Déclarations du directeur du Bureau international d’éducation. 27ᵉ Conférence internationale de l’instruction publique (1964) a

Monsieur le président, l’année dernière, lorsque la XXVIe Conférence internationale de l’instruction publique s’apprêtait à exclure de son sein le Portugal invité par l’Unesco et par le BIE, j’ai tenu à déclarer solennellement, au nom du BIE, que je considérais cette exclusion « comme non valable du point de vue des coutumes du BIE et de la conférence ».

Il va de soi que le BIE est en entière sympathie avec l’anticolonialisme, mais il souhaite qu’il s’exprime en des formes compatibles avec les principes juridiques.

Je ne puis donc que renouveler aujourd’hui ma déclaration de l’année dernière, en y ajoutant les quatre constatations suivantes :

1. Le Portugal est membre du BIE et il a donc été proposé comme devant être invité à la XXVIIe Conférence pour autant que l’Unesco, organisation co-invitante, ne s’y opposerait pas.

2. Le conseil exécutif de l’Unesco, en sa séance du 5 juin 1964, a décidé d’inviter le Portugal.

3. J’ai donc signé avec Monsieur le directeur général Maheu la lettre d’invitation.

4. Il n’existe, ni dans les usages, ni dans les statuts prévus de la conférence, aucune procédure d’expulsion et l’état de fait créé l’année dernière ne saurait valoir en droit puisqu’il n’a pas été reconnu par les organes compétents.

En conséquence, je crois de mon devoir de déclarer à nouveau solennellement que toute expulsion d’un pays invité à la conférence est illégale. Je tiens à mettre la conférence devant ses responsabilités, qui sont graves, d’abord parce que toute décision illégale entacherait son honneur et ensuite parce que c’est la porte ouverte à n’importe quelle décision future arbitraire qui pourrait frapper n’importe quel gouvernement et n’importe quel nouveau pays que l’on pourrait désirer s’associer à l’avenir.

Selon la décision qui sera prise tout à l’heure, je me réserve, Monsieur le président, de faire une nouvelle déclaration concernant la suite des travaux de cette conférence.

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La conférence ayant exclu un pays invité malgré toutes les raisons juridiques invoquées, je me trouve contraint de faire les déclarations suivantes :

1) Je me sens obligé de refuser de me plier devant l’illégalité ;

2) Je me sens obligé de me refuser à ne pas faire honneur à la signature que j’ai donnée lors des invitations, conformément aux instructions que j’ai reçues des organes compétents dont j’exécute les décisions ;

3) Je suis donc obligé de me retirer de la conférence avec tous nos collègues.

Je serais heureux que l’on n’interprète pas mon geste comme une marque d’abandon ou un signe de découragement. Tout au contraire, j’attends le retour à la légalité et je forme le vœu que la Conférence générale de l’Unesco rétablisse une situation susceptible de reformer une unanimité. Je reprendrai alors mon poste aux conférences, sans avoir à violer mes convictions juridiques.

Je n’ai pas travaillé 36 ans à la tête de cette organisation pour me livrer aujourd’hui à un geste d’apparence négative. Tout au contraire, c’est l’avenir de nos conférences, et un avenir plus sain, que je crois préparer en préférant la légalité aux majorités, quelles qu’elles soient.

Mais pour l’instant, il nous est impossible de continuer nos travaux, et cela pour deux raisons que j’aimerais développer avant que M. le sous-directeur général de l’Unesco fasse sa propre déclaration.

La première raison est que nous ne pouvons pas travailler dans l’illégalité. La Conférence internationale de l’instruction publique a été convoquée par l’Unesco et par le Bureau international d’éducation pour remplir un mandat précis : entendre des rapports et voter des recommandations sur les problèmes techniques mis à l’ordre du jour. Si la conférence veut s’arroger le droit d’aborder les questions politiques et d’expulser un membre, elle dépasse son mandat. Et comme le directeur général de l’Unesco, représenté par son sous-directeur général, et comme le directeur du BIE ne peuvent reconnaître la validité de ses décisions sur ce point, il ne me reste donc qu’à me retirer, puisque vous vous êtes placés sur le terrain de l’invalidité juridique.

La seconde raison est que le Bureau international d’éducation est au service de tous, et non pas seulement d’une fraction de la conférence. Si, sur l’ensemble des pays inscrits à la conférence, un tiers ou une moitié d’entre eux se retire, nous ne pouvons plus travailler pour l’universalité. Vous me répondrez qu’il y a eu une majorité et que je dois m’incliner. Mais ce n’est pas une majorité d’opinion sur le terrain pédagogique. La scission de la conférence en deux fractions s’est faite sur le terrain de la validité juridique, sur le terrain de la politique propre aux conférences internationales et, comme certains l’ont soutenu explicitement, sur le terrain de la politique tout court. En ces conditions, la conférence perd ses qualités permanentes de technicité, d’objectivité et d’universalité, et il est donc, pour cette raison encore, impossible de nous prêter à assurer ses travaux.

