La perception de la durée en fonction des vitesses (1962) a

L’un de nous a cherché à montrer 1, sur le terrain des représentations préopératoires et des opérations elles-mêmes, que la notion du temps ne correspondait pas à une intuition simple, telle que celle, par exemple, d’un espace parcouru, mais qu’elle résultait d’une mise en relation entre cet espace parcouru e (ou un travail accompli ef) et la vitesse v (ou la puissance f’v), la vitesse, de son côté, pouvant être estimée par voie ordinale ou hyperordinale sans faire appel à la durée. Donc t = e : v ou ef : f’v, ou encore t = nf : f’v si n est une fréquence et non pas un espace parcouru. La question est alors d’établir si une telle interprétation est valable sur le terrain des perceptions elles-mêmes, à supposer qu’elle le demeure dans le domaine des notions et opérations.

En ce qui concerne ces dernières et principalement les intuitions préopératoires, P. Fraisse a contesté que le temps soit une relation et a mis en doute le rôle de la vitesse en essayant de fonder l’intuition de la durée sur le nombre de changements perçus ou remarqués par le sujet (ce qui à notre sens est encore une vitesse mais une vitesse-fréquence). Nous lui répondrons ailleurs2 au vu de nouvelles expériences instituées dans le but de pouvoir décider entre nos deux thèses sur le terrain des représentations préopératoires.

Mais la même question reste entièrement ouverte en ce qui concerne les perceptions mêmes de la durée, demeurées jusqu’ici étrangères à nos propres préoccupations. Il faut d’ailleurs remarquer à notre décharge que, dans le domaine de la durée, il est particulièrement difficile de savoir de quoi l’on parle lorsque l’on cherche à atteindre le niveau de la perception, et cela pour trois raisons. La première est qu’une perception s’attache, selon l’opinion communément admise, à un donné présent « hic et nunc » : or le temps s’écoule et pour juger de la durée, par exemple d’un mouvement même très court, on doit se référer à un

1 J. Piaget, Le développement de la notion de temps chez l’enfant, Paris (P.U.F.), 1945.

2 J. Piaget et M. Backx, Comparaisons et opérations temporelles en relation avec la vitesse et la fréquence [à paraître dans les « Etudes d’Epistémologie Génétique »].

 

point de départ temporel qui est déjà passé, donc qui n’existe plus. Qu’est-ce alors que la perception d’un donné déjà disparu ? Ce n’est en tout cas pas un effet de champ primaire : il intervient en ce cas au minimum une activité perceptive de reconstitution, et qui risque de dépasser très tôt le champ de la seule perception. En second lieu la perception est communément considérée comme l’organisation plus ou moins immédiate d’un donné sensoriel : or, si l’on comprend à peu près ce qu’est un tel donné dans le domaine spatial, on ne voit plus ce qu’il peut être dans le domaine temporel (car une perception qui dure est tout autre chose qu’une perception de la durée). En troisième lieu, lorsque l’on perçoit une longueur de 5 à 10 m cette longueur est extérieure au sujet, même si son image rétinienne très réduite joue un rôle dans son évaluation. Lorsque l’on cherche à percevoir la durée d’un processus extérieur, par contre, cette durée englobe aussi bien le sujet qui perçoit que les objets perçus. Que « perçoit »-on alors ? La durée des événements externes ou celle des activités du sujet percevant, autrement dit une durée vécue ? Ou encore les deux ?

A supposer qu’on ait cependant le droit de parler d’une « perception » de la durée1, il est, d’autre part, extrêmement malaisé de tracer une délimitation entre ce qui est perceptif, c’est-à-dire donné indépendamment d’une interprétation réflexive ou conceptuelle, et ce qui est représentatif c’est-à-dire comportant une telle part de comparaison intelligente, même lorsqu’il s’agit de temps vécu ou d’intuitions pouvant paraître « immédiates » au sujet. En fait la perception de la durée n’est authentiquement perceptive qu’aux environs d’un point neutre2 situé à 0,7-0,8 sec, c’est-à-dire pour des durées auxquelles il est bien délicat de recourir s’il s’agit par ailleurs de faire varier les vitesses. Nous nous sommes donc résignés à un compromis, en étudiant des durées de 1,5 à 6-7 sec (et surtout de 3-4 sec), c’est-à-dire dans lesquelles les facteurs perceptifs jouent sans doute encore un rôle prépondérant, mais sans que l’on puisse exclure des débuts de représentation.

Or, pour des durées de cet ordre de grandeur, nous savons déjà par une recherche antérieure que la perception des vitesses peut s’interpréter, en tous les cas de vitesses-déplacements, par des comparaisons de nature ordinale, (dépassement, etc.) supposant l’ordre des positions spatiales et l’ordre de succession temporelle, mais ni la considération de l’espace parcouru ni celle des durées comme telles, ou par des com-

1 On nous a objecté l’existence d’une durée en quelque sorte <t pure », telle qu’on la perçoit entre deux signaux lumineux se produisant successivement en un même point spatial. Mais précisément alors il s’agit d’une durée déjà écoulée lors du second signal ; d’une durée « vide », donc sans donné sensoriel de nature temporelle ; et d’une durée vécue puisque rien ne se passe physiquement en dehors des deux signaux, qui sont bien successifs mais chacun instantané. De plus, G. Voyat vient de trouver des effets d’apprentissage en cette situation et aux environs du point neutre [recherche à paraître prochainement], ce qui montre le rôle de la reconstitution active.

2 Sans doute dû à des raisons essentiellement physiologiques.

paraisons hyperordinales supposant la comparaison des intervalles spatiaux entre les mobiles, mais non pas des espaces parcourus depuis leur point de départ, et supposant des synchronisations fondées sur les simultanéités, mais non pas des estimations de durées. En ce qui concerne, par contre, les vitesses-fréquences, nous sommes encore mal renseignés sur leur évaluation perceptive, mais nous savons déjà qu’on retrouve en ce domaine, lors de la perception de deux fréquences distinctes en synchronisation, des effets comparables aux accélérations apparentes du dépassant ou aux ralentissements apparents du dépassé lors des comparaisons de vitesses-mouvements.

Cette indépendance relative de la perception des vitesses par rapport à celle des durées conduirait donc naturellement à se demander si la perception des durées s’appuie de son côté sur celle des vitesses, comme nous avons cru pouvoir l’établir des représentations correspondantes, ou si les durées perceptives constituent des données simples, étrangères à une telle relation. L’objet de la présente recherche est précisément de fournir une réponse à cette question centrale. Encore faut-il la préciser quelque peu.

Lorsque l’enfant, sur le terrain des représentations préopératoires, paraît lier l’intuition du temps à celle de la vitesse, cette liaison se manifeste par deux sortes de réactions différentes, caractéristiques de deux stades successifs. La première (A) consiste, lors de deux mouvements d’égale durée objective (constatable par leur synchronisme exact) mais de vitesses différentes, à penser que le plus rapide a pris plus de temps comme s’il existait une correspondance directe « plus vite = plus de temps ». La seconde (B) consiste à inverser la relation en « plus vite = moins de temps » ou à accepter l’égalité des durées. Les réactions A se subdivisent elles-mêmes en deux catégories correspondant à deux sous-stades selon que les simultanéités des arrêts sont elles-mêmes niées (tout en étant constatables perceptivement) ou selon qu’elles sont acceptées, l’égalité des durées étant alors seule niée malgré les simultanéités respectives reconnues des départs et des arrêts. — Seulement, dans le cas des réactions A, tout en constatant que l’estimation notionnelle de la durée est modifiée par la vitesse objective des mobiles, on peut dire en un sens que l’enfant néglige au contraire la vitesse comme telle pour ne retenir que l’espace parcouru. Plus précisément, le raisonnement de l’enfant est schématiquement le suivant, en termes ordinaux de vitesse-dépassement : « plus vite = plus loin (arrivées) = plus de temps. » Par contre, dans le cas des réactions B l’enfant tient bien compte des vitesses comme telles, puisqu’il atteint la relation inverse entre le temps et la vitesse. On peut donc dire, ce qui revient exactement au même, que le temps notionnel est évalué par l’espace parcouru (ou le travail accompli, etc.) relativement à la vitesse (ou à la puissance) mais que, dans les réactions A cette relativité par rapport à la vitesse est négligée ou insuffisamment comprise, etc., tandis que le progrès des coordinations aboutit à la mettre en lumière (en B).

Dans le domaine des perceptions de la durée le problème se posera en termes assez exactement analogues. Tout d’abord nous contrôlerons, à titre d’information préalable nécessaire, si les inégalités de vitesses modifient les perceptions de simultanéités. Après quoi nous décrirons, tant sur le terrain des vitesses-mouvements que sur celui des vitesses-fréquences, deux sortes de réactions correspondant d’assez près aux réactions A et B rappelées à l’instant sur le terrain des représentations préopératoires. Mais nous nous trouverons en présence du même problème quant à l’interprétation du rôle de la vitesse : comment expliquer l’action de la vitesse perceptive sur la durée apparente et s’agit-il également d’une mise en relations entre indices, avec relations d’abord incomplètes par négligence de certains d’entre eux, puis relations plus complètes ? Ce problème, déjà difficile sur le terrain de l’estimation des durées physiques ou extérieures (en fonction des vitesses-mouvements ou des vitesses-fréquences) se compliquera encore dans le domaine de la durée subjective ou du temps vécu, que nous aborderons dans la dernière Partie de cet article.

I. Temps et vitesse-mouvement

§ 1. Vitesse et simultanéité

Le premier point à examiner, pour établir si la vitesse joue un rôle dans la perception du temps, est celui des relations entre les vitesses respectives de deux mobiles et la perception de la simultanéité de leurs arrêts. Comme on vient de le rappeler, nous avons, en effet, pu établir jadis que jusque vers 6 ans l’enfant se refuse à juger notionnellement comme simultanés les arrêts de deux mobiles lorsqu’ils sont de vitesses différentes, tandis qu’il admet cette simultanéité en cas de vitesses égales. Il ne s’agit pas alors de perception, puisque les sujets reconnaissent que, lorsque l’un des mobiles s’arrête, l’autre ne se déplace plus, mais ils ne parviennent pas à traduire cette donnée perceptive en termes de notion temporelle telle que « s’arrêter ensemble » ou « en même temps », faute de la notion d’un temps commun à deux mouvements distincts : l’un des mobiles est alors censé s’arrêter « avant » l’autre dans le temps, parce qu’il est situé devant ou derrière l’autre dans l’espace. Dans l’hypothèse où la perception du temps obéit à des lois analogues à celles qui régissent la construction des notions temporelles, il faut donc s’attendre également à une influence des vitesses sur la perception (et non plus seulement sur le concept) de la simultanéité.

Or, on sait que la perception des successions temporelles et des simultanéités n’est exacte que dans des limites très restreintes et donne lieu à des erreurs systématiques dues à au moins trois sortes de facteurs. En premier lieu la simultanéité ou succession apparentes dépend de l’homogénéité et de l’intensité des excitants : un son et un excitant lumineux objectivement simultanés ne sont pas perçus comme tels parce que le temps de latence est plus court pour la vision que pour l’audition, et, de deux excitants homogènes, le plus intense paraît antérieur parce que sa latence est plus brève. En second lieu, ces facteurs physiologiques une fois neutralisés il reste que, pour deux excitants homogènes en qualité et en quantité, la perception de la simultanéité dépend de l’attention : Stone1 a, par exemple, trouvé un écart de 5 es dans les estimations de la simultanéité selon que le sujet portant son attention sur un son ou sur un attouchement objectivement simultanés. Enfin, dans le domaine visuel, la perception de la simultanéité dépend aussi de la centration du regard (sur l’un ou l’autre excitants, à mi-chemin entre eux, etc.). Or, celle-ci comporte, en plus du facteur d’attention des facteurs topographiques connus : la latence est plus courte et la persistance rétinienne plus grande dans la fovéa que dans sa périphérie. Dans le cas de deux lampes s’allumant simultanément à 1 m de distance l’une de l’autre et symétriquement par rapport au sujet, nous avons observé jadis2 des erreurs systématiques dont le 80 % sont dues au fait que la lampe fixée par le regard paraît s’allumer avant l’autre.

Il importait donc, en neutralisant le facteur de centration (et, du même coup, celui d’attention car, en cas de centration obligée du regard la centration de l’attention coïncide, sauf précautions contraires, avec celle du regard lui-même), et en faisant porter les estimations perceptives de simultanéités ou de successions sur l’arrêt de mobiles et non plus sur l’apparition d’éléments statiques, de chercher si ces estimations dépendraient ou non de la vitesse des mobiles.

L’expérience a été réalisée au moyen d’un film comportant 11 séquences. Chacune comprend la présentation de deux mobiles (points noirs) parcourant un champ d’un mètre de longueur à des vitesses identiques ou différentes, ces dernières étant alors fortement contrastées. L’apparition des mobiles est simultanée (séq. 1-3 et 6-11) ou légèrement décalée (séq. 4 et 5). La disparition des mêmes mobiles est simultanée, sauf pour les séq. 5, 8 et 11 (mobile le plus rapide disparaissant avant l’autre) et 10 (élément immobile disparaissant en premier). Voici la description des séquences, les lettres G et D représentant les éléments qui disparaissent respectivement dans la moitié gauche ou droite du champ :

1 Amer. J. Psychol., 37 (1926), 284-7.

2 Le développement de la notion du temps chez l’enfant, Paris (P.U.F.), 1946, p. 120.

1. Vitesses égales (60 cm/sec), mouvements orientés de gauche à droite avec décalage spatial des points de départ de 30 cm).

2. D plus rapide (60 cm/sec) que G (30 cm/sec), départs à l’extrême gauche, arrêt de D à l’extrême droite et de G vers le milieu du champ.

3. Vitesses égales, départs au milieu du champ et mouvements en sens contraires avec arrêts aux deux extrémités.

4. Départs à l’extrême gauche, mais D avec un retard de 0,5 sec. Arrêt de D à l’extrême droite et de G vers le milieu.

5. Mêmes trajets mais D s’arrête le premier (0,5 sec avant l’autre).

6. Départs au milieu du champ, G plus rapide (60 cm/sec) s’arrêtant à l’extrême gauche et D plus lent (45 cm/sec) s’arrêtant aux 3/4 du champ à droite.

7. G part du milieu du champ et s’arrête à l’extrême gauche, pendant que D part de cet extrême gauche pour s’arrêter à l’extrême droite.

8. Départs à l’extrême gauche et arrêt de D à l’extrême droite, avant G, l’arrêt de G au milieu du champ.

9. G immobile à gauche et D s’arrêtant au milieu du champ après un départ à l’extrême gauche.

10. Apparitions à l’extrême gauche, G immobile et D disparaissant à l’extrême droite (0,5 sec après G).

11. Même structure, mais G immobile disparaît après D.

On demande au sujet de centrer le mobile G et de juger si les deux mobiles disparaissent simultanément ou dans quel ordre. Mêmes questions avec centration sur D. Voici les résultats sur 20 sujets (tabl. 1) :

Tableau 1. Estimation des simultanéités d’arrêt avec variation des vitesses (en % des sujets).

 

On voit que les résultats sont dans l’ensemble nets (notons à cet égard que les sujets n’éprouvent pas de difficultés à fournir leurs évaluations, ce qui n’est pas le cas dans toutes les expériences portant sur le temps). Dans toutes les situations à vitesses inégales avec arrêts objectivement simultanés (2, 4, 6, 7) il y a tendance à juger le mobile le plus rapide comme s’arrêtant avant l’autre.

Mais on constate aussi que la situation 7 donne des résultats plus équivoques que les situations 2, 4 et 6. Et surtout la situation 1 (égalité des vitesses avec décalage spatial) donne une priorité en faveur de D alors que les arrêts sont simultanés. C’est que dans ces deux cas 7 et 1, il s’ajoute aux inégalités ou égalités objectives des vitesses un effet d’accélération apparente des mobiles au moment où ils sortent de l’extrémité du champ (effet connu sous le nom d’« effet de disparition ». Dans la situation 7 les deux mobiles G et D s’arrêtent respectivement aux extrémités gauche et droite, ces deux « effets de disparition » donnant alors lieu à un fort pourcentage de simultanéités. Quant à la situation 1, où les vitesses des mobiles sont égales, G s’arrête au milieu du champ et D à l’extrémité droite. Ce dernier mobile présente alors un effet de disparition (comme plusieurs sujets l’ont noté spontanément), tandis que ce n’est pas le cas pour G, d’où l’accélération finale apparente de D qui explique les 65 à 80 % de jugements d’antériorité quant à l’arrêt, malgré l’égalité objective des vitesses x.

