Le langage et les opĂ©rations intellectuelles. ProblĂšmes de psycho-linguistique : symposium de l’Association de psychologie scientifique de langue française : NeuchĂątel, 1962 (1963) a

Je remercie notre comitĂ© de m’avoir demandĂ© ce rapport. J’en ai d’abord acceptĂ© l’idĂ©e avec plaisir, mais ne l’ai prĂ©parĂ© ensuite qu’avec une certaine inquiĂ©tude, parce que je ne traiterai en fait pas du langage lui-mĂȘme et surtout parce que j’ai dĂ©jĂ  souvent dĂ©veloppĂ© ce que je vais dire de ses relations avec les opĂ©rations. Il aurait fallu me demander cet exposĂ© il y a une quarantaine d’annĂ©es, lors de mes premiers ouvrages, Ă  une Ă©poque oĂč je croyais aux relations Ă©troites entre le langage et la pensĂ©e et oĂč je n’étudiais guĂšre que la pensĂ©e verbale. Depuis lors, l’étude de l’intelligence sensori-motrice avant le langage, les rĂ©sultats obtenus par A. Rey dans son analyse de L’Intelligence pratique chez l’enfant, puis l’inventaire des « opĂ©rations concrĂštes » de classes, de relations ou de nombres (avec leur parallĂšle infralogique dans le domaine des opĂ©rations spatiales et de la mesure) qui se dĂ©veloppent entre 7 et 12 ans, bien avant le niveau des opĂ©rations propositionnelles (ces derniĂšres Ă©tant seules Ă  pouvoir porter sur des Ă©noncĂ©s simplement verbaux), m’ont appris qu’il existe une logique des coordinations d’actions plus profonde que la logique attachĂ©e au langage, et bien antĂ©rieure Ă  celle des « propositions » au sens strict.

Sans doute le langage n’en demeure-t-il pas moins une condition nĂ©cessaire de l’achĂšvement des structures logiques, en tout cas au niveau de ces structures propositionnelles, mais il n’en constitue pas pour autant une condition suffisante de formation, et cela encore moins en ce qui concerne les structures logico-mathĂ©matiques plus Ă©lĂ©mentaires. C’est sur ces insuffisances du langage que j’insisterai principalement, car si tout le monde aperçoit sa contribution dont j’espĂšre reconnaĂźtre la portĂ©e, finalement dĂ©cisive, on oublie trop souvent la part des actions et de l’intelligence opĂ©ratoire elle-mĂȘme.

Les principales structures opĂ©ratoires sont, il est vrai, inscrites dans le langage courant sous une forme soit syntactique, soit inhĂ©rente aux significations (sĂ©mantique). Pour ce qui est, tout d’abord, des « opĂ©rations concrĂštes » qui portent directement sur les objets (classes, relations et nombres), la distinction linguistique des substantifs et des adjectifs correspond, dans les grandes lignes, Ă  la distinction logique des classes et des prĂ©dicats et, en fonction du sens attribuĂ© aux diffĂ©rents substantifs, tout langage comporte des classifications relativement Ă©laborĂ©es : Ă  s’en tenir au sens courant des mots moineau, oiseau, animal et ĂȘtre vivant, le sujet parlant peut en conclure que tous les moineaux sont des oiseaux, que tous les oiseaux sont des animaux et que tous les animaux sont des ĂȘtres vivants sans que les rĂ©ciproques soient vraies, ce qui constitue un emboĂźtement hiĂ©rarchique de classes, c’est-Ă -dire une classification. Affirmer, d’autre part, que les baleines sont « à la fois » des mammifĂšres et des animaux aquatiques consiste Ă  exprimer une intersection ou multiplication de classes, principe des classifications multiplicatives et non plus simplement additives. Les termes de grand-pĂšre, pĂšre, fils, frĂšre, oncle, neveu, etc., suffisent Ă  dĂ©terminer une structure d’arbre gĂ©nĂ©alogique ou de multiplications co-univoques de classes ou de relations. Les comparatifs « plus grand que », etc., conduisent aux sĂ©riations, etc., et la suite des nombres entiers est inscrite dans le vocabulaire courant. Pour ce qui est des opĂ©rations propositionnelles ou formelles, le langage en formule les principales : l’implication (« si
 alors »), la disjonction exclusive ou non exclusive (« ou
 ou  »). Et la possibilitĂ© de raisonner sur de simples hypothĂšses, qui est l’apanage de ces opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives, est prĂ©cisĂ©ment assurĂ©e par un tel maniement de la langue. La syllogistique se traduit directement par des formes verbales adĂ©quates, au point que l’on a pu reprocher Ă  la logique d’Aristote d’avoir Ă©tĂ© quelque peu dominĂ©e par la grammaire. Quant aux structures trop diffĂ©renciĂ©es et raffinĂ©es pour ĂȘtre exprimĂ©es par le langage courant, les mathĂ©maticiens et logiciens ont créé Ă  leur usage des langages artificiels ou techniques, mais qui psychologiquement sont encore des langages.

Il est donc naturel que, tant du cĂŽtĂ© des psychologues que de celui des Ă©pistĂ©mologistes, des thĂ©ories se soient imposĂ©es qui cherchent Ă  rĂ©duire au seul langage, d’un point de vue simultanĂ©ment gĂ©nĂ©tique et causal, l’ensemble des opĂ©rations intellectuelles pour ne pas dire la pensĂ©e entiĂšre (Ă  la seule rĂ©serve des images mentales d’ordre cinĂ©tique ou visuel). Ce n’est pas dans une assemblĂ©e de psychologues qu’il faut rappeler sur ces points les travaux et les tendances du courant behavioriste issu de Watson. Mais il peut ĂȘtre intĂ©ressant de signaler l’entiĂšre convergence de ces positions avec celles d’une Ă©cole Ă©pistĂ©mologique qui a travaillĂ© d’abord en toute indĂ©pendance (au temps du « Cercle de Vienne ») pour entretenir ensuite avec le behaviorisme au sens strict les relations les plus Ă©troites, aprĂšs que les « Viennois » eurent Ă©migrĂ© aux USA. L’un des fondateurs de cet « empirisme (ou positivisme) logique », R. Carnap, a commencĂ© par soutenir que la logique entiĂšre ne consistait qu’en une syntaxe gĂ©nĂ©rale, au sens linguistique du terme. Dans la suite et en parallĂšle avec Tarski, il a Ă©tĂ© conduit Ă  y adjoindre une « sĂ©mantique » gĂ©nĂ©rale, mais ceci ne nous fait pas non plus franchir les frontiĂšres du langage. Enfin Morris a montrĂ© la nĂ©cessitĂ© (non d’ailleurs reconnue par l’École entiĂšre), pour rendre compte du caractĂšre opĂ©ratif de la logique, de complĂ©ter la syntaxe et la sĂ©mantique logistiques par une « pragmatique », mais il s’agit, toujours encore, des rĂšgles de l’utilisation d’un langage et nullement d’une logique de l’action. Si l’on parcourt l’Encyclopedy for Unified Sciences, qui constitue la Somme du positivisme logique, on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© de l’insistance avec laquelle les logiciens, linguistes et psychologues de l’École (mais en notant combien E. Brunswik reste autrement plus subtil que ses partenaires non expĂ©rimentalistes) rĂ©pĂštent Ă  l’envi que les concepts « mentalistes » de pensĂ©e, etc., ne correspondent plus Ă  rien, que tout est langage et que l’accĂšs Ă  la vĂ©ritĂ© logique est assurĂ© sans plus par un sain exercice de la langue.

Or, ce sont lĂ  des questions psychologiques et seule par consĂ©quent l’expĂ©rience est Ă  mĂȘme d’en dĂ©cider. Il faut Ă  cet Ă©gard distinguer les deux groupes de problĂšmes suivants :

I. — Le langage peut constituer une condition nĂ©cessaire de l’achĂšvement des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques sans ĂȘtre pour autant une condition suffisante de leur formation. Sur ce point les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques sont dĂ©cisives en nous permettant d’établir : a) si les racines de ces opĂ©rations sont antĂ©rieures au langage ou sont Ă  chercher dans les conduites verbales ; b) si la formation de la pensĂ©e est liĂ©e Ă  l’acquisition du langage comme tel ou de la fonction symbolique en gĂ©nĂ©ral ; et c) si la transmission verbale suffit Ă  constituer dans l’esprit de l’enfant des structures opĂ©ratoires ou si cette transmission n’est efficace qu’à la condition d’ĂȘtre assimilĂ©e grĂące Ă  des structures de nature plus profonde (coordinations d’actions), non transmises elles-mĂȘmes par le langage.

II. — Quant Ă  considĂ©rer le langage comme une condition nĂ©cessaire (mais non pas suffisante) de la constitution des opĂ©rations, il reste Ă  dĂ©terminer : a) si les opĂ©rations ne fonctionnent que sous leur forme linguistique ou si elles relĂšvent de « structures d’ensemble » ou systĂšmes dynamiques, non formulĂ©s en tant que systĂšmes dans le langage courant lui-mĂȘme (par opposition aux langages techniques) ; b) si nĂ©anmoins le rĂŽle du langage dans l’achĂšvement de ces structures opĂ©ratoires Ă©ventuelles reste alors nĂ©cessaire dans un sens constitutif ou Ă  titre seulement d’instrument de formulation et de « rĂ©flexion » ; c) au cas oĂč il joue un rĂŽle constitutif, il reste Ă  Ă©tablir si c’est avant tout en tant que systĂšme de communication avec ce que cela comporte de rĂšgles de contrĂŽle et de prĂ©correction des erreurs, ou si c’est en tant que les structures seraient préétablies dans un langage tout fait.

1. — Pour ce qui est des problĂšmes I, on peut dĂ©jĂ  invoquer les faits suivants, sous rĂ©serve de l’ensemble des questions non rĂ©solues et des expĂ©riences qui restent Ă  faire, sur lesquelles nous insisterons en conclusion de ce rapport :

a) Aux niveaux sensori-moteurs prĂ©cĂ©dant l’apparition du langage, on voit dĂ©jĂ  s’élaborer tout un systĂšme de « schĂšmes » qui prĂ©figurent certains aspects des structures de classes et de relations. Un schĂšme est, en effet, ce qui est gĂ©nĂ©ralisable en une action donnĂ©e : par exemple, aprĂšs avoir atteint un objet Ă©loignĂ© en tirant la couverture sur lequel il est posĂ©, le nourrisson gĂ©nĂ©ralisera cette dĂ©couverte en utilisant bien d’autres supports pour rapprocher de lui bien d’autres objets en situations variĂ©es. Le schĂšme devient ainsi une sorte de concept pratique, et, en prĂ©sence d’un objet nouveau pour lui, le bĂ©bĂ© cherchera Ă  l’assimiler en lui appliquant successivement tous les schĂšmes dont il dispose, comme s’il s’agissait de ces « dĂ©finitions par l’usage », caractĂ©risĂ©es par les mots « c’est pour  », sur lesquelles Binet a insistĂ© Ă  un stade bien ultĂ©rieur.

Or, en se gĂ©nĂ©ralisant, les schĂšmes constituent d’abord des sortes de classifications : par exemple, un mĂȘme but peut correspondre Ă  plusieurs moyens susceptibles de l’atteindre et Ă©quivalents entre eux d’un tel point de vue, ou encore un mĂȘme moyen peut conduire Ă  plusieurs buts. Les classes comportent une « comprĂ©hension » du point de vue du sujet, c’est-Ă -dire un ensemble de qualitĂ©s communes sur lesquelles se fonde la gĂ©nĂ©ralisation ; elles comportent, d’autre part, une « extension » (l’ensemble des situations auxquelles elles s’appliquent), mais du seul point de vue du comportement observĂ© par l’expĂ©rimentateur et sans que le sujet soit capable de se la reprĂ©senter, comme il y parviendra lorsqu’il aura atteint le niveau de la fonction symbolique.