La décision que nous prenons est grave, et on nous accusera certainement d’avoir adopté ainsi une conduite de suicide à l’égard des conférences internationales de l’instruction publique et du Bureau international d’éducation lui-même. J’aimerais donc répondre au nom de ce dernier.

Voilà près de 40 ans que le Bureau international d’éducation travaille en faveur de l’éducation et que ses dirigeants ont consacré du temps et de l’énergie à aider les ministères de l’Instruction publique, puis à préparer des conférences, au lieu de se livrer aux seules recherches scientifiques, en psychologie pédagogique ou en éducation comparée, qui les eussent peut-être captivés davantage. Nous resterons à votre service, Messieurs, quand les conférences pourront travailler normalement. Mais nous ne sommes nullement disposés à servir d’instrument pour faire de la politique et personne ne pourra nous y contraindre. Nous vous avons invités pour vous occuper ici d’éducation. Or, après une année de travaux à préparer des questionnaires, à les dépouiller, à élaborer les réponses, à rédiger deux volumes de synthèse et deux projets de recommandations pour faciliter vos délibérations (autant de documents d’ailleurs que vous pourrez emporter, et qui ne rendent pas cette conférence absolument vaine), vous nous avez récompensés en nous imposant une semaine de discussions politiques sur un point pour lequel vous n’aviez pas été mandatés. Je ne saurais vous en remercier, mais je tiens à exprimer notre profonde reconnaissance à nos deux présidents, le premier qui s’est retiré, comme nous allons le faire, pour obéir à sa conscience, et le second qui, avec un courage et une abnégation admirables, a accepté de se sacrifier au devoir en ces instants dramatiques et déplorables.

On vous a fait remarquer que le problème du Portugal avait été résolu en bien d’autres conférences sans entorse au droit. Pourquoi donc choisir la Conférence internationale de l’instruction publique pour opérer à ses dépens ? Parce que son secrétariat est faible, a-t-on supposé et même affirmé. Mais, Messieurs, que nous soyons faibles politiquement, c’est ce qui a fait jusqu’ici notre force morale et la force de notre neutralité objective et active. C’est l’honneur de la conférence d’avoir su résister, jusqu’à l’année dernière, à toutes les déviations par rapport à cette ligne de conduite. Et ce sera notre honneur, en toute sa force et non pas dans la faiblesse, que de nous refuser cette année à nous engager sur la voie de l’illégalité où l’on voudrait nous entraîner.

On nous répondra certainement que le secrétariat n’a pas le droit de se retirer. Il me paraît donc utile de fournir les précisions suivantes en ce qui concerne notre responsabilité. Le BIE a été fondé et développé par un certain nombre d’éducateurs et de chercheurs qui ont cru nécessaire de consacrer une partie de leur temps au service de l’instruction publique comme de l’éducation en général. Sans être mandatés au départ, ce sont eux qui ont invité les ministères à ce travail en commun et il va de soi qu’ils sont fiers des résultats obtenus et disposés à poursuivre avec l’Unesco l’œuvre ainsi entreprise. Mais que, ayant contribué au développement d’une suite de conférences sur le seul terrain technique et pédagogique, ils se trouvent maintenant mêlés à des conflits de caractère politique et appelés à se plier à des décisions dénuées de validité juridique, rien ne peut nous obliger à conserver notre service et ne pourrait nous y obliger si de telles circonstances se renouvelaient : le retrait du secrétariat du BIE est donc dans la ligne du libre engagement et de la fidélité technique qui a constamment caractérisé la vie de notre institution. La reprise de son activité se fera dans le même esprit et nous sommes certains que, retrouvée la légalité par les décisions sages des organes seuls compétents, la Conférence internationale de l’instruction publique vivra et se développera.

Nous avons essayé durant toute cette semaine de proposer toutes les formules de conciliation, car il était facile d’exprimer sous des formes juridiquement valables les justes protestations de nos amis africains contre le colonialisme et ses séquelles pédagogiques. Mais d’un bout à l’autre, nous nous sommes heurtés à une volonté de victoire totale. Si totale, Messieurs, qu’elle a tué notre XXVIIe Conférence.

Il y avait pourtant une solution qui s’imposait à l’évidence en présence de cette incompréhension : c’était d’ajourner la XXVIIe Conférence sine die pour la reprendre après la Conférence générale de l’Unesco, c’est-à-dire une fois le problème du Portugal résolu par une instance qui en a la compétence. Lorsque j’ai soutenu cette solution devant le Bureau de la conférence, j’ai clairement laissé entendre que cette XXVIIe Conférence internationale de l’instruction publique ne pourrait pas continuer ses travaux en cas de vote illégal et qu’il valait donc mieux un ajournement sine die qu’une dissolution définitive. Ceux qui ont refusé cet appel à la sagesse me paraissent avoir endossé une lourde responsabilité.

Mais, Messieurs, ne pleurons pas un passé révolu. La XXVIIe Conférence internationale de l’instruction publique a échoué. Vivent les futures conférences, quelles que soient les formes nouvelles qu’elles devront prendre pour respecter le droit.