Rapport sur les travaux de psychologie de lâenfant effectuĂ©s dans les Ă©coles de GenĂšve (1965) a đ
Il y a des annĂ©es que nous Ă©prouvons une grande reconnaissance Ă lâĂ©gard du DĂ©partement de lâinstruction publique et du corps enseignant genevois, en particulier des maĂźtres de lâenseignement primaire, pour la remarquable comprĂ©hension et la constante bienveillance dont ils tĂ©moignent Ă lâĂ©gard des recherches psychologiques qui se font dans les Ă©coles sous la direction dâassistants. Nous avons la trĂšs claire conscience que ces recherches constituent une lourde charge pour les maĂźtres et une source de dĂ©rangements constants. Ce ne sont pas lĂ des dĂ©clarations de simple courtoisie, mais lâexpression dâun sentiment trĂšs sincĂšre et trĂšs vif, dâautant plus que, ces derniĂšres annĂ©es, les recherches sont devenues non seulement plus nombreuses, Ă cause de nos 430 Ă©tudiants, mais encore plus lourdes pour le corps enseignant, Ă©tant donnĂ© la nĂ©cessitĂ© de revoir 2 ou 3 fois les mĂȘmes enfants, pour des problĂšmes de mĂ©moire, dâapprentissage et de langage. Nous avons en revanche la grande satisfaction de pouvoir annoncer aujourdâhui que chacun de ces trois groupes de recherches a donnĂ© des rĂ©sultats nouveaux, en partie mĂȘme assez imprĂ©vus, et surtout des rĂ©sultats susceptibles dâintĂ©resser les maĂźtres et la pratique de lâenseignement autant que les psychologues eux-mĂȘmes.
I. Recherches sur la mĂ©moiređ
On a dĂ©jĂ beaucoup Ă©tudiĂ© la mĂ©moire de lâenfant, mais surtout dâun point de vue quantitatif : nombre de souvenirs retenus (mots ou nombres, etc.), lois de lâoubli, amĂ©lioration des rĂ©sultats quand les exercices sont espacĂ©s et non pas massĂ©s, etc. Mais on nâa pas Ă©tudiĂ© jusquâici le dĂ©veloppement qualitatif de la mĂ©moire en fonction de lâĂąge, et câest ce problĂšme que nous avons abordĂ©, en cherchant Ă le centrer en particulier sur les relations entre le niveau du souvenir et celui de la comprĂ©hension des modĂšles proposĂ©s.
Une expĂ©rience trĂšs simple a, par exemple, consistĂ© Ă montrer aux enfants une sĂ©rie de 10 rĂ©glettes verticales, disposĂ©es en ordre dĂ©croissant de gauche Ă droite, de la plus grande (16,2 cm) Ă la plus petite (9 cm), en demandant aux sujets (de 4 Ă 8-9 ans) de bien les regarder pour pouvoir ensuite les dessiner de mĂ©moire. Les enfants dâun second groupe ont en outre Ă©tĂ© priĂ©s, lors de la prĂ©sentation, de dĂ©crire ce quâils voyaient, tandis que ceux dâun premier groupe se bornaient Ă regarder sans commentaires. Une semaine aprĂšs, on demandait aux sujets de reproduire par gestes, puis par dessins, ce quâils avaient vu. On a refait la mĂȘme expĂ©rience six mois plus tard environ. Dâautre part, aprĂšs cette Ă©preuve de mĂ©moire, on a analysĂ© le niveau opĂ©ratoire de la sĂ©riation chez les sujets, pour dĂ©terminer le stade de chacun dâeux (couples incoordonnĂ©s, trios, etc., construction empirique par tĂątonnement ou construction systĂ©matique, donc opĂ©ratoire, tout cela par manipulation des rĂ©glettes elles-mĂȘmes).
Le premier rĂ©sultat observĂ© a Ă©tĂ© la surprenante correspondance du souvenir avec le niveau de comprĂ©hension prĂ©-opĂ©ratoire ou opĂ©ratoire de lâenfant. Les sujets du stade le plus Ă©lĂ©mentaire disent, par exemple, aprĂšs une semaine, quâon leur a montrĂ© des petites baguettes et des grandes et ils dessinent 3 ou 4 petites Ă©gales entre elles et 3 ou 4 grandes Ă©gales entre elles, ou encore des couples (une petite et une grande) Ă©gaux entre eux. Ă un stade un peu supĂ©rieur, ils disent quâon leur a montrĂ© des petits, des moyens et des grands bĂątons et ils dessinent un grand bĂąton, 6 ou 7 moyens Ă©gaux et un petit, ou encore des trios Ă©gaux entre eux, etc. Le souvenir porte donc, dans presque chaque cas, sur ce que lâenfant a compris de la sĂ©rie et non pas sur ce qui a Ă©tĂ© simplement perçu.
