ProblÚmes psychologiques et épistémologiques du temps (1963) a

Notre propos est de montrer quels services la psychologie de l’enfant peut apporter Ă  la solution de certains des problĂšmes de l’épistĂ©mologie du temps. Partons, Ă  cet Ă©gard, des deux problĂšmes principaux que soulĂšve l’étude de la durĂ©e.

Dans la mĂ©canique classique, la vitesse apparaĂźt comme une relation entre un espace parcouru et un temps. Autrement dit, pour employer le langage de Descartes, l’espace et le temps seraient des natures simples, tandis que la vitesse serait une relation. Tout au contraire, dans la mĂ©canique relativiste, le temps est devenu relatif Ă  la vitesse, tandis que la vitesse devient un absolu.

Cela pose un premier problÚme psychologique : le temps est-il une relation ou correspond-il, au contraire, à une intuition simple et directe ?

Le deuxiĂšme problĂšme concerne le cercle vicieux bien connu qui subsiste entre le temps et la vitesse. Cercle vicieux qu’avait signalĂ© le philosophe Le Roy d’une part, ou des mathĂ©maticiens et physiciens comme Gustave Juvet dans sa Structure des nouvelles thĂ©ories physiques. On dĂ©finit la vitesse en partant du temps, mais on ne peut atteindre le temps et mesurer le temps qu’en passant par la vitesse.

L’hypothĂšse que j’aimerais dĂ©fendre, c’est que, psychologiquement, le temps dĂ©pend de la vitesse, que le temps est une coordination des vitesses, ou encore, des mouvements avec leurs vitesses, de mĂȘme que l’espace est une coordination des dĂ©placements, c’est-Ă -dire des mouvements, abstraction faite des vitesses.

Cette hypothĂšse semble impliquer une sorte de parallĂ©lisme entre le temps et l’espace, mais le parallĂšle n’est pas complet. Ce parallĂšle, pourtant, est classique : chez Newton, par exemple, le temps et l’espace sont considĂ©rĂ©s comme deux absolus qui feraient partie du Sensorium Dei, absolus qui chez Kant sont devenus les formes a priori de la sensibilitĂ© avec parallĂ©lisme entre le temps et l’espace. De mĂȘme nous trouvons, dans la thĂ©orie de la RelativitĂ©, le temps mis, en quelque sorte, sur le mĂȘme plan que l’espace puisque Einstein nous parle d’un continu quadridimensionnel oĂč le temps constituerait la quatriĂšme dimension de ce continu physique. Mais malgrĂ© cette fusion, l’homogĂ©nĂ©itĂ© entre l’espace et le temps n’est pas entiĂšre.

Dans la thĂ©orie de la RelativitĂ©, les trois premiĂšres dimensions, purement spatiales, donnent en effet lieu Ă  une rĂ©versibilitĂ© parfaite tandis que le temps, en tant que dĂ©roulement physique, reste irrĂ©versible, ce qui montre tout de suite que le parallĂ©lisme ne va pas trĂšs loin. Au point de vue Ă©pistĂ©mologique, on doit mĂȘme dire plus : l’espace peut ĂȘtre complĂštement abstrait de son contenu en tant que forme pure et donner lieu Ă  une science strictement dĂ©ductive de l’espace, qui sera la gĂ©omĂ©trie pure. Par contre, il n’y a pas de chronomĂ©trie pure, il n’y a pas de science comparable Ă  la gĂ©omĂ©trie dans le domaine du temps, prĂ©cisĂ©ment parce que le temps est une coordination des vitesses et que, dĂšs qu’on parle de vitesse, on parle d’un contenu physique. Le temps ne peut donc pas ĂȘtre abstrait de son contenu comme l’espace peut l’ĂȘtre du sien. L’ordre temporel peut ĂȘtre en un sens abstrait de son contenu et il s’agit dans ce cas d’un simple ordre de succession. Mais la durĂ©e, comme nous allons le voir, dĂ©pend essentiellement des vitesses. Elle est indissociable de son contenu, psychologiquement et physiquement. Psychologiquement, les analyses de Bergson sur la durĂ©e pure ont assez montrĂ© la solidaritĂ© du temps et de son contenu psychologique, mais physiquement il en est de mĂȘme puisque le temps dĂ©pend des vitesses.

Il faut donc en premier lieu essayer de dĂ©gager ces relations entre la vitesse et le temps sur le terrain du temps physique, le temps physique Ă©tant celui des processus extĂ©rieurs au sujet. C’est ici qu’il convient de se placer sur le terrain de la psychologie de l’enfant et de se demander comment l’enfant accĂšde Ă  l’idĂ©e de vitesse, comment il accĂšde Ă  l’idĂ©e de temps, et, sur le terrain du temps physique, quelles sont les relations gĂ©nĂ©tiques entre ces deux notions.

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Pour ce qui est de la vitesse, demandons-nous d’abord si la relation entre l’espace parcouru et le temps (v = e/t), relation que nous pourrons appeler la notion mĂ©trique de la vitesse, est vraiment la notion premiĂšre dans l’esprit de l’enfant. Autrement dit, la vitesse apparaĂźt-elle d’emblĂ©e comme un rapport entre l’espace parcouru et le temps, ce qui subordonnerait la vitesse Ă  la durĂ©e aussi bien qu’à l’espace parcouru ?

