GenÚse et structure en psychologie. Entretiens sur les notions de genÚse et de structure : Centre culturel international de Cerisy-la-Salle juillet-août 1959 (1965) a

Je parlerai de la genĂšse et de la structure en psychologie de l’intelligence. Commençons par dĂ©finir les termes dont nous nous servirons. Je dĂ©finirai la structure de la maniĂšre la plus large comme un systĂšme prĂ©sentant des lois ou des propriĂ©tĂ©s de totalitĂ©, en tant que systĂšmes. Ces lois de totalitĂ© sont, par consĂ©quent, diffĂ©rentes des lois ou des propriĂ©tĂ©s qui appartiennent aux Ă©lĂ©ments mĂȘmes du systĂšme. Mais j’insiste sur le fait que de tels systĂšmes constituant les structures sont des systĂšmes partiels par rapport Ă  l’organisme ou Ă  l’esprit. La notion de structure ne se confond pas, en effet, avec n’importe quelle totalitĂ©, et ne revient pas simplement Ă  dire que tout tient Ă  tout, Ă  la maniĂšre de Bichat dans sa thĂ©orie de l’organisme. Il s’agit donc d’un systĂšme partiel, mais qui, en tant que systĂšme, prĂ©sente des lois de totalitĂ© distinctes des propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments. Mais ce terme reste encore vague tant qu’on ne prĂ©cise pas quelles sont ces lois de totalitĂ©. Dans certains domaines privilĂ©giĂ©s, il est relativement aisĂ© de le faire, par exemple dans les structures mathĂ©matiques dont nous parlera Desanti mardi, les structures des Bourbaki par exemple. Vous savez tous que les structures mathĂ©matiques des Bourbaki se ramĂšnent aux structures algĂ©briques, aux structures d’ordre et aux structures topologiques. Les structures algĂ©briques sont, par exemple, les structures de groupe, de corps ou d’anneaux, autant de notions qui sont bien dĂ©terminĂ©es par leurs lois de totalitĂ©. Les structures d’ordre sont les rĂ©seaux, les semi-rĂ©seaux, etc. Mais, si l’on retient la dĂ©finition large que j’ai adoptĂ©e pour la notion de structure, on peut y faire entrer Ă©galement des structures oĂč les propriĂ©tĂ©s et les lois restent quelque peu globales et qui ne sont, par consĂ©quent, rĂ©ductibles qu’en espĂ©rance Ă  des structurations mathĂ©matiques on physiques ; je pense Ă  la notion de Gestalt dont nous avons besoin en psychologie et que je dĂ©finirai comme un systĂšme Ă  composition non-additive et un systĂšme irrĂ©versible, par opposition Ă  ces structures logico-mathĂ©matiques que je viens de rappeler et qui sont, au contraire, rigoureusement rĂ©versibles. Mais la notion de Gestalt, si vague soit-elle, repose tout de mĂȘme sur l’espoir d’une mathĂ©matisation ou d’une physicalisation possibles.

D’autre part, pour dĂ©finir la genĂšse, je voudrais Ă©viter qu’on m’accuse de cercle vicieux et je ne dirai donc pas simplement qu’elle est le passage d’une structure Ă  une autre, mais plutĂŽt que la genĂšse est un certain type de transformation partant d’un Ă©tat A et aboutissant Ă  un Ă©tat B, l’état B Ă©tant plus stable que l’état A. Quand on parle de genĂšse dans le domaine psychologique — et sans doute dans les autres domaines aussi, — il faut Ă©carter d’abord toute dĂ©finition Ă  partir de commencements absolus. Nous ne connaissons pas en psychologie de commencement absolu, et la genĂšse se fait toujours Ă  partir d’un Ă©tat initial, qui comporte lui-mĂȘme Ă©ventuellement une structure. Elle est, par consĂ©quent, un simple dĂ©veloppement. Il ne s’agit pas, cependant, d’un dĂ©veloppement quelconque, d’une simple transformation. Nous dirons que la genĂšse est un systĂšme relativement dĂ©terminĂ©, comportant une histoire et conduisant donc, de façon continue, d’un Ă©tat A Ă  un Ă©tat B, l’état B Ă©tant plus stable que l’état initial, tout en constituant son prolongement. Exemple : l’ontogĂ©nĂšse, en biologie, qui aboutit Ă  cet Ă©tat relativement stable qu’est l’état adulte.

Nos deux termes Ă©tant dĂ©finis, on me permettra maintenant deux mots d’historique trĂšs rapides, car cet exposĂ©, qui doit introduire une discussion, ne peut Ă©puiser, trĂšs loin de lĂ , l’ensemble des problĂšmes que pourrait poser la psychologie de l’intelligence. Ces quelques mots sont pourtant nĂ©cessaires, car il faut souligner que, contrairement Ă  ce que nous a montrĂ© hier avec profondeur Goldmann dans le domaine sociologique, la psychologie n’est pas partie de systĂšmes initiaux, comme ceux de Hegel et de Marx, elle n’est pas partie de systĂšmes qui donnaient d’emblĂ©e une relation entre l’aspect structurel et l’aspect gĂ©nĂ©tique des phĂ©nomĂšnes. En psychologie et en biologie, oĂč l’usage de la dialectique s’est trouvĂ© assez tardif, les premiĂšres thĂ©ories gĂ©nĂ©tiques, donc les premiĂšres thĂ©ories qui ont portĂ© sur le dĂ©veloppement, peuvent ĂȘtre qualifiĂ©es de gĂ©nĂ©tisme sans structure. C’est le cas, par exemple, en biologie, du lamarckisme. Pour Lamarck, en effet, l’organisme est indĂ©finiment plastique ; il est sans cesse modifiĂ© sous les influences du milieu ; il n’existe donc pas de structures internes invariantes, pas mĂȘme de structures internes capables de rĂ©sister aux influences du milieu ou d’entrer en interaction effective avec ces influences.

En psychologie, on retrouve, au dĂ©part, sinon une influence lamarckienne, du moins un Ă©tat d’esprit tout Ă  fait analogue Ă  celui de l’évolutionnisme sous sa premiĂšre forme. Je songe, par exemple, Ă  l’associationnisme de Spencer, de Taine, de Ribot. C’est toujours la mĂȘme conception, mais appliquĂ©e Ă  la vie mentale : celle d’un organisme plastique, modifiĂ© sans cesse par l’apprentissage, par les influences extĂ©rieures, par l’exercice, ou par l’« expĂ©rience » au sens empiriste du terme. On retrouve, d’ailleurs cette inspiration, aujourd’hui encore, dans les thĂ©ories amĂ©ricaines de l’apprentissage, selon lesquelles l’organisme est sans cesse modifiĂ© par les influences du milieu, Ă  la seule exception de certaines structures innĂ©es, trĂšs limitĂ©es, qui se rĂ©duisent en fait aux besoins instinctifs. Tout le reste est pure plasticitĂ©, sans vĂ©ritable structuralisme. AprĂšs cette premiĂšre phase, on a assistĂ© Ă  un renversement de la vapeur, dans la direction, cette fois, de structuralisme sans genĂšse. En biologie, le mouvement a commencĂ© Ă  partir de Weissmann et s’est continuĂ© avec sa descendance. En un certain sens limitĂ©, Weissmann revient Ă  une espĂšce de prĂ©formisme : l’évolution n’est qu’une apparence ou le rĂ©sultat du brassage des gĂšnes, mais tout est dĂ©terminĂ© de l’intĂ©rieur par certaines structures non modifiables sous les influences du milieu. En philosophie, la phĂ©nomĂ©nologie de Husserl, prĂ©sentĂ©e comme un antipsychologisme, conduit Ă  une intuition des structures ou des essences, indĂ©pendamment de toute genĂšse. Si je rappelle Husserl ici, c’est qu’il a exercĂ© une influence dans l’histoire de la psychologie : il a inspirĂ© en partie la thĂ©orie de la Gestalt. Cette thĂ©orie est le type mĂȘme d’un structuralisme sans genĂšse, les structures Ă©tant permanentes et indĂ©pendantes du dĂ©veloppement. Je sais bien que la Gesthalttheorie a fourni des conceptions et des interprĂ©tations du dĂ©veloppement lui-mĂȘme, par exemple dans le beau livre de Koffka sur la croissance mentale ; pour lui cependant le dĂ©veloppement est dĂ©terminĂ© tout entier par la naturation, c’est-Ă -dire par une prĂ©formation qui, elle-mĂȘme, obĂ©it Ă  des lois de Gestalt, etc. La genĂšse reste seconde et la perspective fondamentale reste prĂ©formiste.

AprĂšs avoir rappelĂ© ces deux tendances — genĂšse sans structure, structure sans genĂšse — vous vous attendez bien Ă  ce que je vous prĂ©sente la nĂ©cessaire synthĂšse : genĂšse et structure. Ce n’est pas cependant par goĂ»t de symĂ©trie que, comme dans une dissertation de philosophie conforme aux saines traditions, j’aboutis ainsi Ă  cette conclusion. Elle m’a Ă©tĂ© imposĂ©e par l’ensemble des faits que j’ai rĂ©coltĂ©s depuis environ quarante ans en Ă©tudiant la psychologie de l’enfant. Je tiens Ă  souligner que cette longue enquĂȘte a Ă©tĂ© menĂ©e sans aucune hypothĂšse prĂ©alable sur les relations entre la genĂšse et la structure. Pendant longtemps je n’ai mĂȘme pas rĂ©flĂ©chi explicitement Ă  un pareil problĂšme et je ne l’ai envisagĂ© qu’assez tardivement, Ă  l’occasion d’une communication Ă  la SociĂ©tĂ© française de philosophie, vers 1949, oĂč j’ai eu l’occasion d’exposer les rĂ©sultats du calcul de logique symbolique sur le groupe des quatre transformations appliquĂ© aux opĂ©rations propositionnelles, dont nous reparlerons Ă  l’instant. À la suite de cet exposĂ©, Émile BrĂ©hier, avec sa profondeur habituelle, est intervenu pour dire que sous cette forme il acceptait volontiers une psychologie gĂ©nĂ©tique, parce que les genĂšses dont j’avais parlĂ© Ă©taient toujours appuyĂ©es sur des structures, la genĂšse, par consĂ©quent, Ă©tait subordonnĂ©e Ă  la structure. À quoi j’ai rĂ©pondu que j’étais bien d’accord, mais Ă  condition que la rĂ©ciproque fĂ»t vraie, car toute structure prĂ©sente elle-mĂȘme une genĂšse, selon un rapport dialectique, et sans primat absolu de l’un des termes par rapport Ă  l’autre.