En fait, ce rĂ©sultat est assez naturel (si ce nâest que le dĂ©tail des correspondances entre la mĂ©moire et lâopĂ©rativitĂ© reste assez Ă©tonnant dans sa prĂ©cision). Ce qui sâest rĂ©vĂ©lĂ© en revanche beaucoup plus inattendu câest que, chez plus du 80 % des sujets, le souvenir, aprĂšs six mois, est apparu non pas dĂ©tĂ©riorĂ© ou affaibli, comme on aurait pu le penser, ni mĂȘme identique Ă ce quâil Ă©tait aprĂšs une semaine, mais supĂ©rieur, câest-Ă -dire amĂ©liorĂ© dâau moins une Ă©tape ! Par exemple, un enfant de 5 ans qui, aprĂšs une semaine, nâa retenu que « des grands et des petits » nous dit, aprĂšs six mois, quâon lui a montrĂ© « des grands, des moyens et des petits » et fait un dessin supĂ©rieur Ă celui quâil avait exĂ©cutĂ© aprĂšs une semaine (supĂ©rieur non en qualitĂ© graphique, mais en tant que correspondance avec la sĂ©rie prĂ©sentĂ©e). Tel autre enfant qui, aprĂšs une semaine, procĂ©dait par trios, nous dit aprĂšs six mois : « Il y avait un tout grand, un grand, un un petit peu grand, un un petit peu petit, un petit et un tout petit », etc. Tout se passe donc comme si le souvenir sâappuyait sur un schĂšme de comprĂ©hension et comme si ce schĂšme dâintelligence, ayant progressĂ© en six mois, entraĂźnait la formation dâune meilleure image-souvenir. On a dĂ©jĂ signalĂ©, il y a quelques annĂ©es, certaines amĂ©liorations du souvenir Ă la suite dâun ou deux rappels, mais aprĂšs un ou deux jours et jamais aprĂšs une semaine ou six mois ! Or, chez nos sujets, vus aprĂšs six mois, il nây a eu quâun seul rappel, aprĂšs une semaine, et il va de soi que, lorsquâon revoit lâenfant aprĂšs six mois, on ne lui montre pas Ă nouveau le modĂšle et on ne dit rien qui puisse Ă©voquer la sĂ©rie.
Dâautres rĂ©sultats vont dans le mĂȘme sens, quoique de façon moins spectaculaire. On montre par exemple aux enfants deux tubes en U dont lâun contient un liquide colorĂ© atteignant le mĂȘme niveau dans les deux branches, tandis que lâautre porte un bouchon Ă lâextrĂ©mitĂ© de lâune des branches, si bien que le liquide atteint le bouchon dans cette branche, mais reste Ă un niveau bien infĂ©rieur dans lâautre. Une fois que lâenfant a regardĂ© les deux tubes pendant un peu moins dâune minute, on les cache et on demande un dessin de mĂ©moire immĂ©diate. Puis, sans rien annoncer, on demande un nouveau dessin aprĂšs une semaine (sans rien montrer du modĂšle naturellement). Or si, jusquâĂ 7 ans, le second dessin est en gĂ©nĂ©ral moins bon que le premier, on trouve Ă 7-8 ans un sujet sur quatre qui est en progrĂšs aprĂšs une semaine, comme si le premier dessin avait provoquĂ© une sorte dâinsatisfaction, qui oriente Ă la fois les idĂ©es et lâimage-souvenir.
