Le problème des mécanismes communs dans les sciences de l’homme. Transactions of the sixth World congress of sociology, vol. 1 : unity and diversity in sociology = Actes du sixième congrès mondial de sociologie, vol. 1 : unité et diversité en sociologie, Evian, 4-11 September 1966 (1966) 1 a

Un certain nombre de circonstances expliquent que sur le terrain des sciences sociales et humaines, les recherches interdisciplinaires, quoique reconnues, en général comme comportant un grand avenir sont beaucoup moins fournies que dans les sciences de la nature.

Les deux raisons principales en sont, d’une part, qu’il n’existe aucune hiérarchie dans la filiation des concepts entre des sciences telles que la psychologie, la sociologie, l’anthropologie culturelle, la linguistique, l’économie, la logique, etc., de telle sorte que chacun peut travailler longtemps en son domaine propre sans se trouver contraint de faire appel aux autres, tandis que, dans les sciences de la nature, il existe un ordre de complexité croissante et de généralité décroissante (Comte) en passant des mathématiques à la mécanique, à la physique, à la chimie, à la biologie et à la psychophysiologie.

D’autre part, et a fortiori, il se pose peu de problèmes de réduction d’un groupe de phénomènes à un autre, tandis que les sciences naturelles soulèvent de continuels problèmes de réduction du « supérieur » à l’« inférieur ». Mais à cela s’ajoutent au moins deux circonstances contingentes et qui ont pourtant joué un rôle historique indéniable. L’une est la tragique répartition des enseignements en Facultés universitaires de plus en plus séparées ou même en sections intérieures à ces Facultés mais néanmoins étanches. Tandis qu’en une Faculté des Sciences la formation de n’importe quel spécialiste exige une culture multidisciplinaire plus ou moins étendue, il peut arriver qu’un psychologue ne sache rien de la linguistique, de l’économie, ni même de la sociologie.

La seconde raison d’ordre général qui a pesé sur le passé des sciences de l’homme est l’idée que sortir des frontières de sa propre discipline implique une synthèse et que la discipline spécialisée dans la synthèse, si l’on peut dire (et le seul fait de s’exprimer ainsi montre la fragilité d’une telle supposition) n’est autre que la philosophie elle-même. Or, la philosophie comporte assurément une position synthétique, mais qui est relative à la coordination de toutes les valeurs humaines et non pas à la coordination des seules connaissances. Si donc des branches telles que la psychologie ou la sociologie scientifique ont péniblement conquis leur autonomie en opposant la vérification expérimentale ou statistique aux méthodes de réflexion, ce n’est pas pour revenir à ces méthodes lorsqu’il s’agit de connexions interdisciplinaires imposées par les faits et non pas par esprit de système.

Cela dit, si l’on veut juger de l’avenir des recherches interdisciplinaires entre des sciences qui toutes comportent leurs méthodes éprouvées d’approche et de vérification, mais que leurs traditions n’ont point encore habituées à ce qui est devenu courant dans les sciences de la nature, le meilleur procédé consiste peut-être à commencer par une comparaison des problèmes.

Or, on est immédiatement frappé à cet égard par trois faits fondamentaux : c’est d’abord la convergence de certains grands problèmes, qui se retrouvent en toutes les branches de notre immense domaine ; c’est ensuite le fait que ces grands problèmes n’ont à peu près rien à voir avec ceux du monde inorganique mais qu’ils prolongent par contre assez directement certaines questions centrales des sciences de la vie ; c’est enfin que pour résoudre ces problèmes, on en vient nécessairement à recourir à certaines notions cardinales qui recouvrent en fait des mécanismes communs. Si tout cela est vrai, on voit alors immédiatement combien l’étude de ces mécanismes communs exige et exigera toujours davantage un effort interdisciplinaire concerté, qu’il s’agirait de favoriser de toutes manières entre les sciences humaines, cela va sans dire, mais en relation en certains cas avec la biologie.

À s’en tenir, d’abord, aux problèmes les plus généraux, il n’est guère douteux que les trois questions à la fois les plus centrales et les plus spécifiques des sciences biologiques (car elles n’ont guère de signification sur le terrain physico-chimique) sont celles (1) du développement ou de l’évolution dans le sens de la production graduelle de formes organisées avec transformations qualitatives au cours des étapes ; (2) du fonctionnement sous ses formes équilibrées ou synchroniques ; et (3) des échanges entre l’organisme et son milieu (milieu physique et autres organismes). En d’autres termes, les trois notions cardinales exprimant les principaux faits à expliquer sont celles (1) de la production de structures nouvelles, (2) de l’équilibre mais dans le sens de régulations et d’autorégulations (et non pas simplement de balance des forces) et (3) de l’échange, dans le sens d’échanges matériels, mais tout autant (car c’est aussi le langage de la biologie contemporaine 2) de l’échange d’information.

Cela dit, il est évident que ces trois problèmes des transformations diachroniques, de l’équilibre synchronique et des échanges sont également les trois questions principales que l’on retrouve en chacune des sciences de l’homme. Et non seulement on les retrouve sous des formes très spécifiques en chacune d’entre elles, mais encore les relations entre la dimension diachronique et la dimension synchronique diffèrent d’une manière très significative selon les types de phénomènes étudiés.

Structures et fonctions

Reprenons nos comparaisons biologiques, car, en l’absence d’une « théorie générale » des sciences humaines dont on n’aperçoit aujourd’hui que les visions d’avenir, ce sont les références biologiques qui fournissent le cadre le plus clair. Et la comparaison s’impose d’autant plus que la psychologie dépend étroitement de la biologie, et la démographie en partie.

Les notions fondamentales sont à cet égard celles de structure et de fonction. Mais dès ce départ on se trouve en présence de problèmes assez effrayants, car ce sont à la fois les termes les plus usités et ceux dont le sens demeure souvent le plus imprécis, tant en leurs significations respectives qu’en leur coordination.

Mathématiquement on peut caractériser une structure par l’opération d’isomorphisme qui permet de la retrouver en des domaines différents. On dira ainsi que deux ensembles d’éléments ont la même structure si, en faisant abstraction de la nature de ces éléments, on peut établir entre eux une correspondance bi-univoque et réciproque ainsi qu’entre les relations qui les unissent, considérées terme à terme y compris leur direction (par exemple < ou >).

Une telle méthode peut s’appliquer à des structures « organisées » ou biologiques, mais en ajoutant les précisions suivantes. Une structure vivante constitue un système « ouvert » (Bertalanffy) en ce sens qu’il se conserve au travers d’un flux continuel d’échanges avec l’extérieur. Il n’en comporte pas moins un cycle se refermant sur lui-même, en tant que ses éléments s’entretiennent par interactions tout en puisant leur alimentation au-dehors. Une structure peut être décrite statiquement, puisqu’elle se conserve malgré sa perpétuelle activité, mais elle est en principe dynamique puisqu’elle constitue la forme plus ou moins stable de transformations continuelles.

Considérée en son activité une structure « organisée » comporte donc un fonctionnement qui est l’expression des transformations qui la caractérisent. On appelle alors en général « fonction » le rôle (c’est-à-dire le secteur d’activité ou de fonctionnement) que joue une sous-structure par rapport au fonctionnement de la structure totale, et, par extension, l’action du fonctionnement total sur celui des sous-structures.

Tout fonctionnement est à la fois production, échange et équilibration, c’est-à-dire qu’il suppose sans cesse des décisions ou choix, des informations et des régulations. Il en résulte que les notions mêmes de structure et de fonction entraînent, et cela déjà sur le terrain biologique comme tel, les notions dérivées d’utilité fonctionnelle ou valeur et de signification.

