Note sur les relations entre les illusions de MĂŒller-Lyer et de Delboeuf : Ă propos dâune Ă©tude de J. Beuchet et de J.-F. Richard sur le « dĂ©centrement des masses » (1963) a
Dans un intĂ©ressant article sur les figures de MĂŒller-Lyer 1, Beuchet et Richard contestent notre essai de rĂ©duction de cette illusion bien connue Ă celle des trapĂšzes, en sâappuyant sur lâexistence de variantes dues Ă Brentano, DelbĆuf et Heymans, qui ne prĂ©sentent plus de structure trapĂ©zoĂŻdale. Ils recourent alors Ă un autre mode dâexplication fondĂ© sur lâ« attraction » et applicable selon eux Ă toutes ces figures aussi bien quâaux configurations classiques. InspirĂ© de DelbĆuf (1893) et de J. Brunot (1893), ce schĂ©ma nous paraĂźt en recul sur notre tentative dâexplication gĂ©nĂ©rale des illusions primaires, qui sâappuie sur une loi quantitative et sur les effets de centrations. Nous aimerions donc montrer briĂšvement : I que les formes non trapĂ©zoĂŻdales dâillusion de MĂŒller-Lyer relĂšvent en rĂ©alitĂ© de lâillusion de DelbĆuf et sâexpliquent aisĂ©ment de ce point de vue ; et II que le soi-disant « dĂ©centrement des masses » et les faits nouveaux invoquĂ©s relĂšvent des mĂȘmes lois et ne rĂ©clament aucune hypothĂšse supplĂ©mentaire. AprĂšs quoi nous fournirons (III) un contre-exemple significatif.
I. â à propos des figures dĂ©crites par Brentano (voir fig. 1, partie α) et par DelbĆuf (id., partie ÎČ), Beuchet et Richard nous disent que « le schĂ©ma trapĂ©zoĂŻdal ne sâapplique pas avec la mĂȘme facilitĂ© Ă toutes les variantes dâillusion de MĂŒller-Lyer » et que, en particulier dans le cas de la figure 1 (partie α), cette « construction⊠paraĂźt artificielle ».
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Fig. 1
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Mais nous nâavons nullement proposĂ© cette extension et au contraire cherchĂ© Ă montrer (Piaget, 1961 ; p. 75, fig. 25) combien il est facile de passer de lâillusion de MĂŒller-Lyer Ă celle de DelbĆuf (cercles concentriques). Or les figures non trapĂ©zoĂŻdales construites par Brentano, DelbĆuf et Heymans, et invoquĂ©es par Beuchet et Richard contre notre interprĂ©tation, relĂšvent prĂ©cisĂ©ment de lâillusion de DelbĆuf et non pas de MĂŒller-Lyer, si lâon reconnaĂźt que la seule diffĂ©rence entre elles est que celle de DelbĆuf peut sâinterprĂ©ter par des considĂ©rations purement linĂ©aires, mĂȘme sâil sâagit de cercles concentriques, et se rĂ©duit ainsi aux relations impliquĂ©es dans la figure 2 : dĂ©valuation de Aâ par A, si A > Aâ, donc surestimation de A et dĂ©valuation de B (Piaget, 1961, p. 75-87). Lâillusion de MĂŒller-Lyer ne peut, par contre, ĂȘtre formulĂ©e quâen tenant compte des relations entre parallĂšles inĂ©gales, ce qui suppose une structure trapĂ©zoĂŻdale : si lâon conteste ce fait, il ne demeure plus de diffĂ©rences entre les deux types dâillusion et cela contraindrait Beuchet et Richard Ă Ă©tendre Ă toutes les formes de lâillusion de DelbĆuf, le schĂ©ma du dĂ©centrement des masses, ce qui est une autre affaire.
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Fig. 2
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Pour en revenir aux formes de la figure 1, notons dâabord que le dĂ©centrement des masses ne joue ici quâun rĂŽle peu convaincant, puisquâil suffit dâaugmenter ces masses pour diminuer lâillusion : que lâon compare, par exemple, la figure 3 Ă la forme (ÎČ) de la figure 1 (nous reviendrons sur ce changement quantitatif Ă propos des figures 4 et 5-6).