Un grand nombre dâautres recherches sur la mĂ©moire soulĂšvent une sĂ©rie de problĂšmes non encore rĂ©solus. Bornons-nous Ă un seul exemple encore. Il sâagit cette fois de retenir dans le souvenir un certain nombre de figures gĂ©omĂ©triques (deux carrĂ©s, deux triangles, deux cercles et deux ellipses) portant chacune une barre verticale ou horizontale, courte ou dĂ©passant les frontiĂšres de la figure. Dans ce cas, le souvenir aprĂšs six mois est naturellement moins bon quâaprĂšs une semaine, mais on peut observer deux rĂ©sultats instructifs :
1) Tout dâabord, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă une distinction quâon oublie trop souvent : entre la mĂ©moire de « rĂ©cognition » (reconnaĂźtre un objet perçu comme ayant Ă©tĂ© dĂ©jĂ vu) et la mĂ©moire dâ« évocation » (Ă©voquer par le langage, le dessin ou lâimage mentale un objet non actuellement perçu), il faut distinguer une mĂ©moire de « reconstitution » qui consiste Ă reconstruire le modĂšle en disposant du mĂȘme matĂ©riel, mais avec la nĂ©cessitĂ© de retrouver la configuration dâensemble sans que celle-ci soit prĂ©sentĂ©e Ă nouveau. Or, dans tous les cas Ă©tudiĂ©s, et en particulier dans celui de ces figures gĂ©omĂ©triques, la mĂ©moire de reconstitution, tout en Ă©tant plus difficile que celle de rĂ©cognition, est plus facile que celle dâĂ©vocation, parce quâelle est une Ă©vocation en actions et pas seulement en pensĂ©e.
2) Si, au bout de six mois et aprĂšs avoir redemandĂ© lâĂ©vocation par le dessin et la « reconstitution » avec le matĂ©riel, on prĂ©sente Ă nouveau la configuration qui a servi de modĂšle, on obtient aussitĂŽt des progrĂšs considĂ©rables, sur le plan de la reconstitution plus encore que sur celui de lâĂ©vocation, en demandant les deux sortes de rappel une semaine plus tard (donc six mois + une semaine). La fixation du souvenir est alors bien meilleure que six mois auparavant (aprĂšs la premiĂšre semaine), quand bien mĂȘme le modĂšle nâa Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© quâun instant la seconde fois.
En un mot, ces recherches sur la mĂ©moire ont dĂ©jĂ abouti â sans ĂȘtre encore terminĂ©es, loin de lĂ â à un certain nombre de rĂ©sultats nouveaux ou peu connus, notamment sur le terrain des relations entre la mĂ©moire et lâintelligence, si important au point de vue pĂ©dagogique. En montrant que la mĂ©moire dĂ©pend de la comprĂ©hension et se perfectionne avec elle, tandis que les automatismes acquis indĂ©pendamment de lâintelligence demeurent instables et fragiles, nous pouvons actuellement fournir un ensemble de faits prĂ©cis Ă lâappui des opinions communĂ©ment rĂ©pandues dans la pĂ©dagogie genevoise.
II. Recherches sur les relations entre le langage et la pensĂ©eđ
Nos recherches actuelles sur le langage de lâenfant peuvent Ă©galement intĂ©resser lâĂ©ducation, non pas dans le dĂ©tail des techniques didactiques, mais dans son orientation gĂ©nĂ©rale. Nous Ă©tudions depuis des annĂ©es la formation des opĂ©rations essentielles de la pensĂ©e, telles que les opĂ©rations logiques de classes et de relations, de correspondance, etc., qui sont par ailleurs Ă la source des opĂ©rations mathĂ©matiques : lâhypothĂšse de plus en plus contraignante qui sâest imposĂ©e Ă nous est que ces opĂ©rations dĂ©rivent de lâaction et non pas du langage, ce qui comporte naturellement cette consĂ©quence pĂ©dagogique que lâenseignement doit faire une part aux activitĂ©s mĂȘmes de lâĂ©lĂšve et ne pas se borner Ă des exposĂ©s oraux (ce quâadmet depuis longtemps le corps enseignant genevois).
Mais nous manquions jusquâici de preuves systĂ©matiques, car il convient, pour les fournir, dâĂ©tudier de prĂšs non seulement le dĂ©veloppement des opĂ©rations de la pensĂ©e, ce qui se fait depuis longtemps, mais encore le dĂ©veloppement du langage dans le dĂ©tail des transformations linguistiques et dans leurs relations avec les transformations opĂ©ratoires. Or cette seconde analyse suppose des connaissances et une technique linguistiques que seuls des linguistes de profession peuvent dominer, et ils sâintĂ©ressent rarement Ă la psychologie de lâenfant. Mais nous avons eu la chance, depuis quelques annĂ©es, dâavoir parmi nous une linguiste spĂ©cialisĂ©e qui, fixĂ©e Ă GenĂšve pour des raisons de famille, sâest initiĂ©e Ă la psychologie et a entrepris sur ce problĂšme un ensemble de recherches quâelle dirige actuellement comme chef de travaux en psychologie de lâenfant. Il est important de noter en outre quâau dĂ©but de ses recherches, elle partait dâune hypothĂšse contraire Ă la nĂŽtre et croyait pouvoir dĂ©montrer que le dĂ©veloppement et les progrĂšs des opĂ©rations intellectuelles chez lâenfant Ă©taient dĂ©terminĂ©s par ceux du langage.