Seulement, si l’on est ainsi conduit à invoquer des accélérations subjectives par effets de disparition aux extrémités du champ, cela signifie donc que les priorités apparentes des arrêts de D en 2 et 4 et de G en 6 ne sont pas dues exclusivement aux vitesses objectives supérieures de ces mobiles, mais qu’il s’y ajoute sans doute des accélérations apparentes lors des disparitions à l’extrême droite (2 et 4) ou à l’extrême gauche (6).

Nous avons alors, au vu de ces résultats, ajouté aux 11 situations précédentes une situation 12, étudiée à part et telle qu’un mobile A parcourt tout le champ de gauche à droite à une vitesse de 60 cm/sec pendant que le mobile B en parcourt le dernier tiers à une vitesse de 20 cm/sec pour s’arrêter en regard de 4 à l’extrémité droite également. Les premiers résultats, obtenus sur 10 sujets sont consignés au tableau 1 bis :

Tableau 1 bis. Estimation des simultanéités d’arrêts (situation 12) (en % des sujets).

 

1 En Inversant cette situation 1 (G à droite et D à gauche) on retrouve 20 % de simultanéité et 80 % d’antériorité pour le mobile décalé spatialement.

Ces données nous ayant paru un peu inquiétantes en tant que traduisant peut-être (comparées à celles du tabl. 1) des réactions exceptionnelles, nous avons repris 13 autres sujets sans centration obligée et 10 sujets avec centrations sur A et sur B mais en distinguant les réactions initiales et la moyenne après trois présentations (tabl. 1 ter) :

Tableau 1 ter. Même situation 12 qu’au tableau 1ebis (13 et 10 sujets).

On constate alors que, avec centration sur A et surtout sur B, le mobile le plus rapide A semble disparaître avant l’autre, cet effet s’accentuant quelque peu au cours de trois répétitions. En l’absence de centration obligée, la répétition ou plutôt l’effort d’analyse atténuent au contraire l’effet et le renversent en partie.

De façon générale on peut donc conclure à une action de la vitesse des mobiles sur la perception de la simultanéité de leurs arrêts, le mobile le plus rapide étant perçu comme disparaissant avant l’autre alors que leurs disparitions sont objectivement simultanées. Or, dans le cas de cette situation 12 où les mobiles disparaissent à la même extrémité du champ et en des points très voisins spatialement l’un de l’autre, on peut vérifier que cette altération de la simultanéité apparente est bien due à la vitesse comme telle, car l’erreur de perception temporelle s’accompagne alors d’erreurs cinématiques fréquentes. Par exemple, sur les 10 sujets du tabl. 1 ter (avec centrations obligées), 6 ont indiqué, en 19 réactions distinctes, des effets d’arrêt apparent de l’un des mobiles, dont le mouvement paraît alors cesser bien qu’il n’y ait point disparition du mobile lui-même. Sur ces 19 réactions, 1 seulement a consisté à voir le mobile A s’arrêter d’abord, tandis que 18 ont au contraire attribué un arrêt apparent au mobile le plus lent B. Sur ces 18 dernières, 11 attribuent à A une priorité de disparition tandis que B semble donc en état d’arrêt, 5 attribuent à B une priorité d’arrêt puis de disparition et 2 attribuent à B une priorité d’arrêt seul, avec disparitions simultanées de A et de B. Notons encore qu’un sujet qui a perçu la simultanéité de disparition de A et B a vu le mobile A dépasser B dans l’espace et qu’un autre sujet a perçu un ralentissement apparent de B quand A le rejoignait et disparaissait avant lui. Tous ces faits montrent donc l’existence d’erreurs cinématiques accompagnant les erreurs temporelles de simultanéité et indiquent ainsi la

 

difficulté de coordonner temporellement des événements cinématiques se produisant lorsque les mouvements perçus sont de vitesses différentes.

§ 2. Vitesse et durée

Si la vitesse des mobiles perçus influence la perception de l’ordre des événements (simultanéité des arrêts), on peut s’attendre à ce que la vitesse modifie également la perception des durées, soit que l’on observe la relation « plus vite = plus de temps » comme au premier des niveaux préopératoires de l’enfant, soit que la perception atteigne la relation « plus vite = moins de temps » comme aux niveaux des intuitions articulées et des opérations, mais en renforçant éventuellement cette correspondance inverse dans le sens d’une contraction subjective de la durée objective. Or, ce sont ces deux résultats que nous avons trouvés l’un et l’autre, mais en deux sortes de situations distinctes. Il s’agira donc avant tout de chercher à établir les facteurs responsables de cette opposition des deux types de réactions.

Déterminer les relations entre la vitesse et la durée présente bien plus de difficulté qu’entre la vitesse et la simultanéité, car, si l’on choisit un seul mobile se déplaçant à des vitesses variables, celles-ci se traduisent par des espaces parcourus plus ou moins grands et l’on pourra toujours se demander si la durée n’est pas évaluée en fonction de ces parcours spatiaux ; et si l’on porte son choix sur un défilé de mobiles parcourant le même espace à des vitesses variables celles-ci se reconnaîtront à des fréquences différentes et l’on se heurtera ainsi à un troisième facteur. Il nous faudra donc utiliser tour à tour ces deux sortes de dispositifs en cherchant ce qu’ils présentent de commun et en neutralisant chaque fois dans la mesure du possible le facteur supplémentaire.

Un second problème technique consiste à choisir entre les deux possibilités suivantes : ou comparer les durées de deux mouvements successifs, ou comparer celles de deux mouvements synchrones en centrant alternativement l’un et l’autre. Les deux techniques ont leurs inconvénients, puisque, dans la première, il intervient un fort effet de succession (surestimation de la seconde durée, parce que perçue en dernier) et que, dans la seconde, il existe un cadre temporel de synchronisme qui gêne (sans l’empêcher d’ailleurs) la différenciation de deux durées distinctes. Mais, ici à nouveau, les deux techniques s’imposent l’une et l’autre, et cela d’autant plus qu’elles donnent précisément des résultats différents : c’est avec la première que nous trouvons une prédominance de relations « plus vite = plus de temps », tandis que la seconde conduit, à cause sans doute de la présence de deux mouvements différents, à la relation « plus vite = moins de temps ».

1. Commençons par l’examen des résultats de la seconde technique, car elle a consisté à utiliser pour l’estimation des durées les séquences 1, 2, 3, 6, 7 et 9 des films du tabl. 1, précédemment employées pour l’analyse des perceptions de simultanéités. La technique consiste à faire centrer successivement l’un et l’autre des mobiles et à demander d’indiquer si la durée de son trajet est égale à celle de l’autre trajet, ou plus courte ou plus longue. Or, trois sortes de facteurs sont de nature à compliquer ou les estimations du sujet, ou notre interprétation du résultat, ou les deux à la fois.

Le premier de ces facteurs est donc que les deux mouvements perçus sont objectivement synchrones. Mais, d’une part, le sujet comprend bien qu’il s’agit d’une estimation perceptive et non pas d’un problème d’intelligence, de telle sorte que la comparaison, quoique gênante, est malgré tout aisée à obtenir. D’autre part, les arrêts ne paraissant (subjectivement) simultanés que dans le 16 à 53 % des cas pour les séquences 1, 2, 3, 6 et 7 (et 72 % des cas pour la séquence 9), la question de l’égalité des durées perceptives se pose donc légitimement pour le sujet comme pour l’expérimentateur.

Mais la seconde difficulté, bien plus considérable, provient précisément de cette interférence des simultanéités ou non-simultanéités apparentes des arrêts avec la durée totale des trajets centrés : le sujet éprouve, en effet, une tendance très forte à centrer le point d’extinction du mouvement plus que le trajet en sa continuité entière, d’où une estimation de la durée en fonction de l’apparition et de la disparition des mobiles plus qu’en fonction du mouvement comme tel (plusieurs sujets se trahissent en indiquant d’abord lequel des deux mobiles a disparu en premier pour n’indiquer qu’ensuite, avec une part très probable d’inférence, la durée correspondante). Nous avons alors tenté d’éviter cet obstacle en précisant que les simultanéités d’apparition ou de disparition pouvaient varier et qu’il s’agit de fournir une impression globale de durée indépendamment de cet indice. Deux sujets se sont déclarés incapables de cette dissociation, malgré une évidente bonne volonté, quelques-uns ont déclaré y parvenir sans difficulté, mais les plus nombreux l’ont trouvé sérieuse, sans certitude de l’avoir surmontée. Seulement, d’une part, les faits montrent que les estimations obtenues des durées ne sont nullement toujours cohérentes avec les estimations des simultanéités ou successions d’arrêt (par exemple G est perçu comme s’arrêtant avant D, avec départs simultanés et la durée du mouvement G donne néanmoins une impression de plus longue durée). D’autre part, dans les cas indécidables où l’estimation de la durée est cohérente avec celle des simultanéités d’arrêt, il reste intéressant de trouver, même sous l’influence possible de ce facteur d’ordre, une relation inverse entre les durées et les vitesses non observée dans le cas des comparaisons successives et non plus synchrones.

La troisième difficulté du dispositif utilisé est que pour faire évaluer l’une des deux durées relativement à l’autre il faut faire centrer le mobile correspondant : or, la durée d’un trajet suivi par le regard pourrait se dilater sous l’effet de cette centration comme telle indépendamment des vitesses. Il y a donc là un troisième facteur perturbateur à considérer, ce que nous ferons. Mais l’expérience montre qu’il n’a rien de prédominant et ne constitue donc pas un obstacle dirimant.

Cela dit les résultats obtenus sur 15 adultes sont consignés au tableau 2 :

Tableau 2. Durées respectives1 des trajets G et D, en fonction des vitesses, dans les séquences 1, 2, 3, 6, 7 et 9 du tableu 1 (en % des sujets).

 

Commençons par commenter les résultats séquence par séquence :

1) En (1) les vitesses sont objectivement égales, mais avec décalage spatial et disparition apparente de D avant G : les estimations des durées sont cohérentes avec celles des disparitions.

2) En (2) et en (7) les vitesses de D sont supérieures à celles de G, mais en (2) le mobile G marche dans le même sens que D et en (7) c’est en sens inverse. Dans les deux cas, les durées subjectives sont inversément correspondantes aux vitesses objectives, mais à une faible majorité. Quant aux estimations des simultanéités d’arrêts, elles sont cohérentes avec les perceptions des durées, mais il est intéressant de noter que les jugements exacts de simultanéité sont bien plus fréquents que les estimations d’égalités pour les durées (25 et 35 contre 13 et 13 pour la séquence 2 ; et 42 et 53 contre 26 et 13 pour la séquence 7).

3) La séquence (3) présente une égalité objective des vitesses, mais avec disparition apparente de D avant G légèrement plus fréquente que l’inverse : les durées sont estimées de façon cohérente avec cette légère inégalité.

1 Le symbole (G < D) signifie que la durée du trajet parcouru par le mobile disparaissant sur la gauche parait inférieure à celle du trajet du mobile disparaissant à droite ; (G > D) = relation inverse et (G = D) = égalité apparente des durées.

4) La séquence (6) marque une forte inégalité objective des vitesses en faveur de G, avec une forte antériorité apparente de l’arrêt de G (84 et 68 % contre 0 et 0). Or, si la durée du trajet G est estimée plus courte, ce n’est alors que dans les proportions de 59 et 72 contre 26 et 6.

5) La séquence (9) montre un objet immobile G apparaissant et disparaissant dans les mêmes temps que le mobile D : les simultanéités d’arrêt sont alors perçues dans le 72 % des cas, tandis que l’égalité des durées ne l’est que chez le 46 % des sujets, la durée apparente la plus longue étant en cette situation celle de la présence immobile G (mais à 39 et à 33 % seulement des cas contre 13 et 19 % en faveur du mouvement).

Au total, on peut dire que dans les situations d’inégalités objectives de vitesse (séq. 2, 6 et 7) la durée est estimée en sens inverse de la vitesse dans le 58 % des cas et dans le même sens (plus vite = plus de temps) dans le 24 % des cas. L’égalité des durées n’atteint que le 17 % en ces mêmes séquences contre 34 % pour les simultanéités exactes. Or, dans les séquences 2, 6 et 7, le trajet le plus rapide s’accompagne d’une priorité apparente des arrêts dans le 65 % des cas, contre 1 % en sens inverse. A comparer ces estimations de durées à celles des simultanéités, on peut donc conclure que s’il existe une certaine tendance à évaluer les premières, dans le sens « plus vite = plus de temps », cette tendance est freinée, dans la situation de mouvements objectivement synchrones et dans la majorité des cas inversée par divers facteurs à établir dont le principal est sans doute la priorité apparente d’arrêt du mouvement le plus rapide. Dans le cas des séquences 1 et 3, où les vitesses sont objectivement égales, les priorités apparentes se polarisent selon le 62 % et le 5 % des cas (extrémité du champ ou latéralisation à droite) et les durées selon le 55 % et le 18 % des cas ce qui indique à nouveau une influence des ordres de disparition apparente sur les durées, mais avec, cette fois encore, d’autres facteurs à déterminer dans la suite. Enfin, la séquence 9 soulève un problème sur lequel nous reviendrons à propos d’une situation analogue en comparaisons successives (tabl. 18, séq. 8).

Notons enfin que, en tous ces effets, la centration n’a pas joué de rôle suffisant pour inverser les rapports en jeu, bien qu’elle renforce ordinairement (1, 2, 6, 7 et 9, avec exception pour 3) la surestimation de la durée du trajet suivi par le regard.

IL Passons maintenant aux résultats des comparaissons entre mouvements successifs. Une première technique a consisté à présenter par films un mouvement A lent et un mouvement rapide B (avec espace parcouru plus long)1 et à faire comparer après coup les durées suc-

1 Vitesses : A 60 cm/sec et B 30 cm/sec.

cessives en annonçant d’avance que l’on demandera cette comparaison. Un point de repère est fourni au départ pour éviter un retard variable du regard dans la poursuite du mobile. Le tout dure 3,5 sec environ. Malheureusement les deux parties de cette séquence ayant été découpées dans des séquences utilisées antérieurement, l’intervalle temporel entre les deux mouvements a été plus long qu’il n’aurait fallu ce qui a sans doute affaibli les effets. Leur tendance générale demeure cependant claire (tabl. 3) :

Tableau 3. Comparaison des durées de deux mouvements successifs, l’un lent (4) et l’autre rapide (B), en % des sujets.

 

On constate d’abord qu’il n’y a pas d’égalisations entre les deux durées, autrement dit que la vitesse semble ici toujours jouer un rôle, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. Quant à ce rôle, la tendance à la relation « plus vite = plus de temps » est assez forte pour contrebalancer l’effet de succession dans l’ordre BA (qui avantage la durée A parce que perçue en dernier lieu) et cela converge avec cet effet dans l’ordre AB.

Mais la tendance inverse (plus vite = moins de temps), qui prédominait dans les comparaisons entre durées synchrones (sous 1) se retrouve ici avec une grande fréquence. Il est donc probable qu’il intervient, dans l’ensemble de ces estimations, deux sortes de facteurs distincts, et il est même possible que, aux facteurs relatifs à l’assimilation des données physiques perçues sur l’objet, il en faille ajouter d’autres se rapportant au temps vécu par le sujet pendant qu’il suit les mouvements. Dans chacun de ces cas, selon qu’on suppose le temps comme déterminé par l’espace parcouru relativement à la vitesse (t = e : v) ou par le travail accompli relativement à la puissance1 (t = ef : fv), il reste à expliquer pourquoi l’un des termes du rapport (e ou ef) l’emporte psychologiquement sur l’autre (v ou fv), ce qui donne un certain nombre de combinaisons distinctes dans la mesure où il existe effectivement des relations nécessaires entre la durée et la vitesse.

Poursuivons donc notre exposé des faits et passons à l’examen d’un dispositif dans lequel une suite de mouchets distants de 10 cm et attachés à un fil parcourent une même trajectoire de 110 cm à des

1 La puissance étant, chez le sujet, son activité plus ou moins rapide.

vitesses de 50, 65 ou 90 cm/sec. Les durées de parcours sont de 5 sec

et sont séparées par un intervalle de 2 sec environ. Un bruit de fond

empêche de repérer les vitesses grâce au son du moteur (ce point

ayant fait l’objet d’un contrôle indépendant).

Commençons par déterminer dans quelle mesure se produit en ces conditions un effet de succession (surestimation de la seconde durée). Pour ce faire, nous faisons comparer deux mouvements d’ensemble (suite des mouchets) à vitesses égales durant des temps successifs égaux t1 et t2. Sur 20 sujets les résultats ont été (tabl. 4) : >

Tableau 4. Effets de succession à vitesses égales entre deux durées égales t1 et t2 (en % des sujets).

