ProblĂšmes du temps et de la fonction. LâĂpistĂ©mologie du temps (1966) a
Ce nâest pas seulement par souci dâabrĂ©ger que nous pouvons rĂ©unir en un seul exposĂ© le rĂ©sumĂ© des travaux et des discussions du Centre pendant les deux annĂ©es 1961-2 et 1962-3 : câest que, Ă part la continuation des recherches gĂ©nĂ©rales sur la logique du sujet auxquelles toute nouvelle Ă©tude ramĂšne tĂŽt ou tard, les problĂšmes examinĂ©s pendant ces deux annĂ©es sont demeurĂ©s les mĂȘmes. Il sâagissait, en effet, pour nous dâexplorer le dĂ©veloppement des perceptions et de la notion du temps, ainsi que dâanalyser la constitution gĂ©nĂ©tique et logique de lâidĂ©e de fonction : deux ans de travail nâĂ©taient donc pas de trop pour de telles questions. Quant Ă savoir pourquoi elles ont Ă©tĂ© discutĂ©es concurremment, il y a lĂ bien sĂ»r une part de hasard ; le temps Ă©tait Ă notre programme aprĂšs lâespace, tandis que le problĂšme de la fonction sâest imposĂ© Ă plusieurs dâentre nous pour des raisons gĂ©nĂ©rales et convergentes tenant aux mĂ©canismes de la pensĂ©e opĂ©ratoire et prĂ©opĂ©ratoire. Mais câest devenu, dâautre part, une rĂšgle de nos recherches que dâaborder au moins deux questions Ă la fois parce que, tant du point de vue de lâimagination et de la poursuite des expĂ©riences, que de celui de lâĂ©laboration thĂ©orique, des rapprochements imprĂ©vus peuvent Ă©clairer deux domaines lâun par lâautre et enrichir ainsi les programmes initiaux qui courent toujours sans cela le double risque dâĂȘtre un peu artificiels et surtout trop pauvres. Or, câest bien ce qui sâest passĂ©, Ă tel point que S. Papert, par
exemple, en est souvent venu Ă nous parler de la nature de lâidĂ©e de fonction quand il se proposait de traiter du temps, et rĂ©ciproquement.
A) Le temps pose Ă la psychologie et Ă lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique des problĂšmes effrayants, pour au moins deux raisons qui sont dâailleurs solidaires. La premiĂšre tient, si lâon peut sâexprimer ainsi, Ă son mode dâexistence physique ou psychologique. Lorsque lâon veut Ă©tudier expĂ©rimentalement chez lâenfant ou lâadolescent des problĂšmes dâespace, de nombre, de raisonnement logique, etc., on fournit au sujet des objets ou des dispositifs concrets, ou Ă la rigueur des Ă©noncĂ©s verbaux or, en tous ces cas, les donnĂ©es demeurent actuelles et subsistent pendant toute lâinterrogation, de telle sorte que le sujet peut sây rĂ©fĂ©rer comme Ă des « ĂȘtres » indĂ©pendants de lui. Le temps au contraire est par sa nature liĂ© Ă des Ă©vĂ©nements qui nâexistent plus ou nâexistent pas encore, Ă part une petite zone mobile de prĂ©sent, inutilisable Ă elle seule. Toute recherche sur les perceptions ou les interprĂ©tations notionnelles relatives au temps (sauf, et encore, en ce qui concerne la simultanĂ©itĂ© pure) porte donc sur des rĂ©alitĂ©s aussitĂŽt dĂ©passĂ©es et nâa par consĂ©quent pour objet que des reconstitutions. Rien dâĂ©tonnant, dĂšs lors, Ă ce que les expĂ©riences elles-mĂȘmes soient bien plus dĂ©licates en ce domaine mouvant quâen chacun des autres et surtout Ă ce que les interprĂ©tations thĂ©oriques des auteurs conduisent Ă des discussions bien plus difficiles Ă clore que dans les questions examinĂ©es jusquâici.
Le second obstacle Ă lâanalyse opĂ©ratoire du temps tient Ă ce que ce manque dâ« existence » des durĂ©es toujours rĂ©volues rend bien plus dĂ©licate la position des problĂšmes en termes de notions de conservation. Dans tous les autres domaines le passage des stades prĂ©opĂ©ratoires aux stades caractĂ©risĂ©s par la constitution dâopĂ©rations concrĂštes ou formelles se reconnaĂźt au fait que les transformations proprement opĂ©ratoires laissent invariants certains caractĂšres auxquels lâenfant nâattribuait jusque-lĂ aucune conservation par exemple la conservation des ensembles ou des nombres indĂ©pendamment de la rĂ©partition des Ă©lĂ©ments, la conservation des longueurs, des surfaces, etc., ou de la substance physique, etc. Dans le domaine du temps, oĂč il est Ă©vident quâil intervient comme ailleurs des opĂ©rations qualitatives et mĂ©triques (ordre de succession,
emboĂźtement des intervalles et la synthĂšse des deux sous la forme dâune itĂ©ration dâunitĂ©s), il est bien plus malaisĂ© de tester la conservation et une introduction artificielle de la mesure (montre ou sablier) est encore plus inopĂ©rante ici quâailleurs, car le mouvement de lâaiguille ou lâĂ©coulement du sable sont censĂ©s changer de vitesse pour le jeune enfant selon les contenus temporels Ă Ă©valuer. Une certaine conservation intervient, bien sĂ»r, Ă un moment donnĂ© du dĂ©veloppement et elle se prĂ©sente ici- comme ailleurs sous la forme dâun jeu de compensations : deux durĂ©es successives (ou mĂȘme synchrones) sont Ă©quivalentes quand leurs contenus diffĂ©rents sont mis en relation avec une variable compensant ces diffĂ©rences. Mais ni ces contenus ni cette variable ne sont alors proprement temporels. En quoi consistent-ils ? Les contenus sont sans doute ce qui se passe, physiquement ou psychologiquement (espace parcouru, travail accompli, etc.), et la variable est peut-ĂȘtre la vitesse. Mais câest ici que les difficultĂ©s se multiplient, et si elles sont dĂ©jĂ grandes aux niveaux opĂ©ratoires, il est de plus en plus malaisĂ© dây voir clair en descendant aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, faute prĂ©cisĂ©ment de reconnaĂźtre directement la non-conservation de ce qui deviendra invariant au cours des stades suivants.
Les problĂšmes relatifs au temps, discutĂ©s pendant ces deux annĂ©es de la vie de notre Centre, ont donc Ă©tĂ© centrĂ©s avant tout sur ces derniers problĂšmes, et cela en fonction de trois hypothĂšses principales : celle de P. Fraisse, suivant laquelle la durĂ©e nâest pas une relation mais est estimĂ©e au nombre des Ă©vĂ©nements remarquĂ©s par le sujet ; la nĂŽtre, suivant laquelle la durĂ©e et un rapport entre ce qui se fait et la vitesse Ă laquelle les actions se dĂ©roulent (dâoĂč les notions prĂ©opĂ©ratoires quand lâenfant considĂšre un seul des termes du rapport et la notion adĂ©quate ou opĂ©ratoire quand le rapport comme tel est atteint) et lâhypothĂšse de Papert selon laquelle il y a dâabord une multiplicitĂ© dâindices incohĂ©rents mis ensuite en relation au moyen dâopĂ©rations recourant tĂŽt ou tard Ă la vitesse (terme commun entre les hypothĂšses 2 et 3).
B) Faire appel, Ă une multiplicitĂ© dâindices soulĂšve alors la question de la fonction et ce nâest pas par hasard si le plus difficile des problĂšmes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique des notions nous a ramenĂ© sans cesse Ă lâidĂ©e de fonction : le polymorphisme mĂȘme
des conceptualisations prĂ©opĂ©ratoires du temps conduit, en effet, Ă se demander quelles fonctions lâenfant construit lorsquâil utilise un indice et, par consĂ©quent, si certaines liaisons fonctionnelles nâinterviendraient pas avant mĂȘme les opĂ©rations et sous des formes qui pourraient conduire Ă des incohĂ©rences aussi bien quâĂ des structurations rendant possible ultĂ©rieurement la constitution des opĂ©rations.
Le problĂšme de la fonction sâest donc posĂ© Ă nous pour des raisons trĂšs directement psychologiques lorsquâil sâest agi dâinterprĂ©ter des notions aux diffĂ©rentes Ă©tapes de leur structuration opĂ©ratoire. Mais derriĂšre ces rencontres particuliĂšres entre les questions soulevĂ©es par les faits et le propos dĂ©libĂ©rĂ© que sâest fixĂ© J.-B. Grize dâĂ©tudier pour elle-mĂȘme la formation de lâidĂ©e de fonction, sâest rapidement profilĂ© un grand problĂšme nĂ© de prĂ©occupations Ă la fois gĂ©nĂ©tiques et thĂ©oriques : celui des relations entre les fonctions et les opĂ©rations (et ici il y a eu rencontre entre les prĂ©occupations de Papert et lâune de celles qui se sont souvent imposĂ©es Ă nous-mĂȘme) et de lâunicitĂ© ou au contraire de la dualitĂ© des genĂšses ou des filiations selon que lâon part des liaisons fonctionnelles ou des structures opĂ©ratoires.
Il y a longtemps, en effet, que nous songions Ă ce que lâon pourrait appeler la question de la filiation interne des opĂ©rations ou encore du noyau fonctionnel dĂ©terminant soit lâapparition dâune opĂ©ration soit sa parentĂ© avec dâautres (par une espĂšce dâimplication au sens large, non pas entre propositions mais entre opĂ©rations). Nous ne parlons pas ici des conditions gĂ©nĂ©rales dâĂ©quilibration (sources de la rĂ©versibilitĂ©) ou de la filiation entre structures, mais des deux sortes de donnĂ©es suivantes. Dâune part, avant quâune opĂ©ration se constitue sous une forme explicite ou diffĂ©renciĂ©e comme lâaddition de deux nombres ou la rĂ©union de deux classes, elle est dĂ©jĂ prĂ©figurĂ©e sous une forme implicite dans la constitution mĂȘme des nombres et des classes puisque les premiers sont des additions dâunitĂ©s et les secondes des rĂ©unions dâĂ©lĂ©ments individuels qualifiĂ©s. Et ces prĂ©figurations implicites sont dĂ©jĂ Ă©bauchĂ©es avant mĂȘme que se constituent les prĂ©concepts et les nombres figuraux prĂ©opĂ©ratoires : dĂšs le schĂ©matisme sensori-moteur il intervient, en effet, des rĂ©unions aussi bien dâailleurs que certains enchaĂźnements de relations dâordre, etc. Il en rĂ©sulte donc que la constitution des opĂ©rations, avec ses caractĂšres de rĂ©glage rĂ©versible
apparaĂźt moins comme une crĂ©ation, malgrĂ© la nouveautĂ© de ces caractĂšres, que comme lâĂ©quilibration de liaisons antĂ©rieures dont il sâagit de dĂ©terminer la nature. Dâautre part, ces liaisons se retrouvent dans les connexions entre les opĂ©rations : rĂ©unir les sous-classes A et Aâ en une classe B (ou rĂ©partir B en A et Aâ) câest en mĂȘme temps constituer sous une forme implicite les liaisons multiplicatives AB et AâB puisque les A sont « à la fois » des A et des B. Pour ces diffĂ©rentes raisons on pouvait donc se demander si les opĂ©rations ne procĂ©daient pas de liaisons fonctionnelles, antĂ©rieures et quâil sâagissait dâanalyser.
Papert, de son cĂŽtĂ©, a Ă©tĂ© conduit Ă distinguer, Ă cĂŽtĂ© de ce quâil appelle les opĂ©rations « de la » mathĂ©matique, qui sont illimitĂ©es, les opĂ©rations « du » mathĂ©maticien, qui, tout en engendrant celles-lĂ , sont beaucoup plus limitĂ©es et liĂ©es aux conditions mĂȘmes de son activitĂ© psychologique. Or, en comparant notamment lâidĂ©e de « structure » au sens des Bourbaki (ce sens a dâailleurs variĂ© depuis la 1re Ă©dition des ElĂ©ments de mathĂ©matiques) Ă celle de « catĂ©gorie » (quelques objets et lâensemble des fonctions dont ils dĂ©pendent (1) qui tend Ă occuper aujourdâhui le devant de la scĂšne, Ă la suite des travaux dâEilenberg et de Mac Lane, Papert croit discerner une tendance des recherches mathĂ©matiques actuelles Ă se centrer de plus en plus sur les opĂ©rations « du » mathĂ©maticien lui-mĂȘme, ce qui gĂ©nĂ©tiquement, manifesterait une sorte dâeffort pour remonter aux sources de lâactivitĂ© effective. Sur le terrain du dĂ©veloppement mental (si parva licet componere magnis), Papert cherche de mĂȘme Ă remonter des structures aux fonctions en supposant que, si lâon connaĂźt Ă peu prĂšs maintenant les structures opĂ©ratoires caractĂ©risant la construction des principales notions et si lâon aperçoit, dans les grandes lignes, le processus dâĂ©quilibration qui rend compte de cette construction, on pourrait analyser en termes de fonctions tant le dĂ©tail de cette Ă©quilibration en sa direction longitudinale que les relations en quelque sorte transversales entre les structures.
Ainsi les liaisons dont nous parlions Ă lâinstant en tant que racines Ă©ventuelles des opĂ©rations pourraient bien consister en fonctions trĂšs gĂ©nĂ©rales dont il serait possible de faire la double
 1analyse gĂ©nĂ©tique et thĂ©orique ou abstraite. Et, en un domaine aussi complexe que la notion de temps, oĂč lâon Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă cerner les problĂšmes en termes analogues Ă ceux de transformations opĂ©ratoires et dâinvariants ou de conservation, la transposition de la recherche en langage de fonctions pourrait Ă©ventuellement fournir des perspectives nouvelles. On aperçoit en tout cas lâutilitĂ© mĂ©thodologique quâil a pu y avoir Ă conduire de front les recherches sur le dĂ©veloppement des notions temporelles et sur les fonctions.
Membres du Centre et des Symposiums. - Pour étudier ces divers problÚmes, et quelques-uns en plus, le Centre a pu compter en 1962 et 1963 sur la collaboration de
G. Affolter, Fribourg, psychopédagogie des sourds-muets, 1962.
M. Bovet, GenĂšve, psychologie, 1963.
E. Dullit, New York, physique, psychiatrie et épistémologie, 1963. P. Gréco, Paris, psychologie et épistémologie, 1962.
J. B. Grize, Neuchùtel et GenÚve, logique et épistémologie, 1962 et 1963.
J. Hatwell, Paris, psychologie des aveugles, 1962. K. Henry, Liverpool, psychologie, 1962.
B. Inhelder, GenĂšve, psychologie, 1962 et 1963.
Ch. Legg, Cambridge, psychologie, 1963.
E. Loomis, New York, psychiatrie, 1963.
M. Meylan-Backs, Anvers et GenĂšve, psychologie, 1962 et 1963.
F. Orsini, Aix-en-Provence, psychologie, 1963.
S. Papert, logique, psychologie et épistémologie, 1962 et 1963.
J. Piaget, psychologie et épistémologie, 1962 et 1963.
E. Schmid-Kitsikis, AthĂšnes et GenĂšve, psychologie, 1962 et 1963.
D. Tedenham, Berkeley U.S.A., psychologie, 1962.. Vinh Bang, psychologie, 1962 et 1963.
Les invités suivants se sont joints aux membres résidents pour les symposiums de juin 1962 ou de juin 1963
L. Apostel, Gand, logique et épistémologie, 1962 et 1963.
E. W. Beth, Amsterdam, logique et épistémologie, 1963.
F. Bresson, Paris, psychologie et épistémologie, 1963.
J. Cohen, Manchester, psychologie, 1962 et 1963.
O. Costa de Beauregard, physique et épistémologie, 1963.
P. Fraisse, Paris, psychologie, 1962 et 1963.
F. Gonseth, Lausanne, épistémologie, 1962.
P. Gréco, Paris, psychologie et épistémologie, 1963.
G. Th. Guilbaud, Paris, mathématiques.
N. Isaacs, Londres, psychologie, 1962.
J. Hirsch, St. Louis (U.S.A.)., psychologie, 1963.
E. Lunzer, Manchester, psychologie, 1962.
C. Nowinski, Varsovie, logique et épistémologie, 1962.
F Orsini, Aix-en-Provence, psychologie, 1962.
M. Reuchlin, Paris, psychologie, 1962.
J. Tajfel, Oxford, psychologie, 1962.
I. Recherches sur les fonctions
Les quelques sondages qui ont pu ĂȘtre faits sur le dĂ©veloppement des fonctions ont portĂ©, soit sur des formes relativement Ă©laborĂ©es de co-variations quantitatives, soit sur les formes les plus Ă©lĂ©mentaires et les plus diffuses dâorganisation fonctionnelle donc sur ce que lâon pourrait appeler Ă titre hypothĂ©tique des fonctions constituĂ©es et des fonctions constituantes. Ce sont, dâautre part, ces deux aspects du problĂšme qui ont intĂ©ressĂ© respectivement J.-B. Grize et S. Papert. Pour clarifier lâexposĂ© qui va suivre, nous commencerons par la description et la discussion des rĂ©sultats dâexpĂ©riences.
1. Fonctions et relations
Vinh Bang sâest ainsi proposĂ© de dĂ©gager, sur des enfants de 5 Ă 12 ans, les connexions entre les simples relations et les fonctions tĂ©moignant dâun certain niveau de quantification.
1) Ătant donnĂ© un fil de longueur constante L rĂ©partie en deux segments dâabord Ă©gaux A et B formant un angle droit, on peut faire varier les longueurs de A et de B en conservant leur perpendicularitĂ© dĂšs 7 ans environ, lâenfant comprend que tout allongement de A entraĂźne un raccourcissement Ă©gal de B et rĂ©ciproquement. Est-ce lĂ une relation ou une fonction, ou les deux ? (Fig. 1).
2) Que ce soit lâune ou lâautre, il est frappant de constater que le mĂȘme problĂšme, en doublant simplement L sous la forme
initiale dâun carrĂ©, les segments A et B devenant ensuite le grand et le petit cĂŽtĂ© dâun rectangle, nâest rĂ©solu quâaprĂšs 11-12 ans. Les sujets de 7-8 ans ne procĂšdent que par compensations de proche en proche, puis il y a simples sĂ©riations sans rĂ©gularitĂ© quantitative (8-9 ans) et enfin (10-11 ans) essais de compensations en « escalier » mais avec gĂ©nĂ©ralisations tardives. Câest que, peut-ĂȘtre, entre la simple compensation, ne faisant intervenir que les seules relations dâĂ©galitĂ© ou dâinĂ©galitĂ©, et lâĂ©tablissement dâune

fonction impliquant des covariations doubles en plus des Ă©galisations, il intervient une Ă©laboration de la proportionnalitĂ© elle-mĂȘme.
3) De mĂȘme Vinh Bang prĂ©sente aux sujets dix cercles de diamĂštre croissant de 1 Ă 10 cm et cinq baguettes horizontales de 10, 25, 50, 75 et 100 cm prĂ©sentĂ©es en un ordre quelconque. Le problĂšme est de trouver la place quâoccupent les cercles intermĂ©diaires sur chacune des baguettes si lâon met le centre du plus petit cercle Ă lâune des extrĂ©mitĂ©s et le centre du plus grand Ă lâautre. AprĂšs des conduites prĂ©opĂ©ratoires, puis de simple sĂ©riation intensive, les sujets ne parviennent quâaprĂšs 11 ans Ă dĂ©duire la place de lâun des cercles en fonction de leur grandeur et de celle des baguettes.
Encore un exemple : une voiture Ă laquelle on peut fixer des roues de diffĂ©rents diamĂštres (R1, R2, R3, âŠ) parcourt des distances D1, D2, etc., avec un systĂšme de marques lorsque la roue a fait un tour complet.