Un certain nombre de recherches de dĂ©tail ont Ă©tĂ© organisĂ©es Ă cet Ă©gard. Prenons comme exemple celles qui ont portĂ© sur les relations entre le langage et la constitution des notions opĂ©ratoires de conservation. On sait que jusque vers 7 ou 8 ans lâenfant nâa pas, faute dâopĂ©rations rĂ©versibles, la notion de la conservation des quantitĂ©s lors dâun changement de forme : il croit, par exemple, quâun liquide augmente en quantitĂ© (« il y a plus Ă boire ») en passant dâun verre large dans un verre plus mince, ou que la pĂąte Ă modeler augmente si lâon transforme une boulette en saucisse, etc. On a alors choisi trois groupes dâenfants, les uns nettement prĂ©-opĂ©ratoires (pas de conservation), les autres nettement en possession dâune conservation opĂ©ratoire qui leur paraĂźt logiquement « nĂ©cessaire », les troisiĂšmes intermĂ©diaires ; on a Ă©tudiĂ© leur langage des deux maniĂšres suivantes :
1) On a dâabord analysĂ© le langage dans des descriptions spontanĂ©es portant non pas sur des situations de transformation et de conservation, mais sur de simples comparaisons entre quantitĂ©s Ă©gales ou inĂ©gales. On place, par exemple, sur la table deux poupĂ©es, dont lâune a devant elle plus de billes que lâautre, mais de mĂȘme grosseur, ou autant de billes, mais plus grosses, ou un nombre diffĂ©rent, mais de grosseur moindre. Ou encore on met devant lâune un crayon long et mince et devant lâautre un crayon court et gros ; ou un crayon court et mince et un crayon court et gros ; ou un crayon long et gros Ă comparer Ă un long et mince. On peut mettre aussi devant les poupĂ©es des quantitĂ©s continues (pĂąte) Ă©gales ou inĂ©gales. La tĂąche de lâenfant est simplement de dĂ©crire ce quâil voit. On nâemploie aucun terme tel que « plus, moins, autant, la mĂȘme chose », etc., mais on demande simplement : « Est-ce que les deux poupĂ©es sont contentes ? », « Comment les crayons sont-ils diffĂ©rents ? », etc., en se servant donc de termes entiĂšrement neutres.
2) On analyse ensuite la comprĂ©hension dans lâexĂ©cution dâordres : « Donne plus de pĂąte Ă la fille et moins au garçon », « donne la mĂȘme chose aux deux poupĂ©es », etc.
Les recherches ont portĂ© sur des enfants de 4 Ă 8 ans, Ă la fois en langue française dans les Ă©coles de GenĂšve et en langue anglaise Ă lâĂcole internationale ou Ă lâĂcole des Nations Unies (les deux langues ont donnĂ© des rĂ©sultats parfaitement Ă©quivalents).
Ces rĂ©sultats montrent dâabord quâil existe une corrĂ©lation assez Ă©tonnante entre les progrĂšs du langage et ceux de lâopĂ©rativitĂ©. Il faut savoir, pour comprendre cette relation, que les linguistes introduisent les deux sortes de distinctions suivantes. En premier lieu, il faut distinguer les « scalaires » qui expriment les quantitĂ©s sous des formes prĂ©dicatives (« beaucoup », « un peu », « un peu beaucoup », « pas beaucoup », etc.) et les « vecteurs » qui prennent une forme relationnelle (« plus » et « moins »). En second lieu, il faut distinguer les structures quaternaires (« il est long, il est court ; lâautre est gros, il est mince ») et les structures binaires (« il est long et mince », « il est gros et court »).