 

 

On voit que l’effet de succession n’affecte qu’une moitié des sujets, avec une légère tendance à augmenter avec les vitesses en jeu. Quant aux comparaisons des durées de mouvement égales avec vitesses inégales, on obtient, pour les différences entre 50 et 65 cm/sec et entre 50 et 90, les résultats consignés au tabl. 5 (sur les 20 mêmes sujets) :

Tableau 5. Comparaison entre durées successives à vitesses inégales (en % des sujets).

A = 50 cm/sec ; B = 65 cm/sec ; C = 90 cm/sec

On voit ainsi que l’action de la vitesse sur la durée dans le sens de la relation « plus vite = plus de temps » est déjà bien plus sensible pour des vitesses de 50 et 65 cm/sec qu’au moyen des films du tabl. 3, sans doute parce qu’un train de mobiles solidaires renforce les impressions cinématiques. Avec une différence de 50 à 90 cm/sec cet effet devient même massif et on ne trouve plus aucun sujet sur ces 20 pour percevoir la durée selon la relation « plus vite = moins de temps ». Ces impressions l’emportent, d’autre part, sur tout effet de succession.

Mais il reste à essayer de dégager les facteurs en jeu. Et, pour ce faire, il convient de commencer par dissiper une équivoque fondamentale, car dire que la vitesse d’un mouvement modifie sa durée apparente peut avoir deux significations bien différentes et cela pour la même relation « plus vite = plus de temps ». La première consisterait à admettre une action directe de la vitesse sur la durée comme lorsque, en mécanique relativiste, le temps s’écoule moins lorsque la vitesse augmente (or, cette action directe, qui est intelligible dans le cas de la relation inverse « plus vite = moins de temps », reste incompréhensible dans celui de la relation directe). La seconde interprétation consisterait au contraire à soutenir que, si t = e : v ou si t = ef : fv, la durée apparente augmenterait avec l’accroissement de la vitesse, non pas sous l’influence directe de celle-ci, mais sous l’influence de l’espace parcouru e ou du travail accompli ef en fonction de cet accroissement, mais en négligeant précisément la vitesse v comme telle. Ce serait au contraire dans les cas où l’on a diminution apparente de la durée avec l’accroissement de la vitesse (sous 1) que celle-ci jouerait un rôle direct et avec négligence partielle, cette fois, de l’espace e ou du travail ef.

Dans cette seconde interprétation, le facteur prépondérant dans les résultats du tabl. 3 (film) serait donc le plus grand espace parcouru par le mobile rapide B, tandis que, dans ceux du tabl. 5, ce serait ou la fréquence des mouchets ou d’autres facteurs à déterminer. Il est d’abord évident que si des mouchets défilent à 10 cm les uns des autres sur 1,70 m le sujet en verra bien plus pendant 5 sec à 90 cm/sec qu’à 50 cm/sec. Mais la question reste entière de déterminer ce que signifie cette fréquence plus grande et nous y reviendrons aux § § 5-7. Cependant ce facteur de fréquence n’a rien de nécessaire et nous avons essayé de le neutraliser en présentant alternativement, sur deux pistes parallèles, 2 et 4 mouchets circulant à 80 et 40 cm/sec, de telle sorte que, pendant les durées égales de 7 sec le sujet en voit le même nombre. Une fois évaluées les durées, le sujet est prié d’indiquer s’il a vu plus ou moins de mobiles sur une piste que sur l’autre. Voici les résultats (tabl. 6) :

Tableau 6. Evaluation des durées et du nombre des mobiles en mouvements lents A et rapides B (le nombre des mobiles est désigné par nA ou nB) ; en % des sujets.

 

On voit d’abord que la relation « plus vite = plus de temps » se retrouve dans le 90 % des cas. Mais de ces 90 % le 53 % a cru voir plus de mobiles avec la vitesse lente de 40 cm/sec, ce qui est contradictoire avec l’hypothèse de la fréquence. Par contre, si les fréquences objectives sont les mêmes, deux nouvelles variables interviennent : (1) à 80 cm/sec un seul mobile est visible à la fois, tandis qu’à 40 cm/sec on en voit deux sur une partie du parcours ; (2) un plus grand intervalle spatial sépare donc les mobiles à 80 cm/sec, ce qui peut donc donner une impression de plus grand espace parcouru (ce qu’ont effectivement signalé deux sujets).

Nous n’avons pas poussé plus loin l’analyse parce que, entre temps, P. Fraisse a repris la question pour contrôler le rôle de la vitesse elle-même. En procédant à l’intérieur de cadres de même longueur il fait défiler en des durées objectivement égales des mobiles successifs à vitesses différentes et par conséquent en nombres inégaux. Mais il s’arrange à ce qu’un seul mobile soit visible à la fois. Il retrouve alors, par comparaison entre les durées successives, un léger effet d’allongement de la durée avec la vitesse, effet significatif mais moins fort que dans une autre expérience où les cadres étaient de longueurs distinctes et proportionnelles aux vitesses. Dans la première de ces deux situations, on ne peut effectivement plus faire intervenir ni le nombre des mobiles (fréquence) ni l’intervalle spatial qui les sépare, mais il reste que, même pour un seul mobile, l’intervalle spatial compris entre ses positions successives et le point d’apparition initial (frontière du cadre) croît plus rapidement en cas de vitesse supérieure qu’en cas de vitesse moindre : or c’est entre autres à la comparaison hyperordinale des intervalles successifs qu’est évaluée la vitesse, de telle sorte que, ici encore, l’accroissement de durée apparente peut fort bien être dû à cet indice d’une sorte de plus grand travail accompli (e ou ef), avec négligence relative de la vitesse ∨ comme, telle en tant que relative au passage du train des excitations sur la rétine.

Au total, à une plus grande vitesse correspondra ou bien une plus grande fréquence (nous y reviendrons dans la Partie II de cet article) ou un plus grand espace parcouru ou des intervalles spatiaux croissant plus rapidement et il conviendra de retenir ces facteurs dans notre interprétation des présents résultats.

§ 3. Vitesse apparente, activité du regard et durée

On sait que la vitesse apparente d’un mobile est plus faible si on le suit du regard que si celui-ci est centré au milieu de la trajectoire.

Pour compléter l’analyse des relations entre vitesses et durées nous nous sommes également demandé si la durée apparente est la même dans ces deux situations de poursuite et de centration. Or, avec les pistes à mouchets et des durées objectives totales de 7 sec, les résultats sont très nets (20 sujets) :

Tableau 7. Durées apparentes avec centration immobile ou poursuite du regard (en % des sujets).

 

Le 90 % des sujets trouvent donc le temps plus long durant la centration que durant la poursuite. Parmi ces sujets, 70 % du tout présentent le même effet dans la présentation inverse. Avec des durées totales de 7, 5 et 10 sec, 64 % des sujets (sur 11) maintiennent leur estimation C>P quelle que soit la durée.

Mais deux interprétations sont possibles quant à cet effet. La vitesse apparente des mobiles étant plus grande avec centration immobile on pourrait d’abord penser qu’il s’agit simplement d’une relation « plus vite = plus de temps » comme pour les tabl. 3 et 5 (§ 2 sous II), la durée étant alors estimée en fonction des mouvements perçus. Mais, du point de vue du travail et des activités du sujet, si t = ef :fv, on pourrait aussi admettre : (a) que le travail fourni ef est plus grand avec centration immobile qu’avec poursuite, puisqu’il s’agit de résister au réflexe d’orientation ; et (b) que l’activité fv du sujet est plus faible avec centration, même si f’ = f, puisqu’il n’intervient pas alors de vitesse v. Au contraire, dans la poursuite, le travail ef étant moindre, où à la limite égal, et l’activité déployée f’v plus rapide, le temps subjectif serait moindre.

§ 4. Nombre des mouvements et durée

Pour faire la transition entre les effets de la vitesse-mouvement et ceux de la vitesse-fréquence, il reste à analyser un facteur pouvant être intéressant pour la perception de la durée, étant donné que, au § 2, nous avons trouvé la relation « plus vite = moins de temps » (sous 1) en cas de mouvements synchrones, donc avec deux mobiles, et la relation « plus vite = plus de temps » (sous II) lors des comparaisons successives, donc avec un seul mobile : il s’agira ainsi de comparer maintenant, au point de vue des durées, deux mouvements successifs et égaux d’un même mobile, selon qu’il est seul en jeu ou qu’il est accompagné d’un autre mobile décrivant un trajet différent. Nous nous sommes servi à cet égard des séquences de films utilisés pour la perception de la vitesse et présentant en leur première moitié deux mouvements At et A2 combinés de façon variée (dépassements, rattrappements, semi-rattrappements et croisements) et dans leur seconde moitié un mouvement A’2 prolongeant Ai et équivalent en tout à Aj sauf qu’il n’est plus accompagné de A’ : la question est alors d’indiquer si la durée paraît égale en Ai et en A2 (tabl. 8).

Tableau 8. Durée du trajet d’un mobile isolé (A2) ou accompagné (AJ.

 

Les effets sont donc massifs en faveur d’une plus longue durée apparente pour les trajets isolés. Ceux-ci ayant toujours lieu après les trajets combinés (AJ on pourrait se demander s’il s’agit d’un simple effet de succession. Malheureusement la technique du film ne nous a pas permis d’inverser l’ordre des présentations, mais les résultats précédents et notamment ceux du tabl. 4 montrent que ces effets de succession sont nettement trop faibles (48 à 53 % à l’état pur : tabl. 4) pour rendre compte des présentes réactions. D’autre part un certain nombre de sujets ont signalé un effet de dilatation de la durée dès le début de la seconde partie (déplacement isolé A2) comme si le passage de deux à un mobile provoquait de façon immédiate son action sur l’impression temporelle : or cette modification brusque ne présente aucune parenté avec les effets de succession.

Notons encore que les effets observés sont signalés comme nets. Par contre plusieurs sujets ont remarqué un affaiblissement de l’effet dans les dernières séquences présentées comme si se constituait un rythme intérieur qui contrecarrait cet effet perceptif.

Quant à l’interprétation de ces faits on peut à nouveau se placer soit au point de vue des objets (durées relatives aux vitesses apparentes des mobiles) soit à celui du sujet (travail et activités en jeu en percevant deux mobiles ou en en suivant un seul du regard). Or, dans le cas particulier, les durées perçues ne présentent pas de relation constante avec les vitesses apparentes et donnent lieu à des effets plus nets que ces dernières : dans le dernier cas, le résultat n’était pas toujours le même, selon que la vitesse de A2 était comparée à celle de A\ seul ou à celle de At relative à A\, ce qui rend plus complexes les effets, tandis que, dans la présente expérience, la durée du mouvement de A2 est comparée sans plus à celle de At sans centration particulière sur le mobile A\ qui l’accompagne. Par contre, du point de vue de la durée vécue, plusieurs sujets ont signalé l’impression qu’il se passe plus de choses durant la première partie du trajet et que l’attente est plus longue dans le cas du trajet unique A2. Dans l’hypothèse où t = ef : f’v (durée = travaux accompli rapporté à l’activité plus ou moins rapide), cela signifierait donc que le sujet est plus actif (f’v) lorsqu’il suit le mobile Aj tout en le comparant au mobile A’i, d’où la diminution apparente de durée, tandis que, durant la seconde partie du trajet, cette activité de comparaison n’a plus d’objet, le sujet n’ayant plus qu’à attendre la fin du trajet A2 : la lenteur apparente de A2, résultant de cette « attente » signalée par les sujets, apparaît alors comme une résistance (ef) et non plus comme une occasion à activité mobile (f’v) ainsi que c’était le cas des comparaisons à faire durant la première moitié, d’où l’allongement de la durée apparente.

Si ces hypothèses sont exactes, nous comprenons par cela même l’un des facteurs pouvant expliquer pourquoi la durée est fonction directe de la vitesse dans le cas d’un seul mobile, et fonction inverse dans le cas de deux mouvements synchrones : en ce dernier cas la perception de la vitesse d’un mobile relativement à celle de l’autre comporte une activité de comparaison (f’v) plus grande que dans le cas d’un seul mobile d’où la diminution apparente de la durée, si t=ef :fv. Le mouvement du mobile isolé, par contre, se traduit objectivement par un travail accompli (ef : espace parcouru ou fréquence) d’autant plus grand que le mobile est plus rapide, et subjectivement par une simple perception du trajet, sans autre activité particulière (f’v) que de la suivre du regard, deux raisons pour qu’il y ait augmentation de la durée apparente.

II. Temps et vitesse-fréquence

On peut admettre, pour des raisons psychologiques et non pas seulement logiques ou mathématiques, qu’une fréquence ou nombre d’événements discontinus et homogènes par unité de temps, est assimilable à une vitesse au même titre que la vitesse-mouvement ou nombre de segments spatiaux contigus parcourus par unité de temps. D’une part, en effet, deux d’entre nous ont montré qu’en comparant deux fréquences auditives inégales (deux métronomes à 100 et 104 ou à 96 et 100) on observe des effets de ralentissement apparent de la fréquence la moins rapide au moment où l’un des métronomes dépasse l’autre, de façon très comparable aux effets de ralentissement du dépassé ou d’accélération du dépassant lorsqu’un mobile en dépasse un autre lors d’une comparaison de deux vitesses-mouvements. Nous reviendrons ailleurs sur un effet analogue observé dans le domaine des fréquences visuelles. D’autre part, l’un d’entre nous a montré avec M. Backx que, à étudier chez l’enfant les intuitions temporelles préopératoires liées à des fréquences (succession d’images de fleurs dans une visionneuse selon un dispositif imaginé par P. Fraisse), on retrouve les deux stades déjà observés dans les relations entre la durée et la vitesse-mouvement : jusque vers 8 ans la durée s’allonge subjectivement avec l’accroissement de la fréquence, selon une relation « plus vite (plus fréquent) = plus de temps », tandis qu’après 8-9 ans la relation inverse domine de plus en plus : « plus vite (fréquence accrue) = moins de temps ».

Nous allons donc dans ce qui suit, tenter de dégager, sur le terrain des perceptions du temps, les relations entre les estimations de la durée et la vitesse-fréquence, en parallèle avec ce que nous venons de voir (§ § 2 à 4) des relations entre ces évaluations et la vitesse-mouvement.

§ 5. Fréquence simple et durée

I. Un stroboscope à deux lampes est présenté aux sujets, fournissant 3, 8, 14 ou 18 éclairs par seconde. Il s’agit alors de comparer deux durées successives de 6 sec, avec interruption de 2,5 sec, ou de 4 sec, avec interruption de 2 sec. Deux méthodes ont été utilisées, l’une de comparaison simple entre les deux durées, en indiquant chaque fois si elles sont égales ou laquelle est la plus longue (6 sec), l’autre de comparaison répétée : trois mêmes couples de 4 sec sont présentés successivement et le sujet ne fournit qu’une impression finale résumant ses trois comparaisons silencieuses avec faculté d’affirmer son estimation d’une présentation à l’autre. Voici d’abord les résultats obtenus par comparaisons simple (tabl. 9) sur 26 sujets adultes :

Tableau 9. Comparaisons entre durées successives de 6 sec relatives à des fréquences d’éclairs lumineux (en % des sujets).

(L = Surestimation de la fréquence la plus lente ; R = id. de la plus rapide)

 

On constate un effet net de surestimation de la durée des fréquences les plus fortes lorsque les écarts entre les fréquences sont les plus grands (3-14 et 3-18), effet suffisant pour contrer l’action de la succession. Pour les faibles contrastes, par contre (3-8 et 8-14), cet effet de fréquence s’atténue et se trouve contrebalancé par celui de l’ordre de succession lorsque la faible fréquence est présentée en second lieu.

En comparaisons répétées et avec des durées de 4 sec, l’effet de fréquence est au contraire assez général pour l’emporter en tous les cas sur celui d’ordre de succession (voir le tabl. 10, sur 25 à 27 sujets, mais 20 pour 8-14) :

Tableau 10. Comparaisons répétées entre durées de 4 sec relatives aux fréquences.

 

On voit qu’ici l’effet est à peu près aussi fort pour les petites différences de fréquences que pour les grandes, parmi les fréquences utilisées.

II. Mais avant de chercher à interpréter cette action de la fréquence sur la durée (en termes de vitesses relatives à l’objet ou relatives aux activités du sujet, ou encore en termes de nombre des changements perçus au sens de Fraisse), il reste à soulever, sans d’ailleurs chercher à le résoudre dans sa généralité, le problème des limites inférieure et supérieure et par conséquent du maximum. En augmentant les fréquences on tend en effet vers la lumière continue et en les diminuant l’on tend vers une absence d’allumage, d’où deux possibilités : ou bien l’allongement de la durée avec les fréquences va croître jusqu’à la lumière continue, qui constituerait alors un effet maximum de fréquence, ou bien au contraire les durées subjectives tendront vers l’équivalence pour les deux extrêmes (lumière continue ou absence continue d’éclairs) et le maximum se trouvera entre deux. Notre dispositif ne permettant pas de descendre en dessous de la fréquence 3 et la fréquence 18 étant proche de la limite de la discontinuité perceptible, nous nous sommes bornés aux quelques indications suivantes.