On peut alors poser deux sortes de questions :
4) Prévoir que la distance parcourue on un seul tour de roue est indépendante de la vitesse, puis trouver cette distance
pour R2 connaissant celles qui correspondent à R1 et à R3 ; enfin construire la série des R à partir des distances parcourues en un seul tour et réciproquement ;
5) Si lâon fait varier Ă la fois les distances totales D1, etc. (plusieurs tours), la grandeur des roues R et le nombre de tours (vitesse-frĂ©quence F), trouver que pour deux voitures A et B si D1 > D2 et R1 = R2 alors F1 > F2 ; que si D1 = 2 D2 et R1 = R2 alors F1 = 2 F2 ; que si D1 = 2 D2 et si R1 = œ R2 alors F1 = 4 F2 ; etc. Or, les questions 5) qui paraissent plus compliquĂ©es, sont mieux rĂ©ussies que les questions 4) entre 9 et 11 ans, peut-ĂȘtre parce quâil sâagit de combiner des relations directes et inverses et surtout parce que les fonctions sâappuient en ce cas sur des schĂšmes de proportionnalitĂ©.
Dans les discussions qui ont suivi ces exposĂ©s et auxquelles ont pris part Apostel, Bresson, Costa de Beauregard, Fraisse, Gonseth, GrĂ©co, Lunzer, Nowinski, Papert et Piaget, on a dâabord soulignĂ© lâĂ©lĂ©gance des techniques. Bresson, en particulier, trouve trĂšs ingĂ©nieuse la façon dont sont utilisĂ©es la continuitĂ© et la fonction linĂ©aire dans des situations non mĂ©triques, et, Ă propos de la diffĂ©rence entre le premier problĂšme (longueur L) et le second (carrĂ© et rectangles), il se demande si, avant les niveaux de fonctions proprement dits, il nây aurait pas un niveau dâ« actions fonctionnelles » (ce que nous appelions plus haut les fonctions constituantes). Fraisse se demande si la difficultĂ© du problĂšme des rectangles ne provient pas dâune incidence de fausse conservation de la surface. Nowinski pense que dans le problĂšme de la double droite L lâaccent est mis sur lâobjet, tandis que dans celui des rectangles il faut manipuler formellement des relations, ce que Piaget
mettrait sous la forme dâune proportion qualitative ,
tandis que dans le cas de la ligne L seule, le sujet se contenterait dâĂ©galisations directes (x ajoutĂ© Ă B Ă©gale y enlevĂ© Ă A).
Papert insiste dâabord sur lâĂ©quivoque possible de la notion de fonction, tant chez les mathĂ©maticiens que dans ces recherches gĂ©nĂ©tiques : y = f (x) et « au point P (x, y) on fait correspondre un point Pâ (x + ÎŽ, y â Ύ) par une transformation ». Mais surtout, ce qui complique la discussion, en psychologie et mĂȘme dans la logique des fonctions, câest que lâon considĂšre celles-ci comme donnĂ©es. Or, en aucun de nos problĂšmes ce nâest
le cas. Le problĂšme nâa pas la forme y = f(x) car, ce que doit trouver le sujet ce nâest pas x Ă partir de y : câest la fonction elle-mĂȘme ! Câest donc un problĂšme dâĂ©quation fonctionnelle que lâon donne au sujet, et, si lâon veut savoir combien de variables entrent en jeu, il faut examiner les Ă©lĂ©ments de la situation considĂ©rĂ©s par le sujet, les indices quâil utilise, et les y quâil Ă©labore sont alors lâexpression de son comportement Ă leur Ă©gard : ajouter et soustraire, mettre en relations plusieurs variables, etc.
De ces fonctions constituantes invoquĂ©es par Papert, on revient aux fonctions constituĂ©es Ă propos des remarques de Fraisse sur le problĂšme des cercles Ă situer sur les baguettes. Fraisse sâĂ©tonne dâabord du peu de gĂ©nĂ©ralisation dont tĂ©moignent les sujets et Apostel enchaĂźne en disant que considĂ©rer deux variables comme fonction lâune de lâautre câest en premier lieu parier sur une extrapolation. Comment passe-t-on alors de la situation dâinduction Ă la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique ? Nâest-ce pas lâadmission de rĂšgles qui assure ce passage ? Fraisse se demande ensuite pourquoi Bang a choisi des cercles pour les poser sur ses baguettes au lieu de se contenter de points ? Bang rĂ©pond quâil a commencĂ© au moyen dâun rond qui sâagrandit pour faire le pendant des transformations du rectangle et Grize montre que si lâon sâĂ©tait contentĂ© de points, on nâaurait pas dĂ©passĂ© le niveau de la proportionnalitĂ©, tandis quâavec cette technique on peut espĂ©rer Ă©tudier les fonctions de fonctions.
Quant Ă la facilitĂ© plus grande de la question 5 (voitures) par rapport Ă la question 4 (un seul tour de roue), GrĂ©co et Piaget pensent que, sans constituer le caractĂšre propre de lâidĂ©e de fonction, la causalitĂ© facilite la mise en relation de deux sĂ©ries diffĂ©rentes et favorise ainsi la recherche des fonctions, tandis que pour Papert elle nâintervient pas nĂ©cessairement comme guide du comportement.
2. Expériences sur la fonction et la proportionnalité
A) Cette suggestion de placer des points Ă des distances proportionnelles sur des lignes dâinĂ©gales longueurs coĂŻncide avec la technique adoptĂ©e par Marianne Meylan-Backs, en liaison avec les prĂ©occupations de Grize. Des baguettes garnies de trous Ă©quidistants (empruntĂ©s Ă un jeu de « matador » connu
de lâenfant), sont prĂ©sentĂ©es au sujet ainsi que de petits objets distincts A, B, CâŠ, pouvant ĂȘtre enfilĂ©s dans les trous. Une baguette courte comportant un objet par trou, le problĂšme est de savoir comment lâenfant disposera les objets correspondants Aâ, Bâ, CââŠ, sur une baguette de longueur double ou supĂ©rieure. Or, Ă 6-7 ans la solution qui prĂ©vaut dans les 90 % des cas consiste Ă choisir un intervalle de y = x + 1, Ă 8 et 9 ans la solution dominante est y = x + k oĂč k est une constante > 1 et Ă 10-12 ans les 60 % des sujets parviennent Ă la solution y = 2 x.
Cette expĂ©rience servait ainsi de champ dâanalyse Ă lâinterprĂ©tation de Grize qui cherche Ă dĂ©gager les liaisons entre la fonction et les schĂšmes de proportionnalitĂ©. La construction de Grize (voir plus loin sous VI) part en effet de cette remarque essentielle quâun objet nâest jamais fonction dâun autre objet : il peut ĂȘtre en relation avec lui, en connexion causale ou en interaction, mais il nâest pas fonction. Ce qui est fonction dâautre chose, câest une propriĂ©tĂ© de lâobjet, pouvant ĂȘtre en particulier susceptible de varier, ce qui situe la fonction au niveau des relations entre relations, donc des schĂšmes de proportionnalitĂ©. De telles fonctions « constituĂ©es » sont alors tardives et il est intĂ©ressant de constater que, mĂȘme dans un cas aussi simple que celui dont on vient de voir les rĂ©sultats le schĂšme y = 2 x apparaisse aussi tard.
Bresson ne sâĂ©tonne pas de ce caractĂšre tardif, puisque lâon se place Ă un niveau mĂ©trique, mais il faut alors distinguer les « actions fonctionnelles », telles que des correspondances injectives, beaucoup plus primitives, et les fonctions de fonctions ou compositions de niveau plus Ă©levĂ©. Fraisse se demande si le passage de y = x + 1 Ă y = 2 x nâest pas retardĂ© du seul fait que lâon prĂ©sente deux modĂšles initiaux et que le sujet reste simplement fidĂšle au premier. Mais Lunzer rappelle combien cette difficultĂ© semble gĂ©nĂ©rale et donne des exemples observĂ©s sur les rĂ©glettes Cuisenaire oĂč les sujets restent longtemps accrochĂ©s Ă des procĂ©dĂ©s dâaddition et de soustraction de diffĂ©rences avant dâen arriver aux schĂšmes de proportionnalitĂ©. Piaget rappelle lâexpĂ©rience dans laquelle on demande Ă lâenfant de prolonger les trajets initiaux de deux automobiles de longueur l et 2 l : on constate alors que le sujet fait longtemps correspondre Ă nl non pas 2 nl mais nl + l.
B) La recherche prĂ©cĂ©dente prĂ©sente les inconvĂ©nients suivants ; 1) Les deux grandeurs Ă mettre en liaison fonctionnelle sont de mĂȘme nature ; 2) Cette liaison reste arbitraire ; et 3) Les unitĂ©s de grandeur sont donnĂ©es dâavance. Pour y remĂ©dier, Marianne Meylan-Backs a utilisĂ© un dispositif tel quâun ressort r est fixĂ© Ă une ficelle de longueur constante dont une partie y est horizontale et lâautre partie yâ descend verticalement (en contournant un clou) et supporte un poids z fixĂ© Ă son extrĂ©mité : ainsi quand z augmente, yâ augmente Ă©galement, y diminue et r augmente de longueur.
Au cours dâune premiĂšre Ă©tape (avant 7 ans), lâenfant note les indices fournis par le poids et le ressort mais sans sâoccuper des variables intermĂ©diaires y et yâ. Ensuite (7-10 ans) il assimile toutes les variations en prĂ©sence mais qualitativement, tout en saisissant sans difficultĂ© la connexion entre les fonctions directes et inverses. Enfin, vers 11-12 ans il introduit une proportionnalitĂ© numĂ©rique.
Durant la discussion, Grize fait remarquer quâune partie des difficultĂ©s auxquelles lâenfant se heurte tient Ă lâobligation oĂč il est de construire lui-mĂȘme les grandeurs Ă relier (intervalles parcourus par le ressort qui sâallonge et nombre des poids fixĂ©s Ă son extrĂ©mitĂ©). Bresson demande alors si lâenfant en vient Ă Ă©prouver spontanĂ©ment le besoin de transformer les Ă©chelles qualitatives en Ă©chelles mĂ©triques : M. Meylan-Backs lui rĂ©pond quâelle a observĂ© des enfants de 7 ans dĂ©jĂ qui comptaient les intervalles sans aucune suggestion.
Papert nâest pas certain que le jugement de lâenfant, qui va de lâallongement du ressort au poids, corresponde vraiment Ă la loi inverse qui va du poids Ă lâallongement.
3. Composition de fonctions
Elsa Schmid-Kitsikis a Ă©tudiĂ© un problĂšme de composition de fonctions dans la situation expĂ©rimentale suivante. Un bocal cylindrique A se vide progressivement grĂące Ă un robinet situĂ© Ă son extrĂ©mitĂ© infĂ©rieure : les intervalles entre les niveaux successifs Ă©quidistants seront appelĂ©s x 5, âŠ, x 1 et la hauteur totale de dĂ©part Hx. Lâeau qui sâĂ©coule remplit par Ă©tapes un premier bocal conique B dont la pointe est orientĂ©e vers le bas : les intervalles successifs inĂ©gaux en B seront appelĂ©s y 1, âŠ, y 5,
la hauteur totale dâarrivĂ©e Hy et la largeur finale du niveau Ly. Mais lâeau coulant de A peut aussi remplir par Ă©tapes un second bocal conique C dont la pointe est orientĂ©e vers le haut : dâoĂč les intervalles z 1, âŠ, z 5 et la largeur Lz. On fait dâabord anticiper, avant tout Ă©coulement matĂ©riel, les diffĂ©rents niveaux et largeurs en A, B, et C, puis on fait contrĂŽler les premiers rĂ©sultats prĂ©vus, et corriger Ă©ventuellement les suivants, en redemandant des explications sur les nouvelles prĂ©visions.
Au palier de 5-6 ans, les sujets commencent par ne prĂ©voir aucune inversion, le sens du dĂ©placement des niveaux du liquide sâorientant de haut en bas en B et C comme en A, ce que corrige rapidement lâexpĂ©rience. Mais surtout, et bien quâon insiste sur le fait que lâeau Ă©coulĂ©e sera de mĂȘme quantitĂ© lors de chaque ouverture du robinet, il y a assimilation entre la quantitĂ© restante et la valeur des intervalles : si A se vide en partie alors les intervalles x diminuent. Puis, malgrĂ© les premiers essais, le sujet reste centrĂ© sur ce quâil voit en A et ne tient aucun compte des diffĂ©rences de forme et de dimensions en A, B, et C : chaque variable est considĂ©rĂ©e isolĂ©ment ou en identitĂ© avec A.
Entre 7 et 9 ans, il y a compréhension immédiate des différents sens du mouvement du liquide et début de différenciation des intervalles y et z par rapport aux x, avec croissance ou décroissance de leurs valeurs en fonction de la forme des récipients et de leur position. Mais ce début de sériation des intervalles demeure confus et souvent ceux-ci restent égaux entre eux. Il y a cependant des essais de mesure spontanée mais trÚs approximative.
DÚs 10-11 ans les relations sont de plus en plus correctes et en particulier il y a prévision possible des largeurs L en fonction des hauteurs et réciproquement, de façon spontanée et systématique.
Lors de la discussion de ces rĂ©sultats, Grize insista sur la structure dâensemble des fonctions. Les fonctions vivent en famille et il faut en dĂ©gager les lois de totalitĂ© dans lesquelles les oppositions jouent un rĂŽle aussi essentiel que les correspondances. Il est intĂ©ressant de constater que lâinverse apparaĂźt au mĂȘme niveau que la composition. Par contre il y a lĂ©ger dĂ©calage pour la comprĂ©hension des relations hauteur Ă largeur.
Guilbaud souligne de mĂȘme la prĂ©sence dâun morphisme, qui finit par dominer le tout globalement. Les Ă©tudiants perdent parfois cela, au profit dâune correspondance point par point.
Bresson constate que malgrĂ© leurs erreurs les petits rĂ©pondent et quâils partent dâemblĂ©e dâune recherche de correspondance, dont lâidĂ©e est trĂšs profondĂ©ment enracinĂ©e, et assez distincte de ce qui se passe dans les processus de conservation. Inhelder se demande si cette correspondance joue vraiment dĂšs le dĂ©part ou sâil nây a dâabord que des mouvements ordonnĂ©s de liquides, avec ensuite dĂ©couverte de lâinversion et de la correspondance.
Papert voit ici un double jeu de conservation et de non-conservation, une conservation globale qui sâaccompagne de non-conservations, et Piaget constate que toutes les opĂ©rations accessibles Ă lâenfant interviennent dans ce systĂšme : partition du continu (avec rĂ©unions et emboĂźtements des parties), sĂ©riations, correspondances, etc. La fonction apparaĂźt donc assez clairement ici comme Ă©tant Ă la fois le point de dĂ©part et le point dâarrivĂ©e des opĂ©rations : point de dĂ©part car câest bien la recherche des liaisons fonctionnelles qui oriente non seulement le choix mais encore lâĂ©laboration des diverses opĂ©rations et point dâarrivĂ©e car les opĂ©rations sont finalement coordonnĂ©es en un nouveau systĂšme dâensemble. Mais ce point dâarrivĂ©e nâest naturellement quâun nouveau point de dĂ©part, puisque ce systĂšme va tout Ă la fois se diffĂ©rencier et se coordonner avec dâautres, la fonction quoique constituĂ©e jouant un nouveau rĂŽle dynamique et constituant. Il semble donc de plus en plus malaisĂ© de voir une dualitĂ© de nature entre fonctions et opĂ©rations, la dualitĂ© Ă©tant plus affaire dâaspect momentanĂ© que de propriĂ©tĂ©s. Le seul dualisme est peut-ĂȘtre simplement celui du fonctionnement et de la structure.
4. Fonctionnement et fonctions constituantes
La recherche de Francine Orsini porte prĂ©cisĂ©ment sur ce passage du fonctionnement le plus spontanĂ© Ă la fonction et de la fonction constituante Ă la fonction constituĂ©e. Au lieu de partir dâun dispositif rigide dont les lois fonctionnelles sont imposĂ©es par une structure préétablie, F. Orsini a voulu utiliser les structurations les plus Ă©lĂ©mentaires que lâenfant manifeste dans
ses jeux de construction et les variations ou covariations introduites Ă cette occasion, la covariation Ă©tant considĂ©rĂ©e comme le critĂšre de la fonction. Le jeu utilisĂ© consiste simplement Ă combiner librement des boules blanches et rouges Ă partir dâune structure initiale donnĂ©e telle que, par exemple, une rouge et deux blanches. Lâenfant choisit ses boules dans une collection de 50 rouges et 50 blanches mĂ©langĂ©es et il les place dans un casier longitudinal de 24 cases dont toutes sont cachĂ©es par une glissiĂšre sauf, en ordre de succession, la case encore vide oĂč le sujet va mettre sa boule. AprĂšs que lâenfant a indiquĂ© un certain nombre de lois, suivies de leur formulation verbale, lâexpĂ©rimentateur essaie dâen induire de nouvelles ou prĂ©sente lui-mĂȘme des sĂ©ries de covariations dĂ©jĂ constituĂ©es et demande Ă lâenfant de les identifier.
Les rĂ©sultats peuvent se schĂ©matiser en distinguant les niveaux successifs suivants : 1) Simple reproduction du modĂšle, mais itĂ©rĂ©e plusieurs fois ; 2) Recherche dâun complĂ©ment pour maintenir constante une figure ; 3) Lois de compensations avec variations additives rĂ©guliĂšres ; 4) DĂšs 10 ans variations additives et certaines variations multiplicatives simples (double ou moitiĂ©) ; 5) Variations multiplicatives immĂ©diates puis, spontanĂ©ment ou sous induction, les autres variations des niveaux antĂ©rieurs.
AprĂšs que Beth et Papert eurent insistĂ© sur la question de la cohĂ©rence des rĂ©ponses et que Grize eut montrĂ© leur complexitĂ© logique croissante, la discussion sâest centrĂ©e sur le fait gĂ©nĂ©ral (en bien dâautres domaines, encore, comme lâa montrĂ© N. Van den Bogaert) de la prioritĂ© de lâaddition sur la multiplication. Hirsch invoque la simplicitĂ© de lâaddition en un champ dâapprĂ©hension temporelle trĂšs court comme celui de lâenfant. Mais dans le domaine des classes, comme le rappelle Piaget, les groupements multiplicatifs se construisent synchroniquement avec les groupements additifs. Par contre, rĂ©pond Grize, on a ici affaire Ă des nombres naturels, et les nombres se construisent additivement.
5. SchĂšmes fonctionnels et transports de structures
Papert part de cette constatation que le systĂšme nerveux comporte des millions de degrĂ©s de libertĂ©, correspondant Ă peu prĂšs Ă 300 bits par seconde, tandis que lâinformation pou-
vant ĂȘtre recueillie nâest que de lâordre de 3 bits/s. Lâorganisme calcule donc dâabord des fonctions Ă grande perte dâinformation comme dans la perception. Si je regarde une figure et juge que câest un carrĂ©, que câest grand, etc., je transforme des inputs trĂšs complexes en des valeurs binaires Ă signification simple : chaque catĂ©gorisation comporte ainsi une grande perte dâinformation.
Une seconde Ă©tape est celle des fonctions Ă petite perte dâinformation : par exemple un jugement portant sur une surface comme produit de la hauteur et de la largeur, celles-ci pouvant ĂȘtre des fonctions de premiĂšre espĂšce ou de seconde (selon le niveau) ou des deux Ă la fois.
A rĂ©examiner dâun tel point de vue lâĂ©volution de lâintelligence, on constate que les fonctions de premiĂšre espĂšce sont presque seules en jeu jusque vers 5-6 ans on ne trouve ainsi quâun rĂ©pertoire trĂšs limitĂ© de « schĂšmes fonctionnels » et on peut prĂ©voir dans les grandes lignes les rĂ©actions du sujet aux problĂšmes quâon lui pose, par assimilation Ă ces schĂšmes fonctionnels : par exemple le primat du schĂšme additif dans les rĂ©sultats de F. Orsini.
