La perception visuelle sous l’action de lunettes déformantes (1966) a 🔗
La psychologie scientifique, qui remet en question bien des postulats de la philosophie, bénéficie, à Genève d’une brillante tradition. C’est en 1890 déjà que Flournoy y fondait son célèbre laboratoire, que Claparède devait reprendre de 1905 à 1950. Poursuivant leurs recherches, M. Jean Piaget s’est acquis une autorité que l’on peut qualifier sans exagération de mondiale. Il a bien voulu accepter d’entretenir nos lecteurs des découvertes les plus avancées d’une discipline qui, bien que peu connue en dehors d’un cercle de spécialistes, concerne et, partant, devrait intéresser un chacun. Voici donc la première de ses chroniques.
La psychologie scientifique aborde tous ceux des problèmes de l’esprit et de la conduite qui peuvent être résolus par une méthode expérimentale. Les problèmes ainsi délimités ont d’abord paru assez étroits, mais ils sont susceptibles de s’élargir indéfiniment. De nombreux philosophes en sont venus à discuter de questions psychologiques, mais souvent spéculativement, tandis que les réponses actuelles de l’expérience méthodique fournissent des informations en général imprévues en des domaines jusqu’ici assez obscurs.
Un exemple parmi cent autres est celui du rôle des « sens » (donc de la perception) dans l’élaboration de la raison. « Il n’y a rien dans l’intellect qui n’ait auparavant passé par les sens » disaient les sensualistes et les empiristes. Sans doute, répondait Leibniz, « sauf l’intelligence elle-même », en pensant aux structures de la logique et des mathématiques. Mais l’intellect humain ne se réduit pas aux « sens », d’un côté, et au « discours », de l’autre : entre deux, il y a l’action ; et l’action constitue la source des « opérations » de la pensée, qui sont encore des actions, mais exécutées mentalement (classer, ordonner, mettre en correspondance, etc.). D’autre part, l’action informe et structure la perception autant que l’inverse, en des interactions dont on soupçonne mal l’étendue.
Pour le sens commun, en effet, la perception fournit simplement une copie plus ou moins fidèle de la réalité, et l’action n’a plus qu’à s’adapter à ce tableau soi-disant construit d’avance. En fait et au contraire, l’action transforme sans cesse le réel ainsi que les perceptions qu’on s’en donne, au point que les mouvements mêmes du sujet peuvent influencer sa vision à un degré que l’on n’eût pas supposé avant certains contrôles expérimentaux.
L’une des plus instructives de ces expériences est due à Ivo Kohler à Innsbruck. On place sur le nez du sujet (un étudiant par exemple) une paire de lunettes qu’il portera sans discontinuer pendant quelques jours et telles que, par un jeu de miroirs, il voie tout à l’envers. Le premier jour, par exemple, le sujet est incapable de remplir un verre en ajustant convenablement le goulot d’une bouteille au-dessus de ce verre ; ou encore, au cours d’un essai de duel, il touche les genoux de son adversaire en visant la poitrine. Bref, son univers est entièrement renversé et le film qu’on a pris de son comportement montre à l’évidence sa désadaptation totale. Mais en quatre ou cinq jours, sans quitter ses lunettes, le sujet a tout redressé et le film le montre après une semaine circulant à bicyclette dans les rues d’Innsbruck en portant toujours les miroirs renversants. Une fois les lunettes enlevées, le sujet est naturellement à nouveau désadapté, mais en une heure ou deux il retrouve sa vision normale. De multiples variantes ont, il va de soi, été ainsi étudiées : lunettes déplaçant tout sur la gauche du champ, etc. Et surtout on a pu montrer que si le sujet n’agit pas de lui-même, mais est sans cesse guidé dans son action (conduit en petite voiture, etc.) le redressement ne se fait pas.
Du point de vue théorique on distingue, comme chacun sait les « afférences » sensorielles (par exemple le courant nerveux conduisant de l’œil au cerveau) et les « efférences » motrices (courant conduisant du cerveau aux muscles exécutant les actions). L’expérience d’Ivo Kohler semble alors montrer que les afférences et efférences ne constituent pas de simples suites linéaires, mais des systèmes à boucles ou feedbacks (= actions en retour bien connues aujourd’hui de la cybernétique), tels que, à partir des efférences et de leurs résultats se produisent des « réafférences » corrigeant la vision elle-même. Autrement dit, lorsque manipulant une bouteille, le sujet exécute des mouvements à la fois connus et adaptés à cet objet, mais en contradiction avec la perception visuelle qu’il en a, à cause des lunettes à miroir, c’est la vision qui est peu à peu modifiée par le schématisme de l’action et non pas l’inverse. Un tel redressement par réafférences suppose naturellement une certaine plasticité du système nerveux ainsi qu’une certaine souplesse dans la construction et l’utilisation des habitudes : un crapaud, par exemple, sur lequel on provoque les renversements du haut et du bas par une opération chirurgicale (faute de pouvoir lui faire porter des lunettes) se laisse mourir de faim en ratant toutes ses mouches, parce qu’il n’apprend pas, comme l’homme, à inverser les positions.
L’expérience de Kohler montre également la possibilité de mises en correspondance constantes entre les perceptions visuelles et les perceptions tactiles ou tactilo-kinesthésiques (toucher et mouvement réunis). Or, ces correspondances ou interactions s’observent même dans la vie courante : chacun sait, par exemple, qu’en touchant un trottoir avec l’extrémité de sa canne, on localise l’impression subjective de résistance à cette extrémité même, et non pas dans la main, alors que les prolongements nerveux dont on dispose ne se distribuent pas jusque dans la canne ! C’est ici la vision des positions de l’objet qui commande la localisation des impressions tactiles, tandis qu’en d’autres cas, comme lorsqu’une boule de billard en vient heurter une autre, c’est l’expérience tactilo-kinesthésique habituelle due aux actions propres qui se traduit en impressions visuelles de choc, de poussée, de lancement, etc., que le psychologue belge Michotte a étudiées dans le détail et réunies sous le nom de « perception (visuelle) de la causalité ».
Il est d’un certain intérêt, pour analyser de plus près ce rôle de l’action dans l’organisation des perceptions et de l’intelligence elle-même, de ne pas s’en tenir à l’étude des adultes, mais de suivre pas à pas le développement sensori-moteur de l’enfant, dès les premiers mois de son existence. Pour ne citer qu’un petit exemple, le rôle de l’action est entre autres fondamental dans l’élaboration perceptive de la forme constante des objets. À 7 ou 8 mois encore, j’ai pu voir un bébé à qui je présentais son biberon à l’envers (la tétine de caoutchouc rouge étant alors invisible) le saisir sans le retourner et essayer d’atteindre le lait en suçant simplement la base de la bouteille. En reprenant le biberon et en le montrant en position verticale, on voyait l’enfant explorer des yeux tout l’objet en comparant ses deux extrémités, mais lorsque celui-ci était à nouveau offert à l’envers, le bébé cherchait une fois de plus à tirer le lait du verre, comme si la tétine allait surgir d’elle-même. Un mois plus tard, au contraire, l’enfant retourne avec précision le biberon et commence donc à lui attribuer une configuration constante, dont on peut retrouver les diverses parties par de simples manipulations et rotations : il est alors probable que l’objet n’est pas perçu de la même manière à ces deux niveaux de l’action, et que, de simple tableau à forme variable, il devient un solide indéformable. Sans cette conquête active et précoce de la permanence des formes, l’expérience d’Ivo Kohler n’aurait pas donné dans la suite les mêmes résultats.
Et c’est peut-être simplement faute de savoir retourner les objets que le crapaud ne la réussit pas…