation avec nĂ©gligence relative de lâautre, donc dâun mĂ©canisme de prise de conscience incomplĂšte ou de surestimation de tel ou tel indice et non pas dâune alternance complĂšte.
Or, la distinction des deux couples ef (ou nf) et fâv est attestĂ©e par un fait gĂ©nĂ©ral dont nous trouvons le reflet dans certaines remarques spontanĂ©es de nos sujets : câest quâun travail peut donner lieu Ă une impression de durĂ©e brĂšve au moment de son exĂ©cution, parce quâil rĂ©sulte dâune activitĂ© rapide et intĂ©ressante, et de durĂ©e plus longue dans le souvenir parce quâalors on oublie lâactivitĂ©, qui est terminĂ©e, pour ne retenir que le travail accompli, qui demeure. Ainsi certains sujets disent surestimer la durĂ©e a (dans lâordre ap) parce quâils sâefforcent de retenir ce quâils ont vu en a quand ils en sont Ă p.   MalgrĂ© lâapparence artificielle dâune dissociation entre le travail accompli, en tant que rĂ©sultat de lâactivitĂ©, et cette activitĂ© elle-mĂȘme, en tant que conduisant Ă ce rĂ©sultat, il semble donc quâelle soit justifiĂ©e par ce renversement bien connu des rapports de durĂ©e dans la mĂ©moire eu Ă©gard Ă leurs rapports au cours de lâaction mĂȘme.
Quant Ă justifier la prĂ©sence simultanĂ©e des deux termes ef et fâv de la relation, nous nâen sommes pas encore lĂ , et il reste auparavant Ă examiner les rĂ©sultats suivants.
(2) Un autre rĂ©sultat instructif des tabl. 18 et 19 a Ă©tĂ© lâopposition des estimations de durĂ©e sur la sĂ©q. 6, lors de plusieurs rĂ©pĂ©titions de cette sĂ©quence avec consigne dâen reproduire exactement les Ă©lĂ©ments. Pour un ou deux des sujets examinĂ©s en dĂ©tail, la durĂ©e de prĂ©sentation de y a paru plus longue que p pendant les premiĂšres prĂ©sentations (apprentissage) et plus courte durant les derniĂšres (reproduction aisĂ©e), tandis que pour dâautres les Ă©valuations Ă©taient exactement inverses. De tels faits semblent montrer que la distinction du travail Ă accomplir et de lâactivitĂ© servant Ă lâaccomplir prĂ©sente une signification pendant les actions mĂȘmes et non pas seulement lorsquâon compare les durĂ©es des actions en cours avec leur Ă©valuation rĂ©trospectives dans la mĂ©moire : dire que le temps est long pendant lâapprentissage et quâil se raccourcit lors des exĂ©cutions aisĂ©es revient en effet Ă mettre lâaccent sur le travail lui-mĂȘme nf, puisque celui-ci est moindre aprĂšs
[p. 249]exercice ; au contraire, renverser ces estimations est comprĂ©hensible si lâon met lâaccent sur les activitĂ©s comparĂ©es fv, car celles-ci diminuent aussi avec les rĂ©pĂ©titions, ce qui allonge la durĂ©e subjective puisque t = nf : fâv et quâen ce second cas le travail accompli nâest pas lâindice choisi ou centrĂ© par lâattention et est donc maintenu constant.
(3) Une troisiĂšme source de fluctuations et de contradictions apparentes a Ă©tĂ© la comparaison entre prĂ©sentations continues et discontinues. Les tabl. 11 et 12 nous montrent quâune suite dâĂ©clairs discontinus semble durer davantage quâune lumiĂšre continue. Par contre un petit rond prĂ©sentĂ© de façon continue donne une durĂ©e apparente nettement plus longue que le mĂȘme petit rond prĂ©sentĂ© six fois de suite (tabl. 18 sĂ©q. 1), sauf si lâon demande une exploration attentive, auquel cas la succession discontinue paraĂźt prendre plus de temps (tabl. 19 sĂ©q. 1). Quant Ă la comparaison des durĂ©es de prĂ©sentation dâun rond (vision continue) et dâune succession de figures hĂ©tĂ©rogĂšnes (prĂ©sentĂ©es au mĂȘme point) elle donne une surestimation alternĂ©e de lâune des prĂ©sentations et de lâautre (en opposition avec lâordre de succession : tabl. 18 sĂ©q. 5).