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Fig. 3
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Par contre, notre explication de ces illusions consiste simplement Ă soutenir que la diffĂ©rence Aâ (voir fig. 1) est dĂ©valuĂ©e par A et par B ou par B et par C ; ce qui a pour effet de valoriser A et de dĂ©valuer B (sur les figures de gauche), ou de valoriser B et de dĂ©valuer C (sur les figures de droite), puisque Aâ est la diffĂ©rence entre A et B ou entre B et C et quâen sous-estimant une diffĂ©rence entre deux longueurs, on tend Ă les Ă©galiser. Lâexplication revient donc sans plus Ă supposer que les points x et y sont rapprochĂ©s lâun de lâautre et les points xâ et yâ Ă©loignĂ©s lâun de lâautre en vertu de rapports de distances, tandis quâĂ invoquer avec nos auteurs une « attraction des centres des masses » subie par les points on est en plein arbitraire : ou bien on soutiendra crĂ»ment, comme jadis J. Brunot, que le sujet sâĂ©gare et que, au lieu de comparer les distances xy ou xâyâ, il compare les distances sĂ©parant les centres des surfaces (en ÎČ) ou des lignes (en α) de la figure 1, ou bien il y a rĂ©ellement « attraction », mais sur quoi et provenant de quoi ?
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Fig. 4
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Sâil sâagit de mouvements oculaires, on en revient au schĂ©ma invĂ©rifiĂ© de DelbĆuf. Sâil sâagit des points de centrations, notre schĂ©ma des rencontres et des couplages conduit Ă la loi rappelĂ©e prĂ©cĂ©demment et il nâest plus question dâattractions ni de « masses ». Sâil sâagit simplement dâune « attraction » au sens dâune tendance plus ou moins consciente du sujet, on sacrifie alors toute recherche relationnelle objective au profit de lâEinfĂŒhlung de Th. Lipps ou de la phĂ©nomĂ©nologie de Merleau-Ponty.
II. a. â Mais nos auteurs nâen sont nullement lĂ et ils cherchent Ă vĂ©rifier leur hypothĂšse en recourant Ă des donnĂ©es nouvelles, qui sont pleines dâintĂ©rĂȘt. Seulement, ici encore, nous ne comprenons pas ce quâajoute la notion de « dĂ©centrement des masses » et croyons aisĂ© de rĂ©duire ces nouveaux faits Ă notre schĂ©ma gĂ©nĂ©ral. La tentative est dâautant plus indiquĂ©e que lâexpĂ©rience I de Beuchet et Richard revient simplement Ă utiliser des formes telles que celles de la figure 1, mais en ne retenant que le premier et le dernier segment et en faisant Ă©valuer le point mĂ©dian entre x et yâ. Examinons, par exemple, la ligne 1 de la figure 4 : le point mĂ©dian M que nous avons indiquĂ© Ă mi-chemin de x et yâ paraĂźt situĂ© trop Ă gauche et les sujets lâindiquent plus Ă droite, parce que, nous disent les auteurs, le centre des « masses » (ici les « masses » sont les segments eux-mĂȘmes) exerce une attraction qui dĂ©forme lâestimation. Sans doute, mais les choses sâexpliquent aussi bien par une dĂ©valorisation des segments sous lâinfluence des distances totales et intercalaires, puisque la figure nâest quâune partie dâune configuration relevant de lâillusion de DelbĆuf en linĂ©aire (fig. 2).
Livrons-nous alors au contrĂŽle qui sâimpose : faisons varier les « masses », câest-Ă -dire la longueur des segments (de 1 Ă 5 sur la fig. 4). On constate alors immĂ©diatement que lâillusion se renverse aprĂšs la ligne 3 (parce que, alors, les segments sont plus grands que lâintervalle et valorisĂ©s par lui), tandis que câest lâinverse 2 en 1 et 2 ; en 5, par exemple, le point mĂ©dian M paraĂźt trop Ă droite et non plus trop Ă gauche, ce qui est conforme Ă notre schĂ©ma de lâillusion de DelbĆuf, mais nâa plus rien Ă voir avec lâ« attraction » exercĂ©e par le centre des segments. Les auteurs rĂ©pondront que ces centres se dĂ©placent eux-mĂȘmes vers la droite, ou quâils sâĂ©loignent trop des points x et yâ, etc. Quâils nous fournissent alors une loi quantitative, faisant intervenir les distances (sans aller jusquâĂ lâinverse de leurs carrĂ©s comme dans lâattraction newtonienne), et nous reprendrons la discussion pour voir si cette loi sâĂ©loigne rĂ©ellement de la nĂŽtre. Si nous pouvons nous permettre une anticipation, sinon une prophĂ©tie, nous serions portĂ© Ă croire que, ce jour-lĂ , les distances suffiront et quâon nâaura plus besoin dâ« attraction ».
