Chacun se croit psychologue (1964) a đź”—
Prompt à sourire et à rire de bon cœur, l’étincelle de malice toujours prête à surgir dans les yeux bleus, Jean Piaget s’amuse, comme le sportif qui va tenir une gageure, à l’idée de répondre en quelques phrases à des questions abruptes, dans un domaine où précisément le sens de la nuance, la rigueur dans l’établissement puis dans l’interprétation des faits, s’imposent comme une règle plus stricte peut-être que dans toute autre discipline scientifique.
Que penser, professeur, de l’ironie plus ou moins facile dont le grand public fait souvent preuve à l’égard des psychologues ? Est-elle justifiée dans une certaine mesure ?
Oui, et pour deux motifs. D’abord, en Suisse par exemple, n’importe qui peut s’improviser « psychologue ». Le titre n’est protégé par aucune réglementation officielle. Un progrès a été accompli il y a deux ou trois ans, lorsque la Société suisse de psychologie a créé un diplôme sanctionnant tels ou tels diplômes locaux. Les conditions sont strictes : 4 ans de formation et 2 ans de stage pratique. D’autre part, et nous rencontrons là une difficulté majeure, chacun se croit psychologue, d’où l’importance réduite que l’on accorde dans notre pays à la recherche et à l’enseignement en matière de psychologie scientifique. Celle-ci, en comparaison de tant d’autres disciplines, occupe une position véritablement tragique : ni à Zurich, ni à Bâle, par exemple, il n’existe de chaire de psychologie scientifique proprement dite.
Estimez-vous qu’un enseignement généralisé de la psychologie soit souhaitable ?
Il peut être utile à condition de s’en tenir à des cas délimités avec beaucoup de précision, en rapport avec des préoccupations d’ordre pratique que la vie impose couramment à chacun. Mais il faut beaucoup de temps pour saisir l’étendue et la complexité des problèmes que pose la psychologie. Un enseignement généralisé et, de ce fait, forcément hâtif et superficiel, ne ferait que confirmer les gens dans l’illusion tenace que je mentionnais tout à l’heure : celle d’être un « psychologue né », par une sorte de science infuse.
Qu’en est-il, dans ce cas, de la fameuse « intuition » qui, d’une manière si courante, tient lieu de « Sésame, ouvre-toi » de la psychologie ?
Dans la pratique de l’existence, cette intuition est un mode de comportement — parfois efficace, sans nul doute — et non pas un mode de connaissance. Sur le plan scientifique, elle ne peut être utile qu’à la condition de ne pas s’y fier et de ne s’en servir qu’à titre d’orientation dans la recherche d’une hypothèse.
Quelles sont, selon vous, les qualités essentielles que doit posséder un psychologue, et quels obstacles doit-il surmonter ?
Pour imaginer des expériences, il a besoin d’esprit d’invention, et pour ne pas s’égarer, il lui faut l’esprit de contrôle, par conséquent une grande patience. Quant aux obstacles, je pense que le principal d’entre eux consiste dans la tentation de croire que l’on arrive à une vérité — dans ce domaine — par la simple réflexion.
Pourriez-vous citer un exemple qui montre la différence d’attitude et de réaction du savant, du chercheur, et du commun des mortels devant un fait banal ?
Prenez garde à l’ambiguïté du terme « banal » : banal, particulièrement dans le domaine de la psychologie, signifie « général » ; or, plus un fait est général, plus il est difficile à découper dans la continuité du réel. Tenez ! Demandez à une mère si son enfant âgé environ d’une année croit à la permanence des objets : elle pouffera de rire. « Bien sûr que oui ! Comment pourrait-il ne pas croire à la permanence de ce qu’il voit et de ce qu’il touche ? » Eh bien ! Cela n’est que de l’« adultocentrisme », c’est-à -dire une propension à croire comme à une évidence qu’autrui — en l’occurrence l’enfant — perçoit les choses et raisonne nécessairement comme nous. À propos de ce problème précis — celui de la permanence de l’objet chez l’enfant — je me rappelle ce jour où, par hasard…
… Une fois de plus, le hasard ne sert que ceux qui sont prêts à se servir de lui…
… J’étais dans mon bureau. Un enfant d’une année jouait avec une balle sur le tapis. La balle roule sous un fauteuil. L’enfant va la chercher. Un moment plus tard, elle roule sous un canapé large et bas, bordé de franges. L’enfant commence par regarder sous le canapé, mais, ne réussissant pas à apercevoir la balle dans la pénombre, que fait-il ?
Il se faufile sous le meuble.
Non. Sans hésiter, il retourne au fauteuil et se met à chercher la balle là où elle avait disparu la première fois.
Voilà qui en dit long, en effet, sur le degré de permanence que le petit enfant est capable d’attribuer à l’objet.
Et notez bien, pour éviter tout malentendu, que ce genre de réactions s’observe chez tous les enfants de cet âge.
Une dernière question… Quelle est votre distraction favorite ?
Sourire. Avec une sorte de tendresse, les mains retirent de la volumineuse serviette un petit paquet, enveloppé de papier de soie, d’où surgit enfin… un minuscule pot à fleurs.
… La culture du Sedum, cette plante grasse qui croît dans les rocailles. J’en possède déjà une centaine d’espèces différentes, provenant de la plupart des régions du monde. Celle que vous voyez ici, je l’ai ramenée du sud de la Hongrie… J’étudie sur ces plantes les phénomènes d’adaptation que j’ai observés depuis de longues années sur la limnée des étangs.