En premier lieu, toute fonction ou tout fonctionnement comporte des choix ou sélections parmi les éléments internes ou externes. On dira en conséquence qu’un élément est utile lorsqu’il entre à titre de composant dans le cycle de la structure et qu’il est nuisible s’il menace ou interrompt la continuité du cycle. Mais il faut distinguer deux sortes d’utilités fonctionnelles ou « valeurs » :

1) Les utilités primaires, c’est-à-dire l’utilité d’un élément interne ou externe (production ou échanges) par rapport à la structure considérée, mais en tant que cet élément intervient qualitativement dans la production ou la conservation de cette structure comme forme organisée : par exemple l’utilité d’un aliment contenant du calcium pour l’entretien des os ou utilité d’un groupe de gènes dans une recombinaison génétique susceptible de survie.

2) Les utilités secondaires, relatives au coût ou au gain afférents à l’élément utile au sens 1 : coût d’une transformation, d’un échange, etc., intervenant dans les fonctionnements.

Cette distinction se réfère donc, d’une part, à l’aspect relationnel ou formel des structures, donc à l’aspect structural comme tel, et, d’autre part, à l’aspect énergétique du fonctionnement. Il va de soi que ces deux aspects sont inséparables, car il n’y a pas de structure sans fonctionnement et réciproquement. Mais ils sont différents, car en toute production et en tout échange, il est nécessaire de distinguer (1) ce qu’il faut produire ou ce qu’il faut acquérir ou échanger, eu égard aux structures à entretenir ou à construire, et (2) ce que coûte ou rapporte cette production ou cet échange eu égard aux énergies disponibles.

Mais il est encore une distinction à ajouter au rappel de ces notions biologiques générales pouvant servir de cadre à l’analyse des mécanismes communs propres aux différentes sciences humaines. C’est une distinction relative au rôle de l’information, celle-ci étant nécessaire aux productions comme aux échanges et aux régulations. Il est, en effet, indispensable de faire intervenir, en plus des structures et des valeurs de fonctionnement la notion des significations, en tant qu’un élément donné peut ne pas être intégrable comme tel ou actuellement en une structure déjà produite, ni ne présenter de valeur fonctionnelle directe ou immédiate, mais constituer le représentant ou l’annonce de structurations ou fonctionnements ultérieurs. Deux cas sont alors à distinguer : (a) le représentant n’est pas reconnu comme tel par l’organisme, autrement dit ne concerne pas le comportement, mais participe d’une sorte de stockage ou de réserve d’information qui sera utilisée ultérieurement : c’est en ce sens qu’on parle d’information génétique, etc., ou de la transmission d’information qui caractérise le feedback par opposition au processus énergétique principal dont ce feedback assure la régulation ; (b) ce représentant est utilisé dans le « comportement » et devient ainsi stimulus « significatif », etc. Nous sommes alors au seuil des systèmes de significations intéressant le comportement humain.

Au total, nous nous trouvons ainsi en présence de trois grandes catégories de notions : les structures ou formes de l’organisation, les fonctions, sources de valeurs qualitatives ou énergétiques et les significations. Toutes trois donnent naturellement lieu à des problèmes soit diachroniques ou d’évolution et de construction, soit synchroniques ou d’équilibre et de régulation, soit d’échanges avec le milieu, mais on voit immédiatement que les relations entre les dimensions diachroniques et synchroniques ne sauraient être les mêmes selon qu’il s’agit des structures, des utilités fonctionnelles ou des significations.

Ce qu’il convient de faire, pour passer à l’analyse des mécanismes communs envisagés par les différentes sciences de l’homme, est alors de traduire ce cadre général en termes de conduites humaines. Mais une remarque demeure nécessaire au préalable. Les productions, régulations ou échanges qui se manifestent sous les formes qu’on vient de rappeler peuvent être aussi bien organiques que mentales ou interpsychiques et nous sommes partis, à titre de référence initiale, du langage organique. Or, si la plupart des sciences humaines traitent des conduites ou comportements de l’homme sans chercher à délimiter dans le détail ce qui relève de la conscience et ce qui n’est pas conscient, les disciplines où une mise en relation explicite entre la conscience et le corps peut faire sans cesse problème, comme en psychologie, se sont orientées vers un principe de parallélisme ou d’isomorphisme. Nous avons proposé d’interpréter le « parallélisme psychophysiologique » dans le sens d’un isomorphisme plus général entre la causalité, dont le domaine d’application concerne en fait exclusivement la matière, et l’implication au sens large qui est de relation sui generis unissant les significations propres aux états de conscience. Il convient donc maintenant de traduire en termes d’implications conscientes les quelques notions générales dont il a été question en ce paragraphe.

Règles, valeurs et signes

Si toute science humaine s’occupe de production, de régulations et d’échanges et que chacune emploie dans cette étude la notion de structure, d’utilité fonctionnelle et de signification envisagées tour à tour diachroniquement et synchroniquement, il reste que ces concepts se présentent sous des formes différentes selon que le chercheur se place à un point de vue théorique ou abstrait, ou qu’il tient compte de la manière dont le comportement des sujets se réverbère en leur conscience et correspond à des expériences vécues. Au premier de ces deux points de vue le spécialiste cherchera ainsi le langage le plus objectif pour décrire les structures et il le fera en termes variables, mais en principe formalisables ou mathématisables : il décrira, par exemple, les structures de parenté en termes de « réseaux » comme Lévi-Strauss, les grammaires structurelles en termes de monoïdes comme Chomsky, ou les structures micro- et macroéconomiques en termes de schémas aléatoires ou cybernétiques, etc. Mais rien de tout cela ne concerne directement la conscience du sujet.

Par contre, on peut chercher aussi la manière dont ces structures se traduisent dans la conscience même du sujet, dans la mesure où ses raisonnements s’expriment verbalement et s’accompagnent de justifications intentionnelles variées : et ce que nous trouvons n’est naturellement plus une structure abstraite, mais un ensemble de règles ou de nonnes intellectuelles se traduisant par des impressions de « nécessité » logique, etc. Quand le sociologue du droit étudie pourquoi un système juridique (par ailleurs formalisable ou codifiable sous les espèces d’une construction normativiste « pure », à la manière de Kelsen) est « reconnu » valable par les sujets de droits, il se trouve en présence d’une série de relations bilatérales ou multilatérales telles que le « droit » des uns correspond à une « obligation » pour les autres, etc., et ce que ces faits comportent se traduit à nouveau en termes de règles particulières. Quand le logicien axiomatise un certain nombre d’opérations avec les conséquences qui en découlent, il peut ne se soucier en rien du sujet qui les applique. Mais il peut tout aussi bien se préoccuper de l’aspect normatif des liaisons qu’il manipule et même en venir à construire avec Ziembinski, Weinberger, Peklo, et d’autres une logique de « normes » (et même l’appliquer avec Weinberger à la norme juridique). De même les structures linguistiques se traduisent dans la conscience des sujets par des règles de grammaire, même si cette traduction est inadéquate, comme d’ailleurs bien d’autres traductions (par prises de conscience) des structures sous la forme de règles.

Un autre grand système de notions intéressant l’expérience vécue par les individus en leur vie mentale ou en leurs relations collectives est le système des valeurs ou prise de conscience des utilités fonctionnelles dont nous parlions plus haut. Et ce qui est remarquable et montre à nouveau l’imité profonde des réactions de tous les êtres vivants sur les terrains sociaux et humains aussi bien que biologiques est que la distinction entre les utilités primaires ou relatives aux aspects qualitatifs de la production ou de la conservation des structures et les utilités secondaires ou relatives à l’énergétique du fonctionnement se retrouve dans le domaine des valeurs vécues sous la forme de ce que nous appellerons les valeurs de finalité et celles de rendement.