Cela dit, on observe dâabord une corrĂ©lation nette entre la conservation opĂ©ratoire et la prĂ©dominance des vecteurs : pour les questions de nombre, la proportion des vecteurs est de 22 % chez les sujets qui nâont pas de conservation, 65 % chez les sujets intermĂ©diaires et 82 % chez ceux qui ont la conservation ; pour la pĂąte, ces trois catĂ©gories passent de 9 % Ă 12 %, puis Ă 71 %. Chez les trois mĂȘmes groupes dâenfants, la description des crayons donne 18 % de vecteurs chez les sujets prĂ©-opĂ©ratoires, 25 % chez les intermĂ©diaires et 94 % dans le groupe opĂ©ratoire. On assiste corrĂ©lativement Ă un passage des structures quaternaires aux structures binaires 1.
Dâautres expĂ©riences portant sur la sĂ©riation (dix rĂ©glettes Ă ordonner selon leurs grandeurs croissantes) ont donnĂ© des rĂ©sultats analogues : on constate en particulier une correspondance remarquablement Ă©troite entre les descriptions verbales spontanĂ©es de lâenfant (« des petits et des grands », ou « des petits, des moyens et des grands », ou « toujours plus grand », etc.) et les diverses formes dâanticipation du rĂ©sultat par lâimage mentale graphique (dessin du rĂ©sultat Ă obtenir).
Mais ces rĂ©sultats prouvent jusquâici simplement (ce qui est dĂ©jĂ beaucoup, mais demeure insuffisant) quâil existe une corrĂ©lation Ă©troite entre le langage et les opĂ©rations intellectuelles. Il reste alors Ă dĂ©montrer dans quel sens sâeffectue lâaction : est-ce le progrĂšs de ces derniĂšres qui entraĂźne celui du premier ou lâinverse ?
Sur ce point, les recherches de notre linguiste ont Ă©tĂ© coordonnĂ©es avec celles de Mlle Inhelder sur lâapprentissage, dont il sera question sous III. Il faut savoir que, en plus de notre problĂšme particulier des relations entre le langage et lâopĂ©ration, il sâagissait dâexaminer les objections de quelques psycholinguistes amĂ©ricains qui se demandaient si nos rĂ©sultats sur la non-conservation chez les enfants de 4-6 ans nâĂ©taient pas dus Ă des incomprĂ©hensions sĂ©mantiques et si un training ou apprentissage verbal adĂ©quat (acquisition des relations de covariance en termes de vecteurs) ne conduirait pas tout enfant Ă une conservation logique et nĂ©cessaire. LâexpĂ©rience a donc consistĂ© Ă choisir les sujets nettement prĂ©-opĂ©ratoires et Ă leur apprendre, par un apprentissage intensif et rĂ©pĂ©tĂ©, Ă se servir du langage (des « vecteurs ») propre aux sujets du niveau supĂ©rieur et Ă exprimer dans une phrase complĂšte les relations de covariance (« ce crayon est long et gros, lâautre est court et mince »). AprĂšs quoi on les a soumis Ă nouveau Ă des Ă©preuves de conservation et lâon a constatĂ© ce qui suit : le 64 % des sujets demeurent franchement prĂ©-opĂ©ratoires (non-conservation), 25 % passent Ă un stade intermĂ©diaire (avec fluctuations et sans certitude), et 10 % seulement atteignent un niveau opĂ©ratoire, mais avec plusieurs cas de rĂ©gression aprĂšs une ou deux semaines. En dâautres termes, le progrĂšs du langage ne suffit point Ă engendrer un progrĂšs dans lâopĂ©ration elle-mĂȘme et câest bien plutĂŽt le dĂ©veloppement des opĂ©rations qui entraĂźne les modifications linguistiques dont il a Ă©tĂ© question plus haut.
III. Recherches sur lâapprentissageđ
Lâorigine et le but de ces recherches tiennent Ă deux sortes de considĂ©rations. Dâune part, nous avons dĂ©crit depuis des annĂ©es certains stades dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations intellectuelles, que lâon a réétudiĂ©es et confirmĂ©es en diffĂ©rents pays, mais nous sommes encore trĂšs peu renseignĂ©s sur les mĂ©canismes de passage dâun stade opĂ©ratoire au suivant : il Ă©tait donc intĂ©ressant, pour mieux comprendre ce passage, de chercher Ă lâaccĂ©lĂ©rer en fournissant Ă lâenfant certaines aides extĂ©rieures (nouveaux faits ou indications verbales), ce quâon appelle alors couramment un processus dâ« apprentissage ». Dâautre part, le psychologue amĂ©ricain J. Bruner, en discutant nos stades, a soutenu lâopinion quâon pourrait en accĂ©lĂ©rer indĂ©finiment le dĂ©roulement (mais pourquoi faire, car ce nâest pas un hasard si lâenfance de lâhomme dure plus longtemps que celle des veaux ou des poulets ?) et quâen principe on devrait pouvoir enseigner nâimporte quoi Ă nâimporte quel Ăąge en sây prenant au moyen de mĂ©thodes adĂ©quates (Ă quoi un contradicteur lui rĂ©pondait que, mĂȘme Ă un adulte non spĂ©cialiste, on ne peut pas enseigner la thĂ©orie de la relativitĂ© en une heure ou deux). Il Ă©tait donc intĂ©ressant de vĂ©rifier sur quelques faits prĂ©cis la portĂ©e rĂ©elle dâun apprentissage systĂ©matique.