II. b. â Une autre jolie expĂ©rience de Beuchet et Richard consiste Ă appliquer le schĂ©ma prĂ©cĂ©dent Ă des cercles (espacĂ©s de plus de deux fois leur diamĂštre) et Ă constater que, selon que les points x et yâ sont situĂ©s plus Ă droite ou plus Ă gauche, le point mĂ©dian est lui-mĂȘme dĂ©jetĂ© dans la direction inverse et en proportion exacte du dĂ©centrement de x et yâ par rapport au centre du cercle. Mais quâest-ce que cela prouve ? La question Ă©tant uniquement dâĂ©tablir sâil y a un effet de rapports entre distances ou un effet dâ« attraction » exercĂ© par le centre des cercles, les faits recueillis par nos auteurs ne parlent en faveur ni de lâune ni de lâautre hypothĂšse. Pour en dĂ©cider, il convient Ă nouveau de faire varier les distances et les grandeurs des figures. Or les figures 5 et 6 montrent immĂ©diatement quâon peut renverser lâillusion : les petits cercles Ă©loignĂ©s donnent un effet conforme Ă la rĂšgle de nos auteurs, tandis que les grands cercles proches fournissent un rĂ©sultat contraire. La conclusion semble ainsi Ă©vidente : câest en termes de rapports entre distances que lâon y voit clair, en retrouvant sans doute ici encore les lois de lâillusion de DelbĆuf en linĂ©aire 3 (les mĂȘmes dâailleurs quâen cercles concentriques).
III. â Ce qui manque Ă lâarticle de Beuchet et Richard, câest la recherche et la discussion des contre-exemples possibles. Nous venons de voir dĂ©jĂ que, en variant les figures, on peut Ă la fois augmenter le dĂ©centrement et affaiblir ou inverser lâillusion. Il reste Ă montrer que lâon peut aussi supprimer le dĂ©centrement et augmenter lâillusion. Câest ce quâa imaginĂ© S. Papert sous la forme de la figure 7 : la distance BC est de 30 mm et la distance AB varie autour de 30 mm par Ă©chelon dâun demi-millimĂštre. Le trait noir en α et en ÎČ est de 10 mm, sans dĂ©centrement en α et avec dĂ©centrement en ÎČ. En Îł le trait noir est de 60 mm avec, par consĂ©quent, un fort dĂ©centrement.
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Fig. 5
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Fig. 6
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Or, sur cinq sujets et une quarantaine de mesures par sujet (méthode concentrique), on a trouvé ce qui suit :
1) Pour la figure α, les cinq sujets surestiment le segment BC, dont quatre de 1,5 mm et plus (+ 3 ; + 1,5 ; + 2 ; + 0,5 ; + 1,5 = moy. + 1,7), alors que la valeur significative commence dÚs 1 mm ;
2) Pour la figure ÎČ, trois sujets surestiment le segment BC de 1 mm, un de 0,5 mm et un donne une illusion nulle (moy. + 0,7) ;
3) Pour la figure Îł, un seul sujet surestime le segment BC mais de 0,5 mm, deux le sous-estiment (â 1 et â 0,5) et deux ont une illusion nulle (moy. â 0,2).
Il est donc clair que la figure α, qui ne prĂ©sente aucun dĂ©centrement, provoque une illusion plus forte que la figure ÎČ, alors que celle-ci prĂ©sente un dĂ©centrement du type Ă©tudiĂ© par nos auteurs. Il est non moins clair que, en augmentant le dĂ©centrement de ÎČ Ă Îł, on annule lâillusion (â 0,2) au lieu de la renforcer.
