Qu’est-ce que la psychologie ? Université de Genève, séance d’ouverture du semestre d’hiver 1966-67 : allocution du recteur, hommage à Jean Piaget (1966) a

Monsieur le Président,
Monsieur le Recteur,
Mes chers Collègues,
Mesdames et Messieurs,

Je suis très ému des innombrables témoignages d’amitié et de confiance que j’ai reçus aujourd’hui, et je vous en remercie très profondément. J’en suis également quelque peu confus, en particulier après l’exposé bien trop bienveillant de mon vieil ami Fraisse. Mon mérite principal est d’avoir pu m’entourer de collaborateurs de premier ordre : tous les ouvrages que j’ai écrits depuis des années ont été également signés par d’autres, qui en ont fait l’essentiel à commencer par B. Inhelder.

Si j’ai donné son titre un peu large à mon exposé d’aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’il fallait l’indiquer d’avance et que je ne savais guère encore ce que je dirais. Mais c’est aussi que le public se rend mal compte des développements extraordinaires de la psychologie contemporaine, comparée à ce qu’elle était au début de ce siècle. Le XVIIIe Congrès international de psychologie qui s’est tenu cet été à Moscou avec 6000 participants a terminé ses travaux sur un exposé du nouveau président de l’Union internationale de psychologie scientifique (ce président est d’ailleurs parmi nous, puisqu’il n’est justement autre que Paul Fraisse). Or, Fraisse a résumé ses impressions en cette formule frappante : la psychologie ne connaît plus de sujets tabous. Pour ne donner qu’un exemple, depuis que la psychologie a compris qu’elle était la science de la conduite et pas seulement de la conscience (la conduite étant le comportement, mais y compris la « prise de conscience ») on aurait pu craindre qu’elle néglige celle-ci, et cela est arrivé à certains extrémistes : or le problème de la conscience revient au premier plan, avec les travaux psycho-neurologiques sur la « vigilance » ou l’attention et avec l’étude du développement ; tout le monde s’en occupe aujourd’hui, y compris les psychologues soviétiques indépendamment de leur philosophie.

J’ai promis de ne parler qu’un quart d’heure (le recteur me fait signe que non, mais c’est moi qui m’y suis engagé, étant psychologue de profession) et j’ai cinq remarques à vous présenter : cela fera donc trois minutes par remarque.

I. La première est peut-être évidente, mais elle ne va pas de soi pour le public : c’est que la psychologie n’est pas seulement la science de l’individu, mais de l’homme en général et notamment du « sujet » en tant qu’universel. Certes, la psychologie appliquée peut en certaines situations s’intéresser surtout aux cas individuels et leur étude expérimentale ou théorique représente un chapitre intéressant que l’on appelle « psychologie différentielle ». Mais même en psychologie appliquée le sujet en général intervient nécessairement. Par exemple, pour réformer l’enseignement des mathématiques ou de la physique (comme c’est le cas de plusieurs mouvements en Angleterre et aux USA qui s’appuient sur nos travaux genevois) il ne s’agit pas de considérer seulement les retards ou difficultés d’élèves individuels particuliers : le problème est d’abord de situer la connaissance mathématique, etc., dans l’ensemble des processus de l’intelligence en son développement et c’est là un problème qui intéresse l’intelligence humaine en sa totalité et qui rejoint les problèmes généraux de la connaissance auxquels nous reviendrons.

II. Ma seconde remarque demandera de plus longs commentaires. La psychologie est une science naturelle, et, si cela est compris aujourd’hui dans la grande majorité des pays (sans l’avoir été partout), il m’est agréable de signaler que cette position dans la classification des sciences correspond depuis longtemps à une grande tradition genevoise : en fondant dès 1890 la chaire que j’ai l’honneur d’occuper aujourd’hui, Th. Flournoy a voulu la placer à la Faculté des sciences, et cet exemple est souvent cité. Mais cette situation est parfois source de graves malentendus, car certains philosophes (je pense entre autres à Husserl et à la phénoménologie) opposent le transcendantal au « naturel » pour souligner les insuffisances du « naturalisme ». Rappelons que le transcendantal se réfère aux conditions préalables de la connaissance et à ceux de ses instruments qui sont antérieurs à l’expérience, en un sens d’ailleurs plus logique que chronologique, c’est-à-dire dont l’emploi est nécessaire pour rendre l’expérience possible.

L’origine de ces malentendus tient d’ailleurs à certains savants autant qu’aux philosophes : elle est à chercher dans le « positivisme » qui a donné de la nature et surtout des sciences de la nature une image trop étroite, constituant ainsi une cible facile pour les tirs même mal réglés. Le positivisme est une doctrine des frontières de la science, et il voudrait limiter celle-ci à certains problèmes, les autres étant « métaphysiques » (d’où la tentation de doubler la psychologie scientifique par une psychologie « philosophique », etc.). Or on sait que ces frontières ont toujours été violées : Auguste Comte proscrivait l’« explication causale » au profit de la seule recherche des « lois », tandis qu’en fait le savant ne se lasse pas de chercher l’explication des phénomènes sans se contenter de les décrire ; il proscrivait l’atomisme comme relevant de cette poursuite des causes et l’on sait ce qu’il en est advenu ; il condamnait le calcul des probabilités, l’astrophysique, l’usage du microscope, etc. Il est bon de se le rappeler parfois, car cela permet de juger de certaines interdictions ou limitations que d’aucuns voudraient encore aujourd’hui imposer à la science.

