La perception de la durée en fonction des vitesses (1962) a

L’un de nous a cherchĂ© Ă  montrer 1, sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires et des opĂ©rations elles-mĂȘmes, que la notion du temps ne correspondait pas Ă  une intuition simple, telle que celle, par exemple, d’un espace parcouru, mais qu’elle rĂ©sultait d’une mise en relation entre cet espace parcouru e (ou un travail accompli ef) et la vitesse v (ou la puissance f’v), la vitesse, de son cĂŽtĂ©, pouvant ĂȘtre estimĂ©e par voie ordinale ou hyperordinale sans faire appel Ă  la durĂ©e. Donc t = e : v ou ef : f’v, ou encore t = nf : f’v si n est une frĂ©quence et non pas un espace parcouru. La question est alors d’établir si une telle interprĂ©tation est valable sur le terrain des perceptions elles- mĂȘmes, Ă  supposer qu’elle le demeure dans le domaine des notions et opĂ©rations.

En ce qui concerne ces derniĂšres et principalement les intuitions prĂ©opĂ©ratoires, P. Fraisse a contestĂ© que le temps soit une relation et a mis en doute le rĂŽle de la vitesse en essayant de fonder l’intuition de la durĂ©e sur le nombre de changements perçus ou remarquĂ©s par le sujet (ce qui Ă  notre sens est encore une vitesse mais une vitesse-frĂ©quence). Nous lui rĂ©pondrons ailleurs2 au vu de nouvelles expĂ©riences instituĂ©es dans le but de pouvoir dĂ©cider entre nos deux thĂšses sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires.

Mais la mĂȘme question reste entiĂšrement ouverte en ce qui concerne les perceptions mĂȘmes de la durĂ©e, demeurĂ©es jusqu’ici Ă©trangĂšres Ă  nos propres prĂ©occupations. Il faut d’ailleurs remarquer Ă  notre dĂ©charge que, dans le domaine de la durĂ©e, il est particuliĂšrement difficile de savoir de quoi l’on parle lorsque l’on cherche Ă  atteindre le niveau de la perception, et cela pour trois raisons. La premiĂšre est qu’une perception s’attache, selon l’opinion communĂ©ment admise, Ă  un donnĂ© prĂ©sent « hic et nunc » : or le temps s’écoule et pour juger de la durĂ©e, par exemple d’un mouvement mĂȘme trĂšs court, on doit se rĂ©fĂ©rer Ă  un

1 J. Piaget, Le dĂ©veloppement de la notion de temps chez l’enfant, Paris (P.U.F.), 1945.

2 J. Piaget et M. Backx, Comparaisons et opĂ©rations temporelles en relation avec la vitesse et la frĂ©quence [Ă  paraĂźtre dans les « Etudes d’EpistĂ©mologie GĂ©nĂ©tique »].

 

point de dĂ©part temporel qui est dĂ©jĂ  passĂ©, donc qui n’existe plus. Qu’est-ce alors que la perception d’un donnĂ© dĂ©jĂ  disparu ? Ce n’est en tout cas pas un effet de champ primaire : il intervient en ce cas au minimum une activitĂ© perceptive de reconstitution, et qui risque de dĂ©passer trĂšs tĂŽt le champ de la seule perception. En second lieu la perception est communĂ©ment considĂ©rĂ©e comme l’organisation plus ou moins immĂ©diate d’un donnĂ© sensoriel : or, si l’on comprend Ă  peu prĂšs ce qu’est un tel donnĂ© dans le domaine spatial, on ne voit plus ce qu’il peut ĂȘtre dans le domaine temporel (car une perception qui dure est tout autre chose qu’une perception de la durĂ©e). En troisiĂšme lieu, lorsque l’on perçoit une longueur de 5 Ă  10 m cette longueur est extĂ©rieure au sujet, mĂȘme si son image rĂ©tinienne trĂšs rĂ©duite joue un rĂŽle dans son Ă©valuation. Lorsque l’on cherche Ă  percevoir la durĂ©e d’un processus extĂ©rieur, par contre, cette durĂ©e englobe aussi bien le sujet qui perçoit que les objets perçus. Que « perçoit »-on alors ? La durĂ©e des Ă©vĂ©nements externes ou celle des activitĂ©s du sujet percevant, autrement dit une durĂ©e vĂ©cue ? Ou encore les deux ?

A supposer qu’on ait cependant le droit de parler d’une « perception » de la durĂ©e1, il est, d’autre part, extrĂȘmement malaisĂ© de tracer une dĂ©limitation entre ce qui est perceptif, c’est-Ă -dire donnĂ© indĂ©pendamment d’une interprĂ©tation rĂ©flexive ou conceptuelle, et ce qui est reprĂ©sentatif c’est-Ă -dire comportant une telle part de comparaison intelligente, mĂȘme lorsqu’il s’agit de temps vĂ©cu ou d’intuitions pouvant paraĂźtre « immĂ©diates » au sujet. En fait la perception de la durĂ©e n’est authentiquement perceptive qu’aux environs d’un point neutre2 situĂ© Ă  0,7-0,8 sec, c’est-Ă -dire pour des durĂ©es auxquelles il est bien dĂ©licat de recourir s’il s’agit par ailleurs de faire varier les vitesses. Nous nous sommes donc rĂ©signĂ©s Ă  un compromis, en Ă©tudiant des durĂ©es de 1,5 Ă  6-7 sec (et surtout de 3-4 sec), c’est-Ă -dire dans lesquelles les facteurs perceptifs jouent sans doute encore un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant, mais sans que l’on puisse exclure des dĂ©buts de reprĂ©sentation.

Or, pour des durĂ©es de cet ordre de grandeur, nous savons dĂ©jĂ  par une recherche antĂ©rieure que la perception des vitesses peut s’interprĂ©ter, en tous les cas de vitesses-dĂ©placements, par des comparaisons de nature ordinale, (dĂ©passement, etc.) supposant l’ordre des positions spatiales et l’ordre de succession temporelle, mais ni la considĂ©ration de l’espace parcouru ni celle des durĂ©es comme telles, ou par des com-

1 On nous a objectĂ© l’existence d’une durĂ©e en quelque sorte <t pure », telle qu’on la perçoit entre deux signaux lumineux se produisant successivement en un mĂȘme point spatial. Mais prĂ©cisĂ©ment alors il s’agit d’une durĂ©e dĂ©jĂ  Ă©coulĂ©e lors du second signal ; d’une durĂ©e « vide », donc sans donnĂ© sensoriel de nature temporelle ; et d’une durĂ©e vĂ©cue puisque rien ne se passe physiquement en dehors des deux signaux, qui sont bien successifs mais chacun instantanĂ©. De plus, G. Voyat vient de trouver des effets d’apprentissage en cette situation et aux environs du point neutre [recherche Ă  paraĂźtre prochainement], ce qui montre le rĂŽle de la reconstitution active.

2 Sans doute dĂ» Ă  des raisons essentiellement physiologiques.

paraisons hyperordinales supposant la comparaison des intervalles spatiaux entre les mobiles, mais non pas des espaces parcourus depuis leur point de dĂ©part, et supposant des synchronisations fondĂ©es sur les simultanĂ©itĂ©s, mais non pas des estimations de durĂ©es. En ce qui concerne, par contre, les vitesses-frĂ©quences, nous sommes encore mal renseignĂ©s sur leur Ă©valuation perceptive, mais nous savons dĂ©jĂ  qu’on retrouve en ce domaine, lors de la perception de deux frĂ©quences distinctes en synchronisation, des effets comparables aux accĂ©lĂ©rations apparentes du dĂ©passant ou aux ralentissements apparents du dĂ©passĂ© lors des comparaisons de vitesses-mouvements.

Cette indĂ©pendance relative de la perception des vitesses par rapport Ă  celle des durĂ©es conduirait donc naturellement Ă  se demander si la perception des durĂ©es s’appuie de son cĂŽtĂ© sur celle des vitesses, comme nous avons cru pouvoir l’établir des reprĂ©sentations correspondantes, ou si les durĂ©es perceptives constituent des donnĂ©es simples, Ă©trangĂšres Ă  une telle relation. L’objet de la prĂ©sente recherche est prĂ©cisĂ©ment de fournir une rĂ©ponse Ă  cette question centrale. Encore faut-il la prĂ©ciser quelque peu.

Lorsque l’enfant, sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires, paraĂźt lier l’intuition du temps Ă  celle de la vitesse, cette liaison se manifeste par deux sortes de rĂ©actions diffĂ©rentes, caractĂ©ristiques de deux stades successifs. La premiĂšre (A) consiste, lors de deux mouvements d’égale durĂ©e objective (constatable par leur synchronisme exact) mais de vitesses diffĂ©rentes, Ă  penser que le plus rapide a pris plus de temps comme s’il existait une correspondance directe « plus vite = plus de temps ». La seconde (B) consiste Ă  inverser la relation en « plus vite = moins de temps » ou Ă  accepter l’égalitĂ© des durĂ©es. Les rĂ©actions A se subdivisent elles-mĂȘmes en deux catĂ©gories correspondant Ă  deux sous-stades selon que les simultanĂ©itĂ©s des arrĂȘts sont elles-mĂȘmes niĂ©es (tout en Ă©tant constatables perceptivement) ou selon qu’elles sont acceptĂ©es, l’égalitĂ© des durĂ©es Ă©tant alors seule niĂ©e malgrĂ© les simultanĂ©itĂ©s respectives reconnues des dĂ©parts et des arrĂȘts. — Seulement, dans le cas des rĂ©actions A, tout en constatant que l’estimation notionnelle de la durĂ©e est modifiĂ©e par la vitesse objective des mobiles, on peut dire en un sens que l’enfant nĂ©glige au contraire la vitesse comme telle pour ne retenir que l’espace parcouru. Plus prĂ©cisĂ©ment, le raisonnement de l’enfant est schĂ©matiquement le suivant, en termes ordinaux de vitesse-dĂ©passement : « plus vite = plus loin (arrivĂ©es) = plus de temps. » Par contre, dans le cas des rĂ©actions B l’enfant tient bien compte des vitesses comme telles, puisqu’il atteint la relation inverse entre le temps et la vitesse. On peut donc dire, ce qui revient exactement au mĂȘme, que le temps notionnel est Ă©valuĂ© par l’espace parcouru (ou le travail accompli, etc.) relativement Ă  la vitesse (ou Ă  la puissance) mais que, dans les rĂ©actions A cette relativitĂ© par rapport Ă  la vitesse est nĂ©gligĂ©e ou insuffisamment comprise, etc.,

tandis que le progrĂšs des coordinations aboutit Ă  la mettre en lumiĂšre (en B).

Dans le domaine des perceptions de la durĂ©e le problĂšme se posera en termes assez exactement analogues. Tout d’abord nous contrĂŽlerons, Ă  titre d’information prĂ©alable nĂ©cessaire, si les inĂ©galitĂ©s de vitesses modifient les perceptions de simultanĂ©itĂ©s. AprĂšs quoi nous dĂ©crirons, tant sur le terrain des vitesses-mouvements que sur celui des vitesses- frĂ©quences, deux sortes de rĂ©actions correspondant d’assez prĂšs aux rĂ©actions A et B rappelĂ©es Ă  l’instant sur le terrain des reprĂ©sentations prĂ©opĂ©ratoires. Mais nous nous trouverons en prĂ©sence du mĂȘme problĂšme quant Ă  l’interprĂ©tation du rĂŽle de la vitesse : comment expliquer l’action de la vitesse perceptive sur la durĂ©e apparente et s’agit-il Ă©galement d’une mise en relations entre indices, avec relations d’abord incomplĂštes par nĂ©gligence de certains d’entre eux, puis relations plus complĂštes ? Ce problĂšme, dĂ©jĂ  difficile sur le terrain de l’estimation des durĂ©es physiques ou extĂ©rieures (en fonction des vitesses-mouvements ou des vitesses-frĂ©quences) se compliquera encore dans le domaine de la durĂ©e subjective ou du temps vĂ©cu, que nous aborderons dans la derniĂšre Partie de cet article.

I. Temps et vitesse-mouvement

§ 1. Vitesse et simultanéité

Le premier point Ă  examiner, pour Ă©tablir si la vitesse joue un rĂŽle dans la perception du temps, est celui des relations entre les vitesses respectives de deux mobiles et la perception de la simultanĂ©itĂ© de leurs arrĂȘts. Comme on vient de le rappeler, nous avons, en effet, pu Ă©tablir jadis que jusque vers 6 ans l’enfant se refuse Ă  juger notionnellement comme simultanĂ©s les arrĂȘts de deux mobiles lorsqu’ils sont de vitesses diffĂ©rentes, tandis qu’il admet cette simultanĂ©itĂ© en cas de vitesses Ă©gales. Il ne s’agit pas alors de perception, puisque les sujets reconnaissent que, lorsque l’un des mobiles s’arrĂȘte, l’autre ne se dĂ©place plus, mais ils ne parviennent pas Ă  traduire cette donnĂ©e perceptive en termes de notion temporelle telle que « s’arrĂȘter ensemble » ou « en mĂȘme temps », faute de la notion d’un temps commun Ă  deux mouvements distincts : l’un des mobiles est alors censĂ© s’arrĂȘter « avant » l’autre dans le temps, parce qu’il est situĂ© devant ou derriĂšre l’autre dans l’espace. Dans l’hypothĂšse oĂč la perception du temps obĂ©it Ă  des lois analogues Ă  celles qui rĂ©gissent la construction des notions temporelles, il faut donc s’attendre Ă©galement Ă  une influence des vitesses sur la perception (et non plus seulement sur le concept) de la simultanĂ©itĂ©.

Or, on sait que la perception des successions temporelles et des simultanĂ©itĂ©s n’est exacte que dans des limites trĂšs restreintes et donne lieu Ă  des erreurs systĂ©matiques dues Ă  au moins trois sortes de facteurs. En premier lieu la simultanĂ©itĂ© ou succession apparentes dĂ©pend de l’homogĂ©nĂ©itĂ© et de l’intensitĂ© des excitants : un son et un excitant lumineux objectivement simultanĂ©s ne sont pas perçus comme tels parce que le temps de latence est plus court pour la vision que pour l’audition, et, de deux excitants homogĂšnes, le plus intense paraĂźt antĂ©rieur parce que sa latence est plus brĂšve. En second lieu, ces facteurs physiologiques une fois neutralisĂ©s il reste que, pour deux excitants homogĂšnes en qualitĂ© et en quantitĂ©, la perception de la simultanĂ©itĂ© dĂ©pend de l’attention : Stone1 a, par exemple, trouvĂ© un Ă©cart de 5 es dans les estimations de la simultanĂ©itĂ© selon que le sujet portant son attention sur un son ou sur un attouchement objectivement simultanĂ©s. Enfin, dans le domaine visuel, la perception de la simultanĂ©itĂ© dĂ©pend aussi de la centration du regard (sur l’un ou l’autre excitants, Ă  mi-chemin entre eux, etc.). Or, celle-ci comporte, en plus du facteur d’attention des facteurs topographiques connus : la latence est plus courte et la persistance rĂ©tinienne plus grande dans la fovĂ©a que dans sa pĂ©riphĂ©rie. Dans le cas de deux lampes s’allumant simultanĂ©ment Ă  1 m de distance l’une de l’autre et symĂ©triquement par rapport au sujet, nous avons observĂ© jadis2 des erreurs systĂ©matiques dont le 80 % sont dues au fait que la lampe fixĂ©e par le regard paraĂźt s’allumer avant l’autre.

Il importait donc, en neutralisant le facteur de centration (et, du mĂȘme coup, celui d’attention car, en cas de centration obligĂ©e du regard la centration de l’attention coĂŻncide, sauf prĂ©cautions contraires, avec celle du regard lui-mĂȘme), et en faisant porter les estimations perceptives de simultanĂ©itĂ©s ou de successions sur l’arrĂȘt de mobiles et non plus sur l’apparition d’élĂ©ments statiques, de chercher si ces estimations dĂ©pendraient ou non de la vitesse des mobiles.

L’expĂ©rience a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e au moyen d’un film comportant 11 sĂ©quences. Chacune comprend la prĂ©sentation de deux mobiles (points noirs) parcourant un champ d’un mĂštre de longueur Ă  des vitesses identiques ou diffĂ©rentes, ces derniĂšres Ă©tant alors fortement contrastĂ©es. L’apparition des mobiles est simultanĂ©e (sĂ©q. 1-3 et 6-11) ou lĂ©gĂšrement dĂ©calĂ©e (sĂ©q. 4 et 5). La disparition des mĂȘmes mobiles est simultanĂ©e, sauf pour les sĂ©q. 5, 8 et 11 (mobile le plus rapide disparaissant avant l’autre) et 10 (Ă©lĂ©ment immobile disparaissant en premier). Voici la description des sĂ©quences, les lettres G et D reprĂ©sentant les Ă©lĂ©ments qui disparaissent respectivement dans la moitiĂ© gauche ou droite du champ :

1 Amer. J. Psychol., 37 (1926), 284-7.

2 Le dĂ©veloppement de la notion du temps chez l’enfant, Paris (P.U.F.), 1946, p. 120.

1. Vitesses égales (60 cm/sec), mouvements orientés de gauche à droite avec décalage spatial des points de départ de 30 cm).

2. D plus rapide (60 cm/sec) que G (30 cm/sec), dĂ©parts Ă  l’extrĂȘme gauche, arrĂȘt de D Ă  l’extrĂȘme droite et de G vers le milieu du champ.

3. Vitesses Ă©gales, dĂ©parts au milieu du champ et mouvements en sens contraires avec arrĂȘts aux deux extrĂ©mitĂ©s.

4. DĂ©parts Ă  l’extrĂȘme gauche, mais D avec un retard de 0,5 sec. ArrĂȘt de D Ă  l’extrĂȘme droite et de G vers le milieu.

5. MĂȘmes trajets mais D s’arrĂȘte le premier (0,5 sec avant l’autre).

6. DĂ©parts au milieu du champ, G plus rapide (60 cm/sec) s’arrĂȘtant Ă  l’extrĂȘme gauche et D plus lent (45 cm/sec) s’arrĂȘtant aux 3/4 du champ Ă  droite.

7. G part du milieu du champ et s’arrĂȘte Ă  l’extrĂȘme gauche, pendant que D part de cet extrĂȘme gauche pour s’arrĂȘter Ă  l’extrĂȘme droite.

8. DĂ©parts Ă  l’extrĂȘme gauche et arrĂȘt de D Ă  l’extrĂȘme droite, avant G, l’arrĂȘt de G au milieu du champ.

9. G immobile Ă  gauche et D s’arrĂȘtant au milieu du champ aprĂšs un dĂ©part Ă  l’extrĂȘme gauche.

10. Apparitions Ă  l’extrĂȘme gauche, G immobile et D disparaissant Ă  l’extrĂȘme droite (0,5 sec aprĂšs G).

11. MĂȘme structure, mais G immobile disparaĂźt aprĂšs D.

On demande au sujet de centrer le mobile G et de juger si les deux mobiles disparaissent simultanĂ©ment ou dans quel ordre. MĂȘmes questions avec centration sur D. Voici les rĂ©sultats sur 20 sujets (tabl. 1) :

Tableau 1. Estimation des simultanĂ©itĂ©s d’arrĂȘt avec variation des vitesses (en % des sujets).

 

On voit que les rĂ©sultats sont dans l’ensemble nets (notons Ă  cet Ă©gard que les sujets n’éprouvent pas de difficultĂ©s Ă  fournir leurs Ă©valuations, ce qui n’est pas le cas dans toutes les expĂ©riences portant sur le temps). Dans toutes les situations Ă  vitesses inĂ©gales avec arrĂȘts objectivement simultanĂ©s (2, 4, 6, 7) il y a tendance Ă  juger le mobile le plus rapide comme s’arrĂȘtant avant l’autre.

Mais on constate aussi que la situation 7 donne des rĂ©sultats plus Ă©quivoques que les situations 2, 4 et 6. Et surtout la situation 1 (Ă©galitĂ© des vitesses avec dĂ©calage spatial) donne une prioritĂ© en faveur de D alors que les arrĂȘts sont simultanĂ©s. C’est que dans ces deux cas 7 et 1, il s’ajoute aux inĂ©galitĂ©s ou Ă©galitĂ©s objectives des vitesses un effet d’accĂ©lĂ©ration apparente des mobiles au moment oĂč ils sortent de l’extrĂ©mitĂ© du champ (effet connu sous le nom d’« effet de disparition ». Dans la situation 7 les deux mobiles G et D s’arrĂȘtent respectivement aux extrĂ©mitĂ©s gauche et droite, ces deux « effets de disparition » donnant alors lieu Ă  un fort pourcentage de simultanĂ©itĂ©s. Quant Ă  la situation 1, oĂč les vitesses des mobiles sont Ă©gales, G s’arrĂȘte au milieu du champ et D Ă  l’extrĂ©mitĂ© droite. Ce dernier mobile prĂ©sente alors un effet de disparition (comme plusieurs sujets l’ont notĂ© spontanĂ©ment), tandis que ce n’est pas le cas pour G, d’oĂč l’accĂ©lĂ©ration finale apparente de D qui explique les 65 Ă  80 % de jugements d’antĂ©rioritĂ© quant Ă  l’arrĂȘt, malgrĂ© l’égalitĂ© objective des vitesses x.

Seulement, si l’on est ainsi conduit Ă  invoquer des accĂ©lĂ©rations subjectives par effets de disparition aux extrĂ©mitĂ©s du champ, cela signifie donc que les prioritĂ©s apparentes des arrĂȘts de D en 2 et 4 et de G en 6 ne sont pas dues exclusivement aux vitesses objectives supĂ©rieures de ces mobiles, mais qu’il s’y ajoute sans doute des accĂ©lĂ©rations apparentes lors des disparitions Ă  l’extrĂȘme droite (2 et 4) ou Ă  l’extrĂȘme gauche (6).