Nous avons d’abord fait comparer deux durées successives de 4 sec (avec 2 sec d’intervalle) et de 6 sec (avec 3 sec d’intervalle), l’une avec lumière continue et l’autre avec des fréquences de 3, 5, 8 et 14 éclairs. Sur 25 et 20 sujets les résultats ont été (tabl. 11) :

Tableau 11. Comparaison de deux durées successives de 4 et 6 sec avec lumière continue (C) et discontinue (D), en % des sujets.

 

On voit qu’il existe un léger effet de surestimation des durées avec lumière discontinue, un peu plus marqué avec 6 qu’avec 4 sec, mais (a) fortement contrebalancé par les effets de succession et (b) nul pour les petites fréquences.

Nous avons alors essayé de renforcer l’effet observé au moyen de la technique des comparaisons répétées : le sujet compare trois fois de suite des durées de 4 sec (avec 2 sec d’intervalle) en ne donnant qu’une estimation globale à la fin des trois séries, ce qui permet un affinement éventuel des comparaisons d’une série à la suivante (tabl. 12) :

Tableau 12. Comparaisons répétées de trois couples de durées de 4 sec, avec lumière continue ou discontinue (en % de 20 sujets).

 

On voit que l’effet demeure nul pour la fréquence 3 et n’augmente pas pour la fréquence 8. De façon générale, il semble donc que s’il existe un effet net de fréquences lorsque l’on compare entre elles deux fréquences (et avec, semble-t-il, surestimation maximale de la durée pour les fréquences moyennes), par contre la comparaison d’un discontinu choisi parmi ces mêmes fréquences avec un continu ne donne pas de résultats univoques, sans doute parce qu’il intervient ici outre les facteurs d’estimation de la durée objective ou physique, des conditions relatives au travail accompli par le sujet et à son activité plus ou moins rapide. Plusieurs des sujets du tabl. 11 ont, en effet, noté que les faibles fréquences (3) donnaient l’impression d’éclairs isolés, avec tendance à les compter et que les fréquences moyennes (5, 8) se présentaient comme des alternances rapides mais bien distinctes, tandis qu’aux fréquences de 14 déjà et surtout 18 on perçoit une sorte d’oscillation plus que de succession nette.

Il ne faut donc pas s’étonner si d’autres résultats, que nous décrirons plus loin (tabl. 18 séq. 1), manifestent une surestimation du continu par opposition au discontinu : un petit rond A exposé 4 sec, comparé à un rond B s’allumant et s’éteignant 6 fois pendant le même temps, donne lieu à une surestimation de la durée de 63 % contre 37 dans l’ordre AB et de 69 % contre 31 dans l’ordre BA. Si le continu aboutit alors à une surestimation, c’est sans doute que le rond stable est une fréquence au même titre que les ronds apparaissant successivement, tandis qu’une lumière continue ne constitue qu’une sorte de fond par opposition aux éclairs successifs qui le transforment en espèces de figures. D’autre part, nous verrons aussi (tabl. 16) que la comparaison de deux bruits différents de même nature quasi-continue (ronflements de moteurs à la même vitesse) donne lieu à une surestimation de durée pour le bruit le plus intense. C’est assez dire que dans les comparaisons des durées de processus continus ou discontinus un grand nombre de facteurs peuvent intervenir, et tenant sans doute autant aux activités du sujet qu’aux propriétés des objets.

III. Les résultats décrits sous I montrent que la durée subjective peut augmenter avec la fréquence, ce qui constitue l’équivalent, en termes de vitesse-fréquence, de la relation « plus vite = plus de temps » observée sur le terrain de la vitesse-mouvement. Seulement nous avions constaté (§ 2) que dans ce dernier domaine, une telle relation ne se rencontrait que dans les comparaisons successives entre mobiles uniques, tandis qu’en comparant deux mouvements synchrones on observe au contraire la relation « plus vite = moins de temps ». On peut donc se demander s’il en sera de même pour les fréquences. Mais, comme il est très difficile de faire percevoir synchroniquement deux fréquences distinctes pour évaluer leurs durées apparentes respectives, nous essayerons de déceler le rapport « plus vite = moins de temps » dans une situation où il sera évidemment moins net mais qui reste à certains égards voisins d’un synchronisme : celle où la fréquence se modifie plus ou moins rapidement. En comparant donc (successivement) une accélération rapide de fréquence à une accélération lente, nous espérons trouver quelque effet temporel se rapprochant d’une relation inverse entre le temps et la vitesse, celle-ci consistant alors non pas en une vitesse-fréquence simple mais en une vitesse du changement de fréquence.

Nous avons donc présenté aux sujets deux durées égales de 6 sec (avec interruption de 3 sec) qu’il s’agissait de comparer. Durant l’une

(A) les fréquences du stroboscope passait de 8 éclairs par seconde à 14 tandis que pendant l’autre durée (B) l’accélération était de 4 à 18 (les moyennes étant donc de 11 dans les deux cas). Après variation de l’ordre AB en BA nous avons procédé à la même expérience mais avec ralentissement et non plus accélération : (A) 14 à 8 et (B) 18 à 4. Cette première expérience n’ayant rien donné, sinon un effet systématique de succession (durée B ou durée A surestimées de 85 et 92 % en accélération et de 69 et 85 % en ralentissement, en tant que présentées en second lieu dans les ordres AB et BA), nous avons alors utilisé la méthode des comparaisons répétées : trois fois 4 et 4 sec, avec une interruption de 2 sec et jugement final porté sur l’ensemble. En ce cas on trouve un léger effet de surestimation de la durée A (8-> 14), c’est-à-dire de la moins forte des deux accélérations, tandis qu’il ne s’est pas révélé d’effet de ralentissement (tabl. 13) :

Tableau 13. Comparaison des durées de deux accélérations des fréquences, l’une faible (A — 8 à 14) et l’autre forte (B = 4 à 18), en % de 18 sujets.

 

Le fait que la forte accélération B donne lieu à une sous-estimation de la durée équivaut ainsi à la relation « plus vite = moins de temps » L Mais cet effet étant faible et ne se retrouvant pas en accélération négative ou ralentissement, nous avons essayé de le contrôler en comparant sur quelques sujets une accélération de 4 à 10 à une fréquence uniforme de 7 et une accélération plus forte de 4 à 16 à une fréquence uniforme de 10 (en comparaison simple avec durée de 6 sec et interruption de 3). La durée de fréquence uniforme de 10 s’est alors trouvée surestimée par rapport à l’accélération de 4 à 16, tandis que l’autre comparaison

1 A propos de ces situations III dans lesquelles la durée apparente est inversement correspondante à la vitesse-fréquence, du fait que, croyons-nous, la vitesse est alors remarquée à cause des accélérations, il convient de rappeler les résultats de la belle étude de P. Fraisse et G. Oléron, La perception de la vitesse d’un son d’intensité croissante. Année psychol., t. 50 (1950), pp. 327-343, qui avait déjà démontré, mais en faisant varier l’intensité de sons, que « plus la vitesse de variation de l’Intensité est grande, plus la durée est sous-estimée » (p. 335). La technique de Fraisse et Oléron ne consiste pas, comme la nôtre, à comparer deux durées d’accélération, mais à reproduire les durées qui étalent de 40, 70 et 145 es. Ces durées étant plus proches que les nôtres de celles de la perception pure, et le phénomène ne portant pas sur une accélération de fréquences mais sur une « vitesse de variation intensive » (p. 343), il est précieux de constater la convergence des résultats.

n’a donné qu’un effet de succession faute de contraste suffisant (tabl. 14) :

Tableau 14. Comparaison des durées d’une fréquence accélérée avec une fréquence uniforme (durées :A = 7 ;B = 4 à 10 ; C = 10 ; D = 4 à 16).

 

On constate à nouveau que le ralentissement ne produit qu’un effet de succession. Quant à la faible surestimation de C par rapport à D, (56 contre 44 lorsqu’il y a conflit avec l’effet de succession et 89 contre 0 lorsqu’il y a cumul), elle s’oriente à nouveau dans le sens de la relation « moins vite = plus de temps ».

§ 6. Durées de mouvements effectués par un seul mobile ou par une suite de mobiles

Les fréquences examinées jusqu’ici sont celles d’événements se succédant en un même point de l’espace. Mais le problème de la fréquence se retrouve sous une forme analogue lorsqu’un même mouvement (même espace parcouru, même vitesse et même durée objective) est effectué par un seul mobile ou par une suite ininterrompue d’objets tous semblables à ce mobile. C’est le cas de notre dispositif mécanique dans lequel le fil en mouvement peut être parcouru d’un seul mouchet ou d’une série de mouchets séparés par des intervalles égaux de 10 cm. Nous nous sommes donc demandé si la durée apparente restait la même dans les deux cas. L’inconvénient est alors que même en comparaisons successives, il faut utiliser deux pistes parallèles et deux fils distincts, ce qui exige deux moteurs avec toutes les imperfections techniques que cela comporte. Mais, d’une part, les résultats sont si nets qu’il vaut la peine de les transcrire. D’autre part, les bruits des moteurs étant très différents, ils nous ont servi à une évaluation de la durée par le son, qui nous fournira un renseignement utile.

Pour ce qui est du problème principal, nous avons commencé par un sondage sans neutraliser le son, qui n’a donné aucun résultat cohérent. Par contre, en bouchant les oreilles des sujets nous avons obtenu ce qui suit (tabl. 15) sur 20 adultes :

Tableau 15. Durées apparentes sur un trajet à un seul mobile (A) et sur un trajet (B) à n mobiles successifs (4 sec sur chaque piste, vitesses et espaces égaux).

 

On voit ainsi que quand le sujet suit des yeux librement les mobiles il n’y a aucune différence entre les situations à 1 et à n mobiles. En cas de centration obligée, au contraire, le défilé des n mobiles donne lieu à un allongement systématique de la durée apparente, ce qui fournit un nouvel exemple de relation directe entre cette durée et la fréquence, qu’il s’agira de comparer (voir Partie II) avec ceux du § 5 sous I et ceux que nous décrirons encore dans la suite (voir tabl. 17-18). Quant à cette différence entre les effets en situations de vision libre ou de centration obligée, elle va de soi puisque, dans la première situation le sujet ne suit des yeux qu’un seul mobile à la fois sans avoir à tenir compte des autres, tandis que, dans la seconde, les mobiles traversent un à un sa fovéa et constituent alors réellement (et alors seulement) une fréquence grâce à ce caractère de multiplicité successive.

Nous avons, d’autre part, tiré parti de l’imperfection de nos moteurs en les utilisant aux fins d’une comparaison des durées apparentes en situations de sons quasi-continus. Ces moteurs tournent, en effet, à la même vitesse, mais l’un produit un bruit plus intense, sourd et diffus tandis que l’autre produit un bruit plus faible, élevé et grêle. En nous bornant à l’audition de ces bruits et sans aucune perception visuelle de mobiles, nous avons alors trouvé (tabl. 16) sur 49 sujets :

Tableau 16. Durées apparentes de deux bruits quasi-continus, intense (A) et faible (B).

 

Ces résultats, quoique correspondant à des faits déjà connus1, étaient à rappeler dans une étude sur les relations entre la perception

1 Voir G. Oleron, L’influence de l’intensité d’un son sur l’estimation de sa durée apparente, Année psychol., t. 62 (1952), pp. 383-392.

des durées et la vitesse, car en cette situation il n’intervient ni une vitesse v à l’état pur ni un espace parcouru e ni une fréquence proprement dite n, mais une impression de travail accompli (ef ou nf), plus grand pour le bruit intense que pour le son faible. En ce cas la vitesse n’est sans doute pas absente, mais elle est combinée avec la force sous les espèces d’une « puissance » fv, de telle sorte que, à vitesses égales, les deux ronflements de moteurs ou les deux sons donnent néanmoins une impression d’inégalité de puissance. Si cette interprétation est exacte, les réponses majoritaires A > B seraient dues à une accentuation du travail nf dans la relation t = nf : fv, tandis que les réponses minoritaires A < B résulteraient d’une accentuation de l’impression dynamique fv.

§ 7. Fréquences de changements et durée

Le § 6 nous a fourni quelques résultats sur les relations entre les fréquences simples et les durées. Pour décider entre l’hypothèse selon laquelle les fréquences ne constituent qu’un cas particulier des vitesses (d’où l’assimilation possible de ces résultats avec ceux de la Partie 1) et l’hypothèse de P. Fraisse selon laquelle la durée serait évaluée en fonction du nombre des changements perçus par les sujets (d’où alors l’assimilation des fréquences à de simples changements), nous avons entrepris un certain nombre de sondages destinés à contrôler le rôle éventuel et, en ce cas la signification, de changements qualitatifs en chaînes, de manière à les comparer à des suites en fréquences simples.

1. Une expérience préliminaire a été faite sur 19 et 17 sujets au moyen du dispositif à moteurs, entraînant des fils le long de deux pistes. L’un des fils a été pourvu de 16 mouchets tous rouges (1 par 10 cm) l’autre d’un même nombre de mouchets mais de différentes couleurs : jaunes, verts, gris, rouges, avec périodicités régulières. Les deux fils sont mis en mouvement en ordre successif, 4 sec chacun, 8 mouchets étant visibles simultanément. L’examen a été fait soit en vision libre, soit avec centration au milieu de la piste et en alternant l’ordre des deux présentations. La plupart des sujets ont eu les oreilles bouchées pour neutraliser le bruit des moteurs (tabl. 17).

Tableau 17. Durées de deux suites, homogène (4) et hétérogène (B).

 

Aucun effet n’a donc été observé, sauf deux légères surestimations des durées A et B en tant que présentées en second lieu. Quant à la constance des sujets, 7 sur 19 en vision libre et 7 sur 17 en centration obligée donnent la même estimation indépendamment de l’ordre et 1 seul sur 17 maintient son jugement en vision libre et en centration obligée.

II. Nous avons alors construit un film comportant entre autres des comparaisons entre fréquences simples et fréquences avec changements de figures. Mais nous y avons joint quelques séquences portant sur la comparaison du continu et du discontinu, puisque les expériences précédentes sur cette question (§ 5) n’utilisaient que la technique du stroboscope et qu’un contrôle est toujours utile. Voici les dix séquences de ce film, chacune comportant deux parties successives dont il s’agissait de comparer les durées :

(1) A = un petit rond apparaît pendant 4 sec de façon continue. B = un rond apparaît et disparaît six fois de suite au même endroit pendant 4 sec également.

(2) A = un rond apparaît de façon continue pendant 3 sec. B = sept ronds apparaissent simultanément pendant 3 sec, groupés irrégulièrement au centre du champ (hexagone irrégulier avec un point au milieu).

(3) A = un petit élément rond apparaît six fois de suite (4 sec). B = six petits éléments apparaissent successivement au même point que le précédent : un carré, un cercle, une étoile, une ellipse, au losange et un triangle.

(4) A = Six petits ronds groupés en un pentagone irrégulier avec un élément vers le milieu. B = les six petits éléments décrits en (3) mais groupés aussi en un pentagone irrégulier. Ces deux figures sont présentées 3 sec de façon continue.

(5) A = un petit rond apparaît de façon continue (4 sec). B = les six mêmes éléments hétérogènes apparaissent successivement au même point (4 sec).

(6) A = un petit rond apparaît de façon continue (3 sec). B = les six éléments différents apparaissent simultanément et de façon continue, groupés irrégulièrement.

(7) A = apparitions successives de six petits éléments différents (4 sec). B = apparition simultanée de six autres éléments différents groupés irrégulièrement.

(8) A = un petit rond apparaît immobile pendant 1,5 sec. B = le même rond se déplace de gauche à droite du champ durant 1,5 sec (intervalle 0,5 sec).

(9) A = comme en (8) mais 2 sec. B = le même rond apparaît successivement en positions décalées et immobiles, faisant le même trajet qu’en (8).

(10) A = translation continue d’un petit rond (2 sec). B = positions successives discontinues du même mobile, comme en 9 B.

Les ronds et petits éléments ont 3/3 cm environ. Les six éléments sont groupés sur 60/60 cm environ. Quant aux consignes, si l’on ne demande qu’une comparaison temporelle, les sujets en arrivent à ne pas distinguer les différences entre figures (p. ex. en 3 et en 7). Si au contraire on n’insiste que sur la variété des événements, les comparaisons de durées deviennent difficiles. Nous avons donc demandé à la fois de bien regarder et d’être à même de comparer les durées. Voici les résultats (tabl. 18) sur 24 (ordre AB) et 20 (BA) sujets :

Tableau 18. Comparaison des durées de présentations continues et discontinues, homogènes et hétérogènes (en % des sujets).