Les valeurs de finalité comprennent en particulier les valeurs normatives qui sont déterminées par des règles : une valeur morale telle que celles qui, en toutes les sociétés humaines, opposent les actions jugées bonnes à celles jugées mauvaises ou indifférentes, se réfère nécessairement à un système de règles. Il en va a fortiori de même des valeurs juridiques. Dans le domaine des représentations individuelles ou collectives, les jugements sont valorisés en vrais ou faux (valeurs bivalentes), ou vrais, faux et plausibles ou encore indécidables, etc. (tri- ou polyvalence) en fonction des règles admises. Les concepts sont élaborés, acceptés ou rejetés en vertu de multiples jugements de valeur, et tout en constituant des structures ils sont sans cesse valorisés, mais à nouveau en fonction de structures normatives d’ensemble. Les valeurs esthétiques ne dépendent pas de règles aussi impératives, mais se réfèrent néanmoins à des structures plus ou moins réglées. Sur le terrain plus individuel, les intérêts d’un sujet pour tel groupe d’objets ou tel genre de travail sous forme de finalités diverses peuvent s’éloigner de toute structure normative et ne plus dépendre que de régulations mais aussi s’organiser en échelles de valeurs plus ou moins stables.

Mais il existe aussi des valeurs de rendement liées aux coûts et aux gains du fonctionnement. On répondra que les valeurs économiques sont toutes de près ou de loin encadrées par des normes juridiques : un individu qui ne paie pas ses dettes est poursuivi, etc. Mais autre chose est un cadre prescrivant les frontières entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, et autre chose est une détermination même de la valeur par la norme : or, la valeur économique obéit à ses lois propres que ne peuvent déterminer les règles juridiques et qui ne prescrivent en elles-mêmes aucune obligation (une norme se reconnaît à une obligation qu’on peut honorer ou transgresser, par opposition à un déterminisme causal qui contraint mais n’« oblige » pas en ce sens normatif). Bien entendu la valeur économique est inséparable de toutes sortes de valeurs de finalité et de valeurs normatives, de même que l’économie interne de l’organisme ou du comportement individuel (cette économie dont certains psychologues font le principe de l’affectivité élémentaire) est liée à de multiples questions de structure, mais les problèmes généraux de coût et de gain sont bien distincts de ceux que soulèvent les autres formes d’évaluation et ne peuvent que donner lieu à de multiples recherches interdisciplinaires comme le montrent les applications multiples et toujours plus étendues de la théorie des jeux.

En troisième lieu interviennent dans tous les domaines du comportement humain les systèmes de significations, dont la linguistique étudie le principal avec le système collectif du langage. Mais si celui-ci a joué dans les sociétés humaines un rôle de première importance dans la transmission orale et écrite des valeurs et des règles de tous genres, il ne constitue pas le seul système de signes et surtout de symboles relevant du mécanisme des significations. Sans parler du langage animal (abeilles, etc.) qui soulève toutes sortes de problèmes de comparaisons, il faut se rappeler que l’apparition de la représentation dans le développement individuel n’est pas due au langage seul mais à une fonction sémiotique bien plus large comprenant en plus le jeu symbolique, l’image mentale, le dessin et toutes les formes différées et intériorisées d’imitation (celui-ci constituant le terme de transition entre les fonctions sensori-motrices et représentatives.) D’autre part, dans la vie collective, le langage, qui constitue pour ainsi dire un système de signification à la première puissance se double de systèmes à la seconde puissance comme les mythes qui sont à la fois des symboles et des signifiés véhiculés par les signifiants verbaux ou graphiques. La sémiologie générale soulève donc les plus larges problèmes interdisciplinaires.

Structures et règles (ou normes)

Les problèmes ayant été ainsi posés sous leurs formes les plus générales, cherchons maintenant à entrer dans le détail des mécanismes communs en suivant le plan tracé par la distinction des règles, des valeurs et des signes.

Les concepts de structures

L’une des tendances les plus générales des mouvements d’avant-garde dans toutes les sciences humaines est le structuralisme, se substituant aux attitudes atomistiques ou aux explications « holistes » (totalités émergentes).

La méthode destinée à dominer les problèmes de totalités qui semble au départ la plus rationnelle et la plus féconde, parce qu’elle correspond aux opérations intellectuelles les plus élémentaires (celles de réunion ou d’addition), consiste à expliquer le complexe par le simple, autrement dit à réduire les phénomènes à des éléments atomistiques, dont la somme des propriétés rendrait compte du total à interpréter. De telles manières atomistiques de poser les problèmes aboutissent à oublier ou à déformer les lois de la structure comme telle. Elles sont loin d’avoir disparu du champ des sciences humaines et on les retrouve, par exemple, en psychologie dans les théories associationnistes de l’apprentissage (école de Hull, etc.).

La seconde tendance qui s’est manifestée en des disciplines bien distinctes les unes des autres est celle qui, en présence de systèmes complexes, consiste à insister sur les caractères de « totalité » propres à ces systèmes, mais à considérer cette totalité comme « émergeant » sans plus de la réunion des éléments et comme s’imposant à eux en les structurant grâce à cette contrainte du « tout »; et surtout à considérer la totalité comme s’expliquant d’elle-même, du seul fait de sa description. Deux exemples peuvent être donnés d’une telle attitude, l’un correspondant toujours à certaines tendances psychologiques actuelles, l’autre lié à une école sociologique aujourd’hui éteinte. Le premier est celui de la psychologie de la « Gestalt », née surtout des études expérimentales sur la perception, mais étendue par W. Koehler et M. Wertheimer au domaine de l’intelligence et par K. Lewin à celui de l’affectivité et de la psychologie sociale. Pour ces auteurs nous partons en tous les domaines d’une conscience de totalités, avant toute analyse des éléments, et ces totalités sont dues à des effets de « champs » qui déterminent les formes par des principes d’équilibre quasi physique (moindre action, etc.).

Dans un tout autre domaine la sociologie de Durkheim procédait de façon analogue en voyant dans le tout social une totalité nouvelle, émergeant à une échelle supérieure de la réunion des individus et réagissant sur eux en leur imposant des « contraintes » diverses. Il est intéressant de noter que cette école, dont le double mérite a été de souligner avec une vigueur particulière la spécificité de la sociologie par rapport à la psychologie et de fournir un ensemble impressionnant de travaux spécialisés, est également morte de sa belle mort faute d’un structuralisme relationnel qui eût fourni des lois de composition ou de construction au lieu de s’en référer inlassablement à une totalité conçue comme toute faite.

La troisième position est donc celle du structuralisme, mais en tant que relationnel, c’est-à-dire en tant que posant à titre de réalité première les systèmes d’interactions ou de transformations, subordonnant donc dès le départ les éléments à des relations qui les englobent, et concevant réciproquement le tout comme le produit de la composition de ces interactions formatrices. Il est d’un grand intérêt, dans notre perspective interdisciplinaire, de noter qu’une telle tendance, de plus en plus évidente dans les sciences humaines est bien plus générale encore et se manifeste tout aussi clairement en mathématiques et en biologie. En mathématiques, le mouvement des Bourbaki a conduit à supprimer les cloisons entre les branches traditionnelles pour dégager des structures générales, abstraction faite de leur contenu. En biologie, l’« organicisme » représente de même un tertium entre l’atomisme pseudo-mécaniste et les totalités émergentes du vitalisme, et le théoricien le plus convaincu de cet organicisme a créé un mouvement de « théorie générale des systèmes » dont l’ambition est interdisciplinaire et vise entre autres la psychologie (Bertalanffy a été influencé par la « Gestalttheorie », mais la dépasse largement).

Cela dit, il existe toute une gamme de « structures » possibles qui se distribuent dans trois directions, dont le premier problème est de comprendre les relations :

1) Les structures algébriques et topologiques, y compris les modèles logiques, puisque la logique est un cas particulier d’algèbre générale (la logique usuelle des propositions repose par exemple sur une algèbre booléenne). C’est ainsi qu’en anthropologie culturelle Lévi-Strauss réduit les relations de parenté à une structure de réseau (lattice). En théorie de l’intelligence nous avons cherché à décrire les opérations intellectuelles dont on peut suivre la formation au cours du développement individuel en dégageant les structures d’ensemble sous forme de structures algébriques élémentaires ou « groupements » (variétés de groupoïdes) puis, au niveau de la préadolescence et de l’adolescence, de réseaux et de groupes de quaternalité réunis. La linguistique structuraliste recourt de même à des structures algébriques (monoïdes, etc.) et l’économétrie également (programmes linéaires et non linéaires).