Nous avons alors, au vu de ces rĂ©sultats, ajoutĂ© aux 11 situations prĂ©cĂ©dentes une situation 12, Ă©tudiĂ©e Ă  part et telle qu’un mobile A parcourt tout le champ de gauche Ă  droite Ă  une vitesse de 60 cm/sec pendant que le mobile B en parcourt le dernier tiers Ă  une vitesse de 20 cm/sec pour s’arrĂȘter en regard de 4 Ă  l’extrĂ©mitĂ© droite Ă©galement. Les premiers rĂ©sultats, obtenus sur 10 sujets sont consignĂ©s au tableau 1 bis :

Tableau 1 bis. Estimation des simultanĂ©itĂ©s d’arrĂȘts (situation 12) (en % des sujets).

 

1 En Inversant cette situation 1 (G Ă  droite et D Ă  gauche) on retrouve 20 % de simultanĂ©itĂ© et 80 % d’antĂ©rioritĂ© pour le mobile dĂ©calĂ© spatialement.

Ces donnĂ©es nous ayant paru un peu inquiĂ©tantes en tant que traduisant peut-ĂȘtre (comparĂ©es Ă  celles du tabl. 1) des rĂ©actions exceptionnelles, nous avons repris 13 autres sujets sans centration obligĂ©e et 10 sujets avec centrations sur A et sur B mais en distinguant les rĂ©actions initiales et la moyenne aprĂšs trois prĂ©sentations (tabl. 1 ter) :

Tableau 1 ter. MĂȘme situation 12 qu’au tableau 1ebis (13 et 10 sujets).

On constate alors que, avec centration sur A et surtout sur B, le mobile le plus rapide A semble disparaĂźtre avant l’autre, cet effet s’accentuant quelque peu au cours de trois rĂ©pĂ©titions. En l’absence de centration obligĂ©e, la rĂ©pĂ©tition ou plutĂŽt l’effort d’analyse attĂ©nuent au contraire l’effet et le renversent en partie.

De façon gĂ©nĂ©rale on peut donc conclure Ă  une action de la vitesse des mobiles sur la perception de la simultanĂ©itĂ© de leurs arrĂȘts, le mobile le plus rapide Ă©tant perçu comme disparaissant avant l’autre alors que leurs disparitions sont objectivement simultanĂ©es. Or, dans le cas de cette situation 12 oĂč les mobiles disparaissent Ă  la mĂȘme extrĂ©mitĂ© du champ et en des points trĂšs voisins spatialement l’un de l’autre, on peut vĂ©rifier que cette altĂ©ration de la simultanĂ©itĂ© apparente est bien due Ă  la vitesse comme telle, car l’erreur de perception temporelle s’accompagne alors d’erreurs cinĂ©matiques frĂ©quentes. Par exemple, sur les 10 sujets du tabl. 1 ter (avec centrations obligĂ©es), 6 ont indiquĂ©, en 19 rĂ©actions distinctes, des effets d’arrĂȘt apparent de l’un des mobiles, dont le mouvement paraĂźt alors cesser bien qu’il n’y ait point disparition du mobile lui-mĂȘme. Sur ces 19 rĂ©actions, 1 seulement a consistĂ© Ă  voir le mobile A s’arrĂȘter d’abord, tandis que 18 ont au contraire attribuĂ© un arrĂȘt apparent au mobile le plus lent B. Sur ces 18 derniĂšres, 11 attribuent Ă  A une prioritĂ© de disparition tandis que B semble donc en Ă©tat d’arrĂȘt, 5 attribuent Ă  B une prioritĂ© d’arrĂȘt puis de disparition et 2 attribuent Ă  B une prioritĂ© d’arrĂȘt seul, avec disparitions simultanĂ©es de A et de B. Notons encore qu’un sujet qui a perçu la simultanĂ©itĂ© de disparition de A et B a vu le mobile A dĂ©passer B dans l’espace et qu’un autre sujet a perçu un ralentissement apparent de B quand A le rejoignait et disparaissait avant lui. Tous ces faits montrent donc l’existence d’erreurs cinĂ©matiques accompagnant les erreurs temporelles de simultanĂ©itĂ© et indiquent ainsi la

 

difficulté de coordonner temporellement des événements cinématiques se produisant lorsque les mouvements perçus sont de vitesses différentes.

§ 2. Vitesse et durée

Si la vitesse des mobiles perçus influence la perception de l’ordre des Ă©vĂ©nements (simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts), on peut s’attendre Ă  ce que la vitesse modifie Ă©galement la perception des durĂ©es, soit que l’on observe la relation « plus vite = plus de temps » comme au premier des niveaux prĂ©opĂ©ratoires de l’enfant, soit que la perception atteigne la relation « plus vite = moins de temps » comme aux niveaux des intuitions articulĂ©es et des opĂ©rations, mais en renforçant Ă©ventuellement cette correspondance inverse dans le sens d’une contraction subjective de la durĂ©e objective. Or, ce sont ces deux rĂ©sultats que nous avons trouvĂ©s l’un et l’autre, mais en deux sortes de situations distinctes. Il s’agira donc avant tout de chercher Ă  Ă©tablir les facteurs responsables de cette opposition des deux types de rĂ©actions.

DĂ©terminer les relations entre la vitesse et la durĂ©e prĂ©sente bien plus de difficultĂ© qu’entre la vitesse et la simultanĂ©itĂ©, car, si l’on choisit un seul mobile se dĂ©plaçant Ă  des vitesses variables, celles-ci se traduisent par des espaces parcourus plus ou moins grands et l’on pourra toujours se demander si la durĂ©e n’est pas Ă©valuĂ©e en fonction de ces parcours spatiaux ; et si l’on porte son choix sur un dĂ©filĂ© de mobiles parcourant le mĂȘme espace Ă  des vitesses variables celles-ci se reconnaĂźtront Ă  des frĂ©quences diffĂ©rentes et l’on se heurtera ainsi Ă  un troisiĂšme facteur. Il nous faudra donc utiliser tour Ă  tour ces deux sortes de dispositifs en cherchant ce qu’ils prĂ©sentent de commun et en neutralisant chaque fois dans la mesure du possible le facteur supplĂ©mentaire.

Un second problĂšme technique consiste Ă  choisir entre les deux possibilitĂ©s suivantes : ou comparer les durĂ©es de deux mouvements successifs, ou comparer celles de deux mouvements synchrones en centrant alternativement l’un et l’autre. Les deux techniques ont leurs inconvĂ©nients, puisque, dans la premiĂšre, il intervient un fort effet de succession (surestimation de la seconde durĂ©e, parce que perçue en dernier) et que, dans la seconde, il existe un cadre temporel de synchronisme qui gĂȘne (sans l’empĂȘcher d’ailleurs) la diffĂ©renciation de deux durĂ©es distinctes. Mais, ici Ă  nouveau, les deux techniques s’imposent l’une et l’autre, et cela d’autant plus qu’elles donnent prĂ©cisĂ©ment des rĂ©sultats diffĂ©rents : c’est avec la premiĂšre que nous trouvons une prĂ©dominance de relations « plus vite = plus de temps », tandis que la seconde conduit, Ă  cause sans doute de la prĂ©sence de deux mouvements diffĂ©rents, Ă  la relation « plus vite = moins de temps ».

1. Commençons par l’examen des rĂ©sultats de la seconde technique, car elle a consistĂ© Ă  utiliser pour l’estimation des durĂ©es les sĂ©quences 1, 2, 3, 6, 7 et 9 des films du tabl. 1, prĂ©cĂ©demment employĂ©es pour l’analyse des perceptions de simultanĂ©itĂ©s. La technique consiste Ă  faire centrer successivement l’un et l’autre des mobiles et Ă  demander d’indiquer si la durĂ©e de son trajet est Ă©gale Ă  celle de l’autre trajet, ou plus courte ou plus longue. Or, trois sortes de facteurs sont de nature Ă  compliquer ou les estimations du sujet, ou notre interprĂ©tation du rĂ©sultat, ou les deux Ă  la fois.

Le premier de ces facteurs est donc que les deux mouvements perçus sont objectivement synchrones. Mais, d’une part, le sujet comprend bien qu’il s’agit d’une estimation perceptive et non pas d’un problĂšme d’intelligence, de telle sorte que la comparaison, quoique gĂȘnante, est malgrĂ© tout aisĂ©e Ă  obtenir. D’autre part, les arrĂȘts ne paraissant (subjectivement) simultanĂ©s que dans le 16 Ă  53 % des cas pour les sĂ©quences 1, 2, 3, 6 et 7 (et 72 % des cas pour la sĂ©quence 9), la question de l’égalitĂ© des durĂ©es perceptives se pose donc lĂ©gitimement pour le sujet comme pour l’expĂ©rimentateur.

Mais la seconde difficultĂ©, bien plus considĂ©rable, provient prĂ©cisĂ©ment de cette interfĂ©rence des simultanĂ©itĂ©s ou non-simultanĂ©itĂ©s apparentes des arrĂȘts avec la durĂ©e totale des trajets centrĂ©s : le sujet Ă©prouve, en effet, une tendance trĂšs forte Ă  centrer le point d’extinction du mouvement plus que le trajet en sa continuitĂ© entiĂšre, d’oĂč une estimation de la durĂ©e en fonction de l’apparition et de la disparition des mobiles plus qu’en fonction du mouvement comme tel (plusieurs sujets se trahissent en indiquant d’abord lequel des deux mobiles a disparu en premier pour n’indiquer qu’ensuite, avec une part trĂšs probable d’infĂ©rence, la durĂ©e correspondante). Nous avons alors tentĂ© d’éviter cet obstacle en prĂ©cisant que les simultanĂ©itĂ©s d’apparition ou de disparition pouvaient varier et qu’il s’agit de fournir une impression globale de durĂ©e indĂ©pendamment de cet indice. Deux sujets se sont dĂ©clarĂ©s incapables de cette dissociation, malgrĂ© une Ă©vidente bonne volontĂ©, quelques-uns ont dĂ©clarĂ© y parvenir sans difficultĂ©, mais les plus nombreux l’ont trouvĂ© sĂ©rieuse, sans certitude de l’avoir surmontĂ©e. Seulement, d’une part, les faits montrent que les estimations obtenues des durĂ©es ne sont nullement toujours cohĂ©rentes avec les estimations des simultanĂ©itĂ©s ou successions d’arrĂȘt (par exemple G est perçu comme s’arrĂȘtant avant D, avec dĂ©parts simultanĂ©s et la durĂ©e du mouvement G donne nĂ©anmoins une impression de plus longue durĂ©e). D’autre part, dans les cas indĂ©cidables oĂč l’estimation de la durĂ©e est cohĂ©rente avec celle des simultanĂ©itĂ©s d’arrĂȘt, il reste intĂ©ressant de trouver, mĂȘme sous l’influence possible de ce facteur d’ordre, une relation inverse entre les durĂ©es et les vitesses non observĂ©e dans le cas des comparaisons successives et non plus synchrones.

La troisiĂšme difficultĂ© du dispositif utilisĂ© est que pour faire Ă©valuer l’une des deux durĂ©es relativement Ă  l’autre il faut faire centrer le mobile correspondant : or, la durĂ©e d’un trajet suivi par le regard pourrait se dilater sous l’effet de cette centration comme telle indĂ©pendamment des vitesses. Il y a donc lĂ  un troisiĂšme facteur perturbateur Ă  considĂ©rer, ce que nous ferons. Mais l’expĂ©rience montre qu’il n’a rien de prĂ©dominant et ne constitue donc pas un obstacle dirimant.

Cela dit les résultats obtenus sur 15 adultes sont consignés au tableau 2 :

Tableau 2. Durées respectives1 des trajets G et D, en fonction des vitesses, dans les séquences 1, 2, 3, 6, 7 et 9 du tableu 1 (en % des sujets).

 

Commençons par commenter les résultats séquence par séquence :

1) En (1) les vitesses sont objectivement égales, mais avec décalage spatial et disparition apparente de D avant G : les estimations des durées sont cohérentes avec celles des disparitions.

2) En (2) et en (7) les vitesses de D sont supĂ©rieures Ă  celles de G, mais en (2) le mobile G marche dans le mĂȘme sens que D et en (7) c’est en sens inverse. Dans les deux cas, les durĂ©es subjectives sont inversĂ©ment correspondantes aux vitesses objectives, mais Ă  une faible majoritĂ©. Quant aux estimations des simultanĂ©itĂ©s d’arrĂȘts, elles sont cohĂ©rentes avec les perceptions des durĂ©es, mais il est intĂ©ressant de noter que les jugements exacts de simultanĂ©itĂ© sont bien plus frĂ©quents que les estimations d’égalitĂ©s pour les durĂ©es (25 et 35 contre 13 et 13 pour la sĂ©quence 2 ; et 42 et 53 contre 26 et 13 pour la sĂ©quence 7).

3) La sĂ©quence (3) prĂ©sente une Ă©galitĂ© objective des vitesses, mais avec disparition apparente de D avant G lĂ©gĂšrement plus frĂ©quente que l’inverse : les durĂ©es sont estimĂ©es de façon cohĂ©rente avec cette lĂ©gĂšre inĂ©galitĂ©.

1 Le symbole (G < D) signifie que la durée du trajet parcouru par le mobile disparaissant sur la gauche parait inférieure à celle du trajet du mobile disparaissant à droite ; (G > D) = relation inverse et (G = D) = égalité apparente des durées.

4) La sĂ©quence (6) marque une forte inĂ©galitĂ© objective des vitesses en faveur de G, avec une forte antĂ©rioritĂ© apparente de l’arrĂȘt de G (84 et 68 % contre 0 et 0). Or, si la durĂ©e du trajet G est estimĂ©e plus courte, ce n’est alors que dans les proportions de 59 et 72 contre 26 et 6.

5) La sĂ©quence (9) montre un objet immobile G apparaissant et disparaissant dans les mĂȘmes temps que le mobile D : les simultanĂ©itĂ©s d’arrĂȘt sont alors perçues dans le 72 % des cas, tandis que l’égalitĂ© des durĂ©es ne l’est que chez le 46 % des sujets, la durĂ©e apparente la plus longue Ă©tant en cette situation celle de la prĂ©sence immobile G (mais Ă  39 et Ă  33 % seulement des cas contre 13 et 19 % en faveur du mouvement).

Au total, on peut dire que dans les situations d’inĂ©galitĂ©s objectives de vitesse (sĂ©q. 2, 6 et 7) la durĂ©e est estimĂ©e en sens inverse de la vitesse dans le 58 % des cas et dans le mĂȘme sens (plus vite = plus de temps) dans le 24 % des cas. L’égalitĂ© des durĂ©es n’atteint que le 17 % en ces mĂȘmes sĂ©quences contre 34 % pour les simultanĂ©itĂ©s exactes. Or, dans les sĂ©quences 2, 6 et 7, le trajet le plus rapide s’accompagne d’une prioritĂ© apparente des arrĂȘts dans le 65 % des cas, contre 1 % en sens inverse. A comparer ces estimations de durĂ©es Ă  celles des simultanĂ©itĂ©s, on peut donc conclure que s’il existe une certaine tendance Ă  Ă©valuer les premiĂšres, dans le sens « plus vite = plus de temps », cette tendance est freinĂ©e, dans la situation de mouvements objectivement synchrones et dans la majoritĂ© des cas inversĂ©e par divers facteurs Ă  Ă©tablir dont le principal est sans doute la prioritĂ© apparente d’arrĂȘt du mouvement le plus rapide. Dans le cas des sĂ©quences 1 et 3, oĂč les vitesses sont objectivement Ă©gales, les prioritĂ©s apparentes se polarisent selon le 62 % et le 5 % des cas (extrĂ©mitĂ© du champ ou latĂ©ralisation Ă  droite) et les durĂ©es selon le 55 % et le 18 % des cas ce qui indique Ă  nouveau une influence des ordres de disparition apparente sur les durĂ©es, mais avec, cette fois encore, d’autres facteurs Ă  dĂ©terminer dans la suite. Enfin, la sĂ©quence 9 soulĂšve un problĂšme sur lequel nous reviendrons Ă  propos d’une situation analogue en comparaisons successives (tabl. 18, sĂ©q. 8).

Notons enfin que, en tous ces effets, la centration n’a pas jouĂ© de rĂŽle suffisant pour inverser les rapports en jeu, bien qu’elle renforce ordinairement (1, 2, 6, 7 et 9, avec exception pour 3) la surestimation de la durĂ©e du trajet suivi par le regard.

IL Passons maintenant aux résultats des comparaissons entre mouvements successifs. Une premiÚre technique a consisté à présenter par films un mouvement A lent et un mouvement rapide B (avec espace parcouru plus long)1 et à faire comparer aprÚs coup les durées suc-

1 Vitesses : A 60 cm/sec et B 30 cm/sec.

cessives en annonçant d’avance que l’on demandera cette comparaison. Un point de repĂšre est fourni au dĂ©part pour Ă©viter un retard variable du regard dans la poursuite du mobile. Le tout dure 3,5 sec environ. Malheureusement les deux parties de cette sĂ©quence ayant Ă©tĂ© dĂ©coupĂ©es dans des sĂ©quences utilisĂ©es antĂ©rieurement, l’intervalle temporel entre les deux mouvements a Ă©tĂ© plus long qu’il n’aurait fallu ce qui a sans doute affaibli les effets. Leur tendance gĂ©nĂ©rale demeure cependant claire (tabl. 3) :

Tableau 3. Comparaison des durĂ©es de deux mouvements successifs, l’un lent (4) et l’autre rapide (B), en % des sujets.

 

On constate d’abord qu’il n’y a pas d’égalisations entre les deux durĂ©es, autrement dit que la vitesse semble ici toujours jouer un rĂŽle, que ce soit dans un sens ou dans l’autre. Quant Ă  ce rĂŽle, la tendance Ă  la relation « plus vite = plus de temps » est assez forte pour contrebalancer l’effet de succession dans l’ordre BA (qui avantage la durĂ©e A parce que perçue en dernier lieu) et cela converge avec cet effet dans l’ordre AB.

Mais la tendance inverse (plus vite = moins de temps), qui prĂ©dominait dans les comparaisons entre durĂ©es synchrones (sous 1) se retrouve ici avec une grande frĂ©quence. Il est donc probable qu’il intervient, dans l’ensemble de ces estimations, deux sortes de facteurs distincts, et il est mĂȘme possible que, aux facteurs relatifs Ă  l’assimilation des donnĂ©es physiques perçues sur l’objet, il en faille ajouter d’autres se rapportant au temps vĂ©cu par le sujet pendant qu’il suit les mouvements. Dans chacun de ces cas, selon qu’on suppose le temps comme dĂ©terminĂ© par l’espace parcouru relativement Ă  la vitesse (t = e : v) ou par le travail accompli relativement Ă  la puissance1 (t = ef : fv), il reste Ă  expliquer pourquoi l’un des termes du rapport (e ou ef) l’emporte psychologiquement sur l’autre (v ou fv), ce qui donne un certain nombre de combinaisons distinctes dans la mesure oĂč il existe effectivement des relations nĂ©cessaires entre la durĂ©e et la vitesse.

Poursuivons donc notre exposĂ© des faits et passons Ă  l’examen d’un dispositif dans lequel une suite de mouchets distants de 10 cm et attachĂ©s Ă  un fil parcourent une mĂȘme trajectoire de 110 cm Ă  des

1 La puissance étant, chez le sujet, son activité plus ou moins rapide.

vitesses de 50, 65 ou 90 cm/sec. Les durées de parcours sont de 5 sec

et sont séparées par un intervalle de 2 sec environ. Un bruit de fond

empĂȘche de repĂ©rer les vitesses grĂące au son du moteur (ce point

ayant fait l’objet d’un contrĂŽle indĂ©pendant).

Commençons par dĂ©terminer dans quelle mesure se produit en ces conditions un effet de succession (surestimation de la seconde durĂ©e). Pour ce faire, nous faisons comparer deux mouvements d’ensemble (suite des mouchets) Ă  vitesses Ă©gales durant des temps successifs Ă©gaux t1 et t2. Sur 20 sujets les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© (tabl. 4) : >

Tableau 4. Effets de succession à vitesses égales entre deux durées égales t1 et t2 (en % des sujets).

 

 

On voit que l’effet de succession n’affecte qu’une moitiĂ© des sujets, avec une lĂ©gĂšre tendance Ă  augmenter avec les vitesses en jeu. Quant aux comparaisons des durĂ©es de mouvement Ă©gales avec vitesses inĂ©gales, on obtient, pour les diffĂ©rences entre 50 et 65 cm/sec et entre 50 et 90, les rĂ©sultats consignĂ©s au tabl. 5 (sur les 20 mĂȘmes sujets) :

Tableau 5. Comparaison entre durées successives à vitesses inégales (en % des sujets).

A = 50 cm/sec ; B = 65 cm/sec ; C = 90 cm/sec

On voit ainsi que l’action de la vitesse sur la durĂ©e dans le sens de la relation « plus vite = plus de temps » est dĂ©jĂ  bien plus sensible pour des vitesses de 50 et 65 cm/sec qu’au moyen des films du tabl. 3, sans doute parce qu’un train de mobiles solidaires renforce les impressions cinĂ©matiques. Avec une diffĂ©rence de 50 Ă  90 cm/sec cet effet devient mĂȘme massif et on ne trouve plus aucun sujet sur ces 20 pour percevoir la durĂ©e selon la relation « plus vite = moins de temps ». Ces impressions l’emportent, d’autre part, sur tout effet de succession.

Mais il reste Ă  essayer de dĂ©gager les facteurs en jeu. Et, pour ce faire, il convient de commencer par dissiper une Ă©quivoque fondamentale, car dire que la vitesse d’un mouvement modifie sa durĂ©e apparente peut avoir deux significations bien diffĂ©rentes et cela pour la mĂȘme relation « plus vite = plus de temps ». La premiĂšre consisterait Ă  admettre une action directe de la vitesse sur la durĂ©e comme lorsque, en mĂ©canique relativiste, le temps s’écoule moins lorsque la vitesse augmente (or, cette action directe, qui est intelligible dans le cas de la relation inverse « plus vite = moins de temps », reste incomprĂ©hensible dans celui de la relation directe). La seconde interprĂ©tation consisterait au contraire Ă  soutenir que, si t = e : v ou si t = ef : fv, la durĂ©e apparente augmenterait avec l’accroissement de la vitesse, non pas sous l’influence directe de celle-ci, mais sous l’influence de l’espace parcouru e ou du travail accompli ef en fonction de cet accroissement, mais en nĂ©gligeant prĂ©cisĂ©ment la vitesse v comme telle. Ce serait au contraire dans les cas oĂč l’on a diminution apparente de la durĂ©e avec l’accroissement de la vitesse (sous 1) que celle-ci jouerait un rĂŽle direct et avec nĂ©gligence partielle, cette fois, de l’espace e ou du travail ef.