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J’en arrive maintenant Ă  mes thĂšses. PremiĂšre thĂšse : toute genĂšse part d’une structure et aboutit Ă  une autre structure. Les Ă©tats A et B dont j’ai parlĂ© tout Ă  l’heure dans mes dĂ©finitions, sont donc toujours des structures. Prenons comme exemple ce groupe des quatre transformations, qui fournit un modĂšle trĂšs significatif de structure dans le domaine de l’intelligence, et dont on peut suivre la formation chez les enfants entre douze et quinze ans. Avant l’ñge de douze ans, l’enfant ignore toute logique des propositions ; il ne connaĂźt que quelques formes Ă©lĂ©mentaires de logique des classes — avec, comme rĂ©versibilitĂ©, la forme de l’« inversion » — et de logique des relations — avec, comme rĂ©versibilitĂ©, la forme de « rĂ©ciprocité ». Mais on voit se constituer, Ă  partir de douze ans, et aboutir Ă  son palier d’équilibre au moment de l’adolescence, vers quatorze ou quinze ans, une structure nouvelle qui rĂ©unit en un mĂȘme systĂšme les inversions et les rĂ©ciprocitĂ©s, et dont l’influence est trĂšs frappante dans tous les domaines de l’intelligence formelle Ă  ce niveau : la structure d’un groupe qui prĂ©sente quatre types de transformations, identique (I), inverse (N), rĂ©ciproque (R) et corrĂ©lative (C). Prenons comme exemple banal l’implication « P implique Q) », dont l’inverse est « P et non Q », et la rĂ©ciproque « Q implique P ». Or, on sait que l’opĂ©ration « P et non Q », rĂ©ciproquĂ©e, donne « non P et Q », qui constitue l’inverse de « Q implique P », et se trouve ĂȘtre, par ailleurs, la corrĂ©lative de « P implique Q », — la corrĂ©lative Ă©tant dĂ©finie par la permutation des ou et des et (des disjonctions et des conjonctions). Nous avons donc affaire Ă  un groupe de transformations, Ă©tant donnĂ© que, par composition deux Ă  deux, chacune de ces transformations, N, R ou C, donne la troisiĂšme, et que les trois Ă  la fois nous ramĂšnent Ă  la transformation identique I. Soit NR = C, NC = R, CR = N et NRC = I.

Cette structure est d’un grand intĂ©rĂȘt en psychologie de l’intelligence. Elle explique un phĂ©nomĂšne qui, sans cela, reste inexplicable : l’apparition, entre douze et quinze ans, d’une sĂ©rie de schĂšmes opĂ©ratoires nouveaux dont on ne comprend pas d’emblĂ©e d’oĂč ils proviennent et qui, d’autre part, sont contemporains, sans qu’on voie au premier abord de parentĂ© entre eux. Par exemple, la notion de proportion en mathĂ©matiques, qui ne s’enseigne que vers onze ou douze ans (si elle Ă©tait de comprĂ©hension plus prĂ©coce, on la mettrait certainement au programme bien plus tĂŽt). DeuxiĂšmement, la possibilitĂ© de raisonner sur deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence Ă  la fois : le cas d’un escargot qui avance sur une planchette, elle-mĂȘme dĂ©placĂ©e dans une autre direction, — ou encore la comprĂ©hension de systĂšmes d’équilibre physique (action et rĂ©action, etc.). Cette structure, que je prends pour exemple, ne tombe pas du ciel, elle a une genĂšse, et cette genĂšse est trĂšs intĂ©ressante Ă  retracer. On reconnaĂźt, dans cette structure, deux formes de rĂ©versibilitĂ© distinctes, et remarquables toutes les deux : d’une part, l’inversion, donc la nĂ©gation, et, d’autre part, la rĂ©ciprocitĂ©, ce qui est tout autre chose. Dans un double systĂšme de rĂ©fĂ©rence, par exemple, l’opĂ©ration inverse marquera le retour au point de dĂ©part sur la planchette, tandis que la rĂ©ciprocitĂ© se traduira par une compensation due au mouvement de la planchette par rapport aux rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures Ă  elle. Or cette rĂ©versibilitĂ© par inversion et cette rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ© sont unies dans un seul systĂšme total, tandis que, pour l’enfant de moins de douze ans, ces deux formes de rĂ©versibilitĂ© existent bien, mais chacune Ă  part. Un enfant de sept ans est capable d’opĂ©rations logiques dĂ©jĂ , mais d’opĂ©rations que j’appellerais concrĂštes, portant sur les objets et non sur les propositions. Ces opĂ©rations concrĂštes sont des opĂ©rations de classes et de relations, mais qui n’épuisent pas toute la logique de classes ni toute la logique de relations. En les analysant, vous dĂ©couvrez que les opĂ©rations de classes supposent la rĂ©versibilitĂ© par inversion, +a − a = 0, et que les opĂ©rations de relations supposent la rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ©. Deux systĂšmes parallĂšles, mais, jusque-lĂ , sans relations entre eux, tandis qu’avec le groupe INRC, ils finissent par fusionner en un tout.

Cette structure, qui apparaĂźt vers douze ans, est donc prĂ©parĂ©e par des structures plus Ă©lĂ©mentaires, qui ne prĂ©sentent pas le mĂȘme caractĂšre de structure totale, mais des caractĂšres partiels qui se synthĂ©tiseront ensuite en une structure finale. Ces groupements de classes ou de relations, dont on peut analyser l’utilisation par l’enfant entre sept et douze ans, sont eux-mĂȘmes prĂ©parĂ©s par des structures encore plus Ă©lĂ©mentaires, non encore logiques, mais prĂ©logiques, sous forme d’intuitions articulĂ©es, de rĂ©gulations reprĂ©sentatives, qui n’offrent qu’une semi-rĂ©versibilitĂ©. La genĂšse de ces structures renvoie au niveau sensori-moteur qui est antĂ©rieur au langage, et oĂč l’on trouve dĂ©jĂ  toute une structuration, sous la forme de la construction de l’espace, de groupes de dĂ©placement, d’objets permanents, etc. (structuration qu’on peut considĂ©rer comme le point de dĂ©part de toute la logique ultĂ©rieure). Autrement dit, chaque fois que l’on a affaire Ă  une structure en psychologie de l’intelligence, on peut toujours en retracer la genĂšse Ă  partir d’autres structures plus Ă©lĂ©mentaires, qui ne constituent pas elles-mĂȘmes des commencements absolus, mais dĂ©rivent, par une genĂšse antĂ©rieure, de structures encore plus Ă©lĂ©mentaires, et ainsi de suite, Ă  l’infini.

Je dis Ă  l’infini, mais le psychologue s’arrĂȘtera Ă  la naissance, il s’arrĂȘtera au sensori-moteur, et Ă  ce niveau, se pose bien entendu, tout le problĂšme biologique. Car les structures nerveuses ont elles-mĂȘmes leur genĂšse, et ainsi de suite.

DeuxiĂšme thĂšse : J’ai dit jusqu’ici que toute genĂšse part d’une structure et aboutit Ă  une autre structure. Mais rĂ©ciproquement, toute structure a une genĂšse. Vous voyez d’emblĂ©e, d’aprĂšs ce que j’ai dit jusqu’ici, que cette rĂ©ciproque s’impose dĂšs qu’on fait l’analyse de telles structures. Le rĂ©sultat le plus clair de nos recherches en psychologie de l’intelligence, c’est que les structures mĂȘmes les plus nĂ©cessaires dans l’esprit de l’adulte, telles que les structures logico-mathĂ©matiques, ne sont pas innĂ©es chez l’enfant ; elles se construisent peu Ă  peu. Des structures aussi fondamentales que celle de la transitivitĂ©, par exemple, ou celle de l’inclusion (impliquant qu’une classe totale contienne plus d’élĂ©ments que la sous-classe emboĂźtĂ©e en elle), de la commutativitĂ© des additions Ă©lĂ©mentaires, etc., toutes ces vĂ©ritĂ©s qui, pour nous, sont des Ă©vidences absolument nĂ©cessaires, se construisent peu Ă  peu chez l’enfant. C’est mĂȘme le cas des correspondances bi-univoques et rĂ©ciproques, de la conservation des ensembles lorsqu’on transforme la disposition spatiale des Ă©lĂ©ments, etc. Il n’y a pas de structures innĂ©es : toute structure suppose une construction. Toutes ces constructions remontent de proche en proche Ă  des structures antĂ©rieures et qui nous renvoient finalement, comme je le disais tout Ă  l’heure, au problĂšme biologique.

Bref, genĂšse et structure sont indissociables. Elles sont indissociables temporellement, ce qui signifie que, si l’on est en prĂ©sence d’une structure au point de dĂ©part, et d’une autre structure, plus complexe, au point d’arrivĂ©e, entre les deux se situe nĂ©cessairement un processus de construction, qui est la genĂšse. On n’a donc jamais l’une sans l’autre, mais l’on n’atteint pas non plus les deux au mĂȘme moment, car la genĂšse est le passage d’un Ă©tat antĂ©rieur Ă  un Ă©tat ultĂ©rieur. Comment alors concevoir d’une maniĂšre plus intime cette relation entre structure et genĂšse ? C’est ici que je vais reprendre l’hypothĂšse de l’équilibre que j’ai lancĂ©e hier imprudemment dans la discussion et qui a donnĂ© lieu Ă  des rĂ©actions diverses. J’espĂšre la justifier un peu mieux aujourd’hui.

D’abord, qu’appellerons-nous Ă©quilibre dans le domaine psychologique ? Il faut se mĂ©fier, en psychologie, des mots empruntĂ©s Ă  d’autres disciplines, beaucoup plus prĂ©cises, et qui peuvent faire illusion si l’on ne prend pas la peine de dĂ©finir les concepts avec soin, pour ne pas dire trop et pour ne pas dire des choses invĂ©rifiables.

Pour dĂ©finir Ă©quilibre, je retiendrai trois caractĂšres. PremiĂšrement, l’équilibre se caractĂ©rise par sa stabilitĂ©. Mais notons tout de suite que stabilitĂ© ne signifie pas immobilitĂ©. Comme vous le savez bien, il y a en chimie et en physique des Ă©quilibres mobiles, caractĂ©risĂ©s par des transformations en sens contraires mais qui se correspondent de façon stable. La notion de mobilitĂ© n’est donc pas contradictoire avec la notion de stabilitĂ©. L’équilibre peut ĂȘtre mobile et stable. Dans le domaine de l’intelligence, nous avons grand besoin de cette notion d’équilibre mobile. Un systĂšme opĂ©ratoire sera, par exemple, un systĂšme d’actions, une sĂ©rie d’opĂ©rations essentiellement mobiles, mais qui peuvent ĂȘtre stables en ce sens que la structure qui les dĂ©termine ne se modifiera plus, une fois constituĂ©e.

DeuxiĂšme caractĂšre : tout systĂšme peut subir des perturbations extĂ©rieures qui tendent Ă  le modifier. Nous dirons qu’il y a Ă©quilibre quand ces perturbations extĂ©rieures sont compensĂ©es par des actions du sujet, orientĂ©es dans le sens de la compensation. L’idĂ©e de compensation me paraĂźt fondamentale et la plus gĂ©nĂ©rale pour dĂ©finir l’équilibre psychologique.

Enfin, troisiĂšme point sur lequel je voudrais insister : l’équilibre ainsi dĂ©fini n’est pas quelque chose de passif, mais au contraire quelque chose d’essentiellement actif. Il faut une activitĂ© d’autant plus grande que l’équilibre est plus grand. Il est trĂšs difficile de conserver un Ă©quilibre du point de vue mental. L’équilibre moral d’une personne suppose une force de caractĂšre pour rĂ©sister aux perturbations, pour conserver les valeurs auxquelles on tient, etc. Équilibre ici est synonyme d’activitĂ©. Dans le domaine de l’intelligence, il en va de mĂȘme. Une structure sera dite en Ă©quilibre dans la mesure oĂč un individu est suffisamment actif pour pouvoir opposer Ă  toutes les perturbations des compensations extĂ©rieures. Ces derniĂšres finiront d’ailleurs par ĂȘtre anticipĂ©es par la pensĂ©e. GrĂące au jeu des opĂ©rations, on peut tout Ă  la fois anticiper les perturbations possibles et les compenser grĂące aux opĂ©rations inverses ou aux opĂ©rations rĂ©ciproques.