De tels faits montrent sans doute que les facteurs dĂ©cisifs relĂšvent ici de la durĂ©e vĂ©cue pendant les prĂ©sentations plus que des conditions objectives de celles-ci. Or, pendant les prĂ©sentations continues dâun seul rond il ne se passe rien, tandis quâune suite de prĂ©sentations homogĂšnes et surtout hĂ©tĂ©rogĂšnes donne lieu Ă de multiples actions possibles. Pourquoi donc nâobserve-t-on pas de façon gĂ©nĂ©rale soit une surestimation de la premiĂšre durĂ©e parce que liĂ©e Ă la monotonie, Ă lâattente et Ă lâinaction, soit une surestimation de la seconde parce que liĂ©e au nombre ou changements, etc. ? Ces rĂ©sultats Ă©tant contradictoires, on ne saurait Ă nouveau quâinvoquer ou bien une multiplicitĂ© de facteurs rendant la situation « ambiguë », comme lâon dit en cas dâeffets spatiaux indĂ©cis, ou bien une relation telle que le sujet soit portĂ© Ă accentuer lâun de ses termes ou lâautre, dâoĂč les estimations opposĂ©es. Mais dans la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations, les jugements dâĂ©galitĂ© devraient lâemporter, par compensation des facteurs multiples, tandis que dans la seconde les Ă©galitĂ©s de durĂ©e supposeraient une mise en relation exacte, ce qui constitue le cas le moins probable. Or, il est frappant de constater que dans ces comparaisons de prĂ©sentations continues et discontinues, comme dâailleurs pour les sĂ©quences discutĂ©es sous (1) et (2), les jugements dâĂ©galitĂ© sont trĂšs peu nombreux (environ 1-2 % pour les sĂ©q. 1 et 5 des tabl. 18 et 19 et environ 10 % dans les comparaisons dâĂ©clairs et de lumiĂšre continue du tabl. 11), seules les comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es (tabl. 12) aboutissant au 20 % environ. Il est donc clair que nous ne nous trouvons pas ici en prĂ©sence dâeffets nuis, comme dans les vraies situations enchevĂȘtrĂ©es dites « ambiguĂ«s », mais bien dâeffets opposĂ©s ou contradictoires, ce qui nâest pas la mĂȘme chose et ce qui au contraire est instructif.
[p. 250](4) Avant de tirer la leçon gĂ©nĂ©rale de ces contradictions, notons encore celle qui rĂ©sulte des comparaisons entre mouvements continus et discontinus ou entre eux deux et la prĂ©sentation dâun petit rond immobile.
Lorsque lâon compare ce rond immobile avec une suite de ronds dĂ©calĂ©s dans lâespace (mouvement discontinu, sĂ©q. 9 du tabl. 18), on trouve une lĂ©gĂšre surestimation de cette seconde durĂ©e (68 contre 28 en AB et 55 contre 45 en BA, avec 4 et 0 % dâĂ©galitĂ©s). Mais ceci semble nâĂȘtre dĂ» quâau mouvement, car Ă comparer un mouvement continu et un mouvement discontinu (sĂ©q. 10) on nâobserve aucun effet (ou plutĂŽt deux effets contradictoires avec seulement 9 et 10 % dâĂ©galitĂ©s). Mais lorsque lâon compare un rond immobile Ă un rond qui se dĂ©place de façon continue (sĂ©q. 8) on ne trouve une surestimation de la durĂ©e de mouvement que dans lâordre (dĂ©favorable) BA, et des proportions Ă©gales dans lâordre AB ; et, en comparaisons synchroniques (tabl. 2 sĂ©q. 9) la durĂ©e de prĂ©sentation immobile est lĂ©gĂšrement surestimĂ©e.
Il y a donc Ă nouveau contradiction, mais une fois de plus les jugements dâĂ©galitĂ© de durĂ©es sont trĂšs peu nombreux (6 % en moyenne)x, ce qui parle ici encore en faveur dâune bipolaritĂ© des estimations selon lâaccent mis sur lâun ou lâautre des deux termes dâune relation, et non pas en faveur dâun simple enchevĂȘtrement des facteurs en jeu.