Dans cette seconde interprĂ©tation, le facteur prĂ©pondĂ©rant dans les rĂ©sultats du tabl. 3 (film) serait donc le plus grand espace parcouru par le mobile rapide B, tandis que, dans ceux du tabl. 5, ce serait ou la frĂ©quence des mouchets ou d’autres facteurs Ă  dĂ©terminer. Il est d’abord Ă©vident que si des mouchets dĂ©filent Ă  10 cm les uns des autres sur 1,70 m le sujet en verra bien plus pendant 5 sec Ă  90 cm/sec qu’à 50 cm/sec. Mais la question reste entiĂšre de dĂ©terminer ce que signifie cette frĂ©quence plus grande et nous y reviendrons aux § § 5-7. Cependant ce facteur de frĂ©quence n’a rien de nĂ©cessaire et nous avons essayĂ© de le neutraliser en prĂ©sentant alternativement, sur deux pistes parallĂšles, 2 et 4 mouchets circulant Ă  80 et 40 cm/sec, de telle sorte que, pendant les durĂ©es Ă©gales de 7 sec le sujet en voit le mĂȘme nombre. Une fois Ă©valuĂ©es les durĂ©es, le sujet est priĂ© d’indiquer s’il a vu plus ou moins de mobiles sur une piste que sur l’autre. Voici les rĂ©sultats (tabl. 6) :

Tableau 6. Evaluation des durées et du nombre des mobiles en mouvements lents A et rapides B (le nombre des mobiles est désigné par nA ou nB) ; en % des sujets.

 

On voit d’abord que la relation « plus vite = plus de temps » se retrouve dans le 90 % des cas. Mais de ces 90 % le 53 % a cru voir plus de mobiles avec la vitesse lente de 40 cm/sec, ce qui est contradictoire avec l’hypothĂšse de la frĂ©quence. Par contre, si les frĂ©quences objectives sont les mĂȘmes, deux nouvelles variables interviennent : (1) Ă  80 cm/sec un seul mobile est visible Ă  la fois, tandis qu’à 40 cm/sec on en voit deux sur une partie du parcours ; (2) un plus grand intervalle spatial sĂ©pare donc les mobiles Ă  80 cm/sec, ce qui peut donc donner une impression de plus grand espace parcouru (ce qu’ont effectivement signalĂ© deux sujets).

Nous n’avons pas poussĂ© plus loin l’analyse parce que, entre temps, P. Fraisse a repris la question pour contrĂŽler le rĂŽle de la vitesse elle-mĂȘme. En procĂ©dant Ă  l’intĂ©rieur de cadres de mĂȘme longueur il fait dĂ©filer en des durĂ©es objectivement Ă©gales des mobiles successifs Ă  vitesses diffĂ©rentes et par consĂ©quent en nombres inĂ©gaux. Mais il s’arrange Ă  ce qu’un seul mobile soit visible Ă  la fois. Il retrouve alors, par comparaison entre les durĂ©es successives, un lĂ©ger effet d’allongement de la durĂ©e avec la vitesse, effet significatif mais moins fort que dans une autre expĂ©rience oĂč les cadres Ă©taient de longueurs distinctes et proportionnelles aux vitesses. Dans la premiĂšre de ces deux situations, on ne peut effectivement plus faire intervenir ni le nombre des mobiles (frĂ©quence) ni l’intervalle spatial qui les sĂ©pare, mais il reste que, mĂȘme pour un seul mobile, l’intervalle spatial compris entre ses positions successives et le point d’apparition initial (frontiĂšre du cadre) croĂźt plus rapidement en cas de vitesse supĂ©rieure qu’en cas de vitesse moindre : or c’est entre autres Ă  la comparaison hyperordinale des intervalles successifs qu’est Ă©valuĂ©e la vitesse, de telle sorte que, ici encore, l’accroissement de durĂ©e apparente peut fort bien ĂȘtre dĂ» Ă  cet indice d’une sorte de plus grand travail accompli (e ou ef), avec nĂ©gligence relative de la vitesse √ comme, telle en tant que relative au passage du train des excitations sur la rĂ©tine.

Au total, à une plus grande vitesse correspondra ou bien une plus grande fréquence (nous y reviendrons dans la Partie II de cet article) ou un plus grand espace parcouru ou des intervalles spatiaux croissant plus rapidement et il conviendra de retenir ces facteurs dans notre interprétation des présents résultats.

§ 3. Vitesse apparente, activité du regard et durée

On sait que la vitesse apparente d’un mobile est plus faible si on le suit du regard que si celui-ci est centrĂ© au milieu de la trajectoire.

Pour complĂ©ter l’analyse des relations entre vitesses et durĂ©es nous nous sommes Ă©galement demandĂ© si la durĂ©e apparente est la mĂȘme dans ces deux situations de poursuite et de centration. Or, avec

les pistes à mouchets et des durées objectives totales de 7 sec, les résultats sont trÚs nets (20 sujets) :

Tableau 7. Durées apparentes avec centration immobile ou poursuite du regard (en % des sujets).

 

Le 90 % des sujets trouvent donc le temps plus long durant la centration que durant la poursuite. Parmi ces sujets, 70 % du tout prĂ©sentent le mĂȘme effet dans la prĂ©sentation inverse. Avec des durĂ©es totales de 7, 5 et 10 sec, 64 % des sujets (sur 11) maintiennent leur estimation C>P quelle que soit la durĂ©e.

Mais deux interprĂ©tations sont possibles quant Ă  cet effet. La vitesse apparente des mobiles Ă©tant plus grande avec centration immobile on pourrait d’abord penser qu’il s’agit simplement d’une relation « plus vite = plus de temps » comme pour les tabl. 3 et 5 (§ 2 sous II), la durĂ©e Ă©tant alors estimĂ©e en fonction des mouvements perçus. Mais, du point de vue du travail et des activitĂ©s du sujet, si t = ef :fv, on pourrait aussi admettre : (a) que le travail fourni ef est plus grand avec centration immobile qu’avec poursuite, puisqu’il s’agit de rĂ©sister au rĂ©flexe d’orientation ; et (b) que l’activitĂ© fv du sujet est plus faible avec centration, mĂȘme si f’ = f, puisqu’il n’intervient pas alors de vitesse v. Au contraire, dans la poursuite, le travail ef Ă©tant moindre, oĂč Ă  la limite Ă©gal, et l’activitĂ© dĂ©ployĂ©e f’v plus rapide, le temps subjectif serait moindre.

§ 4. Nombre des mouvements et durée

Pour faire la transition entre les effets de la vitesse-mouvement et ceux de la vitesse-frĂ©quence, il reste Ă  analyser un facteur pouvant ĂȘtre intĂ©ressant pour la perception de la durĂ©e, Ă©tant donnĂ© que, au § 2, nous avons trouvĂ© la relation « plus vite = moins de temps » (sous 1) en cas de mouvements synchrones, donc avec deux mobiles, et la relation « plus vite = plus de temps » (sous II) lors des comparaisons successives, donc avec un seul mobile : il s’agira ainsi de comparer maintenant, au point de vue des durĂ©es, deux mouvements successifs et Ă©gaux d’un mĂȘme mobile, selon qu’il est seul en jeu ou qu’il est accompagnĂ© d’un autre mobile dĂ©crivant un trajet diffĂ©rent. Nous nous

sommes servi Ă  cet Ă©gard des sĂ©quences de films utilisĂ©s pour la perception de la vitesse et prĂ©sentant en leur premiĂšre moitiĂ© deux mouvements At et A2 combinĂ©s de façon variĂ©e (dĂ©passements, rattrappe- ments, semi-rattrappements et croisements) et dans leur seconde moitiĂ© un mouvement A’2 prolongeant Ai et Ă©quivalent en tout Ă  Aj sauf qu’il n’est plus accompagnĂ© de A’ : la question est alors d’indiquer si la durĂ©e paraĂźt Ă©gale en Ai et en A2 (tabl. 8).

Tableau 8. DurĂ©e du trajet d’un mobile isolĂ© (A2) ou accompagnĂ© (AJ.

 

Les effets sont donc massifs en faveur d’une plus longue durĂ©e apparente pour les trajets isolĂ©s. Ceux-ci ayant toujours lieu aprĂšs les trajets combinĂ©s (AJ on pourrait se demander s’il s’agit d’un simple effet de succession. Malheureusement la technique du film ne nous a pas permis d’inverser l’ordre des prĂ©sentations, mais les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents et notamment ceux du tabl. 4 montrent que ces effets de succession sont nettement trop faibles (48 Ă  53 % Ă  l’état pur : tabl. 4) pour rendre compte des prĂ©sentes rĂ©actions. D’autre part un certain nombre de sujets ont signalĂ© un effet de dilatation de la durĂ©e dĂšs le dĂ©but de la seconde partie (dĂ©placement isolĂ© A2) comme si le passage de deux Ă  un mobile provoquait de façon immĂ©diate son action sur l’impression temporelle : or cette modification brusque ne prĂ©sente aucune parentĂ© avec les effets de succession.

Notons encore que les effets observĂ©s sont signalĂ©s comme nets. Par contre plusieurs sujets ont remarquĂ© un affaiblissement de l’effet dans les derniĂšres sĂ©quences prĂ©sentĂ©es comme si se constituait un rythme intĂ©rieur qui contrecarrait cet effet perceptif.

Quant Ă  l’interprĂ©tation de ces faits on peut Ă  nouveau se placer soit au point de vue des objets (durĂ©es relatives aux vitesses apparentes des mobiles) soit Ă  celui du sujet (travail et activitĂ©s en jeu en percevant deux mobiles ou en en suivant un seul du regard). Or, dans le cas particulier, les durĂ©es perçues ne prĂ©sentent pas de relation

constante avec les vitesses apparentes et donnent lieu Ă  des effets plus nets que ces derniĂšres : dans le dernier cas, le rĂ©sultat n’était pas toujours le mĂȘme, selon que la vitesse de A2 Ă©tait comparĂ©e Ă  celle de A\ seul ou Ă  celle de At relative Ă  A\, ce qui rend plus complexes les effets, tandis que, dans la prĂ©sente expĂ©rience, la durĂ©e du mouvement de A2 est comparĂ©e sans plus Ă  celle de At sans centration particuliĂšre sur le mobile A\ qui l’accompagne. Par contre, du point de vue de la durĂ©e vĂ©cue, plusieurs sujets ont signalĂ© l’impression qu’il se passe plus de choses durant la premiĂšre partie du trajet et que l’attente est plus longue dans le cas du trajet unique A2. Dans l’hypothĂšse oĂč t = ef : f’v (durĂ©e = travaux accompli rapportĂ© Ă  l’activitĂ© plus ou moins rapide), cela signifierait donc que le sujet est plus actif (f’v) lorsqu’il suit le mobile Aj tout en le comparant au mobile A’i, d’oĂč la diminution apparente de durĂ©e, tandis que, durant la seconde partie du trajet, cette activitĂ© de comparaison n’a plus d’objet, le sujet n’ayant plus qu’à attendre la fin du trajet A2 : la lenteur apparente de A2, rĂ©sultant de cette « attente » signalĂ©e par les sujets, apparaĂźt alors comme une rĂ©sistance (ef) et non plus comme une occasion Ă  activitĂ© mobile (f’v) ainsi que c’était le cas des comparaisons Ă  faire durant la premiĂšre moitiĂ©, d’oĂč l’allongement de la durĂ©e apparente.

Si ces hypothĂšses sont exactes, nous comprenons par cela mĂȘme l’un des facteurs pouvant expliquer pourquoi la durĂ©e est fonction directe de la vitesse dans le cas d’un seul mobile, et fonction inverse dans le cas de deux mouvements synchrones : en ce dernier cas la perception de la vitesse d’un mobile relativement Ă  celle de l’autre comporte une activitĂ© de comparaison (f’v) plus grande que dans le cas d’un seul mobile d’oĂč la diminution apparente de la durĂ©e, si t=ef :fv. Le mouvement du mobile isolĂ©, par contre, se traduit objectivement par un travail accompli (ef : espace parcouru ou frĂ©quence) d’autant plus grand que le mobile est plus rapide, et subjectivement par une simple perception du trajet, sans autre activitĂ© particuliĂšre (f’v) que de la suivre du regard, deux raisons pour qu’il y ait augmentation de la durĂ©e apparente.

II. Temps et vitesse-fréquence

On peut admettre, pour des raisons psychologiques et non pas seulement logiques ou mathĂ©matiques, qu’une frĂ©quence ou nombre d’évĂ©nements discontinus et homogĂšnes par unitĂ© de temps, est assimilable Ă  une vitesse au mĂȘme titre que la vitesse-mouvement ou nombre de segments spatiaux contigus parcourus par unitĂ© de temps. D’une part, en effet, deux d’entre nous ont montrĂ© qu’en comparant

deux frĂ©quences auditives inĂ©gales (deux mĂ©tronomes Ă  100 et 104 ou Ă  96 et 100) on observe des effets de ralentissement apparent de la frĂ©quence la moins rapide au moment oĂč l’un des mĂ©tronomes dĂ©passe l’autre, de façon trĂšs comparable aux effets de ralentissement du dĂ©passĂ© ou d’accĂ©lĂ©ration du dĂ©passant lorsqu’un mobile en dĂ©passe un autre lors d’une comparaison de deux vitesses-mouvements. Nous reviendrons ailleurs sur un effet analogue observĂ© dans le domaine des frĂ©quences visuelles. D’autre part, l’un d’entre nous a montrĂ© avec M. Backx que, Ă  Ă©tudier chez l’enfant les intuitions temporelles prĂ©opĂ©ratoires liĂ©es Ă  des frĂ©quences (succession d’images de fleurs dans une visionneuse selon un dispositif imaginĂ© par P. Fraisse), on retrouve les deux stades dĂ©jĂ  observĂ©s dans les relations entre la durĂ©e et la vitesse-mouvement : jusque vers 8 ans la durĂ©e s’allonge subjectivement avec l’accroissement de la frĂ©quence, selon une relation « plus vite (plus frĂ©quent) = plus de temps », tandis qu’aprĂšs 8-9 ans la relation inverse domine de plus en plus : « plus vite (frĂ©quence accrue) = moins de temps ».

Nous allons donc dans ce qui suit, tenter de dégager, sur le terrain des perceptions du temps, les relations entre les estimations de la durée et la vitesse-fréquence, en parallÚle avec ce que nous venons de voir (§ § 2 à 4) des relations entre ces évaluations et la vitesse-mouvement.

§ 5. Fréquence simple et durée

I. Un stroboscope Ă  deux lampes est prĂ©sentĂ© aux sujets, fournissant 3, 8, 14 ou 18 Ă©clairs par seconde. Il s’agit alors de comparer deux durĂ©es successives de 6 sec, avec interruption de 2,5 sec, ou de 4 sec, avec interruption de 2 sec. Deux mĂ©thodes ont Ă©tĂ© utilisĂ©es, l’une de comparaison simple entre les deux durĂ©es, en indiquant chaque fois si elles sont Ă©gales ou laquelle est la plus longue (6 sec), l’autre de comparaison rĂ©pĂ©tĂ©e : trois mĂȘmes couples de 4 sec sont prĂ©sentĂ©s successivement et le sujet ne fournit qu’une impression finale rĂ©sumant ses trois comparaisons silencieuses avec facultĂ© d’affirmer son estimation d’une prĂ©sentation Ă  l’autre. Voici d’abord les rĂ©sultats obtenus par comparaisons simple (tabl. 9) sur 26 sujets adultes :

Tableau 9. Comparaisons entre durĂ©es successives de 6 sec relatives Ă  des frĂ©quences d’éclairs lumineux (en % des sujets).

(L = Surestimation de la fréquence la plus lente ; R = id. de la plus rapide)

 

On constate un effet net de surestimation de la durĂ©e des frĂ©quences les plus fortes lorsque les Ă©carts entre les frĂ©quences sont les plus grands (3-14 et 3-18), effet suffisant pour contrer l’action de la succession. Pour les faibles contrastes, par contre (3-8 et 8-14), cet effet de frĂ©quence s’attĂ©nue et se trouve contrebalancĂ© par celui de l’ordre de succession lorsque la faible frĂ©quence est prĂ©sentĂ©e en second lieu.

En comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es et avec des durĂ©es de 4 sec, l’effet de frĂ©quence est au contraire assez gĂ©nĂ©ral pour l’emporter en tous les cas sur celui d’ordre de succession (voir le tabl. 10, sur 25 Ă  27 sujets, mais 20 pour 8-14) :

Tableau 10. Comparaisons répétées entre durées de 4 sec relatives aux fréquences.

 

On voit qu’ici l’effet est Ă  peu prĂšs aussi fort pour les petites diffĂ©rences de frĂ©quences que pour les grandes, parmi les frĂ©quences utilisĂ©es.

II. Mais avant de chercher Ă  interprĂ©ter cette action de la frĂ©quence sur la durĂ©e (en termes de vitesses relatives Ă  l’objet ou relatives aux activitĂ©s du sujet, ou encore en termes de nombre des changements perçus au sens de Fraisse), il reste Ă  soulever, sans d’ailleurs chercher Ă  le rĂ©soudre dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ©, le problĂšme des limites infĂ©rieure et supĂ©rieure et par consĂ©quent du maximum. En augmentant les frĂ©quences on tend en effet vers la lumiĂšre continue et en les diminuant l’on tend vers une absence d’allumage, d’oĂč deux possibilitĂ©s : ou bien l’allongement de la durĂ©e avec les frĂ©quences va croĂźtre jusqu’à la lumiĂšre continue, qui constituerait alors un effet maximum de frĂ©quence, ou bien au contraire les durĂ©es subjectives tendront vers l’équivalence pour les deux extrĂȘmes (lumiĂšre continue ou absence continue d’éclairs) et le maximum se trouvera entre deux. Notre dispositif ne permettant pas de descendre en dessous de la frĂ©quence 3 et la frĂ©quence 18 Ă©tant proche de la limite de la discontinuitĂ© perceptible, nous nous sommes bornĂ©s aux quelques indications suivantes.

Nous avons d’abord fait comparer deux durĂ©es successives de 4 sec (avec 2 sec d’intervalle) et de 6 sec (avec 3 sec d’intervalle), l’une avec lumiĂšre continue et l’autre avec des frĂ©quences de 3, 5, 8 et 14 Ă©clairs. Sur 25 et 20 sujets les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© (tabl. 11) :

Tableau 11. Comparaison de deux durées successives de 4 et 6 sec avec lumiÚre continue (C) et discontinue (D), en % des sujets.

 

On voit qu’il existe un lĂ©ger effet de surestimation des durĂ©es avec lumiĂšre discontinue, un peu plus marquĂ© avec 6 qu’avec 4 sec, mais (a) fortement contrebalancĂ© par les effets de succession et (b) nul pour les petites frĂ©quences.

Nous avons alors essayĂ© de renforcer l’effet observĂ© au moyen de la technique des comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es : le sujet compare trois fois de suite des durĂ©es de 4 sec (avec 2 sec d’intervalle) en ne donnant qu’une estimation globale Ă  la fin des trois sĂ©ries, ce qui permet un affinement Ă©ventuel des comparaisons d’une sĂ©rie Ă  la suivante (tabl. 12) :

Tableau 12. Comparaisons répétées de trois couples de durées de 4 sec, avec lumiÚre continue ou discontinue (en % de 20 sujets).

 

On voit que l’effet demeure nul pour la frĂ©quence 3 et n’augmente pas pour la frĂ©quence 8. De façon gĂ©nĂ©rale, il semble donc que s’il existe un effet net de frĂ©quences lorsque l’on compare entre elles deux frĂ©quences (et avec, semble-t-il, surestimation maximale de la durĂ©e pour les frĂ©quences moyennes), par contre la comparaison d’un discontinu choisi parmi ces mĂȘmes frĂ©quences avec un continu ne donne pas de rĂ©sultats univoques, sans doute parce qu’il intervient ici outre les facteurs d’estimation de la durĂ©e objective ou physique, des conditions relatives au travail accompli par le sujet et Ă  son activitĂ© plus ou moins rapide. Plusieurs des sujets du tabl. 11 ont, en effet, notĂ©

que les faibles frĂ©quences (3) donnaient l’impression d’éclairs isolĂ©s, avec tendance Ă  les compter et que les frĂ©quences moyennes (5, 8) se prĂ©sentaient comme des alternances rapides mais bien distinctes, tandis qu’aux frĂ©quences de 14 dĂ©jĂ  et surtout 18 on perçoit une sorte d’oscillation plus que de succession nette.

Il ne faut donc pas s’étonner si d’autres rĂ©sultats, que nous dĂ©crirons plus loin (tabl. 18 sĂ©q. 1), manifestent une surestimation du continu par opposition au discontinu : un petit rond A exposĂ© 4 sec, comparĂ© Ă  un rond B s’allumant et s’éteignant 6 fois pendant le mĂȘme temps, donne lieu Ă  une surestimation de la durĂ©e de 63 % contre 37 dans l’ordre AB et de 69 % contre 31 dans l’ordre BA. Si le continu aboutit alors Ă  une surestimation, c’est sans doute que le rond stable est une frĂ©quence au mĂȘme titre que les ronds apparaissant successivement, tandis qu’une lumiĂšre continue ne constitue qu’une sorte de fond par opposition aux Ă©clairs successifs qui le transforment en espĂšces de figures. D’autre part, nous verrons aussi (tabl. 16) que la comparaison de deux bruits diffĂ©rents de mĂȘme nature quasi-continue (ronflements de moteurs Ă  la mĂȘme vitesse) donne lieu Ă  une surestimation de durĂ©e pour le bruit le plus intense. C’est assez dire que dans les comparaisons des durĂ©es de processus continus ou discontinus un grand nombre de facteurs peuvent intervenir, et tenant sans doute autant aux activitĂ©s du sujet qu’aux propriĂ©tĂ©s des objets.

