Pas de progrÚs en philosophie ! (1965) a

Les philosophies de Husserl et de Heidegger ne sont pas supĂ©rieures Ă  celles de Platon et d’Aristote : elles sont autres. Les mathĂ©matiques modernes marquent au contraire un progrĂšs considĂ©rable sur les mathĂ©matiques grecques, tout en ayant incorporĂ© la totalitĂ© des vĂ©ritĂ©s qu’elles avaient conquises. La physique ou la biologie contemporaines tĂ©moignent d’une avance tout aussi notable par rapport Ă  celles d’Aristote, dont elles corrigent les erreurs, tandis que l’on ne peut jamais dire, Ă  proprement parler, qu’un systĂšme philosophique ait dĂ©finitivement Ă©liminĂ© les « erreurs » d’un autre. Il y a lĂ  un ensemble de problĂšmes


En fait, une connaissance proprement dite comporte toujours l’appel Ă  un progrĂšs, parce qu’une vĂ©ritĂ© n’est telle que si elle repose sur une vĂ©rification et que toute vĂ©rification soulĂšve de nouveaux problĂšmes dont les solutions amĂ©liorent tĂŽt ou tard les prĂ©cĂ©dentes. Dans le domaine expĂ©rimental, cela va de soi puisque toute expĂ©rience procĂšde par approximations successives. Sur les terrains de la logique et des mathĂ©matiques cela est tout aussi vrai parce que l’affinement des dĂ©monstrations exige sans cesse de nouvelles abstractions rĂ©flĂ©chissantes, donc de nouvelles constructions en une spirale s’élargissant sans fin.

Pourquoi n’en est-il pas de mĂȘme en philosophie ? C’est que la condition sine qua non du progrĂšs scientifique est la dĂ©limitation des problĂšmes. Faire de la psychologie scientifique, par exemple, c’est commencer par renoncer Ă  parler de tout pour circonscrire certaines questions particuliĂšres, jusqu’au moment oĂč les grandes options mĂ©taphysiques de chacun ne risqueront plus de se heurter Ă  celles des autres chercheurs, et oĂč le mĂȘme problĂšme, dĂ»ment dĂ©limitĂ©, pourra recevoir de l’expĂ©rience les mĂȘmes rĂ©ponses Ă  Moscou ou Ă  Washington, Ă  Paris ou Ă  Rome. Le propre d’une question philosophique, c’est au contraire de porter sur la totalitĂ© du rĂ©el et d’engager la personnalitĂ© entiĂšre du chercheur. C’est prĂ©cisĂ©ment le devoir spĂ©cifique et la dignitĂ© de la philosophie que de poursuivre la coordination de toutes les valeurs, des valeurs de connaissances, mais tout autant des valeurs vitales ou morales, et, Ă  renoncer Ă  cette mission, elle cesserait d’ĂȘtre philosophie. DĂ©limiter les problĂšmes philosophiques jusqu’à les poser en des termes capables de rallier l’opinion unanime des chercheurs, c’est simplement transformer ces problĂšmes et, de philosophiques, les rendre scientifiques : ainsi sont nĂ©es les branches issues de la philosophie qui se sont constituĂ©es en disciplines positives, telles la logique, la psychologie, la sociologie et de plus en plus aujourd’hui l’épistĂ©mologie elle-mĂȘme des sciences particuliĂšres (fondement des mathĂ©matiques, etc.).

L’absence de progrĂšs dans la pensĂ©e philosophique tient ainsi Ă  sa nature mĂȘme, qui est d’ĂȘtre une coordination des valeurs plus qu’une connaissance proprement dite. D’oĂč la perpĂ©tuelle dualitĂ© d’orientations des grands systĂšmes philosophiques : ou bien ils restent centrĂ©s sur cet idĂ©al spĂ©cifique de coordination d’ensemble, et ils atteignent alors une sorte de foi raisonnĂ©e, que nous appellerons une « sagesse », mais en nous rappelant qu’il peut y avoir plusieurs « sagesses », tandis qu’il n’existe jamais qu’une seule vĂ©rité ; ou bien ils s’orientent vers la connaissance comme telle, mais c’est alors Ă  la condition de subordonner la spĂ©culation Ă  la vĂ©rification, et ils tendent ainsi Ă  se dissocier en sciences particuliĂšres.