Les trois sortes de rĂ©actions aux figures α Ă Îł sâexpliquent donc indĂ©pendamment du « dĂ©centrement des masses ». Dans le cas de la figure α, le segment BC, de 30 mm est surestimĂ©, sous la double influence du trait plein de 10 mm et des demi-segments Câ C et CCââ, de 5 mm. En effet, le premier de ces demi-segments CCâ fait partie de BC et provoque ainsi un effet secondaire de valorisation de BCâ (25 mm), qui renforce celle de BC. Dans le cas de la figure ÎČ, il y a bien une surestimation de BC sous lâinfluence du trait plein de 10 mm, mais celui-ci nâĂ©tant plus divisĂ© en Câ C et CCââ, on nâobtient plus de valorisation de BC sous lâinfluence de Câ C, ce qui affaiblit lâillusion totale (+ 0,7 au lieu de + 1,7).
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Fig. 7
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Dans le cas de la figure γ, enfin, le trait plein étant de 60 mm a tendance à dévaloriser le segment BC, mais, comme ce trait est de longueur égale à celle du segment AC, il en résulte une symétrie générale qui affaiblit cette dévalorisation.
Au total, ces figures α et Îł fournissent bien, et en particulier la figure α, le contre-exemple recherchĂ© et montrent lâinefficacitĂ© du schĂ©ma du dĂ©centrement des masses.
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Fig. 8
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On peut de mĂȘme construire des figures telles que (α) et (ÎČ) sur la figure 8 qui, dans lâhypothĂšse du dĂ©centrement des masses, devraient donner une dĂ©valuation de AB par rapport Ă AâBâ, ce qui nâest pas le cas. Il ne devrait, dans la mĂȘme hypothĂšse, y avoir aucune erreur pour le cas (Îł) de la figure 8, tandis que, en (ÎŽ), BC devrait ĂȘtre dĂ©valorisĂ© par rapport Ă AB (et pour ces quatre cas α-ÎŽ, cela devrait se vĂ©rifier pour toutes les valeurs de la ligne noire). Bref, il est facile de construire toutes les variĂ©tĂ©s de contre-exemples.
Ces remarques sur ce qui nous divise nâenlĂšvent du reste rien Ă lâintĂ©rĂȘt des nouveaux faits, dont la dĂ©couverte est due Ă lâingĂ©niositĂ© de Beuchet et Richard. Nous ne serons dâailleurs pas loin de nous entendre sâils mettent Ă exĂ©cution le projet dont ils parlent Ă la fin de leur article : quantifier les rapports en jeu, en tenant compte des valeurs de la diffĂ©rence Aâ (voir fig. 1), ce qui aura pour effet de substituer des relations prĂ©cises de distances Ă lâintuition vague dâ« attraction ». Seulement, il convient pour cela de lever lâĂ©quivoque prĂ©alable dont nous sommes partis : les figures que nos auteurs appellent des MĂŒller-Lyer de « type distance » par opposition au « type dimension » relĂšvent de lâillusion de DelbĆuf et non plus de MĂŒller-Lyer dĂšs quâelles cessent dâĂȘtre trapĂ©zoĂŻdales.
Mais un joli problĂšme est ainsi soulevé : puisque lâon passe insensiblement dâune forme dâillusion Ă une autre, alors que, sous leurs formes typiques, elles prĂ©sentent des lois de maximum assez diffĂ©rentes, que donneront les intermĂ©diaires, lorsquâon les Ă©tudiera quantitativement (câest-Ă -dire avec dĂ©termination du maximum en fonction des variations de la figure) ? Assistera-t-on Ă un passage brusque dâun type Ă un autre, ou peut-on prĂ©voir des configurations pour lesquelles il y aura interfĂ©rence des divers facteurs ? Les recherches se poursuivent Ă GenĂšve sur ce point, conduites par S. Papert qui a dĂ©jĂ trouvĂ©, en reprenant les analyses tachistoscopiques, certains faits en faveur de la continuitĂ©.
Bibliographie
Beuchet (J.), Richard (J.-F.). â Le dĂ©centrement des masses dans lâillusion de MĂŒller-Lyer, Bull. psychol., 1962, 16, 297-316.
Brunot (C.). â Les illusions dâoptique, Rev. scientif., 1893, 51, 237-241.
Piaget (J.). â Les mĂ©canismes perceptifs, Paris, Presses universitaires de France, 1961.