III. Les rĂ©sultats dĂ©crits sous I montrent que la durĂ©e subjective peut augmenter avec la frĂ©quence, ce qui constitue l’équivalent, en termes de vitesse-frĂ©quence, de la relation « plus vite = plus de temps » observĂ©e sur le terrain de la vitesse-mouvement. Seulement nous avions constatĂ© (§ 2) que dans ce dernier domaine, une telle relation ne se rencontrait que dans les comparaisons successives entre mobiles uniques, tandis qu’en comparant deux mouvements synchrones on observe au contraire la relation « plus vite = moins de temps ». On peut donc se demander s’il en sera de mĂȘme pour les frĂ©quences. Mais, comme il est trĂšs difficile de faire percevoir synchroniquement deux frĂ©quences distinctes pour Ă©valuer leurs durĂ©es apparentes respectives, nous essayerons de dĂ©celer le rapport « plus vite = moins de temps » dans une situation oĂč il sera Ă©videmment moins net mais qui reste Ă  certains Ă©gards voisins d’un synchronisme : celle oĂč la frĂ©quence se modifie plus ou moins rapidement. En comparant donc (successivement) une accĂ©lĂ©ration rapide de frĂ©quence Ă  une accĂ©lĂ©ration lente, nous espĂ©rons trouver quelque effet temporel se rapprochant d’une relation inverse entre le temps et la vitesse, celle-ci consistant alors non pas en une vitesse-frĂ©quence simple mais en une vitesse du changement de frĂ©quence.

Nous avons donc prĂ©sentĂ© aux sujets deux durĂ©es Ă©gales de 6 sec (avec interruption de 3 sec) qu’il s’agissait de comparer. Durant l’une

(A) les frĂ©quences du stroboscope passait de 8 Ă©clairs par seconde Ă  14 tandis que pendant l’autre durĂ©e (B) l’accĂ©lĂ©ration Ă©tait de 4 Ă  18 (les moyennes Ă©tant donc de 11 dans les deux cas). AprĂšs variation de l’ordre AB en BA nous avons procĂ©dĂ© Ă  la mĂȘme expĂ©rience mais avec ralentissement et non plus accĂ©lĂ©ration : (A) 14 Ă  8 et (B) 18 Ă  4. Cette premiĂšre expĂ©rience n’ayant rien donnĂ©, sinon un effet systĂ©matique de succession (durĂ©e B ou durĂ©e A surestimĂ©es de 85 et 92 % en accĂ©lĂ©ration et de 69 et 85 % en ralentissement, en tant que prĂ©sentĂ©es en second lieu dans les ordres AB et BA), nous avons alors utilisĂ© la mĂ©thode des comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es : trois fois 4 et 4 sec, avec une interruption de 2 sec et jugement final portĂ© sur l’ensemble. En ce cas on trouve un lĂ©ger effet de surestimation de la durĂ©e A (8-> 14), c’est-Ă -dire de la moins forte des deux accĂ©lĂ©rations, tandis qu’il ne s’est pas rĂ©vĂ©lĂ© d’effet de ralentissement (tabl. 13) :

Tableau 13. Comparaison des durĂ©es de deux accĂ©lĂ©rations des frĂ©quences, l’une faible (A — 8 Ă  14) et l’autre forte (B = 4 Ă  18), en % de 18 sujets.

 

Le fait que la forte accĂ©lĂ©ration B donne lieu Ă  une sous-estimation de la durĂ©e Ă©quivaut ainsi Ă  la relation « plus vite = moins de temps » L Mais cet effet Ă©tant faible et ne se retrouvant pas en accĂ©lĂ©ration nĂ©gative ou ralentissement, nous avons essayĂ© de le contrĂŽler en comparant sur quelques sujets une accĂ©lĂ©ration de 4 Ă  10 Ă  une frĂ©quence uniforme de 7 et une accĂ©lĂ©ration plus forte de 4 Ă  16 Ă  une frĂ©quence uniforme de 10 (en comparaison simple avec durĂ©e de 6 sec et interruption de 3). La durĂ©e de frĂ©quence uniforme de 10 s’est alors trouvĂ©e surestimĂ©e par rapport Ă  l’accĂ©lĂ©ration de 4 Ă  16, tandis que l’autre comparaison

1 A propos de ces situations III dans lesquelles la durĂ©e apparente est inversement correspondante Ă  la vitesse-frĂ©quence, du fait que, croyons-nous, la vitesse est alors remarquĂ©e Ă  cause des accĂ©lĂ©rations, il convient de rappeler les rĂ©sultats de la belle Ă©tude de P. Fraisse et G. OlĂ©ron, La perception de la vitesse d’un son d’intensitĂ© croissante. AnnĂ©e psychol., t. 50 (1950), pp. 327-343, qui avait dĂ©jĂ  dĂ©montrĂ©, mais en faisant varier l’intensitĂ© de sons, que « plus la vitesse de variation de l’IntensitĂ© est grande, plus la durĂ©e est sous-estimĂ©e » (p. 335). La technique de Fraisse et OlĂ©ron ne consiste pas, comme la nĂŽtre, Ă  comparer deux durĂ©es d’accĂ©lĂ©ration, mais Ă  reproduire les durĂ©es qui Ă©talent de 40, 70 et 145 es. Ces durĂ©es Ă©tant plus proches que les nĂŽtres de celles de la perception pure, et le phĂ©nomĂšne ne portant pas sur une accĂ©lĂ©ration de frĂ©quences mais sur une « vitesse de variation intensive » (p. 343), il est prĂ©cieux de constater la convergence des rĂ©sultats.

n’a donnĂ© qu’un effet de succession faute de contraste suffisant (tabl. 14) :

Tableau 14. Comparaison des durĂ©es d’une frĂ©quence accĂ©lĂ©rĂ©e avec une frĂ©quence uniforme (durĂ©es :A = 7 ;B = 4 Ă  10 ; C = 10 ; D = 4 Ă  16).

 

On constate Ă  nouveau que le ralentissement ne produit qu’un effet de succession. Quant Ă  la faible surestimation de C par rapport Ă  D, (56 contre 44 lorsqu’il y a conflit avec l’effet de succession et 89 contre 0 lorsqu’il y a cumul), elle s’oriente Ă  nouveau dans le sens de la relation « moins vite = plus de temps ».

§ 6. Durées de mouvements effectués par un seul mobile ou par une suite de mobiles

Les frĂ©quences examinĂ©es jusqu’ici sont celles d’évĂ©nements se succĂ©dant en un mĂȘme point de l’espace. Mais le problĂšme de la frĂ©quence se retrouve sous une forme analogue lorsqu’un mĂȘme mouvement (mĂȘme espace parcouru, mĂȘme vitesse et mĂȘme durĂ©e objective) est effectuĂ© par un seul mobile ou par une suite ininterrompue d’objets tous semblables Ă  ce mobile. C’est le cas de notre dispositif mĂ©canique dans lequel le fil en mouvement peut ĂȘtre parcouru d’un seul mouchet ou d’une sĂ©rie de mouchets sĂ©parĂ©s par des intervalles Ă©gaux de 10 cm. Nous nous sommes donc demandĂ© si la durĂ©e apparente restait la mĂȘme dans les deux cas. L’inconvĂ©nient est alors que mĂȘme en comparaisons successives, il faut utiliser deux pistes parallĂšles et deux fils distincts, ce qui exige deux moteurs avec toutes les imperfections techniques que cela comporte. Mais, d’une part, les rĂ©sultats sont si nets qu’il vaut la peine de les transcrire. D’autre part, les bruits des moteurs Ă©tant trĂšs diffĂ©rents, ils nous ont servi Ă  une Ă©valuation de la durĂ©e par le son, qui nous fournira un renseignement utile.

Pour ce qui est du problĂšme principal, nous avons commencĂ© par un sondage sans neutraliser le son, qui n’a donnĂ© aucun rĂ©sultat cohĂ©rent. Par contre, en bouchant les oreilles des sujets nous avons obtenu ce qui suit (tabl. 15) sur 20 adultes :

Tableau 15. Durées apparentes sur un trajet à un seul mobile (A) et sur un trajet (B) à n mobiles successifs (4 sec sur chaque piste, vitesses et espaces égaux).

 

On voit ainsi que quand le sujet suit des yeux librement les mobiles il n’y a aucune diffĂ©rence entre les situations Ă  1 et Ă  n mobiles. En cas de centration obligĂ©e, au contraire, le dĂ©filĂ© des n mobiles donne lieu Ă  un allongement systĂ©matique de la durĂ©e apparente, ce qui fournit un nouvel exemple de relation directe entre cette durĂ©e et la frĂ©quence, qu’il s’agira de comparer (voir Partie II) avec ceux du § 5 sous I et ceux que nous dĂ©crirons encore dans la suite (voir tabl. 17-18). Quant Ă  cette diffĂ©rence entre les effets en situations de vision libre ou de centration obligĂ©e, elle va de soi puisque, dans la premiĂšre situation le sujet ne suit des yeux qu’un seul mobile Ă  la fois sans avoir Ă  tenir compte des autres, tandis que, dans la seconde, les mobiles traversent un Ă  un sa fovĂ©a et constituent alors rĂ©ellement (et alors seulement) une frĂ©quence grĂące Ă  ce caractĂšre de multiplicitĂ© successive.

Nous avons, d’autre part, tirĂ© parti de l’imperfection de nos moteurs en les utilisant aux fins d’une comparaison des durĂ©es apparentes en situations de sons quasi-continus. Ces moteurs tournent, en effet, Ă  la mĂȘme vitesse, mais l’un produit un bruit plus intense, sourd et diffus tandis que l’autre produit un bruit plus faible, Ă©levĂ© et grĂȘle. En nous bornant Ă  l’audition de ces bruits et sans aucune perception visuelle de mobiles, nous avons alors trouvĂ© (tabl. 16) sur 49 sujets :

Tableau 16. Durées apparentes de deux bruits quasi-continus, intense (A) et faible (B).

 

Ces résultats, quoique correspondant à des faits déjà connus1, étaient à rappeler dans une étude sur les relations entre la perception

1 Voir G. Oleron, L’influence de l’intensitĂ© d’un son sur l’estimation de sa durĂ©e apparente, AnnĂ©e psychol., t. 62 (1952), pp. 383-392.

des durĂ©es et la vitesse, car en cette situation il n’intervient ni une vitesse v Ă  l’état pur ni un espace parcouru e ni une frĂ©quence proprement dite n, mais une impression de travail accompli (ef ou nf), plus grand pour le bruit intense que pour le son faible. En ce cas la vitesse n’est sans doute pas absente, mais elle est combinĂ©e avec la force sous les espĂšces d’une « puissance » fv, de telle sorte que, Ă  vitesses Ă©gales, les deux ronflements de moteurs ou les deux sons donnent nĂ©anmoins une impression d’inĂ©galitĂ© de puissance. Si cette interprĂ©tation est exacte, les rĂ©ponses majoritaires A > B seraient dues Ă  une accentuation du travail nf dans la relation t = nf : fv, tandis que les rĂ©ponses minoritaires A < B rĂ©sulteraient d’une accentuation de l’impression dynamique fv.

§ 7. Fréquences de changements et durée

Le § 6 nous a fourni quelques rĂ©sultats sur les relations entre les frĂ©quences simples et les durĂ©es. Pour dĂ©cider entre l’hypothĂšse selon laquelle les frĂ©quences ne constituent qu’un cas particulier des vitesses (d’oĂč l’assimilation possible de ces rĂ©sultats avec ceux de la Partie 1) et l’hypothĂšse de P. Fraisse selon laquelle la durĂ©e serait Ă©valuĂ©e en fonction du nombre des changements perçus par les sujets (d’oĂč alors l’assimilation des frĂ©quences Ă  de simples changements), nous avons entrepris un certain nombre de sondages destinĂ©s Ă  contrĂŽler le rĂŽle Ă©ventuel et, en ce cas la signification, de changements qualitatifs en chaĂźnes, de maniĂšre Ă  les comparer Ă  des suites en frĂ©quences simples.

1. Une expĂ©rience prĂ©liminaire a Ă©tĂ© faite sur 19 et 17 sujets au moyen du dispositif Ă  moteurs, entraĂźnant des fils le long de deux pistes. L’un des fils a Ă©tĂ© pourvu de 16 mouchets tous rouges (1 par 10 cm) l’autre d’un mĂȘme nombre de mouchets mais de diffĂ©rentes couleurs : jaunes, verts, gris, rouges, avec pĂ©riodicitĂ©s rĂ©guliĂšres. Les deux fils sont mis en mouvement en ordre successif, 4 sec chacun, 8 mouchets Ă©tant visibles simultanĂ©ment. L’examen a Ă©tĂ© fait soit en vision libre, soit avec centration au milieu de la piste et en alternant l’ordre des deux prĂ©sentations. La plupart des sujets ont eu les oreilles bouchĂ©es pour neutraliser le bruit des moteurs (tabl. 17).

Tableau 17. Durées de deux suites, homogÚne (4) et hétérogÚne (B).

 

Aucun effet n’a donc Ă©tĂ© observĂ©, sauf deux lĂ©gĂšres surestimations des durĂ©es A et B en tant que prĂ©sentĂ©es en second lieu. Quant Ă  la constance des sujets, 7 sur 19 en vision libre et 7 sur 17 en centration obligĂ©e donnent la mĂȘme estimation indĂ©pendamment de l’ordre et 1 seul sur 17 maintient son jugement en vision libre et en centration obligĂ©e.

II. Nous avons alors construit un film comportant entre autres des comparaisons entre frĂ©quences simples et frĂ©quences avec changements de figures. Mais nous y avons joint quelques sĂ©quences portant sur la comparaison du continu et du discontinu, puisque les expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes sur cette question (§ 5) n’utilisaient que la technique du stroboscope et qu’un contrĂŽle est toujours utile. Voici les dix sĂ©quences de ce film, chacune comportant deux parties successives dont il s’agissait de comparer les durĂ©es :

(1) A = un petit rond apparaĂźt pendant 4 sec de façon continue. B = un rond apparaĂźt et disparaĂźt six fois de suite au mĂȘme endroit pendant 4 sec Ă©galement.

(2) A = un rond apparaßt de façon continue pendant 3 sec. B = sept ronds apparaissent simultanément pendant 3 sec, groupés irréguliÚrement au centre du champ (hexagone irrégulier avec un point au milieu).

(3) A = un petit Ă©lĂ©ment rond apparaĂźt six fois de suite (4 sec). B = six petits Ă©lĂ©ments apparaissent successivement au mĂȘme point que le prĂ©cĂ©dent : un carrĂ©, un cercle, une Ă©toile, une ellipse, au losange et un triangle.

(4) A = Six petits ronds groupés en un pentagone irrégulier avec un élément vers le milieu. B = les six petits éléments décrits en (3) mais groupés aussi en un pentagone irrégulier. Ces deux figures sont présentées 3 sec de façon continue.

(5) A = un petit rond apparaĂźt de façon continue (4 sec). B = les six mĂȘmes Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes apparaissent successivement au mĂȘme point (4 sec).

(6) A = un petit rond apparaßt de façon continue (3 sec). B = les six éléments différents apparaissent simultanément et de façon continue, groupés irréguliÚrement.

(7) A = apparitions successives de six petits éléments différents (4 sec). B = apparition simultanée de six autres éléments différents groupés irréguliÚrement.

(8) A = un petit rond apparaĂźt immobile pendant 1,5 sec. B = le mĂȘme rond se dĂ©place de gauche Ă  droite du champ durant 1,5 sec (intervalle 0,5 sec).

(9) A = comme en (8) mais 2 sec. B = le mĂȘme rond apparaĂźt successivement en positions dĂ©calĂ©es et immobiles, faisant le mĂȘme trajet qu’en (8).

(10) A = translation continue d’un petit rond (2 sec). B = positions successives discontinues du mĂȘme mobile, comme en 9 B.

Les ronds et petits Ă©lĂ©ments ont 3/3 cm environ. Les six Ă©lĂ©ments sont groupĂ©s sur 60/60 cm environ. Quant aux consignes, si l’on ne demande qu’une comparaison temporelle, les sujets en arrivent Ă  ne pas distinguer les diffĂ©rences entre figures (p. ex. en 3 et en 7). Si au contraire on n’insiste que sur la variĂ©tĂ© des Ă©vĂ©nements, les comparaisons de durĂ©es deviennent difficiles. Nous avons donc demandĂ© Ă  la fois de bien regarder et d’ĂȘtre Ă  mĂȘme de comparer les durĂ©es. Voici les rĂ©sultats (tabl. 18) sur 24 (ordre AB) et 20 (BA) sujets :

Tableau 18. Comparaison des durées de présentations continues et discontinues, homogÚnes et hétérogÚnes (en % des sujets).

 

Il va de soi qu’un tel tableau est dĂ©pourvu de toute « signification » au point de vue statistique si on le considĂšre Ă  titre d’ensemble total. Mais autre chose est de rĂ©pondre au hasard dans le sens de « n’importe comment » (ce qui n’est pas le cas des mĂȘmes sujets dans les situations non Ă©quivoques) et autre chose est d’osciller entre des indices trop nombreux et d’effets contradictoires. Ces rĂ©sultats sont donc aussi instructifs sous leurs aspects nĂ©gatifs que positifs. A commencer par ces derniers, on note :

1) La sĂ©q. 1 fournit une surestimation assez nette de la durĂ©e d’un Ă©vĂ©nement continu, en contradiction, comme nous y avons dĂ©jĂ  insistĂ© (§ 5 sous II) avec le couple lumiĂšre continue et Ă©clairs discontinus.

2) Dans les sĂ©q. 2 et 6 qui sont semblables Ă  part le caractĂšre homogĂšne ou hĂ©tĂ©rogĂšne de l’ensemble B, on observe une opposition instructive : en (2) oĂč un Ă©lĂ©ment isolĂ© (2 A) est comparĂ© Ă  sept Ă©lĂ©ments identiques prĂ©sentĂ©s Ă©galement de façon continue (2 B), la durĂ©e d’apparition de l’élĂ©ment unique l’emporte lĂ©gĂšrement (74 contre 26 et 50 contre 41), tandis qu’en (6) oĂč le mĂȘme Ă©lĂ©ment isolĂ© (6A = 2A) est comparĂ© Ă  six Ă©lĂ©ments simultanĂ©s hĂ©tĂ©rogĂšnes (6 B), cette derniĂšre

prĂ©sentation l’emporte rĂ©solument (73 contre 27 et 64 contre 36). Or, dans la sĂ©q. 4 qui revient Ă  comparer la partie B de (2) Ă  la partie B de (6), on n’observe aucun effet ! On aboutit donc, au point de vue des durĂ©e, Ă  la contradiction :

2A > 2B ; 6B > 6A (=2A) mais 6B = 2B au lieu de 6B > 2A > 2B !

3) La séq. 9 fournit un léger effet de surestimation de la durée du mouvement discontinu par rapport à celle du point immobile et la séq. 10 un effet plus léger encore de la premiÚre de ces deux durées par rapport à celle du mouvement continu.

4) La sĂ©q. 8 dĂ©note une surestimation de la durĂ©e de mouvement continu Ă  l’effet de succession dans l’ordre BA mais une quasi Ă©galitĂ© dans l’ordre AB.

5) La sĂ©q. (3) ne donne pas plus d’effet que la sĂ©q. 4 dĂ©jĂ  discutĂ©e bien que dans les deux cas un ensemble d’élĂ©ments homogĂšnes soit comparĂ© Ă  un ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne, soit en successif soit en simultanĂ©.

6) La sĂ©q. 7 qui compare les mĂȘmes Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes en successifs ou en simultanĂ© donne deux rĂ©sultats contradictoires dans les ordres AB et BA, et tous deux contraires Ă  l’effet de succession ce qui indique leur force relative : il ne peut s’agir alors que de variations dans le travail fourni par le sujet ou dans la rapiditĂ© de son activitĂ©. 7) Enfin la sĂ©q. 5 donne aussi des rĂ©sultats contradictoires, mais cette fois conformes Ă  l’effet de succession, ce qui indique sans doute une trop grande complexitĂ© dans les facteurs en jeu (un seul Ă©lĂ©ment Ă  prĂ©sentation continue contre une pluralitĂ© Ă  la fois hĂ©tĂ©rogĂšne et successive).

En bref, le seul cas oĂč un ensemble hĂ©tĂ©rogĂšne l’emporte clairement du point de vue de la durĂ©e est celui de la sĂ©q. 6, mais il s’agit alors d’une prĂ©sentation simultanĂ©e. Les autres effets nets obtenus sont ceux des comparaisons entre frĂ©quences simples et processus continus (sĂ©q. 1 et, en affaibli, 9 et 10) ou entre pluralitĂ©s statiques et un point isolĂ© (2). Dans les cas d’évĂ©nements hĂ©tĂ©rogĂšnes successifs (frĂ©quences de changements), soit (3), (5) et (7), on n’observe par contre que des effets nuis ou contradictoires, ce qui ne parle donc pas en faveur d’une action des changements comme tels par opposition aux frĂ©quences simples ou vitesses-frĂ©quence. La conclusion Ă  tirer de ces rĂ©sultats est alors sans doute que, dans la mesure oĂč les durĂ©es apparentes dĂ©pendent de l’objet, le nombre des changements agit en tant que vitesse-frĂ©quence ; mais que, dans la mesure oĂč ces durĂ©es dĂ©pendent du sujet (temps vĂ©cu), ce n’est pas tant le nombre des changements perçus qui importe (voir 3, 5 et 7) que l’ensemble du comportement, c’est-Ă -dire (a) le travail accompli ef et (b) l’activitĂ© plus ou moins rapide f’v qui accomplit ce travail ; autrement dit au total le rapport ef : f’v.