 

Il va de soi qu’un tel tableau est dépourvu de toute « signification » au point de vue statistique si on le considère à titre d’ensemble total. Mais autre chose est de répondre au hasard dans le sens de « n’importe comment » (ce qui n’est pas le cas des mêmes sujets dans les situations non équivoques) et autre chose est d’osciller entre des indices trop nombreux et d’effets contradictoires. Ces résultats sont donc aussi instructifs sous leurs aspects négatifs que positifs. A commencer par ces derniers, on note :

1) La séq. 1 fournit une surestimation assez nette de la durée d’un événement continu, en contradiction, comme nous y avons déjà insisté (§ 5 sous II) avec le couple lumière continue et éclairs discontinus.

2) Dans les séq. 2 et 6 qui sont semblables à part le caractère homogène ou hétérogène de l’ensemble B, on observe une opposition instructive : en (2) où un élément isolé (2 A) est comparé à sept éléments identiques présentés également de façon continue (2 B), la durée d’apparition de l’élément unique l’emporte légèrement (74 contre 26 et 50 contre 41), tandis qu’en (6) où le même élément isolé (6A = 2A) est comparé à six éléments simultanés hétérogènes (6 B), cette dernière présentation l’emporte résolument (73 contre 27 et 64 contre 36). Or, dans la séq. 4 qui revient à comparer la partie B de (2) à la partie B de (6), on n’observe aucun effet ! On aboutit donc, au point de vue des durée, à la contradiction :

2A > 2B ; 6B > 6A (=2A) mais 6B = 2B au lieu de 6B > 2A > 2B !

3) La séq. 9 fournit un léger effet de surestimation de la durée du mouvement discontinu par rapport à celle du point immobile et la séq. 10 un effet plus léger encore de la première de ces deux durées par rapport à celle du mouvement continu.

4) La séq. 8 dénote une surestimation de la durée de mouvement continu à l’effet de succession dans l’ordre BA mais une quasi égalité dans l’ordre AB.

5) La séq. (3) ne donne pas plus d’effet que la séq. 4 déjà discutée bien que dans les deux cas un ensemble d’éléments homogènes soit comparé à un ensemble hétérogène, soit en successif soit en simultané.

6) La séq. 7 qui compare les mêmes éléments hétérogènes en successifs ou en simultané donne deux résultats contradictoires dans les ordres AB et BA, et tous deux contraires à l’effet de succession ce qui indique leur force relative : il ne peut s’agir alors que de variations dans le travail fourni par le sujet ou dans la rapidité de son activité. 7) Enfin la séq. 5 donne aussi des résultats contradictoires, mais cette fois conformes à l’effet de succession, ce qui indique sans doute une trop grande complexité dans les facteurs en jeu (un seul élément à présentation continue contre une pluralité à la fois hétérogène et successive).

En bref, le seul cas où un ensemble hétérogène l’emporte clairement du point de vue de la durée est celui de la séq. 6, mais il s’agit alors d’une présentation simultanée. Les autres effets nets obtenus sont ceux des comparaisons entre fréquences simples et processus continus (séq. 1 et, en affaibli, 9 et 10) ou entre pluralités statiques et un point isolé (2). Dans les cas d’événements hétérogènes successifs (fréquences de changements), soit (3), (5) et (7), on n’observe par contre que des effets nuis ou contradictoires, ce qui ne parle donc pas en faveur d’une action des changements comme tels par opposition aux fréquences simples ou vitesses-fréquence. La conclusion à tirer de ces résultats est alors sans doute que, dans la mesure où les durées apparentes dépendent de l’objet, le nombre des changements agit en tant que vitesse-fréquence ; mais que, dans la mesure où ces durées dépendent du sujet (temps vécu), ce n’est pas tant le nombre des changements perçus qui importe (voir 3, 5 et 7) que l’ensemble du comportement, c’est-à-dire (a) le travail accompli ef et (b) l’activité plus ou moins rapide f’v qui accomplit ce travail ; autrement dit au total le rapport ef : f’v.

Il est malheureusement fort difficile de dissocier le travail en tant que résultat et l’activité en tant que source de ce résultat. Nous y reviendrons sous peu dans les conclusions de cet article. Mais faute de pouvoir dissocier ces facteurs de façon satisfaisante, nous pouvons au moins espérer démontrer qu’une même séquence ne donne pas lieu à une évaluation constante de la durée apparente fondée sur les seuls événements perçus par le sujet, alors que cette durée varie en fonction des actions mêmes du sujet : il restera alors à tenter d’analyser a posteriori les composantes des résultats obtenus, à défaut d’une variation des facteurs introduite dans le plan même de l’expérience.

III. Nous avons donc repris les séquences 1 à 7 du tabl. 18 mais avons demandé aux sujets de se livrer à une exploration active de manière à pouvoir reproduire la forme et la quantité des éléments et leur configuration ou ordre de succession, en dessinant le tout après chaque séquence. On annonce en outre qu’il s’agit d’évaluer la durée et cette question est posée entre la perception et le dessin, mais elle n’est présentée que comme une question annexe. Voici alors les résultats quantitatifs (tabl. 19) sur 12 sujets :

Tableau 19. Séquences 1-7 du tableau 18 avec exploration active.1

 

On constate un certain nombre de changements par rapport au tabl. 18 :

1) La séq. 1 donne une surestimation de la durée B (dans l’ordre de succession défavorable BA), alors qu’il y avait surestimation du rond A au tabl. 18 : c’est évidemment qu’à analyser six ronds successifs il y a plus de travail que pour un seul rond présenté de façon continue, tandis que le nombre des changements perçus ne fournissait pas à lui seul ce résultat.

2) Même résultat pour la séquence 2 dans l’ordre BA, tandis que l’ordre AB ne donne aucune différence.

3) La séq. 3 donne une légère surestimation de la suite homogène de ronds (A) par rapport à la suite hétérogène des figures (B) : ce pourrait

1 La séq. 1 dans l’ordre AB a donné des résultats inutilisables, le film s’étant abimé en cours d’expérience.

être ou bien parce qu’une activité plus rapide (f’v) est requise lorsqu’il s’agit de distinguer dans le même temps six figures différentes, ou bien parce que, comme l’ont signalé plusieurs sujets, le temps de B paraît trop court pour une exploration suffisante, ce qui consiste à se référer aussi à la vitesse de l’activité.

4) Les séq. 4 et 5 ne donnent aucun résultat clair, peut-être à cause de facteurs supplémentaires et perturbateurs : les sujets signalent, par exemple, que dans l’ordre AB intervient une sorte d’attente ou d’impatience de percevoir B pour le comparer à A, ce qui augmente la durée de A, et, dans l’ordre BA un effort pour retenir le souvenir de B pendant la perception de A, ce qui renforce la durée B.

5) La séq. 7 donne une surestimation assez nette de la durée B, sans doute parce qu’une exploration des formes est plus difficile en un agrégat irrégulier qu’en une série linéaire.

6) Quant à la séq. 6 que nous avons gardée pour la fin, elle fournit en moyenne une légère surestimation de l’élément isolé, ce qui est peu compréhensible parce qu’inversant sans raison apparente les données du tabl. 18. Nous avons donc repris cinq sujets exercés pour analyser le détail de leurs réactions successives (6 à 10 essais chacun), tant dans l’ordre BA que dans l’ordre AB ce qui donne dix groupes de réactions en tout. Sur ces dix, quatre témoignent de variations continuelles. Quant aux autres, ils présentent deux sortes de régularités dont la dualité ou la contradiction apparente elle-même nous paraît instructive :

a) Selon les unes il y a surestimation de la durée B (agrégat irrégulier d’éléments hétérogènes) pendant l’effort d’exploration ou d’apprentissage, puis renversement (A = B ou A > B) quand la reproduction devient aisée.

b) Selon les autres, il y a surestimation de A pendant l’apprentissage portant sur B, puis renversement (A -B ou A < B).

Ou bien alors il faut renoncer à toute analyse des facteurs du temps subjectif, ou bien ces contradictions signifient quelque chose en tant que telles. Or, elles présentent un caractère commun : c’est le renversement de l’évaluation pendant et après l’exploration active, ce qui témoigne d’au moins deux facteurs x et y. Mais elles présentent, d’autre part, une incompatibilité apparente, puisque, dans un cas, on a +x et -y et dans l’autre -x et +y. Seulement, il suffit d’admettre que ces deux facteurs sont toujours présents, sous la forme d’un rapport t = x : y et que, suivant les cas, le facteur y soit remarqué ou négligé, pour que la contradiction cesse d’être réelle, c’est-à-dire ne tienne qu’à la prise de conscience du sujet et non pas au processus effectif. Or, c’est justement ce qui se produit dans le cas de la durée physique, où l’on a t = e : v et où, suivant les cas, v est remarqué ou négligé, ce qui entraîne la contradiction apparente « plus vite = plus de temps » ou « plus vite = moins de temps ». C’est pourquoi nous pouvons supposer par analogie que x = le travail accompli ef, et que y = l’activité plus ou moins rapide f’v. Dans le cas (a) le sujet serait ainsi centré sur le travail à accomplir ef pour l’exploration de l’agrégat B, d’où la surestimation de la durée B, surestimation diminuant et se renversant quand cette exploration devient aisée. Dans le cas (b) le sujet serait au contraire centré sur sa propre activité pendant la même exploration, d’où la sous-estimation de B (puisque f’v est alors > ef du point de vue de la prise de conscience), avec renversement lorsque cette activité diminue. Sans doute cette dissociation entre un travail accompli ou à accomplir ef et une activité plus ou moins rapide f’v, utilisée pour l’accomplir, peut-elle paraître artificielle : mais le fait objectif des contradictions entre les réactions des sujets pour cette même séq. 6 montre assez (1) qu’il y a deux facteurs en jeu et (2) que la prise de conscience des sujets oscille entre ces deux facteurs. Notre interprétation ne cherche donc qu’à introduire de la cohérence dans un processus effectif qui en comporte évidemment, tout en faisant la part de l’incohérence dans les prises de conscience auxquelles il peut donner lieu.

III. Interprétations générales et conclusion

§ 8. Introduction

Commençons par nous demander ce que perçoivent les sujets dans l’objet, au cours des expériences précédentes, qu’il s’agisse de propriétés spatiales, de vitesses ou de séquences temporelles.

En ce qui concerne l’espace, la perception fournit, sans équivoques possibles, des propriétés de l’objet (longueurs, surfaces, positions, changement de position ou « déplacements », etc.) ou des relations entre le corps propre et les objets (points de fixation du regard, etc.).

Pour ce qui est des vitesses, la situation est déjà moins claire, car il faut distinguer (1) les vitesses perçues dans le milieu spatial extérieur et (2) les vitesses de l’action propre y compris des actions intériorisées. (1) Les vitesses des mobiles extérieurs se répartissent elles-mêmes en (a) vitesses-mouvements et (b) vitesses-fréquences. Les premières (a) s’évaluent en termes ordinaux (dépassement, etc., d’un mobile par rapport à un autre) et hyperordinaux (grandeur, évaluée en plus et en moins, des intervalles entre les mobiles). Les secondes (b) s’estiment en termes hyperordinaux (plus ou moins d’événements en un intervalle donné). (2) Mais à côté de ces vitesses perçues dans l’espace extérieur, il y a les vitesses propres et notamment celles des actions intériorisées : dans certaines des séquences des tabl. 18 et 19, par exemple, le sujet peut chercher à explorer, à évaluer et même à compter une suite de petits ronds ou de petites figures, et il sait qu’il les explore, etc., plus ou moins rapidement, puisqu’il peut éprouver l’impression que les 3 ou 4 sec de présentation sont suffisantes ou insuffisantes pour accomplir sa tâche. Or, d’une part, il semble bien que le sujet tienne compte en certains cas de ces vitesses intérieures dans l’évaluation des durées (notamment quand il se sent dépassé et trouve ainsi le temps trop court) et que, en d’autres cas, il n’en tienne pas compte comme si cette vitesse intérieure était négligée au profit des déroulements externes. D’autre part, nous sommes très mal renseignés sur la perception de ces vitesses internes et très mal également sur le rôle qu’elles peuvent jouer, au su ou à l’insu du sujet, dans l’estimation des durées.

Quant à la perception de ces durées elles-mêmes, il faut distinguer trois cas, correspondant aux variétés 1a, 1b et 2 de la perception des vitesses.

Rappelons tout d’abord que les perceptions temporelles ont un sens univoque en ce qui concerne l’ordre de succession : avant, après ou simultané. Ce n’est pas à dire que ces perceptions soient exemptes d’illusions, puisque le tabl. 1 (au § 1) en fournit des exemples. Mais à s’en tenir aux successions ou simultanéités apparentes, tout le monde s’entend sur la possibilité de percevoir qu’une lumière A est apparue avant B, après ou en même temps, en ce sens que chacun s’accorde à reconnaître qu’il peut y avoir là « perception » d’un ordre temporel et d’un ordre inscrit dans les données physiques (indépendamment, répétons-le, des « erreurs systématiques » possibles).

Mais si la durée est l’intervalle entre deux événements successifs, que signifie la perception d’une durée physique ? A percevoir un solide immobile, ou même une collection de solides immobiles, on ne perçoit aucune durée extérieure, mais exclusivement le temps intérieur utilisé pour regarder, explorer, etc. La perception de durées extérieures ne débute donc qu’avec l’intervention de vitesses-mouvements ou de vitesses-fréquences1. Ce sera, par exemple, la durée écoulée entre l’émission de sons répétés, et c’est là une vitesse-fréquence. Ou bien ce sera la durée écoulée entre le début d’un mouvement et sa fin, et il intervient là une vitesse-mouvement (sans quoi il n’y aura en jeu qu’un « déplacement » en un sens géométrique, c’est-à-dire extemporané). Mais que percevons-nous alors, quand il y a perception d’une durée liée (la) à la vitesse-mouvement ou (1b) à la vitesse-fréquence ?

(la) A percevoir la durée d’un mouvement, nous ne percevons en fait que : (a) l’expace parcouru, (p) la vitesse du mouvement ou (y) le temps vécu par nous pendant que se déroule le mouvement extérieur. On ne perçoit donc pas une durée extérieure comme on perçoit une

1 Ou, à la limite, de puissances vf comme au tabl. 16.

longueur ou une couleur, en tant que propriétés isolables. Alors, de trois choses l’une : ou il n’y a pas de perception des durées extérieures et en croyant les percevoir on n’appréhende que du temps vécu intérieurement, ou la durée extérieure est perçue en comparaison avec cette durée vécue, ou la durée extérieure n’est qu’une relation entre l’espace parcouru et la vitesse.

La première de ces trois hypothèses est peu acceptable sous sa forme absolue, car nous distinguons plus ou moins la durée d’un mouvement extérieur et celle des événements internes ayant pu accompagner sa perception. Les résultats si clairs du tabl. 5 ne sont pas l’expression d’un temps intérieur, mais bien d’une durée attribuée aux mouvements eux-mêmes.

La seconde hypothèse pourrait signifier que la durée d’un mouvement isolé s’évalue de la même manière que la vitesse de ce mouvement, qui est en fait relative à celle des déplacements du regard, etc. (Rech. XXXVI). Seulement, dans le cas des vitesses, cette relativité exprime sans plus le fait que le mouvement extérieur est perçu en dépassement ou en non-dépassement par rapport à celui du regard, ce dernier mouvement étant par ailleurs perçu par voie proprioceptive. Dans le cas des durées, on ne saurait recourir à une même comparaison de simples mouvements, sinon l’on n’obtiendrait que des vitesses : on devra donc y ajouter autre chose ; mais quoi ? Si l’on fait appel à un élément de durée extérieure, on ne pourra la construire qu’avec des espaces parcourus et des vitesses, et cela nous conduit à la troisième hypothèse. Dans la mesure, d’autre part, où l’on fait appel à des éléments de durée intérieure, ou bien cela nous ramène à la première hypothèse, et nous verrons à l’instant combien le problème de la perception du temps vécu retrouve les mêmes difficultés que celle du temps physique. Si l’on invoque enfin des interactions entre les activités du sujet et les processus extérieurs, les seules données directement perceptibles seront à nouveau des espaces parcourus ou des travaux accomplis, des attentes en tant que ralentissements, des actes plus ou moins rapides, etc., c’est-à-dire que la durée apparaîtra une fois de plus comme une résultante ou un produit de composition et non pas comme une donnée immédiate isolable.