§ 10. Conclusionđ
Les rĂ©sultats obtenus en cette recherche sont relativement nets en ce qui concerne les estimations perceptives des durĂ©es physiques, tandis que la part de lâinterprĂ©tation est bien plus considĂ©rable si lâon cherche Ă comprendre les Ă©valuations observĂ©es de la durĂ©e interne ou vĂ©cue.
Sans revenir sur les premiĂšres estimations rappelons cependant le problĂšme principal quâelles soulĂšvent et dont la solution nous paraĂźt dominer la signification Ă attribuer Ă la perception du temps psychologique. Quâil sâagisse de vitesses-mouvements ou de vitesses-frĂ©quences, on trouve : (1) des situations dans lesquelles la durĂ©e apparente correspond directement Ă la vitesse et (2) dâautres situations dans lesquelles il y a correspondance inverse. La vitesse joue donc Ă coup sĂ»r un rĂŽle dans lâestimation de la durĂ©e. Mais si lâon adopte alors lâhypothĂšse quâune perception adĂ©quate de la durĂ©e physique repose sur la relation t = e :v ou t = n : v (oĂč e est lâespace parcouru apparent et n la frĂ©quence apparente), il nâen subsiste pas moins deux interprĂ©tations possibles : ou bien cette relation intervient dans les deux situations 1 et 2, mais lâespace parcouru e ou la frĂ©quence n sont seuls accentuĂ©s en (1) avec nĂ©gligence relative de la vitesse v, tandis que câest
1 Sauf en prĂ©sentations synchroniques (tabl. 2 seq. 9) oĂč les simultanĂ©itĂ©s sont de 72 % et les Ă©galitĂ©s de durĂ©e de 46 %.
[p. 251]lâinverse en (2) ; ou bien la vitesse nâintervient nullement en (1) oĂč seuls joueraient un rĂŽle lâespace e ou la frĂ©quence n, tandis que les relations supposĂ©es (t = e : v ou n : v) nâapparaĂźtraient que dans les situations (2).
Nous avons sans cesse soutenu la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations, câest-Ă -dire que les relations t = e :v ou t = n -.v interviendraient en toutes les perceptions de la durĂ©e physique, mais avec accentuation soit de e ou n (situations 1) soit de âšÂ (situations 2) sous lâinfluence des contextes, câest-Ă -dire du nombre et de la prĂ©gnance des indices. Les arguments justifiant cette interprĂ©tation nous paraissent les suivants :
(a) Si, dans les situations 1, lâestimation de la durĂ©e ne dĂ©pendait que de lâespace e ou de la frĂ©quence n, sans rĂ©fĂ©rence implicite Ă la vitesse, on devrait trouver une proportionnalitĂ© directe entre la durĂ©e t et e ou n. Or, cela ne semble pas ĂȘtre le cas. Pour le prouver, il faudrait naturellement demander aux sujets des mesures absolues de la durĂ©e (en sec, etc.), en faisant varier lâespace, et Ă©tudier la corrĂ©lation. Cela reste Ă faire, mais ni les tabl. 3 et 5-6 ni les tabl. 9-10 ne fournissent lâimage dâune proportionnalitĂ© proprement dite : par exemple, Ă faire la moyenne des diffĂ©rences des estimations de durĂ©es R-L (succession rapide â succession lente) pour les diffĂ©rences objectives de frĂ©quences de 5(3-8) et 6(8-14) ainsi que de 11(3-14) et 15(3-18), on trouve, pour le tabl. 9 une diffĂ©rence moyenne de 30 pour les diffĂ©rences objectives de 5 et 6 et une diffĂ©rence moyenne de 37 seulement pour les diffĂ©rences objectives de 11 et 15 ; au tabl. 10, les diffĂ©rences moyennes sont de 45 et 45 dans les deux cas.