2) Les circuits cybernétiques, qui décrivent les systèmes de régulations et dont l’emploi s’impose en psychophysiologie et dans les mécanismes d’apprentissage. Ashby, le constructeur du célèbre homéostat permettant de résoudre des problèmes par un processus d’équilibration, a récemment fourni dans son Introduction to Cybernetics un modèle de régulation dont les actions en retour sont elles-mêmes déterminées par une table d’imputation du type de la théorie des jeux. Un tel modèle, qu’il considère comme l’un des plus simples et des plus généraux à réaliser biologiquement montre une liaison possible entre les régulations psychologiques et économiques.

3) Les modèles stochastiques utilisés en économétrie, en démographie et souvent en psychologie. Mais, si le hasard joue un rôle constant dans les événements humains et demande donc à être traité pour lui-même, il n’est jamais pur, en ce sens que la réaction au fortuit, favorable comme défavorable, est à des degrés divers une réaction active, ce qui nous ramène aux régulations.

Les systèmes de règles

Le problème qu’on vient de soulever reçoit en bien des cas une solution possible sous la forme suivante : en suivant la formation d’une structure on assiste lors de son achèvement à des modifications du comportement du sujet qu’il est difficile d’expliquer autrement que par cet achèvement même, autrement dit par la « fermeture » de la structure. Tels sont les faits fondamentaux qui se traduisent dans la conscience du sujet par les sentiments d’obligation ou de « nécessité normative » et dans son comportement par l’obéissance à des « règles ». Rappelons que selon la terminologie, non pas générale, mais habituelle aux spécialistes de l’étude des « faits normatifs » 3, une règle se reconnaît au fait qu’elle oblige, mais qu’elle peut être violée aussi bien que respectée, contrairement à une « loi » causale ou à un déterminisme, qui ne souffrent pas d’exceptions sinon à titre de variations aléatoires dues à un mélange de causes.

Un certain nombre de problèmes interdisciplinaires se posent alors, qui sont loin d’être résolus mais dont on constate la double tendance à les soulever en tous les domaines et à les traiter par liaisons bilatérales. Nous en distinguerons trois :

(a) La première question est d’établir si les règles ou obligations sont nécessairement de nature sociale, c’est-à-dire supposent l’interaction entre deux individus au moins, ou s’il peut en exister de nature individuelle ou endogène. La question n’est qu’un sous-problème d’une question plus générale qui est de savoir si toute structure « réelle » ou naturelle (par opposition aux « modèles » exclusivement théoriques) se traduit dans le comportement des sujets par des règles.

Les tendances dominantes semblent être les suivantes. D’une part, on s’accorde de plus en plus à douter de l’existence de règles « innées » telles qu’une logique ou une morale transmises par voie héréditaire. Les opérations logiques naturelles ne se constituent que très graduellement (en moyenne guère avant 7 ou 8 ans dans les sociétés développées) selon un ordre de succession constant, mais sans cette fixité dans les niveaux d’âge qui témoignerait d’une maturation interne ou nerveuse. Elles sont certes tirées des formes les plus générales de la coordination des actions, mais il s’agit aussi bien d’actions en commun que d’actions individuelles, de telle sorte qu’elles apparaissent comme le résultat d’une équilibration progressive de nature psycho-sociologique bien plus que comme héritées biologiquement (le cerveau humain, autrement dit ne contient pas de programmation héréditaire comme ce serait le cas si les comportements logico-mathématiques constituaient des sortes d’instincts, mais il présente un fonctionnement héréditaire dont l’utilisation permet à la fois la vie en commun et la constitution de coordinations générales dont ces structures tirent leur point de départ). Les obligations morales, comme l’ont montré J. M. Baldwin, P. Bovet et Freud sont liées en leur formation à des interactions interindividuelles, etc.

D’autre part, il semble de plus en plus probable que si toute structure équilibrée impose plus que des régularités, mais une certaine « prégnance » due à ses régulations, et si tout système de régulations comporte, par le fait même de ses réussites ou de ses échecs, une distinction obligée entre le normal et l’anormal (notions propres au vivant et dénuées de signification en physico-chimie), il existe cependant une sorte de point limite séparant, tout en les unissant, les régulations et les opérations. Or, ce point de transition pourrait bien être aussi en bien des cas celui de l’individuel à l’interdividuel.

(b) Un second problème général, qui prolonge ce qui vient d’être dit, est celui des types d’obligations ou de règles. La nécessité logique se traduit par des opérations cohérentes susceptibles de constituer des structures déductives, mais il est un grand nombre d’obligations et de règles sans consistance intrinsèque et dues essentiellement à des contraintes plus ou moins contingentes ou momentanées : le cas extrême est celui des règles de l’orthographe dont l’histoire montre suffisamment le caractère arbitraire.

(c) Le troisième grand problème que soulèvent les systèmes de règles est celui de l’interférence entre des règles appartenant à des domaines différents. Ce problème se présente sous deux formes. Il y a d’abord celle des intersections effectives de structures, ce qui conduit à des interférences de règles : un système juridique, par exemple, est un ensemble de règles sui generis, c’est-à-dire irréductibles aux règles morales ou logiques, mais il présente objectivement toutes sortes d’interférences avec ces deux autres systèmes du seul fait qu’il ne doit contredire ni l’un ni l’autre (ce qui peut être d’ailleurs plus facile dans un cas que dans l’autre). Mais il y a ensuite les intersections dues aux prises de conscience de la structure par le sujet, ces prises de conscience pouvant être adéquates mais partielles, ou déformantes sous des influences subjectives diverses. La grammaire usuelle des pédagogues n’est ainsi qu’une prise de conscience très incomplète et en partie déformante des structures linguistiques et elle interfère en général avec des obligations de type quasi moral.

Fonctionnement et valeurs

Les valeurs se caractérisant par la désirabilité ou l’attirance, indépendamment de leur connexion avec des normes mais en relation nécessaire avec des structures individuelles ou collectives, s’achemine-t-on vers une théorie générale des valeurs, non pas par réflexions philosophiques a priori ou a posteriori, mais en fonction d’interconnexions spontanées imposées par les déroulements de la recherche ? Tel est le nouveau problème de mécanismes communs qu’il s’agit d’aborder maintenant.

Psychologie de l’affectivité, finalité et économie

Nous ne partons pas de l’analyse des réactions mentales parce que l’individu serait au point de départ de tout ce qui est humain et social, mais parce que, dans les perspectives d’interactions qui dominent d’aujourd’hui, chaque individu est un point d’interférence d’innombrables interactions collectives, en même temps qu’il est un point de jonction entre les mécanismes biologiques et sociaux, et cela sans que l’on renonce pour autant à la spécificité des processus mentaux.

À cet égard les tendances actuelles de la recherche en psychologie affective sont assez éclairantes, tant du point de vue des difficultés que l’on rencontre à vouloir préciser les relations entre les valeurs et les structures que de la nécessité qui s’impose de faire appel à une sorte d’économie générale, dont les processus interindividuels étudiés par la science économique sont une manifestation particulièrement remarquable mais une manifestation parmi d’autres. L’examen des problèmes que soulève la vie affective est donc, si l’on veut partir du concret, une bonne manière de distinguer les types de valeurs et de dégager les questions interdisciplinaires que posent leurs relations.

Une première constatation est très significative et de nature à intéresser toutes les sciences de l’homme : c’est la difficulté surprenante que l’on rencontre à vouloir caractériser la vie affective par rapport aux fonctions cognitives (en tant que celles-ci sont relatives aux structures) et surtout à vouloir préciser leurs relations dans le fonctionnement même des conduites. Un tel fait soulève immédiatement le problème général de savoir si les valeurs ou certaines d’entre elles sont déterminées par les structures et en quel sens, si ces valeurs ou certaines d’entre elles modifient au contraire ou en retour les structures et lesquelles, ou si valeurs et structures sont deux aspects indissociables mais pour ainsi dire parallèles de toutes les conduites quelles qu’elles soient. On voit immédiatement en quoi le problème dépasse largement le terrain de la psychologie.