Ainsi dĂ©finie, la notion d’équilibre me paraĂźt avoir une valeur particuliĂšre pour permettre la synthĂšse entre genĂšse et structure, et cela prĂ©cisĂ©ment en tant que la notion d’équilibre englobe celles de compensation et d’activitĂ©. Or, si vous considĂ©rez une structure de l’intelligence, une structure logico-mathĂ©matique quelconque (une structure de logique pure, de classe, de classification, de relation, etc., ou une opĂ©ration propositionnelle), nous y retrouvons d’abord, bien entendu, l’activitĂ©, puisqu’il s’agit d’opĂ©rations, mais nous y retrouvons surtout ce caractĂšre fondamental des structures logico-mathĂ©matiques, qui est d’ĂȘtre rĂ©versible. Une transformation logique, en effet, peut toujours ĂȘtre inversĂ©e par une transformation en sens contraire, ou bien rĂ©ciproquĂ©e par une transformation rĂ©ciproque. Or cette rĂ©versibilitĂ©, on le voit immĂ©diatement, est trĂšs voisine de ce que j’appelais tout Ă  l’heure compensation dans le domaine de l’équilibre. Mais il s’agit pourtant de deux rĂ©alitĂ©s distinctes. Lorsque nous avons affaire Ă  une analyse psychologique, il s’agit toujours pour nous de concilier deux systĂšmes : celui de la conscience et celui du comportement ou de la psycho-physiologie. Sur le plan de la conscience, nous avons affaire Ă  des implications, sur le plan du comportement — ou psycho-physiologique, — nous avons affaire Ă  des sĂ©ries causales. Je dirais que la rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations, des structures logico-mathĂ©matiques constitue le propre des structures sur le plan de l’implication, mais que, pour comprendre comment la genĂšse aboutit Ă  ces structures, il nous faut recourir au langage causal. C’est alors qu’apparaĂźt la notion d’équilibre au sens oĂč je l’ai dĂ©finie, comme un systĂšme de compensations progressives ; lorsque ces compensations sont atteintes, c’est-Ă -dire lorsque l’équilibre est obtenu, la structure est constituĂ©e en sa rĂ©versibilitĂ© mĂȘme.

Pour clarifier les choses, prenons un exemple tout Ă  fait banal de structure logico-mathĂ©matique. Je l’emprunte Ă  l’une des expĂ©riences courantes que nous faisons en psychologie de l’enfant : la conservation de la matiĂšre d’une boulette d’argile, soumise Ă  un certain nombre de transformations. Vous prĂ©sentez Ă  l’enfant deux boulettes d’argile de mĂȘme dimension, et vous allongez ensuite l’une des deux en forme de saucisse. Vous demandez alors Ă  l’enfant si les deux contiennent toujours la mĂȘme quantitĂ© d’argile. Nous savons par des expĂ©riences nombreuses qu’au dĂ©but l’enfant conteste cette conservation de la matiĂšre ; il s’imagine qu’il y en a davantage dans la saucisse, parce qu’elle est plus longue, ou qu’il y en a moins parce qu’elle est plus mince. Il faudra attendre en moyenne l’ñge de sept ou huit ans pour qu’il admette que la quantitĂ© de matiĂšre n’a pas changĂ©, un temps un peu plus long pour aboutir Ă  la conservation du poids, et finalement jusqu’à onze ou douze ans pour la conservation du volume.

Or la conservation de la matiĂšre est une structure, ou du moins l’indice d’une structure, qui repose, bien entendu, sur tout un groupement opĂ©ratoire plus complexe, mais dont la rĂ©versibilitĂ© se traduit par cette conservation, expression mĂȘme des compensations en jeu dans les opĂ©rations. D’oĂč vient cette structure ? Les thĂ©ories courantes du dĂ©veloppement, de la genĂšse, en psychologie de l’intelligence, invoquent tour Ă  tour, ou simultanĂ©ment trois facteurs dont le premier est la maturation, — donc un facteur interne, structural, mais hĂ©rĂ©ditaire, — le deuxiĂšme, l’influence du milieu physique, de l’expĂ©rience ou de l’exercice, le troisiĂšme la transmission sociale. Voyons ce que valent ces trois facteurs dans le cas de notre boulette de pĂąte Ă  modeler.

PremiĂšrement, la maturation. Elle joue certainement son rĂŽle, mais elle est loin de nous suffire pour rĂ©soudre notre problĂšme. La preuve, c’est que cette accession Ă  la conservation ne se fait pas au mĂȘme Ăąge dans les diffĂ©rents milieux. Une de mes Ă©tudiantes, d’origine iranienne, consacre sa thĂšse Ă  des expĂ©riences diverses Ă  TĂ©hĂ©ran et dans les campagnes reculĂ©es de son pays. À TĂ©hĂ©ran, elle retrouve Ă  peu prĂšs les mĂȘmes Ăąges qu’à GenĂšve ou Ă  Paris ; dans les campagnes reculĂ©es, elle constate un retard considĂ©rable. La maturation par consĂ©quent n’est pas seule en jeu, il faut faire intervenir le milieu social, l’exercice, l’expĂ©rience.

DeuxiĂšme facteur : l’expĂ©rience physique. Elle joue certainement un rĂŽle. À force de manipuler des objets, on en vient, je n’en doute pas, Ă  des notions de conservation. Mais, dans le cas prĂ©cis de la conservation de la matiĂšre, je vois pourtant deux difficultĂ©s. D’abord, cette matiĂšre, qui est censĂ©e se conserver pour l’enfant avant le poids et le volume, est une rĂ©alitĂ© qu’on ne peut ni percevoir ni mesurer. Qu’est-ce qu’une quantitĂ© de matiĂšre dont le poids varie et dont le volume varie ? Ce n’est rien d’accessible aux sens, c’est la substance. Il est trĂšs intĂ©ressant de voir que l’enfant commence par la substance, comme les prĂ©socratiques, avant d’en venir Ă  des conservations vĂ©rifiables par des mesures. En effet, cette conservation de la substance est celle d’une forme vide. Rien ne la sous-tend au point de vue de la mesure ou de la perception possibles. Je ne vois pas comment l’expĂ©rience aurait imposĂ© l’idĂ©e de la conservation de la substance avant celles du poids et du volume. Elle est donc exigĂ©e par une structuration logique beaucoup plus que par l’expĂ©rience et n’est, en tous cas, pas due Ă  l’expĂ©rience seule. D’autre part, nous avons fait des expĂ©riences d’apprentissage, par la mĂ©thode de la lecture des rĂ©sultats. Elles peuvent accĂ©lĂ©rer le processus, elles sont impuissantes Ă  introduire du dehors une nouvelle structure logique.

TroisiĂšme facteur enfin : la transmission sociale. Elle aussi joue, bien entendu, un rĂŽle fondamental, mais, si elle constitue une condition nĂ©cessaire, elle n’est pas, non plus, suffisante. Notons d’abord qu’on n’enseigne pas la conservation ; les pĂ©dagogues n’ont pas mĂȘme idĂ©e, gĂ©nĂ©ralement, qu’il y ait lieu de l’enseigner aux jeunes enfants. Ensuite, lorsqu’on transmet une connaissance Ă  l’enfant, l’expĂ©rience montre que, ou bien elle reste lettre morte, ou bien, si elle est comprise, elle est restructurĂ©e ; or cette restructuration exige une logique interne.

Je dirai donc que chacun de ces trois facteurs joue un rĂŽle, mais qu’aucun ne suffit. C’est ici que je ferai intervenir l’équilibre ou Ă©quilibration. Pour donner un contenu plus concret Ă  ce qui n’est restĂ© jusqu’ici qu’un mot abstrait, je voudrais envisager un modĂšle plus prĂ©cis, qui ne peut ĂȘtre, dans le cas particulier, qu’un modĂšle probabiliste, et qui vous montrera comment le sujet passe progressivement d’un Ă©tat d’équilibre instable Ă  un Ă©tat d’équilibre de plus en plus stable, jusqu’à cette compensation complĂšte qui est caractĂ©ristique de l’équilibre achevĂ©. J’emprunterai — parce qu’il peut ĂȘtre suggestif — le langage de la thĂ©orie des jeux. On peut distinguer, en effet, dans le dĂ©veloppement de l’intelligence, quatre phases que l’on peut appeler, dans ce langage, des phases de « stratĂ©gie ». La premiĂšre est la plus probable au dĂ©part, la deuxiĂšme devient la plus probable en fonction des rĂ©sultats de la premiĂšre, mais ne l’est pas dĂšs le dĂ©part ; la troisiĂšme devient la plus probable en raison de la seconde, mais non pas auparavant, et ainsi de suite. Il s’agit donc de ce qu’on appelle une « probabilitĂ© sĂ©quentielle ». En Ă©tudiant les rĂ©actions d’enfants de diffĂ©rents Ăąges, on peut observer que, dans une premiĂšre phase, l’enfant n’utilise qu’une seule dimension. Il vous dira : « Il y a plus de pĂąte ici que lĂ , parce que c’est plus grand, c’est plus long. » Si vous allongez davantage, il dira : « Il y a encore plus de pĂąte, puisque c’est plus long. » Naturellement, en s’allongeant, le morceau de pĂąte s’amincit, mais l’enfant ne considĂšre encore qu’une seule dimension et nĂ©glige totalement l’autre. Certains enfants, il est vrai, se rĂ©fĂšrent Ă  l’épaisseur, mais ils sont moins nombreux. Ceux-lĂ  diront : « Il y a moins de pĂąte, parce que c’est plus mince, encore moins parce que c’est encore plus mince », mais ils oublieront la longueur. Dans les deux cas, la conservation est ignorĂ©e et l’enfant ne retient qu’une dimension, soit l’une, soit l’autre, non les deux Ă  la fois. Je pense que cette premiĂšre phase est la plus probable au dĂ©part. Pourquoi ? Si vous essayez de quantifier, je dirai par exemple (arbitrairement) que la longueur donne une probabilitĂ© de 0,7 et l’épaisseur une probabilitĂ© de 0,3, en supposant qu’il y ait sept cas sur dix oĂč l’on invoque la longueur et trois oĂč l’on invoque l’épaisseur. Mais, du moment que l’enfant raisonne sur l’un des cas et non sur l’autre, et qu’il les juge donc indĂ©pendants, la probabilitĂ© des deux Ă  la fois sera de 0,21, ou, en tous cas, intermĂ©diaire entre 0,21 et 0,3, ou entre 0,21 et 0,7. Deux Ă  la fois est plus difficile qu’un seul. La rĂ©action la plus probable au point de dĂ©part est donc la centration sur une seule dimension.