(b) Dâautre part, si dans les situations 1, les Ă©valuations de durĂ©e ne dĂ©pendaient que de lâespace parcouru e ou de la frĂ©quence n, on obtiendrait, ou bien des rĂ©actions polarisĂ©es selon ce facteur unique, ou bien des Ă©galitĂ©s de durĂ©e en cas de non intervention de ce facteur. Le rĂ©sultat serait donc analogue Ă celui du tabl. 4 oĂč un facteur unique (ici lâeffet de succession), polarise la majoritĂ© des jugements sur t2 > fl, avec un grand nombre dâĂ©galitĂ©s fl = f2. Or, dans le cas des facteurs e et n, on trouve bien une situation de ce genre pour le tabl. 5 oĂč la diffĂ©rence est massive, mais les tabl. 3 et 9-10 donnent au contraire plus de relations inverses entre les durĂ©es et e ou n que dâĂ©galitĂ©s de durĂ©es. Ces faits parlent donc en faveur de la prĂ©sence constante dâune relation (f = e : v ou n : v), mais dont soit lâun des deux termes (v) soit lâautre (e ou n) est accentuĂ© selon les indices remarquĂ©s.1
1 En des recherches rĂ©centes (Ă paraĂźtre prochainement) G. Voyat a trouvĂ© que pour des durĂ©es dâenviron 0,5 sec sâĂ©coulant entre des signaux lumineux 1-2 puis 3-4, mais sans dĂ©placements spatiaux, la seconde durĂ©e (3-4) est en gĂ©nĂ©ral sous-estimĂ©e contrairement Ă la rĂšgle des effets temporels de succession : oc en cette situation, lâimpression de vitesse (ou « tempo ») dans la succession de lumiĂšres 1, 2, 3, 4 prime celle de durĂ©e et câest la seconde vitesse (3-4) qui est alors surestimĂ©e en vertu de
[p. 252]Or, sâil en est ainsi de lâestimation des durĂ©es physiques, oĂč la relation t = e : v ou t = n : v semble jouer un rĂŽle constant, mais avec accentuation de lâun ou de lâautre de ses deux termes selon les situations (1) ou (2) il nâest aucune raison valable de penser quâil nâen soit pas de mĂȘme en ce qui concerne la durĂ©e intĂ©rieure ou psychologique. Sans doute la durĂ©e apparaĂźt-elle subjectivement comme une donnĂ©e simple ou absolue et non pas comme une relation, mais il faudrait ĂȘtre victime des illusions de la phĂ©nomĂ©nologie pour y voir un argument lĂ©gitime : une diffĂ©rence soumise Ă la loi de Weber est Ă©galement perçue comme absolue sans cesser pour autant dâĂȘtre fondamentalement relative ; de mĂȘme une constance perceptive, sans que lâon renonce pour autant Ă y voir le produit dâune composition complexe ; etc., etc. Sans doute aussi, lâintuition de la durĂ©e est-elle trĂšs prĂ©coce et le nourrisson dĂ©jĂ doit en faire lâexpĂ©rience dans le processus de lâattente, mais une attente est essentiellement fonction des rĂ©sistances du rĂ©el par rapport aux activitĂ©s que le sujet voudrait exercer Ă une cadence plus rapide et il est donc exclu dâen faire une analyse objective sans la considĂ©ration des vitesses sous une forme ou sous une autre.
La seule diffĂ©rence entre la durĂ©e intĂ©rieure et la durĂ©e physique est de complexitĂ©, en ce sens que les frĂ©quences n (ou les espaces Ă©ventuellement parcourus par lâaction e), ainsi que les vitesses v inhĂ©rentes Ă lâaction ou Ă la succession des Ă©tats de conscience, sont toujours liĂ©es Ă ce que lâon fait ou pense, câest-Ă -dire Ă des processus oĂč interviennent la considĂ©ration du travail (ef ou nf) et de la puissance (fâv). Il en rĂ©sulte que, la prise de conscience pouvant ĂȘtre centrĂ©e ou sur les rĂ©sultats de lâaction (ef ou nf), eux-mĂȘmes fonction des rĂ©sistances extĂ©rieures, ou sur son dĂ©roulement actif plus ou moins rapide (fâv), les Ă©valuations de la durĂ©e subjective sont beaucoup moins stables, et en gĂ©nĂ©ral moins bien polarisĂ©es, mais cela prĂ©cisĂ©ment parce que la dissociation de ces deux termes nf ou fâv est liĂ©e Ă une simple prĂ©dominance fugace des indices, lâĂ©valuation correcte Ă©tant fondĂ©e non pas sur cette dissociation mais sur leur relation t = nf : fâv. Nous objecter quâune telle dissociation est artificielle est donc inopĂ©rant, puisque prĂ©cisĂ©ment les deux termes en jeu nf et fâv sont, dans notre hypothĂšse, toujours prĂ©sents et de façon indissociables ; seule la prise de conscience du sujet conduisant Ă les dissocier et cela de façon inadĂ©quate et, en ce sens, « artificielle ». Si arbitraire il y a, il est donc dĂ» Ă lâinsuffisante prise de conscience dâune relation qui maintient les deux termes indissociĂ©s, et non pas dans lâinterprĂ©tation thĂ©orique qui cherche Ă rendre compte de ces insuffisances subjectives. En dâautres termes il convient de distinguer (a) la perception adĂ©quate des lâeffet de succession. Il y a lĂ un nouvel exemple de relation t = n : âšÂ avec Inversion entre t et v quoiquâen prĂ©sentations successives, parce quâen ce cas, les effets de vitesse sont remarquĂ©s dĂšs le dĂ©part (les mesures sur les vitesses ont cependant Ă©tĂ© faites six mois aprĂšs celles sur les durĂ©es).