Sur ce dernier, la tendance générale est aujourd’hui de distinguer en toute conduite une structure, qui correspondrait à son aspect cognitif, et une « énergétique », qui caractériserait son aspect affectif. Mais que signifie ce terme un peu métaphorique d’énergétique ? Freud, qui a été élevé dans l’atmosphère de l’école « énergétiste » (par opposition à l’atomisme) du physicien E. Mach, psychologue à ses heures, a conçu l’instinct comme une réserve d’énergies dont les « charges » sont investies en certaines représentations d’objets devenant de ce fait désirables ou attirants. Les termes d’« investissement » ou de cathexis sont devenus courants à cet égard. K. Lewin se représente la conduite comme fonction d’un champ total (sujet et objets) sur le mode gestaltiste, la structure de ce champ correspondant aux perceptions, actes d’intelligence, etc., tandis que sa dynamique détermine le fonctionnement et aboutit à attribuer aux objets des valeurs positives ou négatives (caractères d’attirance ou de répulsion, de barrière, etc.). Mais le problème qui subsiste est qu’un mécanisme opératoire comporte à coup sûr une dynamique et qu’il y faut encore distinguer la structure des transformations comme telles et ce qui les rend possibles en leur désirabilité, intérêt, vitesses, etc., et ce second aspect nous ramène à une énergétique. P. Janet distingue en toute conduite une action primaire, ou relation entre le sujet et l’objet ce qui correspond aux structures (cognitives), et une action secondaire qui règle la première quant à ses activations (intérêt, effort, etc., en positif ou fatigue, dépression en négatif) et quant à ses terminaisons (joie pour le succès et tristesse pour l’échec). La vie affective élémentaire traduirait donc les régulations de la conduite, mais quelles sortes de régulations (car il en existe de structurales ou cognitives) ? Janet fait explicitement l’hypothèse de forces physiologiques en réserve, qui s’accumulent, s’épuisent ou se reconstituent selon des rythmes variables ; et ce sont elles que l’affectivité réglerait selon une « économie de la conduite » coordonnant les gains et les pertes d’énergies. Généralisant ensuite au plan interindividuel Janet analyse de ce point de vue les sympathies et les antipathies, les gens sympathiques étant des sources ou des excitants d’énergie et les antipathiques des personnages fatigants ou « coûteux ».

Mais un second problème est plus important encore et intéresse davantage toutes les disciplines humaines : c’est celui de la multiplicité des valeurs ou de leur réduction à leur seule dimension énergétique ou économique. Or, si l’économiste nous parle de production d’échange, de consommation, de réserves ou investissements, etc., on voit assez que ces termes se retrouvent exactement partout, y compris dans l’affectivité du nourrisson avant tout langage (en termes de dépenses ou récupérations d’énergies, d’investissements sur les objets ou les personnes, etc.), mais il reste à savoir s’il s’agit toujours de sens comparables. Or, il est impossible d’essayer un classement, sans constater aussitôt qu’il intéresse toutes les sciences de l’homme (y compris bien sûr la linguistique, ne serait-ce que parce que F. de Saussure s’est inspiré de l’économie et parce que le « langage affectif » décrit par Ch. Bally a donné lieu à une théorie des valeurs par le sociologue G. Vaucher…).

Pour introduire à cette classification il est d’abord à rappeler que, sur le terrain des valeurs individuelles aussi bien qu’interindividuelles, il existe une dualité fondamentale qu’on retrouve partout 4 : celle des valeurs de finalité (ou instrumentales : moyens et buts) et des valeurs de rendement (coûts et gains) qui sont inséparables mais bien distinctes. Sur le terrain individuel cette distinction repose sur le double sens du mot intérêt. D’une part, toute conduite est dictée par un intérêt au sens qualitatif général, en tant qu’elle poursuit un but, qui a de la valeur parce que désiré, et ce but peut être entièrement désintéressé (au second sens du terme) quoique très intéressant (en ce premier sens du terme). D’autre part l’intérêt est un réglage énergétique, qui libère les forces disponibles (Claparède et Janet), donc augmente le rendement, et, dans cette seconde perspective, une conduite sera dite « intéressée » si elle est destinée à accroître les rendements du point de vue du sujet. C’est en jouant sur ces deux sens du terme sans vouloir les distinguer que l’utilitarisme a cherché à expliquer l’altruisme par l’égoïsme, sous le prétexte que toute conduite est intéressée, ce qui est faux, alors qu’elle est toujours dirigée par un intérêt au premier sens du terme et peut donc être comme on vient de le voir à la fois désintéressée et intéressante ! Ce sophisme suffit à lui seul à justifier les deux types de valeurs. D’autre part, quand Janet explique la sympathie et l’antipathie par les valeurs de rendement, il a raison en un grand nombre de cas, par exemple quand on choisit un compagnon de voyage ou de table, mais on peut aimer un personnage épuisant et l’on n’épouse pas toujours une femme du seul fait qu’elle est économique au sens où elle nous fatiguera peu. On peut même penser que les « investissements » de charges affectives qui interviennent dans l’amour sont fonction d’une échelle commune de valeurs, de projets de production à deux dans le sens le plus large et à la rigueur de valeurs très désintéressées quoiqu’engageant l’intérêt (dans l’autre sens du terme) à un degré exceptionnel.

Classification des valeurs

Le sens des remarques qui précèdent est donc que l’économie est partout, mais qu’elle n’est nulle part seule en jeu. Il est impossible d’accomplir un acte moral ou d’effectuer une opération logique sans une dépense d’énergie, ce qui touche aux valeurs de rendement, tandis que les conduites étudiées par la science économique peuvent présenter n’importe quelle finalité intrinsèque et que les notions de production et de consommation sont nécessairement relatives à des structures accompagnées de leurs propres valeurs ou finalités. Il est donc clair que l’ensemble des sciences de l’homme conduisent à la recherche d’une classification des valeurs.

I. Il faut d’abord justifier la première dichotomie suggérée par la psychologie de l’affectivité et qu’on retrouve partout. Les valeurs de finalité ou instrumentales groupent celles qui sont, par leur qualité même, relatives à des structures, autrement dit qui correspondent aux besoins d’éléments qualitativement différenciés, en vue de la production ou de la conservation de structures. Ce n’est pas à dire que les valeurs se confondent avec les structures : une structure existe de par ses lois propres, qui peuvent se décrire en termes d’algèbre (y compris la logique) ou de topologie sans référence aux vitesses, forces ou énergies comme capacités de travail ; cette même structure peut être désirable et il faut même qu’elle le soit pour que le sujet s’en occupe, ce qui suppose alors une intervention de charges affectives ou d’investissement, etc., donc d’énergie. Et de ce second point de vue il faut encore distinguer le choix des éléments à investir (valeurs de finalité) et les quantités en jeux. Les valeurs de rendement sont alors précisément relatives à cet aspect quantitatif, si l’on admet par définition qu’un rendement se distingue d’un résultat qualitatif en raison de la quantité produite ou dépensée : quantité d’énergie pour l’économie intra-individuelle ou la production technique ou quantité vénale et comptable pour les échanges commerciaux.

