Préface. La Pensée causale : étude génétique et expérimentale (1962) a

Lorsque nous avons appris, en notre équipe de Genève, que Monique Laurendeau, Adrien Pinard et un certain nombre de leurs collaborateurs canadiens se proposaient de construire une nouvelle échelle de développement intellectuel essentiellement fondée sur nos épreuves opératoires, nous en avons éprouvé une véritable joie, car, si B. Inhelder et Vinh-Bang s’étaient déjà engagés dans une voie parallèle, il va de soi que les confrontations et les contrôles éventuels devant résulter de ces deux entreprises indépendantes ne pouvaient que renforcer leur valeur commune. D’autre part, si nos travaux sur le développement des « opérations » proprement dites (parus entre 1940 et 1958) avaient déjà donné lieu dans les pays anglo-saxons et scandinaves à des séries de reprises et de contrôles systématiques, c’était la première fois qu’une utilisation d’ensemble aussi large et aussi originale nous était annoncée.

Aussi bien, puis-je avouer, sans étonner M. Laurendeau ni A. Pinard, que j’ai éprouvé quelque surprise et même quelque inquiétude lorsque j’ai reçu le premier de leurs volumes impatiemment attendus et constaté qu’il portait, non pas encore sur l’aspect opératoire du développement, mais exclusivement sur les formes verbales de la précausalité chez l’enfant. Or les notions précausales, étudiées en mes premiers travaux (déjà bien lointains, hélas !), avaient été retrouvées par certains auteurs, mais beaucoup moins par d’autres qui avaient alors adopté une attitude très critique. Pourquoi donc, en ce cas, ressusciter des disputes antédiluviennes et commencer par ces aspects non opératoires, que de bons exposés actuels de nos recherches réservent avec quelque raison pour leur dernière partie 1 ? Les motifs principaux qui ont décidé nos amis canadiens sont en fait entièrement pertinents. Constatant que de nombreux travaux parus sur les problèmes de la « précausalité » aboutissaient à deux groupes de conclusions assez exactement contradictoires, ils ont estimé que ces contradictions mêmes soulevaient, d’une part, une question préalable de méthode de nature à conditionner la portée méthodologique de leur entreprise entière de standardisation, et, d’autre part, une question préalable de fond relative aux domaines à retenir ou à ne pas retenir pour des épreuves complètes de développement intellectuel. En effet, s’il s’était avéré que nos résultats sur la précausalité ne se retrouvaient pas en employant les mêmes méthodes, celles-ci en eussent été naturellement à rejeter entièrement au profit des seuls procédés d’interrogation centrés sur les manipulations, par l’enfant, d’un matériel concret. Si, d’autre part, les faits observés s’étaient retrouvés, mais en proportions trop variables selon les milieux, le domaine de la précausalité eût été à écarter, non pas parce qu’inauthentique, mais parce que manquant des fréquences et de la consistance nécessaires.

Je tiens à confesser, à cet égard, que si l’on m’avait consulté, j’aurais peut-être déconseillé ce retour à la précausalité, non pas que je n’y croie plus, mais parce que la pensée verbale me parait aujourd’hui en marge de la pensée réelle qui, quoique verbalisée, demeure, jusque vers 11-12 ans, centrée sur l’action. Je ne crois certes pas qu’il suffise, pour résoudre le problème, de dire avec H. Wallon que, quand l’enfant parle des astres, des nuages ou des questions d’origine, il se borne à manier des « hyper-choses » au lieu de conceptualiser les « choses » elles-mêmes sur lesquelles portent ses actions. Il reste, en effet, ce donné fondamental que les enfants posent spontanément des questions et que leurs « pourquoi » portent précisément, avec une fréquence surprenante, sur ces « hyper-choses » (aussi Wallon a-t-il repris lui-même une série de nos interrogations dans ses Origines de la pensée chez l’enfant). Mais il n’en est pas moins vrai que la pensée détachée de l’action n’a rien d’opératoire jusqu’au niveau des opérations formelles ou propositionnelles (11-12 à 15 ans) et que la pensée exclusivement verbale ne paraît donc plus suffire pour l’exploration de la pensée de l’enfant : elle fournit un ensemble d’indices instructifs, mais à rattacher aux résultats obtenus par ailleurs grâce aux épreuves proprement opératoires.

C’est bien là, il va de soi, le point de vue de M. Laurendeau et d’A. Pinard. Pourquoi donc ont-ils néanmoins tenu à publier d’abord leurs matériaux sur la précausalité ? Il est entendu qu’ils avaient de bonnes raisons pour commencer leur étude générale par l’examen de ce problème, ainsi qu’on l’a vu à l’instant ; mais pourquoi inaugurer leurs publications elles-mêmes par cet aspect des choses ?

J’avoue avoir été très vite conquis par leur exposé, qui joint aux qualités d’une belle étude de faits celles d’une remarquable analyse critique et méthodologique. À lire leur ouvrage selon l’ordre de leurs trois chapitres, on découvre rapidement que ceux-ci ont été pensés dans l’ordre II, III, puis I ; et que si leur chapitre Ier est si vivant, c’est qu’il se présente comme une décharge succédant à la tension accumulée au cours de l’élaboration des chapitres II et III. C’est donc par cette décharge qu’ils ont voulu marquer le début de leurs exposés successifs.