[p. 253]durĂ©es, et (b) les illusions, dâune maniĂšre qui soit Ă la fois homogĂšne et diffĂ©renciable suivant les cas.
Or, et ce sera lĂ notre conclusion, les hypothĂšses selon lesquelles la perception de la durĂ©e interne tiendrait soit Ă une composante unique ou prĂ©dominante, soit Ă une multiplicitĂ© incoordonnĂ©e de composantes devraient se traduire dans les faits ou bien par des erreurs nettement polarisĂ©es ou bien par une prĂ©dominance dâestimations adĂ©quates avec rĂ©partition symĂ©trique des erreurs dans les deux sens. Nos tabl. 18 et 19 marquent au contraire une bipolaritĂ© des erreurs avec un minimum dâestimations correctes (4 % pour lâensemble des tabl. 18-19) et, dans le tabl. 8, dans lequel les erreurs sont relativement polarisĂ©es, il y a, ici encore, davantage dâerreurs en sens inverse que de rĂ©ponses adĂ©quates. Ces faits parlent donc en faveur de lâexistence dâun rapport dont les deux termes peuvent ĂȘtre alternativement accentuĂ©s et non pas dâune composante unique ou dâune multiplicitĂ© incohĂ©rente. Or, comme les rĂ©sultats des tabl. 8 montrent lâintervention trĂšs probable du facteur de la vitesse des actions (freinage de lâexploration dans le cas dâun mouvement unique) et comme les estimations des durĂ©es physiques sont inexplicables sans la considĂ©ration des vitesses-mouvements ou des vitesses-frĂ©quences, notre interprĂ©tation fondĂ©e sur la relation t=ef :fv ou nf : fâv comporte, malgrĂ© toutes les incertitudes, un degrĂ© apprĂ©ciable de probabilitĂ© favorable.
RĂ©sumĂ©đ
Cette Recherche présente une étude de perception temporelle liée à deux phénomÚnes cinématiques distincts : vitesse-mouvement et vitesse-fréquence. En outre, une attention aprticuliÚre est attachée à la distinction entre la vitesse externe des objets physiques et la vitesse interne des actions du sujet percevant.
Les effets de la vitesse-mouvement sur la perception de la simultanĂ©itĂ© sont Ă©tudiĂ©s en plusieurs sĂ©quences de film prĂ©sentant des mobiles roulant Ă des vitesses diffĂ©rentes en diverses situations de croisement, dĂ©passement, etc. La perception de la DurĂ©e est Ă©tudiĂ©e en des sĂ©quences analogues prĂ©sentant des dĂ©placements simultanĂ©s ou successifs, et au moyen dâun dispositif oĂč des suites de mouchets circulent Ă des vitesses variables. Le rĂŽle des activitĂ©s du sujet est analysĂ© en fonction de la centration ou de la poursuite des mobiles par le regard. En outre il est tenu compte de lâeffet du nombre des Ă©vĂ©nements prĂ©sentĂ©s, qui est variĂ© dans les diffĂ©rentes conditions expĂ©rimentales.