La durée d’un mouvement peut par contre être considérée (troisième hypothèse), comme perçue effectivement, mais à titre de résultante (de même qu’une relation causale, une grandeur constante en profondeur, etc., sont perçues en fonction d’une composition immédiate entre les relations élémentaires qui les composent). Or les données directement perceptibles à titre de composantes ne consistant qu’en espaces et en vitesses, la durée sera perçue en fonction de l’espace parcouru, mais relativement à la vitesse. Nous développerons plus loin cette troisième hypothèse et nous bornons pour l’instant à faire l’inventaire des interprétations possibles.

(lb) En percevant maintenant une durée liée à des fréquences, nous n’atteignons de même en fait directement que : (a) la quantité d’événements répétés, homogènes ou hétérogènes, qui constituent la fréquence, (b) la rapidité de leur déroulement et (y) le temps vécu pendant ce déroulement. Quant à la perception de la durée du processus extérieur, nous nous retrouvons en présence des trois mêmes hypothèses d’une évaluation par le temps vécu à lui seul, d’une interaction entre la durée extérieure et le temps vécu ou d’une évaluation fondée sur les seules données externes.

L’hypothèse d’une évaluation par la durée vécue à elle seule soulève les mêmes difficultés qu’en (1a).

L’interprétation par une interaction entre les actions du sujet et le processus extérieur est par contre plus immédiatement vraisemblable dans le cas des fréquences que des vitesses-mouvement, car la fréquence consistant en une périodicité des apparitions et des disparitions, ce rythme des présences et des intervalles vides coïncide alors ordinairement avec un rythme intérieur des attentes et des enregistrements. Seulement cette seconde solution n’est ici à nouveau qu’un appel simultané aux deux autres, et, à vouloir analyser les apports éventuels de la durée intérieure, on retrouvera, comme nous allons le voir, une complexité plus grande encore que pour le temps physique, mais de même nature.

Dans l’hypothèse d’une évaluation fondée sur les seules données externes, on évaluera alors les durées en utilisant le nombre des événements ou changements constituant la fréquence, mais relativement à la vitesse de déroulement de cette succession. Il semble y avoir là un cercle vicieux manifeste, puisque la vitesse-fréquence se détermine métriquement au nombre des événements par unité de temps. Dans le cas de la vitesse-mouvement on peut échapper à ce cercle grâce à la notion ordinale du dépassement ou à l’estimation intensive (hyperordinale) des intervalles croissants ou décroissants entre les mobiles comparés. Or, dans le cas des fréquences il en est peut-être de même et un rythme plus rapide qu’un autre produit perceptivement des effets analogues de dépassement lorsqu’on les compare synchroniquement.

(2) Avec la durée intérieure, par contre, il semble que nous saisissions directement une réalité vécue à titre de composante isolable et non plus de résultante. Mais c’est là une illusion aussi trompeuse que sur le terrain du temps physique où l’on n’atteint qu’espaces parcourus ou fréquences et que vitesses-mouvement ou rapidité des rythmes. A vouloir atteindre une perception ou intuition proprement temporelle on s’aperçoit, en effet, qu’on n’en saisit jamais sous forme de composantes que des actions qui durent et non pas la durée comme telle. Le métaphysicien qui a centré toute sa doctrine sur l’intuition de la durée « pure » a abouti à cette formule révélatrice : « le temps est invention ou il n’est rien du tout. » En d’autres termes, et Bergson revient sans cesse sur ce genre d’affirmations, nous atteignons la durée vécue sous sa forme la plus authentique dans les situtaions de construction productive, dans lesquelles le résultat n’est obtenu qu’à la condition de respecter un certain rythme sans pouvoir l’accélérer. Rien n’est plus juste, mais à tenter d’isoler la durée au sein d’une telle construction « créatrice », nous n’y parvenons précisément pas et ne saisissons que deux composantes élémentaires : (a) le travail fourni, c’est-à-dire la construction comme telle, en tant que production, et (b) sa vitesse ou l’activité plus ou moins rapide aboutissant à ce travail. L’expérience fondamentale qu’invoque continuellement Bergson, d’une impossibilité d’accélérer les transformations réelles1, relève essentiellement de la notion de vitesse et ne nous fournit en rien une durée « pure ». La durée, en effet, n’est précisément jamais « pure », bien que pouvant être appréhendée en même temps que ses composantes et à titre de résultante perceptivement immédiate. Or, si les composantes sont le travail accompli et l’activité plus ou moins rapide (ou « puissance ») on voit assez que cette résultante pourrait être d’une nature analogue à celle qui caractérise le temps physique : si celui-ci se mesure à l’espace parcouru relativement à la vitesse, la durée d’une construction mentale ne se reconnaîtra-t-elle pas au travail accompli relativement à la « puissance » (soit t = ef : f’v) ?

D’une manière générale, et pour en revenir à nos expériences perceptives, les deux questions préalables à poser, toutes les fois qu’il s’agira de comprendre comment le sujet se livre à une estimation du temps psychologique, sont : (a) à quel travail effectif correspond cette durée (le travail se reconnaissant lui-même soit à ce qui a été fait soit aux résistances à vaincre et qui peuvent l’emporter : cf. le temps de l’attente), et (b) selon quelle vitesse se déploie l’activité tendant à accomplir un tel travail ? Ces données établies, la question subsidiaire est alors de déterminer si le sujet lui-même tient compte de ces deux facteurs en sa prise de conscience, ou si celle-ci demeure inadéquate en ce sens que la relativité du travail par rapport à la puissance n’est appréhendée qu’en certaines situations et négligée en d’autres. L’analyse des illusions temporelles nous paraît précisément tenir à cette relativité incomplète, mais il faut bien distinguer alors la durée intérieure apparente, dont les déformations peuvent donc tenir à ce facteur de prise de conscience, et la durée réelle en tant que fondée sur un rapport dont le sujet peut ne pas apercevoir l’existence.

1 Cf. son argument (d’ailleurs bien mal fondé) contre la réalité de la durée physique, suivant lequel on pourrait multiplier les vitesses à l’infini sans rien changer aux lois de la nature. Cf. aussi son image du morceau de sucre dont on ne saurait accélérer la dissolution (Evol. créatrice, p. 9) ; etc.

§ 9. Les résultats communs aux durées dépendant des vitesses-mouvements, des vitesses-fréquences et des activités mentales plus ou moins rapides (puissance)

L’indice le plus significatif en faveur des interprétations ainsi suggérées nous paraît être constitué par la convergence suivante : dans les trois domaines des durées attachées aux vitesses-mouvements, aux vitesses-fréquences et aux vitesses des activités propres, on retrouve les mêmes deux types d’illusions temporelles (alors qu’on aurait pu n’observer ni l’une ni l’autre) : tantôt une correspondance directe, c’est-à-dire une surestimation de la durée en fonction de la vitesse (« plus vite = plus de temps »), et tantôt une correspondance inverse, non pas seulement dans le sens de la relation objective « plus vite = moins de temps » mais avec accentuation de l’inversion dans le sens d’une sous-estimation de la durée. Cherchons donc à interpréter dans les trois cas la cause de l’erreur et celle de son inversion.

1. Pour ce qui est des vitesses-mouvements, les tabl. 3, 5 et 6 fournissent des exemples, les uns faibles les autres très nets d’allongement apparent de la durée en fonction de la vitesse, tandis que les tabl. 1 et 2 nous montrent que, de deux mobiles celui qui avance plus vite semble disparaître avant l’autre (en cas de simultanéité objective) et paraît employer une durée plus courte. Quant au tabl. 8, il indique qu’un mouvement isolé correspond à une durée apparente plus longue que le même mouvement accompagné d’un autre différent : or, les cas de correspondance inverse entre le temps et la vitesse sont justement ceux où deux mouvements synchrones sont comparés entre eux, tandis que les cas de correspondance directe (plus vite = plus de temps) sont ceux où la comparaison se fait entre mouvements successifs isolés.

L’interprétation générale que suggèrent ces confrontations serait donc que l’estimation perceptive de la durée ne constitue pas une composante indépendante des contextes, mais est influencée par un certain nombre d’indices (espaces parcourus, vitesses et simultanéités ou succession) et que, suivant les situations, le sujet peut les considérer tous ou en négliger certains faute d’une prise de conscience suffisante (dont les lacunes seraient à expliquer en fonction à la fois de la situation et des réactions actives du sujet).

(A) La situation la plus riche en indices (et par conséquent sans doute la moins fréquente dans la réalité) est alors sans doute celle où deux mouvements peuvent être comparés synchroniquement. En ce cas le sujet dispose d’abord d’un cadre de référence ordinal (ordre de succession et simultanéités) et ceci est fondamental puisque logiquement l’estimation des durées est de beaucoup facilitée par la référence à l’ordre des successions. En second lieu, dès qu’il y a deux mouvements la considération des vitesses s’impose, d’abord parce qu’il est plus facile d’estimer les vitesses de deux mobiles l’une relativement à l’autre que d’évaluer celle d’un mobile isolé, et ensuite parce que la comparaison de deux mobiles oblige à distinguer d’emblée les espaces parcourus et les vitesses comme telles. Cette première situation conduit donc de façon naturelle le sujet à percevoir les durées en correspondance inverse avec les vitesses, pour les deux raisons conjointes que nous venons de rappeler ; référence aux simultanéités ou successions et dissociation de la vitesse en tant que facteur indépendant.

Mais pourquoi alors y a-t-il déformation ou illusion dans le sens d’une sous-estimation de la durée ? D’abord pour deux raisons principales. La première est que la vitesse modifie la perception des successions et simultanéités en imposant une priorité apparente d’arrêt au mobile le plus rapide (tabl. 1) : c’est là l’un des seuls cas sûrs d’influence directe de la vitesse sur la perception du temps, tandis que dans la plupart des autres cas (voir B), l’effet des variations de vitesses est au contraire dû à une négligence de la vitesse comme telle au profit de l’espace parcouru. La seconde raison est que l’attention du sujet est centrée sur les vitesses, à cause du synchronisme des mouvements et qu’alors, dans le rapport objectif t = e : v il accentue le facteur v aux dépens de e. Mais à ces deux raisons principales s’en ajoute sans doute une troisième tenant à la durée vécue par le sujet pendant les perceptions. Dans le cas où les sujets comparent la durée d’un mouvement isolé à celle de deux mouvements synchrones (tabl. 8), plusieurs sujets ont signalé que si cette dernière durée paraît plus courte (ce qui correspond, rappelons-le, à la réaction générale, dans 1e 70 à 90 % environ des cas) c’est qu’« il se passe plus de choses » : il n’y a donc pas ici augmentation apparente de la durée sous l’influence du travail à accomplir (ef), du nombre des changements perçus, etc., mais au contraire diminution apparente sous l’effet d’une activité plus rapide (f’v) du sujet (si t = ef : f’v)1. C’est sans doute ce qui se produit également dans les cas rares où la durée perceptive apparente est inversément proportionnelle à la vitesse : à la plus grande vitesse correspond une activité plus rapide du sujet, qui lui donne l’impression d’une durée plus courte. En d’autres termes, si le temps objectif relève du rapport t = e : ∨ et le temps subjectif du rapport t = ef : f’v, la centration sur la vitesse accentue simultanément v et f’v aux dépens de e ou de ef, d’où la contraction apparente de la durée.

(B) La situation de vitesse-mouvement la plus pauvre en indices est celle de la comparaison entre deux mouvements successifs. En ce cas le cadre des simultanéités ou successions n’intervient plus pour faciliter l’évaluation des durées, et l’estimation des vitesses est moins immédiate que dans le cas de deux mouvements synchrones. Si, en ces

1 Nous y reviendrons sous IIIA(l).

situations, la durée paraît correspondre à la vitesse de façon directe et non plus inverse, c’est donc sans doute parce que la perception ne retient des données cinématiques présentées que le résultat du mouvement rapide (espace parcouru et positions) et non pas la vitesse comme telle. En d’autres termes il se passerait sur le terrain de la perception ce qu’on observe sur celui des notions aux niveaux préopératoires du développement de l’enfant. Lorsque l’enfant de 4 à 6 ans dit qu’un mouvement a pris « plus de temps » parce que le mobile a marché « plus vite », il raisonne en termes de vitesse ordinale ou dépassement et aboutit à une sorte d’équivalence du type : plus vite = plus loin = plus de temps. Dans le cas des perceptions de la vitesse, qui sont également ordinales mais en outre hyperordinales (comparaison des intervalles croissants ou décroissants entre les mobiles), l’augmentation apparente de durée en cas de vitesse supérieure serait de même due, non pas directement à une action de la vitesse comme telle sur la durée, mais à un repérage insuffisant s’en tenant à l’espace parcouru, à l’ordre des positions spatiales ou à la grandeur des intervalles spatiaux : autrement dit, au lieu d’atteindre le rapport objectif t = e : v, la perception, en cas de plus grande vitesse d’un mobile isolé (par opposition aux mouvements synchrones) se centrerait sur e en négligeant relativement v. En bref, dans le cas des mouvements synchrones, la perception des durées tiendrait compte des vitesses parce que le synchronisme impose une comparaison continue de celles-ci, tandis que dans le cas d’un mouvement isolé, l’espace parcouru s’offre à titre d’indice immédiat de la durée sans que rien n’oblige à percevoir cet espace relativement à la vitesse elle-même.

IL Pour ce qui est des vitesses-fréquences, nous retrouvons la même dualité d’estimation des durées correspondances : en règle générale (tabl. 9, 10 et 15 avec centration) la durée paraît s’allonger avec la fréquence comme avec la vitesse-mouvement, mais si l’on compare deux accélérations de fréquences, l’une faible et l’autre forte, la durée de l’accélération la plus forte paraît plus courte, ce qui comporte une correspondance inverse entre la durée et la vitesse d’accélération. Or, on voit d’emblée que cette contradiction entre les deux sortes d’estimation du temps tient à des raisons analogues à celles que nous venons de décrire à propos de la vitesse mouvement, en ce sens que la perception des accélérations impose la centration de l’attention sur la vitesse et conduit donc à la correspondance inverse entre celui-ci et la durée tandis que la perception d’une fréquence simple attire l’attention sur la quantité plus ou moins grande des événements successifs, ce qui conduit à négliger la vitesse de leur déroulement et aboutit donc à une correspondance directe entre la durée et la fréquence. Cherchons à préciser.

Si nous appelons n le nombre des éléments ou événements présentés au sujet, tels que les éclairs successifs du stroboscope, les battements du métronome, etc. et v leur vitesse de déroulement définie non pas comme une vitesse interne de chacun d’eux mais comme la cadence de leur succession, la durée totale de présentation serait alors t = n : v. On pourrait soutenir que cette expression est ou circulaire, ou tautologique, puisqu’ici v = n : t et que t = n : (n : t) donne t = nt ; n c’est-à-dire t =t ! Mais psychologiquement rien ne prouve que l’estimation de la cadence réponde à la formule v = n : t et si nous ne sommes encore guère renseignés sur ce genre d’évaluation1, il est au moins certain que l’impression de « succession plus ou moins rapide » correspondant à v ne se confond pas avec l’estimation de la quantité n des éléments. C’est pourquoi la formule t = n : v est psychologiquement significative. Or, dans le cas d’une fréquence simple, c’est-à-dire sans accélération positive ou négative, et à ne considérer pour l’instant que des événements homogènes et non pas les changements de figures hétérogènes du § 7, il est naturel que l’attention perceptive soit portée sur la quantité des éléments plus que sur la vitesse de succession et que par conséquent l’estimation de la durée soit fondée sur cette fréquence-nombre en négligeant la fréquence-vitesse : d’où la relation « plus vite = plus de temps » puisque la durée est alors évaluée grâce aux résultats de la vitesse (n) et non pas grâce à la vitesse comme telle v.

Notons ici que l’analyse génétique permet de justifier une telle interprétation, de même qu’elle nous a aidé à comprendre la correspondance directe entre la vitesse et le temps dans le cas de la vitesse mouvement en nous montrant qu’elle n’était point due à une action immédiate de la vitesse sur le temps, mais au contraire à une négligence des vitesses due à une insuffisance de prise de conscience ou d’utilisation des indices. Dans le cas des fréquences, une recherche conduite par l’un de nous avec Marianne Backx 2 a établi qu’une suite de vues se succédant dans une visionneuse (selon un dispositif imaginé par P. Fraisse) donnait entre 5 et 8 ans une estimation de la durée impliquant la correspondance directe entre le temps et la vitesse parce qu’elle était fondée sur la garantie des éléments présentés, tandis que vers 8-9 ans on assiste à un retournement en faveur de la relation « plus vite = moins de temps » parce que les sujets remarquent la rapidité des présentations. Qu’un même dispositif aboutisse ainsi à une succession de deux niveaux de réponses et à un renversement des jugements avec l’âge parce que la vitesse d’abord négligée était ensuite remarquée et considérée, cela est assurément de nature à justifier l’interprétation que nous venons de proposer du mécanisme perceptif correspondant : le fait que, dans les expériences de fréquences simples, le sujet perçoive la durée en fonction du nombre d’éléments ne prouve

1 L’une de nous [M. Bovet] a cependant déjà trouvé que le tempo est perçu à une échelle sensiblement plus fine que celle des durées perceptives.

