Préface. L’organisation perceptive : son rôle dans l’évolution des illusions optico-géométriques (1963) a 🔗
Éliane Vurpillot a bien voulu me faire l’amitié de me demander de préfacer le bel ouvrage qu’on va lire. Je l’en remercie et profite naturellement de cette occasion pour dire tout le bien que je pense de cette expérimentatrice minutieuse et infatigable qui, par surcroît, sait composer de larges revues générales, aux vastes horizons, et à l’objectivité sereine et inébranlable. Ce livre est un produit combiné de ces diverses vertus : on y trouvera la description d’une série de faits nouveaux d’un grand intérêt (rôle des situations « significatives », tableaux génétiques, etc.) insérés dans des exposés historiques très complets et des mises au point extrêmement utiles de l’état actuel des questions.
Il n’est qu’une page où l’auteur nous paraît quelque peu infidèle à son esprit critique habituel : c’est cet « Avant-propos » où Éliane Vurpillot attribue à ses maîtres les qualités de son ouvrage et se réserve la responsabilité de ses défauts. Sans vouloir compromettre mon ami Fraisse, cité avec moi dans ce passage, et en endossant pour mon seul compte les remarques qui vont suivre, je prétends que la situation réelle est à peu près l’inverse de celle qu’on veut nous faire accroire.
Les qualités, d’abord, sont donc relatives à l’expérimentation d’une part, et aux exposés synthétiques, de l’autre.
Or, comme expérimentatrice, Éliane Vurpillot présente une originalité nette : très systématique en ses méthodes, elle ne l’est nullement en ses hypothèses, ou plutôt elle l’est bien si l’on veut, mais dans le sens du freinage : méfiante à l’égard de toute théorie, elle cherche l’exception instructive ou le contre-exemple. Or, c’est là une vertu bien rare chez les psychologues et il convient de l’en féliciter. Mais elle pousse la prudence, lorsqu’elle infirme une hypothèse, jusqu’à ne pas adopter l’hypothèse contraire, et elle se plaît à suivre les sinuosités du réel en ses méandres parfois déconcertants. Aussi bien, lorsqu’Éliane Vurpillot affirme l’existence d’un fait, on peut la croire, et c’est réconfortant.
Ces qualités se retrouvent en ses exposés synthétiques, qui constituent un modèle d’information consciencieuse et d’impartialité. Freud a dit quelque part que, pour les gens qui écrivent, la lecture est un dur châtiment infligé par le ciel. Éliane Vurpillot sait à la fois écrire et lire, et, sur ce point aussi, son livre rendra d’inappréciables services.
Mais de telles qualités comportent naturellement un envers : un certain détachement, peut-être, à l’égard des interprétations théoriques. Seulement, encore qu’un tel défaut constitue précisément pour beaucoup une vertu supplémentaire, c’est ici que, si l’on parle de lacune, il faut l’attribuer sans hésiter aux réactions saines et normales contre l’enseignement reçu (et c’est pourquoi j’exprimais tout à l’heure mes doutes quant à l’avant-propos).
Éliane Vurpillot ne veut pas choisir entre les interprétations théoriques de la perception et elle se refuse à en chercher une nouvelle, se contentant d’un effort de pure description ainsi que de classification des niveaux d’organisation. Mais tout en admirant ce mélange de modestie et de prudence, on peut se demander si un peu plus de témérité ne lui rendrait pas service car, si toute théorie n’est qu’approximative, c’est la succession même de ces approximations qui conduit le plus souvent à la découverte des nouveaux faits.
Or, il y a, chez Éliane Vurpillot, une théorie latente, qui se réfère aux modes d’organisation. À propos des centrations du regard, l’auteur nous dit (p. 138) : « Il est difficile de décider si c’est la systématisation des fixations oculaires qui entraîne la mise en relation des éléments du champ ou si, au contraire, c’est cette mise en relation qui détermine la localisation des fixations oculaires. » À première lecture ce passage m’a surpris, car, dans ma perspective, la systématisation des fixations (ou « décentration ») et la mise en relation des éléments du champ sont une seule et même chose. À la réflexion, par contre, ces lignes éclairent la recherche des niveaux (p. 134) inspirés de Claparède : l’hypothèse reviendrait ainsi à supposer des modes d’organisation évoluant du global à l’analytique et déterminant à la fois les figures perçues et le fonctionnement des mouvements oculaires avec leurs pauses ou centrations successives.
Mais s’il en est ainsi, en quoi consiste le mécanisme d’organisation ? Gestalt ou activités perceptives ? Perception pure ou interactions variées ? Et surtout le niveau 1 (syncrétisme) est-il à mettre sur le même plan que le niveau 3 (analyse en parties coordonnées) ou le premier n’est-il que l’expression d’une absence d’activités se constituant au cours des paliers 2 et 3 ? Ce sont là des questions qui se posent, et c’est affaire de tempérament de choisir si la prudence consiste à s’abstenir de les discuter déjà , ou à les serrer de près au moyen de théories destinées certes à être dépassées, mais jouant auparavant un rôle peut-être décisif dans l’établissement même des faits.
Quoiqu’il en soit de cette diversité possible des types de chercheurs, il faut se féliciter qu’il en existe d’aussi productifs, honnêtes et dévoués à la cause de l’expérimentation souveraine, que celui dont Éliane Vurpillot fournit une belle illustration en cet ouvrage. Il faut surtout se rappeler que si cet auteur a déjà beaucoup écrit, c’est là son premier livre et que d’autres suivront bientôt. On peut attendre de sa plume une analyse d’ensemble de la formation des schèmes perceptifs d’origine empirique et leur confrontation avec les « Gestalts géométriques » sera d’un haut intérêt. On en appréciera déjà les signes annonciateurs dans les pages qui vont suivre.