Les schĂšmes comportent naturellement, d’autre part, une grande variĂ©tĂ© de mises en relations, prĂ©ludes de la logique des relations qui se dĂ©veloppera ultĂ©rieurement sur le plan de la reprĂ©sentation. Ces relations peuvent mĂȘme aboutir Ă  des sortes de sĂ©riations sensori-motrices, comme dans les empilements de plots de grandeur dĂ©croissante (cf. les baby-tests de Ch. BĂŒhler).

La coordination des schĂšmes conduit en outre Ă  des infĂ©rences pratiques : cherchant un objet sous un linge sous lequel on a placĂ© au prĂ©alable un bĂ©ret, et ne voyant pas l’objet lorsqu’il soulĂšve le linge, l’enfant de 16-18 mois en conclut aussitĂŽt que l’objet est sous le bĂ©ret, puisqu’on a glissĂ© cet objet sous le linge et qu’il ne le voit pas en soulevant ce dernier.

Mais surtout le schĂ©matisme sensori-moteur aboutit Ă  des prĂ©figurations des futures notions de conservation et de la future rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire. C’est ainsi qu’entre le milieu de la premiĂšre annĂ©e et celui de la seconde s’élabore cette forme Ă©lĂ©mentaire de conservation qu’est le schĂšme de l’objet permanent. Or ce schĂšme constitue dĂ©jĂ  une sorte d’« invariant de groupe » : en effet, la recherche de l’objet disparu est fonction de sa localisation et les localisations ne sont elles-mĂȘmes assurĂ©es que par la constitution d’un « groupe » des dĂ©placements coordonnant les dĂ©tours (associativitĂ© du groupe) et les retours (rĂ©versibilitĂ©).

On est donc conduit Ă  admettre que, antĂ©rieurement aux opĂ©rations formulĂ©es par le langage, il existe une sorte de logique des coordinations d’actions comportant notamment des relations d’ordre et des liaisons d’emboĂźtements (rapports de partie Ă  tout). Si l’on distingue, d’autre part, au sein des reprĂ©sentations et de la pensĂ©e ultĂ©rieures un aspect figuratif, liĂ© Ă  la reprĂ©sentation des Ă©tats, on ne peut s’empĂȘcher d’établir une relation de filiation entre les opĂ©rations, qui relĂšvent de l’action et de son intĂ©riorisation, et cette logique des coordinations d’actions : par exemple, l’opĂ©ration d’additionner deux nombres (2 + 3 = 5) procĂšde de l’action de rĂ©unir des objets et, s’il faut taxer cette rĂ©union symbolique, c’est en tant que les termes 2, 3, 5, = et + sont des signes et non pas des choses, mais l’addition portant sur ces signes est une rĂ©union aussi rĂ©elle, en tant que rĂ©union, qu’une addition portant sur des objets.

En outre, il convient d’insister sur le fait que les opĂ©rations, en tant que rĂ©sultant de l’intĂ©riorisation des actions et de leurs coordinations, demeurent longtemps relativement indĂ©pendantes du langage. C’est ainsi qu’entre 7 et 12 ans, c’est-Ă -dire avant la constitution des opĂ©rations propositionnelles ou hypothĂ©tico-dĂ©ductives qui deviennent Ă©troitement solidaires de la parole, on observe une longue pĂ©riode caractĂ©risĂ©e par des opĂ©rations « concrĂštes » (classes, relations et nombres) liĂ©es Ă  la manipulation des objets eux-mĂȘmes. Ces opĂ©rations se manifestent entre autres par la constitution de notions de conservation plus gĂ©nĂ©rales que celle de l’objet permanent : par exemple, dans l’épreuve des boulettes d’argile, la conservation de la substance vers 7-8 ans, celle du poids vers 9-10 ans et celle du volume vers 11-12 ans. Or, malgrĂ© ces dĂ©calages chronologiques, l’enfant emploie, pour justifier ces conservations successives, exactement les mĂȘmes arguments se traduisant par des expressions verbales rigoureusement identiques : « on n’a fait qu’allonger » (la boulette en saucisse), « on n’a rien ĂŽtĂ© ni ajouté », « c’est plus long mais plus mince », etc. C’est bien lĂ  l’indice que de telles notions ne dĂ©pendent pas du seul langage. Il s’agit au contraire d’une structuration progressive de l’objet, selon ses diffĂ©rentes qualitĂ©s, et en fonction des systĂšmes d’opĂ©rations actives, procĂ©dant des actions comme telles, exercĂ©es sur les objets, bien plus que de la formulation verbale.

b) La formation de la pensĂ©e en tant que « reprĂ©sentation » conceptuelle est assurĂ©ment corrĂ©lative, chez l’enfant, de l’acquisition du langage ; mais on ne saurait voir dans le premier de ces processus un rĂ©sultat causal simple du second, car tous deux sont solidaires d’un processus plus gĂ©nĂ©ral encore qui est la constitution de la fonction symbolique 1. En effet, le langage apparaĂźt au mĂȘme niveau de dĂ©veloppement que le jeu symbolique, l’imitation diffĂ©rĂ©e et sans doute l’image mentale en tant qu’imitation intĂ©riorisĂ©e. Le propre de la fonction symbolique en ces divers aspects est la diffĂ©renciation des signifiants et des signifiĂ©s et la capacitĂ© d’évoquer, grĂące Ă  ces signifiants diffĂ©renciĂ©s, les signifiĂ©s non perçus actuellement : ces deux caractĂšres opposent les signes verbaux et les symboles ludiques, gestuels ou imagĂ©s aux indices et aux signaux sensori-moteurs, non diffĂ©renciĂ©s de leurs signifiĂ©s et ne pouvant donc servir Ă  Ă©voquer des objets ou Ă©vĂ©nements non perceptibles actuellement. Or, la transition entre les conduites sensori-motrices et les conduites symboliques ou reprĂ©sentatives est sans doute assurĂ©e par l’imitation (thĂšse commune aux travaux de Wallon et aux nĂŽtres), dont les prolongements diffĂ©rĂ©s et l’intĂ©riorisation assurent leur diffĂ©renciation des signifiants et des signifiĂ©s. C’est notamment dans un contexte d’imitation que s’acquiert le langage et ce facteur imitatif semble constituer un auxiliaire essentiel, car si l’apprentissage du langage n’était dĂ» qu’à des conditionnements, il devrait ĂȘtre bien plus prĂ©coce. Mais le dĂ©veloppement de l’imitation Ă©tant lui-mĂȘme solidaire de celui des conduites intelligentes en leur ensemble, on voit ainsi que s’il est lĂ©gitime de considĂ©rer le langage comme jouant un rĂŽle central dans la formation de la pensĂ©e, c’est en tant qu’il constitue l’une des manifestations de la fonction symbolique, le dĂ©veloppement de celle-ci Ă©tant en retour dominĂ© par l’intelligence en son fonctionnement total.

c) Le langage une fois acquis ne suffit nullement Ă  assurer la transmission de structures opĂ©ratoires toutes faites que l’enfant recevrait ainsi du dehors par contrainte linguistique. Un certain nombre de faits peuvent ĂȘtre invoquĂ©s Ă  cet Ă©gard. 1) MalgrĂ© les classifications inscrites dans le langage, l’enfant ne domine qu’au niveau des opĂ©rations concrĂštes (7-8 ans) le maniement des dĂ©finitions inclusives (par le genre et la diffĂ©rence spĂ©cifique : test des dĂ©finitions de Binet et Simon) et des classifications en gĂ©nĂ©ral (3e stade de Inhelder et Piaget) ; 2) Les expressions verbales connotant l’inclusion d’une sous-classe dans une classe, telles que « quelques-unes de mes fleurs sont jaunes », ne sont dominĂ©es qu’au niveau oĂč l’inclusion elle-mĂȘme est assurĂ©e grĂące au jeu des opĂ©rations additives et multiplicatives de classes ; 3) La pratique de la numĂ©ration parlĂ©e ne suffit en rien Ă  assurer la conservation des ensembles numĂ©riques, ni celle des Ă©quivalences par correspondance bi-univoque, etc.

En bref, une transmission verbale adĂ©quate d’informations relatives Ă  des structures opĂ©ratoires n’est assimilĂ©e qu’aux niveaux oĂč ces structures sont Ă©laborĂ©es sur le terrain des actions elles-mĂȘmes ou des opĂ©rations en tant qu’actions intĂ©riorisĂ©es et si le langage favorise cette intĂ©riorisation, il ne crĂ©e ni ne transmet toutes faites ces structures par voie exclusivement linguistique.

2. — Quant aux problĂšmes relatifs au rĂŽle nĂ©cessaire (quoique non suffisant) du langage dans l’achĂšvement des structures opĂ©ratoires, c’est au niveau des opĂ©rations formelles ou hypothĂ©tico-dĂ©ductives qu’ils peuvent ĂȘtre abordĂ©s avec le plus de clartĂ©, car ces opĂ©rations ne portent plus sur les objets eux-mĂȘmes comme des opĂ©rations concrĂštes, mais sur des propositions, des hypothĂšses Ă©noncĂ©es verbalement, etc. Les opĂ©rations propositionnelles qui se constituent ainsi de 11-12 Ă  14-15 ans sont alors manifestement plus liĂ©es Ă  l’exercice de la communication verbale et l’on voit mal comment elles se dĂ©velopperaient ou plutĂŽt comment elles achĂšveraient leur dĂ©veloppement sans l’emploi du langage.

a) Il convient cependant de noter que si les opĂ©rations prennent racine « en deçà » du langage, dans les coordinations des actions, elles le dĂ©passent par ailleurs « au-delà », en ce sens que les structures opĂ©ratoires propositionnelles constituent, mĂȘme si leur Ă©laboration repose sur des conduites verbales, des systĂšmes relativement complexes non inscrits Ă  titre de systĂšmes dans le langage lui-mĂȘme. Ces systĂšmes sont, d’une part, une combinatoire (par opposition aux emboĂźtements simples des opĂ©rations concrĂštes) et, d’autre part, un groupe de quatre transformations coordonnant les inversions et les rĂ©ciprocitĂ©s, c’est-Ă -dire les deux formes de rĂ©versibilitĂ© jusque-lĂ  sĂ©parĂ©es dans les « groupements » concrets (classification, sĂ©riation, etc.). Ces deux structures d’ensemble corrĂ©latives se manifestent dans le comportement des sujets par la constitution d’un ensemble de schĂšmes opĂ©ratoires nouveaux (doubles systĂšmes de rĂ©fĂ©rences, proportions, probabilitĂ©s combinatoires, etc.) dont ils assurent l’unitĂ© fonctionnelle et dont ils expliquent l’apparition relativement synchronique. Or, ces grandes structures d’ensemble dĂ©passent le langage du sujet et ne sauraient mĂȘme pas ĂȘtre formulĂ©es Ă  l’aide du seul langage courant.

b) L’élaboration de telles structures soulĂšve encore bien des problĂšmes et la question de savoir si le langage joue Ă  leur Ă©gard un rĂŽle authentiquement constitutif ou seulement indirect et auxiliaire nous paraĂźt devoir ĂȘtre rĂ©servĂ©e jusqu’au moment oĂč les travaux issus des diverses tendances du structuralisme linguistique (Hjelmslev, Togeby, Harris, etc.) auront trouvĂ© des points de jonction suffisants avec l’analyse algĂ©brique et logistique des mĂ©canismes de la pensĂ©e.

c) Par contre, il semble d’ores et dĂ©jĂ  possible d’entrevoir que, encore Ă  ce niveau des opĂ©rations formelles ou propositionnelles, le langage agit moins par transmission de structures toutes faites que par une sorte d’éducation de la pensĂ©e ou du raisonnement due aux conditions de la communication et Ă  la prĂ©correction des erreurs. « Il serait possible, dit le linguiste Hjelmslev, de ramener le systĂšme de la logique formelle et celui de la langue Ă  un principe commun qui pourrait recevoir le nom de systĂšme sublogique. » L. Apostel a montrĂ© que ce systĂšme commun relĂšve de la thĂ©orie des codes et assure la prĂ©correction des erreurs pouvant se produire entre l’encodage et le dĂ©codage. C’est donc dans la direction d’un fonctionnement commun et d’une source probabiliste commune que l’on pourrait concevoir l’action formatrice du langage sur les opĂ©rations, Ă©tant alors entendu que cette action formatrice dĂ©passe les cadres du langage lui-mĂȘme et prolonge, sur le terrain de la coordination des actions sociales, le processus Ă©quilibrateur dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre dans le domaine de la coordination des actions en gĂ©nĂ©ral.

