Cette réponse qui se veut pacifique (1965) a b 🔗
L’intéressant article que le professeur Schaerer a bien voulu consacrer à mon ouvrage Sagesse et illusions de la philosophie m’a plongé dans l’inquiétude : j’attendais une discussion d’idées où il opposerait celles des philosophes aux miennes, et je trouve une discussion d’intentions où je ne me reconnais nulle part. Qu’on me permette donc en deux mots de rappeler simplement que sous les excès de langage que M. Schaerer me reproche sans doute avec raison, il y a une petite idée ou tout au moins un problème.
Certes les apparences sont trompeuses. J’ai écrit ce livre avec bonne humeur et entrain, mais comme le disait le philosophe belge qui présidait jadis un débat auquel je prenais part : « Si M. Piaget déclare ne plus vouloir être classé parmi les philosophes contemporains, il n’a pas du tout l’air d’en tirer un complexe d’infériorité. » Tout cela peut induire le lecteur en erreur et lui faire croire à des intentions polémiques ou simplement personnelles. J’en fais donc mon mea culpa et prends bonne note des leçons de M. Schaerer.
Mais le problème n’est pas là , il me semble plus grave. Jusqu’à quel point a-t-on le droit de considérer la philosophie comme une « connaissance » par opposition à une sagesse ou une foi raisonnée ? Jusqu’à quel point les interventions des philosophes sont-elles valables dans les questions de faits, relevant de techniques scientifiques de vérification ? Jusqu’à quel point, en particulier, le philosophe est-il compétent pour résoudre des problèmes relevant de la psychologie ? Voilà donc mon ou mes problèmes.
Or, pour discuter un problème il fallait des exemples. J’ai choisi entre autres celui de Bergson se fourvoyant dans la théorie de la relativité. J’ai choisi celui de Jean-Paul Sartre, qui va peut-être me pourfendre en réponse à mes propos osés à son égard ; etc. Fallait-il alors me taire sur les auteurs suisses auxquels je consacre 25 pages sur 285 ? J’avais au contraire une excellente raison d’utiliser leurs textes : c’est que nombre de ceux-ci me prenaient à partie ou s’en prenaient à la discipline que j’ai pour devoir de représenter et de défendre. Je sais bien que quand les philosophes s’en prennent à des scientifiques, cela passe aux yeux du public pour un modèle de vérité, tandis que quand des scientifiques mettent en doute l’autorité des philosophes, cela paraît assez rapidement un crime de lèse-majesté. En outre j’ai eu des scrupules à parler de collègues : lorsque la Faculté des lettres a créé un enseignement qui devait s’intituler « psychologie philosophique », j’ai offert à M. le recteur d’alors ma démission, non pas du tout par réaction contre le futur titulaire (dont je souhaitais qu’on lui confie un enseignement plus digne de lui), mais pour avoir les coudées franches en vue de la défense de la psychologie contre la philosophie dans mes futures publications. On a simplement souri. Fallait-il donc, en ce petit livre qui vient de paraître, ne pas relever les points discutables qu’on trouve dans les textes que je cite et notamment ceux où je suis discuté moi-même ?
En bref, je comprends fort bien la réaction de M. Schaerer (bien que les autres auteurs que j’ai mis en cause aient réagi jusqu’ici avec une sérénité que j’admire), mais je souhaiterais qu’elle ne fasse pas oublier les problèmes qui seuls sont importants et dont il était inévitable et attendu que quelqu’un les pose à nouveau. La seule remarque de M. Schaerer qui m’ait vraiment troublé, parce qu’elle témoigne d’un malentendu assez fondamental, est celle qui consiste à attribuer mon ouvrage à une déception quant au peu de compréhension de certains philosophes à l’égard de l’épistémologie génétique. Hélas et au risque d’ajouter une impertinence à celles qui abondent en mon petit livre, il me faut bien avouer en cette réponse qui se veut pacifique, que j’aurais au contraire été très inquiet de l’approbation des métaphysiciens et des phénoménologistes, parce qu’une épistémologie se voulant scientifique n’attend ses encouragements que de la philosophie des sciences.
Qu’on me permette pour conclure de rappeler la thèse principale de mon essai : il peut y avoir plusieurs sagesses, tandis qu’il n’existe qu’une vérité. Je respecte la sagesse de M. Schaerer même s’il doute de la mienne. Quant à la vérité, je me borne à demander qu’on n’abuse pas de son nom.