Le grand problĂšme est alors celui de la formation des fonctions plus Ă©voluĂ©es, qui sâaccumulent ensuite Ă commencer par celles de la seconde espĂšce. A vouloir saisir ce passage, il faut dâabord se libĂ©rer de toute dĂ©finition de la fonction en extension (correspondances explicites, couples, etc.). La meilleure reprĂ©sentation sâapparente Ă la notion de « catĂ©gorie » (au sens dâEilenberg et de Mac Lane) et dâun tel point de vue il faut concevoir la fonction comme un « transport de structure ». Par exemple la fonction logarithmique nâest pas quâune correspondance elle « transporte » les Ă©lĂ©ments du groupe multiplicatif des nombres rĂ©els sur ceux du groupe additif. De mĂȘme, chez lâenfant, toute la genĂšse de la proportionnalitĂ© sâexplique par des transports de structures, dâabord qualitatives (voir les recherches de Bang) avant dâĂȘtre numĂ©riques. Les rĂ©sultats dâE. Schmid-Kitsikis ne sâexpliquent pas, eux non plus, par une simple correspondance de niveaux mais par un transport « diminution de niveau en haut » sur « augmentation de niveau en bas », etc.
Ainsi la genĂšse des fonctions dâordre supĂ©rieur est Ă chercher en de tels transports, qui aboutissent soit Ă des emprunts soit Ă des
conflits et « mettent en marche des cycles de déséquilibration-rééquilibration », ce qui constitue le moteur des synthÚses ou constructions nouvelles.
Apostel se fĂ©licite des possibilitĂ©s ainsi ouvertes quant Ă lâexplication des mĂ©canismes de passage. LâĂ©cole de GenĂšve a surtout insistĂ© jusquâici sur les paliers dâĂ©quilibre caractĂ©risant chaque stade mais il reste Ă interprĂ©ter le passage dâune structure aux suivantes, ce Ă quoi chacun travaille et ce que facilitera peut-ĂȘtre lâanalyse de Papert.
Inhelder Ă©prouve par contre quelque difficultĂ© Ă saisir dâoĂč provient lâ« accumulation des fonctions » que postule Papert une fois Ă©puisĂ© le stock un peu pauvre des schĂšmes fonctionnels initiaux. Il ne sâagit pourtant pas dâune accumulation additive ?
GrĂ©co sâattache Ă la mĂȘme difficultĂ©. Cette accumulation peut ĂȘtre due Ă deux sortes de facteurs. On peut en premier lieu multiplier les indices ou les Ă©purer, ceci dans la maniĂšre dont on aborde la situation. Mais surtout, pour passer du niveau stochastique au niveau structural, il est possible quâil ne sâagisse pas dâune accumulation de fonctions diffĂ©rentes, mais de lâusage rĂ©pĂ©tĂ© dâun mĂȘme genre de fonctions : en ce cas, on aboutit Ă des rĂ©sultats compatibles ou contradictoires. Le problĂšme essentiel est de savoir dâoĂč vient lâĂ©conomie gĂ©nĂ©rale qui correspond aux structures rĂ©versibles il y a moins lĂ accumulation quâun recul Ă prendre pour rendre compatible ce que ne lâĂ©tait pas au niveau intuitif.
Piaget, de mĂȘme, souhaiterait des prĂ©cisions sur lâancrage de la rĂ©versibilitĂ©. Papert insiste avec raison sur les relations « transversales » entre structures contemporaines et pas seulement sur les filiations longitudinales (1). Or, ces relations transversales sont une source non nĂ©gligeable de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations (en plus des conflits internes dus aux gĂ©nĂ©ralisations dâune seule et mĂȘme structure). Ne serait-ce pas par lĂ mĂȘme un facteur de rĂ©versibilitĂ©, Ă©tant donnĂ© la parentĂ© entre les notions dâĂ©quilibre et de rĂ©versibilité ?
Grize, se rĂ©fĂ©rant au stock des schĂšmes fonctionnels de dĂ©part, se demande si lâon ne pourrait faire lâinventaire et Ă©ventuellement les rattacher aux opĂ©rations de classes ou de relations.
(1) La construction du nombre entier et celle de la mesure sont des exemples de ces équilibrations transversales.
Gonseth insiste de son cÎté sur les relations entre les processus invoqués par Papert et la construction des notions de conservation.
6. Fonction et proportionnalité
J.-B. Grize, qui a eu le mĂ©rite avec Apostel et Papert dâorienter notre Centre vers lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique des fonctions, sâintĂ©resse particuliĂšrement Ă celles des fonctions qui se constituent Ă la suite des structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires, donc aprĂšs 7-8 ans. LâactivitĂ© premiĂšre dont il part est celle dâordonner. La notion de grandeur est ensuite Ă©laborĂ©e, dâoĂč celle de lois fonctionnelles portant sur les covariations entre les grandeurs. De lĂ on peut passer aux proportions qualitatives ou logiques (au sens oĂč nous avons tirĂ© du groupe de quaternalitĂ© IRNC les proportions I : R = C : N, etc.) et finalement aux proportions numĂ©riques et mĂ©triques qui paraissent ĂȘtre Ă Grize « le noyau constitutif de lâidĂ©e de fonction » dans la perspective psychologique.
Dans le dĂ©tail, Grize introduit une relation dâordre dans la classe E = α Ï ÎČ ; et soit Î1 une opĂ©ration dans α et Î2 une opĂ©ration dans ÎČ, qui sont associatives, commutatives, monotones et cancellables par rapport Ă la relation. On peut dĂ©finir entre les couples (a Δ α, b Δ ÎČ) une relation dâĂ©quivalence =. Nous dirons que la classe des couples Ă©quivalents dĂ©termine une relation de proportionnalitĂ©. Si lâon identifie Î1 et Î2 Ă O, dĂ©finie dans E, on peut introduire une relation dâĂ©quivalence = , dont lâinvariant est maintenant assurĂ© par compensation et nâest plus simplement lâordre. « Enfin si on Ă©tend de façon naturelle lâopĂ©ration O aux couples eux-mĂȘmes, lâensemble des couples C (E) forme un groupe abĂ©lien. » Ceci suggĂšre une filiation possible passant de E Ă C (E) et qui est distincte de la filiation passant de E aux parties de E.
Apostel trouve le processus élégant mais trÚs extensionnel et ne voit pas dans les faits (de M. Meylan, par exemple) les emboßtements de classes. Grize lui répond que les distances emboßtées qui interviennent en fait sont isomorphes à des inclusions de classes.
Apostel se demande, dâautre part, sâil nây aurait pas deux genĂšses de la notion de fonction et qui pourraient se croiser. Il y a dâune part une gĂ©nĂ©ralisation de lâarithmĂ©tique, une
coordination de la thĂ©orie des quantitĂ©s avec la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des ensembles, donc une gĂ©nĂ©ralisation Ă partir de variables mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires. Mais il y a aussi, historiquement, la fonction Ă partir de grandeurs variables dans le temps : x = f (y) de ce point de vue signifie que deux variables dĂ©pendent causalement lâune de lâautre et câest lĂ une considĂ©ration essentielle Ă retenir. Pour reprendre les classes ordonnĂ©es de Grize, il y a davantage que des ensembles et de lâordre : il faut encore complĂ©ter la dĂ©finition des deux classes ordonnĂ©es en faisant intervenir leur interaction : câest lĂ quâest le problĂšme de la genĂšse de la fonction.
Gonseth rappelle que la proportionnalitĂ© se rencontre chez les Grecs, mais en soulevant de grandes difficultĂ©s quant Ă lâirrationnel. On sâen est tirĂ© par un « truc extensionnel ». Mais la tradition grecque a Ă©tĂ© interrompue : elle a Ă©tĂ© retransmise par la tradition arabe avec, quant Ă la fonction, des influences hindoues : celle-ci est nĂ©e de la gĂ©nĂ©ralisation des polynĂŽmes. Quant Ă la dĂ©finition de la fonction par la relation, elle ne conduit Ă rien de pratique.
Guilbaud maintient la dualitĂ© des fonctions et des classes, les premiĂšres ne pouvant ĂȘtre subordonnĂ©es aux secondes : toutes deux sont nĂ©cessaires. On peut parler de couples mais Grize se donne des transformations et construit une « analogie » : mais du mĂȘme coup on se donne le groupe quaternaire et câest ce qui permet de faire la dissociation. Dans la langue commune dĂ©jĂ , et pas seulement dans le langage formel, il existe certaines connivences avec la quaternalitĂ©.
Apostel demande en outre si ces fonctions propositionnelles rentrent dans le schéma de Grize. Celui-ci désire ne pas se prononcer encore.
Nowinski par contre est pour lâunitĂ© des fonctions logiques, mathĂ©matiques et causales. Lâhistoire de la physique montre une analogie profonde entre la causalitĂ© et la construction mathĂ©matique : que lâon conçoive cette derniĂšre comme une production de structures abstraites et la causalitĂ© comme une production de phĂ©nomĂšnes mais dĂ©crite et interprĂ©tĂ©e grĂące aux structures fournies par lâanalyse, la thĂ©orie des groupes ou lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale, il y a parallĂ©lisme entre les deux Ă©volutions et une seule et mĂȘme genĂšse. La logique couronne alors un tel dĂ©veloppement.
7. Conclusion
Quâon nous permette, au terme de ces diverses recherches expĂ©rimentales et thĂ©oriques sur le rĂŽle de la fonction de revenir Ă notre problĂšme de dĂ©part : lâanalyse du dĂ©veloppement des fonctions aboutit-elle Ă un nouveau mode de filiations ou conduit-elle plus simplement Ă englober les filiations opĂ©ratoires dans un systĂšme plus large et plus dynamique ?
Avant de formuler certaines thĂšses Ă cet Ă©gard nous avons pris la prĂ©caution, ne serait-ce que pour prĂ©ciser le vocabulaire, dâinterroger quelques mathĂ©maticiens de carriĂšre, entre 30 et 50 ans : « Quelle est la diffĂ©rence entre une fonction et une opĂ©ration ? » Les rĂ©ponses furent nettes (et indĂ©pendantes de lâĂąge), mais rĂ©parties en trois catĂ©gories : 1) La notion de fonction est plus large : un automorphisme, par exemple, est une fonction et non pas une opĂ©ration ; 2) La notion dâopĂ©ration est plus large. un Ă©lĂ©ment de groupe, par exemple, est une opĂ©ration et non pas une fonction ; 3) Câest exactement synonyme : une application, par exemple, peut ĂȘtre dite une fonction ou une opĂ©ration (1).
Ce nâest pas le lieu dâinsister sur lâintĂ©rĂȘt de ces fluctuations relatives Ă la prise de conscience et aux dĂ©finitions nominales chez des reprĂ©sentants de la plus prĂ©cise des sciences. Bornons-nous Ă constater que ces divergences nous laissent quelque libertĂ© quant Ă lâinterprĂ©tation psychologique des relations de filiation gĂ©nĂ©tique entre les fonctions et les opĂ©rations. GĂ©nĂ©tiquement, en effet, on peut considĂ©rer trois phases dans la formation de chaque systĂšme de fonctions ou dâopĂ©rations : lâune oĂč la fonction prĂ©cĂšde lâopĂ©ration (et serait donc plus large au sens de lâopinion 1), la seconde oĂč fonctions et opĂ©rations sont suffisamment structurĂ©es pour procĂ©der de pair et la troisiĂšme oĂč de nouvelles fonctions rĂ©sultent dâune Ă©laboration opĂ©ratoire diffĂ©renciĂ©e (cf. lâopinion 2).
(1) Guilbaud se rattacherait Ă cette troisiĂšme opinion en disant que les termes de fonction et dâopĂ©ration sont synonymes mais pas toujours substituables on parle de fonction lorsque lâon met lâaccent sur sa projection en un ĂȘtre et dâopĂ©ration lorsque lâon veut, souligner lâactivitĂ© du sujet.
Rappelons quâil sâagit lĂ dâun vieux problĂšme et que Lagrange dĂ©jĂ disait (au sujet des fonctions les plus classiques) : « Les fonctions reprĂ©sentent les diverses opĂ©rations quâil faut faire sur les quantitĂ©s connues pour obtenir les valeurs de celles quâon cherche, et elles ne sont proprement que le rĂ©sultat de ce calcul » (citĂ© par P. Boutroux, LâidĂ©al scientifique des mathĂ©maticiens, p. 129).
Mais il est Ă©vident quâune telle interprĂ©tation et que les fluctuations historiques des mathĂ©matiques quant Ă la notion de fonction, supposent lâexistence dâau moins deux termes extrĂȘmes celui des fonctions les plus Ă©lĂ©mentaires et les plus gĂ©nĂ©rales, qui orientent la structuration et celui des fonctions dâordre supĂ©rieur qui rĂ©sultent dâune Ă©laboration de plus en plus raffinĂ©e. Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique nous nous croyons donc, non pas seulement autorisĂ© par les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent, mais mĂȘme obligĂ© par lâensemble des faits recueillis, de distinguer deux sortes de fonctions : les fonctions constituantes qui interviennent au dĂ©part et les fonctions constituĂ©es qui marquent un aboutissement, les formes intermĂ©diaires Ă©tant Ă la fois lâune et lâautre par rapport Ă celles quâelles prĂ©parent et Ă celles dont elles rĂ©sultent, mais toutes trois Ă©tant tĂŽt ou tard indissociables des structures opĂ©ratoires.
A) A considĂ©rer dâabord les fonctions constituantes, il est Ă©vident quâelles aboutissent Ă des opĂ©rations. Les « actions fonctionnelles » Ă©tudiĂ©es par F. Orsini aboutissent Ă des opĂ©rations additives ou multiplicatives, Ă des itĂ©rations ou Ă des rĂ©unions de sous-ensembles complĂ©mentaires, etc. Quant Ă lâeffort de Papert, qui a mis le maximum de soin Ă opposer fonctions et opĂ©rations et qui reprĂ©sente le courant nouveau centrĂ© sur les « catĂ©gories » par opposition aux structures bourbakistes, ses rĂ©sultats sont extrĂȘmement rĂ©vĂ©lateurs quant Ă la parentĂ© profonde des fonctions et des opĂ©rations, et cela tant en ce qui concerne les exemples choisis que la thĂšse gĂ©nĂ©rale.
La thĂšse Ă©tant que la fonction est un transport de structures (latĂ©ral ou transversal et non pas dans le sens longitudinal du temps), un de ses exemples est celui de la correspondance Ă©tudiĂ©e par E. Schmid-Kitsikis, non pas niveau Ă niveau mais Ă©coulement Ă Ă©coulement. Or câest lĂ un beau cas de ce que nous avons appelĂ© la structure opĂ©ratoire de « correspondance sĂ©riale » par opposition Ă celle de correspondance terme Ă terme (par classes ou Ă©lĂ©ments). De mĂȘme les transports qui interviennent dans les proportions qualitatives analysĂ©es par Vinh Bang relĂšvent dâune mise en forme des variations dans un schĂšme opĂ©ratoire de quaternalitĂ©, etc.
La fonction constituante apparaßt donc comme exprimant le dynamisme qui aboutit à des structures opératoires et ceci reste
vrai de la thĂšse gĂ©nĂ©rale dâun « transport de structures ». Un tel transport intervient, en effet, explicitement dans un certain nombre des systĂšmes opĂ©ratoires que nous avons dĂ©crits, Ă commencer par les groupements multiplicatifs. Soit, par exemple, deux classifications : A1 + Aâ1 = B1 ; B1 + Bâ1 = C1 ; etc., et A2 + Aâ2 = B2 ; B2 + Bâ2 = C2 ; etc. Transporter lâune sur lâautre ces classifications aboutit Ă cette sorte de produit cartĂ©sien de classes que nous avons appelĂ© le groupement multiplicatif des classes : A1 A2 + A1 Aâ2 + Aâ1 A2 + Aâ1 Aâ2 ; etc. Dâautre part, la formation du nombre par synthĂšse des inclusions et de la sĂ©riation, ou celle de la mesure par synthĂšse de la partition et du dĂ©placement, etc., rĂ©sultent elles aussi de transports « latĂ©raux » de structures.
Nous ne contestons nullement pour autant que la fonction prĂ©cĂšde lâopĂ©ration et oriente la structuration opĂ©ratoire. Mais une telle organisation fonctionnelle nâaboutit pas Ă des produits hĂ©tĂ©rogĂšnes par rapport Ă ces structures. La fonction constituante reprĂ©sente bien plutĂŽt le fonctionnement de lâintelligence et celui-ci se cristallise en structures qui sont inĂ©vitablement opĂ©ratoires (ce terme dâ« inĂ©vitables » est celui quâemployait un mathĂ©maticien amĂ©ricain pour dĂ©signer les structures-mĂšres des Bourbaki aprĂšs un exposĂ© oĂč nous montrions leurs analogies avec les structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires de lâenfant). Parler dâun transport de structures câest se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement Ă trois fonctions fondamentales de lâintelligence, le terme de « fonctions » Ă©tant pris ici en un sens psychobiologique qui coĂŻncide en fait avec la « fonction » logico-mathĂ©matique au sens de Papert : 1) Lâassimilation, source de schĂšmes logiques, arithmĂ©tiques, etc., tels les « schĂšmes de fonctions » que Papert met au dĂ©part des opĂ©rations additives ou multiplicatives ; 2) La coordination des schĂšmes par assimilation rĂ©ciproque, en quoi consiste le « transport » lui-mĂȘme ; et 3) LâĂ©quilibration de ces coordinations, et dont on sait lâemploi fait par Papert en ses modĂšles cybernĂ©tiques. En ces conditions la fonction constituante exprime le noyau fonctionnel (au double sens psychobiologique et logico-mathĂ©matique) de lâintelligence en marche, et, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč ce fonctionnement se caractĂ©rise entre autres par une Ă©quilibration, celle-ci entraĂźne la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire puisque cette rĂ©versibilitĂ© constitue le rĂ©sultat structural du fonctionnement Ă©quilibrateur. Entre la
fonction structurante et lâopĂ©ration il nâexiste ainsi au total quâun rapport de fonctionnement Ă structure, qui est essentiel Ă la comprĂ©hension de lâintelligence mais ne comporte pas par lui-mĂȘme deux modes de filiations hĂ©tĂ©rogĂšnes.
Par contre, la nouveautĂ© dans la perspective de Papert consiste Ă analyser ce fonctionnement en termes probabilistes. Ătant donnĂ© un ensemble de rĂ©actions fonctionnelles initialement probabilistes et indĂ©pendantes, câest Ă ce niveau prĂ©opĂ©ratoire que lâaugmentation des interactions « latĂ©rales » conduirait aux opĂ©rations gĂ©nĂ©rales dont procĂšdent les conservations et le dĂ©tail des structures opĂ©ratoires. En ses travaux les plus rĂ©cents, Papert cherche Ă quantifier les flux dâinfluences en termes dâinformation et de nĂ©guentropie, ce qui aboutit Ă dĂ©gager effectivement un Ă©tage nouveau dans les fondements de lâĂ©difice qui aboutit aux paliers opĂ©ratoires (1).
B) Quant aux fonctions constituĂ©es, de formation plus tardive et de caractĂšre gĂ©nĂ©tiquement supĂ©rieur, il est fort possible, comme le suppose Grize, quâelles rĂ©sultent de synthĂšses particuliĂšres, distinctes de celles qui sont dĂ©jĂ connues (et rentrant dâailleurs dans le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral que Papert appelle un transport de structures). Mais ces synthĂšses ne sont pas de nature hĂ©tĂ©rogĂšne par rapport aux filiations gĂ©nĂ©rales des structures opĂ©ratoires, dâautant moins que Grize fait intervenir les opĂ©rations dans sa reconstruction formalisĂ©e.