Le principe gĂ©nĂ©ral de ces apprentissages est le suivant. On part du raisonnement spontanĂ© de lâenfant, en connaissant par des Ă©tudes prĂ©alables ses difficultĂ©s particuliĂšres, par exemple dans la construction opĂ©ratoire des notions de conservation : centration sur les configurations perceptives (ou Ă©tats) plus que sur les transformations, rĂŽle abusif des images par opposition aux opĂ©rations. Connaissant donc le dĂ©tail de ces difficultĂ©s et des Ă©tapes au cours desquelles elles sont surmontĂ©es, on cherche alors Ă crĂ©er des situations ou Ă provoquer des interventions qui permettent Ă©ventuellement aux sujets de tourner par eux-mĂȘmes les obstacles inhĂ©rents Ă leur pensĂ©e et de trouver les sources dâinformation auxquelles ils nâauraient pas su recourir Ă eux seuls.
Ainsi, pour la conservation des liquides, on nâutilisera plus simplement des verres diffĂ©rents dans lesquels on effectue les transvasements. On prĂ©sentera au contraire des couples de verres disposĂ©s en paliers superposĂ©s, de maniĂšre que les deux verres du palier supĂ©rieur puissent se vider, par de courts tuyaux (avec robinet) situĂ©s Ă leur base, dans les deux verres du palier suivant. Ceux-ci se vident Ă leur tour dans les deux verres du palier infĂ©rieur. Les deux verres supĂ©rieurs sont, par exemple, semblables avec quantitĂ© Ă©gale de liquides, mais ceux-ci coulent ensuite dans deux verres dissemblables, avec diffĂ©rence de niveau ; seulement ces verres inĂ©gaux du palier II se dĂ©versent ensuite au palier III dans deux verres Ă nouveau Ă©gaux, etc. Toutes les combinaisons sont ainsi possibles, avec Ă©galitĂ© ou inĂ©galitĂ© initiales de liquide, et les paliers successifs de remplissage peuvent Ă volontĂ© faciliter grandement ou au contraire compliquer ce qui devient une sorte de perception directe des transformations.
Or ces dispositifs si intuitifs et si parlants nâont en fait que peu modifiĂ© les structures prĂ©-opĂ©ratoires des enfants ne comprenant aucune conservation, tandis quâils ont accĂ©lĂ©rĂ© le dĂ©veloppement des sujets intermĂ©diaires qui Ă©taient au seuil de lâopĂ©ration. Pour nous borner Ă un seul exemple, sur 16 sujets sans conservation qui ont pu se servir Ă loisir de ce matĂ©riel, 14 sont demeurĂ©s Ă leur niveau franchement prĂ©-opĂ©ratoire, tandis que 2 seulement ont passĂ© Ă un niveau intermĂ©diaire. En revanche, sur 13 enfants de niveau intermĂ©diaire, 3 seulement ont gardĂ© les mĂȘmes structures de transition, tandis que 10 ont passĂ© Ă un stade franchement opĂ©ratoire.
On voit ainsi que le mĂȘme procĂ©dĂ© dâapprentissage, qui sâest rĂ©vĂ©lĂ© excellent au stade II ou au stade intermĂ©diaire, nâa produit que peu dâaction au stade I ou prĂ©-opĂ©ratoire. Cela montre Ă nouveau que toute acquisition de connaissance tient Ă lâinteraction de deux facteurs Ă©galement nĂ©cessaires : une bonne prĂ©sentation, mais aussi des structures internes permettant de lâassimiler et en dehors desquelles la prĂ©sentation la meilleure demeure inopĂ©rante. Ces donnĂ©es constituent ainsi une rĂ©ponse aux vues un peu utopistes de J. Bruner.