Or, ni la science ni la psychologie ne sont positivistes : elles sont indéfiniment « ouvertes » sur de nouveaux problèmes, elles vivent de crises et de révolutions aussi bien que de continuité et de tradition, elles se soumettent à tout fait nouveau et s’obligent à un constant réexamen de leurs principes et de leurs méthodes. Elles admettent les deux principes fondamentaux que se donnait jadis Flournoy : (1) tout est possible (« il y a plus de choses entre ciel et terre… ») mais (2) le poids des preuves doit être proportionné à l’étrangeté (ou à la nouveauté) des faits.

En une telle perspective le « naturalisme » au sens classique (et à celui que voulait encore combattre Husserl) n’est qu’un mythe, et cela pour deux raisons.

La première est que la nature est inépuisable et que l’on ne peut la connaître que par approximations successives. Le danger du naturalisme, entendu à travers le positivisme, était la réduction du supérieur à l’inférieur. Mais ceux qui ont cru à ce danger ne soupçonnaient pas la possibilité de formes de pensée telles que celles de Teilhard de Chardin ou des courants dialectiques contemporains (pour prendre deux exemples entre lesquels on ne nous demandera pas de choisir). En réalité, lorsque l’on tente de réduire des réalités « supérieures » à d’autres d’échelle inférieure, la réduction n’est qu’apparente parce que tôt ou tard l’« inférieur » est enrichi par les apports du supérieur. C’est ce que l’on a vu avec Einstein lors des réductions de la gravitation à la géométrie et ce dont, ici à Genève, Ch.-E. Guye a donné des exemples lumineux.

La seconde raison est que la connaissance ou les sciences de la nature sont en constante réorganisation. Or il en résulte qu’aucune d’entre elles ne peut être étalée sur un seul plan et que chacune comporte des étages épistémologiques multiples et distincts. Toute science de la nature englobe donc du transcendantal, au sens défini plus haut des instruments nécessaires de structuration, mais un transcendantal immanent à la recherche elle-même : et surtout un transcendantal en mouvement, constructif et vicariant, qu’il est impossible de substantifier ou de coucher sur le papier une fois pour toutes. En effet, il existe un progrès réflexif des sciences (indissociable de leurs progrès extensifs) et il consiste à dégager sans cesse de nouvelles conditions d’intelligibilité, qui sont transcendantales par rapport au contenu ultérieur de l’expérience : pour faire de la physique ou de la biologie, il faut des mathématiques et des logiques, qui ne sont pas tirées des faits, mais dues à une construction humaine indéfinie et aux coordinations mêmes de nos actions sur le réel.

III. J’en reviens à la psychologie avec une troisième remarque, complémentaire de la précédente : la psychologie suppose donc les sciences naturelles et elle en dérive (par la physiologie et la biologie, jusqu’à la physico-chimie et aux mathématiques), mais un fait fondamental pour interpréter ces rapports est qu’elle explique en retour les notions et les opérations dont se servent ces sciences. C’est à la psychologie à nous faire comprendre comment se construit le nombre (et en quoi les solutions proposées par les célèbres auteurs des Principia mathematica sont en réalité insuffisantes), comment s’élaborent les structures algébriques (et la psychologie de l’enfant nous montre en quoi les « structures-mères » des Bourbaki sont « naturelles » et tiennent à l’intelligence de l’homme), les structures géométriques (et pourquoi les structures topologiques précèdent les cadres euclidiens et projectifs), les notions cinématiques élémentaires (entre autres les rapports du temps et de la vitesse), les structures logiques en général, etc. C’est à ce travail que je me suis consacré depuis bientôt cinquante ans.

La psychologie occupe ainsi une position clef dont on aperçoit de plus en plus la portée. La raison bien simple en est que si les sciences de la nature expliquent l’homme, l’homme explique en retour les sciences de la nature et c’est à la psychologie à nous montrer comment : elle occupe, en effet, le point de jonction entre les deux directions opposées, mais dialectiquement complémentaires, de la pensée scientifique. Il en résulte que le système des sciences ne saurait être distribué selon un ordre linéaire, comme l’ont voulu bien des classifications des sciences, à commencer par celle d’Auguste Comte : la forme qui caractérise ce système est celle d’un cercle, ou plus précisément d’une spirale, puisqu’il s’élargit sans cesse. En effet, les objets ne sont connus qu’à travers le sujet, tandis que le sujet ne se connaît qu’en agissant sur les objets. Or, si les objets sont innombrables et leurs sciences indéfiniment diverses, toute connaissance du sujet nous ramène à la psychologie, science du sujet et de ses actions.