Il n’en est rien. Nous trouvons chez l’enfant, et c’est lĂ  un rĂ©sultat d’emblĂ©e intĂ©ressant au point de vue Ă©pistĂ©mologique, une intuition de la vitesse antĂ©rieure Ă  cette notion mĂ©trique, intuition qui est de nature purement ordinale, c’est-Ă -dire qui repose simplement sur l’ordre des mobiles. Cette notion supposera naturellement la comparaison entre deux mobiles et elle ne peut pas s’appliquer Ă  la vitesse d’un seul mobile isolĂ©, mais, dĂšs qu’il y a deux mobiles, il y aura intuition ordinale de la vitesse, c’est-Ă -dire estimation de la vitesse d’aprĂšs l’ordre des positions, car trĂšs jeune, un enfant arrivera Ă  dire qu’un mobile qui en dĂ©passe un autre est plus rapide que le mobile dĂ©passĂ©. Il y a donc lĂ  une notion fondĂ©e sur le dĂ©passement, qui est indĂ©pendante de la durĂ©e. En effet, le dĂ©passement suppose simplement l’ordre spatial et l’ordre temporel. Si un mobile A se trouve situĂ© derriĂšre un mobile B en un temps et qu’ensuite A se trouve devant B en un temps t2, les seules notions qui interviennent en un tel jugement de dĂ©passement sont celles de « avant » et « arriĂšre » dans l’espace et de « avant » et « aprĂšs » dans le temps, notions purement ordinales qui ne font appel ni Ă  l’espace parcouru ni au temps Ă©coulĂ©, qui ne font donc pas appel Ă  la durĂ©e en tant qu’intervalle mais simplement au temps en tant qu’ordre de succession des Ă©vĂ©nements et Ă  l’espace en tant qu’ordre des positions. Le rĂŽle de ce concept du dĂ©passement peut ĂȘtre mis en Ă©vidence par des expĂ©riences trĂšs simples montrant du mĂȘme coup que chez le petit enfant il n’y a pas de notion mĂ©trique de la vitesse.

On donnera par exemple Ă  l’enfant deux tunnels de longueurs sensiblement diffĂ©rentes, l’enfant Ă©tant convaincu tout de suite qu’un des tunnels est plus long que l’autre. On fait ensuite entrer dans les tunnels deux petites poupĂ©es Ă  l’aide de tringles de fil de fer, l’enfant pouvant surveiller les entrĂ©es et les sorties. On demande d’abord si l’un des chemins Ă  parcourir est plus long que l’autre, et tous les petits dĂ©signent le tunnel le plus long. On fait alors entrer les poupĂ©es en mĂȘme temps, on les fait ensuite sortir simultanĂ©ment de l’autre cĂŽtĂ©. Les petits disent que les poupĂ©es vont Ă  la mĂȘme vitesse puisqu’elles sortent en mĂȘme temps. Ils ne tiennent donc absolument pas compte de l’inĂ©galitĂ© des tunnels. AprĂšs quoi, si on enlĂšve les tunnels et si on recommence, les enfants disent que l’une va plus vite parce qu’elle dĂ©passe l’autre. Donc, dĂšs que le dĂ©passement est visible, il y a estimation correcte par cette notion ordinale, mais, tant que nous avons affaire uniquement Ă  des durĂ©es ou Ă  des espaces, il n’y a pas de notion de la vitesse.

Cette intuition du dépassement donne lieu à quatre étapes successives :

— Au premier stade, les plus petits enfants ne jugent que par le point d’arrivĂ©e. Par consĂ©quent, quand il y a dĂ©passement proprement dit, il y a un jugement correct, mais quand un mobile ne rattrape pas complĂštement un autre mobile, mĂȘme si ce dernier va plus lentement, ils le dĂ©clareront plus rapide parce qu’il est devant l’autre, en ne tenant compte que de l’arrivĂ©e sans considĂ©rer le point de dĂ©part.

— Dans une deuxiĂšme Ă©tape, l’enfant tient compte Ă  la fois des points de dĂ©part et des points d’arrivĂ©e. Il prolonge en pensĂ©e le mouvement qu’il perçoit, nous sommes alors en prĂ©sence d’opĂ©rations d’ordre, mais opĂ©rations proprement dites, puisque l’enfant tient compte de tous les Ă©lĂ©ments.

— Dans une troisiĂšme Ă©tape, nous obtenons une notion lĂ©gĂšrement supĂ©rieure Ă  cette notion ordinale, lorsque l’enfant tient compte de l’intervalle entre les mobiles, l’intervalle Ă©tant grand d’abord et rapetissant ensuite de plus en plus pour, aprĂšs le dĂ©passement, augmenter de nouveau. Ce sera une estimation que l’on peut appeler hyperordinale, dans le sens de Suppes.

— Enfin, vers 10-11 ans, seulement, la notion mĂ©trique apparaĂźt. Elle ne constitue donc nullement une notion premiĂšre.

De cela nous pouvons conclure qu’il y a une notion de la vitesse qui ne repose pas sur la durĂ©e, ce qui nous permet d’emblĂ©e d’éviter le cercle Ă©voquĂ© tout Ă  l’heure.

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Qu’en est-il, maintenant, au point de vue perceptif ? En effet, Ă  cĂŽtĂ© de ces notions qui sont des interprĂ©tations notionnelles chez l’enfant et non des perceptions, on peut Ă©tudier la perception de la vitesse, qu’on retrouvera Ă  peu prĂšs avec les mĂȘmes lois chez l’adulte et chez le jeune enfant.

La perception de la vitesse a Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©e par bien des auteurs, en particulier par Brown aux États-Unis. Ce dernier essayait de la ramener Ă  un modĂšle mĂ©trique, en parlant d’espace subjectif ou phĂ©nomĂ©nal et de durĂ©e subjective ou phĂ©nomĂ©nale, la vitesse Ă©tant d’aprĂšs lui une relation entre cet espace subjectif et ce temps subjectif.

Nous avons fait de nombreuses expĂ©riences sur cette perception des vitesses, sans retrouver ce schĂ©ma de Brown et, au contraire, en observant frĂ©quemment, mĂȘme sur des adultes instruits et formĂ©s psychologiquement, des contradictions complĂštes entre leurs Ă©valuations de la vitesse, de la durĂ©e et de l’espace. Ce que nous avons trouvĂ©, c’est que tout peut se ramener, au point de vue perceptif, aux mĂȘmes lois ordinales et hyperordinales qui viennent d’ĂȘtre dĂ©gagĂ©es Ă  propos des notions prĂ©opĂ©ratoires chez l’enfant. La perception de la vitesse peut s’étudier dans trois situations diffĂ©rentes.