Il est malheureusement fort difficile de dissocier le travail en tant que rĂ©sultat et l’activitĂ© en tant que source de ce rĂ©sultat. Nous y reviendrons sous peu dans les conclusions de cet article. Mais faute de pouvoir dissocier ces facteurs de façon satisfaisante, nous pouvons au moins espĂ©rer dĂ©montrer qu’une mĂȘme sĂ©quence ne donne pas lieu Ă  une Ă©valuation constante de la durĂ©e apparente fondĂ©e sur les seuls Ă©vĂ©nements perçus par le sujet, alors que cette durĂ©e varie en fonction des actions mĂȘmes du sujet : il restera alors Ă  tenter d’analyser a posteriori les composantes des rĂ©sultats obtenus, Ă  dĂ©faut d’une variation des facteurs introduite dans le plan mĂȘme de l’expĂ©rience.

III. Nous avons donc repris les sĂ©quences 1 Ă  7 du tabl. 18 mais avons demandĂ© aux sujets de se livrer Ă  une exploration active de maniĂšre Ă  pouvoir reproduire la forme et la quantitĂ© des Ă©lĂ©ments et leur configuration ou ordre de succession, en dessinant le tout aprĂšs chaque sĂ©quence. On annonce en outre qu’il s’agit d’évaluer la durĂ©e et cette question est posĂ©e entre la perception et le dessin, mais elle n’est prĂ©sentĂ©e que comme une question annexe. Voici alors les rĂ©sultats quantitatifs (tabl. 19) sur 12 sujets :

Tableau 19. Séquences 1-7 du tableau 18 avec exploration active.1

 

On constate un certain nombre de changements par rapport au tabl. 18 :

1) La sĂ©q. 1 donne une surestimation de la durĂ©e B (dans l’ordre de succession dĂ©favorable BA), alors qu’il y avait surestimation du rond A au tabl. 18 : c’est Ă©videmment qu’à analyser six ronds successifs il y a plus de travail que pour un seul rond prĂ©sentĂ© de façon continue, tandis que le nombre des changements perçus ne fournissait pas Ă  lui seul ce rĂ©sultat.

2) MĂȘme rĂ©sultat pour la sĂ©quence 2 dans l’ordre BA, tandis que l’ordre AB ne donne aucune diffĂ©rence.

3) La séq. 3 donne une légÚre surestimation de la suite homogÚne de ronds (A) par rapport à la suite hétérogÚne des figures (B) : ce pourrait

1 La sĂ©q. 1 dans l’ordre AB a donnĂ© des rĂ©sultats inutilisables, le film s’étant abimĂ© en cours d’expĂ©rience.

ĂȘtre ou bien parce qu’une activitĂ© plus rapide (f’v) est requise lorsqu’il s’agit de distinguer dans le mĂȘme temps six figures diffĂ©rentes, ou bien parce que, comme l’ont signalĂ© plusieurs sujets, le temps de B paraĂźt trop court pour une exploration suffisante, ce qui consiste Ă  se rĂ©fĂ©rer aussi Ă  la vitesse de l’activitĂ©.

4) Les sĂ©q. 4 et 5 ne donnent aucun rĂ©sultat clair, peut-ĂȘtre Ă  cause de facteurs supplĂ©mentaires et perturbateurs : les sujets signalent, par exemple, que dans l’ordre AB intervient une sorte d’attente ou d’impatience de percevoir B pour le comparer Ă  A, ce qui augmente la durĂ©e de A, et, dans l’ordre BA un effort pour retenir le souvenir de B pendant la perception de A, ce qui renforce la durĂ©e B.

5) La sĂ©q. 7 donne une surestimation assez nette de la durĂ©e B, sans doute parce qu’une exploration des formes est plus difficile en un agrĂ©gat irrĂ©gulier qu’en une sĂ©rie linĂ©aire.

6) Quant Ă  la sĂ©q. 6 que nous avons gardĂ©e pour la fin, elle fournit en moyenne une lĂ©gĂšre surestimation de l’élĂ©ment isolĂ©, ce qui est peu comprĂ©hensible parce qu’inversant sans raison apparente les donnĂ©es du tabl. 18. Nous avons donc repris cinq sujets exercĂ©s pour analyser le dĂ©tail de leurs rĂ©actions successives (6 Ă  10 essais chacun), tant dans l’ordre BA que dans l’ordre AB ce qui donne dix groupes de rĂ©actions en tout. Sur ces dix, quatre tĂ©moignent de variations continuelles. Quant aux autres, ils prĂ©sentent deux sortes de rĂ©gularitĂ©s dont la dualitĂ© ou la contradiction apparente elle-mĂȘme nous paraĂźt instructive :

a) Selon les unes il y a surestimation de la durĂ©e B (agrĂ©gat irrĂ©gulier d’élĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes) pendant l’effort d’exploration ou d’apprentissage, puis renversement (A = B ou A > B) quand la reproduction devient aisĂ©e.

b) Selon les autres, il y a surestimation de A pendant l’apprentissage portant sur B, puis renversement (A -B ou A < B).

Ou bien alors il faut renoncer Ă  toute analyse des facteurs du temps subjectif, ou bien ces contradictions signifient quelque chose en tant que telles. Or, elles prĂ©sentent un caractĂšre commun : c’est le renversement de l’évaluation pendant et aprĂšs l’exploration active, ce qui tĂ©moigne d’au moins deux facteurs x et y. Mais elles prĂ©sentent, d’autre part, une incompatibilitĂ© apparente, puisque, dans un cas, on a +x et -y et dans l’autre -x et +y. Seulement, il suffit d’admettre que ces deux facteurs sont toujours prĂ©sents, sous la forme d’un rapport t = x : y et que, suivant les cas, le facteur y soit remarquĂ© ou nĂ©gligĂ©, pour que la contradiction cesse d’ĂȘtre rĂ©elle, c’est-Ă -dire ne tienne qu’à la prise de conscience du sujet et non pas au processus effectif. Or, c’est justement ce qui se produit dans le cas de la durĂ©e physique, oĂč l’on a t = e : v et oĂč, suivant les cas, v est remarquĂ©

ou nĂ©gligĂ©, ce qui entraĂźne la contradiction apparente « plus vite = plus de temps » ou « plus vite = moins de temps ». C’est pourquoi nous pouvons supposer par analogie que x = le travail accompli ef, et que y = l’activitĂ© plus ou moins rapide f’v. Dans le cas (a) le sujet serait ainsi centrĂ© sur le travail Ă  accomplir ef pour l’exploration de l’agrĂ©gat B, d’oĂč la surestimation de la durĂ©e B, surestimation diminuant et se renversant quand cette exploration devient aisĂ©e. Dans le cas (b) le sujet serait au contraire centrĂ© sur sa propre activitĂ© pendant la mĂȘme exploration, d’oĂč la sous-estimation de B (puisque f’v est alors > ef du point de vue de la prise de conscience), avec renversement lorsque cette activitĂ© diminue. Sans doute cette dissociation entre un travail accompli ou Ă  accomplir ef et une activitĂ© plus ou moins rapide f’v, utilisĂ©e pour l’accomplir, peut-elle paraĂźtre artificielle : mais le fait objectif des contradictions entre les rĂ©actions des sujets pour cette mĂȘme sĂ©q. 6 montre assez (1) qu’il y a deux facteurs en jeu et (2) que la prise de conscience des sujets oscille entre ces deux facteurs. Notre interprĂ©tation ne cherche donc qu’à introduire de la cohĂ©rence dans un processus effectif qui en comporte Ă©videmment, tout en faisant la part de l’incohĂ©rence dans les prises de conscience auxquelles il peut donner lieu.

III. Interprétations générales et conclusion

§ 8. Introduction

Commençons par nous demander ce que perçoivent les sujets dans l’objet, au cours des expĂ©riences prĂ©cĂ©dentes, qu’il s’agisse de propriĂ©tĂ©s spatiales, de vitesses ou de sĂ©quences temporelles.

En ce qui concerne l’espace, la perception fournit, sans Ă©quivoques possibles, des propriĂ©tĂ©s de l’objet (longueurs, surfaces, positions, changement de position ou « dĂ©placements », etc.) ou des relations entre le corps propre et les objets (points de fixation du regard, etc.).

Pour ce qui est des vitesses, la situation est dĂ©jĂ  moins claire, car il faut distinguer (1) les vitesses perçues dans le milieu spatial extĂ©rieur et (2) les vitesses de l’action propre y compris des actions intĂ©riorisĂ©es. (1) Les vitesses des mobiles extĂ©rieurs se rĂ©partissent elles- mĂȘmes en (a) vitesses-mouvements et (b) vitesses-frĂ©quences. Les premiĂšres (a) s’évaluent en termes ordinaux (dĂ©passement, etc., d’un mobile par rapport Ă  un autre) et hyperordinaux (grandeur, Ă©valuĂ©e en plus et en moins, des intervalles entre les mobiles). Les secondes (b) s’estiment en termes hyperordinaux (plus ou moins d’évĂ©nements en un intervalle donnĂ©). (2) Mais Ă  cĂŽtĂ© de ces vitesses perçues dans l’espace extĂ©rieur, il y a les vitesses propres et notamment celles des actions intĂ©riorisĂ©es : dans certaines des sĂ©quences des tabl. 18 et 19, par

exemple, le sujet peut chercher Ă  explorer, Ă  Ă©valuer et mĂȘme Ă  compter une suite de petits ronds ou de petites figures, et il sait qu’il les explore, etc., plus ou moins rapidement, puisqu’il peut Ă©prouver l’impression que les 3 ou 4 sec de prĂ©sentation sont suffisantes ou insuffisantes pour accomplir sa tĂąche. Or, d’une part, il semble bien que le sujet tienne compte en certains cas de ces vitesses intĂ©rieures dans l’évaluation des durĂ©es (notamment quand il se sent dĂ©passĂ© et trouve ainsi le temps trop court) et que, en d’autres cas, il n’en tienne pas compte comme si cette vitesse intĂ©rieure Ă©tait nĂ©gligĂ©e au profit des dĂ©roulements externes. D’autre part, nous sommes trĂšs mal renseignĂ©s sur la perception de ces vitesses internes et trĂšs mal Ă©galement sur le rĂŽle qu’elles peuvent jouer, au su ou Ă  l’insu du sujet, dans l’estimation des durĂ©es.

Quant Ă  la perception de ces durĂ©es elles-mĂȘmes, il faut distinguer trois cas, correspondant aux variĂ©tĂ©s 1a, 1b et 2 de la perception des vitesses.

Rappelons tout d’abord que les perceptions temporelles ont un sens univoque en ce qui concerne l’ordre de succession : avant, aprĂšs ou simultanĂ©. Ce n’est pas Ă  dire que ces perceptions soient exemptes d’illusions, puisque le tabl. 1 (au § 1) en fournit des exemples. Mais Ă  s’en tenir aux successions ou simultanĂ©itĂ©s apparentes, tout le monde s’entend sur la possibilitĂ© de percevoir qu’une lumiĂšre A est apparue avant B, aprĂšs ou en mĂȘme temps, en ce sens que chacun s’accorde Ă  reconnaĂźtre qu’il peut y avoir lĂ  « perception » d’un ordre temporel et d’un ordre inscrit dans les donnĂ©es physiques (indĂ©pendamment, rĂ©pĂ©tons-le, des « erreurs systĂ©matiques » possibles).

Mais si la durĂ©e est l’intervalle entre deux Ă©vĂ©nements successifs, que signifie la perception d’une durĂ©e physique ? A percevoir un solide immobile, ou mĂȘme une collection de solides immobiles, on ne perçoit aucune durĂ©e extĂ©rieure, mais exclusivement le temps intĂ©rieur utilisĂ© pour regarder, explorer, etc. La perception de durĂ©es extĂ©rieures ne dĂ©bute donc qu’avec l’intervention de vitesses-mouvements ou de vitesses-frĂ©quences1. Ce sera, par exemple, la durĂ©e Ă©coulĂ©e entre l’émission de sons rĂ©pĂ©tĂ©s, et c’est lĂ  une vitesse-frĂ©quence. Ou bien ce sera la durĂ©e Ă©coulĂ©e entre le dĂ©but d’un mouvement et sa fin, et il intervient lĂ  une vitesse-mouvement (sans quoi il n’y aura en jeu qu’un « dĂ©placement » en un sens gĂ©omĂ©trique, c’est-Ă -dire extemporanĂ©). Mais que percevons-nous alors, quand il y a perception d’une durĂ©e liĂ©e (la) Ă  la vitesse-mouvement ou (1b) Ă  la vitesse-frĂ©quence ?

(la) A percevoir la durĂ©e d’un mouvement, nous ne percevons en fait que : (a) l’expace parcouru, (p) la vitesse du mouvement ou (y) le temps vĂ©cu par nous pendant que se dĂ©roule le mouvement extĂ©rieur. On ne perçoit donc pas une durĂ©e extĂ©rieure comme on perçoit une

1 Ou, Ă  la limite, de puissances vf comme au tabl. 16.

longueur ou une couleur, en tant que propriĂ©tĂ©s isolables. Alors, de trois choses l’une : ou il n’y a pas de perception des durĂ©es extĂ©rieures et en croyant les percevoir on n’apprĂ©hende que du temps vĂ©cu intĂ©rieurement, ou la durĂ©e extĂ©rieure est perçue en comparaison avec cette durĂ©e vĂ©cue, ou la durĂ©e extĂ©rieure n’est qu’une relation entre l’espace parcouru et la vitesse.

La premiĂšre de ces trois hypothĂšses est peu acceptable sous sa forme absolue, car nous distinguons plus ou moins la durĂ©e d’un mouvement extĂ©rieur et celle des Ă©vĂ©nements internes ayant pu accompagner sa perception. Les rĂ©sultats si clairs du tabl. 5 ne sont pas l’expression d’un temps intĂ©rieur, mais bien d’une durĂ©e attribuĂ©e aux mouvements eux-mĂȘmes.

La seconde hypothĂšse pourrait signifier que la durĂ©e d’un mouvement isolĂ© s’évalue de la mĂȘme maniĂšre que la vitesse de ce mouvement, qui est en fait relative Ă  celle des dĂ©placements du regard, etc. (Rech. XXXVI). Seulement, dans le cas des vitesses, cette relativitĂ© exprime sans plus le fait que le mouvement extĂ©rieur est perçu en dĂ©passement ou en non-dĂ©passement par rapport Ă  celui du regard, ce dernier mouvement Ă©tant par ailleurs perçu par voie proprioceptive. Dans le cas des durĂ©es, on ne saurait recourir Ă  une mĂȘme comparaison de simples mouvements, sinon l’on n’obtiendrait que des vitesses : on devra donc y ajouter autre chose ; mais quoi ? Si l’on fait appel Ă  un Ă©lĂ©ment de durĂ©e extĂ©rieure, on ne pourra la construire qu’avec des espaces parcourus et des vitesses, et cela nous conduit Ă  la troisiĂšme hypothĂšse. Dans la mesure, d’autre part, oĂč l’on fait appel Ă  des Ă©lĂ©ments de durĂ©e intĂ©rieure, ou bien cela nous ramĂšne Ă  la premiĂšre hypothĂšse, et nous verrons Ă  l’instant combien le problĂšme de la perception du temps vĂ©cu retrouve les mĂȘmes difficultĂ©s que celle du temps physique. Si l’on invoque enfin des interactions entre les activitĂ©s du sujet et les processus extĂ©rieurs, les seules donnĂ©es directement perceptibles seront Ă  nouveau des espaces parcourus ou des travaux accomplis, des attentes en tant que ralentissements, des actes plus ou moins rapides, etc., c’est-Ă -dire que la durĂ©e apparaĂźtra une fois de plus comme une rĂ©sultante ou un produit de composition et non pas comme une donnĂ©e immĂ©diate isolable.

La durĂ©e d’un mouvement peut par contre ĂȘtre considĂ©rĂ©e (troisiĂšme hypothĂšse), comme perçue effectivement, mais Ă  titre de rĂ©sultante (de mĂȘme qu’une relation causale, une grandeur constante en profondeur, etc., sont perçues en fonction d’une composition immĂ©diate entre les relations Ă©lĂ©mentaires qui les composent). Or les donnĂ©es directement perceptibles Ă  titre de composantes ne consistant qu’en espaces et en vitesses, la durĂ©e sera perçue en fonction de l’espace parcouru, mais relativement Ă  la vitesse. Nous dĂ©velopperons plus loin cette troisiĂšme hypothĂšse et nous bornons pour l’instant Ă  faire l’inventaire des interprĂ©tations possibles.

(lb) En percevant maintenant une durĂ©e liĂ©e Ă  des frĂ©quences, nous n’atteignons de mĂȘme en fait directement que : (a) la quantitĂ© d’évĂ©nements rĂ©pĂ©tĂ©s, homogĂšnes ou hĂ©tĂ©rogĂšnes, qui constituent la frĂ©quence, (b) la rapiditĂ© de leur dĂ©roulement et (y) le temps vĂ©cu pendant ce dĂ©roulement. Quant Ă  la perception de la durĂ©e du processus extĂ©rieur, nous nous retrouvons en prĂ©sence des trois mĂȘmes hypothĂšses d’une Ă©valuation par le temps vĂ©cu Ă  lui seul, d’une interaction entre la durĂ©e extĂ©rieure et le temps vĂ©cu ou d’une Ă©valuation fondĂ©e sur les seules donnĂ©es externes.

L’hypothĂšse d’une Ă©valuation par la durĂ©e vĂ©cue Ă  elle seule soulĂšve les mĂȘmes difficultĂ©s qu’en (1a).

L’interprĂ©tation par une interaction entre les actions du sujet et le processus extĂ©rieur est par contre plus immĂ©diatement vraisemblable dans le cas des frĂ©quences que des vitesses-mouvement, car la frĂ©quence consistant en une pĂ©riodicitĂ© des apparitions et des disparitions, ce rythme des prĂ©sences et des intervalles vides coĂŻncide alors ordinairement avec un rythme intĂ©rieur des attentes et des enregistrements. Seulement cette seconde solution n’est ici Ă  nouveau qu’un appel simultanĂ© aux deux autres, et, Ă  vouloir analyser les apports Ă©ventuels de la durĂ©e intĂ©rieure, on retrouvera, comme nous allons le voir, une complexitĂ© plus grande encore que pour le temps physique, mais de mĂȘme nature.

Dans l’hypothĂšse d’une Ă©valuation fondĂ©e sur les seules donnĂ©es externes, on Ă©valuera alors les durĂ©es en utilisant le nombre des Ă©vĂ©nements ou changements constituant la frĂ©quence, mais relativement Ă  la vitesse de dĂ©roulement de cette succession. Il semble y avoir lĂ  un cercle vicieux manifeste, puisque la vitesse-frĂ©quence se dĂ©termine mĂ©triquement au nombre des Ă©vĂ©nements par unitĂ© de temps. Dans le cas de la vitesse-mouvement on peut Ă©chapper Ă  ce cercle grĂące Ă  la notion ordinale du dĂ©passement ou Ă  l’estimation intensive (hyper- ordinale) des intervalles croissants ou dĂ©croissants entre les mobiles comparĂ©s. Or, dans le cas des frĂ©quences il en est peut-ĂȘtre de mĂȘme et un rythme plus rapide qu’un autre produit perceptivement des effets analogues de dĂ©passement lorsqu’on les compare synchroniquement.

(2) Avec la durĂ©e intĂ©rieure, par contre, il semble que nous saisissions directement une rĂ©alitĂ© vĂ©cue Ă  titre de composante isolable et non plus de rĂ©sultante. Mais c’est lĂ  une illusion aussi trompeuse que sur le terrain du temps physique oĂč l’on n’atteint qu’espaces parcourus ou frĂ©quences et que vitesses-mouvement ou rapiditĂ© des rythmes. A vouloir atteindre une perception ou intuition proprement temporelle on s’aperçoit, en effet, qu’on n’en saisit jamais sous forme de composantes que des actions qui durent et non pas la durĂ©e comme telle. Le mĂ©taphysicien qui a centrĂ© toute sa doctrine sur l’intuition de la durĂ©e « pure » a abouti Ă  cette formule rĂ©vĂ©latrice : « le temps est invention

ou il n’est rien du tout. » En d’autres termes, et Bergson revient sans cesse sur ce genre d’affirmations, nous atteignons la durĂ©e vĂ©cue sous sa forme la plus authentique dans les situtaions de construction productive, dans lesquelles le rĂ©sultat n’est obtenu qu’à la condition de respecter un certain rythme sans pouvoir l’accĂ©lĂ©rer. Rien n’est plus juste, mais Ă  tenter d’isoler la durĂ©e au sein d’une telle construction « crĂ©atrice », nous n’y parvenons prĂ©cisĂ©ment pas et ne saisissons que deux composantes Ă©lĂ©mentaires : (a) le travail fourni, c’est-Ă -dire la construction comme telle, en tant que production, et (b) sa vitesse ou l’activitĂ© plus ou moins rapide aboutissant Ă  ce travail. L’expĂ©rience fondamentale qu’invoque continuellement Bergson, d’une impossibilitĂ© d’accĂ©lĂ©rer les transformations rĂ©elles1, relĂšve essentiellement de la notion de vitesse et ne nous fournit en rien une durĂ©e « pure ». La durĂ©e, en effet, n’est prĂ©cisĂ©ment jamais « pure », bien que pouvant ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e en mĂȘme temps que ses composantes et Ă  titre de rĂ©sultante perceptivement immĂ©diate. Or, si les composantes sont le travail accompli et l’activitĂ© plus ou moins rapide (ou « puissance ») on voit assez que cette rĂ©sultante pourrait ĂȘtre d’une nature analogue Ă  celle qui caractĂ©rise le temps physique : si celui-ci se mesure Ă  l’espace parcouru relativement Ă  la vitesse, la durĂ©e d’une construction mentale ne se reconnaĂźtra-t-elle pas au travail accompli relativement Ă  la « puissance » (soit t = ef : f’v) ?

