Résumé du congrès (1966) 1 a

On m’a fait le plaisir et l’honneur de me demander quelques réflexions au terme de ce beau Congrès, si excellemment conçu et organisé. Il convient à cet égard d’insister d’abord sur ce qui nous a unis, sur les tendances générales communes à toutes les écoles et constamment à l’œuvre en leur fécondité. J’aimerais ensuite dire quelques mots, non pas de ce qui nous divise, car l’expression serait trop forte, mais des problèmes encore en suspens sur lesquels on peut avoir des opinions divergentes.

I

Cinq points essentiels m’ont particulièrement frappé dans ce qui nous a unis :

1) Le rôle du développement. Un nombre particulièrement élevé (par rapport aux congrès précédents) de symposia ont été consacrés au développement ou s’y sont sans cesse référés. On comprend ainsi de plus en plus que la méthode génétique constitue une condition nécessaire de l’explication en psychologie : pour comprendre la pensée, la perception, le langage, etc., il faut atteindre leur mode de formation, qui seul rend compte de leur fonctionnement.

2) Le rôle de l’action, et cela dans tous les domaines, même la perception. Le sujet humain n’est pas seulement contemplatif et ne se réduit pas à une machine à enregistrer, mais il agit sur les objets et sur le monde, il produit et construit, même lorsqu’il s’agit d’imiter ou percevoir.

3) Le rôle des facteurs biologiques et physiologiques. Dans le pays de Pavlov, on n’attendait pas moins qu’un grand nombre de symposia consacrés à ces sujets !

4) Le rôle des facteurs sociaux dans le développement de la personnalité et de toutes les fonctions mentales, d’où la nécessité d’une psychologie comparée en fonction des cultures et des milieux. Je rappelle à cet égard le nouveau Journal international de psychologie que publie notre union qui se consacre spécialement à ces études comparatistes.

5) Enfin un point relativement nouveau sur lequel l’accord a été général : le rôle des modèles abstraits dans la recherche et l’explication psychologique : modèles logico-mathématiques, théorie de l’information et surtout cybernétique en tant que trait d’union entre l’explication physiologique et la logique ou les opérations de la pensée.

II

Mais si nous sommes tous d’accord sur les grandes tendances qui dominent la psychologie contemporaine, notre Congrès a en outre montré le nombre encore considérable de problèmes qui demeurent en suspens :

1) Il a été peu question en nos séances de l’affectivité, sinon à propos des motivations élémentaires. Ce n’est pas sans raison, puisque nous manquons encore de méthodes précises en ce domaine, d’où la nécessité de commencer par l’étude des relations entre l’affectivité et les fonctions cognitives, comme l’ont fait Nuttin, Berlyne (avec la curiosité), etc. Les quelques psychanalystes qui ont enfin recouru aux méthodes expérimentales se sont jusqu’ici bornés aux rapports élémentaires entre l’adaptation sensori-motrice et l’affectivité pendant la première année de l’enfant (objet permanent et relations « objectales », etc.).

2) Pour ce qui est du développement, on peut constater le déclin de l’ancienne antithèse de la maturation et du rôle de l’expérience : il n’y a plus parmi nous de « nativistes » purs, alors que ce point de vue réapparaît en d’autres domaines (la linguistique de N. Chomsky). Par contre le grand problème qui reste ouvert est d’établir si le développement consiste en une suite d’apprentissages ou si l’apprentissage lui-même est (comme je le crois) subordonné au développement, celui-ci comportant nécessairement des facteurs d’autorégulation et une interaction entre les activités des sujets et les apports extérieurs.

3) Quant à ce rôle des actions du sujet, il a subsisté à notre Congrès une équivoque sur laquelle insistait tout à l’heure B. Inhelder dans son résumé des symposia sur le développement. Les actions consistent-elles uniquement à se soumettre aux objets ou au monde ou à les transformer en les enrichissant ? Un satellite artificiel n’est-il qu’un reflet des satellites naturels ou résulte-t-il d’une invention qui enrichit la réalité ? Et s’il comporte des inventions et un enrichissement, les opérations de la pensée ne sont-elles que des images et un produit du langage, ou introduisent-elles des constructions nouvelles, qui dépassent les objets tout en les reflétant ?

4) Quant à la mémoire, le problème subsiste de comprendre sur quoi s’appuie la conservation des souvenirs. Simplement sur des images et sur cet aspect figuratif et symbolique de la pensée ou sur des schèmes d’actions et d’opérations qui relient nécessairement la mémoire à l’intelligence ? Le problème se retrouve à tous les niveaux : s’il est vrai que, biologiquement, la mémoire suppose l’intégrité de l’ARN, dont la structure est calquée sur celui de l’ARN mais comporte aussi les interactions avec le milieu qui interviennent au cours de toute l’épigenèse, ce serait donc que, là et à tous les niveaux, le souvenir suppose plus que des images ou des engrammes et comporte des structures sous-jacentes et dynamiques. C’est peut-être sur ce point que le contact est le plus prometteur entre la psychologie et la biologie.

5) Le rôle du langage est encore très obscur et l’unanimité n’est pas faite dans le choix entre les trois thèses selon lesquelles la pensée dérive du langage, la pensée structure le langage ou selon laquelle il existe entre les deux des interactions complexes. Seule une étude minutieuse du développement pourra répondre à ces questions : relations entre les progrès du langage et les stades des opérations et aussi relations entre le langage et la fonction sémiotique en général, qui comprend en plus de lui certaines formes d’imitation, le jeu symbolique, l’image, le dessin, etc., et qui, sans cesse animée par l’intelligence, lui fournit par ailleurs des instruments multiples.

6) Inutile d’ajouter que le rôle de la vie sociale est encore plein de problèmes. Ils sont plus clairs qu’autrefois sur le terrain de la socialisation de l’intelligence. Mais même en ce domaine on est loin de s’entendre quant à la part exacte des deux processus suivants qui sont bien distincts l’un de l’autre : a) la transmission sociale, éducative, linguistique, etc., en tant que véhicule d’informations déjà constituées, b) la coopération en tant qu’instrument nécessaire de la « décentration » des individus, donc de la coordination entre le point de vue ou les perspectives.

III

J’aimerais conclure par deux impressions. L’une est celle du progrès magnifique accompli par la psychologie, qui est devenue infiniment plus large, plus riche, plus subtile et plus critique ou objective qu’autrefois. Ma seconde impression est celle de l’utilité des congrès, parce qu’il est devenu impossible à un psychologue de dominer tous les aspects de notre science. J’ai parlé, dans ma conférence générale, de la nécessité des collaborations interdisciplinaires et de leurs difficultés ; mais le problème se pose à l’intérieur même de la psychologie puisqu’elle comporte aujourd’hui de nombreuses sous-disciplines : il nous faut donc une coopération inter-sous-disciplinaire, pour ainsi dire, et c’est à cela entre autres que servent nos congrès. Il convient d’en remercier bien vivement nos collègues soviétiques.