Examinons maintenant la deuxiĂšme phase. L’enfant va renverser son jugement. S’il a raisonnĂ© sur la longueur, en disant : « Il y a toujours plus de pĂąte, parce que c’est plus long », il devient probable — je ne dis pas au dĂ©part, mais en fonction de cette premiĂšre phase — qu’à un moment donnĂ© il adoptera une attitude inverse, — et cela pour deux raisons. D’abord, pour un motif de contraste perceptif. Si vous continuez Ă  allonger votre boulette jusqu’à en faire un vermicelle, il finira par vous dire : « Ah ! non, maintenant il y a moins de pĂąte, parce que c’est trop mince  ». Il devient donc sensible Ă  cette minceur qu’il avait nĂ©gligĂ©e jusque-lĂ . Il l’avait perçue, bien entendu, mais nĂ©gligĂ©e conceptuellement. Le deuxiĂšme motif est une insatisfaction subjective. À force de rĂ©pĂ©ter tout le temps : « Il y en a plus parce que c’est plus long  », l’enfant commence Ă  douter de lui-mĂȘme. Il est comme le savant qui commence Ă  douter d’une thĂ©orie lorsqu’elle s’applique trop facilement Ă  tous les cas. L’enfant aura plus de doutes Ă  la dixiĂšme affirmation qu’à la premiĂšre, ou Ă  la seconde. Et pour ces deux raisons conjointes, il est bien probable qu’à un moment donnĂ© il va renoncer Ă  envisager la longueur et qu’il va raisonner sur l’épaisseur. Mais, Ă  ce niveau du processus, il raisonne sur l’épaisseur comme il a raisonnĂ© sur la longueur. Il oublie la longueur et continue Ă  ne considĂ©rer qu’une seule dimension. Cette deuxiĂšme phase est plus courte, bien entendu, que la premiĂšre, se ramenant parfois Ă  quelques minutes, mais dans des cas assez rares.

TroisiĂšme phase : l’enfant va raisonner sur les deux dimensions Ă  la fois. Mais d’abord il va osciller entre les deux. Puisqu’il a jusqu’ici invoquĂ© tantĂŽt la longueur, tantĂŽt l’épaisseur, toutes les fois que vous lui prĂ©sentez un dispositif nouveau et que vous transformez la forme de votre boulette, il va choisir tantĂŽt l’épaisseur, tantĂŽt la longueur. Il va vous dire : « Je ne sais pas, c’est plus, parce que c’est plus long
 non, c’est plus mince, alors il y a un peu moins  » Ce qui l’amĂšnera, — et il s’agit ici encore d’une probabilitĂ© non pas a priori, mais sĂ©quentielle, en fonction de cette situation prĂ©cise — à dĂ©couvrir la solidaritĂ© entre les deux transformations. Il dĂ©couvre qu’à mesure que la boulette s’allonge, elle s’amincit, et que toute transformation de la longueur entraĂźne une transformation de l’épaisseur, et rĂ©ciproquement. DĂšs lors, l’enfant commence Ă  raisonner sur des transformations, alors qu’il n’avait raisonnĂ© jusqu’ici que sur des configurations, d’abord celle de la boulette, puis celle de la saucisse, indĂ©pendamment l’une de l’autre. Mais, dĂšs qu’il raisonnera sur la longueur et l’épaisseur Ă  la fois, donc sur la solidaritĂ© des deux variables, il va se mettre Ă  raisonner en termes de transformation. Il va dĂ©couvrir par consĂ©quent que les deux variations sont en sens inverse l’une de l’autre : qu’à mesure que « cela » s’allonge, « cela » s’amincit, ou qu’à mesure que « cela » s’épaissit, « cela » se raccourcit. C’est-Ă -dire qu’il va s’engager dans la voie de la compensation. Lorsqu’il est engagĂ© dans cette voie-lĂ , la structure va se cristalliser : puisque c’est la mĂȘme pĂąte qu’on vient de transformer sans rien ajouter, ni rien enlever, et qu’elle se transforme dans deux dimensions mais en sens inverse une de l’autre, alors tout ce que la boulette va gagner en longueur, elle le perdra en Ă©paisseur, et rĂ©ciproquement. L’enfant se trouve maintenant devant un systĂšme rĂ©versible, et nous en sommes Ă  la quatriĂšme phase.

Il s’agit bien lĂ  d’une Ă©quilibration progressive et — j’insiste sur ce point — d’une Ă©quilibration qui n’est pas prĂ©formĂ©e. Le deuxiĂšme ou le troisiĂšme stade ne devient plus probable qu’en fonction du stade immĂ©diatement prĂ©cĂ©dent, et non pas en fonction du point de dĂ©part. Nous sommes donc en prĂ©sence d’un processus Ă  probabilitĂ© sĂ©quentielle et qui aboutit finalement Ă  une nĂ©cessitĂ©, mais au moment seulement oĂč l’enfant acquiert la comprĂ©hension de la compensation et oĂč l’équilibre se traduit directement par ce systĂšme d’implication que j’appelais tout Ă  l’heure la rĂ©versibilitĂ©. À ce niveau d’équilibre, il atteint Ă  une stabilitĂ©, car il n’a plus aucune raison de nier la conservation, mais cette structure va s’intĂ©grer, tĂŽt ou tard, dans des systĂšmes ultĂ©rieurs plus complexes.

C’est de cette maniĂšre, me semble-t-il, qu’une structure extra-temporelle peut naĂźtre d’un processus temporel. Dans la genĂšse temporelle, les Ă©tapes n’obĂ©issent qu’à des probabilitĂ©s croissantes qui sont toutes dĂ©terminĂ©es par un ordre de succession temporel, mais, une fois la structure Ă©quilibrĂ©e et cristallisĂ©e, elle s’impose avec nĂ©cessitĂ© Ă  l’esprit du sujet ; cette nĂ©cessitĂ© est le manque de l’achĂšvement de la structure, qui devient alors intemporelle. C’est Ă  dessein que j’use ici de termes qui peuvent paraĂźtre contradictoires — je dirais, si vous prĂ©fĂ©rez, que nous arrivons Ă  une sorte de nĂ©cessitĂ© a priori, mais Ă  un a priori ne se constituant qu’au terme et non au point de dĂ©part, Ă  titre de rĂ©sultante et non pas Ă  titre de source, et qui ne retient donc de l’idĂ©e a prioriste que celle de nĂ©cessitĂ©, non celle de prĂ©formation.

Extraits de la discussion

M. Derrida. — M. Goldmann a dit hier, et M. Piaget a rĂ©pĂ©tĂ© aujourd’hui que la phĂ©nomĂ©nologie Ă©tait liĂ©e Ă  un structuralisme statique, ce qui est vrai sans doute de la premiĂšre phase de la phĂ©nomĂ©nologie husserlienne, jusqu’à Ideen I. Mais dans les Ɠuvres ultĂ©rieures de Husserl, le motif gĂ©nĂ©tique s’est Ă  ce point dĂ©veloppĂ© qu’il a couvert toute la suite, en sorte que, depuis Erfahrung und Urteil, le motif gĂ©nĂ©tique — en prenant gĂ©nĂ©tique non pas au sens mondain, au sens naturel du terme, mais au sens transcendantal — s’est imposĂ©, et est devenu vraiment central.

Mais ce n’est lĂ  qu’un point d’histoire. L’exposĂ© de M. Piaget portait sur la psychologie de l’intelligence. Or l’intelligence a affaire Ă  des objets, Ă  des unitĂ©s d’objectivitĂ© idĂ©ales, par consĂ©quent universelles. Le problĂšme est de savoir comment une science qui porte, par essence, sur des faits (fussent-ils dĂ©crits comme des structures, comme des totalitĂ©s), sur des Ă©vĂ©nements spatialo-temporels, peut ĂȘtre une vĂ©ritable psychologie de l’intelligence, — comment un mouvement gĂ©nĂ©tique peut respecter Ă  la fois le sens du psychique, propre Ă  la science psychologique, et le sens de son activitĂ© idĂ©ale, qui est justement d’échapper Ă  la sphĂšre du psychique, qui est toujours sphĂšre de la subjectivitĂ© empirique.

M. Piaget. — Je rĂ©pondrai que, pour le psychologue de l’intelligence, il existe une sĂ©rie de phĂ©nomĂšnes oĂč l’objet qu’on Ă©tudie est normatif pour le sujet, mais se rĂ©duit Ă  un fait ou Ă  un Ă©vĂ©nement pour l’observateur. Prenons par exemple, la sociologie du droit. Quand elle a voulu Ă©tablir ses mĂ©thodes, elle s’est trouvĂ©e devant le mĂȘme problĂšme. Le droit est un phĂ©nomĂšne normatif, comme l’est la logique pour l’intelligence, et pourtant il peut ĂȘtre Ă©tudiĂ© sociologiquement. Les sociologues ont inventĂ© alors une notion qui me paraĂźt fondamentale et que j’utilise tous les jours en psychologie de l’intelligence. C’est celle de fait normatif. Vous, Monsieur, qui ĂȘtes phĂ©nomĂ©nologue, vous sentez en vous des normes ; moi observateur, je les observe et les dĂ©cris comme des faits. Si mon observation reste correcte et consciencieuse, il n’y aura jamais contradiction entre vos normes et mes faits, puisque mes faits seront une description, une analyse et une explication causale de vos normes. Il n’y aura pas contradiction ; il y aura isomorphisme entre deux domaines. Je le disais tout Ă  l’heure sous une autre forme en distinguant, d’une part, les implications intĂ©rieures, d’autre part, la causalitĂ© dans le comportement. Les implications intĂ©rieures supposent des normes, une rĂ©fĂ©rence Ă  la logique, etc. Or, je prĂ©tends ne pas fausser le moins du monde le sens du normatif et le sens du logique, en l’étudiant psychologiquement, en considĂ©rant Ă  titre de fait ce qui est vĂ©cu comme norme par le sujet observĂ©. Vous prĂ©tendez que je saute du psychologique au logique, quand je passe du temporel Ă  cet extra-temporel qui correspond aux structures achevĂ©es. Mais prĂ©cisĂ©ment, dĂšs que j’ai pris cette prĂ©caution de distinguer les faits normatifs, il n’y a plus aucun conflit possible entre la psychologie et la logique.

M. Moles. — Vous avez dit que la genĂšse d’une structure achevĂ©e se fait Ă  partir de structures partielles. Sur ce point, j’aimerais quelques prĂ©cisions. Prenons une image : s’agit-il d’accumuler des structures partielles comme des pierres les unes sur les autres, pour obtenir un bloc plus grand, ou estimeriez-vous plutĂŽt que, dans une espĂšce de « tache » ou bien de cellule diffĂ©renciĂ©e, apparaissent progressivement des vertĂšbres, des nervures, des structurations de plus en plus solides et de plus en plus concrĂštes, donnant lieu Ă  une sorte de cristallisation des formes ? Cela impliquerait qu’il y a d’abord une « structure faible », et donc des « logiques faibles », ou qu’au contraire des « morceaux » logiquement, fortement constituĂ©s, s’assemblent de proche en proche, et de plus en plus loin. Il y a lĂ  une distinction assez importante du point de vue de l’utilisation que l’on peut faire de la doctrine.

Vous disiez Ă©galement que des structures aussi fondamentales que la transivitĂ© et l’inclusion sont des Ă©vidences absolument nĂ©cessaires Ă  l’adulte. Certes, mais je crois que vous avez employĂ© le mot « nĂ©cessaire » dans un sens plutĂŽt Ă©tymologique. On peut se demander si elles sont aussi fondamentales que nĂ©cessaires. En d’autres termes, je me demande si les notions de transitivitĂ© et d’inclusion, qui appartiennent Ă  la logique banale, sont rĂ©ellement assimilĂ©es par nous quand par exemple nous achetons un timbre Ă  un guichet postal. J’ai souvent l’impression que la logique n’est pas de ce monde et qu’elle ne rĂšgne qu’en quelques endroits bien particuliers, les instituts mathĂ©matiques, mais qu’elle ne joue guĂšre dans la vie courante. Ceci paraĂźt un peu paradoxal, mais j’aimerais votre avis.