IV. Quatrième remarque : on dira que je fais ainsi de la philosophie ou de l’épistémologie et non plus de la psychologie scientifique. Mais, selon les recherches que l’on poursuit, il est impossible de dissocier la psychologie et l’épistémologie. Certes, si l’on n’étudie qu’un seul niveau de développement (par exemple l’adulte ou l’adolescent), il est facile de distinguer les problèmes : d’un côté l’expérience psychologique, l’affectivité, l’intelligence en son seul fonctionnement, etc. ; et d’un autre côté les grands problèmes de la connaissance (épistémologie), etc. Mais si l’on s’occupe des fonctions cognitives et qu’on se place au point de vue du développement pour étudier la formation et les transformations de l’intelligence humaine (et c’est pourquoi je me suis spécialisé en psychologie de l’enfant), alors les problèmes se posent tout autrement : comment s’acquièrent les connaissances et comment s’accroissent-elles et s’organisent ou se réorganisent-elles ? Telles sont les questions à résoudre. Mais en ce cas les solutions qui s’imposent, et entre lesquelles on ne peut que choisir en les affinant plus ou moins, sont nécessairement des trois types suivants : ou bien les connaissances proviennent exclusivement de l’objet, ou bien elles sont construites par le sujet à lui seul, ou bien encore elles résultent d’interactions multiples entre le sujet et l’objet, mais lesquelles et sous quelles formes ? Or, on le voit d’emblée, ce sont là des solutions épistémologiques, relevant de l’empirisme, de l’apriorisme ou d’interactionnismes divers, plus ou moins statiques ou dialectiques. Bref, il est impossible d’éviter en de telles recherches les problèmes épistémologiques, sauf qu’il s’agit alors d’une épistémologie en mouvement ou génétique (psychogénétique).

V. D’où ma cinquième et dernière remarque : la psychologie, comme toutes les sciences, ne peut vivre et prospérer que dans une atmosphère interdisciplinaire. Or ces relations interdisciplinaires existent, mais encore beaucoup trop peu nombreuses. Pour ce qui est des sciences de l’homme il est, par exemple, clair que l’étude de l’intelligence soulève le problème des connexions entre la pensée et le langage, donc une collaboration entre la psychologie et la linguistique ; et les travaux actuels des linguistes sur les grammaires transformationnelles et le structuralisme linguistique en général sont très prometteurs quant aux comparaisons possibles avec le caractère opératoire de l’intelligence : mais il y a là un champ immense à parcourir et les collaborations commencent seulement à s’établir. Entre les données de la science économique et les « conduites », il existe de même de nombreuses relations et la théorie des jeux (ou de la décision) élaborée par les économistes constitue un instrument très éclairant pour l’analyse des « stratégies » du comportement : mais ici encore la collaboration n’en est qu’à ses débuts. Les relations entre la psychologie et la sociologie sont évidentes mais non encore suffisamment exploitées, notamment sur le terrain du développement. Quant aux sciences biologiques, les connexions entre la psychologie et la physiologie ou la neurologie sont étroites, mais bien des rapports entre la biologie générale et la théorie de l’intelligence demeurent inexploités. Or, bien d’autres coopérations demeurent également indispensables et n’en sont qu’à leur début avec la logique ou l’algèbre générale et avec l’épistémologie des mathématiques et de la physique, etc.

Tout ce que j’ai pu faire depuis dix ans est dû à la collaboration avec des spécialistes de tous ces domaines et le Centre international d’épistémologie génétique, auquel notre Faculté des sciences a bien voulu accorder son hospitalité, a été créé précisément en vue de cette coopération interdisciplinaire. Dans l’état actuel du savoir il serait, en effet, regrettable et dénué d’une vision suffisante de l’avenir (de cette attitude « prospective », que chacun appelle de ses vœux) de laisser de telles collaborations s’instituer au hasard des rencontres ou des initiatives purement individuelles. La coopération interdisciplinaire s’impose et doit être organisée : dix ans d’expérience et l’abondance des publications issues de ces échanges entre chercheurs qui, au début, parvenaient même difficilement à se comprendre, nous ont montré la fécondité croissante et imprévisible de ces contacts toujours plus étroits. Je compte donc bien y consacrer la meilleure partie des cinq années de travail qui me restent à fournir en notre Université. Vers la fin d’une carrière, mon vœu est naturellement qu’après mon départ se développent bien davantage ma chaire avec son laboratoire, ainsi que notre Institut des sciences de l’éducation, mais aussi que l’on n’oublie pas le grand avenir possible de ce Centre d’épistémologie génétique, qui est à peu près seul de son espèce en ce monde intellectuellement trop divisé, et dont on ne mesure peut-être pas encore la portée véritable.