Il reste il est vrai la dualitĂ© possible dont a parlĂ© Apostel entre la fonction qui relie des variables mathĂ©matiques et la fonction dâinspiration physique entre grandeurs variables dans le temps, câest-Ă -dire de nature causale. Nous touchons ici Ă un problĂšme fondamental qui reste Ă notre programme : celui du dĂ©veloppement de la causalitĂ© et de ses relations avec celui des structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques. Or, sans anticiper sur le rĂ©sultat de recherches non encore terminĂ©es, on peut tout au moins discerner trois aspects dans les faits dĂ©jĂ connus. 1) La causalitĂ© qui est dâabord une simple assimilation des processus constatĂ©s Ă lâaction propre (finalitĂ©, etc.), Ă©volue dans le sens dâune assimilation aux opĂ©rations, y compris leurs lois de conservation (compensations, etc.) ; 2) Cette opĂ©rationnalisation ou rationalisation de la causalitĂ© ne se produit en gĂ©nĂ©ral
(1) En dâautres exposĂ©s Papert identifie encore les fonctions Ă des schĂšmes infraopĂ©ratoires dont la coordination engendrerait les structures opĂ©ratoires.
que nettement aprĂšs lâĂ©laboration des premiĂšres structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques, comme si lâirrationalitĂ© Ă©tait plus rĂ©sistante sur le plan physique que le dĂ©faut de cohĂ©rence au niveau logico-mathĂ©matique ; 3) Lorsque nĂ©anmoins une sĂ©quence physique semble ĂȘtre au point de dĂ©part dâune structuration opĂ©ratoire (comme ce sera le cas en physique mathĂ©matique), câest quâelle pose un problĂšme nouveau mais celui-ci nâest rĂ©solu que par la construction dâun modĂšle opĂ©ratoire qui sâadapte aux faits sans en rĂ©sulter simplement, puisque ceux-ci sont alors enrichis dâun apport structural de nature logico-mathĂ©matique. Nous ne sommes donc pas certain de la dualitĂ© dâorigine des fonctions constituĂ©es selon quâil sâagit de variables mathĂ©matiques et de variables dans le temps, dâautant plus quâau niveau des « opĂ©rations concrĂštes » toutes les variables sont considĂ©rĂ©es de proche en proche dans le temps et que lâextemporanĂ© logique ne sâĂ©labore quâau palier des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives.
II. Recherches sur la notion et la perception du temps
Nous procĂ©derons pour le temps comme pour la fonction en commençant par le rappel des faits dâexpĂ©rience et de leur discussion avant de passer aux interprĂ©tations gĂ©nĂ©rales.
8. Ordre temporel et fonction
Nicole Van den Bogaert, assistante du Pr Libois Ă Bruxelles (gĂ©omĂ©trie) a voulu Ă©tudier chez nous un exemple de construction dâordre temporel chez le jeune enfant et a utilisĂ© le dispositif suivant. Cinq maisons disposĂ©es de façon irrĂ©guliĂšre mais constante sont rejointes successivement par un camion selon des circuits compliquĂ©s (ordre ne correspondant Ă aucune bonne forme perceptive). Devant chaque maison se trouve un personnage de couleur ayant devant lui quatre jetons de la mĂȘme couleur, que lui et, lors du passage du camion, lâexpĂ©rimentateur prend lâun de ces jetons et le place dans la benne en ordre dâalignement. On pose alors deux questions successives : A) Pour- quoi les jetons sont-ils alignĂ©s de cette maniĂšre sur le camion (pourquoi le rouge est-il devant le jaune, etc.) ? Et B) Devant quel
personnage le camion sâest-il arrĂȘtĂ© dâabord ? A-t-il passĂ© dâabord devant celui-ci ou celui-lĂ Â ? Etc. Dans une seconde expĂ©rience, les jetons ne sont pas devant les personnages mais Ă disposition de lâenfant et lâon demande Ă celui-ci (question C) de sâen servir pour reconstituer lâordre des dĂ©placements du camion (pour Ă©viter lâemploi de la seule mĂ©moire on dispose ici comme prĂ©cĂ©demment dâun second camion avec itinĂ©raire diffĂ©rent). Lâinterrogation a portĂ© sur 50 enfants par Ăąge de 5 Ă 9 ans et les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© trĂšs nets : dĂšs 5 et 6 ans les 60 et les 68 % des enfants comprennent que lâordre dâalignement des jetons dans le camion correspond Ă lâordre de succession temporelle des personnages visitĂ©s par le camion (question A), mais seuls 28 % des sujets Ă 5 ans et 44 % Ă 6 ans parviennent Ă retrouver cet ordre de succession en partant de lâalignement des jetons dans le camion, par correspondance rĂ©ciproque (question B rĂ©ussie Ă 7 et 8 ans dans les 76 % et les 92 % des cas). De plus on trouve les combinaisons (rĂ©ussite = + et Ă©chec = â ) A â B â , A + B â et A + B + mais pas A â B + ! Quant Ă la question C, que lâon peut poser soit avant, soit aprĂšs, les questions A et B, elle nâest rĂ©ussie dans les deux cas que vers 8 ans (80 %), tandis que les sujets de 5, 6 et 7 ans ne donnent que 0 et 8 %, 8 et 24 % et 52 et 56 % de constructions exactes.
Dans la discussion, Grize souligne lâintĂ©rĂȘt des deux Ă©tapes dĂ©couvertes par N. Van den Bogaert et pense que la causalitĂ© en jeu dans la situation Ă©tudiĂ©e facilite la dĂ©couverte de la loi fonctionnelle.
Guilbaud est frappĂ© par le fait quâon ne trouve pas de rĂ©ponses A â B + mais seulement A + B â (ou A + B +) : on a Ă ce niveau un bimorphisme qui nâest pas un isomorphisme ! Câest un cas admirable puisque lâenfant fournit ici malgrĂ© lui une situation quâon ne rencontre quâen mathĂ©matiques supĂ©rieures ! Mais pourquoi parler de fonctions ? « Isomorphisme » suffit.
Papert soutient que les isomorphismes sont génétiquement les fonctions les plus simples. Dans le cas particulier, on a au point de départ une assimilation à un schÚme fonctionnel ».
Piaget voit ici un bel exemple de fonction constituante qui aboutit ensuite Ă des opĂ©rations : la correspondance initiale (A + B â ), qui est biunivoque et non rĂ©ciproque (Mirimanoff dĂ©jĂ parlait de « correspondances biunivoques et rĂ©ciproques »
pour prĂ©ciser que lâun nâentraĂźne pas nĂ©cessairement lâautre) ne constitue pas encore une opĂ©ration rĂ©versible faute de rĂ©ciprocitĂ©, tandis quâau niveau II (A + B +) le schĂšme fonctionnel entraĂźne lâopĂ©ration. Du point de vue de la sĂ©riation temporelle, dâautre part, il sây ajoute que pour retrouver lâordre de succession des visites aux personnages en partant de la succession spatio-temporelle des jetons dans le camion, il faut remonter le cours du temps, ce qui est une difficultĂ© avant 7-8 ans, car cela suppose la constitution dâune rĂ©versibilitĂ© temporelle opĂ©ratoire en opposition avec lâirrĂ©versibilitĂ© du contenu des Ă©vĂ©nements successifs.
9. Temps physique et temps psychologique
Francine Orsini sâest proposĂ© de comparer lâestimation des durĂ©es physiques et celle des durĂ©es psychologiques (sans les opposer lâune Ă lâautre) en des situations relativement comparables, de maniĂšre Ă vĂ©rifier si toutes deux sont Ă©valuĂ©es au moyen du travail accompli (ou de lâespace parcouru) relativisĂ© par rapport Ă la vitesse. LâhypothĂšse Ă©tait que cette relation, proposĂ©e par Piaget, se vĂ©rifierait au niveau opĂ©ratoire mais que lâestimation du temps psychologique demeurerait prĂ©opĂ©ratoire. Il sâagissait, en outre, de soulever le problĂšme de la conservation du temps.
Le dispositif choisi consistait en un disque tournant Ă 17 ou 21 tours-minutes dont chaque tour dĂ©couvre une ouverture par laquelle il sâagit dâintroduire un petit objet (« des fruits pour nourrir le singe qui est dans la cage »). En situation A le sujet se borne Ă regarder agir lâexpĂ©rimentateur, en B il agit lui-mĂȘme et en C son action est compliquĂ©e par un choix obligĂ© parmi les objets. En chaque situation la question est de comparer les durĂ©es, qui sont objectivement Ă©gales, aux deux rythmes de 17 et 21 tours-minutes.
Les rĂ©sultats obtenus montrent une diffĂ©rence sensible entre le temps de lâobservation (A) et le temps de lâaction (B et C). En A les sujets se rĂ©fĂšrent Ă la vitesse, selon le rapport direct « plus vite = plus de temps » jusquâĂ 7 ans environ et le rapport inverse aprĂšs 7 ans. En B les indices se compliquent jusque vers 11 ans oĂč lâon retrouve le rapport inverse du temps et de la vitesse. En C enfin les sujets invoquent des indices variĂ©s et
incoordonnés et, à 11 ans, surtout la quantité ou la difficulté du travail accompli.
Fraisse et Papert se demandent pourquoi la situation A peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme relevant du temps physique et sâaccordent Ă penser que câest parce que tous les indices sont donnĂ©s objectivement.
Piaget admet quâen effet câest le seul critĂšre possible du temps physique mais il est utile dâajouter : 1) Que le temps de lâaction est sans doute Ă©valuĂ© au moyen des mĂȘmes indices (ce que lâon fait, donc le travail accompli, et la vitesse Ă laquelle on le fait) mais Ă©valuĂ©s subjectivement ; 2) Que toute sĂ©quence temporelle extĂ©rieure ou « physique » sâaccompagne dâune durĂ©e psychologique (temps de lâobservation, avec les facteurs dâintĂ©rĂȘt ou dâennui, dâattention et dâeffort, de facilitĂ© ou de difficultĂ© de lâobservation, dâattente, etc.), de mĂȘme que la durĂ©e vĂ©cue sâaccompagne en gĂ©nĂ©ral de sĂ©quences temporelles extĂ©rieures : la diffĂ©rence nâest donc que de degrĂ© ou dâaccent ; 3) Que plus lâenfant est jeune, plus les deux formes de temps sont indiffĂ©renciĂ©es, ce qui revient Ă dire que plus il Ă©valuera le temps physique au moyen dâindices subjectifs ; 4) Mais que nĂ©anmoins le temps « physique » est peut-ĂȘtre primitif, car mĂȘme dans lâattente, les jeunes sujets considĂšrent sans doute surtout les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs.
F. Orsini ayant soutenu que le problĂšme de la conservation se pose en dâautres termes pour le temps que dans les autres domaines, parce quâil nâest pas isolable de son contenu, Grize lâappuie, parce que le temps est changement. Papert pense au contraire que le rĂŽle de la compensation dans la conservation est de libĂ©rer des mauvais indices et Piaget ajoute quâil en rĂ©sulte surtout une nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive qui, mĂȘme sans mĂ©trique, intervient dans la mise en relation de la durĂ©e et de la vitesse.
Fraisse sâĂ©tonne que cette vitesse soit perçue dans le cas de la diffĂ©rence entre 17 et 21 tours, qui est Ă la limite du seuil diffĂ©rentiel et Apostel se demande en quoi consiste la difficultĂ© de lâaction du sujet. F. Orsini rĂ©pond que quand, de spectateur, le sujet devient acteur, les indices restent les mĂȘmes mais sont plus difficiles Ă Ă©valuer, car il est moins facile de juger sa propre action que celle dâautrui toutes choses Ă©gales dâailleurs. La diffĂ©rence en question reste perceptible mais nâest pas coercitive.
Piaget précise que quand les sujets de niveau préopératoire
concluent de « plus vite » à « plus de temps » ils nĂ©gligent prĂ©cisĂ©ment la vitesse en tant que dĂ©roulement et ne considĂšrent que son rĂ©sultat (= plus dâespace parcouru ou plus de travail fait), de telle sorte quâils ne parviennent pas au rapport durĂ©e = espace (ou travail) relativement Ă la vitesse et se centrent sur le premier des deux termes « physiques » (situation A), mais il faut attendre 11 ans pour quâil en soit de mĂȘme du temps de lâaction propre (situation B), et lorsquâon complique la tĂąche avec un choix obligĂ© (situation C), ils en demeurent, mĂȘme Ă 11 ans, Ă la situation prĂ©opĂ©ratoire en jugeant dâaprĂšs la quantitĂ© du travail ou sa difficultĂ©. Les rĂ©sultats obtenus sont donc trĂšs cohĂ©rents.
10. Influence de la difficultĂ© et de la rapiditĂ© des tĂąches sur lâestimation de la durĂ©e
P. Fraisse a bien voulu exposer au Symposium de 1963 le rĂ©sultat de ses recherches en cours avec N. Zuili sur lâestimation de la durĂ©e lors de deux tĂąches Ă comparer, lâune facile et rapide (transporter Ă la main des anneaux dâune boĂźte dans une autre), lâautre plus difficile et plus lente (transporter avec une pince des petits jetons). En moyenne on transporte 2,5 fois plus dâanneaux que de jetons Ă tout Ăąge.
Deux mĂ©thodes ont Ă©tĂ© employĂ©es, la premiĂšre consistant Ă faire comparer les durĂ©es apparentes de deux pĂ©riodes dâactivitĂ©s successives de 20 s (ordre des prĂ©sentations contrebalancĂ©). La durĂ©e de transport des anneaux est jugĂ©e plus longue selon les pourcentages suivants :
Â
5 ans (160 sujets)
9 ans (160)
13 ans (40)
70Â %
60 %
45,6 %
On voit que la compensation nâest complĂšte quâaux environs de 13 ans. La seconde mĂ©thode consiste Ă faire reproduire une durĂ©e de 20 s avec une tĂąche diffĂ©rente :
Â
Ordre
Durées reproduites
Â
5 ans (160)
9 ans (160)
13 ans (42)
I. â Anneaux (20 s)-jetons .
II. â Jetons (20 s)-anneaux .
64 .s
15,7 s
39.3 s
14 s
28,5 s
13 s
Les effets dâordre sont considĂ©rables et sâexpliquent surtout par le fait que dans lâordre I les sujets tendent Ă transporter autant de jetons que dâanneaux (dâoĂč rallongement de la durĂ©e reproduite) et dans lâordre II autant dâanneaux que de jetons (dâoĂč un raccourcissement de la durĂ©e reproduite). En outre lâĂ©volution est diffĂ©rente dans les deux situations parce que lâerreur dite temporelle ou de position (surestimations de la seconde durĂ©e) entre en interaction avec le phĂ©nomĂšne principal.
« Il ressort en dĂ©finitive que lâinfluence de la frĂ©quence des transports sur lâestimation du temps diminue avec lâĂąge. »
Papert demande si les sujets se rendent compte des diffĂ©rences de durĂ©e et il trouve frappante lâanalogie avec les expĂ©riences sur le mĂ©tronome Ă rythmes diffĂ©rents oĂč le sujet tend aussi Ă Ă©galiser les battements.
Sur le premier point Fraisse rĂ©pond que dans la mĂ©thode de reproduction on peut, en effet, se le demander mais que dans la mĂ©thode comparative ils jugent sur des durĂ©es totales. Quant au mĂ©tronome, le facteur dominant est la perception dâune frĂ©quence, tandis que dans le prĂ©sent cas il nây a pas frĂ©quence mais gestes de transports : chaque transport est un Ă©lĂ©ment isolĂ©.
Piaget se demande sâil nâintervient pas cependant un certain rythme, donc une frĂ©quence, et F. Orsini trouve les rĂ©sultats cohĂ©rents parce que le facteur dominant est la quantitĂ©. Le but de la recherche, rĂ©pond Fraisse, Ă©tait de tester la difficultĂ© de la tĂąche, et câest la quantitĂ© qui lâemporte.
Hirsch veut savoir si les rĂ©sultats sont les mĂȘmes quand les enfants sont spectateurs et. non pas acteurs ? En gros oui, rĂ©pond Fraisse, mais les indices deviennent moins prĂ©gnants.
Piaget propose de distinguer les jugements prĂ©opĂ©ratoires oĂč dominent la quantitĂ© des objets transportĂ©s, câest-Ă -dire une sorte de frĂ©quence mais avec nĂ©gligence au moins partielle de la vitesse, et la coordination finale dans laquelle il ne voit pas comment expliquer la compensation sans faire intervenir la vitesse.
Fraisse admet quâil y a coordination de plusieurs Ă©lĂ©ments, mais y en a-t-il toujours un qui serait la vitesse et pourquoi celle-ci serait-elle nĂ©cessaire ? Il faut, dâautre part, se mĂ©fier des compensations, car les mĂȘmes rĂ©sultats peuvent ĂȘtre dus Ă des facteurs variĂ©s.
Piaget continue Ă penser que la vitesse est nĂ©cessaire, du point de vue de la logique non pas du psychologue mais de lâenfant lui-mĂȘme. Sans doute y a-t-il multiplicitĂ© dâindices et il reconnaĂźt volontiers que ses anciennes analyses des niveaux prĂ©opĂ©ratoires Ă©taient trop simples. Mais la plupart des indices tendent Ă allonger la durĂ©e apparente : espace parcouru, travail accompli, etc., et ici le nombre des Ă©lĂ©ments transportĂ©s. Pour quâil y ait compensation, il faut donc des facteurs qui diminuent la durĂ©e : or seule la vitesse est telle, quâil sâagisse de la vitesse-dĂ©placement, de la vitesse-frĂ©quence ou de toute autre forme (comme les accĂ©lĂ©rations intĂ©rieures dues Ă lâintĂ©rĂȘt).
11. Durée et vitesse aux niveaux préopératoires
Fraisse ayant fait jadis un certain nombre dâobjections Ă lâauteur de ces lignes concernant la signification des stades prĂ©opĂ©ratoires de la notion du temps (1), il importait de rĂ©examiner ces questions. Une psychologue anglaise, Katleyn Henry, qui sâĂ©tait dĂ©jĂ occupĂ©e des conduites temporelles, a bien voulu reprendre Ă GenĂšve quatre des expĂ©riences de Fraisse-Vautrey concernant des mobiles dont les sujets peuvent percevoir les trajets et les vitesses avant de juger de celles-ci et des durĂ©es employĂ©es. Et elle a eu lâingĂ©nieuse idĂ©e de doubler ces expĂ©riences dâautres toutes pareilles Ă cette seule diffĂ©rence prĂšs que les mouvements sont en ce second cas invisibles (un Ă©cran percĂ© de 3 ou 4 trous permet seulement de percevoir les points de dĂ©part et ceux dâarrivĂ©e, ces derniers Ă©tant symbolisĂ©s par deux maisons dont chacune entoure un orifice de lâĂ©cran). En outre, K. Henry ne sâest pas contentĂ©e de sujets de 5 ans, comme lâavaient fait Fraisse et Vautrey dans le cas particulier, mais elle a vu 20 enfants de 5 ans et 10 de chaque Ăąge entre 6 et 8 ans (ces 50 sujets tous anglophones Ă©tant dâun niveau quelque peu supĂ©rieur aux enfants des classes genevoises correspondant Ă celles des Ă©coles internationales utilisĂ©es).
Les deux questions principales Ă rĂ©soudre Ă©taient, en effet, de dĂ©cider si les niveaux prĂ©opĂ©ratoires tĂ©moignent ou non dâune Ă©volution et si la coordination du temps et de la vitesse joue un rĂŽle essentiel en ce dĂ©veloppement.
(1) P. Fraisse et P. Vautrey, La perception de lâespace, de la vitesse et du temps chez lâenfant de cinq ans, Enfance, t. V (1952), pp. 1-20 et 102-119.
Les quatre expériences retenues ont été les suivantes :
I (= exp. 6 de Fraisse-Vautrey). : un mobile met un temps plus long (3/2) pour parcourir un espace plus grand (3/1) à une vitesse supérieure ;
II (= 8 de F.-V.) : un mobile met un temps plus long (2/1) pour parcourir un espace plus court (1/2) à une vitesse inférieure ;
III (= 4 de F.-V.) : un mobile met le mĂȘme temps pour parcourir un espace double Ă une vitesse supĂ©rieure (2/1) ;
IV (= 10 de F.-V.) : deux mobiles parcourent synchroniquement le mĂȘme espace Ă la mĂȘme vitesse mais avec un dĂ©calage spatial (Ă©gal Ă un demi-parcours).