⁂

Au terme de ces quelques réflexions, nous aimerions insister sur les recherches à poursuivre pour résoudre les problÚmes précédents, contrÎler les solutions proposées ou soulever de nouvelles questions.

Une mĂ©thode fructueuse Ă  cet Ă©gard consiste Ă  Ă©tudier les effets d’apprentissages portant sur la formulation verbale d’opĂ©rations qui n’ont point encore Ă©tĂ© acquises spontanĂ©ment par les sujets. Une premiĂšre recherche a Ă©tĂ© faite dans cette direction par A. Morf sur des enfants situĂ©s Ă  un niveau intermĂ©diaire entre les opĂ©rations concrĂštes et formelles. En utilisant quelques problĂšmes de raisonnement comportant des implications, disjonctions, etc., Morf commence par analyser la solution spontanĂ©e des sujets, puis il leur fournit un ensemble d’informations verbales en rĂ©pĂ©tant les questions avec des prĂ©cisions supplĂ©mentaires ou en fournissant des exemples analogues, etc. : le rĂ©sultat de ces interventions a Ă©tĂ© systĂ©matiquement nĂ©gatif, sauf chez les sujets qui avaient rĂ©ussi spontanĂ©ment Ă  rĂ©soudre l’une ou l’autre des questions par voie hypothĂ©tico-dĂ©ductive et qui ont alors pu assimiler la signification des supplĂ©ments d’information dans le cas des questions ayant donnĂ© lieu Ă  un Ă©chec initial. Des recherches d’un autre type ont Ă©tĂ© entreprises par B. Inhelder et J. Bruner en des expĂ©riences rĂ©centes Ă  Harvard : des sujets non parvenus Ă  la conservation dans le cas des transvasements de liquides ont Ă©tĂ© soumis Ă  un apprentissage verbal portant sur des expressions telles que « un verre A est Ă  la fois plus haut et plus mince que le verre B », etc. ; les questions Ă©tant d’analyser comment les sujets apprennent Ă  comprendre ces relations et si elles modifieront les jugements sur la conservation (l’expĂ©rience est faite en marge des Ă©preuves de conservation mais dans le mĂȘme contexte). Or, les premiers faits recueillis semblent montrer que : a) les difficultĂ©s rencontrĂ©es dans la comprĂ©hension progressive de ces expressions verbales sont du mĂȘme ordre que les obstacles connus sur le terrain de l’acquisition des conservations ; b) il y a peu de liaisons entre les deux domaines de la comprĂ©hension verbale et des raisonnements concrets, comme s’il s’agissait Ă  ce niveau de deux plans diffĂ©rents.

Une seconde mĂ©thode instructive est l’analyse, poursuivie actuellement par J. de Ajuriaguerra et B. Inhelder, des relations entre le niveau linguistique et le niveau opĂ©ratoire Ă  propos de troubles du dĂ©veloppement signalĂ©s dans l’un ou dans l’autre de ces deux domaines. Nous n’en dirons rien, puisque J. de Ajuriaguerra prĂ©sente Ă  notre rĂ©union un rapport sur ce sujet, sinon pour souligner l’intĂ©rĂȘt des cas paradoxaux dans lesquels un fort retard linguistique ne s’accompagne d’aucun trouble des opĂ©rations intellectuelles elles-mĂȘmes (cas dont on trouve parfois la rĂ©ciproque complĂšte : retard opĂ©ratoire sans troubles du langage).

Enfin la mĂ©thode de choix, eu Ă©gard aux problĂšmes que nous avons soulevĂ©s, est naturellement celle de l’analyse des opĂ©rations intellectuelles chez le sourd-muet, qui possĂšde la fonction symbolique sans parvenir de lui-mĂȘme au langage articulĂ©. Les belles Ă©tudes de P. OlĂ©ron, de M. Vincent et, chez nous, de F. Affolter ont dĂ©jĂ  montrĂ© que si les sujets prĂ©sentent un retard variable selon les Ă©preuves par rapport aux entendants, tĂ©moignant entre autres d’une moindre mobilitĂ©, ils n’en sont pas moins aptes Ă  dominer les opĂ©rations essentielles : classifications, sĂ©riations et autres opĂ©rations d’ordre, perspectives (Ă©preuve des ombres), etc. Mais un problĂšme nouveau a Ă©tĂ© rĂ©cemment soulevĂ© par P. OlĂ©ron quant Ă  un Ă©ventuel retard considĂ©rable de ces sujets dans l’acquisition des notions de conservation. Seulement la solution d’une telle question est rendue trĂšs difficile pour des raisons de mĂ©thode et l’on peut se demander si les rĂ©sultats d’OlĂ©ron ne sont pas en partie relatifs Ă  sa technique, d’autant plus que les moyennes indiquĂ©es pour les normaux ne correspondent pas entiĂšrement aux barĂšmes Ă©tablis rĂ©cemment par divers auteurs, en plusieurs pays diffĂ©rents. La reprise du problĂšme par F. Affolter avec d’autres techniques semble dĂ©jĂ  indiquer une acquisition plus prĂ©coce par les sourds-muets et la question reste ouverte, comme bien d’autres, hĂ©las, parmi celles que nous avons soulevĂ©es.

 

Discussion [n° 1]

M. P. OlĂ©ron. — L’exposĂ© de M. Piaget donne un ensemble de vues qui dominent tellement le problĂšme qu’un trĂšs grand nombre d’observations pourraient ĂȘtre prĂ©sentĂ©es Ă  son propos, dont on ne peut retenir ici que quelques-unes.

Je dois dire d’abord que je suis bien d’accord avec M. Piaget sur un point capital, Ă  savoir que le langage ne crĂ©e certainement pas l’intelligence, la pensĂ©e. Bien entendu, pour qu’il y ait langage il faut certaines possibilitĂ©s intellectuelles qui permettent son acquisition et son usage. Ceci paraĂźt indiscutable et n’appelle pas de longues argumentations.

Toutefois, quant Ă  la maniĂšre mĂȘme de poser le problĂšme du rapport entre le langage et les activitĂ©s intellectuelles, je ne sais si le plus important est actuellement de discuter sur le plan gĂ©nĂ©ral ou de chercher sur quel point particulier le langage peut apporter une aide Ă  une activitĂ© intellectuelle, sur quel point il peut ne pas en apporter. Il est certainement nĂ©cessaire de revenir de temps Ă  autre sur le premier plan pour garder une vue d’ensemble. Mais il est trĂšs important de travailler activement sur le second, car nous pouvons ainsi recueillir des faits prĂ©cis (le langage, ou plutĂŽt telle forme d’activitĂ© verbale facilite telle activitĂ©, mais telle autre activitĂ© n’en bĂ©nĂ©ficie pas ou peu), faits qui font encore dĂ©faut et sur lesquels on peut s’entendre.

M. Piaget affirme que le langage est conditionnĂ© par l’intelligence mais, si j’ai bien entendu, il a dit aussi qu’il fallait toute l’intelligence pour que le langage soit possible. Une telle formule prĂȘte Ă  discussion. Je ne suis pas sĂ»r qu’il faille toute l’intelligence pour apprendre Ă  parler, pour se servir de la parole, autrement dit que toute l’intelligence soit donnĂ©e avant qu’apparaisse le langage. Je prendrais volontiers une mĂ©taphore empruntĂ©e Ă  la technologie. Pour construire des machines-outils ou plus simplement des outils, il faut une certaine force musculaire ; mais une fois l’outil et a fortiori la machine-outil construits, l’homme arrive Ă  disposer, grĂące Ă  ces instruments, d’une puissance et d’une efficacitĂ© telles qu’il se trouve dans une situation qui est sans commune mesure avec ce qu’il avait avant qu’ils ne soient construits, avec sa seule force. Pour l’intelligence, je me demande si ce n’est pas la mĂȘme chose ; il existe une intelligence prĂ©verbale, mais quand l’intelligence est Ă©clairĂ©e par l’ensemble des instruments symboliques (et pas simplement par le langage), ne sommes-nous pas en face de nouveaux pouvoirs ? Il n’y a peut-ĂȘtre pas une diffĂ©rence de nature, mais une diffĂ©rence de degrĂ©, tellement grande que, par certains aspects, on peut l’assimiler Ă  une diffĂ©rence de nature.

Par ailleurs, l’intelligence comporte des aspects dont je ne dirai pas qu’ils Ă©chappent Ă  la logique, mais qui paraissent appartenir Ă  un autre domaine que ceux que rĂ©git la logique. Quand M. Piaget parle de l’intelligence, on a souvent l’impression — je ne sais pas si c’est une question de vocabulaire — que ce qu’il appelle l’intelligence c’est plutĂŽt ce que les Anciens appelaient la raison. Or n’y a-t-il pas justement des formes d’intelligence qui se manifestent d’une façon privilĂ©giĂ©e dans l’invention par exemple, dans la rĂ©solution de problĂšmes, la restructuration du donné ? Nous avons affaire lĂ  Ă  des processus qui ne sont pas formalisables, qui ne sont pas de type logique (et par lesquels l’activitĂ© logique elle-mĂȘme est d’ailleurs conditionnĂ©e). Je me demande s’il ne faudrait pas faire une place Ă  ces formes d’intelligence si l’on veut discuter l’ensemble du problĂšme.

Ce que M. Piaget nous a dit sur le fait que la logique est antĂ©rieure au langage est tout Ă  fait important et tout Ă  fait rĂ©el. Il y a des classifications pratiques, des sĂ©riations pratiques, tout un ensemble d’opĂ©rations qui plus tard seront logiques et qui sont d’abord vĂ©cues. Mais ceci est-il particulier Ă  la logique ? L’enfant est bien un logicien en acte, lorsqu’il est capable de tirer la couverture pour attraper l’objet qui est dessus, ou bien lorsqu’il enlĂšve la couverture ou la serviette ou la nappe qui sont sur un objet. Mais quand l’enfant s’exerce Ă  faire tomber un objet, par exemple, on peut bien dire que dĂ©jĂ  il fait de la physique en action. L’enfant qui cesse de manger ou de sucer quelque chose qui a un goĂ»t dĂ©sagrĂ©able met en jeu des lois de la biologie. S’il a Ă©tĂ© griffĂ© par le chat, il commence Ă  ne plus toucher au chat et par consĂ©quent il met en Ɠuvre des connaissances de zoologie. Et l’enfant met aussi en Ɠuvre toute une psychologie, dans la façon dont il fait « marcher » ses parents, par exemple. Pour tout ce qui deviendra plus tard science constituĂ©e, il y a d’abord science en action (pour la psychologie, ce que Guillaume a appelĂ© la psychologie implicite). Donc il n’y a rien en ceci de propre Ă  la logique. Ou la logique a-t-elle tout de mĂȘme un caractĂšre privilĂ©giĂ© qui m’échappe ?