PremiĂšre situation : il s’agit de comparer deux mobiles dans leurs mouvements relatifs. Dans ce cas-lĂ , il va de soi que tout peut s’expliquer par des relations ordinales et hyperordinales. On observe de plus, dans cette situation, un effet perceptif systĂ©matique : au moment prĂ©cis oĂč il y a dĂ©passement, on constate, dans une trĂšs grande majoritĂ© des cas, un effet subjectif d’accĂ©lĂ©ration, le mobile qui dĂ©passe l’autre paraissant plus rapide, ou bien — et cela revient au mĂȘme — un effet subjectif de dĂ©cĂ©lĂ©ration, le mobile dĂ©passĂ© paraissant moins rapide. Autrement dit, perceptivement parlant, apparaĂźt de nouveau un effet ordinal liĂ© au dĂ©passement.

DeuxiĂšme situation : intervient seul, dans ce cas-lĂ , un mobile unique qui traverse le champ visuel (puisqu’il s’agit ici essentiellement de perception visuelle). D’autre part les mouvements du regard se manifestent librement sans ĂȘtre empĂȘchĂ©s par la consigne. On pourrait penser que, dans cette situation, il n’intervient qu’un seul mobile. Mais en rĂ©alitĂ© il y en a deux : d’une part, l’objet qui traverse le champ, d’autre part, le mouvement du regard qui est lui-mĂȘme mobile. On peut ainsi montrer que les effets perceptifs observĂ©s dans cette situation se ramĂšnent Ă  ceux que nous venons de noter Ă  propos de deux mobiles extĂ©rieurs. En particulier, se manifeste l’effet bien connu sous le nom d’effet d’apparition dans le champ : au moment oĂč le mobile, qu’on ne voit pas jusque-lĂ , apparaĂźt dans le champ visuel et poursuit sa route, ce mobile donne l’impression d’ĂȘtre accĂ©lĂ©rĂ© par rapport Ă  ce que sera sa marche ultĂ©rieure : plus rapide d’abord, le mobile paraĂźt donc ralentir ensuite. L’effet rĂ©sulte de ce que, au moment de l’apparition dans le champ, le regard est fixĂ© au point prĂ©cis oĂč le mobile va apparaĂźtre et ne rattrape pas le mobile tout de suite. Il y a alors retard du regard et par consĂ©quent accĂ©lĂ©ration apparente du mobile. On en trouve la preuve dans l’effet de persistance rĂ©tinienne, ou de sillage, qui dure un moment jusqu’à ce que le regard ait rattrapĂ© le mobile. C’est alors seulement que le mobile paraĂźt prendre la vitesse constante qu’il aura dans la suite.

TroisiĂšme situation : c’est le cas oĂč le regard est immobile, parce qu’on impose au sujet un point de fixation, et oĂč cependant un mobile traverse le champ visuel. Chacun sait qu’il reste possible, mĂȘme avec le regard fixe, d’évaluer la vitesse d’un mobile qui traverse le champ visuel. L’interprĂ©tation ordinale ou hyperordinale reste cependant valable, car on peut montrer que, mĂȘme dans cette situation, il y a deux mobiles. Il est en effet connu que la vitesse paraĂźt plus grande dans la fovĂ©a que dans la pĂ©riphĂ©rie du champ visuel. Reste Ă  savoir pourquoi. Dans la fovĂ©a, chacun le sait, les cellules sont plus denses, les ramifications nerveuses plus nombreuses, et, d’un autre cĂŽtĂ©, la persistance rĂ©tinienne y est plus grande qu’en pĂ©riphĂ©rie. ConsidĂ©rons alors le train d’excitations qui passe sur la rĂ©tine et qui suppose des ensembles de cellules simultanĂ©ment excitĂ©es (mais des ensembles successifs puisque le mobile se dĂ©place) ; or, ce train s’allonge en quelque sorte dans la fovĂ©a. Autrement dit, il y a un plus grand Ă©cart dans la fovĂ©a entre le dĂ©but de l’excitation et l’extinction de l’excitation, ce qui donne un effet apparent d’accĂ©lĂ©ration. Nous sommes donc Ă  nouveau en prĂ©sence de deux vitesses comparĂ©es l’une Ă  l’autre, d’une maniĂšre ordinale et hyperordinale, celle du passage des dĂ©buts d’excitations et celle du passage des extinctions, sans qu’il soit besoin de faire appel Ă  la durĂ©e ou Ă  l’espace parcouru.

Dans tous les domaines, par consĂ©quent, qu’il s’agisse de notions enfantines prĂ©opĂ©ratoires ou qu’il s’agisse de perceptions Ă©lĂ©mentaires, on dĂ©couvre psychologiquement une vitesse indĂ©pendante de la durĂ©e. Cela a son importance pour Ă©chapper au cercle vicieux rappelĂ© tout Ă  l’heure. Le fait a d’ailleurs Ă©tĂ© utilisĂ© par un physicien et un mathĂ©maticien, AbelĂ© et Malvaux, dans leur livre si suggestif intitulĂ© Vitesse et univers relativiste. Ces derniers cherchent Ă  reconstruire les notions de base de la thĂ©orie de la RelativitĂ© en Ă©chappant au cercle vicieux de la vitesse et du temps, et, pour cela, ils se demandent — l’idĂ©e est mĂ©ritoire pour des physiciens — comment la notion de vitesse et la notion de temps se construisent psychologiquement. En puisant dans nos recherches de psychologie de l’enfant, ils ont trouvĂ© cette notion ordinale de la vitesse et construit une thĂ©orie pour la gĂ©nĂ©raliser. Ils y sont parvenus au moyen d’un compteur Ă  billes au point de vue technique, et, au point de vue mathĂ©matique, en doublant la notion psychologique d’une loi logarithmique, d’une part, et d’un groupe abĂ©lien, d’autre part. Ils dĂ©montrent ainsi un thĂ©orĂšme d’addition des vitesses et construisent une thĂ©orie de la vitesse qui ne passe pas par la durĂ©e et Ă©vite par consĂ©quent le cercle dĂ©jĂ  signalĂ©.