Les résultats ont été à 5 ans à peu prÚs identiques à ceux de Fraisse pour ce qui est de la technique des mobiles visibles (trains), à trois petites divergences prÚs : a) Meilleures réussites pour la durée dans la question I (95 % contre 62 %) ; b) Moins bonnes réponses pour la durée dans la question II (30 % contre 54 %) ; et c) Beaucoup moins bonnes réponses pour la vitesse dans la question IV (5 % de réussites contre 59 %).
Par contre, si lâon compare la technique des mouvements visibles (trains) Ă celle des mouvements invisibles (maisons) et si lâon examine le dĂ©veloppement de 5 Ă 8 ans, on trouve ce qui suit :
1) Pour la question I, le masquage du trajet fait tomber les rĂ©ussites pour la vitesse de 95 % Ă 40 % (et Ă 6-8 ans de 90 ; 95 et 100 % Ă 60 ; 70 et 80 %) parce que les dĂ©passements ne sont plus visibles. Les rĂ©ussites pour la durĂ©e passent alors de 95 % (5 ans) Ă 50 % parce que le seul indice est en ce cas lâordre de succession temporelle des points dâarrivĂ©e qui ne sont pas simultanĂ©s ;
2) Dans la question II les rĂ©ussites pour le temps demeurent de 30 % Ă 5 ans, parce quâil y a rapport inverse entre la durĂ©e et la vitesse, tandis que celle-ci reste correctement Ă©valuĂ©e (90 % contre 100 % avec les trains) parce que le mobile le plus rapide sâarrĂȘte avant lâautre (1 Ă 2) en arrivant deux fois plus loin ;
3) Dans les questions III et IV les jugements de durée sont nettement améliorés (50 % contre 10 et 5 %) parce que les départs
et les arrĂȘts sont respectivement simultanĂ©s et quâil est plus facile de tenir compte de ces simultanĂ©itĂ©s (seul indice visible) quand les trajets sont masquĂ©s. Cette simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts sans dĂ©passement visible gĂȘne au contraire lâĂ©valuation de la vitesse Ă 5 ans (25 % contre 85 dans la question III) ;
4) Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale le masquage des trajets ne favorise donc lâestimation de la durĂ©e que quand celle-ci sâencadre dans un ordre de simultanĂ©itĂ©s donnĂ©es sans quâil soit nĂ©cessaire de les abstraire, tandis que dans la question la plus facile 1) oĂč la plus longue durĂ©e correspond au plus grand espace parcouru et Ă la plus grande vitesse les rĂ©ponses correctes Ă la durĂ©e et Ă la vitesse Ă la fois passent Ă 5 ans de 95 % Ă 35 % lors de ce masquage (de 90 Ă 50 % Ă 6 ans, de 100 Ă 70 % Ă 7 ans et de 100 Ă 80 % Ă 8 ans) ;
5) Il y a Ă©volution rĂ©guliĂšre de 5 Ă 8 ans pour toutes les questions, ce qui semble tĂ©moigner dâune coordination progressive des indices ou dâune articulation graduelle des intuitions, comme nous disions jadis, et ce qui paraĂźt justifier lâexistence dâun stade intermĂ©diaire entre le niveau initial oĂč prĂ©domine la relation « plus vite = plus de temps » et le niveau opĂ©ratoire ;
6) Les % des sujets admettant cette correspondance directe entre durĂ©e et vitesse sont, en effet, les suivants, abstraction faite de la question I (oĂč le rapport est indĂ©cidable puisque, objectivement le mobile plus rapide marche plus longtemps) :
Â
Â
II
III
IV
Â
Trains
Maisons
Trains
Maisons
Trains
Maisons
6 âÂ
7 âÂ
8 âÂ
70 60 50 30
60
60
10
0
75 50 50 20
35
20
10
0
60
30
20
0
40
20
20
0
On assiste donc Ă une inversion progressive du rapport, inversion plus prĂ©coce dans le cas des maisons en III et IV puisquâalors les durĂ©es sont synchrones et les simultanĂ©itĂ©s donnĂ©es (perception des seuls points dâarrivĂ©e et de dĂ©part) sans
que le sujet ait Ă les abstraire de lâensemble des trajets, ceux-ci restant invisibles (1).
Papert remarque dâabord que dans les questions III et IV la diminution de lâinformation (masquage des trajets) favorise au lieu de compliquer la solution du problĂšme, ce qui nâest plus vrai de la question I. En dâautres termes, dans les situations III et IV oĂč il y a conflit quand tout est visible, les rĂ©ponses sont meilleures sans la vitesse, ce qui tend Ă prouver quâen situations non simplifiĂ©es le sujet se sert de la vitesse, mĂȘme quand ses effets sont plutĂŽt nuisibles. En effet, du point de vue gĂ©nĂ©tique, les facteurs « nuisibles » ou qui compliquent la tĂąche ont un sens capital : tant quâils ne sont pas intĂ©grĂ©s, le sujet ne peut pas dĂ©passer son stade.
Quant aux stades, Papert insiste sur leur relativité partielle par rapport aux interprétations théoriques et il importe dans le cas particulier de les décrire en termes de coordinations générales des indices, selon un modÚle de fonctions probabilistes.
Fraisse enchaĂźne en prĂ©cisant quâil sâintĂ©resse davantage aux conduites temporelles quâĂ lâintelligence ou Ă la comprĂ©hension comme telles, qui constituent les problĂšmes de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. Dâun tel point de vue il nâest pas Ă©vident que les situations « turfistes » de dĂ©passements de mobiles soient privilĂ©giĂ©es dans les conduites temporelles. Il y a quantitĂ© dâexpĂ©riences de la durĂ©e qui ne doivent rien Ă ces problĂšmes de mobiles. Ces premiĂšres expĂ©riences temporelles de lâenfant sont indĂ©pendantes de telles situations : tout ce qui est intervalle entre la naissance dâun besoin et le moment de sa satisfaction est beaucoup plus important comme indice.
Quant au passage du prĂ©opĂ©ratoire Ă lâopĂ©ratoire, Fraisse est intĂ©ressĂ© par le schĂ©ma des descripteurs et des fonctions. Lâenfant se sert, au niveau prĂ©opĂ©ratoire dâune quantitĂ© de critĂšres pour lâĂ©valuation de la durĂ©e. Un petit changement de situation modifie leur utilisation et il passera sans cesse dâun bon Ă un mauvais critĂšre ou lâinverse et puisquâil y a un stade dâintuition articulĂ©e comme dit Piaget, il faut essayer de le concevoir
(1) Rappelons que tous les sujets sont en moyenne supĂ©rieurs Ă ceux des Ă©coles primaires genevoises (comme bien dâautres recherches lâont montré : conservations, etc.).
comme un stade oĂč ces critĂšres se recoupent et commencent Ă se coordonner. Câest alors que peut se poser le problĂšme des conduites intelligentes conduisant aux niveaux opĂ©ratoires.
12. Durée et vitesse-fréquence
Marianne Meylan-Backs a repris en liaison avec Piaget une recherche de Fraisse, sur les relations entre la durĂ©e et la frĂ©quence. On prĂ©sente aux sujets dans une visionneuse deux sĂ©ries de clichĂ©s : 8 Ă 3 s et 4 Ă 6 s, ou 16 clichĂ©s Ă 2 s et 8 Ă 4 s, soit un temps global de 32 s, en alternant naturellement lâordre des sĂ©ries. AprĂšs chaque sĂ©rie on demande une Ă©valuation de la durĂ©e, au moyen de six baguettes dont les longueurs symbolisent des durĂ©es inĂ©gales. Lâinterrogation comporte trois parties : Ă©valuation simple, explication (donc estimation rĂ©flĂ©chie) et suggestion dâĂ©galitĂ© pour voir si elle est acceptĂ©e et, en ce cas, comment elle est justifiĂ©e. Les rĂ©actions observĂ©es sont de trois sortes. Avant 8 ans lâenfant juge surtout de la durĂ©e par la frĂ©quence absolue : plus dâimages, plus de temps. Vers 8-9 ans le sujet pense au contraire quâavec lâaugmentation de la frĂ©quence la durĂ©e diminue parce que cela va « plus vite » et que chaque image est prĂ©sentĂ©e moins longtemps. En troisiĂšme lieu, mais moins souvent que chez Fraisse (qui travaillait sur adultes et faisait juger du temps mĂ©triquement), il y a Ă©galitĂ© par compensation.
Piaget commence par exprimer sa dette de reconnaissance Ă Fraisse, avec lequel les discussions ont toujours Ă©tĂ© extrĂȘmement stimulantes et fructueuses. Sur le terrain de la durĂ©e lâaccord nâa pas encore pu se faire en particulier quant au rĂŽle de la vitesse. Pour Fraisse la durĂ©e est Ă©valuĂ©e directement, en fonction de divers indices dont le principal est le nombre des changements perçus par le sujet. Pour Piaget la durĂ©e est au contraire une relation : espace parcouru ou nombre de changements, etc., mais relativement Ă la vitesse. Seulement comme, au niveau prĂ©opĂ©ratoire, cette mise en relation demeure approchĂ©e ou mĂȘme manquĂ©e, un des termes du rapport est accentuĂ© par rapport Ă lâautre qui peut ĂȘtre nĂ©gligé : dâoĂč les situations conformes aux descriptions de Fraisse. En particulier lâexpression « plus vite = plus de temps » revient en fait Ă une nĂ©gligence de la vitesse en tant que dĂ©roulement et
revient Ă Â : « Plus loin, plus de changements », etc. (= rĂ©sultat de la vitesse), donc « plus de temps » tandis que lâexpression « plus vite = moins de temps », tĂ©moigne de la mise en relation correcte avec la vitesse en tant que dĂ©roulement. Les rĂ©sultats de M. Meylan-Backs tĂ©moignent Ă cet Ă©gard dâune mise en relation croissante, oĂč les rĂ©actions Ă la vitesse-frĂ©quence sont trĂšs homogĂšnes aux rĂ©actions observĂ©es prĂ©cĂ©demment quant Ă la vitesse-dĂ©placement.
Fraisse insiste sur la difficultĂ© du problĂšme. Nous sommes au stade de lâaccumulation des faits et nâen avons pas encore assez pour une systĂ©matisation gĂ©nĂ©rale. AprĂšs avoir soulignĂ© lâĂ©lĂ©gance de la technique, Fraisse suppose que lâutilisation de longueurs spatiales comme mesure de la durĂ©e peut expliquer la diffĂ©rence entre les rĂ©ponses de ses sujets adultes, qui aboutissaient statistiquement Ă une Ă©galitĂ© gĂ©nĂ©rale (avec Ă©valuations en degrĂ©s allant de 21 Ă 45 s), et celles des adultes interrogĂ©s ici, dont peu atteignent lâĂ©galitĂ©. Finalement, Fraisse se demande sâil nâexiste pas plusieurs types de conduites vis-Ă -vis du temps et plusieurs notions hĂ©tĂ©rogĂšnes : le temps spatialisĂ©, le temps de coordination des vitesses, le temps de la relativitĂ© (coordination des observateurs), etc.
Piaget rĂ©pond que si lâon parle de la multiplicitĂ© des temps, lâaccord devient possible : si le temps est un rapport pouvant prendre plusieurs formes, mais dont le dĂ©nominateur comprend la vitesse sous un aspect ou sous un autre, le sujet peut accentuer lâun des termes du rapport et nĂ©gliger lâautre, dâoĂč la multiplicitĂ© des Ă©valuations. En prĂ©sence de cette multiplicitĂ© des temps, lâeffort que lâon peut tenter est la classification de ces accentuations ; en ce cas les illusions du temps vĂ©cu ou perçu tiennent Ă ces variĂ©tĂ©s dâaccentuation, tandis que la notion câest le rapport lui-mĂȘme. La divergence se rĂ©duit donc Ă peu de choses : Fraisse semble dâaccord sur le temps opĂ©ratoire ou « complet » mais pas sur lâintervention de la vitesse dans les formes intuitives, tandis que Piaget se borne Ă ajouter que quand la vitesse est nĂ©gligĂ©e par le sujet elle devrait intervenir pour passer de lâestimation erronĂ©e Ă lâĂ©valuation exacte.
Reuchlin pense que le passage des estimations multiples Ă la notion unifiĂ©e est sans doute affaire de socialisation : le temps de la mĂ©canique, câest le temps commun Ă tous les
sujets. Et cette construction du temps commun ne rĂ©sulte-t-il pas dâune Ă©quilibration qui comporte une certaine rĂ©versibilité ? Le temps commun nâest dâailleurs pas le seul que nous utilisons et nous continuons de vivre en fait dans les autres.
Cohen montre que quand nous reprĂ©sentons le temps par un symbolisme spatial (comme dans le cas des baguettes de M. Meylan) cela ne signifie pas pour autant que la durĂ©e comporte des composantes spatiales. Par contre, si lâon examine dans ses propres expĂ©riences (effet Kappa, etc.), les relations entre le temps et la vitesse on trouve des corrĂ©lations nettes. Lâespace reste Ă part. Cela pourrait ĂȘtre dĂ» Ă un artefact mais Cohen ne le pense pas.
Papert hĂ©site entre les difficultĂ©s et la possibilitĂ© dâune estimation perceptive directe du temps. La difficultĂ© principale est de dĂ©finir ce quâest une estimation directe : câest en gĂ©nĂ©ral le cas des jugements au sujet desquels le sujet ne parvient pas Ă dire quels indices il a employĂ©s ! Le nombre des indices et des influences parasites est proprement infini et le premier problĂšme serait de chercher ceux qui jouent un rĂŽle important. Il nây a donc pas dâexpĂ©rience cruciale possible Ă cet Ă©gard. Mais, dâautre part, pourquoi ne pas se livrer Ă des expĂ©riences un peu « propres » en tachistoscope, pour la durĂ©e comme pour lâespace ? Par exemple faire Ă©valuer les durĂ©es sâĂ©coulant entre deux points lumineux situĂ©s sur des segments invariants de droite (1). Papert avoue Ă cet Ă©gard ne pas apercevoir de diffĂ©rences de nature entre les perceptions temporelles et les perceptions spatiales.
Fraisse rĂ©pond quâune diffĂ©rence fondamentale demeure Ă cet Ă©gard : pour des distances on peut recourir Ă des comparaisons simultanĂ©es, tandis quâil nâen est rien dans le cas des durĂ©es.
Papert est bien dâaccord, mais il reste que si lâon parle de la multiplicitĂ© des estimations du temps il faut en dire autant de lâespace : on distingue par exemple la droite de la visĂ©e, la droite gĂ©odĂ©sique, etc., et la notion de droite câest prĂ©cisĂ©ment la coordination de tous ces Ă©lĂ©ments. Il en est de mĂȘme pour la
(1) LâexpĂ©rience a Ă©tĂ© faite depuis par G. Voyat sur 21 adultes avec 5200 mesures et elle a mis en Ă©vidence un net effet dâapprentissage pour des durĂ©es de 0,12 Ă 0,58 s. Autrement dit mĂȘme pour ces courtes durĂ©es voisines du point neutre connu, on ne se trouve pas en prĂ©sence de perceptions primaires mais bien dâ effets relatifs Ă des activitĂ©s perceptives (J. P.).
notion du temps et dans les deux cas, il faut tenir compte de tout ce que nous a appris la théorie de la relativité.
Gonseth pense quâune certaine indĂ©termination entache toujours lâestimation des durĂ©es longues. Pour ce qui est des durĂ©es courtes, par contre, lâestimation est possible, mais il faut Ă©purer les indices. On peut en particulier faire supporter la durĂ©e par une frĂ©quence. Notre cerveau est porteur de rythmes qui varient selon nos occupations : pourquoi nây aurait-il pas intĂ©gration Ă ces rythmes ? Mais câest par des expĂ©riences sur la conservation de la durĂ©e que lâon pourrait atteindre lâinaliĂ©nabilitĂ© de la vitesse aussi bien que celle de la durĂ©e et de la distance. Dans notre activitĂ© insĂ©rĂ©e, durĂ©e, vitesse et espace sont insĂ©parables : ce quâil faudrait donc Ă©tudier, câest la durĂ©e de deux phĂ©nomĂšnes que lâon rendrait par ailleurs aussi identiques que possible. « Câest parce que nous sommes capables dâactions efficaces que je vais jusquâĂ dire que lâintĂ©gration de la vitesse est inĂ©vitable. »
Apostel insiste sur les relations entre le temps et lâincertitude. On peut concevoir le temps comme une sorte dâopĂ©ration qui transforme le passĂ© en prĂ©sent et en futur : le futur est lâincertain partiellement contrĂŽlable en fonction dâune certitude prĂ©sente et passĂ©e quâon ne peut modifier. LâĂ©valuation des temps ne dĂ©pendrait-elle pas de ces facteurs dâincertitude et de contrĂŽle ? Et, pour ce qui est des facteurs affectifs rĂ©ductibles Ă des rĂ©gulations, il y a toujours anticipation du futur et des perturbations possibles : nâest-ce pas lĂ Ă nouveau un facteur dâincertitude ?
Bresson et Isaacs dĂ©veloppent ce mĂȘme thĂšme, le premier en suggĂ©rant des expĂ©riences possibles et le second en insistant sur la logique de la prĂ©vision qui se dĂ©veloppe sans doute chez lâenfant, en fonction des besoins quotidiens, bien avant la logique des rapports et des mesures. Cohen montre en quoi le futur est une image distordue du passĂ©, avec diffĂ©rences systĂ©matiques des Ă©valuations dâintervalles.
Fraisse conclut cette longue discussion en distinguant trois paliers temporels : celui de lâintĂ©gration physiologique des durĂ©es celui du temps vĂ©cu avec ses indices extrĂȘmement divers et celui des conduites rationnelles oĂč lâon essaie de coordonner lâensemble des phĂ©nomĂšnes. Or sans doute ces trois plans sont en interaction.
13. Durées synchrones
Ă comparer en fonction de lâordre temporel des arrivĂ©es et des dĂ©parts
P. GrĂ©co a eu lâexcellente idĂ©e de reprendre notre ancienne expĂ©rience sur les promenades de personnages, mais en Ă©liminant tout indice perceptif sur les espaces parcourus et les vitesses. Au lieu donc de dĂ©placer les bonshommes de maniĂšre visible sur la table ou de façon trop imaginable derriĂšre un Ă©cran, GrĂ©co a demandĂ© aux enfants de se promener eux-mĂȘmes aux alentours de lâĂ©cole, pendant 3-4, 5-6 ou 9-10 minutes, chacun des deux partenaires A ou B ignorant tout de lâitinĂ©raire et de la vitesse de lâautre et ne connaissant que lâordre des dĂ©parts et des arrivĂ©es. Si nous dĂ©signons par > la relation « aprĂšs » et par < la relation « avant » les quatre ou cinq situations Ă©tudiĂ©es sont caractĂ©risĂ©es par les dĂ©parts et arrivĂ©es de formes suivantes :
(1) = >Â ; (II) > <Â ; (III) < <Â ; (IV) > =Â ; et parfois (V) = = (pour les petits).
Seule la situation III est indĂ©cidable puisque lâun des sujets part avant lâautre et arrive aussi avant lâautre. Les questions ont portĂ© dâabord sur les durĂ©es de parcours et leur justification, mais aussi ensuite sur les espaces parcourus et les vitesses, bien que ces indices, utiles Ă connaĂźtre du point de vue du raisonnement de lâenfant, soient ici logiquement indĂ©terminĂ©s.