II. Les valeurs de finalité peuvent donner lieu à une seconde dichotomie. Les structures auxquelles sont attachées ces valeurs peuvent se traduire par des règles plus ou moins logicisables ou non ou demeurer au niveau de simples régulations. Dans le premier cas, on peut parler de valeurs normatives dans la mesure où la valeur est obligée ou même déterminée par la norme, tandis que dans les échanges spontanés et libres on peut parler de valeurs non normatives. Pour ce qui est des premières on se demandera à nouveau si valeur et norme ou structure se confondent. Mais ce n’est encore une fois pas le cas, car la norme comporte sa structure (cognitive), d’une part et sa valeur, d’autre part, et celle-ci relève comme d’habitude de l’affectivité : par exemple, la norme morale n’est acceptée qu’en fonction de sentiments particuliers de respect, qui sont une valorisation de la personne qui donne une consigne ou des partenaires d’un rapport de réciprocité. La norme juridique, d’autre part, n’est valorisée qu’en fonction d’une attitude de « reconnaissance », qui est la valorisation d’une coutume ou d’un rapport transpersonnel.

III. Enfin les valeurs de rendement accompagnent toutes les précédentes mais donnent lieu à des valorisations spécifiques se manifestant tant dans l’économie énergétique interne de l’action (voir les conceptions de P. Janet) que dans l’économie interindividuelle dont s’occupe la science économique. Il est frappant de noter dans les deux cas le primat de la quantification par opposition au caractère qualitatif des valeurs précédentes. Autrement dit les valeurs qualitatives non normatives deviennent « économiques » dès l’instant où elles sont qualifiées : un étudiant s’occupant de physique peut prendre plaisir et intérêt à échanger ses idées avec un étudiant en biologie et leur conversation périodique n’a rien alors d’un échange économique, mais s’ils conviennent de se donner tour à tour une heure de physique contre une heure de biologie, ce troc prend un caractère économique du seul fait qu’il est ainsi quantifié parce qu’en ce cas l’accent est mis sur le rendement.

Régulations relatives aux valorisations de finalité

La notion de finalité intéresse l’ensemble des sciences de l’homme car il n’est guère de conduite humaine qui ne comporte des intentions. Et pourtant l’on sait assez combien le finalisme soulève de difficultés et a fait problème en biologie jusqu’aux solutions actuelles qui semblent donner satisfaction du moins sur le terrain des principes. On peut distinguer trois phases à cet égard.

Durant la première phase, d’origine psychomorphique, la finalité paraissait comporter son explication en elle-même, en tant que principe causal. Aristote, qui attribuait une finalité à tout mouvement physique aussi bien qu’aux processus vivants, distinguait des « causes finales » à côté des causes efficientes, comme si l’existence d’un but entraînait la possibilité de l’atteindre, ce qui suppose ou une conscience (dans laquelle le but correspond à une représentation actuelle) ou une action du futur sur le présent.

En une seconde phase, le caractère inintelligible de cette cause finale conduit à dissocier la notion de finalité en ses composantes et à chercher pour chacune une explication causale : la notion de direction trouve ainsi son explication dans les processus d’équilibration, celle d’anticipation dans l’utilisation d’informations antérieures, celle d’utilité fonctionnelle dans le caractère hiérarchique de l’organisation, etc. Quant à la notion centrale d’adaptation, on cherche à la réduire aux deux concepts de variation fortuite et de sélection après coup, ce qui substitue à la finalité un schéma de tâtonnements (au niveau phylétique comme individuel) dirigé du dehors par les réussites et les échecs.

La phase actuelle, qui correspond à des courants d’idées très comparables dans le domaine des sciences de l’homme, est née de la conjonction de trois sortes d’influences. En premier lieu, si le finalisme n’a jamais fourni d’explications satisfaisantes il a toujours excellé à dénoncer les insuffisances d’un mécanisme trop simple. En second lieu l’analyse des phénomènes qui débute toujours sur un mode atomistique, conduit en tous les domaines de la vie à la découverte de régulations : après les régulations physiologiques (homéostasie) et embryogénétiques, on a renoncé à voir dans le génome un agrégat de particules indépendantes pour dégager l’existence de coadaptations, de gènes régulateurs, de « réponses », etc. En troisième lieu et surtout ces tendances organicistes, nées en partie indépendamment de modèles mathématiques, se sont trouvées converger avec l’une des découvertes fondamentales de notre époque : celle des mécanismes d’autorégulation ou d’autoguidage étudiés par la cybernétique. On s’est alors rapidement aperçu de la possibilité de fournir une interprétation causale des processus finalisés, et de trouver des « équivalents mécaniques de la finalité » ou, comme on dit aujourd’hui, une « téléonomie » sans téléologie.

C’est bien entendu dans un tel contexte que se dessinent actuellement un certain nombre de tendances orientées vers l’analyse des régulations dans le domaine des fonctionnements et valeurs comme dans celui des structures. Mais il faut remarquer en plus que, dans les sciences humaines comme dans toutes les autres mais en particulier comme dans les disciplines biologiques, les efforts portent avec raison d’abord aux deux extrémités de l’échelle des phénomènes, car c’est en les comparant que l’on a le plus de chances de comprendre l’ensemble des mécanismes. Cette oscillation est bien visible en économie : après s’être confinée longtemps dans une microéconomie (Walras, etc.) la science économique à la suite des intuitions de Quesnay et Malthus et surtout des visions de Marx s’est engagée dans une macroéconomie dont la méthodologie difficile s’est précisée avec Keynes et bien d’autres influencés par lui sans qu’ils partagent toutes ses vues. Mais avec la recherche opérationnelle et l’économétrie un courant nouveau a remis en valeur l’approche microéconomique. En sociologie, où la précision est naturellement bien moindre du fait de la complexité des problèmes, on assiste à des navettes instructives entre la macro- et la microsociologie. Dans le domaine des valeurs de finalité, il va de soi que la double approche s’impose, car si les échanges globaux, etc., présentent des aspects irréductibles dépendant de mécanismes d’ensemble, ce n’est que sur le terrain des réactions et échanges élémentaires que l’on peut espérer assister à la naissance des valorisations et en certains cas déterminer leurs connexions avec le fonctionnement psychologique.

Dans le domaine des valeurs normatives, il va de soi que les faits moraux sont surtout étudiés sous l’angle psychologique et microsociologique, en particulier faute de méthode suffisante aux échelles supérieures, sauf quand les sociétés sont de dimensions restreintes comme celles qu’étudie l’anthropologie culturelle. Mais, même en un domaine où les considérations d’ensemble paraissent s’imposer, comme en sociologie juridique (puisque le droit positif est lié à la vie de l’État entier jusqu’en ses applications les plus individualisées), il existe un mouvement qui a abordé l’étude de processus pour ainsi dire microjuridiques.

Dans le domaine des valeurs qualitatives non normatives nous avons essayé d’analyser le mécanisme de l’échange déterminant les valorisations et ses relations avec les consolidations normatives 5. Dans un rapport quelconque entre deux individus A et B, ce que fait l’un, soit rA est évalué par l’autre selon une satisfaction sB, positive ou négative, qui peut se conserver sous la forme d’une sorte de dette ou de reconnaissance psychologiques tB, laquelle constitue de ce fait un crédit ou une valorisation vA pour A (processus habituellement déroulable dans le sens rB, sA, tA, et vB). Un grand nombre de circonstances peuvent naturellement empêcher l’équilibre sous forme d’équivalences r = s = t = v : sur- et sous-évaluations, oublis, ingratitude, usure du crédit, inflation, etc., et surtout les discordances entre les échelles individuelles de valeurs, momentanées ou durables. Mais le schéma permet de décrire les situations les plus variées : la sympathie entre deux individus en tant que reposant sur une échelle commune et des échanges bénéficitaires, la réputation d’un personnage avec ou sans inflation, les échanges de services réels ou fictifs qui jouent dans le crédit en micropolitique, etc. Mais, sans intérêt pratique, ce genre d’analyse permet deux petites constatations théoriques.

L’une est l’analogie souvent frappante entre ces processus d’échange qualitatif et certaines lois économiques élémentaires. Tout d’abord il va de soi que les évaluations et réputations r et s sont soumises d’assez près à la loi de l’offre et de la demande : un même talent moyen donne lieu à des estimations toutes différentes dans une petite ville où il bénéficie d’une certaine « rareté » et dans un milieu plus dense. D’autre part on retrouve, malgré l’absence de quantification, un équivalent de la loi de Gresham (la mauvaise monnaie chasse la bonne) dans les situations de crise ou de déséquilibre où de nouvelles échelles de valeurs se substituent à d’autres et où les réputations sont facilement surfaites mais fragiles, etc.

