Préface à la seconde édition. Le Diagnostic du raisonnement chez les débiles mentaux ; 2ᵉ ed. (1963) a

S’il pouvait être utile de préfacer ce bel ouvrage lors de sa parution en 1re édition, le nombre de volumes que nous avons publiés ensemble depuis lors, B. Inhelder et moi-même, m’interdit par contre de faire comme il conviendrait l’éloge de ma collaboratrice. Il me sera néanmoins permis de signaler l’importance de celles de ses recherches qui dépassent mon propre domaine, car, à côté de ses travaux de pure psychologie génétique qui lui ont valu une large réputation, en particulier en Grande-Bretagne et aux USA, B. Inhelder n’a pas cessé de poursuivre ses investigations dans la direction des applications que l’on peut tirer du double point de vue de l’éducation en général et des déficiences mentales. Dans la première de ces deux directions, il est évident que les divers travaux que nous avons pu faire sur le développement des structures opératoires logico-mathématiques (nombre, espace, hasard, logique des classes, relations et propositions) et physiques (développement des quantités et induction de lois physiques élémentaires) comportent de multiples applications didactiques et on s’en est douté en plusieurs pays où l’on a alors fait régulièrement appel à B. Inhelder. L’exemple le plus frappant est celui de la commission nommée en 1959 par la National Academy of Sciences des USA pour la réforme des programmes américains de mathématiques, physique et biologie élémentaire, et qui comprenait les meilleurs spécialistes des USA en ces matières et en psychologie, plus un seul invité étranger, qui fut justement B. Inhelder. On lira avec intérêt l’ouvrage qui est sorti du premier symposium de cette commission à Woods Hole (Mass.) et qui a été publié par J. S. Bruner sous le titre The Process of Education (Harvard University Press, 1961). Ces travaux continuent d’ailleurs et B. Inhelder y collabore toujours.

Dans le domaine de la déficience mentale, la large introduction que B. Inhelder a écrite pour la nouvelle édition de cet ouvrage me dispense d’insister sur les nombreux développements qui sont issus de la méthode inaugurée avec sa première édition. L’idée d’appliquer au diagnostic et au pronostic des arriérations, de la débilité mentale et des troubles psychopathologiques infantiles en général, les résultats des études sur le développement des structures opératoires chez l’enfant normal s’est révélée féconde et même indispensable dans la mesure où ces études atteignent le dynamisme formateur de l’intelligence au sens le plus large. L’étroite collaboration qui s’est instaurée entre B. Inhelder et notre collègue J. de Ajuriaguerra depuis sa venue à Genève a déjà porté de nombreux fruits à cet égard, pour les troubles d’adaptation scolaire en général, mais aussi pour l’analyse de perturbations particulièrement difficiles à saisir en leur détail, comme les troubles du langage (les uns corrélatifs de déficiences dans le maniement des opérations intellectuelles, mais d’autres complètement indépendants de ce secteur des fonctions cognitives et plus liés, semble-t-il, à des insuffisances de l’aspect figuratif en général, y compris les représentations spatiales ou spatio-temporelles).

À mi-chemin entre ces préoccupations éducatives et cet intérêt pour les déficiences mentales, et toujours inspirées par ses activités centrales en psychologie génétique, B. Inhelder s’est en outre occupée depuis quelques années d’un ensemble de questions dont l’importance est grande à ces trois points de vue à la fois : il s’agit des possibilités et des conditions limitatives d’un apprentissage susceptible d’accélérer l’acquisition des structures opératoires de l’intelligence.

Stimulé par les discussions du symposium qu’il dirigera à Woods Hole (cité plus haut), le psychologue J. Bruner, de l’Université de Harvard, a eu l’idée de mettre en relations nos résultats de psychologie génétique avec les tentatives de physiciens de grande valeur (dont J. Zacharias et le regretté F. Friedman au MIT) d’initier les jeunes enfants à des principes scientifiques modernes sans suivre les étapes de l’évolution historique des sciences. Bruner supposait, entre autres, qu’une organisation adéquate du milieu (des dispositifs expérimentaux, etc.) permettrait de faciliter l’encodage des informations et d’accélérer indéfiniment l’acquisition des structures opératoires. Ayant créé avec G. Miller un Center for Cognitive Studies à l’Université de Harvard, il invite B. Inhelder à y collaborer pendant quelques mois. Celle-ci, aidée par Magali Bovet comme assistante, commence par retrouver — sous les yeux de Bruner — dans une école nouvelle les mêmes structures de pensée entre 5 et 7 ans que chez les petits Genevois (les mêmes réactions préopératoires de non-conservation, etc.) et conseille donc la prudence et la nécessité de tenir compte d’un certain rythme de développement, le milieu ne suffisant pas à tout. De là sont nées un ensemble de recherches complémentaires, destinées à départager entre (et si possible à synthétiser) les deux points de vue Bruner-Inhelder, ou fonctionnalisme américain et structuralisme genevois… Ces recherches durent toujours, conduites par des assistantes à Harvard et à Genève, avec confrontation périodique des méthodes et des résultats (car l’Atlantique se traverse de plus en plus rapidement…). On peut attendre beaucoup de telles recherches, car l’étude de l’apprentissage (au sens du néo-learning américain) ne se limite nullement au problème restreint des accélérations possibles (mais non indéfinies) du développement : il y a là avant tout une méthode pour analyser les passages d’une structure à la suivante et les mécanismes mêmes de la transition. C’est ce problème qu’avait déjà abordé B. Inhelder dans ses recherches longitudinales avec G. Noelting et qu’elle étend maintenant au moyen des contrôles expérimentaux propres aux procédures d’apprentissage.

Si nous avons tenu à fournir ces indications dans différentes directions qui semblent un peu éloignées du diagnostic du raisonnement chez les débiles mentaux, c’est pour montrer l’unité d’inspiration des travaux de B. Inhelder issus de cette première œuvre. L’idée centrale en est qu’on renforce le pouvoir d’analyse de la psychologie génétique en reposant les mêmes problèmes de structuration progressive dans tous les domaines d’application où les faits s’éclairent alors les uns les autres, en passant du normal au pathologique ou de la pensée spontanée à l’assimilation scolaire. Il était donc fort utile de publier une nouvelle édition de l’ouvrage qui a tant fait pour stimuler les recherches selon toutes ces orientations, disparates en apparence mais, en fait, admirablement convergentes.

Septembre 1963.