En d’autres termes, M. Laurendeau et A. Pinard ont commencé par expérimenter sans hâte ni parti pris. Connaissant les résultats contradictoires des auteurs qui ont repris nos observations sur la précausalité, ils se sont entourés de toutes les précautions, sans chercher à imaginer d’avance si les examens de leurs 500 sujets de 4 à 12 ans allaient faire pencher la balance dans le sens de la confirmation ou de l’infirmation. Ils partaient certes d’un préjugé favorable en ce qui concerne les épreuves proprement opératoires, puisqu’ils ont entrepris cette standardisation. Mais ils n’en concluaient rien en ce qui concerne la précausalité et étaient prêts à la retrancher de leur domaine final aussi bien qu’à l’y incorporer.

Or, ils ont obtenu en fait une concordance avec mes anciennes observations bien meilleure que les travaux des autres auteurs ne l’auraient laissé prévoir en leur diversité de conclusions. Mais au fur et à mesure que se dessinait la courbe de leurs résultats, ils se trouvaient aux prises avec un problème qui mettait alors en cause leurs propres méthodes autant que les miennes : comment expliquer les contradictions entre les auteurs précédents ? M. Laurendeau et A. Pinard ont bien senti, en effet, qu’il ne leur suffirait nullement de verser aux dossiers de nouveaux résultats, en accord avec Dennis et Russell, etc., qui m’avaient confirmé, et en désaccord avec Deutsche, Hazlitt, etc., qui m’avaient infirmé. Si l’on désire aboutir à une standardisation sérieuse, il importe de faire bien davantage : il s’agit de préciser le mode d’interrogation, le mode de dépouillement et le mode d’interprétation d’une manière telle que l’on comprenne, non seulement le pourquoi des résultats obtenus, mais encore le pourquoi des résultats divergents en cas de procédés et de critères différents.

C’est ici que se place alors le chapitre Ier avec tout son élan et souvent sa verve, qui s’expliquent par un long débat intérieur avec des contradicteurs qui ont été les miens et qui auraient pu devenir ceux de nos auteurs canadiens. J’avoue qu’avec bien des années de recul on éprouve quelque plaisir à voir se rouvrir un procès où ce sont les anciens juges qui sont mis en jugement, et par de nouveaux partenaires imprévus, aussi talentueux que bien informés… Mais, toute affectivité mise à part, le résultat remarquable de cette critique des critiques est que M. Laurendeau et A. Pinard ont résolu le problème de méthodologie qui s’imposait ainsi à eux. Ils ont montré que, si un premier ensemble d’auteurs n’ont pas retrouvé les explications précausales en proportions sérieuses, tandis qu’un second ensemble d’auteurs le vérifiaient, cela était dû, non seulement à des changements un peu simplistes de critères (comme chez Deutsche qui confond le phénoménisme avec le physicalisme ou chez Hazlitt qui se contente de simples généralisations automatiques comme indices de structures logiques !), mais surtout à la méthode même de quantification des résultats : les auteurs favorables à l’hypothèse de la précausalité sont ceux qui dépouillent leurs résultats par sujets individuels, chaque enfant étant ainsi jugé du point de vue de la cohérence interne de ses réponses, tandis que les adversaires de l’hypothèse sont simplement ceux qui quantifient leurs données objet par objet sans se soucier du point de vue du sujet.

Mais si l’ouvrage de M. Laurendeau et A. Pinard fournit ainsi un bel exemple de critique méthodologique, les conclusions de fond auxquelles ils aboutissent n’en sont pas moins intéressantes. Reprenant le problème de la succession des stades, qui peut être fondée soit sur une filiation directe (comme dans le cas des « opérations » qui dérivent de l’action), soit sur une substitution, les auteurs m’accordent que le passage des explications artificialistes aux explications naturelles constitue un exemple de succession par substitution : lorsqu’un enfant accepte l’idée qu’un lac a été creusé par un fleuve après l’avoir attribué à la pelle des ouvriers, la croyance finale ne dérive pas de la croyance initiale mais s’y substitue, même si l’on trouve entre deux des croyances intermédiaires finalistes (comme l’idée que la ville est antérieure au lac naturel parce qu’« il faut qu’un lac soit à côté d’une ville »). Mais M. Laurendeau et A. Pinard ont bien raison d’insister sur le fait (que j’ai d’ailleurs toujours admis moi-même) que les substitutions, toujours très partielles, s’inscrivent nécessairement dans un contexte de filiation : le passage très graduel du finalisme (mobile principal d’artificialisme) à l’explication mécanique repose ainsi sur une filiation directe des opérations à partir des actions, mais rendue possible par une décentration progressive éliminant les caractères égocentriques de l’action propre (donc son finalisme) au profit de la coordination comme telle, source d’objectivité. En un mot, l’évolution de la précausalité, même sous ses formes marginales et verbales, constitue l’un des moments essentiels du développement de la causalité : d’abord simple assimilation aux actions propres particulières, la causalité est peu à peu promue au rang d’une assimilation des séquences extérieures à la coordination même des actions, et par conséquent aux opérations en tant que structures déductives applicables aux séquences physiques et temporelles.