Discours du directeur du Bureau international d’éducation. 27ᵉ Conférence internationale de l’instruction publique (1964) a 🔗
Je vous souhaite une cordiale bienvenue au siège du Bureau international d’éducation. La Conférence internationale de l’instruction publique a une grande tradition dont vous êtes les gardiens pour 1964 : tradition de travail technique et sérieux, mettant au premier plan le souci des éducateurs dans le monde entier et à l’arrière-plan ce qui peut les diviser et, en particulier, les questions politiques.
Le BIE est né d’une initiative privée, pour combler une lacune dans le pacte de la Société des Nations qui ne parlait pas d’éducation. Ce sont en effet de simples pédagogues et de simples psychologues qui ont décidé d’abord trois gouvernements à réorganiser le Bureau puis, chaque année, un ou deux sont venus s’ajouter, jusqu’aux 66 que nous comptons actuellement.
Ce sont ces simples éducateurs et psychologues qui ont ensuite demandé aux ministères de faire des rapports annuels et d’en discuter le résultat dans des recherches comparatives. C’est ainsi qu’est née la Conférence internationale de l’instruction publique et qu’elle s’est développée pas à pas par des progrès très graduels et par tâtonnements multiples, avant que l’Unesco lui donne tout l’appui de son autorité.
Si je rappelle ces faits connus, c’est que cette lente croissance graduelle et non artificielle explique les traditions intellectuelles de notre conférence et aussi ses traditions humaines de coopération et de respect mutuel. Pour ne citer qu’un exemple de cet esprit de collaboration, toutes nos recommandations ont finalement été votées à l’unanimité.
Je forme donc mes vœux les plus chaleureux pour que cet esprit sérieux, technique et d’ajustement réciproque des points de vue, caractérise cette conférence comme celles de nos prédécesseurs.
Nous avons à l’ordre du jour deux grands problèmes : l’enseignement des adultes et l’enseignement des langues vivantes au niveau secondaire. J’aimerais faire sur ces deux sujets quelques brèves remarques de simple psychologie.
On se demande naturellement d’abord s’il faut employer les mêmes méthodes pour l’enseignement des adultes et l’enseignement des enfants. Je commence par une affirmation que n’aurait pas rejetée M. de La Palisse : si les méthodes employées pour l’enfant sont mauvaises, elles ne sont pas plus valables pour l’adulte. Mais si les méthodes sont bonnes, on peut les essayer sur l’adulte.
J’entends par mauvaises méthodes, les méthodes purement verbales, qui ne font appel qu’à la mémoire et qui laissent l’élève en état de réceptivité passive. Ces méthodes consistent en un mot à transformer la classe en une salle de conférence, à ne faire parler que le maître et à ne demander à l’enfant que d’écouter et de répéter.
Or, il va de soi que ces méthodes sont aussi mauvaises pour l’adulte que pour l’enfant, car l’adulte, pas plus que l’enfant, ne peut se contenter d’écouter des leçons et des conférenciers. Même les professeurs se fatiguent bien plus vite à écouter les conférences qu’à les faire eux-mêmes car, quand ils les font, ce sont eux qui agissent ! Au contraire, les méthodes actives qui font appel à ce travail tout à la fois spontané et orienté par les questions posées, un travail où l’élève redécouvre ou reconstruit les vérités au lieu de les recevoir toutes faites, sont aussi nécessaires à l’adulte qu’à l’enfant.
On a parlé des méthodes actives jusqu’à l’université et les adultes à instruire auxquels nous pensons sont intermédiaires entre l’enfant de nos écoles et l’étudiant de l’université : ce sont des hommes qui ont une personnalité différenciée et qui demandent à s’instruire : deux conditions pour que les meilleures méthodes actives s’appliquent parfaitement à eux.
Il faut se rappeler, en effet, que toutes les fois que l’adulte aborde des problèmes nouveaux pour lui, le déroulement de ses réactions ressemble à l’évolution des réactions au cours du développement mental.
L’essentiel à cet égard est de reconnaître que l’évolution intellectuelle n’est pas linéaire : elle ne consiste pas à additionner simplement des connaissances à d’autres connaissances mais à reconstruire plus largement sur chaque nouveau palier, avant d’aller plus loin, ce qui était déjà acquis au palier antérieur.
C’est ce que le grand éducateur Comenius avait admirablement compris : il soutenait qu’aux différents niveaux scolaires il faut toujours commencer par apprendre les mêmes choses, mais de manière nouvelle : d’abord par l’action, puis par le langage, puis seulement de façon réflexive et rétroactive pour en faire la théorie.
Ceci nous mène à l’enseignement des langues vivantes dans les écoles secondaires d’enseignement général.
Il y a deux manières extrêmes d’enseigner les langues : l’une consiste à partir de la théorie, c’est-à -dire de la grammaire, pour passer ensuite aux applications, c’est-à -dire à la pratique même de la langue. L’autre, appelée méthode directe, consiste à s’exercer d’emblée à parler et à écrire et à ne dégager qu’après coup les règles par réflexion sur la grammaire.
Chez les jeunes enfants, il n’y a pas de doute que la méthode directe est beaucoup plus fructueuse et que, plus l’enfant est jeune, mieux il apprend les langues par les méthodes immédiates (et cela souvent déjà avant l’école).
Quand un enfant de deux à trois ans apprend sa langue maternelle par la plus directe des méthodes, si sa maman avait la triste idée de commencer par la grammaire, jamais il n’en sortirait.
Chez l’adulte, il faut distinguer : si cet adulte est un spécialiste de la linguistique, il peut commencer par la grammaire comparée ; s’il est un personnage quelconque qui a envie d’apprendre la langue, il fera beaucoup mieux de commencer par des procédés plus directs.
Au niveau secondaire, qui nous intéresse ici, je crois qu’il y a intérêt à penser aux deux aspects : apprendre la langue le plus directement possible, pour savoir la dominer ; puis réfléchir sur elle pour en dégager la grammaire. Mais il serait utile de se rappeler que la grammaire des grammairiens et celle des pédagogues sont souvent très éloignées de l’analyse linguistique scientifique et que celle-ci est bien plus utile pour la formation de l’esprit.
Enfin, Mesdames et Messieurs, nous avons à discuter vos rapports de l’année qui suscitent à chaque session un intérêt évident. L’abondance de ces rapports, comme le nombre croissant des délégations, nous ont conduits à mettre au point une technique que vous trouverez exposée dans le guide de la conférence. Je n’insiste donc pas et me borne à vous souhaiter une pleine réussite de vos travaux et une excellente XXVIIe Conférence internationale de l’instruction publique.