En second lieu il est facile de voir que la conservation des valeurs virtuelles t et v (par opposition aux valeurs réelles ou actuelles r et s) demeure en partie aléatoire tant que l’échange reste non normatif, tandis que tout processus engagé dans la direction de l’obligation consolide ces valeurs (de même qu’en économie la vente au comptant exige peu de contraintes juridiques, tandis que la vente à crédit suppose plus de protections). C’est ainsi que la valeur t s’effrite d’elle-même par oubli ou ingratitude, etc., tandis que l’intervention d’un sentiment moral de réciprocité conduit à la conservation (le mot français « reconnaissance » désigne tour à tour la gratitude spontanée et le fait de reconnaître une dette ou une obligation). Le passage du spontané à la réciprocité normative se marque alors par un nouveau type d’échange où il n’y a plus simplement correspondance approximative des services et des satisfactions, etc., mais substitution des points de vue, c’est-à-dire accès aux attitudes décentrées ou désintéressées.

Ce domaine des valeurs qualitatives constitue donc un champ possible assez large de recherches comparatives, et cela même quant au passage des régulations aux opérations réversibles. Un tel passage est à l’étude sur le terrain proprement structural (régulations et opérations cognitives). Mais il n’est pas de raison qu’il n’en soit pas de même sur le terrain des valeurs, en termes d’attirances ou « d’investissements » de charges affectives et cela en isomorphisme avec ce qu’on observe pour les régulations et opérations structurales. Un fait instructif à cet égard est la forme logique que prennent les échelles de valeurs : sériations, arbres généalogiques, etc., et des auteurs comme Goblot se sont essayés à une « logique des valeurs » 6.

Les significations et leurs systèmes

Toute structure ou règle et toute valeur comportent des significations, de même que tout système de signes présente une structure et des valeurs. Il n’en reste pas moins que le rapport de signifiant à signifié est d’une autre nature que celui de désirabilité (valeur) ou que la subordination structurale (ou normative) d’un élément à la totalité à laquelle il appartient. Et cette relation de signification est à nouveau de portée extrêmement générale, de telle sorte que les mécanismes communs sont aussi importants en ce domaine que dans les précédents.

Signalisation biologique et fonction sémiotique

On trouve à presque tous les niveaux du comportement animal des réactions déclenchées par des indices ou signaux, et il existe tous les intermédiaires entre la simple sensibilité du protoplasme chez les unicellulaires ou du système nerveux et ces réponses à des indices significatifs. D’autre part, ce genre de significations liées à des signaux ou indices est le seul qui s’observe chez l’enfant de l’homme jusque vers 12 à 16 mois (niveaux sensori-moteurs) et il demeure à l’œuvre en ce qui concerne les perceptions et les conditionnements moteurs durant toute la vie. Il importait donc de commencer par rappeler le rôle de ce premier système de signalisation.

On appelle indice un signifiant non différencié de son signifié (sinon par sa fonction signalisatrice), en ce sens qu’il constitue une partie, un aspect ou un résultat causal de ce signifié : la vue d’une branche dépassant un mur est l’indice de la présence d’un arbre ou les traces d’un lièvre sont l’indice de son passage récent. Un signal (comme le son de la cloche déclenchant chez le chien de Pavlov un réflexe salivaire) n’est qu’un indice sauf s’il lui est attaché une signification conventionnelle ou sociale (signal téléphonique, etc.), auquel cas il est un « signe ».

Chez certains primates supérieurs et chez l’homme (à partir de la seconde année) on voit apparaître un ensemble de signifiants différenciés de leurs signifiés en ce sens qu’ils n’appartiennent pas sans plus à l’objet ou à l’événement désignés mais sont produits par le sujet (individuel ou collectif) en vue d’évoquer ou de représenter ces signifiés, même en l’absence de toute incitation perceptive actuelle de leur part : tels sont les symboles et les signes et l’on appelle fonction sémiotique (ou souvent symbolique) cette capacité d’évocation par signifiants différenciés, qui permet alors la constitution de la représentation ou pensée. Mais il faut encore distinguer deux niveaux dans ces instruments sémiotiques, bien que chez l’enfant normal ils apparaissent à peu près tous en même temps (sauf en général le dessin).

Le premier niveau est celui des symboles, au sens où de Saussure les oppose aux signes : ce sont les signifiants « motivés » par une ressemblance ou une analogie quelconque avec leurs signifiés. On les voit apparaître chez l’enfant de la façon la plus spontanée avec le jeu symbolique (ou de fiction), avec l’imitation différée, l’image mentale (ou imitation intériorisée) et l’image graphique. Le caractère initial de ces symboles est que le sujet individuel peut les construire à lui seul, bien que leur formation coïncide en général avec le langage (sauf chez les sourds-muets qui ajoutent alors un nouveau terme à la série précédente : le langage par gestes). Leur source commune est l’imitation, qui débute dès le niveau sensori-moteur où elle constitue déjà une sorte de représentation, mais en actions seulement, et qui ensuite se prolonge en imitations différées ou intériorisées, d’où les symboles précédents.

Le second niveau caractéristique de la fonction sémiotique (et un niveau qui jusqu’à plus ample informé semble spécial à l’espèce humaine) est celui du langage articulé, dont les deux nouveautés par rapport au niveau précédent sont : d’abord qu’il suppose une transmission sociale ou éducative et dépend donc de la société entière et non plus seulement des réactions individuelles et, ensuite, que les signifiants verbaux consistent en « signes » et non plus en symboles, le signe étant conventionnel ou « arbitraire », comme le comporte sa nature collective.

Les premiers grands problèmes interdisciplinaires que soulève un tel tableau sont alors, d’une part, de déterminer les mécanismes communs et les oppositions entre ces diverses manifestations de la fonction sémiotique, mais en remontant jusqu’au niveau des indices significatifs et des formes actuellement connues de langage animal, et, d’autre part, de préciser leurs liaisons avec le développement de la représentation ou pensée en général, indépendamment des relations éventuelles et plus spéciales entre le langage articulé et la logique.

On peut à cet égard être tenté de chercher dans le langage par signes la source de la pensée elle-même et c’est là l’opinion de nombreux psychologues et linguistes. Mais si le système des signes présente incontestablement un avantage exceptionnel à cause de sa mobilité constructive et du nombre considérable de significations qu’il est capable de transmettre, deux sortes de considérations sont cependant à rappeler quant aux limites de ses pouvoirs.

La première est que si le langage est un auxiliaire nécessaire à l’achèvement de la pensée en tant que celle-ci constitue une intelligence intériorisée, il n’en est pas moins animé par l’intelligence, qui le précède sous sa forme sensori-motrice.

D’autre part, l’intériorisation de l’intelligence sensori-motrice en représentation ou pensée ne tient pas seulement au langage mais à la fonction sémiotique en son ensemble. À cet égard les données psychopathologiques sont d’un grand intérêt et l’on peut attendre encore beaucoup d’une collaboration entre les linguistes, les psychologues et les neurologistes. Sans aborder ici le problème si complexe de l’aphasie, qui est encore en plein développement, mais dont les incidences neurologiques sont si nombreuses qu’il n’est pas facile d’isoler les facteurs de langage et de pensée, notons seulement ce qu’on observe chez les enfants sourds-muets ou aveugles de naissance mais par ailleurs normaux. Chez les premiers il y a bien sûr quelque retard dans le développement des opérations intellectuelles par rapport aux sujets capables de parole, mais les opérations fondamentales de classification, sériation, correspondance, etc., ne sont nullement absentes jusqu’à un certain niveau de complexité, ce qui témoigne d’une organisation préverbale des actions 7. Chez les aveugles le retard paraît par contre plus considérable, faute d’un contrôle sensori-moteur lors de la formation des schèmes d’action et si le langage supplée en partie à cette carence il ne suffit pas à remplacer les coordinations générales et s’appuyer sur elles lors de leur constitution retardée.