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Mais, Ă  dĂ©faut d’un progrĂšs constant, linĂ©aire ou par rĂ©volutions, comme celui de toutes les sciences au moins pourrait-on dire que la philosophie a progressĂ© en inventant pĂ©riodiquement de nouveaux systĂšmes, plus ou moins irrĂ©ductibles aux prĂ©cĂ©dents. Certes oui, mais il convient de se rappeler le fait que chacun des grands systĂšmes de l’histoire de la philosophie est nĂ©, soit d’une rĂ©flexion sur une science dĂ©jĂ  faite, et parfois mĂȘme inventĂ©e par le philosophe lui-mĂȘme, soit d’une rĂ©flexion ouvrant la possibilitĂ© de nouvelles sciences spĂ©cialisĂ©es. Chacun sait que le platonisme est nĂ© d’une rĂ©flexion sur les mathĂ©matiques et notamment sur la crise issue de la dĂ©couverte des irrationnels, qui dĂ©tachait le nombre de la rĂ©alitĂ© sensible. Le systĂšme d’Aristote procĂšde de la logique et de la biologie. Descartes ne saurait s’expliquer sans l’essor de l’algĂšbre, et de la gĂ©omĂ©trie analytique, Leibniz sans le calcul infinitĂ©simal ni Kant sans la science newtonienne. Les empiristes anglais doivent leur doctrine au projet d’une psychologie expĂ©rimentale et c’est parce qu’ils ont construit leurs systĂšmes avant de fonder la science dont ils avaient l’idĂ©e qu’ils sont demeurĂ©s, mais par spĂ©culation, victimes des lacunes de la philosophie « empiriste ». Hegel occupe une position analogue Ă  l’égard de la sociologie. Le bergsonisme s’expliquerait mal sans la psychologie de James et la phĂ©nomĂ©nologie de Husserl sans la physique de Mach et le mouvement logistique (Frege). Quant aux nombreux systĂšmes ne prĂ©sentant pas de telles attaches directes avec les sciences, ils n’ont prĂ©cisĂ©ment pas fourni de thĂ©ories de la connaissance.

Il est d’un certain intĂ©rĂȘt de se demander alors si les nouveautĂ©s Ă©pistĂ©mologiques des systĂšmes de ceux des grands auteurs qui ont Ă©tĂ© Ă  la fois philosophes et savants sont dues Ă  l’une ou Ă  l’autre de ces deux activitĂ©s. Nous savons qu’Aristote ne tirait pas sa biologie de son seul cerveau, mais chargeait quelque trois cents assistants de lui fournir des faits. Descartes a donnĂ© le conseil judicieux — et combien oubliĂ© par nos programmes d’enseignement — de ne consacrer Ă  la philosophie qu’un seul jour par mois, le reste devant ĂȘtre affectĂ© au calcul ou Ă  l’expĂ©rience. Est-ce donc parce qu’ils s’appuyaient sur des rĂ©sultats et non pas seulement sur des idĂ©es que ces philosophes ont Ă©tĂ© crĂ©ateurs ou leur mĂ©taphysique eĂ»t-elle Ă©tĂ© la mĂȘme sans aucun contact avec la science vivante ? Il suffit, pour y rĂ©pondre, de comparer leurs Ɠuvres Ă  celles des philosophes qui sont demeurĂ©s Ă©trangers Ă  tout mouvement scientifique.

Mais le problĂšme du progrĂšs philosophique, mĂȘme Ă  n’y voir qu’une succession de nouveautĂ©s remettant tout en question, se pose en termes diffĂ©rents depuis le xixe siĂšcle, en partie en rĂ©action contre le matĂ©rialisme et le positivisme, c’est-Ă -dire contre des philosophies d’hommes de science qui croyaient pouvoir enfermer la pensĂ©e scientifique en des mĂ©taphysiques comme les autres, sans comprendre que, si la science dĂ©bute par des dĂ©limitations de problĂšmes, ceux-ci sont par le fait mĂȘme indĂ©finiment ouverts et irrĂ©ductibles Ă  toute codification a priori.