Les rĂ©sultats obtenus permettent de distinguer quatre stades. Au cours du premier (24 sur 25 sujets de 6-7 ans et 1 sur 20 Ă 7 ans) les sujets, mĂȘme pour les Ă©valuations justes, ne font presque jamais spontanĂ©ment mention des dĂ©calages dâordre et cela mĂȘme sâils sâen servent implicitement (ce qui arrive parfois mais peu) : lâargument essentiel est la description des parcours (dont le sujet ignore cependant toujours lâun !) en termes globaux de longueur, vitesse et durĂ©e. La question III donne toujours lieu Ă une rĂ©ponse jugĂ©e dĂ©cidable et la question V Ă une inĂ©galitĂ©. Au cours dâun second stade (7-8 ans), lâordre des arrivĂ©es est pris en considĂ©ration, mais pas celui des dĂ©parts. La durĂ©e est jugĂ©e en fonction des distances (imaginĂ©es) et aussi des vitesses, avec tantĂŽt lâĂ©quivalence « plus vite = plus loin = plus de temps » tantĂŽt « plus
vite = plus vite arrivĂ© = moins de temps ». Au troisiĂšme stade (environs de 9 ans) la coordination de lâordre des dĂ©parts et des arrivĂ©es est assurĂ©e mais les questions dâespace et de vitesse ne sont pas jugĂ©es indĂ©cidables, pas plus (sauf pour les 20 % spontanĂ©ment et les 40 % aprĂšs discussion) que la question III. Le quatriĂšme stade, enfin (les 60 % Ă 9-10 ans), marque une coordination gĂ©nĂ©rale (entre autre sous la forme « plus vite = moins de temps ») et une reconnaissance des situations indĂ©cidables.
Lunzer se demande sâil sâagit de stades proprement dits, Ă©tant donnĂ© la multiplicitĂ© des critĂšres. GrĂ©co rĂ©pond quâil a seulement voulu Ă©tablir lâexistence dâune Ă©volution rĂ©guliĂšre avec lâĂąge et quâil est prĂȘt Ă ne parler que de niveaux.
Tajfel note que dans ses propres expĂ©riences on obtient mĂȘme chez les adultes des rĂ©sultats trĂšs distincts selon que lâon pose les questions en termes de similaritĂ©s ou de diffĂ©rences. Chez lâenfant, on peut obtenir Ă propos de longueurs des dialogues du genre de celui-ci : « Est-ce que ce sont les mĂȘmes ? â Oui. â Maintenant montre-moi le plus grand ? â Celui-lĂ . » GrĂ©co rĂ©pond que le principe de la maison est de ne poser que des questions contre-suggestives. Dâautre part, on ne demande pas quâun jugement mais aussi les justifications. Papert trouve les questions « avant » ou « aprĂšs » dĂ©nuĂ©es dâambiguĂŻtĂ©, et si un sujet du stade II modifie ses jugements selon quâon le centre sur les points de dĂ©part ou sur ceux dâarrivĂ©e, câest une rĂ©action dâautant plus intĂ©ressante quâelle disparaĂźt lors des coordinations des stades III et IV.
Fraisse est frappĂ© par le fait que malgrĂ© la cohĂ©rence introduite par les stades, les enfants ne se rĂ©fĂšrent pas tous aux mĂȘmes indices. Dâautre part, il est curieux de ne trouver aucune allusion aux indices affectifs : belle promenade, effort, succĂšs, etc. GrĂ©co rĂ©pond quâil nâest cependant pas seul Ă avoir interrogĂ© les 85 sujets⊠Fraisse poursuit en notant lâintĂ©rĂȘt des coordinations opĂ©ratoires entre lâordre de succession et les durĂ©es. Mais pour ce qui est des critĂšres la variabilitĂ© reste grande et on a lâimpression que quand lâenfant rĂ©pond « plus quelque chose » ce qui compte avant tout câest « plus ».
GrĂ©co prĂ©cise que son problĂšme Ă©tait dâĂ©tudier cette coordination entre lâordre et la durĂ©e en vidant celle-ci de tout contenu perceptif pour voir si lâon retrouverait ainsi les mĂȘmes suites
dâĂ©tapes. Or, câest bien le cas. Dâautre part, la capacitĂ© finalement acquise, de coordonner lâordre et la durĂ©e doit bien faire intervenir un systĂšme susceptible dâassurer cette coordination.
14. Métrique temporelle et égalisation des durées
Une seconde expĂ©rience de P. GrĂ©co a portĂ© sur la mĂ©trique temporelle, non pas pour en vĂ©rifier lâinterprĂ©tation donnĂ©e jadis par Piaget (synthĂšse opĂ©ratoire des emboĂźtements partitifs et de lâordre des dĂ©placements, en isomorphisme avec la formation de la mĂ©trique spatiale et avec la synthĂšse des inclusions et de lâordre pour ce qui est de la construction des nombres), mais pour tirer de lâutilisation de cette mĂ©trique mĂȘme, des informations sur la comprĂ©hension du temps. Le dispositif consiste Ă prĂ©senter au sujet deux mesurants identiques F1 et F2, soit deux mĂ©tronomes dont le second donne un nombre de battements double du premier N2 = 2 N1, soit deux plateaux tournants (plateaux dâĂ©lectrophones) dont le second donne un nombre de tours double du premier. Le sujet doit dâabord comparer directement ces deux mesurants (durĂ©es simultanĂ©es) et Ă©tablir le rapport de vitesses, Ă lui seul ou avec lâaide de lâexpĂ©rimentateur. Cela fait ou prĂ©sente une durĂ©e D en fonction de F1 (ou de F2) au moyen dâune lampe restant allumĂ©e pendant D et on demande ensuite de reproduire une durĂ©e Ă©gale Dâ = D en fonction de lâautre mesurant. En cas dâĂ©chec, on fait reproduire Dâ avec le mĂȘme mesurant puis lâon passe au second.
Les rĂ©sultats mettent dâabord en Ă©vidence la difficultĂ© jusquâĂ 7-8 ans Ă saisir le rapport N2 = 2 N1 auquel est substituĂ© une relation N2 = N1 + k. MĂȘme quand ce rapport a Ă©tĂ© spontanĂ©ment saisi et Ă©noncĂ©, une seconde difficultĂ© subsiste jusquâĂ 8-9 ans pour Ă©galiser Dâ Ă D, lâenfant commençant alors par se contenter de N2 = N1. Avec les disques la rĂ©ponse correcte est encore plus tardive (40 % Ă 9-10 ans), la rĂ©ponse N2 = N1 + k prĂ©dominant jusquâĂ 8-9 ans.
Fraisse insiste sur cette diffĂ©rence des rĂ©actions aux disques et aux mĂ©tronomes, celles-ci bĂ©nĂ©ficiant dâun effet de rythme. GrĂ©co remarque cependant que la synchronisation sur les mĂ©tronomes nâaboutit pas toujours Ă des constatations exactes.
Apostel souligne le rĂŽle de la vitesse et remarque que Piaget
la dĂ©finit de façon trĂšs large : une mesure du degrĂ© de changement par unitĂ© de temps. Mais comment la mesurer ? Papert pense quâil faut imaginer une sĂ©rie de niveaux de vitesses et une sĂ©rie de niveaux de temps. Il y a solidaritĂ© entre les deux mais lesquels dĂ©rivent des autres ? La rĂ©ponse pourrait ĂȘtre ni les uns ni les autres. Il semble pourtant que la vitesse soit Ă lâorigine, mĂȘme si cette vitesse initiale est pauvre. Il y a toute une sĂ©rie dâindices trĂšs simples, perceptifs, qui permettent de dĂ©finir non pas une vitesse structurĂ©e mais une vitesse qui serait suffisante pour obtenir une premiĂšre construction temporelle, laquelle permettrait ensuite un affinement de la notion de vitesse.
15. Lâeffet de lâespace sur le jugement de durĂ©e
Charles Legg, qui fut collaborateur de J. Cohen Ă Manchester, nous a Ă©tĂ© aimablement proposĂ© par ce dernier pour contribuer aux recherches du Centre sur le temps, et il a bien voulu passer une annĂ©e Ă GenĂšve pour approfondir lâanalyse de lâeffet « kappa ». On sait que cet effet, Ă©tudiĂ© par Cohen (1) consiste en une surestimation de la durĂ©e sous lâinfluence de lâespace : si lâon allume successivement trois lumiĂšres A, B, C avec un intervalle temporel Ă©gal t1 entre A et B et t2 (= t1) entre B et C mais un intervalle spatial d1 entre A et B supĂ©rieur Ă d2 entre B et C (les trois lampes se succĂ©dant sur une mĂȘme droite), la durĂ©e t1 est en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©e sous lâinfluence de d1 > d2, du moins en prĂ©sentation horizontale. En vertical, câest la durĂ©e associĂ©e au segment spatial supĂ©rieur qui est en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©e.
Cohen a Ă©mis lâhypothĂšse que de tels effets pouvaient ĂȘtre dus Ă des facteurs dâexpectations liĂ©es aux vitesses : en supposant une vitesse constante en horizontal le sujet aura la tendance en reliant par un mouvement les trois lumiĂšres A, B, et C, Ă surestimer la durĂ©e correspondant Ă un espace plus grand. Dâautre part, les illusions en vertical seraient dues Ă lâhabitude de voir sâaccĂ©lĂ©rer le mouvement descendant et se ralentir le mouvement ascendant.
Pour contrĂŽler ces hypothĂšses, Ch. Legg a imaginĂ© dâintro-
(1) Avec des techniques dâajustement diffĂ©rentes de celles dâestimation des psychologues japonais qui avaient observĂ© des effets analogues.
duire deux nouvelles lumiĂšres A2 et A3 entre A et B et modifier les vitesses entre A et B par rapport au segment BC : en cas de ralentissement en A A2 A3 B il devrait alors y avoir diminution de lâeffet en BC et en cas dâaccĂ©lĂ©ration lâinverse. Or, Legg, en variant les situations de plusieurs maniĂšres, a trouvĂ© une augmentation de lâillusion en cas de ralentissement et un effet nul avec lâaccĂ©lĂ©ration. En outre lâeffet en vertical est faible en montant mais fort en descendant indĂ©pendamment des distances (effet de direction non observĂ© par Cohen sous cette forme indĂ©pendante).
LâhypothĂšse invoquĂ©e ne suffit donc pas, mais la technique de Legg ne fournit pas non plus dâexplication car il a Ă©tĂ© obligĂ© de faire varier les espaces en mĂȘme temps que les vitesses.
Depuis lors G. Voyat a continuĂ© les recherches et est conduit Ă rĂ©tablir le rĂŽle de la vitesse, mais sans « expectation » et en tant que mise en rapport avec lâespace parcouru. Quand celui-ci est centrĂ© plus que la vitesse il y a alors surestimation des durĂ©es par simples effets de contrastes ou de « centrations relatives ».
Cohen dĂ©clare que les rĂ©sultats de Legg ne lui dĂ©plaisent pas parce quâil ne croit plus beaucoup Ă son hypothĂšse de lâexpectation. Il existe dâailleurs une diffĂ©rence notable entre les techniques dâestimation utilisĂ©es par Legg et ses propres techniques dâajustement ou de reproduction, qui fournissent des effets plus forts. Il expose ses nouvelles expĂ©riences en cours qui situent lâeffet kappa parmi bien dâautres et rappelle lâeffet tau ou influence du temps sur lâespace.
Bresson aprĂšs sâĂȘtre renseignĂ© sur lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des rĂ©sultats intra-sujets, qui est grande, se demande si lâon ne retombe pas dans un problĂšme de centration (ce que G. Voyat a donc vĂ©rifiĂ© depuis). Hirsch prĂ©cise quâen Ă©largissant lâangle visuel jusquâĂ 58° lâeffet kappa nâexiste plus : il est presque fovĂ©al. Dans le domaine auditif il nâexiste pas.
Papert propose de nâutiliser que deux lumiĂšres, avec variation de la distance et de refaire lâexpĂ©rience avec deux sons.
16. Recherches sur la vitesse-fréquence
Dans lâinterprĂ©tation de Piaget la durĂ©e implique la vitesse qui est considĂ©rĂ©e par le sujet aux niveaux opĂ©ratoires et nĂ©cessaire aux coordinations objectives adĂ©quates du temps, mais
nĂ©gligĂ©e ou considĂ©rĂ©e dans ses seuls rĂ©sultats (plus vite = plus loin) aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, dâoĂč les estimations subjectives et inadĂ©quates de la durĂ©e. Par contre la vitesse ne suppose pas initialement la durĂ©e et repose aux niveaux Ă©lĂ©mentaires (perception et intuitions prĂ©opĂ©ratoires jusquâaux dĂ©buts, y compris, du niveau des opĂ©rations concrĂštes) sur la considĂ©ration ordinale du dĂ©passement (et ensuite la considĂ©ration hyperordinale de la grandeur dĂ©croissante ou croissante des intervalles entre les mobiles), ce qui permet dâĂ©viter le cercle entre la vitesse et la durĂ©e. Mais si cette interprĂ©tation est cohĂ©rente sur le terrain de la vitesse-dĂ©placement, elle laisse encore sans solution le problĂšme de la vitesse-frĂ©quence, car en un rythme lâintervalle entre les battements, par exemple, est de nature temporelle et non plus spatiale : faut-il alors admettre deux formes hĂ©tĂ©rogĂšnes de la vitesse, dont lâune des deux seules serait indĂ©pendante de la durĂ©e, ou bien peut-on considĂ©rer que le rythme, dont Fraisse a trĂšs clairement montrĂ© le caractĂšre de Gestalt dynamique, comporte lui aussi un Ă©lĂ©ment de vitesse â le tempo â dont lâestimation pourrait reposer sur des anticipations cinĂ©matiques indĂ©pendantes, en leur mĂ©canisme, de la durĂ©e comme telle ?
Chose curieuse, cette perception du tempo ou de la vitesse-frĂ©quence a Ă©tĂ© fort peu Ă©tudiĂ©e. Magali Bovet a bien voulu se charger dâorganiser quelques investigations Ă cet Ă©gard, dans le but de dĂ©gager certaines voies dâapproche. Retenons les deux premiĂšres des quatre sortes dâexpĂ©riences envisagĂ©es et dont les rĂ©sultats donneront lieu Ă une publication plus dĂ©taillĂ©e :
I. â Estimations temporelles dâintervalles correspondant Ă diffĂ©rentes vitesses-frĂ©quences : A) Intervalles trĂšs brefs (20 Ă 40 centisecondes, frĂ©quence 300 Ă 150 battements par minute) ; B) Intervalles moyens (50 Ă 150 cs, frĂ©quence 120 Ă 40 par minute) ; C) Intervalles longs (200 Ă 300 cs, frĂ©quence 30 Ă 20). Il sâagit en ces trois cas de comparer deux intervalles dĂ©terminĂ©s par 3 battements successifs, en 5 jugements selon une dĂ©formation de 0 ; ± 5 et 10 %.
II. â Estimations de fluctuations cinĂ©matiques : 1) Dans la zone B : frĂ©quence 75 par minute ; 2) Dans la zone A : frĂ©quence 150 ; 3) En une vitesse encore plus rapide (frĂ©quence 300 Ă 600 par minute). Il sâagit en ces cas de comparaisons  de
deux suites successives de battements en 5 jugements selon les mĂȘmes dĂ©formations.
Les rĂ©sultats obtenus sont dĂ©jĂ instructifs. En premier lieu il nây a pas coĂŻncidence des zones de perception optimale : celle de la durĂ©e se situe aux environs de 80 cs dâintervalle alors quâĂ 20 cs la prĂ©cision est moindre ; celle du tempo se situe aux intervalles de 20 Ă 40 cs, tandis quâĂ 80 cs la prĂ©cision diminue. En second lieu la prĂ©cision gĂ©nĂ©rale semble supĂ©rieure dans le cas du tempo : la prĂ©cision de 5 % est obtenue par les 80 % des sujets, tandis que la mĂȘme pour la durĂ©e nâest que de 50 % (Ă moins quâon nâait pas obtenu le point optimal Ă cet Ă©gard). A 20 cs la durĂ©e nâest estimĂ©e Ă 5 % que par les 19 % des sujets, et le tempo Ă 82 %. A 10 cs cette prĂ©cision est encore atteinte par les 44 % des sujets pour le tempo.
Il semble donc exister, et câĂ©tait la question principale Ă rĂ©soudre, une estimation des vitesses-frĂ©quences (tempo) indĂ©pendante de celle des durĂ©es et reposant donc moins sur lâintervalle que sur la liaison dâun battement au suivant. M. Bovet nâexclut pas quâune composante temporelle intervienne au niveau des intervalles dont la durĂ©e est Ă©valuable quantitativement, mais lâexamen des acuitĂ©s ou degrĂ©s de prĂ©cision semble indiquer que la durĂ©e demeure mĂȘme alors dĂ©pendante des donnĂ©es frĂ©quentielles, tandis quâaux intervalles courts, un contenu temporel exactement perceptible ne paraĂźt pas nĂ©cessaire pour les estimations frĂ©quentielles prĂ©cises.
Papert propose de continuer lâexpĂ©rience en Ă©tudiant lâapprentissage du tempo. On peut songer Ă un systĂšme interne de rĂ©sonance qui vibrerait Ă diffĂ©rents degrĂ©s de sensibilitĂ© selon la coĂŻncidence de son rythme frĂ©quentiel avec celui du stimulus.
Hirsch pense Ă un phĂ©nomĂšne de texture. Pour les temps longs on atteint la durĂ©e, tandis quâaux intervalles plus serrĂ©s les choses changent.
Fraisse note dâabord que les tĂąches du sujet diffĂšrent dâune expĂ©rience Ă lâautre. Une vitesse ne peut ĂȘtre estimĂ©e que si elle dure assez longtemps. Piaget reconnaĂźt que cela est vrai des vitesses-dĂ©placements tandis que les vitesses-frĂ©quences de M. Bovet sont distinguĂ©es pour des temps trĂšs courts. Il y a donc lieu de chercher Ă quoi correspond la frĂ©quence. Ce pourrait ĂȘtre la « densité » qui joue un rĂŽle essentiel, rĂ©pond
Fraisse. Oui, dit Piaget, mais Ă condition de lui confĂ©rer un sens cinĂ©matique : il nây a pas simplement estimation par rapport au tout, comme dans lâillusion dâOppel oĂč le tout est donnĂ© dans un seul regard. Il y a cependant, poursuit Fraisse, rĂ©fĂ©rence globale par rapport aux rythmes physiologiques.
On peut faire lâhypothĂšse dâun compteur interne qui jouerait pour le tempo, suggĂšre Bresson. Mais Piaget voudrait atteindre le continu cinĂ©matique inhĂ©rent Ă la marche du compteur : lâessentiel est dâatteindre un dynamisme qui dĂ©passe et englobe le temps au lieu dâen dĂ©river. Au reste, ajoute-t-il, tout cela est en accord avec deux thĂšses essentielles de Fraisse : 1) Quâaux petites durĂ©es leur estimation est encadrĂ©e par la succession ordinale des Ă©vĂ©nements entre lesquels se situent les intervalles (la durĂ©e des intervalles est Ă©valuĂ©e plus correctement Ă lâintĂ©rieur des sĂ©quences rythmiques que dans les intervalles entre les sĂ©quences) ; et 2) Que le rythme constitue une Gestalt dynamique plus prĂ©gnante que la durĂ©e et comportant un facteur cinĂ©matique. On peut donc supposer, dans les expĂ©riences de Magali Bovet, que la perception du tempo ou vitesse-frĂ©quence est affaire de comparaison entre la cadence du stimulus et celle du sujet (physiologique ou psychologique, acquise sur place ou en fonction dâexpĂ©riences antĂ©rieures, etc., peu importe ) : les fines diffĂ©rences perçues aux intervalles trĂšs courts tĂ©moigneraient ainsi dâune sorte de comparaison ordinale en termes de dĂ©passements dans le cas de la vitesse-frĂ©quence comme dans celui des vitesses-dĂ©placements, et seraient donc pour cette mĂȘme raison indĂ©pendantes de la durĂ©e. Mais de mĂȘme que la vitesse-dĂ©placement se coordonne tĂŽt ou tard avec la durĂ©e, des coordinations analogues peuvent se produire, sur le terrain du tempo ou vitesse-frĂ©quence, avec lâallongement des intervalles puisque ceux-ci ne sont pas spatiaux et imposent donc assez tĂŽt une Ă©valuation temporelle.