Enfin, vous avez indiquĂ© trois caractĂšres de l’équilibre : 1° la stabilitĂ©, dynamique ou cinĂ©matique ; 2° le fait qu’une perturbation est rĂ©duite par compensation (d’autres diraient : par feedback ou par rĂ©troaction contraire Ă  la tendance) ; 3° le fait que l’équilibre est quelque chose d’actif, c’est-Ă -dire que le travail fourni est proportionnel Ă  la force structurante. Or on peut se demander si le deuxiĂšme et le troisiĂšme facteur ne se ramĂšnent pas plus ou moins l’un Ă  l’autre. Le deuxiĂšme, en effet, signifie une rĂ©sistance de l’équilibre aux perturbations. Mais les perturbations sont les phĂ©nomĂšnes accidentels, ceux qui correspondent Ă  ce que nous appelons, dans la thĂ©orie des communications, le « bruit », c’est-Ă -dire tout ce qui est indĂ©sirable. Ces perturbations sont celles qui poussent le pendule hors de sa position d’équilibre, et il doit y avoir une force pour l’y ramener. Si la perturbation dĂ©passe une certaine valeur, l’équilibre est dĂ©truit ; c’est le problĂšme de la saturation, qui est tout Ă  fait important. Or vous dites qu’il s’agit de quelque chose d’actif. En fait le travail est proportionnel Ă  la force de la structure. Mais, si je comprends bien, la force de la structure est justement la rĂ©sistance au bruit, laquelle est justement la mesure de la force.

M. Piaget. — J’apprĂ©cie beaucoup les trois questions de M. Moles.

PremiĂšre question : pour les structures partielles, s’agit-il d’atomes de structure qui finissent par former un tout ou bien de structures faibles qui vont se diffĂ©rencier ? Sans ombre de doute, la seconde solution est la bonne.

Je me suis mal exprimĂ©, faute de temps, mais il s’agit de structures achevĂ©es ; dans le cas de groupement de classes et de groupement de relations, les unes portent sur la nĂ©gation et les autres sur la rĂ©ciprocitĂ©, et cela finit par former un tout. Mais ce sont des structures achevĂ©es faibles, beaucoup plus faibles que les structures finales, et qui vont se diffĂ©rencier. On peut suivre la diffĂ©renciation. Il s’agit, dans le cas particulier, d’une co-variance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, qui aboutira Ă  un rĂ©seau combinatoire et qui est complĂ©mentaire par rapport au groupe de quatre transformations dont j’ai parlĂ©. Donc, sur ce premier point, je suis d’accord avec l’affirmation implicite que vous posiez dans votre question.

Second point : transitivitĂ©, inclusion. Vous notez que la logique est l’apanage de certains Ă©tats exceptionnels, par opposition Ă  la vie de tous les jours. Je suis abondamment d’accord avec vous. La logique est une morale. De mĂȘme que la morale, tout le monde la respecte et peu l’appliquent. On l’applique sur le terrain professionnel, lorsqu’on fait du travail sĂ©rieux, mais, dĂšs que je sors de la prĂ©paration d’un cours pour aller dĂ©jeuner dans la piĂšce Ă  cĂŽtĂ©, il est certain que je fais toutes sortes d’entorses Ă  la logique, cela Ă  chaque moment, dans la vie de tous les jours. La logique n’est qu’un idĂ©al, mais cette notion de logique idĂ©ale n’est pas contradictoire, me semble-t-il, avec la logique de l’équilibration dont j’ai parlĂ©. Au contraire.

Sur le troisiĂšme point, vous avez complĂštement raison. J’ai parlĂ© de trois aspects Ă  propos de l’équilibre, mais je me suis mal exprimĂ© si j’ai dit que c’étaient trois caractĂšres de l’équilibre qui seraient indĂ©pendants. En fait, il n’y en a que deux : la stabilitĂ© et la compensation. Je n’ai parlĂ© de l’activitĂ© que pour prĂ©venir un malentendu. Quand on emploie le langage de l’équilibre, on a l’impression, en effet, que l’équilibre, c’est la stabilitĂ© au sens de repos, la fin de tout, la mort, l’entropie, etc. Au contraire, l’équilibre mental suppose un maximum d’activitĂ©, mais une activitĂ© orientĂ©e vers la compensation. Si j’insiste sur ce point, c’est qu’on m’a parfois objectĂ©, au cours de certaines discussions, que je ne devrais pas parler, dans mon cas, d’équilibre, mais plutĂŽt de stabilitĂ© dans un systĂšme ouvert. D’abord l’expression est un peu longue, et surtout, j’aime mieux employer le mot « équilibre », quitte Ă  le dĂ©finir, parce que pour moi, il implique compensation, et c’est de compensation que j’ai besoin plutĂŽt que de stabilitĂ© dans un systĂšme ouvert ; car c’est elle qui me permet d’expliquer la rĂ©versibilitĂ©. Pour Ă©viter les malentendus, il faut donc prĂ©ciser que cet Ă©quilibre est actif.

M. Moles. — Ne peut-on parler de « dynamique » ? C’est un terme trĂšs utilisĂ© en physique


M. Piaget. — Je sais. Mais il est beaucoup trop utilisĂ© en psychologie, et, en psychologie, il ne veut plus dire des choses aussi prĂ©cises. C’est pourquoi je m’en mĂ©fie.

M. de Gandillac. — Puis-je prier M. Moles de prĂ©ciser sa deuxiĂšme question ? Je me demande, en effet, si M. Piaget ne lui a pas donnĂ© raison un peu vite. II me semble que certaines notions comme celles d’inclusion et de transitivitĂ© sont d’un usage courant dans la vie la plus quotidienne, mĂȘme lorsqu’il s’agit d’opĂ©rations aussi banales que l’achat d’un timbre-poste. Est-ce que vous pourriez prĂ©ciser en quoi l’achat d’un timbre-poste est une opĂ©ration illogique ?

M. Piaget. — Je viens Ă  la rescousse de M. Moles et je vous dirai qu’en considĂ©rant, non l’achat d’un timbre-poste, mais simplement la navigation sur un petit bateau en marche arriĂšre, vous verrez les difficultĂ©s de la rĂ©versibilitĂ©.

M. de Gandillac. — Il me semble que cette marche arriùre est un excellent exemple de structuration par compensation constante des erreurs.

M. Moles. — Ce qui me frappe, c’est que justement tous les actes de la vie courante exigent un apprentissage et que dans certains cas, devant des problĂšmes de la vie courante — que sais-je ? remplir un verre d’eau, — nous nous trouvons placĂ©s dans la situation d’un expĂ©rimentateur dans son laboratoire. D’autre part, s’il est vrai que, comme l’a dit M. Piaget dans une formule trĂšs remarquable, « la logique est comme une morale, que nous respectons et que nous appliquons peu », la difficultĂ© ne tient-elle pas Ă  ce qu’il s’agit, dans la vie courante, de passer d’une opĂ©ration Ă©lĂ©mentaire Ă  une multiplicitĂ© d’opĂ©rations ? Beaucoup d’opĂ©rations de la vie courante se traduisent par des bilans. Et ces bilans, qui dĂ©terminent le choix, dĂ©pendent, non d’un seul syllogisme, ou d’une seule opĂ©ration logico-mathĂ©matique, mais d’un certain nombre d’opĂ©rations « accrochĂ©es » les unes aux autres. DĂšs qu’on en accroche plus de deux ou trois, les pĂ©dagogues le savent bien, l’erreur devient inĂ©vitable dans l’accrochage, Ă  cause des connotations — ou associations d’idĂ©es — attachĂ©es aux termes des syllogismes. Si vous dites aux Ă©tudiants que Socrate est dans sa baignoire, et que, la baignoire Ă©tant dans l’armoire, Socrate est dans l’armoire, en gĂ©nĂ©ral les Ă©tudiants remarquent que, d’une part, il est peu probable qu’une baignoire loge dans une armoire, et que, d’autre part, il n’est pas certain que Socrate prenne des bains. Mais ces remarques n’ont strictement rien Ă  faire avec le syllogisme.

M. Piaget. — Le plus grave est la difficultĂ© d’aboutir au stade formel ou hypothĂ©tico-dĂ©ductif. L’utilisation des opĂ©rations concrĂštes prĂ©domine dans la vie de tous les jours, et elles suffisent Ă  l’enfant jusqu’à l’ñge de douze ans. On a beaucoup de peine Ă  les lui faire dĂ©passer Ă  l’école pour aboutir Ă  des raisonnements algĂ©briques.

M. Moles. — Le problĂšme essentiel reste celui des chaĂźnes logiques, de la difficultĂ© Ă  les faire apprĂ©hender par l’esprit. C’est cela qui me prĂ©occupe beaucoup. On remarque trĂšs souvent que la logique existe au stade Ă©lĂ©mentaire. DĂšs que vous rajoutez des opĂ©rations qui doivent toutes ĂȘtre effectuĂ©es dans un ordre correct, vous augmentez si considĂ©rablement la probabilitĂ© d’erreurs que la logique n’a plus aucune valeur dans la vie courante.

M. Cury. — Je voudrais souligner un point dont, je crois, deux consĂ©quences assez importantes peuvent dĂ©couler. La structure dont M. Piaget nous a parlĂ© est toujours — dans le cas de la psychologie de l’intelligence et peut-ĂȘtre justement dans les cas particuliers qu’on vient d’envisager — une structure formelle, une structure logico-mathĂ©matique. Or, en psychologie, la notion de structure a Ă©tĂ© introduite le plus souvent dans une perspective oĂč elle s’oppose Ă  des structures formelles. À cet Ă©gard le terme de Gestalt a jouĂ© un rĂŽle trĂšs important ; les gestaltistes insistent sur le fait que non seulement le tout n’est pas la somme des parties, mais encore le systĂšme n’est pas un systĂšme rĂ©versible. C’est certainement le cas en psychologie, et en ontologie je crois qu’il en est de mĂȘme. Alors, Ă  partir de lĂ , une premiĂšre question se pose. Va-t-on considĂ©rer les structures non-mathĂ©matiques comme des structures dont nous devons espĂ©rer qu’un jour elles deviendront logico-mathĂ©matiques ? Ou, au contraire, devrons-nous dire qu’il y a, d’un cĂŽtĂ©, un certain type de structures Ă  propos desquelles on peut parler de normes, Ă  propos desquelles on peut faire de la logique, de la psychologie gĂ©nĂ©tique au sens oĂč M. Piaget l’entend, et qu’a partiellement contestĂ© M. Derrida, et, d’un autre cĂŽtĂ©, des structures qu’il faut aborder d’une façon tout Ă  fait diffĂ©rente, parce que prĂ©cisĂ©ment, par nature mĂȘme, il est exclu qu’elles deviennent jamais des structures logico-mathĂ©matiques. Il y aurait un fossĂ© entre les deux.