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, et pour en revenir Ă  nos expĂ©riences perceptives, les deux questions prĂ©alables Ă  poser, toutes les fois qu’il s’agira de comprendre comment le sujet se livre Ă  une estimation du temps psychologique, sont : (a) Ă  quel travail effectif correspond cette durĂ©e (le travail se reconnaissant lui-mĂȘme soit Ă  ce qui a Ă©tĂ© fait soit aux rĂ©sistances Ă  vaincre et qui peuvent l’emporter : cf. le temps de l’attente), et (b) selon quelle vitesse se dĂ©ploie l’activitĂ© tendant Ă  accomplir un tel travail ? Ces donnĂ©es Ă©tablies, la question subsidiaire est alors de dĂ©terminer si le sujet lui-mĂȘme tient compte de ces deux facteurs en sa prise de conscience, ou si celle-ci demeure inadĂ©quate en ce sens que la relativitĂ© du travail par rapport Ă  la puissance n’est apprĂ©hendĂ©e qu’en certaines situations et nĂ©gligĂ©e en d’autres. L’analyse des illusions temporelles nous paraĂźt prĂ©cisĂ©ment tenir Ă  cette relativitĂ© incomplĂšte, mais il faut bien distinguer alors la durĂ©e intĂ©rieure apparente, dont les dĂ©formations peuvent donc tenir Ă  ce facteur de prise de conscience, et la durĂ©e rĂ©elle en tant que fondĂ©e sur un rapport dont le sujet peut ne pas apercevoir l’existence.

1 Cf. son argument (d’ailleurs bien mal fondĂ©) contre la rĂ©alitĂ© de la durĂ©e physique, suivant lequel on pourrait multiplier les vitesses Ă  l’infini sans rien changer aux lois de la nature. Cf. aussi son image du morceau de sucre dont on ne saurait accĂ©lĂ©rer la dissolution (Evol. crĂ©atrice, p. 9) ; etc.

§ 9. Les résultats communs aux durées dépendant des vitesses- mouvements, des vitesses-fréquences et des activités mentales plus ou moins rapides (puissance)

L’indice le plus significatif en faveur des interprĂ©tations ainsi suggĂ©rĂ©es nous paraĂźt ĂȘtre constituĂ© par la convergence suivante : dans les trois domaines des durĂ©es attachĂ©es aux vitesses-mouvements, aux vitesses-frĂ©quences et aux vitesses des activitĂ©s propres, on retrouve les mĂȘmes deux types d’illusions temporelles (alors qu’on aurait pu n’observer ni l’une ni l’autre) : tantĂŽt une correspondance directe, c’est- Ă -dire une surestimation de la durĂ©e en fonction de la vitesse (« plus vite = plus de temps »), et tantĂŽt une correspondance inverse, non pas seulement dans le sens de la relation objective « plus vite = moins de temps » mais avec accentuation de l’inversion dans le sens d’une sous- estimation de la durĂ©e. Cherchons donc Ă  interprĂ©ter dans les trois cas la cause de l’erreur et celle de son inversion.

1. Pour ce qui est des vitesses-mouvements, les tabl. 3, 5 et 6 fournissent des exemples, les uns faibles les autres trĂšs nets d’allongement apparent de la durĂ©e en fonction de la vitesse, tandis que les tabl. 1 et 2 nous montrent que, de deux mobiles celui qui avance plus vite semble disparaĂźtre avant l’autre (en cas de simultanĂ©itĂ© objective) et paraĂźt employer une durĂ©e plus courte. Quant au tabl. 8, il indique qu’un mouvement isolĂ© correspond Ă  une durĂ©e apparente plus longue que le mĂȘme mouvement accompagnĂ© d’un autre diffĂ©rent : or, les cas de correspondance inverse entre le temps et la vitesse sont justement ceux oĂč deux mouvements synchrones sont comparĂ©s entre eux, tandis que les cas de correspondance directe (plus vite = plus de temps) sont ceux oĂč la comparaison se fait entre mouvements successifs isolĂ©s.

L’interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale que suggĂšrent ces confrontations serait donc que l’estimation perceptive de la durĂ©e ne constitue pas une composante indĂ©pendante des contextes, mais est influencĂ©e par un certain nombre d’indices (espaces parcourus, vitesses et simultanĂ©itĂ©s ou succession) et que, suivant les situations, le sujet peut les considĂ©rer tous ou en nĂ©gliger certains faute d’une prise de conscience suffisante (dont les lacunes seraient Ă  expliquer en fonction Ă  la fois de la situation et des rĂ©actions actives du sujet).

(A) La situation la plus riche en indices (et par consĂ©quent sans doute la moins frĂ©quente dans la rĂ©alitĂ©) est alors sans doute celle oĂč deux mouvements peuvent ĂȘtre comparĂ©s synchroniquement. En ce cas le sujet dispose d’abord d’un cadre de rĂ©fĂ©rence ordinal (ordre de succession et simultanĂ©itĂ©s) et ceci est fondamental puisque logiquement l’estimation des durĂ©es est de beaucoup facilitĂ©e par la rĂ©fĂ©rence Ă  l’ordre des successions. En second lieu, dĂšs qu’il y a deux mouve-

ments la considĂ©ration des vitesses s’impose, d’abord parce qu’il est plus facile d’estimer les vitesses de deux mobiles l’une relativement Ă  l’autre que d’évaluer celle d’un mobile isolĂ©, et ensuite parce que la comparaison de deux mobiles oblige Ă  distinguer d’emblĂ©e les espaces parcourus et les vitesses comme telles. Cette premiĂšre situation conduit donc de façon naturelle le sujet Ă  percevoir les durĂ©es en correspondance inverse avec les vitesses, pour les deux raisons conjointes que nous venons de rappeler ; rĂ©fĂ©rence aux simultanĂ©itĂ©s ou successions et dissociation de la vitesse en tant que facteur indĂ©pendant.

Mais pourquoi alors y a-t-il dĂ©formation ou illusion dans le sens d’une sous-estimation de la durĂ©e ? D’abord pour deux raisons principales. La premiĂšre est que la vitesse modifie la perception des successions et simultanĂ©itĂ©s en imposant une prioritĂ© apparente d’arrĂȘt au mobile le plus rapide (tabl. 1) : c’est lĂ  l’un des seuls cas sĂ»rs d’influence directe de la vitesse sur la perception du temps, tandis que dans la plupart des autres cas (voir B), l’effet des variations de vitesses est au contraire dĂ» Ă  une nĂ©gligence de la vitesse comme telle au profit de l’espace parcouru. La seconde raison est que l’attention du sujet est centrĂ©e sur les vitesses, Ă  cause du synchronisme des mouvements et qu’alors, dans le rapport objectif t = e : v il accentue le facteur v aux dĂ©pens de e. Mais Ă  ces deux raisons principales s’en ajoute sans doute une troisiĂšme tenant Ă  la durĂ©e vĂ©cue par le sujet pendant les perceptions. Dans le cas oĂč les sujets comparent la durĂ©e d’un mouvement isolĂ© Ă  celle de deux mouvements synchrones (tabl. 8), plusieurs sujets ont signalĂ© que si cette derniĂšre durĂ©e paraĂźt plus courte (ce qui correspond, rappelons-le, Ă  la rĂ©action gĂ©nĂ©rale, dans 1e 70 Ă  90 % environ des cas) c’est qu’« il se passe plus de choses » : il n’y a donc pas ici augmentation apparente de la durĂ©e sous l’influence du travail Ă  accomplir (ef), du nombre des changements perçus, etc., mais au contraire diminution apparente sous l’effet d’une activitĂ© plus rapide (f’v) du sujet (si t = ef : f’v)1. C’est sans doute ce qui se produit Ă©galement dans les cas rares oĂč la durĂ©e perceptive apparente est inversĂ©ment proportionnelle Ă  la vitesse : Ă  la plus grande vitesse correspond une activitĂ© plus rapide du sujet, qui lui donne l’impression d’une durĂ©e plus courte. En d’autres termes, si le temps objectif relĂšve du rapport t = e : √ et le temps subjectif du rapport t = ef : f’v, la centration sur la vitesse accentue simultanĂ©ment v et f’v aux dĂ©pens de e ou de ef, d’oĂč la contraction apparente de la durĂ©e.

(B) La situation de vitesse-mouvement la plus pauvre en indices est celle de la comparaison entre deux mouvements successifs. En ce cas le cadre des simultanĂ©itĂ©s ou successions n’intervient plus pour faciliter l’évaluation des durĂ©es, et l’estimation des vitesses est moins immĂ©diate que dans le cas de deux mouvements synchrones. Si, en ces

1 Nous y reviendrons sous IIIA(l).

situations, la durĂ©e paraĂźt correspondre Ă  la vitesse de façon directe et non plus inverse, c’est donc sans doute parce que la perception ne retient des donnĂ©es cinĂ©matiques prĂ©sentĂ©es que le rĂ©sultat du mouvement rapide (espace parcouru et positions) et non pas la vitesse comme telle. En d’autres termes il se passerait sur le terrain de la perception ce qu’on observe sur celui des notions aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires du dĂ©veloppement de l’enfant. Lorsque l’enfant de 4 Ă  6 ans dit qu’un mouvement a pris « plus de temps » parce que le mobile a marchĂ© « plus vite », il raisonne en termes de vitesse ordinale ou dĂ©passement et aboutit Ă  une sorte d’équivalence du type : plus vite = plus loin = plus de temps. Dans le cas des perceptions de la vitesse, qui sont Ă©galement ordinales mais en outre hyperordinales (comparaison des intervalles croissants ou dĂ©croissants entre les mobiles), l’augmentation apparente de durĂ©e en cas de vitesse supĂ©rieure serait de mĂȘme due, non pas directement Ă  une action de la vitesse comme telle sur la durĂ©e, mais Ă  un repĂ©rage insuffisant s’en tenant Ă  l’espace parcouru, Ă  l’ordre des positions spatiales ou Ă  la grandeur des intervalles spatiaux : autrement dit, au lieu d’atteindre le rapport objectif t = e : v, la perception, en cas de plus grande vitesse d’un mobile isolĂ© (par opposition aux mouvements synchrones) se centrerait sur e en nĂ©gligeant relativement v. En bref, dans le cas des mouvements synchrones, la perception des durĂ©es tiendrait compte des vitesses parce que le synchronisme impose une comparaison continue de celles-ci, tandis que dans le cas d’un mouvement isolĂ©, l’espace parcouru s’offre Ă  titre d’indice immĂ©diat de la durĂ©e sans que rien n’oblige Ă  percevoir cet espace relativement Ă  la vitesse elle-mĂȘme.

IL Pour ce qui est des vitesses-frĂ©quences, nous retrouvons la mĂȘme dualitĂ© d’estimation des durĂ©es correspondances : en rĂšgle gĂ©nĂ©rale (tabl. 9, 10 et 15 avec centration) la durĂ©e paraĂźt s’allonger avec la frĂ©quence comme avec la vitesse-mouvement, mais si l’on compare deux accĂ©lĂ©rations de frĂ©quences, l’une faible et l’autre forte, la durĂ©e de l’accĂ©lĂ©ration la plus forte paraĂźt plus courte, ce qui comporte une correspondance inverse entre la durĂ©e et la vitesse d’accĂ©lĂ©ration. Or, on voit d’emblĂ©e que cette contradiction entre les deux sortes d’estimation du temps tient Ă  des raisons analogues Ă  celles que nous venons de dĂ©crire Ă  propos de la vitesse mouvement, en ce sens que la perception des accĂ©lĂ©rations impose la centration de l’attention sur la vitesse et conduit donc Ă  la correspondance inverse entre celui-ci et la durĂ©e tandis que la perception d’une frĂ©quence simple attire l’attention sur la quantitĂ© plus ou moins grande des Ă©vĂ©nements successifs, ce qui conduit Ă  nĂ©gliger la vitesse de leur dĂ©roulement et aboutit donc Ă  une correspondance directe entre la durĂ©e et la frĂ©quence. Cherchons Ă  prĂ©ciser.

Si nous appelons n le nombre des éléments ou événements présentés au sujet, tels que les éclairs successifs du stroboscope, les battements

du mĂ©tronome, etc. et v leur vitesse de dĂ©roulement dĂ©finie non pas comme une vitesse interne de chacun d’eux mais comme la cadence de leur succession, la durĂ©e totale de prĂ©sentation serait alors t = n : v. On pourrait soutenir que cette expression est ou circulaire, ou tautologique, puisqu’ici v = n : t et que t = n : (n : t) donne t = nt ; n c’est- Ă -dire t =t ! Mais psychologiquement rien ne prouve que l’estimation de la cadence rĂ©ponde Ă  la formule v = n : t et si nous ne sommes encore guĂšre renseignĂ©s sur ce genre d’évaluation1, il est au moins certain que l’impression de « succession plus ou moins rapide » correspondant Ă  v ne se confond pas avec l’estimation de la quantitĂ© n des Ă©lĂ©ments. C’est pourquoi la formule t = n : v est psychologiquement significative. Or, dans le cas d’une frĂ©quence simple, c’est-Ă -dire sans accĂ©lĂ©ration positive ou nĂ©gative, et Ă  ne considĂ©rer pour l’instant que des Ă©vĂ©nements homogĂšnes et non pas les changements de figures hĂ©tĂ©rogĂšnes du § 7, il est naturel que l’attention perceptive soit portĂ©e sur la quantitĂ© des Ă©lĂ©ments plus que sur la vitesse de succession et que par consĂ©quent l’estimation de la durĂ©e soit fondĂ©e sur cette frĂ©quence-nombre en nĂ©gligeant la frĂ©quence-vitesse : d’oĂč la relation « plus vite = plus de temps » puisque la durĂ©e est alors Ă©valuĂ©e grĂące aux rĂ©sultats de la vitesse (n) et non pas grĂące Ă  la vitesse comme telle v.

Notons ici que l’analyse gĂ©nĂ©tique permet de justifier une telle interprĂ©tation, de mĂȘme qu’elle nous a aidĂ© Ă  comprendre la correspondance directe entre la vitesse et le temps dans le cas de la vitesse mouvement en nous montrant qu’elle n’était point due Ă  une action immĂ©diate de la vitesse sur le temps, mais au contraire Ă  une nĂ©gligence des vitesses due Ă  une insuffisance de prise de conscience ou d’utilisation des indices. Dans le cas des frĂ©quences, une recherche conduite par l’un de nous avec Marianne Backx 2 a Ă©tabli qu’une suite de vues se succĂ©dant dans une visionneuse (selon un dispositif imaginĂ© par P. Fraisse) donnait entre 5 et 8 ans une estimation de la durĂ©e impliquant la correspondance directe entre le temps et la vitesse parce qu’elle Ă©tait fondĂ©e sur la garantie des Ă©lĂ©ments prĂ©sentĂ©s, tandis que vers 8-9 ans on assiste Ă  un retournement en faveur de la relation « plus vite = moins de temps » parce que les sujets remarquent la rapiditĂ© des prĂ©sentations. Qu’un mĂȘme dispositif aboutisse ainsi Ă  une succession de deux niveaux de rĂ©ponses et Ă  un renversement des jugements avec l’ñge parce que la vitesse d’abord nĂ©gligĂ©e Ă©tait ensuite remarquĂ©e et considĂ©rĂ©e, cela est assurĂ©ment de nature Ă  justifier l’interprĂ©tation que nous venons de proposer du mĂ©canisme perceptif correspondant : le fait que, dans les expĂ©riences de frĂ©quences simples, le sujet perçoive la durĂ©e en fonction du nombre d’élĂ©ments ne prouve

1 L’une de nous [M. Bovet] a cependant dĂ©jĂ  trouvĂ© que le tempo est perçu Ă  une Ă©chelle sensiblement plus fine que celle des durĂ©es perceptives.

2 Piaget et M. Meylan-Backx, Comparaisons et opĂ©rations temporelles Ă  paraĂźtre dans les « Etudes d’EpistĂ©mologie GĂ©nĂ©tique ».

pas que la vitesse de dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements n’a pas Ă  jouer de rĂŽle en l’occurrence ; ce fait indique au contraire que si le nombre n n’est pas mis en rapport avec la vitesse v, c’est par nĂ©gligence ou dĂ©faut de prise de conscience (ou d’attention) de cette derniĂšre, car la vitesse v peut jouer un rĂŽle perceptif distinct, comme le montrent les expĂ©riences d’accĂ©lĂ©ration.

DĂšs qu’il y a accĂ©lĂ©ration des frĂ©quences, en effet, (et, ce qui est trĂšs remarquable, accĂ©lĂ©ration positive seulement et non pas ralentissement : voir tabl. 13 et 14), le sujet est alors bien obligĂ© de prĂȘter attention aux caractĂšres de vitesse, nĂ©gligĂ©s dans les frĂ©quences simples : son estimation des durĂ©es s’en trouve alors renversĂ©e comme c’était le cas, sur le plan des reprĂ©sentations intuitives, des enfants dĂšs 8-9 ans lorsqu’ils remarquent le rĂŽle de la rapiditĂ© de succession. Et la preuve qu’il s’agit bien, ici, d’un mĂ©canisme perceptif et non pas d’une infĂ©rence notionnelle, est que ce renversement ne se produit ni pour les ralentissements ni mĂȘme pour les diffĂ©rences trop faibles d’accĂ©lĂ©ration positive (tabl. 14), comme si la dimension de vitesse Ă©tait difficile Ă  dissocier perceptivement du nombre des Ă©lĂ©ments, mais aussi comme si cette dimension, sitĂŽt remarquĂ©e, modifiait immĂ©diatement l’estimation des durĂ©es.

Il nous resterait, Ă  propos des frĂ©quences, Ă  parler des diffĂ©rences entre les durĂ©es d’évĂ©nements continus et discontinus, etc., mais nous y reviendrons Ă  propos de la durĂ©e psychologique.

III. Pour ce qui est maintenant de ce temps de l’action propre, le meilleur moyen de montrer que la transposition, Ă  ce nouveau domaine, de l’ensemble des considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent, n’est pas artificielle ni simplement dictĂ©e par un souci de symĂ©trie et de systĂšme, consisterait (a) Ă  retrouver dans les Ă©valuations de cette durĂ©e psychologique les mĂȘmes couples d’erreurs par surestimation ou sous-estimation, et (b) Ă  montrer que ces erreurs, systĂ©matiques ou mĂȘmes fluctuantes, sont Ă  nouveau dues soit Ă  la nĂ©gligence soit Ă  la considĂ©ration de la vitesse. Il s’agirait donc, suivant l’hypothĂšse dĂ©jĂ  esquissĂ©e prĂ©cĂ©demment, de considĂ©rer la durĂ©e psychologique comme une fonction du travail fourni dans l’action (ef s’il s’agit d’un dĂ©placement ou nf d’une frĂ©quence) relativement Ă  l’activitĂ© plus ou moins rapide (f’v, expression physique de la « puissance »), les erreurs d’estimation de cette durĂ©e provenant alors d’une centration privilĂ©giĂ©e soit sur le travail fourni soit sur le caractĂšre rapide ou aisĂ© de l’activitĂ©.

Tant qu’il s’agit d’actions matĂ©rielles, il est facile d’imaginer des situations oĂč l’on fait varier la vitesse, encore qu’il s’agit alors de durĂ©es dĂ©passant le champ de la perception. L’un de nous a, par exemple, demandĂ© Ă  des enfants de 4 Ă  12 ans de dessiner des barres aussi soigneusement puis aussi vite que possible, durant des temps Ă©gaux (15 ou 20 sec), et de comparer ces durĂ©es : il va de soi, en cette

situation, que les petits ont surestimĂ© la durĂ©e en fonction du nombre des barres tracĂ©es, tandis que les grands ont jugĂ© les durĂ©es Ă  peu prĂšs Ă©gales en notant qu’à activitĂ© rapide le temps paraissait plus court 1. Mais les difficultĂ©s sont bien plus grandes lorsqu’il ne s’agit plus de l’action matĂ©rielle, car, s’il reste lĂ©gitime de parler de rapiditĂ© et de lenteur dans une succession d’états de conscience, la comparaison devient plus malaisĂ©e. Nous avons, par exemple, notĂ© une forme d’illusion qui semble frĂ©quente : peu aprĂšs le rĂ©veil et avant de se lever on a souvent l’impression de perdre un quart d’heure lorsqu’il ne s’est passĂ© que quelques minutes, tandis que le soir juste avant de se coucher on croit ne retarder la dĂ©cision que de peu d’instants lorsqu’en fait on perd un temps bien plus long. En ces cas, il est facile d’attribuer la surestimation de la durĂ©e aprĂšs le rĂ©veil Ă  la lenteur de l’activitĂ© renaissante et la sous-estimation de la durĂ©e du soir Ă  une agitation non encore suffisamment freinĂ©e. Mais comment mesurer ces vitesses ?

S’il n’est actuellement possible ni de dissocier ce facteur de vitesse v ou de puissance fv dans les activitĂ©s intĂ©rieures, ni par consĂ©quent de le faire varier Ă  volontĂ© pour en mesurer les effets dans les expĂ©riences portant sur l’estimation des durĂ©es, on peut nĂ©anmoins espĂ©rer tirer quelque rĂ©sultat de la mĂ©thode indirecte Ă  laquelle nous avons Ă©tĂ© rĂ©duits en ce qui concerne la durĂ©e intĂ©rieure (par opposition aux Ă©valuations de la durĂ©e physique, Ă  propos desquelles il est aisĂ© de faire varier et de tester le facteur v) :

1) Faire varier globalement les activitĂ©s du sujet en recherchant les modifications ou mĂȘme les contradictions entre les estimations de la durĂ©e en fonction de ces activitĂ©s pour une mĂȘme situation objective donnĂ©e.

2) Analyser les variations ou les contradictions inhĂ©rentes Ă  ces estimations en posant d’abord le problĂšme sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale : l’évaluation de la durĂ©e se prĂ©sente-t-elle comme le rĂ©sultat d’une mise en relation entre deux composantes au moins, ou peut-elle ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme fonction d’une seule composante (ou de plusieurs composantes alternĂ©es mais chaque fois unique) ?

3) Une fois Ă©tabli si la durĂ©e vĂ©cue correspond Ă  une relation ou Ă  une intuition simple, il devient alors plus aisĂ©, en cas de relation, de dĂ©gager les Ă©lĂ©ments communs aux diffĂ©rents couples de composantes observĂ©es, car, s’il y a bien relation, il n’y a plus de raison a priori pour que les estimations du sujet concernant la durĂ©e psychologique diffĂšrent en leur structure de ses estimations de la durĂ©e physique, oĂč alors le rĂŽle de la vitesse semble confirmĂ© par les donnĂ©es dĂ©crites dans les Parties I et II de cet article.