J’aborde la question des conservations. Je tĂ©lescope quelque peu deux moments, le moment oĂč M. Piaget en a parlĂ© d’une façon gĂ©nĂ©rale, en soulignant l’indĂ©pendance de la conservation par rapport Ă  l’expression et ce qui concerne mes propres expĂ©riences avec les enfants sourds. J’ai Ă©tĂ© extrĂȘmement frappĂ© par l’argument qu’il a donnĂ©, Ă  savoir que l’enfant employait les mĂȘmes expressions verbales avec un certain dĂ©calage en fonction du type de conservation sur lequel il Ă©tait mis Ă  l’épreuve. Il en conclut que le langage ici n’est pas un Ă©lĂ©ment de la formation de la conservation puisqu’il vient aprĂšs ; il est manifestement soumis, subordonnĂ© Ă  l’existence de la conservation.

Or une question se pose : dans cette perspective, M. Piaget va ne considĂ©rer que l’expression verbale de l’enfant ; mais il est Ă©galement intĂ©ressant de considĂ©rer deux autres aspects : l’expression verbale de l’expĂ©rimentateur et ensuite la fonction formatrice possible du langage sur l’acquisition des conservations elles-mĂȘmes. Je reviens aux expĂ©riences qui ont Ă©tĂ© citĂ©es en dernier lieu sur la conservation chez les sourds-muets 2. Les rĂ©sultats de ces expĂ©riences m’ont surpris et je ne suis pas encore trĂšs sĂ»r de la façon dont il faut les interprĂ©ter. Mais pourtant un aspect de la question est relativement simple : l’expĂ©rience faite sur des enfants sourds-muets et sur des enfants entendant comporte dans les deux cas une variante par rapport Ă  la situation typique imaginĂ©e par M. Piaget et par ses Ă©lĂšves : recourir Ă  des images au lieu de poser des interrogations verbales. L’ordre que M. Piaget a constatĂ© est renversĂ© et dans nos expĂ©riences la conservation de la substance apparaĂźt, mĂȘme chez les enfants normaux, plus tard que la conservation du poids. Nous avons Ă©mis l’hypothĂšse qu’avec le poids il n’y a pas du tout de changement ; que la technique soit verbale ou non verbale, la conservation se situe toujours Ă  peu prĂšs vers le mĂȘme Ăąge. Mais alors que nous avions cru interroger les enfants sur la conservation de la substance (quantitĂ© de liquide), j’ai l’impression que nous avons obtenu une rĂ©ponse qui concerne le volume car l’acquisition se situe Ă  peu prĂšs, par rapport au poids, avec le dĂ©calage d’ñge indiquĂ© par M. Piaget. Je me demande par consĂ©quent si l’affirmation de la conservation par l’enfant n’est pas trĂšs directement fonction de la façon dont la question est posĂ©e et si le fait de lui poser la question verbalement en lui disant « est-ce qu’il y a la mĂȘme chose Ă  boire ? », « est-ce qu’il y a la mĂȘme chose de pĂąte ? » facilite l’acquisition d’un certain type de conservation que les images ne permettent pas ; les images, plus concrĂštes, orientent au contraire vers ce qu’elles reprĂ©sentent plus directement, le volume. (On avait imaginĂ© un dessin oĂč il y avait un gros buveur et un petit buveur qui devaient symboliser des quantitĂ©s plus grandes et plus petites. Ceci peut suggĂ©rer la notion de volume.)

Autrement dit, la rĂ©ponse (et l’affirmation de la conservation que nous en dĂ©duisons, car la conservation est une interprĂ©tation de certaines rĂ©ponses) dĂ©pend de la façon dont la question est posĂ©e par l’expĂ©rimentateur. Et la nature de cette question — verbale ou non — intervient sur la nature de la rĂ©ponse.

Le retard des sourds-muets est considĂ©rable ; il doit y avoir lĂ  une certaine part d’artefact. Cependant, je pense que c’est l’indice que, dans l’acquisition des conservations, le langage peut apporter une aide. Et je trouve une confirmation dans des expĂ©riences que M. Piaget a rapportĂ©es dans certains de ses cours — je ne sais pas s’ils ont fait l’objet de publications — concernant l’anticipation des conservations. Je crois que lorsqu’on pose la question concernant la conservation sous la forme d’une anticipation : « Qu’est-ce qui va se passer si je verse le liquide dans l’autre rĂ©cipient ? », la conservation est plus prĂ©coce.

M. J. Piaget. — Elle intĂ©resse tout, y compris le niveau ; tout se conserve, mĂȘme le niveau.

M. P. OlĂ©ron. — Oui, je me demande si justement ce n’est pas la preuve que la conservation est facilitĂ©e pour le sujet lorsqu’il y est amenĂ© sur le plan symbolique, sans avoir Ă  lutter contre la reprĂ©sentation, la perception qui suggĂšre une absence de conservation, une modification des objets. Or les sourds-muets sont extrĂȘmement dĂ©pendants de ce qu’ils perçoivent ; ils vont donc ĂȘtre plus longtemps tenus par cette reprĂ©sentation qu’ils auront plus de peine Ă  surmonter : l’enfant normal est aidĂ© dans cette lutte contre le concret par le fait qu’il a une certaine maĂźtrise du langage qui l’aide Ă  se dĂ©tacher du perçu. Ceci ne va pas contre la thĂ©orie principale de M. Piaget, ça n’est pas la preuve que le langage joue un rĂŽle constitutif, mais ce peut ĂȘtre la preuve qu’il joue un rĂŽle fonctionnel.

Sur la question de l’inclusion des classes, de l’emploi du « quelques » et du « tous », l’argumentation de M. Piaget a Ă©tĂ© que les enfants qui sont capables d’user du « tous » et du « quelques » dans la langue ne sont pas cependant capables d’arriver Ă  rĂ©soudre des problĂšmes du type de Burt tant qu’ils ne sont pas arrivĂ©s Ă  ce que M. Piaget appelle l’inclusion vĂ©ritable, effective, disons l’inclusion logique, qu’il situe sur le plan de l’action. Je me demande si l’on peut affirmer cela, si l’on a des preuves suffisamment fortes pour pouvoir parler d’une inclusion effective qui se situerait au niveau de l’action dans un problĂšme qui doit toujours ĂȘtre posĂ© aux enfants sous une forme verbale (il n’y a pas moyen de poser des questions relatives au « tous » et au « quelques », si je ne me trompe, sans employer les mots « tous » et « quelques »). Par consĂ©quent, pouvons-nous nĂ©gliger cet aspect et n’invoquer que des opĂ©rations qui se situeraient Ă  un niveau infraverbal ?

Il est encore un point que je soulĂšverai. C’est la question du rĂŽle fonctionnel et du rĂŽle structural du langage. À propos de la logique de l’adolescent, je me demande s’il faut attendre des linguistes la solution de ces problĂšmes, car je n’ai pas l’impression qu’ils soient d’accord entre eux et que la linguistique structurale nous apporte des donnĂ©es qui, actuellement, soient directement utilisables. Je me demande plutĂŽt si dans ces questions de raisonnement, sous des formes un peu abstraites, il n’y a pas la possibilitĂ© de faire des analyses expĂ©rimentales en fonction des divers types de situations comme par exemple Hunter l’a fait pour le problĂšme des 3 termes de Burt 3. C’est la question de la sĂ©riation des trois termes que l’on peut schĂ©matiser par : A > B, B > C, donc A > C. Dans un test de Burt, c’était la couleur des cheveux : « Édith est plus blonde qu’Olive, mais plus brune que Lily. » Hunter a Ă©tudiĂ© cette Ă©preuve en tenant compte de la difficultĂ© du problĂšme selon que, par exemple, le premier terme Ă©tait A > B et que le deuxiĂšme terme Ă©tait B > C (trĂšs facile Ă  rĂ©soudre) ou que l’on a B > C, A > B, oĂč il faut que le sujet opĂšre une rĂ©ordination, et les situations dans lesquelles on a par exemple A > B, C < B, oĂč le sujet doit convertir le second Ă©noncĂ©. C’est lĂ  une possibilitĂ© d’analyse expĂ©rimentale du raisonnement qui peut nous aider.

Mme M. Borelli-Vincent (Paris). — Au sujet du problĂšme de l’acquisition des opĂ©rations logiques par les enfants sourds-muets, je voudrais rappeler que le retard d’acquisition est trĂšs variable suivant les tĂąches considĂ©rĂ©es. Par exemple, pour des activitĂ©s de classification, j’ai pu en effet observer que ce retard est peu important lorsque les classes utilisĂ©es sont dĂ©finies par des caractĂšres perceptibles relativement simples et distincts, comme c’est le cas dans les classes de forme, de couleur, de dimension, etc. Dans ce type de classifications, le plus souvent utilisĂ© dans les Ă©tudes expĂ©rimentales, les enfants sourds-muets rĂ©ussissent en effet presque aussi bien que les enfants normaux.

Mais, lorsqu’on leur propose des classifications basĂ©es sur des concepts plus complexes, le retard est beaucoup plus important. C’est le cas notamment lorsqu’on utilise des concepts « gĂ©nĂ©riques », comme par exemple les concepts d’animaux, de sous-classes d’animaux, ou encore des classifications d’objets par genres plus ou moins larges : vĂȘtements, vĂ©hicules, etc. Avec ce type de matĂ©riel, le retard des sourds-muets dans le groupement correct des objets de mĂȘme genre est rĂ©ellement important. Il est de l’ordre de deux ou trois ans, au moins pour certaines des classifications utilisĂ©es.

Comment expliquer que ce type de classifications prĂ©sente des difficultĂ©s particuliĂšres pour les sourds-muets ? Il semble, dans ce cas, que le mot « signifiant » de l’objet vĂ©hicule une information beaucoup plus complexe que lorsqu’il dĂ©signe un caractĂšre unique et particulier de l’objet (forme, couleur ou dimension par exemple). Le mot n’est plus alors un simple dĂ©calque d’une rĂ©alitĂ© qu’il dĂ©finit d’une maniĂšre immĂ©diate. Il rassemble dans sa signification tout un faisceau de caractĂšres. Ces diffĂ©rents caractĂšres, qui dĂ©finissent le concept, peuvent ĂȘtre apprĂ©hendĂ©s les uns ou les autres par l’enfant, d’une maniĂšre plus ou moins complĂšte. Leur appartenance Ă  l’objet a Ă©tĂ© dĂ©couverte Ă  l’occasion d’expĂ©riences nombreuses et diverses, plus ou moins dissociĂ©es les unes des autres, et dans des contextes diffĂ©rents. À partir de cette diversitĂ© d’expĂ©riences, le nom impose l’unitĂ© du concept. Il constitue le repĂšre permanent grĂące auquel les caractĂšres successivement dĂ©couverts vont se regrouper, s’organiser.

Il existe Ă©videmment une liaison gĂ©nĂ©tique entre l’usage du nom et la construction du concept. Pour la mettre en Ă©vidence, il est nĂ©cessaire de l’étudier chez l’enfant normal lui-mĂȘme. On constate, par cette Ă©tude, que la liaison n’est pas simple. Il existe le plus souvent d’importants dĂ©calages entre l’acquisition du nom gĂ©nĂ©rique et la construction logique du concept. La connaissance du nom, et mĂȘme son usage correct dans certaines conditions, est loin d’entraĂźner ipso facto la maĂźtrise du concept.