Les effets de la Vitesse-FrĂ©quence sur lâestimation temporelle sont Ă©tudiĂ©s dâune part Ă lâaide dâun stroboscope prĂ©sentant des Ă©clairs lumineux en diverses rapiditĂ©s de frĂ©quence, selon trois types de situations : comparaison de frĂ©quences simples entre elles, de frĂ©quence contre continu et dâaccĂ©lĂ©rations et dĂ©cĂ©lĂ©rations de frĂ©quence. Dâautre part, des sĂ©quences de film Ă©tudient des comparaisons entre frĂ©quences simples et frĂ©quences avec changements de figures (Ă©lĂ©ments identiques ou de formes diverses), en prĂ©sentation simultanĂ©e ou successive.
[p. 254]Une hypothĂšse est suggĂ©rĂ©e au sujet des deux principaux termes e et v dont la perception temporelle pourrait relever isolĂ©ment ou conjointement, (e = lâespace parcouru ou le nombre de changements perçus n et v = la vitesse du mouvement ou de la frĂ©quence). La durĂ©e perçue serait toujours la rĂ©sultante dâune composition des deux termes t = e / v pour le temps physique et analoguement t = ef / fâv pour le temps vĂ©cu (travail accompli rapportĂ© Ă la vitesse des actions du sujet ou « puissance »).
Or les rĂ©sultats dans les deux domaines de durĂ©e Ă©tudiĂ©s prĂ©sentent tous deux types dâillusion : tantĂŽt une correspondance directe telle que « plus vite = plus de temps », tantĂŽt lâinverse.
Une interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale invoque le nombre dâindices prĂ©sents dans la situation (espaces parcourus ou nombre dâĂ©vĂ©nements, vitesse de dĂ©roulement et simultanĂ©itĂ© ou succession des Ă©vĂ©nements) dont certains sont nĂ©gligĂ©s en fonction de centrations privilĂ©giĂ©es (centration sur la comparaison des vitesses lors de prĂ©sentations simultanĂ©es, sur la comparaison des espaces ou le nombre dâĂ©lĂ©ments en prĂ©sentations successives), expliquant de la sorte les variations de la rĂ©sultante temporelle dans les diverses situations Ă©tudiĂ©es.
Les rĂ©sultats prĂ©sentant une relation directe sans cependant montrer de variation proportionnelle entre t et e ou n parlent en faveur de cette interprĂ©tation. De mĂȘme, la prĂ©sence de jugements directs plutĂŽt que de rĂ©ponses dâĂ©galitĂ© dans des situations donnant lieu Ă une majoritĂ© de relations inverses semble aussi confirmer lâinteraction constante des deux termes e et âšÂ avec accentuation de lâun selon les indices marquĂ©s.
Zusammenfassungđ
Es handelt sich um eine Untersuchung der Zeitwahrnehmung, die mit zwei verschiedenen kinematischen Phaenomenen verbunden ist : Geschwindigkeit â Bewegung und Geschwindigkeit â Frequenz ; Speziell wird der Unterschied zwischen externer Geschwingkeit der physikalischen Objekte und interner Geschwindigkeit der AktivitĂ€t der wahrnehmenden Vp berĂŒcksichtigt.
Die Effekte von Geschwindigkeit â Bewegung auf die Perzeption der Gleichzeitigkeit werden in verschiedenen Filmsequenzen untersucht, die Mobile zeigen, die sich bei verschiedenen Geschwindigkeiten kreuzen, ĂŒberholen usw. Die Perzeption der Dauer wird in Ă€hnlichen Sequenzen untersucht : ein Apparat zeigt Punkte, die sich mit verschiedenen Geschwindigkeiten bewegen ; so werden simultane oder sukzessive Bewegungen dargestellt. Die AktivitĂ€t der Vps wird entweder als Funktion der âZentrierungâ oder als die der Verfolgung der Mobile mit dem Blick untersucht. Ebenfalls wird der Effekt der Anzahl der dargebotenen Geschehnisse berĂŒcksichtigt, sowohl in den Sequenzen des Filmes (Bewegungen von einem oder zwei Fahrzeugen), als auch in den âPunktversuchenâ mit varierten Frequenzen.