C’est, en effet, Ă  propos de cette question gĂ©nĂ©rale de la rĂ©duction Ă  une relation ou Ă  des composantes simples (unique ou alternĂ©es) que

1 Le dĂ©veloppement de la notion du temps chez l’enfant, Chap. X.

l’on pourrait ĂȘtre portĂ© Ă  opposer la durĂ©e intĂ©rieure au temps physique. Que celui-ci exprime une relation, cela va Ă  peu prĂšs de soi dĂšs que l’on analyse la nĂ©cessitĂ© d’une intervention des vitesses dans la mesure opĂ©ratoire de temps, ainsi que dans la perception ou les intuitions prĂ©opĂ©ratoires de la durĂ©e des sĂ©quences extĂ©rieures. Par contre la durĂ©e intĂ©rieure paraĂźt l’expression d’un dĂ©roulement absolu de l’action ou des Ă©tats de conscience, et lorsque l’on constate que, dans la prise de conscience de ce dĂ©roulement on trouve nĂ©cessairement (a) la conscience de ce que l’on fait et (b) la conscience d’agir selon une cadence plus ou moins rapide ou lente, la durĂ©e elle-mĂȘme (c) n’étant alors peut-ĂȘtre qu’une rĂ©sultante immĂ©diate de ces deux composantes, on est portĂ© Ă  rĂ©pondre que la durĂ©e (c) paraĂźt aussi immĂ©diate que la vitesse (b), sans voir que cela ne prouve rien : la seule question est, en effet, de savoir comment se construisent l’une et l’autre et si l’on peut parvenir Ă  la connaissance d’agir vite ou lentement sans passer par la durĂ©e ou Ă  la connaissance d’agir durant un temps plus ou moins court ou long sans passer par la vitesse.

Montrer que la durĂ©e intĂ©rieure est l’expression d’une relation (comme l’estimation d’une durĂ©e physique) ne signifie donc pas simplement Ă©tablir que cette durĂ©e est relative au contenu des actions, ce qui est Ă©vident, mais qu’elle dĂ©pend toujours de deux composantes Ă  la fois et non pas simplement d’une seule. Tel est donc le premier objectif que nous nous sommes proposĂ© d’atteindre.

Or, l’Ɠuvre expĂ©rimentale rĂ©cente de P. Fraisse, qui synthĂ©tise tous les travaux connus sur le temps et y ajoutant une sĂ©rie de recherches originales, tente au contraire de rĂ©duire l’intuition de la durĂ©e non pas Ă  une relation mais Ă  une composante simple qui serait le nombre de changements perçus ou remarquĂ©s par le sujet. Nous discuterons ailleurs cette thĂšse en dĂ©tail, Ă  propos de recherches avec M. Backx sur des durĂ©es de 24 sec c’est-Ă -dire relatives Ă  des intuitions prĂ©opĂ©ratoires plus qu’à la perception pure. Nous insisterons, d’une part, sur le fait dĂ©jĂ  rappelĂ© que le nombre des changements est une vitesse- frĂ©quence, puisqu’on trouve une Ă©troite analogie fonctionnelle et gĂ©nĂ©tique entre les effets de cette vitesse-frĂ©quence et ceux de la vitesse- mouvement (d’abord estimations illusoires en fonction de la frĂ©quence seule comme de l’espace parcouru Ă  lui seul puis aprĂšs 8 ans mise en relation avec la vitesse de succession comme avec la vitesse du mouvement). Nous en conclurons, d’autre part, que ce n’est pas le nombre absolu des changements qui aboutit Ă  une estimation adĂ©quate de la durĂ©e, mais bien le nombre relatif, c’est-Ă -dire qu’on se trouve en prĂ©sence de deux composantes au moins, donc d’une relation. Dans les prĂ©sentes expĂ©riences, de nature plus perceptive, nous avons cherchĂ© Ă  rejoindre les prĂ©occupations de Fraisse en comparant, d’une part, des successions de changements Ă  des frĂ©quences simples (§ § 4 et 7) et en examinant, d’autre part, les variations de durĂ©e apparente

lorsque les changements de figures donnent lieu à une exploration détaillée et non plus à une simple perception.

Les rĂ©sultats ainsi obtenus sont de deux sortes, les uns et les autres significatifs quant Ă  la question de savoir si la durĂ©e intĂ©rieure rĂ©sulte d’une mise en relation ou d’une apprĂ©hension simple du nombre des changements perçus ou remarquĂ©s.

(A 1) Dans les expĂ©riences (tabl. 8) opposant la durĂ©e des trajets d’un mobile isolĂ© ou de deux mobiles exĂ©cutant des mouvements diffĂ©rents, le rĂ©sultat obtenu a Ă©tĂ© massif, sans doute parce que cumulĂ© avec un effet de succession mais sans que celui-ci puisse tout expliquer : la durĂ©e de trajet du mobile isolĂ© paraĂźt toujours plus longue que celle de deux mouvements simultanĂ©s. En cette situation le nombre des changements ne joue donc aucun rĂŽle, puisqu’il y a plus de variĂ©tĂ© objective dans le cas de deux mouvements simultanĂ©s distincts que dans le cas d’un seul mobile. D’autre part, la correspondance entre ces rĂ©sultats et les vitesses apparentes des mobiles n’étant pas univoque, il faut donc faire intervenir ici pour expliquer l’estimation des durĂ©es, les caractĂšres des actions mĂȘmes du sujet. Et ces propriĂ©tĂ©s ne peuvent ĂȘtre que de deux sortes : ou bien de contenu (= ce que fait le sujet), ou bien de rapiditĂ©. Or, il est difficile de nier que, dans le cas de deux mouvements distincts, le sujet « fait » davantage de choses (comparaisons, etc.) que dans le cas d’un seul mobile, et si nous appelons « travail » ce qu’il a fait ainsi, il est donc clair que dans le cas particulier, la durĂ©e apparente ne dĂ©pend pas seulement de ce travail puisqu’elle paraĂźt plus longue en cas de travail moindre. Mais d’autre part, il est impossible d’exclure ce facteur, pour la raison que nous indiquerons Ă  l’instant : quant Ă  la vitesse de l’action, elle intervient Ă  coup sĂ»r ici, tout d’abord puisque le facteur de contenu (travail) ne suffit pas comme on vient de le voir, et ensuite parce que les sujets signalent spontanĂ©ment qu’une sorte d’« attente » intervient en percevant le mobile unique : or, la vitesse apparente des mobiles eux-mĂȘmes ne permettant pas de rendre compte des effets rĂ©guliers de durĂ©e, ce sentiment d’attente signifie donc que l’activitĂ© du sujet lui paraĂźt ralentie dans le cas d’un seul mobile et plus rapide en comparant l’un Ă  l’autre deux mouvements synchrones (« il se passe plus de choses », disent les sujets). La durĂ©e apparente serait donc, en cette situation inversement correspondante Ă  la vitesse de l’action : t = x : v. On aperçoit ainsi immĂ©diatement la nĂ©cessitĂ© d’une relation, par opposition Ă  l’attribution de t Ă  une composante simple, puisque la correspondance inverse entre t et v appelle la prĂ©sence d’un x qui soit rapportĂ© Ă  v. D’autre part, cet x ne peut appartenir qu’au contenu mĂȘme de l’action, c’est-Ă -dire Ă  ce que nous appelions le « travail », puisqu’il est rapportĂ© Ă  la vitesse et en est donc distinct.

Etant donc Ă©vident qu’il y a ici relation (t = x : v) il ne reste qu’à essayer d’en formuler les termes, c’est-Ă -dire Ă  caractĂ©riser le travail x

et ce Ă  quoi est attachĂ©e la vitesse v. Nous sommes alors en pleine conjecture, faute de mesures possibles. Nous pouvons seulement tirer de ce qui prĂ©cĂšde que la durĂ©e apparente dĂ©pend Ă  la fois de ce que « fait » le sujet et de la vitesse de son action, c’est-Ă -dire que, plus il agit plus l’action durera, mais que s’il agit rapidement la durĂ©e apparente se raccourcira. Mais cela suffit pour nous obliger Ă  distinguer le rĂ©sultat de l’action, correspondant Ă  ce qu’est l’espace parcouru dans la durĂ©e des trajets physiques, et la vitesse de cette mĂȘme action. C’est pourquoi, adoptant le langage le plus gĂ©nĂ©ral possible, nous dĂ©signerons ce rĂ©sultat de l’action par le terme de « travail », soit ef ou vf, oĂč e est un espace parcouru et n une frĂ©quence quelconque et oĂč f reprĂ©sente les rĂ©sistances Ă  vaincre. Quant Ă  la vitesse v, c’est celle des activitĂ©s elles-mĂȘmes, par opposition Ă  leurs rĂ©sultats, et nous les dĂ©signerons par le symbole f’v (correspondant Ă  la « puissance » dans le monde physique), oĂč f’ sont les forces mises en jeu par le sujet pour vaincre les rĂ©sistances f et oĂč v est la vitesse. D’oĂč t = ef (ou nf) : f’v.

(2) Quant au cas oĂč le travail Ă  fournir n’est pas une comparaison de mouvements comme en (1), mais une adaptation quelconque Ă  une suite de changements, la vitesse intervient-elle Ă©galement ? Dans les expĂ©riences oĂč il s’agissait de percevoir deux suites d’élĂ©ments, les uns tous semblables et les autres diffĂ©rents, nous n’avons trouvĂ© aucune diffĂ©rence dans les durĂ©es, bien que dans le second cas il s’ajoute des changements qualitatifs au simple rythme des successions. Le tabl. 17 montre ainsi que, Ă  voir dĂ©filer des mouchets de mĂȘme couleurs ou de couleurs variĂ©es, la durĂ©e est la mĂȘme, et la sĂ©quence 3 du tabl. 18 montre que, Ă  voir se succĂ©der au mĂȘme point six petits ronds ou six petites figures variĂ©es, les durĂ©es restent les mĂȘmes (il en est aussi Ă©galement pour la sĂ©q. 4, oĂč les deux groupes d’élĂ©ments sont prĂ©sentĂ©s respectivement de façon continue et simultanĂ©e). Il est vrai que, lorsque l’on fait appel Ă  l’exploration active du sujet (tabl. 19) la sĂ©q. 3 donne lieu Ă  une inĂ©galitĂ© de durĂ©e, mais prĂ©cisĂ©ment en faveur des frĂ©quences simples et non pas des changements qualitatifs (nous y reviendrons). Il est donc permis de conclure que, dans ces cas, le nombre des changements se rĂ©duit Ă  la vitesse-frĂ©quence, dont nous avons vu aux tabl. 9-10 et 13-14 qu’elle obĂ©issait, du point de vue de l’estimation des durĂ©es, aux mĂȘmes lois que la vitesse-mouvement, c’est-Ă - dire Ă  une nĂ©gligence relative de la vitesse pour les comparaisons successives ou simples et Ă  une accentuation de son rĂŽle pour les comparaisons synchroniques ou pour les accĂ©lĂ©rations. De tels faits parlent donc en faveur de la prĂ©sence de deux composantes, car le fait de nĂ©gliger la vitesse en certaines situations pour la surestimer en d’autres ne concerne que la prise de conscience et non pas les lois de la construction, celle-ci consistant au contraire Ă  coordonner les deux facteurs en jeu.

(B) Lorsque l’on fait, d’autre part, varier les activitĂ©s du sujet, on ne parvient sans doute pas Ă  dissocier des autres ce facteur de vitesse, mais on peut mettre en Ă©vidence la nature de « relation » propre aux estimations de durĂ©es :

(1) Un premier fait rĂ©vĂ©lateur Ă  cet Ă©gard est la contradiction dĂ©crite au § 7 Ă  propos des sĂ©quences 2, 6 et 4 du tabl. 18 : un rond isolĂ© prĂ©sentĂ© de façon continue donne lieu Ă  une durĂ©e apparente p plus grande que la durĂ©e de la prĂ©sentation continue y sept ronds groupĂ©s irrĂ©guliĂšrement ; la mĂȘme durĂ©e p d’un rond isolĂ© paraĂźt plus courte que la durĂ©e a de prĂ©sentation d’un agrĂ©gat de six figures hĂ©tĂ©rogĂšnes simultanĂ©es. Mais lorsque l’on compare ces derniĂšres aux sept ronds de durĂ©e y on a a = y ! Donc :

« > P > y mais a = y

Or, ces sortes de contradictions sont frĂ©quentes dans les comparaisons spatiales de figures et tĂ©moignent alors du fait que deux relations dĂ©formantes distinctes prĂ©dominent Ă  tour de rĂŽle. Il en est de mĂȘme dans les prĂ©sentes comparaisons temporelles, mais les facteurs en jeu tiennent naturellement aux activitĂ©s du sujet pendant les prĂ©sentations plus qu’aux durĂ©es objectives de prĂ©sentation, puisque celles-ci sont Ă©gales et que les Ă©lĂ©ments sont immobiles et prĂ©sentĂ©s de façon continue. A analyser les facteurs possibles Ă  cet Ă©gard, correspondant ou non aux remarques des sujets, on trouve : (a) Les Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes a donnent lieu Ă  davantage d’analyse que le rond isolĂ© p, d’oĂč a > p mais pas davantage que les Ă©lĂ©ments homogĂšnes y dont la figure d’ensemble est irrĂ©guliĂšre, d’oĂč a = p.    (b) Il y a, d’autre part, le caractĂšre plus ou moins rapide de cette analyse : cette vitesse suffit s’il ne s’agit que de percevoir, mais, lorsqu’il s’agit d’explorer assez pour reproduire (cf. les consignes du tabl. 19), elle peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme insuffisante par rapport au temps de prĂ©sentation, suivant les remarques des sujets, (c) Le rond isolĂ© p donne moins Ă  faire que les agrĂ©gats a ou y mais (d) sa prĂ©sentation peut donner lieu Ă  une attente de voir la suite et mĂȘme Ă  une impression d’impatience, (e) Les Ă©lĂ©ments homogĂšnes y donnent lieu Ă  un travail d’analyse ou d’exploration comme a, mais (f) ce rĂ©sultat peut lui-mĂȘme ĂȘtre senti comme dĂ» Ă  une activitĂ© rapide ou trop lente, etc. (g) Il ne faut pas oublier non plus les facteurs d’intĂ©rĂȘt : monotonie ou ennui relatif pour les 3 ou 4 sec du rond isolĂ© et immobile p, intĂ©rĂȘt relatif pour les ensembles hĂ©tĂ©rogĂšnes.

Si nous cherchons Ă  grouper ces facteurs, ils se rĂ©duisent tous Ă  deux couples. Il y a d’abord le couple constituĂ© par le travail accompli (nf ou ef) oĂč n ou e sont le nombre des Ă©lĂ©ments Ă  percevoir, explorer, etc. et f les difficultĂ©s ou rĂ©sistances Ă  vaincre (par exemple, dans l’attente, le fait que la situation qui n’est pas ou plus dĂ©sirĂ©e ne cesse pas et que la situation attendue ne peut encore ĂȘtre atteinte). Il y a

ensuite le couple formĂ© par l’activitĂ© accomplissant le travail et par sa plus ou moins grande rapidité : soit le couple f’v, oĂč f’ sont les forces utilisĂ©es par le sujet (et qui sont libĂ©rĂ©es par l’intĂ©rĂȘt ou bloquĂ©es par le dĂ©sintĂ©rĂȘt) et oĂč v est la vitesse.

Les hypothĂšses sont alors (1) que ces deux couples ef (ou nf) et f’v sont distincts et ne se rĂ©duisent donc pas l’un Ă  l’autre ; et (2) qu’ils interviennent simultanĂ©ment sous la forme d’une relation t = ef : f’v et non pas alternativement ou indĂ©pendamment l’un de l’autre, les variations observĂ©es dans l’estimation des durĂ©es provenant seulement d’une accentuation momentanĂ©e de l’un des termes de la relation avec nĂ©gligence relative de l’autre, donc d’un mĂ©canisme de prise de conscience incomplĂšte ou de surestimation de tel ou tel indice et non pas d’une alternance complĂšte.

Or, la distinction des deux couples ef (ou nf) et f’v est attestĂ©e par un fait gĂ©nĂ©ral dont nous trouvons le reflet dans certaines remarques spontanĂ©es de nos sujets : c’est qu’un travail peut donner lieu Ă  une impression de durĂ©e brĂšve au moment de son exĂ©cution, parce qu’il rĂ©sulte d’une activitĂ© rapide et intĂ©ressante, et de durĂ©e plus longue dans le souvenir parce qu’alors on oublie l’activitĂ©, qui est terminĂ©e, pour ne retenir que le travail accompli, qui demeure. Ainsi certains sujets disent surestimer la durĂ©e a (dans l’ordre ap) parce qu’ils s’efforcent de retenir ce qu’ils ont vu en a quand ils en sont Ă  p.    MalgrĂ© l’apparence artificielle d’une dissociation entre le travail accompli, en tant que rĂ©sultat de l’activitĂ©, et cette activitĂ© elle-mĂȘme, en tant que conduisant Ă  ce rĂ©sultat, il semble donc qu’elle soit justifiĂ©e par ce renversement bien connu des rapports de durĂ©e dans la mĂ©moire eu Ă©gard Ă  leurs rapports au cours de l’action mĂȘme.

Quant Ă  justifier la prĂ©sence simultanĂ©e des deux termes ef et f’v de la relation, nous n’en sommes pas encore lĂ , et il reste auparavant Ă  examiner les rĂ©sultats suivants.

(2) Un autre rĂ©sultat instructif des tabl. 18 et 19 a Ă©tĂ© l’opposition des estimations de durĂ©e sur la sĂ©q. 6, lors de plusieurs rĂ©pĂ©titions de cette sĂ©quence avec consigne d’en reproduire exactement les Ă©lĂ©ments. Pour un ou deux des sujets examinĂ©s en dĂ©tail, la durĂ©e de prĂ©sentation de y a paru plus longue que p pendant les premiĂšres prĂ©sentations (apprentissage) et plus courte durant les derniĂšres (reproduction aisĂ©e), tandis que pour d’autres les Ă©valuations Ă©taient exactement inverses. De tels faits semblent montrer que la distinction du travail Ă  accomplir et de l’activitĂ© servant Ă  l’accomplir prĂ©sente une signification pendant les actions mĂȘmes et non pas seulement lorsqu’on compare les durĂ©es des actions en cours avec leur Ă©valuation rĂ©trospectives dans la mĂ©moire : dire que le temps est long pendant l’apprentissage et qu’il se raccourcit lors des exĂ©cutions aisĂ©es revient en effet Ă  mettre l’accent sur le travail lui-mĂȘme nf, puisque celui-ci est moindre aprĂšs

exercice ; au contraire, renverser ces estimations est comprĂ©hensible si l’on met l’accent sur les activitĂ©s comparĂ©es fv, car celles-ci diminuent aussi avec les rĂ©pĂ©titions, ce qui allonge la durĂ©e subjective puisque t = nf : f’v et qu’en ce second cas le travail accompli n’est pas l’indice choisi ou centrĂ© par l’attention et est donc maintenu constant.

(3) Une troisiĂšme source de fluctuations et de contradictions apparentes a Ă©tĂ© la comparaison entre prĂ©sentations continues et discontinues. Les tabl. 11 et 12 nous montrent qu’une suite d’éclairs discontinus semble durer davantage qu’une lumiĂšre continue. Par contre un petit rond prĂ©sentĂ© de façon continue donne une durĂ©e apparente nettement plus longue que le mĂȘme petit rond prĂ©sentĂ© six fois de suite (tabl. 18 sĂ©q. 1), sauf si l’on demande une exploration attentive, auquel cas la succession discontinue paraĂźt prendre plus de temps (tabl. 19 sĂ©q. 1). Quant Ă  la comparaison des durĂ©es de prĂ©sentation d’un rond (vision continue) et d’une succession de figures hĂ©tĂ©rogĂšnes (prĂ©sentĂ©es au mĂȘme point) elle donne une surestimation alternĂ©e de l’une des prĂ©sentations et de l’autre (en opposition avec l’ordre de succession : tabl. 18 sĂ©q. 5).

De tels faits montrent sans doute que les facteurs dĂ©cisifs relĂšvent ici de la durĂ©e vĂ©cue pendant les prĂ©sentations plus que des conditions objectives de celles-ci. Or, pendant les prĂ©sentations continues d’un seul rond il ne se passe rien, tandis qu’une suite de prĂ©sentations homogĂšnes et surtout hĂ©tĂ©rogĂšnes donne lieu Ă  de multiples actions possibles. Pourquoi donc n’observe-t-on pas de façon gĂ©nĂ©rale soit une surestimation de la premiĂšre durĂ©e parce que liĂ©e Ă  la monotonie, Ă  l’attente et Ă  l’inaction, soit une surestimation de la seconde parce que liĂ©e au nombre ou changements, etc. ? Ces rĂ©sultats Ă©tant contradictoires, on ne saurait Ă  nouveau qu’invoquer ou bien une multiplicitĂ© de facteurs rendant la situation « ambiguë », comme l’on dit en cas d’effets spatiaux indĂ©cis, ou bien une relation telle que le sujet soit portĂ© Ă  accentuer l’un de ses termes ou l’autre, d’oĂč les estimations opposĂ©es. Mais dans la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations, les jugements d’égalitĂ© devraient l’emporter, par compensation des facteurs multiples, tandis que dans la seconde les Ă©galitĂ©s de durĂ©e supposeraient une mise en relation exacte, ce qui constitue le cas le moins probable. Or, il est frappant de constater que dans ces comparaisons de prĂ©sentations continues et discontinues, comme d’ailleurs pour les sĂ©quences discutĂ©es sous (1) et (2), les jugements d’égalitĂ© sont trĂšs peu nombreux (environ 1-2 % pour les sĂ©q. 1 et 5 des tabl. 18 et 19 et environ 10 % dans les comparaisons d’éclairs et de lumiĂšre continue du tabl. 11), seules les comparaisons rĂ©pĂ©tĂ©es (tabl. 12) aboutissant au 20 % environ. Il est donc clair que nous ne nous trouvons pas ici en prĂ©sence d’effets nuis, comme dans les vraies situations enchevĂȘtrĂ©es dites « ambiguĂ«s », mais bien d’effets opposĂ©s ou contradictoires, ce qui n’est pas la mĂȘme chose et ce qui au contraire est instructif.