Ces dĂ©calages peuvent se prĂ©senter suivant diffĂ©rentes modalitĂ©s. Le cas le plus net est celui oĂč le nom gĂ©nĂ©rique est acquis et utilisĂ© trĂšs tĂŽt par l’enfant, avant mĂȘme les noms spĂ©cifiques des objets qu’il regroupe. Par exemple, les noms poisson ou fleur sont employĂ©s avant les noms spĂ©cifiques dĂ©signant des poissons ou des fleurs diffĂ©rents. Mais ce nom, que l’enfant peut utiliser trĂšs correctement dans des situations familiĂšres, ne lui permet pas pour autant une utilisation d’emblĂ©e correcte du concept. Longtemps, des erreurs subsistent, les plus Ă©videntes Ă©tant celles qui portent sur l’extension du concept. D’abord l’enfant nommera poisson non seulement des poissons familiers, mais d’autres animaux aquatiques, voire certains reptiles Ă  cause d’une certaine ressemblance de forme. Et, alors mĂȘme que son vocabulaire se sera assez enrichi et diffĂ©renciĂ© pour que ce type d’erreurs devienne rare, des erreurs de mĂȘme nature pourront rĂ©apparaĂźtre lorsqu’on lui demandera d’effectuer des classifications.

Il est donc bien Ă©vident que ni la connaissance du nom, ni mĂȘme la maĂźtrise progressive de son utilisation, ne suffisent Ă  crĂ©er l’existence logique du concept et qu’il faut encore qu’interviennent tous les processus d’élaboration de l’opĂ©ration logique dĂ©crits par M. Piaget. Mais la connaissance verbale du concept fournit Ă  l’activitĂ© opĂ©ratoire qui interviendra alors une partie de ses matĂ©riaux.

Au cours de son dĂ©veloppement, l’enfant procĂšde Ă  un double mouvement d’analyse du rĂ©el et d’analyse des signifiants. En effet, il se trouve confrontĂ© en mĂȘme temps avec la rĂ©alitĂ© elle-mĂȘme et avec cette autre rĂ©alitĂ©, tout aussi prĂ©gnante, qu’est l’univers du langage. Une bonne part de ses progrĂšs intellectuels consiste sans doute Ă  les ajuster rĂ©ciproquement, Ă  dĂ©couvrir leur adĂ©quation.

M. P. Naville (Paris). — Je voudrais apporter un argument supplĂ©mentaire, favorable aux thĂšses de M. Piaget, en me plaçant dans la perspective de l’antĂ©- et surtout du post-langage. Dans cette discussion, nous nous rĂ©fĂ©rons Ă  une fonction symbolique considĂ©rĂ©e comme antĂ©rieure Ă  l’acquisition du langage, qui n’est donc pas le langage de l’homme normal et adulte. C’est un langage antĂ©rieur aux langues naturelles, sociales, une fonction symbolique primitive, spontanĂ©e, issue de mĂ©canismes sensori-moteurs, qui se manifestent avant que l’enfant ou l’adolescent ne deviennent maĂźtres des langues naturelles dans lesquelles nous nous exprimons couramment.

Mais n’y a-t-il pas un problĂšme analogue pour une fonction symbolique postĂ©rieure, pour un post-langage, qui ne peut ĂȘtre acquis que grĂące au langage ordinaire, mais qui en diffĂšre par toutes sortes de caractĂ©ristiques ? Ce problĂšme se pose lorsque l’homme adulte se trouve confrontĂ© Ă  des situations complexes oĂč le langage naturel est insuffisant Ă  rĂ©pondre Ă  des besoins nouveaux de communication et d’action, notamment dans le domaine de l’expression scientifique et de l’utilisation de celle-ci. Les langages symboliques peuvent se retrouver Ă  tous les niveaux, depuis ceux des mathĂ©matiques ou de la logique jusqu’aux rĂšgles du jeu d’échecs ou de cartes. Il faut, dans ces cas, Ă©laborer des langages rĂ©pondant Ă  des rĂšgles bien diffĂ©rentes de celles qui gouvernent le langage ordinaire.

Notre civilisation apparaĂźt ainsi comme un vaste complexe de langages plus ou moins bien coordonnĂ©s, Ă  l’intĂ©rieur desquels des groupes temporaires et variables doivent trouver des rĂšgles de communication et d’expression appropriĂ©es Ă  leurs activitĂ©s. C’est ce qui se produit pour les savants, les ingĂ©nieurs, etc. Cela devient de plus en plus une obligation dans le monde industriel, mĂȘme au niveau de l’exĂ©cution, de la production.

Les opĂ©rateurs de l’industrie, disposant de la langue naturelle, sont maintenant placĂ©s dans une situation oĂč il faut qu’ils apprennent de nouveaux langages spĂ©cialisĂ©s, en revenant Ă  des fonctions symboliques effacĂ©es par l’acquisition de la langue ordinaire. Par exemple, une compagnie pĂ©troliĂšre a fait faire des Ă©tudes de sĂ©mantique parce qu’elle emploie des ouvriers Ă©trangers, et qu’elle cherche Ă  savoir comment il faut apprendre certaines manipulations Ă  ces ouvriers en se passant de la langue ordinaire. On a ainsi Ă©tudiĂ© la façon dont ces ouvriers peuvent apprendre, selon des rĂšgles symboliques assez strictes, certaines manipulations. De quoi est-on parti ? D’expĂ©riences aussi simples que celles utilisĂ©es par M. Piaget. Par exemple, pour essayer de faire comprendre ce que sont les mĂ©canismes de pompage, les ingĂ©nieurs ont mis au point un systĂšme de symbolisation Ă  partir de l’usage de la pipe. Il y a succion, il y a tuyau, il y a passage de matiĂšre, obturation, etc. Nous avons lĂ  une rĂ©gression, si l’on veut, Ă  une forme de symbolisme actif primaire, sensori-moteur, qui donne accĂšs Ă  la comprĂ©hension de mĂ©canismes qui ne sont plus transposĂ©s dans le langage ordinaire. On crĂ©e un langage symbolique actif diffĂ©rent de celui qu’exige l’explication par le langage ordinaire.

C’est un exemple de type rĂ©gressif. On revient au prĂ©-langage. Mais dans les cas les plus intĂ©ressants il s’agit au contraire d’un niveau tout Ă  fait supĂ©rieur, oĂč l’on a affaire Ă  des adaptations de mĂ©canismes, de procĂ©dures sensori-motrices qui dĂ©passent le niveau ordinaire du langage et supposent sa connaissance prĂ©alable. À un niveau Ă©levĂ© ce sera par exemple le travail des programmeurs sur ordinatrices. Ce sont des opĂ©rateurs Ă  qui l’on apprend Ă  manipuler des mĂ©canismes logiques indĂ©pendamment de l’emploi du langage ordinaire. Le nouvel ordinateur central de la SNCF nĂ©cessite l’étude de programmes composĂ©s de 30 000 Ă  50 000 opĂ©rations distinctes. Chacune de ces opĂ©rations est faite dans un certain ordre logique. Les opĂ©rateurs manipulent des schĂšmes logiques tout Ă  fait en dehors du langage ordinaire. Ils disposent pour cela de rĂšgles fondamentales, par exemple celles de l’emboĂźtement des classes, etc. Leur tĂąche consiste donc essentiellement Ă  manipuler un langage symbolique particulier au cours d’opĂ©rations oĂč le langage ordinaire ne leur sert plus beaucoup.

À un stade moins complexe, on constate la mĂȘme chose pour la lecture de signaux lors du fonctionnement de systĂšmes automatiques de production. Cette lecture est celle d’un code, d’un langage, dont la syntaxe et la sĂ©mantique font appel Ă  des fonctions symboliques toutes diffĂ©rentes de celles du langage ordinaire. Nous voyons que la fonction symbolique se met Ă  nouveau Ă  jouer ici un rĂŽle extrĂȘmement important dans une phase que l’on peut qualifier de post-langage, oĂč l’acquisition du langage ordinaire et de ses mĂ©canismes est nĂ©cessaire, mais pas suffisante. C’est une façon indirecte, je crois, d’apporter un appui aux thĂšses de M. Piaget. Si l’on Ă©tudiait systĂ©matiquement des situations qui ne sont pas des situations de dĂ©ficience, des dĂ©ficits, mais au contraire des situations de « sur-puissance », on constaterait, en dĂ©finitive, que la zone des langues naturelles est une zone moyenne, circonscrite, limitĂ©e, assez bien adaptĂ©e Ă  nos formes ordinaires de vie sociale, mais qui est loin d’épuiser les ressources et les possibilitĂ©s de la fonction symbolique, Ă  la fois au-dessous de cette zone et au-dessus. C’est peut-ĂȘtre au-dessus de cette zone que se prĂ©sentent les phĂ©nomĂšnes les plus intĂ©ressants pour les hommes de demain.

M. J.-F. Richard (Rennes). — M. Piaget a montrĂ© que, considĂ©rĂ© sous son aspect combinatoire, le langage reposait sur l’acquisition de schĂšmes d’opĂ©rations d’ordre sensori-moteur. On peut se demander si, sous ses formes plus frustes, dans sa fonction d’expression du qualitatif au moyen de l’adjectif par exemple, l’activitĂ© de catĂ©gorisation verbale ne s’appuie pas Ă©galement sur une catĂ©gorisation latente prĂ©alable qui interviendrait au niveau perceptif lui-mĂȘme. Disons, en premiĂšre approximation, que la fonction de l’adjectif est de diviser un ensemble, autant que possible unidimensionnel, en un certain nombre de classes. Si l’on a affaire Ă  un continuum de grandeur, on utilisera les catĂ©gories : grand, moyen et petit ; si l’on ajoute le comparatif, on augmentera le nombre de classes. Il semble bien qu’une telle activitĂ© de classification soit dĂ©jĂ  en Ɠuvre au niveau perceptif et serve de support Ă  l’activitĂ© verbale proprement dite. Les expĂ©riences des auteurs qui ont introduit la thĂ©orie de l’information dans l’étude de la perception (Hake, Garner, Pollack, Miller en particulier) nous ont appris que, lorsque le continuum physique varie unidimensionnellement, la capacitĂ© de catĂ©gorisation ne dĂ©passe pas six Ă  sept classes. Il semble bien que l’on ait, dans ces tĂąches d’identification perceptive, un Ă©quivalent de la catĂ©gorisation verbale. Le rĂŽle de la catĂ©gorie est d’une part de regrouper (relativement Ă  ce qui est subsumĂ© par elle) et de l’autre de sĂ©parer (par rapport Ă  ce qui tombe en dehors d’elle). On retrouve au niveau perceptif ce phĂ©nomĂšne de regroupement et de sĂ©paration, qui est l’équivalent du rĂŽle jouĂ© par les mots dans le langage : deux points voisins sur le continuum peuvent ĂȘtre soit rapprochĂ©s, soit Ă©cartĂ©s sans que la distance physique soit seule en cause, de sorte que tout se passe comme s’ils tombaient sous la mĂȘme catĂ©gorie ou sous deux catĂ©gories distinctes. Si l’on demande par exemple d’identifier 8 cercles de diamĂštre de plus en plus grand en utilisant les chiffres dans l’ordre numĂ©rique croissant (mais sans dire combien de cercles il y a effectivement), on observe que la plupart des sujets utilisent 6 chiffres, certains autres 5 ou 7, mais pratiquement jamais 8, ce qui correspond au fait qu’ils ont en moyenne distinguĂ© 6 cercles. Mais ce qui est le plus intĂ©ressant, c’est d’examiner comment les 8 cercles prĂ©sentĂ©s ont Ă©tĂ© rĂ©partis entre les 6 catĂ©gories. Si, Ă  partir de la matrice de confusion, on estime par les mĂ©thodes classiques la distance psychologique entre les cercles, on s’aperçoit que la distance entre les cercles 3 et 4 (dans l’ordre objectif), comme entre les cercles 5 et 6, est plus petite, celle entre les cercles 4 et 5 plus grande au contraire que ne le laisserait attendre la considĂ©ration du nombre d’échelons diffĂ©rentiels sĂ©parant ces cercles. Il y a donc bien eu regroupement et sĂ©paration et l’on peut penser que s’il en est ainsi c’est que 3 et 4 d’une part, 5 et 6 de l’autre tombent dans la mĂȘme classe tandis que 4 et 5 tombent dans deux classes diffĂ©rentes. Il y a lĂ  une manifestation de l’activitĂ© de catĂ©gorisation qui se dĂ©veloppera et s’affinera avec l’utilisation du langage, mais qui, semble-t-il, n’est pas créée de toutes piĂšces par le langage.