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Envisageons maintenant le temps lui-mĂȘme et demandons-nous si les mĂȘmes enfants que nous interrogions tout Ă  l’heure au point de vue de la vitesse parviennent Ă  des notions de durĂ©e aussi simples et donnant lieu Ă  une intuition directe et aussi Ă©lĂ©mentaire que la notion du dĂ©passement pour la vitesse, ou si, au contraire, leurs notions de temps et de durĂ©e dĂ©pendent des vitesses. Or c’est cette seconde hypothĂšse qui se vĂ©rifie : on ne trouve pas chez le petit enfant de notion de temps qui soit radicalement indĂ©pendante de la vitesse. Il en est de mĂȘme d’ailleurs au niveau de la perception.

La notion de temps comporte deux aspects bien diffĂ©rents, qu’il est indispensable de distinguer : d’abord la succession des Ă©vĂ©nements qui nous fournit l’ordre temporel, ensuite l’intervalle entre les Ă©vĂ©nements fournissent les durĂ©es que nous pouvons emboĂźter qualitativement (A dans B, B dans C, etc. sans mesures) ou bien mesurer mĂ©triquement.

Examinons d’abord les notions ordinales, par exemple celle de simultanĂ©itĂ©. Nous posons sur la table devant l’enfant deux bonshommes que nous faisons partir du mĂȘme point, que nous faisons avancer l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre et s’arrĂȘter l’un Ă  cĂŽtĂ© de l’autre, en frappant au dĂ©part et Ă  l’arrivĂ©e sur la table pour que tout soit bien perceptible, et nous interrogeons l’enfant sur la simultanĂ©itĂ© ou non des points de dĂ©part, et sur la simultanĂ©itĂ© ou non des points d’arrivĂ©e. Si les deux mobiles ont la mĂȘme vitesse et s’ils partent des mĂȘmes points pour s’arrĂȘter aux mĂȘmes points, l’enfant dit sans aucune difficultĂ© qu’ils sont partis en mĂȘme temps et qu’ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps. Par contre, si l’on modifie les vitesses en utilisant deux mobiles qui partent en mĂȘme temps du mĂȘme point, et dont l’un s’arrĂȘte en mĂȘme temps que l’autre mais en un point plus Ă©loignĂ©, les rĂ©sultats sont diffĂ©rents. Tous les enfants disent que les mobiles sont partis en mĂȘme temps et ils le disent d’autant plus facilement qu’on leur demande de donner eux-mĂȘmes le signal de dĂ©part des coureurs, comme on leur demande de donner le signal de l’arrĂȘt. Ils acceptent donc tous la simultanĂ©itĂ© de dĂ©part. Par contre, les petits n’acceptent pas la simultanĂ©itĂ© des points d’arrivĂ©e parce que les coureurs ne se sont pas arrĂȘtĂ©s au mĂȘme point. On demande alors :

— Quand celui-ci s’est arrĂȘtĂ©, est-ce que celui-lĂ  marchait encore ?

— Mais non, il ne marchait plus !

— Alors ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ?

— Mais non, ce n’est pas en mĂȘme temps puisque celui-lĂ  est devant celui-ci.

C’est que, dans cette derniĂšre situation, « en mĂȘme temps » n’a pas de sens pour l’enfant. « En mĂȘme temps » n’a de sens que pour des mobiles parallĂšles qui accomplissent un seul trajet. Pour des mouvements de vitesses diffĂ©rentes, avec des points d’arrivĂ©e diffĂ©rents dans l’espace, la simultanĂ©itĂ© n’a pas encore de signification car la coordination du temps d’un mouvement avec le temps d’un autre mouvement suppose en effet rĂ©solu tout le problĂšme de la construction du temps.

Vers six ans cette simultanĂ©itĂ© est admise, mais l’égalitĂ© des durĂ©es synchrones ne l’est pas encore. L’enfant accepte que les deux mobiles soient partis en mĂȘme temps et qu’ils se soient arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps, mais si on lui demande si l’un a marchĂ© le mĂȘme temps que l’autre, ou bien moins longtemps, ou bien plus longtemps, il rĂ©pond que l’un des deux a marchĂ© plus longtemps parce qu’il est allĂ© plus loin.

— Mais ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps ?

— Mais oui, ils se sont arrĂȘtĂ©s en mĂȘme temps, j’ai dit stop et ils se sont arrĂȘtĂ©s.

— Alors ils ont marchĂ© le mĂȘme temps ?

— Mais non, celui-lĂ  a marchĂ© plus longtemps puisque le chemin est plus long.

L’expĂ©rience peut ĂȘtre refaite avec un tube Ă  deux branches permettant de remplir avec un mĂȘme Ă©coulement deux bocaux semblables ou diffĂ©rents par la forme. Avec un tube adĂ©quatement choisi, il est donc possible de rĂ©gler l’égalitĂ© de niveau avec deux bocaux identiques ou bien l’inĂ©galitĂ© de niveau avec deux bocaux de formes diffĂ©rentes et de poser des questions analogues Ă  celles de tout Ă  l’heure. Dans ce cas, la question portant sur la simultanĂ©itĂ© sera plus facile puisqu’il y a un seul robinet. Mais mĂȘme s’il accepte — ce qui n’est pas toujours le cas — que l’eau s’arrĂȘte de couler en mĂȘme temps des deux cĂŽtĂ©s, l’enfant dira qu’il a fallu plus longtemps pour remplir le bocal oĂč le niveau final est le plus Ă©levĂ©.

Il est Ă  noter enfin qu’en faisant comparer des mouvements parcourant les mĂȘmes espaces Ă  des vitesses diffĂ©rentes, on trouve deux Ă©tapes assez nettes :

— la premiĂšre oĂč l’enfant rĂ©pond que « ça va plus vite et (par consĂ©quent) ça met plus de temps » et la seconde, postĂ©rieure, oĂč l’enfant dit que « ça va plus vite et (par consĂ©quent) ça met moins de temps ».

La diffĂ©rence est due essentiellement Ă  ce que la premiĂšre rĂ©ponse s’appuie sur le rĂ©sultat (plus vite Ă©gale plus loin et par consĂ©quent plus de temps) et la seconde sur le processus mĂȘme (plus vite Ă©gale moins de temps). Le second cas exprime alors des opĂ©rations qui portent sur la transformation comme telle et non pas simplement sur son rĂ©sultat statique ou figural.