(4) Avant de tirer la leçon gĂ©nĂ©rale de ces contradictions, notons encore celle qui rĂ©sulte des comparaisons entre mouvements continus et discontinus ou entre eux deux et la prĂ©sentation d’un petit rond immobile.

Lorsque l’on compare ce rond immobile avec une suite de ronds dĂ©calĂ©s dans l’espace (mouvement discontinu, sĂ©q. 9 du tabl. 18), on trouve une lĂ©gĂšre surestimation de cette seconde durĂ©e (68 contre 28 en AB et 55 contre 45 en BA, avec 4 et 0 % d’égalitĂ©s). Mais ceci semble n’ĂȘtre dĂ» qu’au mouvement, car Ă  comparer un mouvement continu et un mouvement discontinu (sĂ©q. 10) on n’observe aucun effet (ou plutĂŽt deux effets contradictoires avec seulement 9 et 10 % d’égalitĂ©s). Mais lorsque l’on compare un rond immobile Ă  un rond qui se dĂ©place de façon continue (sĂ©q. 8) on ne trouve une surestimation de la durĂ©e de mouvement que dans l’ordre (dĂ©favorable) BA, et des proportions Ă©gales dans l’ordre AB ; et, en comparaisons synchroniques (tabl. 2 sĂ©q. 9) la durĂ©e de prĂ©sentation immobile est lĂ©gĂšrement surestimĂ©e.

Il y a donc Ă  nouveau contradiction, mais une fois de plus les jugements d’égalitĂ© de durĂ©es sont trĂšs peu nombreux (6 % en moyenne)x, ce qui parle ici encore en faveur d’une bipolaritĂ© des estimations selon l’accent mis sur l’un ou l’autre des deux termes d’une relation, et non pas en faveur d’un simple enchevĂȘtrement des facteurs en jeu.

§ 10. Conclusion

Les rĂ©sultats obtenus en cette recherche sont relativement nets en ce qui concerne les estimations perceptives des durĂ©es physiques, tandis que la part de l’interprĂ©tation est bien plus considĂ©rable si l’on cherche Ă  comprendre les Ă©valuations observĂ©es de la durĂ©e interne ou vĂ©cue.

Sans revenir sur les premiĂšres estimations rappelons cependant le problĂšme principal qu’elles soulĂšvent et dont la solution nous paraĂźt dominer la signification Ă  attribuer Ă  la perception du temps psychologique. Qu’il s’agisse de vitesses-mouvements ou de vitesses-frĂ©quences, on trouve : (1) des situations dans lesquelles la durĂ©e apparente correspond directement Ă  la vitesse et (2) d’autres situations dans lesquelles il y a correspondance inverse. La vitesse joue donc Ă  coup sĂ»r un rĂŽle dans l’estimation de la durĂ©e. Mais si l’on adopte alors l’hypothĂšse qu’une perception adĂ©quate de la durĂ©e physique repose sur la relation t = e :v ou t = n : v (oĂč e est l’espace parcouru apparent et n la frĂ©quence apparente), il n’en subsiste pas moins deux interprĂ©tations possibles : ou bien cette relation intervient dans les deux situations 1 et 2, mais l’espace parcouru e ou la frĂ©quence n sont seuls accentuĂ©s en (1) avec nĂ©gligence relative de la vitesse v, tandis que c’est

1 Sauf en prĂ©sentations synchroniques (tabl. 2 seq. 9) oĂč les simultanĂ©itĂ©s sont de 72 % et les Ă©galitĂ©s de durĂ©e de 46 %.

l’inverse en (2) ; ou bien la vitesse n’intervient nullement en (1) oĂč seuls joueraient un rĂŽle l’espace e ou la frĂ©quence n, tandis que les relations supposĂ©es (t = e : v ou n : v) n’apparaĂźtraient que dans les situations (2).

Nous avons sans cesse soutenu la premiĂšre de ces deux interprĂ©tations, c’est-Ă -dire que les relations t = e :v ou t = n -.v interviendraient en toutes les perceptions de la durĂ©e physique, mais avec accentuation soit de e ou n (situations 1) soit de √ (situations 2) sous l’influence des contextes, c’est-Ă -dire du nombre et de la prĂ©gnance des indices. Les arguments justifiant cette interprĂ©tation nous paraissent les suivants :

(a) Si, dans les situations 1, l’estimation de la durĂ©e ne dĂ©pendait que de l’espace e ou de la frĂ©quence n, sans rĂ©fĂ©rence implicite Ă  la vitesse, on devrait trouver une proportionnalitĂ© directe entre la durĂ©e t et e ou n. Or, cela ne semble pas ĂȘtre le cas. Pour le prouver, il faudrait naturellement demander aux sujets des mesures absolues de la durĂ©e (en sec, etc.), en faisant varier l’espace, et Ă©tudier la corrĂ©lation. Cela reste Ă  faire, mais ni les tabl. 3 et 5-6 ni les tabl. 9-10 ne fournissent l’image d’une proportionnalitĂ© proprement dite : par exemple, Ă  faire la moyenne des diffĂ©rences des estimations de durĂ©es R-L (succession rapide — succession lente) pour les diffĂ©rences objectives de frĂ©quences de 5(3-8) et 6(8-14) ainsi que de 11(3-14) et 15(3-18), on trouve, pour le tabl. 9 une diffĂ©rence moyenne de 30 pour les diffĂ©rences objectives de 5 et 6 et une diffĂ©rence moyenne de 37 seulement pour les diffĂ©rences objectives de 11 et 15 ; au tabl. 10, les diffĂ©rences moyennes sont de 45 et 45 dans les deux cas.

(b) D’autre part, si dans les situations 1, les Ă©valuations de durĂ©e ne dĂ©pendaient que de l’espace parcouru e ou de la frĂ©quence n, on obtiendrait, ou bien des rĂ©actions polarisĂ©es selon ce facteur unique, ou bien des Ă©galitĂ©s de durĂ©e en cas de non intervention de ce facteur. Le rĂ©sultat serait donc analogue Ă  celui du tabl. 4 oĂč un facteur unique (ici l’effet de succession), polarise la majoritĂ© des jugements sur t2 > fl, avec un grand nombre d’égalitĂ©s fl = f2. Or, dans le cas des facteurs e et n, on trouve bien une situation de ce genre pour le tabl. 5 oĂč la diffĂ©rence est massive, mais les tabl. 3 et 9-10 donnent au contraire plus de relations inverses entre les durĂ©es et e ou n que d’égalitĂ©s de durĂ©es. Ces faits parlent donc en faveur de la prĂ©sence constante d’une relation (f = e : v ou n : v), mais dont soit l’un des deux termes (v) soit l’autre (e ou n) est accentuĂ© selon les indices remarquĂ©s.1

1 En des recherches rĂ©centes (Ă  paraĂźtre prochainement) G. Voyat a trouvĂ© que pour des durĂ©es d’environ 0,5 sec s’écoulant entre des signaux lumineux 1-2 puis 3-4, mais sans dĂ©placements spatiaux, la seconde durĂ©e (3-4) est en gĂ©nĂ©ral sous-estimĂ©e contrairement Ă  la rĂšgle des effets temporels de succession : oc en cette situation, l’impression de vitesse (ou « tempo ») dans la succession de lumiĂšres 1, 2, 3, 4 prime celle de durĂ©e et c’est la seconde vitesse (3-4) qui est alors surestimĂ©e en vertu de

Or, s’il en est ainsi de l’estimation des durĂ©es physiques, oĂč la relation t = e : v ou t = n : v semble jouer un rĂŽle constant, mais avec accentuation de l’un ou de l’autre de ses deux termes selon les situations (1) ou (2) il n’est aucune raison valable de penser qu’il n’en soit pas de mĂȘme en ce qui concerne la durĂ©e intĂ©rieure ou psychologique. Sans doute la durĂ©e apparaĂźt-elle subjectivement comme une donnĂ©e simple ou absolue et non pas comme une relation, mais il faudrait ĂȘtre victime des illusions de la phĂ©nomĂ©nologie pour y voir un argument lĂ©gitime : une diffĂ©rence soumise Ă  la loi de Weber est Ă©galement perçue comme absolue sans cesser pour autant d’ĂȘtre fondamentalement relative ; de mĂȘme une constance perceptive, sans que l’on renonce pour autant Ă  y voir le produit d’une composition complexe ; etc., etc. Sans doute aussi, l’intuition de la durĂ©e est-elle trĂšs prĂ©coce et le nourrisson dĂ©jĂ  doit en faire l’expĂ©rience dans le processus de l’attente, mais une attente est essentiellement fonction des rĂ©sistances du rĂ©el par rapport aux activitĂ©s que le sujet voudrait exercer Ă  une cadence plus rapide et il est donc exclu d’en faire une analyse objective sans la considĂ©ration des vitesses sous une forme ou sous une autre.

La seule diffĂ©rence entre la durĂ©e intĂ©rieure et la durĂ©e physique est de complexitĂ©, en ce sens que les frĂ©quences n (ou les espaces Ă©ventuellement parcourus par l’action e), ainsi que les vitesses v inhĂ©rentes Ă  l’action ou Ă  la succession des Ă©tats de conscience, sont toujours liĂ©es Ă  ce que l’on fait ou pense, c’est-Ă -dire Ă  des processus oĂč interviennent la considĂ©ration du travail (ef ou nf) et de la puissance (f’v). Il en rĂ©sulte que, la prise de conscience pouvant ĂȘtre centrĂ©e ou sur les rĂ©sultats de l’action (ef ou nf), eux-mĂȘmes fonction des rĂ©sistances extĂ©rieures, ou sur son dĂ©roulement actif plus ou moins rapide (f’v), les Ă©valuations de la durĂ©e subjective sont beaucoup moins stables, et en gĂ©nĂ©ral moins bien polarisĂ©es, mais cela prĂ©cisĂ©ment parce que la dissociation de ces deux termes nf ou f’v est liĂ©e Ă  une simple prĂ©dominance fugace des indices, l’évaluation correcte Ă©tant fondĂ©e non pas sur cette dissociation mais sur leur relation t = nf : f’v. Nous objecter qu’une telle dissociation est artificielle est donc inopĂ©rant, puisque prĂ©cisĂ©ment les deux termes en jeu nf et f’v sont, dans notre hypothĂšse, toujours prĂ©sents et de façon indissociables ; seule la prise de conscience du sujet conduisant Ă  les dissocier et cela de façon inadĂ©quate et, en ce sens, « artificielle ». Si arbitraire il y a, il est donc dĂ» Ă  l’insuffisante prise de conscience d’une relation qui maintient les deux termes indissociĂ©s, et non pas dans l’interprĂ©tation thĂ©orique qui cherche Ă  rendre compte de ces insuffisances subjectives. En d’autres termes il convient de distinguer (a) la perception adĂ©quate des l’effet de succession. Il y a lĂ  un nouvel exemple de relation t = n : √ avec Inversion entre t et v quoiqu’en prĂ©sentations successives, parce qu’en ce cas, les effets de vitesse sont remarquĂ©s dĂšs le dĂ©part (les mesures sur les vitesses ont cependant Ă©tĂ© faites six mois aprĂšs celles sur les durĂ©es).

durĂ©es, et (b) les illusions, d’une maniĂšre qui soit Ă  la fois homogĂšne et diffĂ©renciable suivant les cas.

Or, et ce sera lĂ  notre conclusion, les hypothĂšses selon lesquelles la perception de la durĂ©e interne tiendrait soit Ă  une composante unique ou prĂ©dominante, soit Ă  une multiplicitĂ© incoordonnĂ©e de composantes devraient se traduire dans les faits ou bien par des erreurs nettement polarisĂ©es ou bien par une prĂ©dominance d’estimations adĂ©quates avec rĂ©partition symĂ©trique des erreurs dans les deux sens. Nos tabl. 18 et 19 marquent au contraire une bipolaritĂ© des erreurs avec un minimum d’estimations correctes (4 % pour l’ensemble des tabl. 18-19) et, dans le tabl. 8, dans lequel les erreurs sont relativement polarisĂ©es, il y a, ici encore, davantage d’erreurs en sens inverse que de rĂ©ponses adĂ©quates. Ces faits parlent donc en faveur de l’existence d’un rapport dont les deux termes peuvent ĂȘtre alternativement accentuĂ©s et non pas d’une composante unique ou d’une multiplicitĂ© incohĂ©rente. Or, comme les rĂ©sultats des tabl. 8 montrent l’intervention trĂšs probable du facteur de la vitesse des actions (freinage de l’exploration dans le cas d’un mouvement unique) et comme les estimations des durĂ©es physiques sont inexplicables sans la considĂ©ration des vitesses-mouvements ou des vitesses-frĂ©quences, notre interprĂ©tation fondĂ©e sur la relation t=ef :fv ou nf : f’v comporte, malgrĂ© toutes les incertitudes, un degrĂ© apprĂ©ciable de probabilitĂ© favorable.

Résumé

Cette Recherche présente une étude de perception temporelle liée à deux phénomÚnes cinématiques distincts : vitesse-mouvement et vitesse-fréquence. En outre, une attention aprticuliÚre est attachée à la distinction entre la vitesse externe des objets physiques et la vitesse interne des actions du sujet percevant.

Les effets de la vitesse-mouvement sur la perception de la simultanĂ©itĂ© sont Ă©tudiĂ©s en plusieurs sĂ©quences de film prĂ©sentant des mobiles roulant Ă  des vitesses diffĂ©rentes en diverses situations de croisement, dĂ©passement, etc. La perception de la DurĂ©e est Ă©tudiĂ©e en des sĂ©quences analogues prĂ©sentant des dĂ©placements simultanĂ©s ou successifs, et au moyen d’un dispositif oĂč des suites de mouchets circulent Ă  des vitesses variables. Le rĂŽle des activitĂ©s du sujet est analysĂ© en fonction de la centration ou de la poursuite des mobiles par le regard. En outre il est tenu compte de l’effet du nombre des Ă©vĂ©nements prĂ©sentĂ©s, qui est variĂ© dans les diffĂ©rentes conditions expĂ©rimentales.

Les effets de la Vitesse-FrĂ©quence sur l’estimation temporelle sont Ă©tudiĂ©s d’une part Ă  l’aide d’un stroboscope prĂ©sentant des Ă©clairs lumineux en diverses rapiditĂ©s de frĂ©quence, selon trois types de situations : comparaison de frĂ©quences simples entre elles, de frĂ©quence contre continu et d’accĂ©lĂ©rations et dĂ©cĂ©lĂ©rations de frĂ©quence. D’autre part, des sĂ©quences de film Ă©tudient des comparaisons entre frĂ©quences simples et frĂ©quences avec changements de figures (Ă©lĂ©ments identiques ou de formes diverses), en prĂ©sentation simultanĂ©e ou successive.

Une hypothĂšse est suggĂ©rĂ©e au sujet des deux principaux termes e et v dont la perception temporelle pourrait relever isolĂ©ment ou conjointement, (e = l’espace parcouru ou le nombre de changements perçus n et v = la vitesse du mouvement ou de la frĂ©quence). La durĂ©e perçue serait toujours la rĂ©sultante d’une composition des deux termes t = e / v pour le temps physique et analoguement t = ef / f’v pour le temps vĂ©cu (travail accompli rapportĂ© Ă  la vitesse des actions du sujet ou « puissance »).

Or les rĂ©sultats dans les deux domaines de durĂ©e Ă©tudiĂ©s prĂ©sentent tous deux types d’illusion : tantĂŽt une correspondance directe telle que « plus vite = plus de temps », tantĂŽt l’inverse.

Une interprĂ©tation gĂ©nĂ©rale invoque le nombre d’indices prĂ©sents dans la situation (espaces parcourus ou nombre d’évĂ©nements, vitesse de dĂ©roulement et simultanĂ©itĂ© ou succession des Ă©vĂ©nements) dont certains sont nĂ©gligĂ©s en fonction de centrations privilĂ©giĂ©es (centration sur la comparaison des vitesses lors de prĂ©sentations simultanĂ©es, sur la comparaison des espaces ou le nombre d’élĂ©ments en prĂ©sentations successives), expliquant de la sorte les variations de la rĂ©sultante temporelle dans les diverses situations Ă©tudiĂ©es.

Les rĂ©sultats prĂ©sentant une relation directe sans cependant montrer de variation proportionnelle entre t et e ou n parlent en faveur de cette interprĂ©tation. De mĂȘme, la prĂ©sence de jugements directs plutĂŽt que de rĂ©ponses d’égalitĂ© dans des situations donnant lieu Ă  une majoritĂ© de relations inverses semble aussi confirmer l’interaction constante des deux termes e et √ avec accentuation de l’un selon les indices marquĂ©s.

Zusammenfassung

Es handelt sich um eine Untersuchung der Zeitwahrnehmung, die mit zwei verschiedenen kinematischen Phaenomenen verbunden ist : Geschwindigkeit — Bewegung und Geschwindigkeit — Frequenz ; Speziell wird der Unterschied zwischen externer Geschwingkeit der physikalischen Objekte und interner Geschwindigkeit der AktivitĂ€t der wahrnehmenden Vp berĂŒcksichtigt.

Die Effekte von Geschwindigkeit — Bewegung auf die Perzeption der Gleichzeitigkeit werden in verschiedenen Filmsequenzen untersucht, die Mobile zeigen, die sich bei verschiedenen Geschwindigkeiten kreuzen, ĂŒberholen usw. Die Perzeption der Dauer wird in Ă€hnlichen Sequenzen untersucht : ein Apparat zeigt Punkte, die sich mit verschiedenen Geschwindigkeiten bewegen ; so werden simultane oder sukzessive Bewegungen dargestellt. Die AktivitĂ€t der Vps wird entweder als Funktion der “Zentrierung” oder als die der Verfolgung der Mobile mit dem Blick untersucht. Ebenfalls wird der Effekt der Anzahl der dargebotenen Geschehnisse berĂŒcksichtigt, sowohl in den Sequenzen des Filmes (Bewegungen von einem oder zwei Fahrzeugen), als auch in den “Punktversuchen” mit varierten Frequenzen.

Die Effekte der Geschwindigkeit — Frequenz auf die ZeitschĂ€tzung werden einerseits mit Hilfe eines Stroboskopes untersucht, das Blitze in verschiedenen Frequenzen zeigt. Drei Situationen werden untersucht : Vergleich zwischen einfachen Frequenzen, zwischen Frequenz und Kontinuation, und zwischen Beschleunigung und Verlangsamung der Frequenzen. Anderseits werden Sequenzen des Filmes mit Vergleichen zwischen einfachen Frequenzen und solchen mit abwechselnden Figuren (gleiche oder varierte Elemente) in simultaner und sukzessiver Darstellung gezeigt.

Mit Bezug auf die beiden Hauptpunkte e und v (e = zurĂŒckgelegter Raum oder Anzahl der wahrgenommenen VerĂ€nderung n ; v = Geschwindigkeit der Bewegung oder der Frequenz) drĂ€ngt sich die folgende Hypothese auf : Die wahrgenommene Dauer sei immer die Resultante einer Komposition der zwei Termini t — e/v fĂŒr die physikalische Zeit, und, Ă€hnlich t = ef / f’v fĂŒr die erlebte Zeit (vollbrachte Arbeit in Bezug auf die Geschwindigkeit der AktivitĂ€t der Versuchspersonen oder Energie.

Die Resultate zeigen zwei Typen von Illusionen : manchmal eine direkte Verbindung wie “schneller — mehr Ziet”, manchmal das Gegenteil.

FĂŒr eine allgemeine Interpretation braucht man die jeweilig vorhandenen Indizien von denen einige in Funktion der bevorzugten “Zentrierung” vernachlĂ€ssigt werden, was die Verschiedenheiten des Zeitresultats in den varierten Situationen erklĂ€rt.

Die Resultate, die eine direkte Relation zeigen, aber ohne proportionelle Variationen zwischen t und e oder n, sprechen fĂŒr diese Interpretation. Auch direkte Beurteilung anstatt Antworten der Gleichheit in Situationen, die eine MajoritĂ€t der inversen Relationen (oder umgekehrt) fördern, scheinen die konstante Interaktion zwischen e und v zu bestĂ€tigen, mit Betonung des einen, je nach den beobachteten Indizien.

Summary

This research presents a study of time perception bound to two different cinematic phenomenons : motion-rate and frequency-rate. Also special attention is given to the distinction between the external speed of the physical objects and the internal speed of the actions of the perceiving subject.

The effects of motion-rate on the perception of simultaneity are studied in several film sequences showing mobile points moving at different speeds under different conditions (e.g. crossing, overtaking etc.). The perception of duration is studied in similar sequences showing simultaneous or successive movement of « spots » which are varied in speed by a specially constructed apparatus. The activities of the subject are analysed as a function of “fixations” and of “pursuit movements” of the eyes. Also the effects of the number of events are considered under both experimental conditions.

The effects of the frequency-rate on the evaluation of time are studied using stroboscopic presentation of “flashes” at different frequencies. Three types of situations are presented : comparison between simple frequencies, between frequency and continuity, and between acceleration and deceleration of frequency. Also sequences of film are presented for comparisons between simple frequences and frequences with change of figures (identical or varied elements) in simultaneous or successive presentation.

The following hypothesis is suggested with regard to the two main factors, occuring isolated or conjointly, from which time perception might originate, which are the space travelled by the point e (or the number of perceived changes n) and the speed of motion (or of frequency) v. The perceived duration is hypothesised to always be the result of a composition of the two factors f = e / v for the physical time, and in a similar way, t = ef / f’v for the subjective time, (where ef refers to the work accomplished by the active subject and f’v refers to the speed of his activity).

The results in bothe domains of duration considered all manifest two types of illusion : sometimes a direct correspondence such as "faster = time” and sometimes the inverse.

A general interpretation requires consideration of the number of cues that are present in the situation. Some of them are neglected as a function of predominant centration tendencies, thus explaining the variations of time judgements in the varied situations.

The results which present a direct relation without proportional variation between t and e or n favour this interpretation. Also direct estimations, rather than answers of equality in situations giving rise to a majority of inverse relations, see mto confirm the constant presence of an interaction between e and v with accentuation of one of them depending on the attended cue.