Le caractĂšre propre de bien des systĂšmes actuels, en opposition avec les grandes traditions d’union entre la philosophie et les sciences (et de diffĂ©renciation croissante de ces derniĂšres), c’est l’idĂ©al d’une connaissance philosophique sui generis, que selon ses prĂ©fĂ©rences on appellera suprascientifique ou parascientifique. Si cet idĂ©al Ă©tait fondĂ©, il y aurait lĂ  bien entendu une source de progrĂšs rĂ©el et indĂ©fini.

Les sciences ne comportent en fait que deux sortes de connaissances : les unes, expĂ©rimentales, avec leurs variĂ©tĂ©s indĂ©finies ; les autres dĂ©ductives mais liĂ©es Ă  des rĂšgles de formalisation prĂ©cises, mĂȘme dans la perspective du constructivisme le plus dialectique qui comporte, comme toute thĂ©orie Ă©laborĂ©e, ses modĂšles et ses structures opĂ©ratoires dĂ»ment articulĂ©s. L’idĂ©al des philosophies se voulant suprascientifiques est alors de s’engager dans une troisiĂšme voie, conçue comme dĂ©passant les deux prĂ©cĂ©dentes, et qui serait celle de l’intuition. De l’intuition bergsonienne Ă  l’intuition « eidĂ©tique » de Husserl, les formes en sont multiples (ce qui est dĂ©jĂ  un signe un peu inquiĂ©tant), mais le principe en est constant : celui d’une prise directe de possession du rĂ©el, unissant en un mĂȘme tout indiffĂ©renciĂ© et primordial le fait, propre Ă  l’expĂ©rience, et la norme, propre Ă  la dĂ©duction. Le problĂšme central qui se pose est un mode Ă©quilibrĂ© de connaissance, ou si elle n’est qu’un mixte instable ou un croisement stĂ©rile entre la norme et le fait. Or toute l’histoire de la gĂ©omĂ©trie nous montre la rupture des intuitions initiales (les axiomes d’Euclide voulaient participer de l’évidence intuitive comme de la cohĂ©rence formelle) dans les deux directions divergentes d’une gĂ©omĂ©trie logique, mais non plus intuitive (Hilbert) et d’une gĂ©omĂ©trie physique et expĂ©rimentale (Einstein). L’intuition philosophique n’est-elle pas condamnĂ©e de mĂȘme Ă  se dissocier constamment en expĂ©rience psychologique et en normes logiques ou formelles ? La grande astuce de Husserl est d’avoir appuyĂ© son intuition sur les rapports effectivement indissociables du sujet et de l’objet, c’est-Ă -dire sur le « phĂ©nomĂšne ». Mais autre chose est d’accepter cette conception exacte des interactions initiales et autre chose est de croire Ă  l’« intuition » du phĂ©nomĂšne qui mĂ©lange et confond, au lieu de les coordonner pas Ă  pas, les normes du sujet et l’expĂ©rience de l’objet.

Le divorce tragique des facultés

En un mot il n’y a pas de progrĂšs en philosophie parce que celle-ci dĂ©passe la connaissance et constitue une sagesse. Mais cette derniĂšre dĂ©pend de connaissances de plus en plus variĂ©es et l’avenir de la philosophie, comme son grand passĂ©, est liĂ© Ă  une symbiose avec les multiples formes de la pensĂ©e scientifique. Il n’existe pas de philosophie sĂ©rieuse sans une Ă©pistĂ©mologie, et dans l’état actuel de diffĂ©renciation des problĂšmes, il n’y a plus d’épistĂ©mologie possible sans une pratique effective de la science, que le divorce tragique des FacultĂ©s universitaires a momentanĂ©ment Ă©cartĂ©e de la formation des philosophes. L’UniversitĂ© d’Amsterdam Ă©tudie actuellement la possibilitĂ© d’instituts inter-facultĂ©s oĂč philosophes, psychologues et logiciens pourraient puiser aux sources nĂ©cessaires. Peu importe les formules, mais le problĂšme se pose partout : il est de savoir si la coordination des valeurs, en quoi consiste toute philosophie, ignorera de plus en plus celles de la vĂ©rification, par opposition Ă  la spĂ©culation, ou si elle poursuivra les traditions de la GrĂšce, de Descartes, de Leibniz et de Kant.