⁂

Il importe maintenant d’examiner ce qui se passe au niveau de la perception. Dans tous ces domaines, en effet, il faut avoir la prudence de contrĂŽler ce que l’on trouve sur le terrain des notions prĂ©opĂ©ratoires en l’étudiant par ailleurs sur le terrain perceptif (qu’il s’agisse de l’adulte ou de l’enfant, parce que la perception adulte reste en gĂ©nĂ©ral soumise aux mĂȘmes lois). Au point de vue de la perception du temps les trois rĂ©sultats essentiels sont les suivants :

Premier rĂ©sultat : quand on a affaire Ă  des mouvements de vitesses diffĂ©rentes, on constate des erreurs sur l’estimation de la simultanĂ©itĂ©. La majoritĂ© des sujets estime qu’un mobile qui va plus vite s’arrĂȘte avant celui qui va plus lentement mĂȘme quand la simultanĂ©itĂ© est objectivement rĂ©alisĂ©e. Ce premier effet perceptif est intĂ©ressant par le parallĂšle qu’il permet d’établir avec les rĂ©ponses de l’enfant au niveau prĂ©opĂ©ratoire, d’autant plus que l’on peut se demander jusqu’à quel point la pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire est dominĂ©e par des lois de configuration perceptive ou des lois de configuration imagĂ©e.

DeuxiĂšme rĂ©sultat : il s’agit de comparer les durĂ©es de deux mouvements qui durent Ă  nouveau exactement le mĂȘme temps, mais dont l’un est plus rapide que l’autre. Les mouvements sont prĂ©sentĂ©s successivement, en variant l’ordre, et le jugement de comparaison est donnĂ© aprĂšs les deux, ce qui est trĂšs rĂ©alisable chez l’adulte pour de petites durĂ©es. Dans ce cas-lĂ  s’observe un effet assez systĂ©matique : le mobile qui va plus vite entraĂźne l’impression subjective d’une durĂ©e plus longue. Autrement dit, on trouve ici, sur le terrain perceptif, l’équivalent des jugements enfantins : plus vite Ă©gale plus de temps. P. Fraisse, qui d’abord n’avait pas retrouvĂ© ce rĂ©sultat, a repris l’expĂ©rience en utilisant un dispositif suffisamment large du point de vue du champ spatial pour qu’il y ait des diffĂ©rences apprĂ©ciables de perception de la vitesse, et en faisant varier, avec la prĂ©cision qui le caractĂ©rise, toutes les conditions d’environnement qui jouent un si grand rĂŽle dans les mesures perceptives. L’effet est alors apparu.

TroisiĂšme rĂ©sultat : nous avons Ă©galement fait Ă©valuer la durĂ©e en utilisant des mouvements prĂ©sentĂ©s par des films, tels que les vitesses soient diffĂ©rentes mais les durĂ©es synchrones. Cette fois la durĂ©e est Ă©valuĂ©e avec fixation tantĂŽt sur le mouvement le plus rapide tantĂŽt sur le mouvement le plus lent. Dans ce cas-lĂ , la majoritĂ© des rĂ©actions va dans le sens : plus vite Ă©gale moins de temps. Ce troisiĂšme rĂ©sultat diffĂšre du second parce que cette fois l’attention est attirĂ©e sur la vitesse, tandis que tout Ă  l’heure elle l’était simplement sur le rĂ©sultat : l’espace parcouru ou le travail accompli. Lorsque deux mobiles parcourent le champ, le sujet a beau fixer l’un d’eux, il voit l’autre en mĂȘme temps et par consĂ©quent joue un effet de relation qui impose l’attention sur la vitesse. C’est pourquoi dans ce cas-lĂ  s’opĂšre un renversement des perceptions : plus vite Ă©gale moins de temps. Le mouvement le plus rapide est Ă©valuĂ© comme celui qui dure le moins au point de vue de l’estimation temporelle.

Ces diffĂ©rents rĂ©sultats concernant l’évaluation de la durĂ©e physique par le sujet semblent montrer que le temps physique apparaĂźt comme toujours relatif, comme un espace parcouru par rapport Ă  une vitesse donnĂ©e. On pourrait donc Ă©crire t = e/v (ou bien un travail accompli par rapport Ă  une puissance, ce qui revient au mĂȘme). En tout cas, il y a toujours une relation et, dans les stades Ă©lĂ©mentaires de l’évolution des notions enfantines comme dans les perceptions par comparaisons successives, un des termes de la relation est nĂ©gligĂ©. Seul, par exemple, le numĂ©rateur sera retenu et le temps sera Ă©valuĂ© par l’espace parcouru ou le travail accompli, tandis que si nous portons l’attention sur l’autre terme du rapport, alors le temps apparaĂźt comme inverse par rapport Ă  la vitesse ou par rapport Ă  la puissance.

⁂

Avec le temps psychologique, autrement dit la durĂ©e vĂ©cue, nous retrouvons les mĂȘmes lois. Cependant le problĂšme prĂ©alable est d’établir ce qu’est le temps psychologique par rapport au temps physique. Peut-on dissocier ces deux sortes de durĂ©e ?

Deux cas peuvent alors se prĂ©senter. Si le temps psychologique est sans relation avec des Ă©vĂ©nements physiques extĂ©rieurs, alors on peut parler Ă  coup sĂ»r de durĂ©e psychologique, mais l’expĂ©rience devient extrĂȘmement difficile : c’est le temps du rĂȘve ou celui de la rĂȘverie. Par contre, il peut s’agir d’un temps vĂ©cu sans doute, mais vĂ©cu en relation avec des Ă©vĂ©nements physiques qui se dĂ©roulent. Dans l’attente, par exemple, Ă  cĂŽtĂ© du temps vĂ©cu et qui paraĂźt long, il y a l’évĂ©nement physique : le temps que le train met pour arriver, etc. Il semble que, psychologiquement, le temps qui frappe surtout l’enfant au dĂ©part soit le temps des phĂ©nomĂšnes qui l’entourent. L’attention de l’enfant est centrĂ©e sur les Ă©vĂ©nements du dehors davantage que sur l’introspection, mais il est certain que trĂšs tĂŽt l’enfant fait l’expĂ©rience de l’attente du temps plus ou moins long qui se passe jusqu’au moment oĂč ce qu’il dĂ©sire se rĂ©alise. En fait nous sommes en prĂ©sence de quelque chose d’intermĂ©diaire entre le temps psychologique et le temps physique, car il y a relation avec ce qui se passe au-dehors et pas simplement introspection du temps vĂ©cu interne.