M. A. Rey (GenĂšve). — À cĂŽtĂ© de l’acquisition, par la rĂ©pĂ©tition et l’usage, des signes verbaux constituant une langue maternelle, la formation du langage chez l’enfant comporte des aspects mineurs. Nous relĂšverons l’un d’eux : la crĂ©ation verbale.

À vivre avec de jeunes enfants, on est frappĂ© de les entendre crĂ©er des mots. Ces rĂ©actions, difficiles Ă  provoquer par tests, sont frĂ©quentes entre deux ans et demi et quatre ans. Il y a lieu de distinguer leurs formes, leurs circonstances de production et leur Ă©volution.

Certaines de ces crĂ©ations verbales procĂšdent des assemblages les plus incongrus de phonĂšmes et leur consonance heurte par son Ă©trangetĂ©. Mais d’autres Ă©missions s’élaborent trĂšs nettement dans le sens de la langue maternelle ; elles en Ă©pousent la morphologie auditive et rappellent parfois des patois ou des formes verbales dĂ©suĂštes. Il y a lĂ  un problĂšme intĂ©ressant pour les linguistes.

Quant aux circonstances de ces crĂ©ations, le jeu vocal peut intervenir, mais souvent, c’est Ă  l’occasion d’une lĂ©gĂšre Ă©motion, d’un sentiment vif, d’un Ă©tonnement, d’un fait trĂšs intime que les structures phonĂ©tiques sont Ă©mises pour dĂ©nommer un objet, un ĂȘtre, une apparence, un besoin. Il semble que l’écart existant entre l’intensitĂ© du vĂ©cu et la pauvretĂ© de la langue dĂ©jĂ  fixĂ©e incite l’enfant Ă  improviser de nouveaux termes. Nous voyons alors assez clairement que le langage, Ă  cĂŽtĂ© de sa fonction de communication est aussi une action particuliĂšre sur les choses, sur les ĂȘtres et sur soi-mĂȘme. Nous pourrions nommer cette action « mise en existence verbale aprioriste » de telle ou telle partie du rĂ©el vĂ©cu.

Quant Ă  l’évolution de ces crĂ©ations, elle dĂ©pend avant tout des rĂ©actions de l’entourage. Souvent l’adulte ne prĂȘte que peu d’attention aux nouveaux vocables ; ils disparaissent alors complĂštement. Mais il arrive que la combinaison vocale amuse ou frappe les parents par sa forme, son pittoresque, son adĂ©quation Ă  une situation. Elle est retenue par l’adulte qui la rĂ©pĂšte, l’intensifie mĂȘme, l’approuve. Un nouveau signe verbal s’est ainsi constituĂ©. Son usage ne s’étend pas au-delĂ  du cercle familial ; mais Ă  l’intĂ©rieur de celui-ci la crĂ©ation enfantine peut finir par assumer une fonction d’expression et de communication trĂšs importante. Dans toutes les familles il existe ainsi des termes, Ɠuvre linguistique de quelque ancĂȘtre alors qu’il Ă©tait enfant, termes qui se transmettent par l’usage pendant quelques gĂ©nĂ©rations. Il suffirait qu’un tel mot, particuliĂšrement heureux, soit rapportĂ© dans une Ɠuvre littĂ©raire pour que son audience s’étende prodigieusement et mĂȘme pour que le vocable se fixe dans la langue. Il y a peut-ĂȘtre lĂ  une petite recherche pour les Ă©rudits.

Si nous insistons sur cette Ă©volution de certaines crĂ©ations verbales enfantines, c’est que, d’une part, elles nous paraissent illustrer fort bien une mĂ©taphore dont M. OlĂ©ron vient d’user et que, d’autre part, elles incitent Ă  souligner un facteur affectif important dans l’évolution linguistique de l’enfant. En effet, dans les familles oĂč les crĂ©ations verbales enfantines sont acceptĂ©es et valorisĂ©es, c’est un aspect profond de la personne de l’enfant lui-mĂȘme qui est ainsi distinguĂ© et admis. Cet accueil linguistique doit avoir un effet sĂ©curisant gĂ©nĂ©ral et sĂ©curisant pour la fonction verbale elle-mĂȘme. On peut du moins Ă©tudier cette hypothĂšse.

Nous remarquerons enfin — dans un autre ordre d’idĂ©es et en pensant au bel exposĂ© de M. Piaget — à l’aspect actif du langage de l’enfant :

Le mot est d’abord un mouvement audible, donc un acte particuliĂšrement Ă©conomique, qui vient sans cesse s’insĂ©rer dans l’activitĂ© gĂ©nĂ©rale. Certes, il a une fonction de communication mais, pour l’enfant, nommer c’est agir sur les choses et les ĂȘtres ; c’est parfois beaucoup plus les capter par le filet du mot et les contraindre dans une forme, qu’assurer un Ă©change entre individus. L’égocentrisme verbal enfantin n’est peut-ĂȘtre que « langage action » l’emportant sur « langage communication ». DĂšs lors, si l’on admet avec Piaget une Ă©volution mentale par coordination progressive des actions, l’aspect actif du langage que nous relevons vient trĂšs naturellement s’inscrire dans le systĂšme des interactions structurantes de l’activitĂ© gĂ©nĂ©rale.

M. R. Gödel (GenĂšve). — Dans les crĂ©ations verbales des enfants, il y aurait Ă  observer en particulier la formation instantanĂ©e, l’improvisation de mots complexes, dĂ©rivĂ©s par exemple : pĂšsoir, pour « balance » — ce dernier mot Ă©tant encore inconnu, ou trop peu familier pour ĂȘtre Ă©voquĂ© sans effort. De tels nĂ©ologismes prouvent que l’enfant s’est appropriĂ© le mĂ©canisme de sa langue maternelle et a une intuition assez sĂ»re des structures possibles. Une crĂ©ation comme bavardise, formĂ© sur bavard (au lieu de bavardage, dĂ©rivĂ© de bavarder), est remarquable : cf. vantard, vantardise ; couard, couardise, etc. Mais combien de couples de mots de ce type pouvaient avoir Ă©tĂ© entendus par une fillette de 7-8 ans ? Une statistique des substantifs en -ise dĂ©rivĂ©s d’adjectifs en -ard donnerait une liste assez brĂšve, et surtout trĂšs peu de mots vraiment usuels. Pourtant, la crĂ©ation de bavardise paraĂźt bien supposer un modĂšle connu. On voit l’intĂ©rĂȘt du problĂšme, et la nĂ©cessitĂ© d’observations mĂ©thodiques sur l’acquisition, non seulement des mots ou des groupements syntaxiques, mais aussi des structures intermĂ©diaires (mots flĂ©chis, dĂ©rivĂ©s, composĂ©s).

M. J. Piaget. — J’aimerais remercier trĂšs vivement les orateurs qui ont ajoutĂ© tant d’idĂ©es nouvelles Ă  ce que j’avais dit et je commence par remercier M. OlĂ©ron. Il me faudrait un long moment pour lui rĂ©pondre, mais je le ferai briĂšvement.

M. OlĂ©ron me demande d’abord : faut-il faire intervenir toute l’intelligence pour rendre compte de la fonction symbolique ? Je ne crois pas avoir Ă©tĂ© aussi loin que cela. J’ai dit simplement que l’imitation joue un rĂŽle central dans la formation de la fonction symbolique et que l’imitation ne peut pas ĂȘtre dĂ©tachĂ©e de l’intelligence dans son ensemble.

J’en profite pour rĂ©pondre Ă  la jolie comparaison de M. OlĂ©ron avec la machine que monte l’homme et qui dĂ©cuple ensuite sa puissance. Je crois volontiers que c’est le cas du langage, et me sens donc en accord avec lui. Seulement, je suis frappĂ© par le temps qu’il faut pour en arriver là : une fois en possession du langage, l’enfant n’en arrive pas ipso facto aux opĂ©rations propositionnelles et il faut quelque chose comme 10 Ă  11 ans ou mĂȘme plus pour parvenir Ă  les dominer verbalement. C’est lĂ  le problĂšme.

DeuxiĂšmement, M. OlĂ©ron nous dit que l’intelligence ne se rĂ©duit pas Ă  la seule logique, mais comprend Ă©galement l’invention, etc. Cela va de soi. Si j’ai insistĂ© sur la logique, c’est que c’est un point en quelque sorte terminal dans la construction des structures. Mais il existe une fonction d’invention et elle montre que la logique n’est elle-mĂȘme qu’un dĂ©rivĂ© par rapport Ă  des structures probabilistes plus larges ; l’invention, c’est avant tout de l’induction et celle-ci est certainement antĂ©rieure Ă  la logique. Or, l’induction, c’est un cheminement probabiliste qui, arrivant Ă  un Ă©tat limite, dĂ©bouche sur les structures logiques. Je me rallierai donc entiĂšrement Ă  la seconde remarque de M. OlĂ©ron.

Je suis aussi d’accord avec la troisiĂšme remarque. Selon M. OlĂ©ron, l’enfant n’est pas seulement prĂ©logique ; il est aussi prĂ©physicien, prĂ©psychologue, etc. Bien sĂ»r, seulement personne ne le conteste, tandis que cette prĂ©figuration prĂ©coce de la logique au niveau sensori-moteur est, au contraire, trop souvent oubliĂ©e. Tout le bergsonisme a voulu opposer l’action comme source de l’élan vital Ă  tout ce qui est raison, logique, etc. Je crois que c’est une dichotomie bien contestable et que dĂšs l’action il intervient des coordinations systĂ©matiques qui prĂ©figurent la logique.

En quatriĂšme lieu, pour les problĂšmes de conservation, j’ai Ă©tĂ© fort heureux d’entendre M. OlĂ©ron souligner le caractĂšre trĂšs particulier de sa technique du dessin qui joue certainement un rĂŽle bien diffĂ©rent de celui des prĂ©sentations verbales, et un rĂŽle qui serait Ă  Ă©tudier en lui-mĂȘme. Les rĂ©sultats de M. OlĂ©ron m’auraient effrayĂ© s’il n’y avait pas eu toutes sortes de reprises anglo-saxonnes des expĂ©riences de conservation, en Angleterre, aux États-Unis, au Canada, etc., expĂ©riences qui ont donnĂ© les mĂȘmes dĂ©calages entre la substance, le poids et le volume et dans le mĂȘme ordre. Il semble donc intervenir quelque facteur spĂ©cifique dans la technique de M. OlĂ©ron et cela pose un problĂšme nouveau. Pour ce qui est du transvasement du liquide, par la technique du dessin, il intervient par exemple peut-ĂȘtre quelque facteur de volume. Je n’en suis pas encore sĂ»r, mais c’est une voie nouvelle Ă  poursuivre.