2 Piaget et M. Meylan-Backs, Comparaisons et opérations temporelles à paraître dans les « Etudes d’Epistémologie Génétique ».

pas que la vitesse de déroulement des événements n’a pas à jouer de rôle en l’occurrence ; ce fait indique au contraire que si le nombre n n’est pas mis en rapport avec la vitesse v, c’est par négligence ou défaut de prise de conscience (ou d’attention) de cette dernière, car la vitesse v peut jouer un rôle perceptif distinct, comme le montrent les expériences d’accélération.

Dès qu’il y a accélération des fréquences, en effet, (et, ce qui est très remarquable, accélération positive seulement et non pas ralentissement : voir tabl. 13 et 14), le sujet est alors bien obligé de prêter attention aux caractères de vitesse, négligés dans les fréquences simples : son estimation des durées s’en trouve alors renversée comme c’était le cas, sur le plan des représentations intuitives, des enfants dès 8-9 ans lorsqu’ils remarquent le rôle de la rapidité de succession. Et la preuve qu’il s’agit bien, ici, d’un mécanisme perceptif et non pas d’une inférence notionnelle, est que ce renversement ne se produit ni pour les ralentissements ni même pour les différences trop faibles d’accélération positive (tabl. 14), comme si la dimension de vitesse était difficile à dissocier perceptivement du nombre des éléments, mais aussi comme si cette dimension, sitôt remarquée, modifiait immédiatement l’estimation des durées.

Il nous resterait, à propos des fréquences, à parler des différences entre les durées d’événements continus et discontinus, etc., mais nous y reviendrons à propos de la durée psychologique.

III. Pour ce qui est maintenant de ce temps de l’action propre, le meilleur moyen de montrer que la transposition, à ce nouveau domaine, de l’ensemble des considérations qui précèdent, n’est pas artificielle ni simplement dictée par un souci de symétrie et de système, consisterait (a) à retrouver dans les évaluations de cette durée psychologique les mêmes couples d’erreurs par surestimation ou sous-estimation, et (b) à montrer que ces erreurs, systématiques ou mêmes fluctuantes, sont à nouveau dues soit à la négligence soit à la considération de la vitesse. Il s’agirait donc, suivant l’hypothèse déjà esquissée précédemment, de considérer la durée psychologique comme une fonction du travail fourni dans l’action (ef s’il s’agit d’un déplacement ou nf d’une fréquence) relativement à l’activité plus ou moins rapide (f’v, expression physique de la « puissance »), les erreurs d’estimation de cette durée provenant alors d’une centration privilégiée soit sur le travail fourni soit sur le caractère rapide ou aisé de l’activité.

Tant qu’il s’agit d’actions matérielles, il est facile d’imaginer des situations où l’on fait varier la vitesse, encore qu’il s’agit alors de durées dépassant le champ de la perception. L’un de nous a, par exemple, demandé à des enfants de 4 à 12 ans de dessiner des barres aussi soigneusement puis aussi vite que possible, durant des temps égaux (15 ou 20 sec), et de comparer ces durées : il va de soi, en cette situation, que les petits ont surestimé la durée en fonction du nombre des barres tracées, tandis que les grands ont jugé les durées à peu près égales en notant qu’à activité rapide le temps paraissait plus court 1. Mais les difficultés sont bien plus grandes lorsqu’il ne s’agit plus de l’action matérielle, car, s’il reste légitime de parler de rapidité et de lenteur dans une succession d’états de conscience, la comparaison devient plus malaisée. Nous avons, par exemple, noté une forme d’illusion qui semble fréquente : peu après le réveil et avant de se lever on a souvent l’impression de perdre un quart d’heure lorsqu’il ne s’est passé que quelques minutes, tandis que le soir juste avant de se coucher on croit ne retarder la décision que de peu d’instants lorsqu’en fait on perd un temps bien plus long. En ces cas, il est facile d’attribuer la surestimation de la durée après le réveil à la lenteur de l’activité renaissante et la sous-estimation de la durée du soir à une agitation non encore suffisamment freinée. Mais comment mesurer ces vitesses ?

S’il n’est actuellement possible ni de dissocier ce facteur de vitesse v ou de puissance fv dans les activités intérieures, ni par conséquent de le faire varier à volonté pour en mesurer les effets dans les expériences portant sur l’estimation des durées, on peut néanmoins espérer tirer quelque résultat de la méthode indirecte à laquelle nous avons été réduits en ce qui concerne la durée intérieure (par opposition aux évaluations de la durée physique, à propos desquelles il est aisé de faire varier et de tester le facteur v) :

1) Faire varier globalement les activités du sujet en recherchant les modifications ou même les contradictions entre les estimations de la durée en fonction de ces activités pour une même situation objective donnée.

2) Analyser les variations ou les contradictions inhérentes à ces estimations en posant d’abord le problème sous sa forme la plus générale : l’évaluation de la durée se présente-t-elle comme le résultat d’une mise en relation entre deux composantes au moins, ou peut-elle être interprétée comme fonction d’une seule composante (ou de plusieurs composantes alternées mais chaque fois unique) ?

3) Une fois établi si la durée vécue correspond à une relation ou à une intuition simple, il devient alors plus aisé, en cas de relation, de dégager les éléments communs aux différents couples de composantes observées, car, s’il y a bien relation, il n’y a plus de raison a priori pour que les estimations du sujet concernant la durée psychologique diffèrent en leur structure de ses estimations de la durée physique, où alors le rôle de la vitesse semble confirmé par les données décrites dans les Parties I et II de cet article.

C’est, en effet, à propos de cette question générale de la réduction à une relation ou à des composantes simples (unique ou alternées) que

1 Le développement de la notion du temps chez l’enfant, Chap. X.

l’on pourrait être porté à opposer la durée intérieure au temps physique. Que celui-ci exprime une relation, cela va à peu près de soi dès que l’on analyse la nécessité d’une intervention des vitesses dans la mesure opératoire de temps, ainsi que dans la perception ou les intuitions préopératoires de la durée des séquences extérieures. Par contre la durée intérieure paraît l’expression d’un déroulement absolu de l’action ou des états de conscience, et lorsque l’on constate que, dans la prise de conscience de ce déroulement on trouve nécessairement (a) la conscience de ce que l’on fait et (b) la conscience d’agir selon une cadence plus ou moins rapide ou lente, la durée elle-même (c) n’étant alors peut-être qu’une résultante immédiate de ces deux composantes, on est porté à répondre que la durée (c) paraît aussi immédiate que la vitesse (b), sans voir que cela ne prouve rien : la seule question est, en effet, de savoir comment se construisent l’une et l’autre et si l’on peut parvenir à la connaissance d’agir vite ou lentement sans passer par la durée ou à la connaissance d’agir durant un temps plus ou moins court ou long sans passer par la vitesse.

Montrer que la durée intérieure est l’expression d’une relation (comme l’estimation d’une durée physique) ne signifie donc pas simplement établir que cette durée est relative au contenu des actions, ce qui est évident, mais qu’elle dépend toujours de deux composantes à la fois et non pas simplement d’une seule. Tel est donc le premier objectif que nous nous sommes proposé d’atteindre.

Or, l’œuvre expérimentale récente de P. Fraisse, qui synthétise tous les travaux connus sur le temps et y ajoutant une série de recherches originales, tente au contraire de réduire l’intuition de la durée non pas à une relation mais à une composante simple qui serait le nombre de changements perçus ou remarqués par le sujet. Nous discuterons ailleurs cette thèse en détail, à propos de recherches avec M. Backx sur des durées de 24 sec c’est-à-dire relatives à des intuitions préopératoires plus qu’à la perception pure. Nous insisterons, d’une part, sur le fait déjà rappelé que le nombre des changements est une vitesse-fréquence, puisqu’on trouve une étroite analogie fonctionnelle et génétique entre les effets de cette vitesse-fréquence et ceux de la vitesse-mouvement (d’abord estimations illusoires en fonction de la fréquence seule comme de l’espace parcouru à lui seul puis après 8 ans mise en relation avec la vitesse de succession comme avec la vitesse du mouvement). Nous en conclurons, d’autre part, que ce n’est pas le nombre absolu des changements qui aboutit à une estimation adéquate de la durée, mais bien le nombre relatif, c’est-à-dire qu’on se trouve en présence de deux composantes au moins, donc d’une relation. Dans les présentes expériences, de nature plus perceptive, nous avons cherché à rejoindre les préoccupations de Fraisse en comparant, d’une part, des successions de changements à des fréquences simples (§ § 4 et 7) et en examinant, d’autre part, les variations de durée apparente lorsque les changements de figures donnent lieu à une exploration détaillée et non plus à une simple perception.

Les résultats ainsi obtenus sont de deux sortes, les uns et les autres significatifs quant à la question de savoir si la durée intérieure résulte d’une mise en relation ou d’une appréhension simple du nombre des changements perçus ou remarqués.

(A 1) Dans les expériences (tabl. 8) opposant la durée des trajets d’un mobile isolé ou de deux mobiles exécutant des mouvements différents, le résultat obtenu a été massif, sans doute parce que cumulé avec un effet de succession mais sans que celui-ci puisse tout expliquer : la durée de trajet du mobile isolé paraît toujours plus longue que celle de deux mouvements simultanés. En cette situation le nombre des changements ne joue donc aucun rôle, puisqu’il y a plus de variété objective dans le cas de deux mouvements simultanés distincts que dans le cas d’un seul mobile. D’autre part, la correspondance entre ces résultats et les vitesses apparentes des mobiles n’étant pas univoque, il faut donc faire intervenir ici pour expliquer l’estimation des durées, les caractères des actions mêmes du sujet. Et ces propriétés ne peuvent être que de deux sortes : ou bien de contenu (= ce que fait le sujet), ou bien de rapidité. Or, il est difficile de nier que, dans le cas de deux mouvements distincts, le sujet « fait » davantage de choses (comparaisons, etc.) que dans le cas d’un seul mobile, et si nous appelons « travail » ce qu’il a fait ainsi, il est donc clair que dans le cas particulier, la durée apparente ne dépend pas seulement de ce travail puisqu’elle paraît plus longue en cas de travail moindre. Mais d’autre part, il est impossible d’exclure ce facteur, pour la raison que nous indiquerons à l’instant : quant à la vitesse de l’action, elle intervient à coup sûr ici, tout d’abord puisque le facteur de contenu (travail) ne suffit pas comme on vient de le voir, et ensuite parce que les sujets signalent spontanément qu’une sorte d’« attente » intervient en percevant le mobile unique : or, la vitesse apparente des mobiles eux-mêmes ne permettant pas de rendre compte des effets réguliers de durée, ce sentiment d’attente signifie donc que l’activité du sujet lui paraît ralentie dans le cas d’un seul mobile et plus rapide en comparant l’un à l’autre deux mouvements synchrones (« il se passe plus de choses », disent les sujets). La durée apparente serait donc, en cette situation inversement correspondante à la vitesse de l’action : t = x : v. On aperçoit ainsi immédiatement la nécessité d’une relation, par opposition à l’attribution de t à une composante simple, puisque la correspondance inverse entre t et v appelle la présence d’un x qui soit rapporté à v. D’autre part, cet x ne peut appartenir qu’au contenu même de l’action, c’est-à-dire à ce que nous appelions le « travail », puisqu’il est rapporté à la vitesse et en est donc distinct.

Etant donc évident qu’il y a ici relation (t = x : v) il ne reste qu’à essayer d’en formuler les termes, c’est-à-dire à caractériser le travail x et ce à quoi est attachée la vitesse v. Nous sommes alors en pleine conjecture, faute de mesures possibles. Nous pouvons seulement tirer de ce qui précède que la durée apparente dépend à la fois de ce que « fait » le sujet et de la vitesse de son action, c’est-à-dire que, plus il agit plus l’action durera, mais que s’il agit rapidement la durée apparente se raccourcira. Mais cela suffit pour nous obliger à distinguer le résultat de l’action, correspondant à ce qu’est l’espace parcouru dans la durée des trajets physiques, et la vitesse de cette même action. C’est pourquoi, adoptant le langage le plus général possible, nous désignerons ce résultat de l’action par le terme de « travail », soit ef ou vf, où e est un espace parcouru et n une fréquence quelconque et où f représente les résistances à vaincre. Quant à la vitesse v, c’est celle des activités elles-mêmes, par opposition à leurs résultats, et nous les désignerons par le symbole f’v (correspondant à la « puissance » dans le monde physique), où f’ sont les forces mises en jeu par le sujet pour vaincre les résistances f et où v est la vitesse. D’où t = ef (ou nf) : f’v.

(2) Quant au cas où le travail à fournir n’est pas une comparaison de mouvements comme en (1), mais une adaptation quelconque à une suite de changements, la vitesse intervient-elle également ? Dans les expériences où il s’agissait de percevoir deux suites d’éléments, les uns tous semblables et les autres différents, nous n’avons trouvé aucune différence dans les durées, bien que dans le second cas il s’ajoute des changements qualitatifs au simple rythme des successions. Le tabl. 17 montre ainsi que, à voir défiler des mouchets de même couleurs ou de couleurs variées, la durée est la même, et la séquence 3 du tabl. 18 montre que, à voir se succéder au même point six petits ronds ou six petites figures variées, les durées restent les mêmes (il en est aussi également pour la séq. 4, où les deux groupes d’éléments sont présentés respectivement de façon continue et simultanée). Il est vrai que, lorsque l’on fait appel à l’exploration active du sujet (tabl. 19) la séq. 3 donne lieu à une inégalité de durée, mais précisément en faveur des fréquences simples et non pas des changements qualitatifs (nous y reviendrons). Il est donc permis de conclure que, dans ces cas, le nombre des changements se réduit à la vitesse-fréquence, dont nous avons vu aux tabl. 9-10 et 13-14 qu’elle obéissait, du point de vue de l’estimation des durées, aux mêmes lois que la vitesse-mouvement, c’est-à-dire à une négligence relative de la vitesse pour les comparaisons successives ou simples et à une accentuation de son rôle pour les comparaisons synchroniques ou pour les accélérations. De tels faits parlent donc en faveur de la présence de deux composantes, car le fait de négliger la vitesse en certaines situations pour la surestimer en d’autres ne concerne que la prise de conscience et non pas les lois de la construction, celle-ci consistant au contraire à coordonner les deux facteurs en jeu.

(B) Lorsque l’on fait, d’autre part, varier les activités du sujet, on ne parvient sans doute pas à dissocier des autres ce facteur de vitesse, mais on peut mettre en évidence la nature de « relation » propre aux estimations de durées :

(1) Un premier fait révélateur à cet égard est la contradiction décrite au § 7 à propos des séquences 2, 6 et 4 du tabl. 18 : un rond isolé présenté de façon continue donne lieu à une durée apparente p plus grande que la durée de la présentation continue y sept ronds groupés irrégulièrement ; la même durée p d’un rond isolé paraît plus courte que la durée a de présentation d’un agrégat de six figures hétérogènes simultanées. Mais lorsque l’on compare ces dernières aux sept ronds de durée y on a a = y ! Donc :

« > P > y mais a = y

Or, ces sortes de contradictions sont fréquentes dans les comparaisons spatiales de figures et témoignent alors du fait que deux relations déformantes distinctes prédominent à tour de rôle. Il en est de même dans les présentes comparaisons temporelles, mais les facteurs en jeu tiennent naturellement aux activités du sujet pendant les présentations plus qu’aux durées objectives de présentation, puisque celles-ci sont égales et que les éléments sont immobiles et présentés de façon continue. A analyser les facteurs possibles à cet égard, correspondant ou non aux remarques des sujets, on trouve : (a) Les éléments hétérogènes a donnent lieu à davantage d’analyse que le rond isolé p, d’où a > p mais pas davantage que les éléments homogènes y dont la figure d’ensemble est irrégulière, d’où a = p.    (b) Il y a, d’autre part, le caractère plus ou moins rapide de cette analyse : cette vitesse suffit s’il ne s’agit que de percevoir, mais, lorsqu’il s’agit d’explorer assez pour reproduire (cf. les consignes du tabl. 19), elle peut être considérée comme insuffisante par rapport au temps de présentation, suivant les remarques des sujets, (c) Le rond isolé p donne moins à faire que les agrégats a ou y mais (d) sa présentation peut donner lieu à une attente de voir la suite et même à une impression d’impatience, (e) Les éléments homogènes y donnent lieu à un travail d’analyse ou d’exploration comme a, mais (f) ce résultat peut lui-même être senti comme dû à une activité rapide ou trop lente, etc. (g) Il ne faut pas oublier non plus les facteurs d’intérêt : monotonie ou ennui relatif pour les 3 ou 4 sec du rond isolé et immobile p, intérêt relatif pour les ensembles hétérogènes.