Le temps vĂ©cu, le temps psychologique apparaĂźt donc comme obĂ©issant aux mĂȘmes lois que le temps Ă©valuĂ© sur le terrain physique. Bergson, qui a fait de la « durĂ©e pure » le centre de ses mĂ©ditations, a dit avec raison que le temps est invention ou qu’il n’est rien du tout. Que signifie ce mot d’« invention » ? Cela veut dire, d’une part, que le sentiment de la durĂ©e est indissociable de l’action en cours, c’est-Ă -dire du travail qui s’accomplit, mais d’autre part, que ce travail ne s’accomplit pas non plus Ă  une vitesse nulle puisqu’il se passe quelque chose. Ce travail s’accomplit par consĂ©quent Ă  une vitesse dĂ©terminĂ©e. On peut alors supposer que le temps psychologique, c’est le temps du travail accompli par rapport Ă  la vitesse de l’activitĂ© propre, ou par rapport Ă  la puissance, si j’ose employer cette notion physique pour caractĂ©riser ce qui, dans l’activitĂ© propre, dĂ©pend d’une part des forces Ă  notre disposition, et d’autre part, de la vitesse mĂȘme de l’action (la puissance Ă©tant la force multipliĂ©e par la vitesse).

Les illusions de la durĂ©e vĂ©cue peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es de maniĂšre assez frappante en fonction de ce schĂ©ma. Tout le monde sait, par exemple, qu’un travail intĂ©ressant paraĂźt durer moins longtemps qu’un travail ennuyeux. C’est que l’intĂ©rĂȘt, comme l’ont montrĂ©, chacun de leur cĂŽtĂ©, ClaparĂšde et Pierre Janet, est une mobilisation des forces de l’individu qui met toute son ardeur Ă  ce qui lui tient Ă  cƓur. Au contraire dans l’ennui, le dĂ©sintĂ©rĂȘt, on constate un retrait des forces, une fermeture pour ainsi dire dans l’utilisation des forces Ă  disposition.

Par consĂ©quent, si on augmente la puissance, et compte tenu de la relation selon laquelle le temps Ă©gale le travail rapportĂ© Ă  la puissance, le temps paraĂźtra diminuer. Au contraire, dans le temps de l’attente, l’inverse se produit. Dans l’attente, l’évĂ©nement extĂ©rieur ne se produit pas alors que nous voudrions qu’il apparaisse rapidement, autrement dit se manifeste une rĂ©sistance extĂ©rieure par rapport Ă  notre activitĂ©. Dans l’activitĂ© que l’on poursuit, un dĂ©calage peut Ă©galement se produire. Chacun sait que de marcher dans une grosse neige donne une impression de durĂ©e toute diffĂ©rente que de marcher sur un chemin sec. Le temps paraĂźt plus long : c’est que le travail Ă  fournir est bien plus considĂ©rable par rapport aux mĂȘmes forces disponibles.

L’analyse prĂ©cĂ©dente tend Ă  faire du temps psychologique une relation, comme dans le cas du temps physique, avec exactement les mĂȘmes termes, mais mutatis mutandis. Mon collĂšgue et ami P. Fraisse pense diffĂ©remment en ce qui concerne le temps vĂ©cu. Il pense qu’il est possible de ramener le temps vĂ©cu, non pas Ă  une relation, mais Ă  une expĂ©rience directe, qui serait l’expĂ©rience du nombre des changements remarquĂ©s par le sujet. Quand le sujet remarque un grand nombre de changements dans son activitĂ©, le temps lui paraĂźt s’allonger, tandis que, quand le nombre des changements diminue, le temps paraĂźt raccourcir. Il y aurait donc une seule variable et pas une relation comme dans l’hypothĂšse que je viens d’exposer. Je serais complĂštement d’accord avec P. Fraisse s’il calculait le nombre de changements par rapport Ă  une certaine unitĂ© de durĂ©e objective. Dans ce cas-lĂ , le nombre des changements serait une frĂ©quence, nous aurions simplement une opposition entre la vitesse-frĂ©quence dans le temps psychologique et la vitesse-mouvement ou vitesse-dĂ©placement, qui intervient surtout dans le temps physique. Mais P. Fraisse ne l’entend pas toujours ainsi, et, pour montrer ce rĂŽle du nombre de changements, il a imaginĂ© toutes sortes d’expĂ©riences ingĂ©nieuses, dont une que nous avons reprise. Cette expĂ©rience consistait Ă  prĂ©senter au sujet, pendant une durĂ©e constante, un certain nombre d’images se succĂ©dant Ă  deux rythmes : un rythme lent (16 images pour 4 secondes) ou bien un rythme rapide (32 images). P. Fraisse s’attendait Ă  ce que, dans le cas de 32 vues, le temps paraisse plus long. Il a fait l’expĂ©rience sur des adultes en leur demandant d’évaluer le temps en secondes — ce que l’on ne peut pas faire avec des enfants — et il a trouvĂ© chez l’adulte une Ă©galitĂ© entre les deux situations. Cela tient probablement au fait qu’étaient utilisĂ©es des unitĂ©s mĂ©triques, car dĂšs qu’il s’agit d’un repĂ©rage mĂ©trique du temps, l’adulte acquiert un apprentissage, du moins dans certains milieux.