Les symbolismes supérieurs

La sémiologie générale souhaitée par F. de Saussure comporte des comparaisons systématiques entre les systèmes des signes et les divers symbolismes ou signalisations de nature inférieure au langage articulé. Mais elle suppose aussi des comparaisons avec ce que l’on pourrait appeler des symbolismes à la deuxième puissance, ou de nature supérieure au langage, c’est-à-dire utilisant le langage mais constituant des signifiants dont les significations collectives sont idéologiques et situées à une autre échelle que la sémantique verbale : tels sont, par exemple, les mythes, les contes populaires, etc., véhiculés par le langage, mais dont chacun est lui-même un symbole à signification religieuse ou affective obéissant à des lois sémantiques très générales comme le montre leur propagation surprenante de souvent intercontinentale.

Mais le problème n’est pas facile à dominer ni même à poser. Dans une conception nominaliste de la logique et des mathématiques, on pourrait dire que tout concept ou structure particulière est encore un signe qui symbolise, avec les mots qu’il désigne mais en plus de ces mots, les objets auxquels il s’applique : la notion de « groupe » mathématique ne serait ainsi qu’un symbole supérieur dont la signification se réduirait aux divers déplacements, états physiques, etc., qu’il permet de décrire. Dans la conception opératoire, au contraire, le « groupe » ou n’importe quel autre concept logique ou mathématique constituerait un système d’actions sur le réel, actions véritables quoique intériorisées et qui n’auraient donc en elles-mêmes rien de symbolique, le symbolisme intervenant dans les signes arbitraires désignant ces opérations mais non pas dans les opérations comme telles.

Si l’on admet cette dernière interprétation, toute pensée ne serait donc pas symbolique, mais le symbolisme réapparaîtrait en toutes les formes de pensée dont la valeur ne tient pas à la structure opératoire mais au contenu affectif, conscient ou inconscient : il n’en demeure pas moins, en une telle interprétation, un champ immense de productions humaines, avec la « pensée symbolique » plus ou moins individuelle étudiée par les psychanalystes de diverses écoles, les symboles mythologiques et folkloriques, les symboles artistiques et finalement peut-être certaines formes d’idéologies en tant qu’exprimant des valeurs collectives momentanées et non pas des structures rationnelles (chacune de ces manifestations pouvant naturellement être « rationalisée » à des degrés divers). On voit qu’à ces échelles, le domaine de comparaison d’une sémiologie générale serait considérable et que celle-ci, guidée par les méthodes linguistiques n’en serait pas moins essentiellement interdisciplinaire.

La psychanalyse freudienne, aidée en cela par les travaux de Bleuler sur la pensée « autistique » et suivie par l’école dissidente de Jung, a mis en évidence l’existence d’une « pensée symbolique » individuelle visible dans le rêve, dans le jeu des enfants et dans diverses manifestations pathologiques. Le critère en est que, si la pensée rationnelle cherche l’adéquation au réel, la pensée symbolique a pour fonction la satisfaction directe des désirs par subordination des représentations à l’affectivité. Freud a commencé par expliquer ce symbolisme inconscient par des mécanismes de camouflage dus au refoulement, mais il s’est rallié à la conception plus large de Bleuler qui, avec l’« autisme » expliquait le symbolisme par la centration sur le moi et il a prolongé ses recherches dans la direction des symboles artistiques. Jung, d’autre part, a vu rapidement que ce symbolisme constituait une sorte de langage affectif et par de vastes comparaisons avec les mythologies en est venu à montrer le caractère assez universel d’un grand nombre de symboles ou « archétypes » qu’il a considérés sans preuve comme héréditaires mais qui sont (ce qui est autre chose) d’extension très générale.

La soudure ainsi établie entre le symbolisme plus ou moins inconscient que les psychanalystes découvrent chez les individus et le symbolisme mythologique ou artistique (on se rappelle l’exemple type du mythe et du « complexe » d’Œdipe) montre assez que les lois d’un tel symbolisme intéressent les réalités collectives autant que psychologiques. Il va donc de soi que sur le terrain de l’anthropologie culturelle, l’étude directe des représentations mythiques fournit un apport de première importance à cette sémiologie générale de niveau supérieur au langage et quand Lévi-Strauss, par exemple, la conçoit en termes saussuriens, il introduit par cela même en ce champ immense et difficile une méthodologie indispensable qui a trop manqué aux analyses jungiennes et freudiennes.

Seulement le travail ne fait ainsi que de commencer car il est évident que des lois qui seraient générales à une certaine échelle de civilisations ne sauraient être sans applications en des sociétés qui connaissent par ailleurs la pensée scientifique. Quand K. Marx a posé le problème de l’opposition entre des infrastructures économiques et techniques et des superstructures idéologiques, il a soulevé de ce fait un nombre considérable de questions quant à la nature et au fonctionnement des divers types possibles de production idéologique. Pour montrer combien nécessairement se posent ces questions, il n’est pas sans intérêt de rappeler que l’un des adversaires les plus décidés des doctrines marxistes, V. Pareto, a repris en sa sociologie une distinction visiblement inspirée par elles : pour Pareto, en effet, les comportements sociaux seraient dirigés par certains besoins ou invariants affectifs qu’il appelle les « résidus », mais ceux-ci, et c’est le seul point qui nous intéresse, se manifesteraient en fait non pas sous une forme nue ou directe, mais enveloppés en toutes sortes de concepts, de doctrines, etc., que Pareto nomme des « dérivations ». On voit alors aussitôt que ces « dérivations » constituent une superstructure idéologique, mais de nature essentiellement symbolique puisque comportant des significations affectives essentielles et constantes, sous un appareil conceptuel variable et secondaire.

En cet essai destiné à dégager les mécanismes communs et à souligner les problèmes interdisciplinaires d’un point de vue méthodologique et surtout prospectif, on ne saurait donc ne pas signaler à titre de tendance extrêmement significative les recherches portant sur la signification symbolique de doctrines de forme intellectuelle et de contenu affectif, parce que ces recherches constituent un point de jonction frappant entre les extensions possibles d’une sémiologie générale portant sur les systèmes symboliques de niveau supérieur et les analyses sociologiques et même économiques d’inspiration marxienne. Un exemple remarquable de ces conjonctions a été fourni par L. Goldmann dans ses études sur le jansénisme, et si nous choisissons cet exemple, c’est qu’il s’agit d’un des cas assez rares en sociologie où la recherche théorique a conduit à la prévision de l’existence d’un fait jusque là non relevé, sous les espèces de la découverte d’un personnage historique mais oublié par l’histoire. Goldmann explique le jansénisme par les difficultés sociales et économiques de la noblesse de robe sous Louis XIV : le retrait total du monde, prêché par la doctrine, constituerait ainsi la manifestation symbolique d’une situation affective et collective de fait, etc. Mais le jansénisme pur, reconstitué par cette analyse en termes de symbolisme social n’était pas réalisé en sa forme intégrale dans les personnages connus de l’histoire (Arnaud, etc.). Il fallait donc faire l’hypothèse du janséniste complet, inconnu précisément parce qu’entièrement conséquent, qui aurait dirigé le mouvement sans se manifester au dehors : ayant ainsi « calculé » si l’on peut dire l’existence d’un tel personnage, Goldmann l’a retrouvé sous le nom de l’abbé Barcos, et a pu démontrer son rôle historique effectif et jusque là insoupçonné.

On voit ainsi le nombre de productions littéraires, artistiques et métaphysiques qui pourraient relever de telles analyses, dont les aspects syntactiques et sémantiques doivent demeurer essentiels bien que les plus difficiles à dégager et dont les aspects sociologiques et même économiques sont évidents.