Si nous cherchons à grouper ces facteurs, ils se réduisent tous à deux couples. Il y a d’abord le couple constitué par le travail accompli (nf ou ef) où n ou e sont le nombre des éléments à percevoir, explorer, etc. et f les difficultés ou résistances à vaincre (par exemple, dans l’attente, le fait que la situation qui n’est pas ou plus désirée ne cesse pas et que la situation attendue ne peut encore être atteinte). Il y a ensuite le couple formé par l’activité accomplissant le travail et par sa plus ou moins grande rapidité : soit le couple f’v, où f’ sont les forces utilisées par le sujet (et qui sont libérées par l’intérêt ou bloquées par le désintérêt) et où v est la vitesse.

Les hypothèses sont alors (1) que ces deux couples ef (ou nf) et f’v sont distincts et ne se réduisent donc pas l’un à l’autre ; et (2) qu’ils interviennent simultanément sous la forme d’une relation t = ef : f’v et non pas alternativement ou indépendamment l’un de l’autre, les variations observées dans l’estimation des durées provenant seulement d’une accentuation momentanée de l’un des termes de la relation avec négligence relative de l’autre, donc d’un mécanisme de prise de conscience incomplète ou de surestimation de tel ou tel indice et non pas d’une alternance complète.

Or, la distinction des deux couples ef (ou nf) et f’v est attestée par un fait général dont nous trouvons le reflet dans certaines remarques spontanées de nos sujets : c’est qu’un travail peut donner lieu à une impression de durée brève au moment de son exécution, parce qu’il résulte d’une activité rapide et intéressante, et de durée plus longue dans le souvenir parce qu’alors on oublie l’activité, qui est terminée, pour ne retenir que le travail accompli, qui demeure. Ainsi certains sujets disent surestimer la durée a (dans l’ordre ap) parce qu’ils s’efforcent de retenir ce qu’ils ont vu en a quand ils en sont à p.    Malgré l’apparence artificielle d’une dissociation entre le travail accompli, en tant que résultat de l’activité, et cette activité elle-même, en tant que conduisant à ce résultat, il semble donc qu’elle soit justifiée par ce renversement bien connu des rapports de durée dans la mémoire eu égard à leurs rapports au cours de l’action même.

Quant à justifier la présence simultanée des deux termes ef et f’v de la relation, nous n’en sommes pas encore là, et il reste auparavant à examiner les résultats suivants.

(2) Un autre résultat instructif des tabl. 18 et 19 a été l’opposition des estimations de durée sur la séq. 6, lors de plusieurs répétitions de cette séquence avec consigne d’en reproduire exactement les éléments. Pour un ou deux des sujets examinés en détail, la durée de présentation de y a paru plus longue que p pendant les premières présentations (apprentissage) et plus courte durant les dernières (reproduction aisée), tandis que pour d’autres les évaluations étaient exactement inverses. De tels faits semblent montrer que la distinction du travail à accomplir et de l’activité servant à l’accomplir présente une signification pendant les actions mêmes et non pas seulement lorsqu’on compare les durées des actions en cours avec leur évaluation rétrospectives dans la mémoire : dire que le temps est long pendant l’apprentissage et qu’il se raccourcit lors des exécutions aisées revient en effet à mettre l’accent sur le travail lui-même nf, puisque celui-ci est moindre après exercice ; au contraire, renverser ces estimations est compréhensible si l’on met l’accent sur les activités comparées fv, car celles-ci diminuent aussi avec les répétitions, ce qui allonge la durée subjective puisque t = nf : f’v et qu’en ce second cas le travail accompli n’est pas l’indice choisi ou centré par l’attention et est donc maintenu constant.

(3) Une troisième source de fluctuations et de contradictions apparentes a été la comparaison entre présentations continues et discontinues. Les tabl. 11 et 12 nous montrent qu’une suite d’éclairs discontinus semble durer davantage qu’une lumière continue. Par contre un petit rond présenté de façon continue donne une durée apparente nettement plus longue que le même petit rond présenté six fois de suite (tabl. 18 séq. 1), sauf si l’on demande une exploration attentive, auquel cas la succession discontinue paraît prendre plus de temps (tabl. 19 séq. 1). Quant à la comparaison des durées de présentation d’un rond (vision continue) et d’une succession de figures hétérogènes (présentées au même point) elle donne une surestimation alternée de l’une des présentations et de l’autre (en opposition avec l’ordre de succession : tabl. 18 séq. 5).

De tels faits montrent sans doute que les facteurs décisifs relèvent ici de la durée vécue pendant les présentations plus que des conditions objectives de celles-ci. Or, pendant les présentations continues d’un seul rond il ne se passe rien, tandis qu’une suite de présentations homogènes et surtout hétérogènes donne lieu à de multiples actions possibles. Pourquoi donc n’observe-t-on pas de façon générale soit une surestimation de la première durée parce que liée à la monotonie, à l’attente et à l’inaction, soit une surestimation de la seconde parce que liée au nombre ou changements, etc. ? Ces résultats étant contradictoires, on ne saurait à nouveau qu’invoquer ou bien une multiplicité de facteurs rendant la situation « ambiguë », comme l’on dit en cas d’effets spatiaux indécis, ou bien une relation telle que le sujet soit porté à accentuer l’un de ses termes ou l’autre, d’où les estimations opposées. Mais dans la première de ces deux interprétations, les jugements d’égalité devraient l’emporter, par compensation des facteurs multiples, tandis que dans la seconde les égalités de durée supposeraient une mise en relation exacte, ce qui constitue le cas le moins probable. Or, il est frappant de constater que dans ces comparaisons de présentations continues et discontinues, comme d’ailleurs pour les séquences discutées sous (1) et (2), les jugements d’égalité sont très peu nombreux (environ 1-2 % pour les séq. 1 et 5 des tabl. 18 et 19 et environ 10 % dans les comparaisons d’éclairs et de lumière continue du tabl. 11), seules les comparaisons répétées (tabl. 12) aboutissant au 20 % environ. Il est donc clair que nous ne nous trouvons pas ici en présence d’effets nuis, comme dans les vraies situations enchevêtrées dites « ambiguës », mais bien d’effets opposés ou contradictoires, ce qui n’est pas la même chose et ce qui au contraire est instructif.

(4) Avant de tirer la leçon générale de ces contradictions, notons encore celle qui résulte des comparaisons entre mouvements continus et discontinus ou entre eux deux et la présentation d’un petit rond immobile.

Lorsque l’on compare ce rond immobile avec une suite de ronds décalés dans l’espace (mouvement discontinu, séq. 9 du tabl. 18), on trouve une légère surestimation de cette seconde durée (68 contre 28 en AB et 55 contre 45 en BA, avec 4 et 0 % d’égalités). Mais ceci semble n’être dû qu’au mouvement, car à comparer un mouvement continu et un mouvement discontinu (séq. 10) on n’observe aucun effet (ou plutôt deux effets contradictoires avec seulement 9 et 10 % d’égalités). Mais lorsque l’on compare un rond immobile à un rond qui se déplace de façon continue (séq. 8) on ne trouve une surestimation de la durée de mouvement que dans l’ordre (défavorable) BA, et des proportions égales dans l’ordre AB ; et, en comparaisons synchroniques (tabl. 2 séq. 9) la durée de présentation immobile est légèrement surestimée.

Il y a donc à nouveau contradiction, mais une fois de plus les jugements d’égalité de durées sont très peu nombreux (6 % en moyenne)x, ce qui parle ici encore en faveur d’une bipolarité des estimations selon l’accent mis sur l’un ou l’autre des deux termes d’une relation, et non pas en faveur d’un simple enchevêtrement des facteurs en jeu.

§ 10. Conclusion

Les résultats obtenus en cette recherche sont relativement nets en ce qui concerne les estimations perceptives des durées physiques, tandis que la part de l’interprétation est bien plus considérable si l’on cherche à comprendre les évaluations observées de la durée interne ou vécue.

Sans revenir sur les premières estimations rappelons cependant le problème principal qu’elles soulèvent et dont la solution nous paraît dominer la signification à attribuer à la perception du temps psychologique. Qu’il s’agisse de vitesses-mouvements ou de vitesses-fréquences, on trouve : (1) des situations dans lesquelles la durée apparente correspond directement à la vitesse et (2) d’autres situations dans lesquelles il y a correspondance inverse. La vitesse joue donc à coup sûr un rôle dans l’estimation de la durée. Mais si l’on adopte alors l’hypothèse qu’une perception adéquate de la durée physique repose sur la relation t = e :v ou t = n : v (où e est l’espace parcouru apparent et n la fréquence apparente), il n’en subsiste pas moins deux interprétations possibles : ou bien cette relation intervient dans les deux situations 1 et 2, mais l’espace parcouru e ou la fréquence n sont seuls accentués en (1) avec négligence relative de la vitesse v, tandis que c’est

1 Sauf en présentations synchroniques (tabl. 2 seq. 9) où les simultanéités sont de 72 % et les égalités de durée de 46 %.

l’inverse en (2) ; ou bien la vitesse n’intervient nullement en (1) où seuls joueraient un rôle l’espace e ou la fréquence n, tandis que les relations supposées (t = e : v ou n : v) n’apparaîtraient que dans les situations (2).

Nous avons sans cesse soutenu la première de ces deux interprétations, c’est-à-dire que les relations t = e :v ou t = n -.v interviendraient en toutes les perceptions de la durée physique, mais avec accentuation soit de e ou n (situations 1) soit de ∨ (situations 2) sous l’influence des contextes, c’est-à-dire du nombre et de la prégnance des indices. Les arguments justifiant cette interprétation nous paraissent les suivants :

(a) Si, dans les situations 1, l’estimation de la durée ne dépendait que de l’espace e ou de la fréquence n, sans référence implicite à la vitesse, on devrait trouver une proportionnalité directe entre la durée t et e ou n. Or, cela ne semble pas être le cas. Pour le prouver, il faudrait naturellement demander aux sujets des mesures absolues de la durée (en sec, etc.), en faisant varier l’espace, et étudier la corrélation. Cela reste à faire, mais ni les tabl. 3 et 5-6 ni les tabl. 9-10 ne fournissent l’image d’une proportionnalité proprement dite : par exemple, à faire la moyenne des différences des estimations de durées R-L (succession rapide — succession lente) pour les différences objectives de fréquences de 5(3-8) et 6(8-14) ainsi que de 11(3-14) et 15(3-18), on trouve, pour le tabl. 9 une différence moyenne de 30 pour les différences objectives de 5 et 6 et une différence moyenne de 37 seulement pour les différences objectives de 11 et 15 ; au tabl. 10, les différences moyennes sont de 45 et 45 dans les deux cas.

(b) D’autre part, si dans les situations 1, les évaluations de durée ne dépendaient que de l’espace parcouru e ou de la fréquence n, on obtiendrait, ou bien des réactions polarisées selon ce facteur unique, ou bien des égalités de durée en cas de non intervention de ce facteur. Le résultat serait donc analogue à celui du tabl. 4 où un facteur unique (ici l’effet de succession), polarise la majorité des jugements sur t2 > fl, avec un grand nombre d’égalités fl = f2. Or, dans le cas des facteurs e et n, on trouve bien une situation de ce genre pour le tabl. 5 où la différence est massive, mais les tabl. 3 et 9-10 donnent au contraire plus de relations inverses entre les durées et e ou n que d’égalités de durées. Ces faits parlent donc en faveur de la présence constante d’une relation (f = e : v ou n : v), mais dont soit l’un des deux termes (v) soit l’autre (e ou n) est accentué selon les indices remarqués.1

1 En des recherches récentes (à paraître prochainement) G. Voyat a trouvé que pour des durées d’environ 0,5 sec s’écoulant entre des signaux lumineux 1-2 puis 3-4, mais sans déplacements spatiaux, la seconde durée (3-4) est en général sous-estimée contrairement à la règle des effets temporels de succession : oc en cette situation, l’impression de vitesse (ou « tempo ») dans la succession de lumières 1, 2, 3, 4 prime celle de durée et c’est la seconde vitesse (3-4) qui est alors surestimée en vertu de

Or, s’il en est ainsi de l’estimation des durées physiques, où la relation t = e : v ou t = n : v semble jouer un rôle constant, mais avec accentuation de l’un ou de l’autre de ses deux termes selon les situations (1) ou (2) il n’est aucune raison valable de penser qu’il n’en soit pas de même en ce qui concerne la durée intérieure ou psychologique. Sans doute la durée apparaît-elle subjectivement comme une donnée simple ou absolue et non pas comme une relation, mais il faudrait être victime des illusions de la phénoménologie pour y voir un argument légitime : une différence soumise à la loi de Weber est également perçue comme absolue sans cesser pour autant d’être fondamentalement relative ; de même une constance perceptive, sans que l’on renonce pour autant à y voir le produit d’une composition complexe ; etc., etc. Sans doute aussi, l’intuition de la durée est-elle très précoce et le nourrisson déjà doit en faire l’expérience dans le processus de l’attente, mais une attente est essentiellement fonction des résistances du réel par rapport aux activités que le sujet voudrait exercer à une cadence plus rapide et il est donc exclu d’en faire une analyse objective sans la considération des vitesses sous une forme ou sous une autre.

La seule différence entre la durée intérieure et la durée physique est de complexité, en ce sens que les fréquences n (ou les espaces éventuellement parcourus par l’action e), ainsi que les vitesses v inhérentes à l’action ou à la succession des états de conscience, sont toujours liées à ce que l’on fait ou pense, c’est-à-dire à des processus où interviennent la considération du travail (ef ou nf) et de la puissance (f’v). Il en résulte que, la prise de conscience pouvant être centrée ou sur les résultats de l’action (ef ou nf), eux-mêmes fonction des résistances extérieures, ou sur son déroulement actif plus ou moins rapide (f’v), les évaluations de la durée subjective sont beaucoup moins stables, et en général moins bien polarisées, mais cela précisément parce que la dissociation de ces deux termes nf ou f’v est liée à une simple prédominance fugace des indices, l’évaluation correcte étant fondée non pas sur cette dissociation mais sur leur relation t = nf : f’v. Nous objecter qu’une telle dissociation est artificielle est donc inopérant, puisque précisément les deux termes en jeu nf et f’v sont, dans notre hypothèse, toujours présents et de façon indissociables ; seule la prise de conscience du sujet conduisant à les dissocier et cela de façon inadéquate et, en ce sens, « artificielle ». Si arbitraire il y a, il est donc dû à l’insuffisante prise de conscience d’une relation qui maintient les deux termes indissociés, et non pas dans l’interprétation théorique qui cherche à rendre compte de ces insuffisances subjectives. En d’autres termes il convient de distinguer (a) la perception adéquate des l’effet de succession. Il y a là un nouvel exemple de relation t = n : ∨ avec Inversion entre t et v quoiqu’en présentations successives, parce qu’en ce cas, les effets de vitesse sont remarqués dès le départ (les mesures sur les vitesses ont cependant été faites six mois après celles sur les durées).

durées, et (b) les illusions, d’une manière qui soit à la fois homogène et différenciable suivant les cas.

Or, et ce sera là notre conclusion, les hypothèses selon lesquelles la perception de la durée interne tiendrait soit à une composante unique ou prédominante, soit à une multiplicité incoordonnée de composantes devraient se traduire dans les faits ou bien par des erreurs nettement polarisées ou bien par une prédominance d’estimations adéquates avec répartition symétrique des erreurs dans les deux sens. Nos tabl. 18 et 19 marquent au contraire une bipolarité des erreurs avec un minimum d’estimations correctes (4 % pour l’ensemble des tabl. 18-19) et, dans le tabl. 8, dans lequel les erreurs sont relativement polarisées, il y a, ici encore, davantage d’erreurs en sens inverse que de réponses adéquates. Ces faits parlent donc en faveur de l’existence d’un rapport dont les deux termes peuvent être alternativement accentués et non pas d’une composante unique ou d’une multiplicité incohérente. Or, comme les résultats des tabl. 8 montrent l’intervention très probable du facteur de la vitesse des actions (freinage de l’exploration dans le cas d’un mouvement unique) et comme les estimations des durées physiques sont inexplicables sans la considération des vitesses-mouvements ou des vitesses-fréquences, notre interprétation fondée sur la relation t=ef :fv ou nf : f’v comporte, malgré toutes les incertitudes, un degré appréciable de probabilité favorable.