Nous avons repris cette expĂ©rience de P. Fraisse sur des enfants, en employant comme mesure du temps une mesure spatiale. Nous utilisons des baguettes de diffĂ©rentes longueurs : une petite baguette signifie peu de temps, une baguette plus longue signifie un temps plus long et l’enfant aura simplement Ă  faire un choix entre des baguettes. Notre collaboratrice Marianne Meylan-Backx a repris cette expĂ©rience sur les enfants avec ce dispositif de la mesure par unitĂ©s spatiales. Elle a trouvĂ© par cette mĂ©thode un rĂ©sultat extrĂȘmement suggestif pour le problĂšme qui nous concerne. Trois Ă©tapes apparaissent :

— Chez les petits, jusque vers 8 ans Ă  peu prĂšs, lorsqu’il y a davantage d’évĂ©nements, davantage de changements, selon l’expression de P. Fraisse, le temps paraĂźt plus long. À ce niveau, une frĂ©quence plus rapide entraĂźne un temps plus long.

— Mais, ce qui est frappant, et Ă  mon avis dĂ©cisif, c’est que, vers 8 ans, se produit une sorte d’inversion et, entre 8 et 12 ans Ă  peu prĂšs, les sujets rĂ©pondaient que lorsque cela va plus vite cela fait moins de temps. Dire que cela va plus vite, c’est parler d’une frĂ©quence plus rapide. Il s’agit donc bien d’une vitesse-frĂ©quence et non d’une vitesse-mouvement.

— Au troisiĂšme stade, on observe une compensation entre les deux rĂ©ponses, mais en fait, il ne s’agit pas d’un stade gĂ©nĂ©ral, car on ne retrouve cette compensation que chez quelques sujets.

Ces rĂ©sultats sont instructifs Ă  deux points de vue. Ils montrent d’abord que la vitesse-frĂ©quence donne lieu aux mĂȘmes stades que la vitesse-dĂ©placement, ce qui implique que dans ce type d’expĂ©rience la frĂ©quence apparaĂźt comme une vitesse. Par ailleurs, le renversement de l’évaluation de la durĂ©e entre le premier et le deuxiĂšme stade est un rĂ©sultat en harmonie avec notre analyse concernant la vitesse-dĂ©placement. Tout cela semble indiquer que le nombre de changements joue un rĂŽle, mais un rĂŽle en tant que relation par rapport Ă  l’unitĂ© objective de temps, donc en tant que vitesse, et non pas en tant que facteur absolu de nombre de changements.

À propos de la vitesse-frĂ©quence, j’ajouterai que nous pouvons prĂ©senter par exemple un son au mĂ©tronome Ă  un tempo rapide ou Ă  un tempo lent, ou bien encore des flashes lumineux Ă  un rythme rapide ou lent. Si nous prĂ©sentons successivement une grande frĂ©quence, puis une petite frĂ©quence, et si nous demandons une comparaison, nous retrouvons que perceptivement le temps le plus long correspond Ă  la frĂ©quence la plus grande. Par contre, si nous prĂ©sentons des accĂ©lĂ©rations ou des dĂ©cĂ©lĂ©rations, c’est-Ă -dire, pendant la perception mĂȘme, des modifications de la vitesse, nous constatons alors que pour une petite accĂ©lĂ©ration le temps semble plus long que pour une grande accĂ©lĂ©ration. Nous observons donc Ă  nouveau le renversement signalĂ© tout Ă  l’heure et cela provient du fait que l’accĂ©lĂ©ration attire l’attention du sujet sur la vitesse, phĂ©nomĂšne qui ne se produit pas quand le sujet voit simplement des frĂ©quences diffĂ©rentes qui se succĂšdent.

⁂

Le temps apparaĂźt donc comme une relation. Cette relation donne lieu, comme toutes les constructions rationnelles, Ă  une Ă©laboration progressive oĂč nous pouvons distinguer un palier perceptif, un palier notionnel prĂ©opĂ©ratoire, un palier opĂ©ratoire. Reste Ă  dire quelques mots de ce dernier niveau.

Les opĂ©rations temporelles qui permettent la constitution chez l’enfant de la notion rationnelle du temps (Ă  peu prĂšs au mĂȘme niveau oĂč se constituent les notions opĂ©ratoires de vitesse) se ramĂšnent Ă  trois :

PremiĂšre opĂ©ration : l’ordre des Ă©vĂ©nements. Il est facile de tester si l’enfant distingue ce qui vient avant et ce qui vient aprĂšs, en lui demandant de reconstituer une suite d’évĂ©nements successifs. Les images qui reprĂ©sentent ces Ă©vĂ©nements sont donnĂ©es en dĂ©sordre : il s’agit de les ordonner en retrouvant l’ordre temporel des Ă©vĂ©nements.

DeuxiĂšme opĂ©ration : l’emboĂźtement des durĂ©es. Lorsque plusieurs Ă©vĂ©nements se produisent successivement, non seulement ils se produisent dans un certain ordre (par exemple : 1, 2, 3, 4), mais encore certains intervalles les sĂ©parent. Une opĂ©ration qualitative fondamentale consistera Ă  emboĂźter ces intervalles, c’est-Ă -dire Ă  comprendre que le temps qui s’écoule entre l’évĂ©nement 1 et l’évĂ©nement 2 est plus court que celui qui s’écoule entre l’évĂ©nement 1 et l’évĂ©nement 3, ou bien qu’entre l’évĂ©nement 2 et l’évĂ©nement 3 le temps Ă©coulĂ© est plus court qu’entre l’évĂ©nement 2 et l’évĂ©nement 4. Pour l’étudier d’une maniĂšre simple, on utilise l’écoulement de l’eau d’un bocal piriforme dans un bocal cylindrique situĂ© au-dessous du premier. L’enfant aura Ă  reconstituer la suite des Ă©vĂ©nements en mettant en ordre des cartes sur lesquelles sont dessinĂ©s les niveaux aux diverses Ă©tapes de l’écoulement. Mais, d’autre part, nous demandons Ă  l’enfant si, pour aller de telle Ă©tape Ă  telle Ă©tape il a fallu le mĂȘme temps, ou plus de temps ou moins de temps, que pour aller de telle autre Ă  telle autre. C’est alors un problĂšme d’emboĂźtement des intervalles qui se pose avant toute mesure du temps, mais qui n’est pas simple. Il suppose en effet qu’on puisse par la pensĂ©e remonter le cours du temps pour le redescendre ensuite, il suppose une sorte de rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations temporelles opposĂ©e Ă  l’irrĂ©versibilitĂ© du contenu. Et certains petits m’ont dit : « Comment voulez-vous que je vous rĂ©ponde ! Vous me demandez s’il a fallu plus de temps pour aller de lĂ  Ă  lĂ , ou pour aller de lĂ  Ă  lĂ . Mais maintenant l’eau elle est lĂ , je ne peux plus rien dire. Il fallait regarder quand elle passait. » Autrement dit, les enfants veulent bien juger du temps perceptif, mais ils ne peuvent pas reconstituer les emboĂźtements par des opĂ©rations, ces opĂ©rations supposant nĂ©cessairement la rĂ©versibilitĂ©.