À cette premiĂšre question j’ajouterai une autre. Dans le cadre des structures logico-mathĂ©matiques, disons gĂ©nĂ©ralement formelles, on aboutit Ă  une forme de genĂšse qui n’est pas exactement celle que l’on peut retrouver dans d’autres domaines. En effet, il s’agit effectivement toujours d’une genĂšse de type normatif : et ce qui n’est ni normatif, ni logique sera dĂ©fini nĂ©gativement et en dehors. En d’autres termes, ces genĂšses se traduisent par un achĂšvement puisque la derniĂšre structure contient l’ensemble des structures antĂ©rieures. Et l’on songe alors Ă  l’objection que CavaillĂšs faisait Ă  Brunschvicg, en lui reprochant de « reconstituer » l’histoire des sciences, d’éliminer de cette histoire, pour en faire une genĂšse, tout ce qui ne va pas dans le sens de l’achĂšvement. N’est-ce pas de la mĂȘme façon qu’on Ă©limine ici, ou que du moins, on est tentĂ© d’éliminer, comme nĂ©gatif, tout ce qui n’est pas logico-mathĂ©matique ? En ce sens, ma deuxiĂšme remarque rejoint la premiĂšre. Ne doit-on pas distinguer deux types de genĂšse : l’un qui correspondrait Ă  un domaine oĂč le progrĂšs est vĂ©ritablement un progrĂšs, que l’on peut dĂ©terminer par une formalisation progressive — et l’autre qui serait historique, dont il faudrait se demander si elle est dialectique ou non, etc., et qui en tous cas serait dĂ©finie par son opposition et sa distinction par rapport Ă  la genĂšse de type formel ?

M. Piaget. — Je remercie vivement M. Cury de ses deux questions qui sont d’un trĂšs vif intĂ©rĂȘt et qui mettent le doigt exactement sur les difficultĂ©s du systĂšme.

Pour ce qui est de la premiĂšre, je rĂ©pondrai que, dans le cas de la Gestalt, voici dix ans au moins que cette difficultĂ© m’inquiĂšte. Quelle est la genĂšse des structures perceptives ? M. Cury nous rĂ©duit Ă  une alternative : ou bien ces structures ne sont pas encore mathĂ©matiques pour le moment, mais peuvent devenir mathĂ©matisables, ou bien elles ne sont pas mathĂ©matisables en soi. Je rĂ©pondrai, au vu de mon expĂ©rience sur la perception et au vu surtout de l’ouvrage que je suis en train de terminer aprĂšs dix ans de labeur difficile, que la diffĂ©rence, bien entendu, est fondamentale entre des structures normatives et irrĂ©versibles, comme la Gestalt, et les structures formelles dont je vous parlais. Mais ces structures, en tant qu’irrĂ©versibles, prĂ©sentent, par rapport aux structures de l’intelligence, les mĂȘmes caractĂšres que les systĂšmes physiques non-rĂ©versibles, par opposition aux systĂšmes physiques rĂ©versibles. Et, lĂ -dessus, je me rĂ©fĂšre Ă  l’admirable analyse de Planck, dans cette Introduction Ă  la physique, oĂč il dĂ©veloppe cette distinction, la plus fondamentale en physique, mais dont on n’a pas toujours tirĂ© toutes les consĂ©quences qu’elle implique.

Eh bien, je pense, pour ma part, que ce qui est irrĂ©versible dans la Gestalt vient simplement de ce que nous n’avons jamais affaire Ă  des compositions complĂštes, mais Ă  des compositions incomplĂštes qui font intervenir le mĂ©lange, la probabilitĂ© et, par consĂ©quent, qui excluent la composition nĂ©cessaire. Mais, en tant que ces compositions font intervenir le mĂ©lange, elles relĂšvent Ă©galement d’une approche mathĂ©matique possible, non directement algĂ©brique, mais probabiliste. C’est pourquoi j’ai tentĂ©, depuis dix ans, de donner une expression probabiliste des principales lois de la Gestalt, en particulier des illusions optico-gĂ©omĂ©triques. J’ai essayĂ© de les ramener toutes Ă  une loi unique sur le plan des illusions optico-gĂ©omĂ©triques planes, et je crois avoir rĂ©ussi. On arrive trĂšs bien — et c’est trĂšs surprenant qu’on ne l’ait pas vu plus tĂŽt, parce que c’est relativement simple — à les rĂ©duire Ă  une loi unique. Dans le cas de la Gestalt on peut, me semble-t-il, en faire un systĂšme Ă  composition continuellement inachevĂ©e, continuellement approchĂ©e, probabiliste et non algĂ©brique. Si l’on admet l’alternative de M. Cury, je penche donc trĂšs rĂ©solument pour le premier terme, c’est-Ă -dire structures non mathĂ©matisĂ©es, mais mathĂ©matisables sous l’angle du probabilisme.

Seconde question, qui est liĂ©e Ă  la premiĂšre, comme nous l’a montrĂ© M. Cury lui-mĂȘme. N’y a-t-il pas deux genĂšses : une genĂšse relative Ă  la formalisation et une autre qui serait simplement une histoire ? Ne risque-t-on pas, pour rĂ©aliser la premiĂšre, d’écarter inconsciemment tout ce qui gĂȘne, pour obtenir une belle genĂšse simple et pure qui marche toujours vers l’équilibre ? Je rĂ©pondrai que le second type de genĂšse n’est sans doute qu’une forme affaiblie de la premiĂšre, de mĂȘme qu’à l’instant je considĂ©rais la Gestalt, comme une forme affaiblie du systĂšme Ă  composition complĂšte.

Dans le cas de la genĂšse relative Ă  la formalisation, vous avez affaire Ă  un caractĂšre, trĂšs spĂ©cial, en effet aux structures logico-mathĂ©matiques, et qui consiste en ceci : lorsqu’une structure est achevĂ©e, elle n’est jamais dĂ©truite, par les stades antĂ©rieurs, mais intĂ©grĂ©e telle quelle dans une structure plus large et plus comprĂ©hensive, plus mobile, etc. Or, c’est cette intĂ©gration, prĂ©cisĂ©ment, qui permet la rĂ©versibilitĂ©. Une fois intĂ©grĂ© le systĂšme partiel dans le systĂšme total, vous pouvez en effet revenir du systĂšme total au systĂšme partiel, comme vous pouvez revenir du nombre gĂ©nĂ©ral au nombre naturel et ainsi de suite. Dans le cas de la genĂšse de type historique, vous avez bien des intĂ©grations, mais toujours incomplĂštes. Je pense cependant que cette genĂšse est une forme affaiblie de l’autre, car il existe toutes sortes de types intermĂ©diaires. Ce n’est pas du premier coup qu’on obtient une genĂšse Ă  intĂ©gration complĂšte ; c’est Ă  partir d’un certain niveau, d’un certain Ăąge.

Plus gĂ©nĂ©ralement, je ne pense pas que l’évolution de l’intelligence soit une autre nature que l’évolution biologique. Il s’agit d’un cas particulier, privilĂ©giĂ©, mais dont les autres cas sont tous des formes affaiblies. Cela revient Ă  dire — si vous me permettez ce langage anthropomorphique, voire finaliste — que l’intelligence est le sommet de la vie, le phĂ©nomĂšne vital le plus authentique, ce qui permet, je crois, la rĂ©conciliation des deux types de genĂšse. Ainsi peut-on, sans doute, Ă©chapper au dualisme radical qui serait la consĂ©quence de la deuxiĂšme des solutions que vous proposiez pour chacun de vos deux problĂšmes.

M. Nowinski. — Vous avez dit que la totalitĂ© prĂ©sentait des lois ou des caractĂšres diffĂ©rents de ceux de ses Ă©lĂ©ments. Or, on dĂ©finit souvent la structure en gĂ©nĂ©ral, ou quelque type de structure, en soulignant une autre relation entre la totalitĂ© et les Ă©lĂ©ments, et, par exemple, le fait que les lois et les caractĂšres de la totalitĂ© dĂ©terminent les caractĂšres essentiels des Ă©lĂ©ments. Seriez-vous d’accord avec cette dĂ©finition ?

M. Piaget. — Tout Ă  fait d’accord. C’était une abrĂ©viation. Les lois gĂ©nĂ©rales dĂ©terminent les lois des Ă©lĂ©ments, bien sĂ»r. Mais j’ai voulu montrer un autre aspect de la structuration. Dans le cas, par exemple, des boulettes qu’on allonge ou qu’on rĂ©trĂ©cit, l’achĂšvement de la structure implique une compensation entre l’allongement et la minceur. Par consĂ©quent, chacune des transformations perceptibles de l’objet est solidaire du systĂšme des compensations. Mais tant que la structure reste inachevĂ©e, ces transformations sont isolĂ©es ; elles ne sont pas intĂ©grĂ©es encore dans une structure qui les dĂ©termine.

M. Goldmann. — Je suis pleinement d’accord avec tout l’exposĂ© de M. Piaget. Mais je voudrais tout de mĂȘme revenir sur un problĂšme qui me semble important. Il est bien apparu en effet, au cours de nos discussions, que l’une des questions philosophiques les plus fondamentales est de savoir dans quelle mesure on peut Ă©liminer toute idĂ©e de finalitĂ© et la remplacer par le schĂ©ma de l’équilibration, comme moteur de genĂšse, comme moteur du devenir. M. Piaget rĂ©pond aux objections de Cury que le probabilisme pourrait un jour devenir mathĂ©matique. Je lui poserai Ă  mon tour la question suivante : lorsqu’il essaye lui-mĂȘme de fonder psychologiquement l’existence d’une double pensĂ©e, formelle et empirique, l’une prenant connaissance de l’objet comme rĂ©sultant de l’action sur un objet quelconque, et en tant qu’expression devenant naturellement par la suite connaissance de l’objet quelconque, l’autre comme rĂ©sultant de l’action sur l’objet particulier, connaissance portant aussi sur l’objet particulier, M. Piaget ne suggĂšre-t-il pas que finalement la spĂ©cificitĂ© va tendre Ă  quelque chose d’universel ? L’objet concret qui sera donc toujours, ou Ă  peu prĂšs, connu d’une maniĂšre formelle, tendra un jour vers la connaissance du mĂȘme type que la structure logico-mathĂ©matique. Or je me demande s’il ne faut pas distinguer trois domaines : la connaissance en gĂ©nĂ©ral, Ă  l’intĂ©rieur de laquelle on doit situer la connaissance d’un objet quelconque d’ordre formel, — la connaissance de l’objet spĂ©cifique, — et enfin la connaissance du sujet, donc le domaine, si vous voulez, de la morale, de l’organisation sociale, etc.

D’autre part, en ce qui concerne l’objection de M. Derrida, je suis tout Ă  fait d’accord avec les rĂ©ponses de M. Piaget, mais j’irais peut-ĂȘtre plus loin que lui. J’admets la distinction entre l’observateur du dehors et l’observateur du dedans. Mais il peut arriver que l’observateur du dehors soit en mĂȘme temps celui qui vit la structure de l’intĂ©rieur. La chose est sans inconvĂ©nient s’il s’agit de logique ou de science. Mais s’il s’agit de normes, comment l’observateur ne prendrait-il pas alors conscience de leur relativité ?

M. Piaget. — J’essaierai de rĂ©pondre aux questions de Goldmann dans la mesure oĂč je les ai comprises. Il me demande d’abord si la connaissance logico-mathĂ©matique est la seule connaissance possible. Je n’ai jamais rien pensĂ© de tel. Il y a une diffĂ©rence essentielle entre la connaissance physique et la connaissance logico-mathĂ©matique, parce qu’elles correspondent Ă  deux types d’expĂ©rience, parce qu’on peut faire une expĂ©rience sur les objets, avec abstraction Ă  partir de l’objet, ce qui donne la connaissance physique, et on peut faire des expĂ©riences sur les objets, mais avec abstraction Ă  partir des actions mĂȘmes qui s’exercent sur les objets, ce qui constitue la connaissance opĂ©ratoire ou logico-mathĂ©matique. Mais j’ajoute que les deux connaissances sont toujours liĂ©es, en ce sens qu’aucune expĂ©rience sur l’objet n’est possible hors des cadres logico-mathĂ©matiques. Il reste cependant quelque chose d’irrĂ©ductible, Ă  ces cadres : la lecture du fait expĂ©rimental, lecture qui est toujours inductive, et non simplement dĂ©ductive, et qui comporte, par consĂ©quent, un Ă©lĂ©ment probabiliste. Nous retombons sur un des cas intermĂ©diaires que j’ai indiquĂ©s entre ce qui est le formel et ce qui ne l’est pas.