17. Essai de formalisation du temps
à partir des données psychogénétiques
Dans une recherche dont il est difficile de rendre la richesse sans entrer dans le détail des formules (sa publication suivra), Grize se propose de formaliser, non pas le temps de la mécanique ni les théories psychologiques du temps, mais le temps du
sujet lui-mĂȘme tel quâil se construit psychogĂ©nĂ©tiquement. Grize se donne deux relations : P relation dâordre « prĂ©cĂšde » (transitive et asymĂ©trique, donc irrĂ©flexive) et C relation de coĂŻncidence dans un voisinage spatio-temporel. On en tire F, relation de cofamiliaritĂ© (F = df P C Pâ  1), transitive, symĂ©trique et rĂ©flexive, comme C elle-mĂȘme. Grize cherche alors Ă montrer que la notion de temps procĂšde dâune coordination des mouvements ou des familles dâĂ©vĂ©nements : T = C/P/C, câest-Ă -dire quâun Ă©vĂ©nement x prĂ©cĂšde un Ă©vĂ©nement y sâil existe un Ă©vĂ©nement u et un Ă©vĂ©nement v tels que x coĂŻncide avec u, u prĂ©cĂšde v et u coĂŻncide avec y.
On introduit ensuite la notion de durĂ©e Dur (x, y) comme la classe des Ă©vĂ©nements qui sont intermĂ©diaires par la relation T Ă x et Ă y ; et la notion de simultanĂ©itĂ© (S = ~ T â ~ Tâ 1) qui, dans cette construction, nâest pas par elle-mĂȘme transitive.
Si lâon pose alors quâune durĂ©e vide entre x et y, Ă©quivaut Ă la simultanĂ©itĂ© de x et de y, la notion de temps possĂšde ses caractĂšres essentiels, notamment la connexitĂ© et la densitĂ©.
Grize montre en outre comment ces coordinations qui caractĂ©risent le temps objectif peuvent ĂȘtre prĂ©parĂ©es par diverses relations intĂ©ressant les Ă©valuations prĂ©opĂ©ratoires et dont il donne la liste dans les perspectives soit de Fraisse soit de Piaget.
Apostel voit bien comment un tel schĂ©ma permet de passer des relations temporelles Ă©lĂ©mentaires (gĂ©nĂ©tiquement les relations dâordre et celles de voisinage spatio-temporel sont effectivement trĂšs prĂ©coces) au temps de la mĂ©canique. Mais la notion de temps nâest pas unique chez lâadulte : il y a le temps vĂ©cu, le temps des Ă©vĂ©nements quotidiens, etc.
Pour Fraisse, le problĂšme fondamental est que lâenfant est capable Ă tout Ăąge de certains jugements sur le temps dont les uns sont justes et les autres faux : le problĂšme est de trouver les indices ou les variables qui entraĂźnent de tels jugements. Fraisse est dâaccord avec lâanalyse du temps opĂ©ratoire de Piaget, mais il reste toutes les Ă©valuations non opĂ©ratoires que lâon retrouve Ă chaque niveau et jusque chez lâadulte : quels sont les critĂšres qui interviennent alors, tel est le problĂšme qui lâintĂ©resse et il demande Ă Piaget en quel sens il fait rentrer la durĂ©e perceptive dans les niveaux prĂ©opĂ©ratoires.
Celui-ci répond que le problÚme des facteurs constitue effec-
tivement lâessentiel et que les stades ne sont utiles Ă dĂ©couper que pour faire mieux apercevoir lâĂ©volution des modes dâorganisation de ces facteurs. Mais il faut se garder de concevoir les stades comme des transformations totales dont chacune anĂ©antirait les conduites des niveaux antĂ©rieurs. Câest ainsi que le stade des opĂ©rations temporelles est caractĂ©risĂ© par lâapparition (tardive) de certaines structures intĂ©ressant les notions et les infĂ©rences relatives au temps, dont les sujets plus jeunes ne sont pas capables. Mais cela ne signifie en rien que le sujet de niveau opĂ©ratoire ni lâadulte emploieront ces structures opĂ©ratoires pour Ă©valuer une durĂ©e vĂ©cue (ennui, attente, etc.) : aux stades successifs I, II, III, etc., de dĂ©veloppement correspondent donc chez le sujet des stades finaux une hiĂ©rarchie de conduites Iâ, IIâ, IIIâ, etc., dont les plus Ă©lĂ©mentaires prolongent simplement celles des stades antĂ©rieurs (Iâ pour I, IIâ pour II, etc.) et conservent les mĂȘmes structures. A cet Ă©gard lâadulte lui-mĂȘme conserve les structures prĂ©opĂ©ratoires pour juger du temps vĂ©cu, etc., et la durĂ©e perceptive nâest quâun cas ou un niveau particuliĂšrement Ă©lĂ©mentaire de ce temps prĂ©opĂ©ratoire. Cette situation se retrouve dans le cas de toutes les autres notions : Ă cĂŽtĂ© des opĂ©rations arithmĂ©tiques il peut arriver Ă lâadulte de juger dâun nombre dâaprĂšs la figure ou par lâespace occupĂ© (« numĂ©rosité » perceptive, etc.), mais, pour ce qui est du nombre, la plupart des situations permettent une Ă©valuation opĂ©ratoire, tandis quâon est plus souvent conduit Ă Ă©valuer la durĂ©e sans regarder sa montre et sans faire de raisonnements faute de donnĂ©es suffisantes. Quant au problĂšme central, il est bien pour Piaget comme pour Fraisse, dâanalyser les facteurs des estimations justes ou fausses, mais il est surtout, partant de lĂ , de dĂ©cider si ce temps est en fin de compte une relation et une coordination ou un absolu indĂ©pendant de son contenu et notamment des vitesses (donc aussi de ce que lâon fait et de la rapiditĂ© Ă laquelle on le fait) [*].
Gonseth sâintĂ©resse Ă la formalisation de Grize mais nây trouve pas le temps de la relativitĂ©, sans doute parce quâil dĂ©borde du cadre de la psychogenĂšse. « Ce nâest pas Ă dire, ajoute-t-il, que la psychogenĂšse ne soutient pas le mouvement qui ira jusque-lĂ . » Pour complĂ©ter la formalisation de Grize dans la direction relativiste, il faudrait introduire au moins deux observateurs, etc.
[*Note FJP : nous avons substituĂ© « donc aussi » à « donc », les vitesses en jeu ne concernant pas seulement « ce que lâon fait », mais aussi les dĂ©placements, la frĂ©quence, etc.]
Fraisse remarque que si lâon peut comprendre la thĂ©orie de la relativitĂ© on ne peut pas la « vivre » et que, en ce sens le temps relativiste dĂ©borde bien le cadre de la psychogenĂšse. Mais Piaget pense que la psychogenĂšse concerne la formation des notions aussi bien que le vĂ©cu et quâainsi les conditions de possibilitĂ© de toute structure opĂ©ratoire nouvelle lui posent un problĂšme. Il rappelle lâouvrage dâAbelĂ© et Malvaux qui utilisent la vitesse ordinale, dĂ©gagĂ©e par la psychogenĂšse, dans leur reconstruction des notions relativistes. Il rappelle aussi les analyses de PoincarĂ© sur les conditions trĂšs limitatives dâun constat de simultanĂ©itĂ©, ce que confirme de prĂšs la psychogenĂšse.
Pour Papert, le temps de la relativitĂ©, câest le temps lui-mĂȘme et il est donc indispensable de lâenglober dans la perspective gĂ©nĂ©tique. Einstein a rĂ©ussi Ă justifier sa notion du temps en sâappuyant sur des intuitions trĂšs faciles Ă accepter. Pour comprendre comment on peut en arriver lĂ il faut partir de sujets qui ont des notions de temps profondĂ©ment diffĂ©rentes : lâenfant, dâune part, et certaines tribus Comme les Obi, qui distinguent simplement le manifeste (prĂ©sent et passĂ© rĂ©cent) et le non-manifeste (avenir et passĂ© lointain). Dans cette perspective tous les apports de la psychogenĂšse sont fondamentaux. Mais il reste Ă savoir si ces diverses notions du temps relĂšvent dâune construction dâensemble ou demeurent hĂ©tĂ©rogĂšnes. Or, il est dangereux de retenir cette diversitĂ© sans critique. De ce quâau jeu des Ă©checs il sâest superposĂ© une science des Ă©checs qui a introduit de multiples notions nouvelles, on ne saurait conclure Ă une multiplicitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšne.
Le problĂšme fondamental du temps est de savoir sâil correspond Ă une intuition simple (au sens kantien, par exemple) ou sâil sâappuie sur dâautres notions. Or, Ă un certain Ăąge les enfants choisissent comme indice du temps le chemin parcouru, ce qui est un bon indice. Mais parfois cela ne marche plus, il y a contradiction et il faut faire intervenir les diffĂ©rences de vitesses. Il en rĂ©sulte que « du point de vue a priori et du point de vue expĂ©rimental, tout porte Ă croire que la vitesse joue un rĂŽle capital ».
18. Psychologie et épistémologie du temps
Sous ces deux titres, Papert a conduit une série de recherches et fait plusieurs exposés, qui ont débuté par les considérations méthodologiques suivantes :
1) La solution de tout problĂšme particulier est solidaire dâune interprĂ©tation structurale dâensemble. Soutenir que le temps est nĂ©cessairement liĂ© Ă la vitesse, câest, tout autant que de dire « la masse de lâĂ©lectron est x », se rĂ©fĂ©rer non pas seulement Ă des faits dâexpĂ©rience mais encore et nĂ©cessairement Ă des prĂ©suppositions thĂ©oriques et Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales.
2) On met souvent en question les descriptions « logicistes » utilisĂ©es par Piaget (les groupements de sĂ©riation pour le temps, le groupe INRC, etc.). Il y a lĂ trois problĂšmes : a) Ces analyses sâimposent-elles ; b) Quels sont leurs critĂšres de vĂ©rification ; et c) Quels sont leurs rapports avec les explications causales de lâintelligence (psychophysiologie) et avec le contenu de la pensĂ©e consciente du sujet ? Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale oĂč est lâĂ©quilibre entre logicisme, psychologisme et « animisme » ou donnĂ©es introspectives ? Or, si ces problĂšmes ne sont pas rĂ©solus, on ne saurait les Ă©viter sans tomber dans une sĂ©rie de cercles vicieux.
3) Lâantinomie fondamentale quâil sâagit de surmonter est que « le cerveau humain, en tant que systĂšme physique, est rĂ©gi par des lois qui doivent ĂȘtre en fin de compte formalisables alors quâaucun systĂšme formel ne semble pouvoir rendre compte de toutes les propriĂ©tĂ©s des structures logico-mathĂ©matiques ».
En outre, Papert compare plaisamment les Ă©tapes historiques de lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique de lâintelligence aux stades de celle-ci : un stade prĂ©opĂ©ratoire (associationnisme ou Denkpsychologie, etc.), le stade des opĂ©rations concrĂštes marquĂ© par les ouvrages de Piaget sur le nombre, les quantitĂ©s, le temps, etc., et le stade des opĂ©rations formelles anticipĂ© par Piaget avec les recherches sur les « groupements », le groupe INRC, etc., mais qui ne sâest dĂ©veloppĂ© quâavec les travaux du Centre dâEpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et nâa pas encore trouvĂ© son point dâĂ©quilibre. Ce dernier stade est caractĂ©risĂ© par le fait quâau lieu de procĂ©der par secteurs (nombre, temps, etc.), la recherche procĂšde par isomorphismes ou homologies, par analyses fonctionnelles et transports de structures.
Câest cette mĂ©thode que Papcrt veut appliquer Ă lâĂ©tude du temps. Ses deux idĂ©es centrales Ă cet Ă©gard sont que les rĂ©actions temporelles dĂ©pendent dâune sĂ©rie trĂšs complexe dâindices dont lâenregistrement et lâorganisation sont fonction des structures les plus gĂ©nĂ©rales de lâintelligence au niveau considĂ©rĂ© (par transports latĂ©raux de ces structures ou de ces schĂšmes) et surtout que la durĂ©e est le rĂ©sultat dâune conservation.
Commençons par ce second point qui est fondamental. Si lâon veut comprendre la constitution des opĂ©rations relatives Ă la durĂ©e il faut les replacer dans le cadre gĂ©nĂ©ral de lâĂ©laboration de toutes les quantitĂ©s. Or, ce cadre de conservation peut se caractĂ©riser comme suit. Soit D (x, y, z) la description dâun objet assimilĂ© aux structures du sujet (par exemple la boulette dâargile). Une loi de conservation revient Ă dire que si lâon remplace la valeur des paramĂštres x, y, z par celles qui rĂ©sultent dâune transformation d (x, y, z) â (Ï x), (Ï y), (Ï z) dâune certaine classe, alors la quantitĂ© considĂ©rĂ©e ne change pas. ExprimĂ©e ainsi la loi de conservation se transpose sans obstacle au domaine temporel : soit D (x, y, z) la reprĂ©sentation dâune sĂ©rie dâĂ©vĂ©nements (un mobile dâune vitesse x sur un chemin y, etc.) : « La durĂ©e de ces Ă©vĂ©nements est un invariant sous une classe de transformations qui modifient dâune certaine façon les vitesses, les distances, etc. »
Câest pour dĂ©montrer cette hypothĂšse quâil sâagit de replacer le temps dans lâensemble des lois fonctionnelles de lâintelligence (voir plus haut sous V : SchĂšmes fonctionnels et transports de structures). La mĂ©thode consiste alors Ă dĂ©gager pour chaque classe dâindices les sous-systĂšmes ou groupements fonctionnels auxquels ils donnent lieu et Ă analyser les coordinations ou transports latĂ©raux entre ces sous-systĂšmes jusquâĂ lâĂ©laboration du systĂšme total qui constitue le temps. Dâun tel point de vue des relations telles que t = e/v, etc., sont trop pauvres pour Ă©puiser le temps. Câest par une quantification des flux dâinfluence en termes probabilistes dâinformation ou de nĂ©guentropie quâon parviendra Ă cerner lâorganisation fonctionnelle progressive des sous-systĂšmes dâindices particuliers puis de leurs combinaisons en un systĂšme dâensemble qui finit par aboutir aux opĂ©rations temporelles.
Bresson est trĂšs intĂ©ressĂ© par ce projet dâinterprĂ©ter dâune maniĂšre probabiliste le rĂŽle des indices dans la dĂ©cision que prend
le sujet de rĂ©pondre dâune façon ou dâune autre. Mais ne risque-t-on pas des cercles ? DâoĂč vient que certains indices sont prĂ©pondĂ©rants, sinon de ces « dĂ©cisions » mĂȘmes ? Et lâinteraction mĂȘme entre ces probabilitĂ©s, a-t-on intĂ©rĂȘt Ă la traiter elle-mĂȘme en termes de probabilité ? Ou est-ce structural ?
Papert ne voit pas lĂ de grande diffĂ©rence. Quand un critĂšre est prĂ©dominant il suffit souvent dâun jeu de nouveaux petits indices pour renverser le jugement.
Fraisse est Ă©galement intĂ©ressĂ© par le projet de trouver des indices descriptifs, car, si lâon ne peut pas faire dire Ă lâenfant nâimporte quoi, il reste que ses interprĂ©tations verbales demeurent sujettes Ă caution. Seulement on peut poser des questions « ouvertes » et des questions « fermĂ©es ». DĂšs quâelles sont ouvertes il apparaĂźt une foule de choses : lâenfant parle dâeffort, dâĂ©vĂ©nements agrĂ©ables ou pĂ©nibles, etc. Or, tout cela, on ne peut pas lâignorer et il est douteux que les jugements temporels ne portent que sur des mobiles.
Papert souhaiterait alors que les psychologues lui expliquent quelles sont les conduites devant ĂȘtre prĂ©sentĂ©es par lâenfant pour quâil puisse ĂȘtre dit faire appel Ă un certain indice. Apostel pense que le critĂšre est Ă chercher dans les formes de situations objectives exigeant le recours Ă un jugement de temps, mais Piaget rĂ©pond que mĂȘme en ce cas il y a toujours multiplicitĂ© dâindices et quâil faut donc les dissocier, ce qui entraĂźne un choix thĂ©orique. Papert voudrait remonter aux perceptions, mais reconnaĂźt lâexistence de conflits dĂšs les niveaux perceptifs. Il faut donc dâabord imaginer des situations Ă©purĂ©es, mais Lunzer note que cela revient encore Ă partir de modĂšles thĂ©oriques.
Gonseth distingue les raisons invoquĂ©es par le sujet et les indices quâil emploie en fait et Papert le remercie de cette distinction essentielle. Mais GrĂ©co demande sâil existe une apprĂ©ciation directe de la durĂ©e ou si Papert refuse de lâadmettre comme indice : « Je refuse de lâadmettre », rĂ©pond Papert.
Piaget trouve suggestive la position du problĂšme du temps en termes de schĂšmes de conservation. Il reconnaĂźt volontiers que ses anciennes descriptions des stades prĂ©opĂ©ratoires sont trop pauvres : en plus de la relation « plus vite = plus de temps », il intervient effectivement bien dâautres processus et
une multiplicitĂ© dâindices. Mais Piaget maintient quâil y a finalement rapport, non pas seulement entre lâespace et la vitesse, mais entre « ce qui se fait » (travail, espace parcouru, etc.) et quelque chose qui implique la vitesse (vitesse-dĂ©placement ou frĂ©quence, puissance, etc.). En effet, dans la formule de Papert d (x, y, z) â (Ï x), (Ï y), (Ï z), il est impossible que toutes les transformations sâorientent dans le mĂȘme sens, sinon il nây aurait ni compensation ni conservation : il faut donc un Ï orientĂ© en sens contraire des autres, et ce ne peut ĂȘtre que la vitesse sous une forme quelconque.
19. Conclusion
Le signataire de ce rapport Ă©tant juge et partie dans la question du temps et prĂ©sentant, dâautre part, un article dâensemble sur ce sujet (1), il sâagira simplement pour conclure de chercher sâil est possible de tirer de tous les travaux prĂ©cĂ©dents quelques Ă©lĂ©ments communs, malgrĂ© la diversitĂ© des thĂšses particuliĂšres. Or, ces Ă©lĂ©ments existent et leur formulation permet de mieux comprendre les divergences, rĂ©elles ou apparentes, qui subsistent entre les diffĂ©rents auteurs, ainsi que les problĂšmes qui restent Ă rĂ©soudre pour aboutir Ă lâunification.
1) Le premier point sur lequel tout le monde est dâaccord est la multiplicitĂ© des indices qui interviennent dans les estimations de la durĂ©e et qui peuvent dĂ©border ceux quâune analyse logique aurait considĂ©rĂ© comme exhaustifs. Mais il faut distinguer les indices agissant effectivement et les raisons invoquĂ©es par le sujet, encore quâils puissent se recouvrir, et un certain dĂ©saccord subsiste entre les auteurs quant Ă leurs relations : Papert exclut les donnĂ©es introspectives quâil qualifie dâindices « poĂ©tiques », Fraisse pense quâelles soulĂšvent des problĂšmes non nĂ©gligeables et Piaget suppose que si la prise de conscience est en retard sur le comportement elle nâen obĂ©it pas moins Ă des lois, et Ă des lois en relation avec celles de ce dernier.
2) Chacun a dû reconnaßtre également que les stades du développement de la notion du temps (au sens large des conduites
(1) Voir sous II : Comparaisons et opérations temporelles en relation avec la vitesse et la fréquence.
temporelles prĂ©opĂ©ratoires puis opĂ©ratoires) ne peuvent ĂȘtre caractĂ©risĂ©s par la simple prĂ©sence ou la simple prĂ©dominance de tel ou tel indice particulier (tels que « plus vite = plus de temps » ou lâinverse). Ils le sont par les modes successifs de coordination des indices et ce sont ces modes successifs de coordination qui soulĂšvent des problĂšmes non encore rĂ©solus.