Die Effekte der Geschwindigkeit â Frequenz auf die ZeitschĂ€tzung werden einerseits mit Hilfe eines Stroboskopes untersucht, das Blitze in verschiedenen Frequenzen zeigt. Drei Situationen werden untersucht : Vergleich zwischen einfachen Frequenzen, zwischen Frequenz und Kontinuation, und zwischen Beschleunigung und Verlangsamung der Frequenzen. Anderseits werden Sequenzen des Filmes mit Vergleichen zwischen einfachen Frequenzen und solchen mit abwechselnden Figuren (gleiche oder varierte Elemente) in simultaner und sukzessiver Darstellung gezeigt.
Mit Bezug auf die beiden Hauptpunkte e und v (e = zurĂŒckgelegter Raum oder Anzahl der wahrgenommenen VerĂ€nderung n ; v = Geschwindigkeit der Bewegung oder der Frequenz) drĂ€ngt sich die folgende Hypothese auf : Die wahrgenommene Dauer sei immer die Resultante einer Komposition der zwei Termini t â e/v fĂŒr die physikalische Zeit, und, Ă€hnlich t = ef / fâv fĂŒr die erlebte Zeit (vollbrachte Arbeit in Bezug auf die Geschwindigkeit der AktivitĂ€t der Versuchspersonen oder Energie.
Die Resultate zeigen zwei Typen von Illusionen : manchmal eine direkte Verbindung wie âschneller â mehr Zietâ, manchmal das Gegenteil.
[p. 255]FĂŒr eine allgemeine Interpretation braucht man die jeweilig vorhandenen Indizien von denen einige in Funktion der bevorzugten âZentrierungâ vernachlĂ€ssigt werden, was die Verschiedenheiten des Zeitresultats in den varierten Situationen erklĂ€rt.
Die Resultate, die eine direkte Relation zeigen, aber ohne proportionelle Variationen zwischen t und e oder n, sprechen fĂŒr diese Interpretation. Auch direkte Beurteilung anstatt Antworten der Gleichheit in Situationen, die eine MajoritĂ€t der inversen Relationen (oder umgekehrt) fördern, scheinen die konstante Interaktion zwischen e und v zu bestĂ€tigen, mit Betonung des einen, je nach den beobachteten Indizien.
Summaryđ
This research presents a study of time perception bound to two different cinematic phenomenons : motion-rate and frequency-rate. Also special attention is given to the distinction between the external speed of the physical objects and the internal speed of the actions of the perceiving subject.
The effects of motion-rate on the perception of simultaneity are studied in several film sequences showing mobile points moving at different speeds under different conditions (e.g. crossing, overtaking etc.). The perception of duration is studied in similar sequences showing simultaneous or successive movement of « spots » which are varied in speed by a specially constructed apparatus. The activities of the subject are analysed as a function of âfixationsâ and of âpursuit movementsâ of the eyes. Also the effects of the number of events are considered under both experimental conditions.
The effects of the frequency-rate on the evaluation of time are studied using stroboscopic presentation of âflashesâ at different frequencies. Three types of situations are presented : comparison between simple frequencies, between frequency and continuity, and between acceleration and deceleration of frequency. Also sequences of film are presented for comparisons between simple frequences and frequences with change of figures (identical or varied elements) in simultaneous or successive presentation.
The following hypothesis is suggested with regard to the two main factors, occuring isolated or conjointly, from which time perception might originate, which are the space travelled by the point e (or the number of perceived changes n) and the speed of motion (or of frequency) v. The perceived duration is hypothesised to always be the result of a composition of the two factors f = e / v for the physical time, and in a similar way, t = ef / fâv for the subjective time, (where ef refers to the work accomplished by the active subject and fâv refers to the speed of his activity).
The results in bothe domains of duration considered all manifest two types of illusion : sometimes a direct correspondence such as "faster = timeâ and sometimes the inverse.
A general interpretation requires consideration of the number of cues that are present in the situation. Some of them are neglected as a function of predominant centration tendencies, thus explaining the variations of time judgements in the varied situations.
The results which present a direct relation without proportional variation between t and e or n favour this interpretation. Also direct estimations, rather than answers of equality in situations giving rise to a majority of inverse relations, see mto confirm the constant presence of an interaction between e and v with accentuation of one of them depending on the attended cue.