M. Goldmann. — Mais le probabilisme lui-mĂȘme n’est-il pas formel ?

M. Piaget. — Oui, en tant que thĂ©orie mathĂ©matique, mais en aucune façon en tant qu’immanent aux structures perspectives. Ce que m’a demandĂ© M. Cury, c’est seulement si je considĂšre qu’une structure non-formelle comme la Gestalt est ou non mathĂ©matisable. J’ai rĂ©pondu qu’elle est mathĂ©matisable dans la mesure oĂč elle est rĂ©ductible Ă  des schĂ©mas probabilistes. Mais je ne dis pas qu’elle serait rĂ©ductible pour le sujet lui-mĂȘme Ă  des schĂ©mas dĂ©ductifs ; il ne s’agirait plus alors de Gestalt, mais de logique formelle. Et nous savons tous que la perception est le contraire de la logique formelle, puisqu’elle dĂ©forme tout, qu’elle aboutit Ă  des contradictions logiquement insupportables. Goldmann me demande, en second lieu, si un tel schĂ©ma reste lĂ©gitime dans le domaine des valeurs. Je suis fort heureux de cette question, car je n’ai pu suffisamment prĂ©ciser hier soir ma position Ă  l’égard des valeurs, et certains ont supposĂ© que je les dĂ©valorisais en soulignant leur caractĂšre subjectif. Je ne pensais pas Ă  une subjectivitĂ© Ă©gocentrique et dĂ©formante, mais je la prenais au sens kantien pour dĂ©signer l’activitĂ© du sujet, c’est-Ă -dire ce que j’ai appelĂ© aujourd’hui l’implication, par opposition Ă  la causalitĂ©. Je pense que les valeurs relĂšvent de systĂšmes d’implications parfaitement formalisables, parfaitement isomorphes Ă  des structures logico-mathĂ©matiques. On peut faire des tables de valeurs, des Ă©chelles de valeurs, y appliquer la logique de relations


MĂȘme lorsqu’il s’agit de luttes et de conflits entre idĂ©ologies je crois que la notion d’équilibre s’applique dans ce domaine aussi. Mais, dans beaucoup de cas, il ne s’agit que d’un Ă©quilibre idĂ©al et c’est pourquoi j’abonde dans le sens de M. Moles, lorsqu’il fait observer que la logique ne s’applique pas dans la vie quotidienne et que nous commettons des paralogismes toute la journĂ©e, ce qui ne nous empĂȘche pas de respecter la logique en tant que forme idĂ©ale. Il reste qu’on trouve dans la sociĂ©tĂ© de vĂ©ritables Ă©quilibres qui ne cessent de se faire et de se dĂ©faire. De mĂȘme sans doute que dans les systĂšmes linguistiques et dans beaucoup d’autres encore, il ne s’agit aucunement d’un progrĂšs linĂ©aire. Mais ne peut-on supposer que nous en sommes encore, dans le domaine social, Ă  une phrase prĂ©-opĂ©ratoire analogue Ă  celle, qui prĂ©cĂšde, en psychologie de l’intelligence, la formation des structures Ă©quilibrĂ©es ? Si on a foi en quelque systĂšme social meilleur que le nĂŽtre, comme vous et moi, je pense qu’on peut rĂȘver d’un Ă©tat plus Ă©quilibrĂ© et d’une stabilisation progressive. Je ne vois pas pourquoi on n’appliquerait pas la notion d’équilibre Ă  la sociologie. C’est d’ailleurs ce qu’on a fait souvent, et de façon si imprudente qu’on l’a certainement dĂ©valorisĂ©e. Mais elle garde sa place, qui est essentielle.

M. Goldmann. — Sur ce point, je constate, une fois de plus, votre accord avec le marxisme. Je me demande cependant si l’on peut parler, dĂšs aujourd’hui, d’une insertion rĂ©elle dans l’histoire d’un concept prĂ©-opĂ©ratoire d’équilibration. Je dis bien prĂ©-opĂ©ratoire, avec toute l’obscuritĂ© provisoire que cela implique. Le problĂšme, pour nous sociologues, est celui de l’eschatologie. La sociĂ©tĂ© socialiste est conçue, dans beaucoup de textes de Marx, comme fin de l’histoire (ou de la prĂ©-histoire, ce qui revient au mĂȘme), comme fin d’un certain Ă©tat et commencement d’un autre Ă©tat, lequel n’exclut Ă©videmment pas une grande mobilitĂ©, mais oĂč les structures apparaissent comme durables. D’autres textes, au contraire, semblent suggĂ©rer que le changement, la transformation radicale du systĂšme mĂȘme, de la structure, continueront Ă  l’infini.

M. Piaget. — Mais c’est lĂ  un simple problĂšme de fait, un problĂšme que nous ne pouvons pas rĂ©soudre dĂ©ductivement. Pour ce qui est du problĂšme de droit — savoir si, entre l’hypothĂšse d’une succession d’équilibres instables ou de dĂ©sĂ©quilibres, d’une part, et, d’autre part, celle d’une marche vers un Ă©quilibre progressif, l’alternative oblige Ă  renoncer au schĂ©ma de l’équilibre, — je rĂ©ponds nettement de façon nĂ©gative.

M. Goldmann. — Dans la premiĂšre hypothĂšse, je dirais, pour ma part : Nous pouvons parier. Nous devons agir ; nous avons une certaine libertĂ© pour nous efforcer de crĂ©er, Ă  travers notre conscience, une certaine situation d’équilibre. Si nous rĂ©ussissons, Ă  travers les analyses historiques, comme Ă  travers les analyses psychologiques, Ă  montrer l’existence d’une tendance effective vers l’équilibre essentiel de l’histoire, alors le pari pourra se transformer en certitude.

M. de Gandillac. — Oui, je crois que c’est bien lĂ  que rĂ©side l’essentiel de votre dĂ©saccord. À l’arriĂšre-plan des thĂšses de M. Piaget, j’aperçois nettement une certitude qui est, dĂšs le dĂ©part, beaucoup plus qu’un pari. Partant des expĂ©riences d’équilibration progressive, du type de celle qui rĂ©ussit dans la plupart des cas avec les enfants, quand il s’agit de leur faire comprendre un exemple aussi simple que celui de la boulette, il semble que M. Piaget soit tentĂ© d’extrapoler, de passer rĂ©solument Ă  l’idĂ©e d’une marche de la conscience vers un certain Ă©tat d’équilibre, qui ne serait pas la mort — ce qui fait d’ailleurs problĂšme, car la question de l’entropie ne s’élimine pas si facilement, — vers un Ă©quilibre dans lequel les forces adverses, les forces antagonistes cesseraient de jouer rĂ©ellement un rĂŽle « nĂ©gatif », oĂč elles ne seraient plus que des rouages Ă  l’intĂ©rieur d’une machine bien Ă©quilibrĂ©e, dans laquelle aucun ressort ne se tend ni ne se dĂ©tend que pour assurer le parfait fonctionnement du tout, conformĂ©ment aux calculs du constructeur. Mais, quand il s’agit, par exemple, de la lutte des classes, de son rĂŽle dans le mouvement de l’histoire (et de sa signification par rapport Ă  une certaine fin de l’histoire), on peut douter qu’il suffise de faire intervenir votre simple schĂ©ma d’équilibration. C’est alors sans doute qu’intervient ce que Goldmann appelle pari et M. Bloch espĂ©rance. Mais je laisse cette question que, dans la suite de nos entretiens, nous retrouverons certainement sous une forme ou sous une autre.

M. G. Kahn. — Je suis frappĂ© de voir que cette question d’équilibre joue surtout pour le passage Ă  une structure complĂšte de la conservation de la matiĂšre, Ă  partir d’une structure inachevĂ©e, donc d’une structure faible. Et je voudrais demander Ă  M. Piaget si la genĂšse qui conduit d’une structure inachevĂ©e Ă  une structure complĂšte est de mĂȘme nature que celle qui se produit ensuite de structure achevĂ©e Ă  structure achevĂ©e. Il me semblerait que l’une relĂšve de la psychologie, et je dirais presque de la pĂ©dagogie, tandis que l’autre relĂšve en quelque sorte de la science. Dans l’exemple que M. Piaget a exposĂ©, il semble que l’enfant ne parte pas d’une structure, mais plutĂŽt d’une reprĂ©sentation vague, en quĂȘte, pour ainsi dire, d’une structure. Le pĂ©dagogue seul connaĂźt la structure achevĂ©e, et c’est pourquoi il peut conduire l’enfant Ă  la saisir par paliers, selon le schĂ©ma des probabilitĂ©s progressives. Cette premiĂšre genĂšse est-elle la genĂšse d’une structure ou ne se rĂ©duit-elle pas Ă  un essai de constitution de la structure ? La vĂ©ritable complication progressive des structures n’appartient-elle pas Ă  un domaine qui dĂ©passe celui de la psychologie gĂ©nĂ©tique proprement dite ?

M. Piaget. — Je rĂ©pondrai d’abord qu’il ne s’agit pas ici de pĂ©dagogie, et qu’il n’est pas question d’amener l’enfant Ă  ces structures. Les expĂ©riences que j’ai rĂ©sumĂ©es devant vous relĂšvent de l’observation psychologique pure et simple.

M. de Gandillac. — Il semble pourtant que les questions posĂ©es Ă  l’enfant l’aident Ă  progresser vers un meilleur Ă©quilibre. Je songe Ă  l’esclave du MĂ©non, qui trouve la formule de la duplication du carrĂ© au terme d’une sĂ©rie de tĂątonnements, mais d’aprĂšs des questions orientĂ©es par un Socrate qui connaĂźt d’avance la vraie solution.

M. Piaget. — Il ne s’agit aucunement d’aider l’enfant. On lui demande simplement, lorsque la boulette s’allonge, s’il reste « la mĂȘme chose de pĂąte ». On emploie mĂȘme un langage incorrect qui est celui de l’enfant. Je veux bien qu’en un sens la question oriente l’enfant. Mais nous la faisons souvent poser par un Ă©tudiant dĂ©butant qui ne connaĂźt pas encore la mĂ©thode.

M. de Gandillac. — L’orientation n’est pas dans la question comme telle. Elle est dans le schĂ©ma mĂȘme de votre expĂ©rience, me semble-t-il.

M. Piaget. — L’expĂ©rience ne prĂ©juge pas du tout s’il y a conservation ou non.

M. de Gandillac. — On n’a qu’à regarder les trois figures que vous avez dessinĂ©es au tableau 1. Elles marquent une progression du plus large jusqu’au moins large, et du plus court jusqu’au plus long.

M. Piaget. — C’est un cas particulier que j’ai pris ; dans d’autres cas on Ă©vitera la progression et on passera de la boulette Ă  la galette, de la galette au boudin, etc.