En revanche, dĂšs que lâenfant possĂšde les premiĂšres opĂ©rations de la pensĂ©e qui se manifestent par la conservation dâensembles numĂ©riques et de quantitĂ©s continues (liquides), il est souvent possible dâaccĂ©lĂ©rer lâacquisition des notions plus complexes dans le mĂȘme domaine. Un apprentissage appropriĂ©, au moyen de situations judicieusement choisies, peut Ă ce moment faire franchir une Ă©tape, qui normalement prendrait une ou mĂȘme deux annĂ©es, dans lâespace de quelques semaines. Pour tout apprentissage, en dehors de lâĂ©cole comme Ă lâĂ©cole mĂȘme, il importe en premier lieu dâavoir connaissance des possibilitĂ©s de lâenfant Ă chaque niveau de son dĂ©veloppement dâune part, et des difficultĂ©s spĂ©cifiques au problĂšme en question dâautre part.
On utilise une seconde mĂ©thode dâapprentissage fondĂ©e sur une sorte de programmation gĂ©nĂ©ralisatrice. Si on connaĂźt lâordre de succession des acquisitions de lâenfant, on peut en effet sâappuyer sur les acquisitions plus faciles pour favoriser les plus difficiles. Lorsquâon sait, par exemple, que la conservation des quantitĂ©s discontinues (des perles dans des verres que lâon transvase les uns dans les autres) est plus rapidement construite que celle des quantitĂ©s continues (des liquides), on Ă©tablira un programme dâexpĂ©riences au cours desquelles lâenfant peut passer de façon insensible des premiĂšres formes de conservation aux suivantes.
En fait, ces formes dâapprentissage ont donnĂ© des rĂ©sultats analogues aux prĂ©cĂ©dents, mais avec une certaine instabilitĂ© dans les progrĂšs obtenus, due aux difficultĂ©s des « transferts ». Il se produit en effet souvent des effets de blocage, dus Ă la centration de lâintĂ©rĂȘt sur lâun des aspects seulement de la prĂ©sentation, sans transfert continu et homogĂšne. Il y a lĂ une mĂ©thode que lâon pourrait pousser, Ă titre de contrĂŽle ou de mise en garde eu Ă©gard Ă certaines formes de programmation Ă la mode aujourdâhui.
Les autres expĂ©riences faites dans ce domaine de lâapprentissage ont portĂ© sur les effets de lâapprentissage verbal. Il en a Ă©tĂ© suffisamment question sous II pour nây pas revenir ici.
Un problĂšme diffĂ©rent se pose Ă propos des enfants dont la scolaritĂ© a Ă©tĂ© entravĂ©e par des difficultĂ©s multiples ; pensons Ă des retards de langage, des insuffisances du milieu familial, des instabilitĂ©s, ou encore aux difficultĂ©s (frĂ©quentes) liĂ©es Ă un manque de structuration spatiale. Un essai dâapprentissage Ă long terme a Ă©tĂ© fait avec quelques enfants dans une classe dâadaptation, oĂč toutes les mĂ©thodes susmentionnĂ©es ont Ă©tĂ© utilisĂ©es dâune façon qui paraissait adaptĂ©e aux particularitĂ©s de chaque enfant. En fournissant ainsi un complĂ©ment dâapprentissage opĂ©ratoire individuel Ă lâenseignement que ces enfants reçoivent dans la classe dâadaptation, nous avons pu constater un effet positif dans la grande majoritĂ© des cas, dans le sens dâune rĂ©alisation de leur potentiel intellectuel.
Tels sont dans les grandes lignes les principaux courants des recherches en cours depuis 2-3 ans et qui sont loin dâĂȘtre terminĂ©es. Dans le dĂ©tail, il va de soi que les multiples prĂ©cautions expĂ©rimentales Ă prendre rendent le travail beaucoup plus complexe quâil peut sembler Ă en parcourir les rĂ©sultats Ă vol dâoiseau. Nous espĂ©rons que nos lecteurs partageront notre opinion quant Ă lâintĂ©rĂȘt assez gĂ©nĂ©ral des problĂšmes abordĂ©s. On a surtout remarquĂ© sans doute les difficultĂ©s quâil sâagit de surmonter et la patience quâil convient de conserver. Câest donc sur une expression renouvelĂ©e de notre reconnaissance Ă lâĂ©gard des autoritĂ©s et du corps enseignant que nous aimerions terminer ce bref rapport.
Novembre 1965.