TroisiĂšme opĂ©ration : la mĂ©trique du temps. Cependant, avant d’en arriver Ă  la mĂ©trique, il faut coordonner l’ordre et les emboĂźtements et, sans cette coordination, il n’y a pas d’opĂ©rations temporelles possibles. Or cette coordination est trĂšs difficile, comme il apparaĂźt dans les rĂ©ponses Ă  des questions qui paraissent pourtant d’une Ă©vidence transparente. Avec un enfant de 7 ans, par exemple, le dialogue suivant peut s’engager :

— Quel ñge as-tu ?

— Sept ans.

— Est-ce que tu connais un copain qui est plus vieux que toi ?

— Oui, celui qui est assis Ă  cĂŽtĂ© de moi, il a huit ans.

— TrĂšs bien. Lequel de vous deux est nĂ© le premier ?

— Je n’en sais rien ! Je ne sais pas quand est son anniversaire.

— Mais voyons, rĂ©flĂ©chis un peu, tu me dis que tu as sept ans et qu’il a huit ans, est-ce qu’un de vous deux n’est pas nĂ© le premier ?

— Mais il faudrait demander Ă  sa maman, moi je ne peux vous rĂ©pondre.

Ainsi apparaĂźt la difficultĂ© Ă  coordonner l’ordre des Ă©vĂ©nements dont relĂšve la naissance et les emboĂźtements qui dĂ©terminent l’ñge.

La troisiĂšme opĂ©ration, qui apparaĂźt une fois qu’est rĂ©alisĂ©e la coordination dont il vient d’ĂȘtre question, c’est la synthĂšse de l’emboĂźtement et de l’ordre. On retrouve donc, Ă  propos de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique du temps ce que l’on observe Ă  propos de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique du nombre : une synthĂšse de l’emboĂźtement des classes et de la sĂ©riation qui engendre la sĂ©rie des nombres. Dans le cas que nous examinons, il s’agit d’une synthĂšse de l’ordre temporel et de l’emboĂźtement, avec choix d’un emboĂźtement-unitĂ© qui sera reportĂ© successivement aux diffĂ©rents intervalles, ce qui engendrera une mĂ©trique temporelle. Or cette mĂ©trique n’est pas, comme le soutenait Bergson, un produit raffinĂ© et artificiel de la science ou de la physique car il y a une mĂ©trique temporelle spontanĂ©e, comme dans la versification antique, comme dans la musique, si populaire soit-elle, avec les diffĂ©rentes durĂ©es qui s’emboĂźtent, non pas simplement d’une maniĂšre quelconque et qualitative, mais avec une unitĂ© reportĂ©e de part en part.

Or ces opĂ©rations qui permettent la structuration du temps Ă  partir des notions prĂ©opĂ©ratoires (opĂ©rations de caractĂšre gĂ©nĂ©ral, mais appliquĂ©es au temps) supposent en fait dans le cas de la mĂ©trique une coordination explicite entre la durĂ©e et la vitesse. Quand il s’agira en effet de passer de cette mĂ©trique simplement vĂ©cue, qui est celle de la musique ou de la versification, Ă  une technique mĂ©trique quelconque comme celle du sablier ou de l’horloge, on rencontrera le problĂšme de la conservation de la vitesse puisqu’il faut une vitesse uniforme pour mesurer l’heure. On a pu peut-ĂȘtre se demander dans les expĂ©riences que nous avons citĂ©es pourquoi nous n’avons pas fait appel plus tĂŽt Ă  une mĂ©trique temporelle. N’aurions-nous pas facilitĂ© la tĂąche des enfants en accrochant une grosse horloge Ă  la paroi de la chambre d’expĂ©rience, ou bien en plaçant un sablier sur la table qui leur aurait permis de juger de l’égalitĂ© ou de l’inĂ©galitĂ© des durĂ©es ? Nous l’avons tentĂ© et le rĂ©sultat est tout Ă  fait typique. Au niveau prĂ©opĂ©ratoire, quand les coordinations de l’ordre et de l’intervalle ne sont pas acquises, rien ne sert Ă  l’enfant de regarder une horloge ou un sablier pour conclure que la durĂ©e est la mĂȘme pour deux sortes de mouvements. L’enfant s’imagine en effet sans cesse que quand il se met Ă  courir, l’horloge va plus lentement, ou que quand il marche plus lentement, l’horloge va plus vite. L’enfant n’a pas la moindre notion de la conservation de la vitesse nĂ©cessaire Ă  la mĂ©trique temporelle et le sable lui-mĂȘme lui paraĂźt couler selon les cas plus vite ou plus lentement. À ce niveau-lĂ , on ne rencontre donc pas de possibilitĂ© d’une unitĂ© temporelle transposable d’un moment t Ă  un moment t + 1. Cette mĂ©trique ne se constituera que par la synthĂšse des deux opĂ©rations d’ordre et d’emboĂźtement, mais en coordination avec les vitesses. Par consĂ©quent, jusqu’au terme, c’est-Ă -dire jusqu’au niveau opĂ©ratoire, se manifeste la relation fondamentale entre le temps et la vitesse.