Enfin, derniĂšre remarque de M. OlĂ©ron : le « tous » et le « quelques » suppose le langage. LĂ -dessus, il existe justement des cas paradoxaux dont M. Ajuriaguerra et Mlle Inhelder nous parleront plus loin : des cas d’enfants Ă  troubles verbaux qui arrivent au maniement du « tous » et du « quelques » d’une maniĂšre prĂ©coce par rapport Ă  d’autres opĂ©rations, mais qui y arrivent par l’action, c’est-Ă -dire en rĂ©pondant beaucoup plus par la manipulation de la collection prĂ©sentĂ©e que par voie purement symbolique.

Mme Vincent nous a d’autre part montrĂ© que les sourds-muets n’étaient pas en retard pour la classification, quand il intervenait un contenu perceptif, mais l’étaient fortement en cas de concept abstrait. Mais c’est le cas de l’entendant, Ă©galement : nous avons Ă©tĂ© trĂšs frappĂ©s, avec Mlle Inhelder, dans les expĂ©riences sur l’inclusion, de constater que les mĂȘmes problĂšmes posĂ©s en termes de fleurs (de relations entre les primevĂšres et les fleurs) Ă©taient rĂ©solus beaucoup plus tĂŽt qu’en termes d’animaux (en termes de relations entre les canards et les oiseaux, par exemple). Comprendre qu’il y a plus de fleurs que de primevĂšres est plus facile qu’affirmer qu’il y a plus d’oiseaux que d’hirondelles. Et le contraste est frappant au point de vue des Ăąges, puisqu’il y a dĂ©calage d’un ou deux ans entre les deux rĂ©actions. La raison est sans doute qu’il est plus facile de faire des bouquets de primevĂšres ou de fleurs que de rĂ©unir par l’action des collections ou des bouquets d’hirondelles


M. Naville a fourni des faits nouveaux quant Ă  ce qu’il appelle la phase post-linguistique. Je suis complĂštement d’accord avec lui et c’est dans la ligne de ce que l’on voit dĂ©jĂ  chez l’adolescent, avec ses structures de combinatoire, et de groupes de quatre transformations. Il va de soi qu’ensuite l’initiation aux mathĂ©matiques et aux symbolismes supĂ©rieurs pose les mĂȘmes problĂšmes.

M. Richard nous a parlĂ© des analogies entre la catĂ©gorisation perceptive d’une part et le langage de l’autre. Cette question a Ă©tĂ© soulevĂ©e par J. Bruner Ă  propos des fonctions d’identification qu’il attribue Ă  la perception et nous avons cherchĂ©, nous-mĂȘme, avec Morf, Ă  montrer les isomorphismes partiels entre les structures perceptives et les structures de logique, de classes et de relations. Il semble donc bien que, dĂšs le niveau perceptif, on trouve des structures Ă©lĂ©mentaires de ce genre.

M. Rey nous a parlĂ© de la crĂ©ation de mots. Et ceci a Ă©tĂ© repris par M. Gödel. J’ai Ă©tĂ© trĂšs vivement intĂ©ressĂ© par les remarques de l’un et de l’autre. Les mots nouveaux créés par l’enfant ont souvent une fonction affective, comme le dit Rey, mais trĂšs souvent rĂ©pondent Ă  un besoin de symĂ©trie, quelquefois mĂȘme quasi opĂ©ratoire. Je me rappelle un enfant que nous interrogions, avec Mlle Inhelder, sur les questions de hasard, de mĂ©lange et ensuite de retour Ă©ventuel Ă  l’état initial. Plusieurs enfants ont inventĂ© le mot « dĂ©mĂ©lange » pour dĂ©signer le retour Ă  l’ordre. Et quand M. Rey nous dit que la production linguistique est une action et que cette action est un cas particulier des coordinations d’action en gĂ©nĂ©ral, je ne puis qu’appuyer cette suggestion. Je crois mĂȘme que c’est pour cette raison qu’il y a en fin de compte isomorphisme partiel entre le langage et la logique. Les structures des coordinations d’actions ne sont, en effet, pas spĂ©ciales aux niveaux sensori-moteurs, mais se retrouvent dans le cas de toutes les actions, qu’il s’agisse mĂȘme d’actions sociales ou d’actions linguistiques.

 

Discussion [n° 2]

M. G. de Montpellier (Louvain). — En ce qui concerne l’influence du langage sur la rĂ©solution des problĂšmes, je voudrais faire une remarque Ă  propos de l’expĂ©rience de Cofer, dont le Pr OlĂ©ron vient de nous parler. Il me semble que ce qui intervient comme facteur de facilitation, dans la dĂ©couverte de la solution du problĂšme des deux cordes de Maier, n’est nullement l’association de certaines expressions verbales, en tant que telles, avec la situation problĂ©matique, mais bien l’acte mĂȘme du balancement de la corde, ce qui est tout autre chose.

M. E. de Felice (Cagliari). — La rĂ©ponse que M. Bresson avait donnĂ©e Ă  mon appel pour une collaboration de la psychologie et de la linguistique me semble trop modeste. AprĂšs les rapports et les communications que nous avons entendus depuis lors, mon espoir quant aux possibilitĂ©s d’une telle collaboration s’est transformĂ© en conviction.

Parmi tous les problĂšmes soulevĂ©s par M. OlĂ©ron, il y en a trois qui ont prĂ©cisĂ©ment trait aux rapports de ces deux disciplines : le problĂšme de la relation entre valeur lexicologique et valeur syntaxique, celui de la relation entre contexte verbal et contexte extraverbal, et celui de la dĂ©finition de la notion de style du point de vue des habitudes verbales. Je voudrais exposer briĂšvement l’opinion, ou mieux l’impression, d’un linguiste sur ces trois problĂšmes.

1) Le contexte verbal ou linguistique s’étend Ă  la totalitĂ© du texte oral ou Ă©crit dans lequel les divers Ă©lĂ©ments linguistiques, phonĂšmes, morphĂšmes, syntagmes acquiĂšrent un sens prĂ©cis, sens plus prĂ©cis que les significations particuliĂšres des Ă©lĂ©ments isolĂ©s. Ici se pose la question des rapports entre valeur lexicologique et valeur syntaxique des mots. On serait portĂ© Ă  affirmer, dans une perspective gestaltiste, que c’est seulement dans la phrase totale que les Ă©lĂ©ments prennent leur sens rĂ©el et concret et qu’il est artificiel de les considĂ©rer dans leur valeur sĂ©mantique isolĂ©e. C’était, je crois, l’opinion de Herbart et de ses Ă©lĂšves, puis des psychologues comme Wundt et des philosophes comme Bergson ; c’était aussi celle de Koehler, Koffka, Wertheimer et des autres reprĂ©sentants de la Gestalttheorie, et enfin celle de beaucoup d’autres psychologues de la derniĂšre gĂ©nĂ©ration comme Delacroix, Guillaume, Gemelli.

Or cette position intransigeante est en contradiction avec les donnĂ©es de la linguistique et de la psychologie. Il est vrai que le sens linguistique, c’est-Ă -dire le sens dĂ©finitif et concret, existe seulement dans la phrase ou, si l’on veut, dans le discours. Mais ce sens global se constitue dans la production et l’identification de la phrase. L’expĂ©rience de la valeur sĂ©mantique des mots isolĂ©s, la connaissance de noyaux significatifs de base ou « lexĂšmes » ayant en soi une valeur gĂ©nĂ©rique dans l’institution sociale de la langue, sont bien une expĂ©rience et une connaissance rĂ©elles et concrĂštes ; mais, d’autre part, ces noyaux significatifs de base peuvent admettre des variations ou mĂȘme se dissoudre dans le cadre global de la phrase. Un exemple de la rĂ©alitĂ© des « lexĂšmes » nous est fourni par les « langues techniques » : dans celles-ci, c’est seulement le sens spĂ©cifique des termes que nous ne comprenons pas, alors que nous comprenons la structure grammaticale et la syntaxe, qui sont celles de notre langue ; il y a lĂ  un fait de sĂ©mantique lexicale. Enfin, je crois que Gemelli a dĂ©montrĂ© par ses analyses Ă©lectroacoustiques du langage que mĂȘme les lexĂšmes, les Ă©lĂ©ments isolĂ©s, ont une autonomie, une individualitĂ©. Il existe donc bien une sĂ©mantique lexicale Ă  cĂŽtĂ© d’une sĂ©mantique grammaticale, la rĂ©union des deux formant l’ensemble de la sĂ©mantique linguistique.

2) Je passe au problĂšme du contexte, et plus prĂ©cisĂ©ment du contexte extraverbal. Celui-ci peut ĂȘtre considĂ©rĂ© au moins sous deux aspects. Le premier peut ĂȘtre appelĂ© « para-linguistique », parce qu’il appartient encore Ă  la langue ou est liĂ© en partie Ă  la technique de la langue : il est constituĂ© par l’intonation, par le rythme, et d’un point de vue plus large par la mimique, les gestes et tous les autres moyens non linguistiques de communication. Le deuxiĂšme peut ĂȘtre dĂ©fini comme contexte » situationnel » : il comprend les donnĂ©es communes Ă  l’émetteur et au rĂ©cepteur sur la situation particuliĂšre, culturelle et psychologique, les expĂ©riences et la connaissance que chacun des deux a de l’autre. C’est sur ce dernier aspect que la linguistique attend et souhaite la collaboration du psychologue.

3) Le dernier problĂšme que je voulais aborder se rapporte Ă  ce que M. OlĂ©ron a appelĂ© « style ». Le phĂ©nomĂšne n’est pas seulement d’ordre lexical, mais aussi d’ordre grammatical et syntaxique. Pour moi, le terme de « style » est trop liĂ© Ă  la critique littĂ©raire et esthĂ©tique et je prĂ©fĂšre celui de « langue individuelle ». Ce terme traduit le complexe d’habitudes et de capacitĂ©s verbales, le niveau d’expĂ©rience et de connaissance que chaque sujet, appartenant Ă  une communautĂ© linguistique donnĂ©e, a du systĂšme de sa langue, c’est-Ă -dire ses tendances en tant qu’individu historiquement dĂ©terminĂ© dans le cadre d’une sociĂ©tĂ© et d’une culture. La notion de langue individuelle peut se substituer valablement Ă  la notion trop labile, trop indĂ©terminĂ©e, de style, et surtout Ă  la notion encore plus insaisissable de conscience linguistique.

M. R. Gödel (GenĂšve). — Je souscris pleinement aux remarques de M. de Felice sur la question du contexte. La distinction entre contexte linguistique et contexte externe ou situationnel — donc Ă©tranger au langage — est juste, mais trop simple. Il y a une situation extĂ©rieure ; il y a une situation intĂ©rieure : l’ensemble des notions, des sentiments, des expĂ©riences du locuteur et de l’interlocuteur. Mais il y a aussi des Ă©lĂ©ments (intonation, dĂ©coupage de la phrase) dont les linguistes ne savent pas si — ou jusqu’à quel point — ils appartiennent Ă  la langue. En tout cas, l’étude de la parole doit en tenir compte.

M. OlĂ©ron a parlĂ© d’identification du message, tout en hĂ©sitant entre plusieurs expressions Ă©quivalentes. Le choix est excellent : il rappelle en effet que le problĂšme central du langage, comme l’a montrĂ© Saussure, est un problĂšme d’identitĂ©. L’identitĂ© d’un signe, et singuliĂšrement d’un signe oral, n’est pas de mĂȘme nature que celle d’un objet matĂ©riel. M. Piaget a montrĂ© le rĂŽle que joue, dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e chez l’enfant, la notion de conservation de l’objet. Or un signe linguistique n’est pas un objet qui se conserve : il se rĂ©alise Ă  nouveau chaque fois qu’une expression est rĂ©pĂ©tĂ©e par le mĂȘme individu ou par des individus diffĂ©rents. L’identitĂ© du signe linguistique se manifeste donc dans des conditions trĂšs particuliĂšres : il y a bien un problĂšme de l’identification du message, et mĂȘme toute une sĂ©rie de problĂšmes.