M. de Gandillac. — L’expĂ©rimentateur n’est jamais sans arriĂšre-pensĂ©e.

M. Piaget. — Sa seule arriĂšre-pensĂ©e est de voir ce qui se passe, nullement de conduire Ă  un rĂ©sultat donnĂ©.

M. de Gandillac. — Ni M. Kahn ni moi-mĂȘme n’avons supposĂ© un instant que votre but fĂ»t de rendre logiques des enfants qui ne l’étaient pas. Mais vous ne posez quand mĂȘme pas de questions uniquement « pour voir ». Vous posez des questions Ă  l’arriĂšre-plan desquelles le schĂ©ma que vous nous avez indiquĂ© joue incontestablement un rĂŽle orientateur ; il s’agit de dĂ©terminer ce qui, Ă  partir d’un Ă©lĂ©ment premier, devient plus probable par rapport Ă  un premier rĂ©sultat, puis ce qui devient plus probable par rapport au deuxiĂšme rĂ©sultat, et ainsi de suite. Les rĂšgles de la « probabilitĂ© sĂ©quentielle » conditionnent tout le cours de l’expĂ©rience.

M. Piaget. — Je crains que vous vous soyez tout Ă  fait mĂ©pris. Nous posons des questions « pour voir », pour voir ce qui se passe dans des domaines qui nous intĂ©ressent, par exclusion d’autres domaines qui ne nous intĂ©ressent pas. Le schĂ©ma rĂ©sulte de l’expĂ©rience, et non pas l’expĂ©rience du schĂ©ma. Je le rĂ©pĂšte, il ne s’agit aucunement de pĂ©dagogie, mais bien de pure psychologie.

Mais je voudrais rĂ©pondre Ă  la question — beaucoup plus importante — que m’a posĂ©e M. Kahn : le passage d’une structure non-logico-mathĂ©matique Ă  la structure achevĂ©e est-il comparable au passage d’une structure achevĂ©e infĂ©rieure Ă  une autre structure achevĂ©e, supĂ©rieure, tel qu’il se produit dans le domaine des sciences Ă  mesure qu’elles se dĂ©veloppent ? Au risque de paraĂźtre irrĂ©vĂ©rencieux Ă  l’égard de M. Kahn, je lui dirai qu’en l’écoutant je me suis rappelĂ© une conversation que j’ai eue, il y a quelques annĂ©es, avec un grand philosophe anglais. Comme je demandais Ă  ce philosophe, pour le piquer, si le genre d’expĂ©riences auquel je me livrais pouvait avoir, Ă  ses yeux, un intĂ©rĂȘt quelconque pour l’épistĂ©mologie, il me rĂ©pondit, avec sa franchise coutumiĂšre : « Absolument aucun intĂ©rĂȘt. Le psychologue prĂ©sente, en effet, cette espĂšce de dĂ©viation congĂ©nitale de s’intĂ©resser aux idĂ©es fausses, alors que la spĂ©cialitĂ© du logicien est de s’intĂ©resser aux idĂ©es vraies. » Et comme je lui demandais alors : « Comment savez-vous que les idĂ©es dont vous vous occupez sont des idĂ©es vraies, Ă©tant donnĂ© que le tableau que nous offre l’histoire des sciences est celui d’un changement perpĂ©tuel, dans les principes et dans les structures », il me rĂ©pondit : « Cela m’est Ă©gal, je cours aprĂšs, quand mĂȘme je n’y arriverais jamais. »

En me souvenant de ce propos, je rĂ©pondrai Ă  M. Kahn que l’histoire des sciences montre bien que le principe de conservation, sous la forme oĂč nous en Ă©tudions la genĂšse chez l’enfant, apparaĂźt lui-mĂȘme, Ă  un degrĂ© ultĂ©rieur de dĂ©veloppement, comme un principe faux, ou approchĂ© avec une inexactitude considĂ©rable, tant qu’il n’est pas rĂ©visĂ© et intĂ©grĂ© dans un nouveau principe de conservation. La conservation de la matiĂšre a dominĂ© la physique jusqu’à la relativitĂ©, jusqu’au moment oĂč on a dĂ©couvert qu’il n’y avait pas de principe de conservation de la masse isolĂ© de celui de l’énergie, mais un principe global qui les englobe. Et comme vous le savez, la situation Ă©volue encore avec la micro-physique
 Ne conviendrez-vous pas que, dans le passage d’une premiĂšre approximation scientifique Ă  une deuxiĂšme approximation scientifique, par exemple, le passage de la conservation de la matiĂšre simple Ă  la matiĂšre-Ă©nergie globale dans la relativitĂ©, nous avons affaire Ă©galement Ă  une sĂ©rie de stratĂ©gies successives qui dĂ©sĂ©quilibrent telle notion et la rééquilibrent ? Le processus est-il d’une autre nature que celui que rĂ©vĂšlent nos expĂ©riences sur des boulettes ? Bien entendu, pour l’affirmer il faudrait avoir Ă©tudiĂ© de façon exhaustive chacune des dĂ©couvertes scientifiques, selon le mĂȘme schĂ©ma, pour voir quelles sont les Ă©tapes de la restructuration, Ă  partir de l’état de crise. Mais sans cette Ă©tude exhaustive et Ă  regarder simplement les choses d’un peu loin, comme peut faire le psychologue quand il touche Ă  l’histoire des sciences, je ne vois pas de contraste considĂ©rable, je vois, au contraire, dans le travail du savant qui dĂ©molit une structure trop simple pour l’intĂ©grer dans une structure plus compliquĂ©e, des Ă©tapes trĂšs analogues Ă  celles par lesquelles l’enfant passe d’une Ă©tape Ă  une autre dans le processus que je vous ai dĂ©crit.

M. Kahn. — Pensez-vous que l’on puisse observer des faits normatifs de la mĂȘme façon qu’on observe chez l’enfant la formation de l’intelligence ?

M. Piaget. — Chez l’enfant on a dĂ©jĂ  affaire Ă  des faits normatifs. L’enfant a l’impression que c’est vrai ou que ce n’est pas vrai, le normatif est fondamental dĂšs le dĂ©part. DĂšs qu’il y a intelligence verbalisĂ©e, une des premiĂšres notions qui apparaĂźt est la nĂ©gation. Le « non, ce n’est pas vrai », la formule implique, vous l’admettrez bien, rĂ©fĂ©rence Ă  une norme. Il existe du normatif Ă  tous les niveaux, et il serait trĂšs dangereux de considĂ©rer comme un domaine Ă  part la formation de l’intelligence courante — et notez bien que l’intelligence courante ne se trouve pas seulement chez l’enfant, et qu’on peut faire des expĂ©riences du mĂȘme genre chez des adultes, en leur posant des problĂšmes un peu plus compliquĂ©s. — Je le rĂ©pĂšte, il serait trĂšs dangereux d’introduire une dualitĂ© radicale entre cette structuration que l’on constate dans la pensĂ©e courante et celle qui se manifeste dans la pensĂ©e scientifique. La seule diffĂ©rence est que cette derniĂšre est plus raffinĂ©e et plus Ă©laborĂ©e.

M. Jacob. — Par cette position, ne dĂ©passez-vous pas le plan de la pure psychologie ?

M. Piaget. — À cet Ă©gard, permettez-moi de me tenir au principe de technicitĂ©, tel que l’a posĂ© Gonseth. La question de savoir si un fait est ou non psychologique relĂšve avant tout du psychologue.

M. Jacob. — Est-ce donc au psychologue comme tel qu’il appartient de dĂ©finir l’objet mĂȘme de la psychologie ?

M. Piaget. — LĂ  nous touchons du doigt le conflit fondamental. Comme psychologue je me refuse absolument — et je me crois solidaire sur ce point de tous les hommes de science, dans toutes les disciplines — à ce que les reprĂ©sentants d’une instance diffĂ©rente viennent m’expliquer quel est mon domaine et Ă  ce qu’au nom d’une philosophie supĂ©rieure Ă  la science on vienne le limiter en me disant : VoilĂ  ce qui est mathĂ©matique et voilĂ  ce qui ne l’est pas, voilĂ  ce qui est psychologique et voilĂ  ce qui ne l’est pas. Je pense que les sciences, en leur histoire, depuis cinq siĂšcles avant JĂ©sus-Christ jusqu’aujourd’hui, ont continuellement fait craquer — et c’était leur travail fondamental — tous les cadres qu’on a voulu leur imposer du dehors. Bien entendu, les cadres de la psychologie de 1959 ne sont plus ceux de la psychologie de 1930 ou mĂȘme de 1950. Mais ces cadres nouveaux ne sont jamais imposĂ©s du dehors par des non-techniciens, qu’ils s’appellent Kant ou Husserl. Qu’un jour ou l’autre on dĂ©couvre que ces cadres rencontrent telle ou telle philosophie qui leur convient, ce jour il y aura davantage d’unitĂ©. Mais dĂ©crĂ©ter d’avance que ce que fait le psychologue n’est pas psychologique et qu’il dĂ©passe ses frontiĂšres, c’est un impĂ©ratif que je refuse.

Par exemple Husserl limite le champ de la psychologie aux phĂ©nomĂšnes qui se produiraient dans un univers « mondain » ou spatio-temporel. Or, en Ă©tudiant, par exemple, la formation du nombre chez l’enfant, j’assiste Ă  un processus qui dĂ©bute bien dans le spatio-temporel, mais pour en libĂ©rer ensuite complĂštement les structures numĂ©riques (dĂšs sept Ă  huit ans). Faut-il dire alors que je fais de la psychologie jusqu’à ce que mes sujets aient huit ans et que j’entre ensuite dans le domaine de la phĂ©nomĂ©nologie ? Je n’ai rien contre (et Aron Gurwitch prĂ©tend mĂȘme souvent que je suis un phĂ©nomĂ©nologue sans le savoir), mais Ă  une condition : c’est de continuer Ă  n’utiliser que des mĂ©thodes, ou expĂ©rimentales, ou s’appuyant sur des algorithmes dĂ©ductifs prĂ©cis (logistique, calcul des probabilitĂ©s, etc.) et de se mĂ©fier de toute dĂ©duction verbale ou intuitive. C’est alors la mĂ©thode (union de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience) et non pas le domaine (« monde » spatio-temporel ou « essences ») qui me paraĂźt distinguer la recherche scientifique et la philosophie.

M. de Gandillac. — Je remercie vivement notre ami et collĂšgue Piaget d’avoir tant ajoutĂ© Ă  sa belle confĂ©rence, d’avoir tenu tĂȘte avec tant de prĂ©cision et de combativitĂ© Ă  un flot d’assaillants. Faute de temps, il faut bien clore cette discussion. En ce qui concerne le conflit entre phĂ©nomĂ©nologues et psychologues — puisque c’est sur ce point que Derrida a engagĂ© le fer et sur ce point encore que Piaget a conclu, — il me semble que la difficultĂ© vient surtout du sens Ă©troit que Husserl attribue au mot « psychologie » dans la perspective de sa lutte contre le « psychologisme ». Brentano parlait d’une « psychologie du point de vue empirique » et, sur plus d’un point pourtant, il faisait dĂ©jĂ  de la phĂ©nomĂ©nologie. Piaget vient de nous dire qu’il est peut-ĂȘtre lui-aussi un phĂ©nomĂ©nologue qui s’ignore. S’agit-il d’une simple question de vocabulaire, ou, comme je le suppose, d’un conflit plus fondamental ? C’est ce que nous verrons, dans un prochain dĂ©bat, lorsque la parole sera donnĂ©e aux reprĂ©sentants de la phĂ©nomĂ©nologie husserlienne.