Les unitĂ©s Ă©lĂ©mentaires ont Ă©tĂ© surtout envisagĂ©es dans les signes Ă©crits : lettres, caractĂšres d’un syllabaire, etc. Mais il doit aller de soi que c’est sur les unitĂ©s auditives que devraient porter les expĂ©riences. M. OlĂ©ron a fait allusion aux travaux des phonologistes. Avec raison, car le point de vue des phonĂ©ticiens ne rend pas compte de la structure des unitĂ©s linguistiques. Les phonĂ©ticiens considĂšrent en effet les unitĂ©s Ă©lĂ©mentaires (voyelles, consonnes) dans toute leur complexité : le p du mot pou, par exemple, est diffĂ©rent de celui du mot pire, et les appareils enregistrent ces diffĂ©rences. Mais les sujets de langue française n’en ont pas conscience : du point de vue de la langue, les deux p sont identiques. Il y a donc, dans l’articulation des sons, des traits essentiels (pertinents) et des traits secondaires. Les Ă©tudes expĂ©rimentales faites aux USA ont permis de reconstituer mĂ©caniquement des phonĂšmes en retenant les traits pertinents et en Ă©liminant le reste. Il faut ajouter que ces traits pertinents sont des traits diffĂ©rentiels : ceux qui font que p ne se confond pas avec b ou avec k, par exemple, et que les unitĂ©s Ă©lĂ©mentaires n’ont pas d’autre caractĂšre que celui-lĂ .

À propos des unitĂ©s significatives, mots ou phrases, on nous a prĂ©sentĂ© aussi des expĂ©riences d’ordre visuel : mots dont on avait retranchĂ© des lettres ou mutilĂ© plus ou moins la figure graphique. C’est dans l’ordre auditif que devraient ĂȘtre faites des expĂ©riences analogues. On constaterait que la langue mĂȘme (le code) admet dĂ©jĂ  des variations sensibles sans que l’identitĂ© du mot en soit compromise : quatre fois, quatr’heures, quat’sous. En partant de ces cas, pour lesquels on peut Ă©tablir des rĂšgles de variabilitĂ© normale, on en viendrait Ă  Ă©tudier les dĂ©formations accidentelles qui se produisent dans l’usage individuel, et qui peuvent ĂȘtre bien plus graves sans rendre impossible l’identification du message.

Est-il vrai, comme l’a supposĂ© M. OlĂ©ron, que la fin du mot soit plus importante pour l’information que le dĂ©but, et par consĂ©quent supporte moins d’ĂȘtre mutilĂ©e, parce que, en gĂ©nĂ©ral, elle porte les marques de catĂ©gorie et de fonction grammaticale ? On peut l’admettre pour les langues de type indo-europĂ©en ; mais il existe aussi des langues oĂč les marques en question ne sont pas Ă  la fin du mot.

Nos habitudes verbales reposent certes sur des associations. Les psychologues pensent surtout aux associations sĂ©mantiques, entre mots qui voisinent frĂ©quemment dans le discours parce que les choses qu’ils dĂ©notent voisinent dans la nature (« toile » et « araignĂ©e ») ou entrent dans une mĂȘme classe. Mais il faut bien voir que le systĂšme de la langue est constituĂ© d’abord par des associations d’un autre genre, bien plus Ă©troites et plus fortement imposĂ©es Ă  tous les membres de la communautĂ© linguistique. Qu’un nĂ©ologisme se crĂ©e, le plus souvent ce n’est pas un mot qui entre dans l’usage : si c’est un verbe français, par exemple, il possĂšde d’emblĂ©e toute sa conjugaison. Les associations qui unissent entre elles toutes les formes du verbe sont Ă©minemment sĂ©mantiques, et plus essentielles au systĂšme que celles des mots d’une sĂ©rie homogĂšne (noms d’arbres, par exemple, ou verbes de mouvement) ou d’un groupe empirique (« coudre, aiguille, fil », etc.), lesquelles peuvent varier d’un individu Ă  l’autre.

L’exemple des adjectifs dĂ©notant les couleurs est cĂ©lĂšbre, ce qui n’enlĂšve rien Ă  sa valeur probante. Mais il y a lĂ  plus que des habitudes verbales : des traits de structure du vocabulaire, les mĂȘmes pour tous les individus d’une collectivitĂ© linguistique donnĂ©e : on n’imagine pas qu’une partie des Bretons aient deux mots distincts pour « vert » et « bleu », les autres un seul. Les adjectifs dĂ©notant les tempĂ©ratures suggĂ©reraient des remarques analogues.

M. J. Piaget. — Dans le problĂšme de classification dont a parlĂ© M. OlĂ©ron, il importe de dissocier deux questions tout Ă  fait distinctes l’une de l’autre. La premiĂšre est celle du contenu des classifications. Un enfant Ă©levĂ© dans une langue oĂč il n’y a qu’un mot pour dire jaune et brun distinguera moins bien les deux couleurs qu’un enfant habituĂ© par la langue Ă  deux concepts diffĂ©rents. Il va donc de soi que le contenu de la classification sera diffĂ©rent, et cela en fonction du langage. Le deuxiĂšme problĂšme est celui de la structure opĂ©ratoire propre aux classifications. Étant donnĂ© n’importe quel contenu, un mĂȘme problĂšme se retrouvera toujours : c’est celui de l’emboĂźtement des sous-classes dans une classe ; c’est donc le problĂšme de la rĂ©versibilitĂ© des additions et des soustractions de la sous-classe par rapport Ă  la classe. Ce sur quoi nous sommes complĂštement d’accord, c’est que le langage va influencer le contenu des classifications et que ce contenu peut varier d’une langue Ă  l’autre. Mais la structure opĂ©ratoire, elle, est relativement indĂ©pendante du langage et suppose une coordination proprement opĂ©ratoire. Il importe donc de distinguer les deux questions, car si le fonctionnement s’exerce sur des contenus et en dĂ©pend en partie, il se cristallise en structures gĂ©nĂ©rales qui transcendent le langage parce que leurs racines lui sont antĂ©rieures.

M. F. Jodelet (Paris). — 1) Lorsqu’on dit que la plupart des activitĂ©s verbales mettent en Ɠuvre des habitudes, il me semble qu’il serait nĂ©cessaire, avant toute chose, de distinguer les niveaux des unitĂ©s linguistiques mises en jeu dans ces activitĂ©s. Il faudrait rappeler ici une remarque fondamentale de Jakobson, selon lequel « il existe, dans la combinaison des unitĂ©s linguistiques, une Ă©chelle ascendante de liberté » : au niveau le plus bas, « dans la combinaison des Ă©lĂ©ments diffĂ©rentiels en phonĂšmes, la libertĂ© du locuteur est nulle, le code a dĂ©jĂ  Ă©tabli toutes les possibilitĂ©s qui peuvent ĂȘtre utilisĂ©es dans la langue
 Dans la formation des phrases Ă  partir des mots, la contrainte que subit le locuteur est moindre ». Enfin, au niveau le plus haut, « dans la combinaison des phrases en Ă©noncĂ©s, l’action des rĂšgles contraignantes de la syntaxe s’arrĂȘte et la libertĂ© du locuteur s’accroĂźt substantiellement  » 4. Cette remarque de Jakobson est de grande importance pour le problĂšme de l’habitude verbale. Car la notion d’habitude, telle qu’on l’utilise en psychologie gĂ©nĂ©rale, est exclusive non seulement, bien entendu, de celle d’une libertĂ© complĂšte de choix, mais tout aussi bien, Ă  l’autre extrĂȘme, de celle d’un enchaĂźnement totalement nĂ©cessaire. Par consĂ©quent, je crois qu’il faut bien prĂ©ciser que, si la notion d’habitude dans la production verbale ne saurait s’appliquer au niveau supĂ©rieur, crĂ©atif, de cette production, celui de l’invention d’énoncĂ©s, elle ne saurait pas davantage s’appliquer au niveau tout Ă  fait infĂ©rieur, celui des combinaisons phonĂ©matiques et morphologiques, dit « de la deuxiĂšme articulation » : Ă  ce niveau rĂšgne une contrainte totale telle que, si quelque chose est dit, il ne peut l’ĂȘtre que d’une seule maniĂšre.

2) Je voudrais faire une autre remarque concernant la seconde partie du rapport de M. OlĂ©ron. Sans doute y a-t-il beaucoup de points communs entre les habitudes verbales et les habitudes « en gĂ©nĂ©ral ». Cependant, une divergence assez notable a Ă©tĂ© signalĂ©e par Russell en ce qui concerne la rĂ©versibilitĂ© ou la rĂ©troactivitĂ© de ces habitudes verbales. Si l’on fait apprendre des associations de rĂ©ponses non verbales quelconques dans un certain ordre, disons AB, on constate ensuite que la force d’association de ces rĂ©ponses dans l’ordre inverse, disons BA, est infĂ©rieure Ă  celle qui est la leur dans l’ordre original AB. Mais cette infĂ©rioritĂ© de l’association rĂ©troactive (backward) par rapport Ă  l’association initiale n’apparaĂźt plus lorsqu’on quitte le domaine non verbal pour considĂ©rer le domaine des associations de mots et lorsqu’on Ă©prouve la force de ces associations par la technique de regroupement mnĂ©monique de paires associatives disjointes : en choisissant des paires de mots A et B telles que B est une rĂ©ponse associative Ă  A, mais non pas A Ă  B, Russell et Jenkins ont montrĂ© que ces paires sont cependant rappelĂ©es aussi frĂ©quemment dans l’ordre BA que dans l’ordre AB. Cette rĂ©troactivitĂ© complĂšte semble diffĂ©rencier nettement les habitudes verbales (au niveau de l’association de mots) des habitudes non verbales : elle devrait sans doute ĂȘtre expliquĂ©e par la rĂ©versibilitĂ© inhĂ©rente Ă  des schĂšmes linguistiques dont les habitudes verbales ne reprĂ©senteraient qu’une expression partielle.

M. P. OlĂ©ron. — Les remarques qu’ont prĂ©sentĂ©es nos collĂšgues linguistes, MM. De Felice et Gödel, sont trĂšs riches et suggestives. Il est malheureusement impossible de les discuter en quelques minutes. J’en retiendrai surtout l’intĂ©rĂȘt que les linguistes veulent bien porter Ă  nos travaux et les possibilitĂ©s de collaboration qu’elles ouvrent entre eux et nous. Et c’est un fait que cette collaboration est indispensable pour constituer une psycholinguistique digne de ce nom.

M. Jodelet a tout à fait raison de nous rappeler une distinction dont il est nécessaire en effet de tenir compte.

Je suis d’accord avec M. Piaget sur le fait que le point de vue du contenu et le point de vue structural doivent ĂȘtre distinguĂ©s. Mais il y a lieu aussi de tenir compte du point de vue fonctionnel ; et il faudrait aussi dĂ©terminer s’il est entiĂšrement diffĂ©rent des autres ou s’il se rapproche davantage par exemple de la structure que du contenu.

En ce qui concerne la question de M. de Montpellier, il faut, me semble-t-il, distinguer ce qui est la mise en Ɠuvre effective de la solution et l’idĂ©e de cette solution survenant avant sa mise en Ɠuvre. Dans l’expĂ©rience citĂ©e, ce qui intervient c’est bien une association verbale entre les mots corde et balancer et cela en dehors de l’expĂ©rience du balancement.