3) A considĂ©rer les faits recueillis et les analyses proposĂ©es, on constate dâabord que certains indices objectifs A donnent toujours lieu, lorsquâils interviennent seuls câest-Ă -dire lorsquâils ne sont pas compensĂ©s ou relativisĂ©s par dâautres, Ă une augmentation de la durĂ©e apparente selon une fonction directe : tels sont (Ă part les dĂ©calages ordinaux des points de dĂ©part ou dâarrivĂ©e, dâailleurs invoquĂ©s tardivement : voir XIII) lâespace parcouru, le nombre ou la quantitĂ© dans une frĂ©quence et la quantitĂ© de travail effectuĂ©.
4) Quant aux indices objectifs B qui donnent lieu Ă une diminution de la durĂ©e selon une fonction inverse, ils se rĂ©duisent tous Ă une forme ou une autre de vitesse : vitesse-dĂ©placement, vitesse-frĂ©quence ou de façon gĂ©nĂ©rale vitesse dâun changement.
4 bis) Ces vitesses elles-mĂȘmes semblent pouvoir ĂȘtre toujours Ă©valuĂ©es par des processus ordinaux ou hyperordinaux initialement indĂ©pendants de la durĂ©e. Il restait un doute Ă cet Ă©gard quant Ă la vitesse-frĂ©quence ou tempo, mais lâanalyse de M. Bovet (XVI) tend Ă le dissiper.
5) Pour ce qui est des indices subjectifs (intĂ©rĂȘt ou ennui, facilitĂ© ou difficultĂ© de la tĂąche, attente, etc.), lâaccord est plus difficile en raison des valeurs diffĂ©rentes que les auteurs leur accordent (voir sous 1). Mais pour ceux dâentre eux qui se rĂ©fĂšrent Ă des modĂšles de rĂ©gulations du type P. Janet, il semble aisĂ© de les rĂ©duire toujours Ă deux composantes comparables aux facteurs A et B : ce que fait le sujet et la vitesse Ă laquelle il le fait. Ainsi lâintĂ©rĂȘt sâaccompagne dâaccĂ©lĂ©rations (ou augmentations de puissance au sens de la dynamogĂ©nisation de ClaparĂšde), lâattente est caractĂ©risĂ©e par une discordance des vitesses, etc.
6) A en revenir aux indices objectifs, on paraĂźt sâaccorder en outre sur le point essentiel suivant : si la diminution de durĂ©e apparente selon une fonction inverse implique toujours une vitesse (moins de temps  = plus vite) la rĂ©ciproque nâest pas vraie, et, Ă certains niveaux ou dans certaines situations, on a
« plus vite = plus de temps ». Les uns en concluent que le terme de vitesse change de signification suivant les cas (et Rey a notĂ© que physiologiquement le ralentissement comportait de tous autres caractĂšres quâune accĂ©lĂ©ration), dâautres invoquent un dĂ©faut de coordination. Lâauteur de ces lignes pense que si dans le rapport inverse (v = tâ 1) la vitesse est considĂ©rĂ©e comme processus ou transformation, dans le rapport direct (v = t) elle nâest envisagĂ©e quâen ses rĂ©sultats (non actuels mais habituels : plus vite = plus dâespace parcouru ou plus de travail accompli).
7) Ces données rappelées, cherchons à caractériser les thÚses en présence (dans leur ordre chronologique de publications). Celle de J. Piaget se réduit aux trois points suivants :
a) Les opĂ©rations temporelles constituent le point dâaboutissement des rĂ©gulations propres aux conduites prĂ©opĂ©ratoires (celles-ci subsistant dâailleurs Ă tous les niveaux sur les terrains de la perception ou du temps vĂ©cu) ;
b) Les opĂ©rations temporelles apparaissent donc comme le produit dâune mise en relation progressive entre les indices A (ce qui sâest passé : espace, quantitĂ©, travail, etc.), et les indices B (vitesses). On peut Ă©crire cette relation sous la forme dâun rapport t = A/B, sans que celui-ci implique dâemblĂ©e une mĂ©trique, mais parce que le sujet en vient tĂŽt ou tard Ă inverser qualitativement la relation entre le temps et la vitesse ;
c) Les fluctuations ou erreurs propres aux estimations prĂ©opĂ©ratoires sâexpliquent par le fait que le sujet surestime ou nĂ©glige lâun ou lâautre des termes du rapport.
8) La diffĂ©rence entre les thĂšses de Fraisse et les prĂ©cĂ©dentes ne tient peut-ĂȘtre pas principalement au rĂŽle de la vitesse (cette question ne se posant quâĂ titre de consĂ©quence) mais aux relations entre les opĂ©rations temporelles et les conduites prĂ©opĂ©ratoires.
a) Pour Fraisse les opĂ©rations temporelles (Ă la description desquelles il se rallie sans difficultĂ©) constituent des raisonnements sur le temps et non pas le prolongement direct des conduites prĂ©opĂ©ratoires relatives au temps vĂ©cu : dâoĂč sa conception des trois niveaux du temps physiologique, du temps vĂ©cu et des conduites rationnelles (tandis que pour Piaget ce sont les Ă©tapes dâune seule et mĂȘme construction Ă laquelle se rĂ©duit le temps) ;
b) Si la vitesse est nĂ©cessaire aux opĂ©rations temporelles elle ne lâest alors plus au temps vĂ©cu, qui relĂšve dâune multiplicitĂ© dâindices non rĂ©duits jusquâici Ă des dĂ©nominateurs communs.
9) Pour Papert comme pour Piaget les opĂ©rations temporelles dĂ©rivent des conduites prĂ©opĂ©ratoires et le temps nâest rien dâautre que lâensemble de ces conduites et opĂ©rations. Mais le temps ne se rĂ©duit pas Ă un rapport simple du type A/B : il relĂšve dâune multiplicitĂ© de fonctions progressivement coordonnĂ©es et englobant peu Ă peu la vitesse Ă titre de fonction inverse.
10) Les problĂšmes en suspens sont donc en nombre de trois, dâailleurs interdĂ©pendants :
a) Peut-on rĂ©duire ou non les indices de type A (augmentation du temps) Ă un dĂ©nominateur commun (« travail » entre guillemets, y compris lâespace parcouru, etc., et les indices de type B (diminution du temps) Ă un autre dĂ©nominateur commun impliquant la vitesse ?
b) Le temps correspond-il à une « nature simple », à un rapport (1) de type A/B ou à une multiplicité de fonctions ?
c) Y a-t-il continuitĂ© ou hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre les niveaux successifs, considĂ©rĂ©s alors ou non comme les stades dâune mĂȘme construction ?
III. Recherches diverses
Il est dâusage en notre Centre que, Ă cĂŽtĂ© des recherches portant sur le ou les sujets principaux de lâannĂ©e, certains travaux se donnent pour but soit de prĂ©parer les questions Ă prĂ©voir pour les annĂ©es suivantes, soit de complĂ©ter certaines analyses poursuivies au cours des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes. Câest ainsi quâen 1961-1963, P. GrĂ©co a dĂ©jĂ abordĂ© le problĂšme de la causalitĂ© et de la lĂ©galitĂ©, conçu comme la suite naturelle des recherches sur les fonctions, tandis que J.-B. Grize, A. Christophides et S. Papert restaient fidĂšles Ă certaines questions de logique et que J. Hatwell et G. Affolter complĂ©taient les rĂ©sultats sur lâespace, etc., en examinant les rĂ©actions de sujets aveugles ou sourds-muets.
(1) Au sens qualitatif de relations directes et inverses avant quâil y ait possibilitĂ© dâune mĂ©trique.
20. Induction, légalité et causalité
Pour aborder lâĂ©tude de la causalitĂ© P. GrĂ©co sâest imposĂ©, par mĂ©thode et non par principe, de distinguer lâaspect opĂ©rationnel du problĂšme de son aspect notionnel : le premier concerne les processus ou infĂ©rences par lesquels le sujet dĂ©couvre et Ă©labore les lĂ©galitĂ©s objectives et le second la reprĂ©sentation quâil se donne des mĂ©canismes « rĂ©els » de la causation. Or, ces deux aspects se sont rĂ©vĂ©lĂ©s indissociables. En effet, lâinduction des lois, dont GrĂ©co avait dĂ©jĂ entrepris lâanalyse en 1958-1959 (vol. X des Etudes : La logique des apprentissages), dĂ©pend elle-mĂȘme Ă la fois des mĂ©canismes de lâapprentissage et de ceux qui aboutissent au raisonnement hypothĂ©tico-dĂ©ductif, lequel intervient naturellement dans la causalitĂ©.
GrĂ©co sâest donc proposĂ© dâĂ©tudier concurremment trois sortes de situations parallĂšles : une situation A entiĂšrement alĂ©atoire et prĂ©sentĂ©e comme telle, une situation B partiellement dĂ©terminĂ©e mais relativement simple et une situation C complĂštement dĂ©terminĂ©e par une loi stricte mais plus complexe.
La situation A nâest quâun tirage au sort de billes Ă partir dâun sac de composition connue 2 X : 1 Y, la consigne Ă©tant seulement de deviner et de « gagner le plus possible ». La situation B est cette fois semi-systĂ©matique, non connue dâavance et dont le sujet doit Ă©noncer la loi : une association entre un antĂ©cĂ©dent (1 ou 2 x) Ă des consĂ©quents (X1 Y), (Y1 A), etc., dont trois sont strictement dĂ©terminĂ©s et le quatriĂšme stochastique (le tout sous la forme dâun jeu de boĂźtes ou de cartes). Les quatre stades obtenus au moyen de ces deux sortes dâĂ©preuves A et B semblent confirmer lâhypothĂšse que tout apprentissage porte sur le secteur de situation que le schĂ©matisme opĂ©rationnel est capable dâorganiser. Les structures objectives ne se traduisent en structures conceptualisĂ©es que par la diffĂ©renciation progressive de schĂšmes fonctionnant comme hypothĂšses, les constatations empiriques ayant en quelque sorte pour rĂŽle et pour effet dâen Ă©tablir la « raison suffisante ». On voit la signification de ces faits pour le problĂšme de la causalitĂ©.
Quant Ă celle-ci, GrĂ©co lâa Ă©tudiĂ©e Ă propos dâune loi de forme P . (Q v R) . (S v ~ S)⊠oĂč P est un antĂ©cĂ©dent nĂ©cessaire, Q ou R Ă©galement mais Ă choix, oĂč S est un antĂ©cĂ©dent qui ne
joue aucun rĂŽle et oĂč la liaison⊠conduisant au consĂ©quent T peut reprĂ©senter suivant les cas un simple lien associatif de coprĂ©sence, une implication mutuelle ou un rapport non symĂ©trique de causalitĂ©. En effet, la loi proposĂ©e est prĂ©sentĂ©e sous trois formes distinctes :
C I) ModĂšle arbitraire : P, Q, R, S sont des points de couleur dont les combinaisons de 2 et 3 termes sont prĂ©sentĂ©es au verso dâune carte dont le recto comporte ou non une croix T selon les combinaisons valables ou non. La consigne est : 1) De prĂ©voir la prĂ©sence ou lâabsence de T ; 2) DâĂ©noncer la loi ; et 3) De la prouver.
C II) ModĂšle causal : P, Q, R, S sont les interrupteurs commandant lâallumage dâune lampe T. Il sâagit ici dâexpĂ©rimenter (allumer la lampe de diverses façons), de prĂ©voir les cas, donc dâĂ©noncer la loi et finalement de lâexpliquer.
C III) ModÚle intermédiaire (pour les sujets de 5-7 ans) : un ours est satisfait T si, et seulement si, on lui présente une pomme P et, à choix, une poire Q ou une banane R, la fraise S le laissant indifférent.
LâĂ©preuve C I a permis de distinguer quatre Ă©tapes : 1) Avant 7 ans aucune dĂ©couverte spontanĂ©e de la loi et Ă©chec Ă la classification exacte des sous-classes ; 2) De 7 Ă 9 ans la loi est dĂ©couverte au cours de lâ« apprentissage » (moyenne 57 essais) mais par mĂ©morisation des cas favorables beaucoup plus que par structuration ; 3) De 9 Ă 11 ans, 140 prĂ©sentations ne suffisent plus pour la dĂ©couverte de la loi parce que le sujet cherche une loi unique embrassant tous les facteurs en remplaçant la substituabilitĂ© de Q et de R par des alternances, etc. Par contre la loi est Ă©noncĂ©e aprĂšs inventaire des facteurs et donne lieu Ă un dĂ©but de dĂ©monstration ; 4) AprĂšs 11 ans rĂ©ussite rapide (29 prĂ©sentations en moyenne) avec formulation exacte et dĂ©monstration aprĂšs inventaire des facteurs.
Les Ă©preuves C II et C III permettent de retrouver dans le dĂ©tail les Ă©tapes des procĂ©dures « expĂ©rimentales » de combina-toire inductive dĂ©crites par Inhelder et Piaget et le caractĂšre causal des situations conduit Ă une planification de niveau un peu supĂ©rieur aux classifications de C I. Mais les types de rĂ©actions demeurent les mĂȘmes, avec certains dĂ©calages instructifs : les sujets du stade (2) passent plus rapidement au niveau (3) quand la structuration lâemporte ou reculent sans cela
au niveau (1). Les types dâexplication passent dâun simple phĂ©nomĂ©nisme Ă des compositions par effets sĂ©parĂ©s et Ă la recherche dâun schĂ©ma unique allant jusquâĂ des modĂšles de cĂąblage pour lâĂ©preuve C II.
GrĂ©co conclut de ces rĂ©sultats Ă une interprĂ©tation « parallĂ©liste » de la causalitĂ©, les notions causales Ă©voluant conjointement au dĂ©veloppement des opĂ©rations qui permettent de constituer lâordre lĂ©gal.
Costa de Beauregard, Guilbaud et Hirsch pensent que la causalitĂ© tend Ă disparaĂźtre au profit dâun ordre lĂ©gal correctement dĂ©duit. « Nous fabriquons des lois logiques » dit Costa et elles suffisent Ă lâĂ©laboration des thĂ©ories physiques.
Apostel imagine au contraire que chez les sujets Ă©tudiĂ©s la recherche des lois et celle des causes sont bien distinctes. Leur langage traduit, dâune part, une hiĂ©rarchie des facteurs et finalement la construction dâun modĂšle.
Piaget est du mĂȘme avis et pense quâil est bien diffĂ©rent de dĂ©duire formellement des lois les unes Ă partir des autres et de construire un modĂšle qui incarne cette dĂ©duction dans le rĂ©el. De façon gĂ©nĂ©rale, la causalitĂ© commence par ĂȘtre une assimilation des processus physiques Ă lâaction propre (dâoĂč la finalitĂ©, etc.), pour devenir assimilation aux opĂ©rations dans la mesure oĂč celles-ci se dĂ©gagent de lâaction par dĂ©centration progressive. En ce dernier cas il y a bien parallĂ©lisme, comme dit GrĂ©co, entre les opĂ©rations permettant de structurer lâordre lĂ©gal et les mĂȘmes opĂ©rations mais projetĂ©es en un modĂšle explicatif servant de support Ă lâordre lĂ©gal (que ce modĂšle soit dĂ©terministe ou probabiliste, peu importe).
21. Cécité et opérations spatiales
Les opérations spatiales dont nous avons étudié certains aspects au cours des années précédentes nous sont apparues comme isomorphes aux opérations logico-arithmétiques, le caractÚre distinctif des premiÚres provenant du fait que les emboßtements en jeu reposent sur des relations de voisinage et de continuité par oppositions aux relations de ressemblances et de différences quelconques pouvant unir des objets discrets indépendamment de toute distance. Mais, le voisinage jouant par ailleurs un rÎle fondamental dans les structures perceptives
et dans la reprĂ©sentation imagĂ©e, autrement dit dans ce que lâon peut appeler les secteurs ou les aspects figuratifs des mĂ©canismes cognitifs, il sâensuit que les opĂ©rations spatiales sâaccompagnent dâune « intuition gĂ©omĂ©trique » dont la nature semble demeurer essentiellement opĂ©ratoire mais qui comporte Ă©galement un caractĂšre figuratif sur lequel certains se sont plu Ă insister pour opposer sa nature sensible au formalisme opĂ©ratoire. Il Ă©tait donc dâun grand intĂ©rĂȘt, tant pour la thĂ©orie des opĂ©rations spatiales que pour lâĂ©tude plus gĂ©nĂ©rale des relations entre les aspects figuratifs et opĂ©ratifs de la pensĂ©e de pouvoir Ă©tudier le dĂ©veloppement opĂ©ratoire de sujets dont les possibilitĂ©s figuratives diffĂšrent systĂ©matiquement de celles des sujets normaux. Le Centre a eu le privilĂšge Ă cet Ă©gard de pouvoir sâassocier pendant un an une spĂ©cialiste de lâĂ©tude des jeunes aveugles, Yvette Hatwell, dont les recherches portent sur lâensemble de lâĂ©volution intellectuelle et qui a analysĂ© pendant son sĂ©jour Ă GenĂšve une Ă©preuve portant sur la reprĂ©sentation des dĂ©placements en ordre circulaire et de rotations.
Dans le cas du dĂ©placement circulaire le dispositif a consistĂ© en un train circulant autour dâune planche de forme irrĂ©guliĂšre (1) : lâenfant doit alors prĂ©voir les positions des wagons en diffĂ©rents points du parcours. Dâautre part, un cadre comportant six objets fixes est mis en rotation selon lâaxe horizontal ou lâaxe vertical et le sujet doit prĂ©voir les positions successives des objets. Chacune des Ă©preuves est soumise Ă des enfants voyants travaillant sans ou avec Ă©cran, Ă des aveugles de naissance et Ă des sujets devenus aveugles aprĂšs 4 ans. Les principaux rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants :
1) Les aveugles passent par les mĂȘmes Ă©tapes que les voyants et prĂ©sentent exactement les mĂȘmes types dâerreurs selon les stades successifs ;
2) LâĂąge moyen de rĂ©ussite est par contre considĂ©rablement retardĂ© chez les aveugles-nĂ©s : prĂšs de 6 ans pour lâĂ©preuve du train (rĂ©ussite Ă 10-11 ans au lieu de 4-5 ans chez les voyants) et 4-5 ans pour les rotations (rĂ©ussite 11 ans au lieu de 6-7 ans) ;
3) Ce retard est particuliĂšrement sensible dans le cas des opĂ©rations spatiales. Les problĂšmes dâinclusion de classes sont
(1) Les pistes sont en relief avec des trous servant à fixer les « wagons » en leurs positions successives, etc.
rĂ©solus Ă 8-9 ans chez les aveugles de naissance comme chez les voyants et ceux de sĂ©riation verbale simple (A est plus grand que B et B plus grand que C : lequel est le plus grand ? Etc.), semblent mĂȘme dominĂ©s un peu plus tĂŽt chez les premiers (8-9 ans). Les classifications et sĂ©riations dâobjets manipulables ne donnent lieu quâĂ 1-2 ans de retard. Par contre les conservations physiques prĂ©sentent 3 ans de retard pour la substance, 4 ans pour le poids et plus encore pour le volume ;
4) Il nây a pas eu de diffĂ©rence pour les Ă©preuves spatiales chez les voyants travaillant avec ou sans Ă©cran. Câest dâailleurs le cas en gĂ©nĂ©ral, sauf pour certaines Ă©preuves de classement par contraste perceptif ;
5) Par contre il existe une diffĂ©rence systĂ©matique entre les rĂ©actions des aveugles-nĂ©s et celles des sujets devenus aveugles aprĂšs 4 ans. ce qui met en Ă©vidence lâimportance des premiers apprentissages et spĂ©cialement de ceux du niveau sensori-moteur.
Y. Hatwell rappelle que le champ tactilo-kinesthĂ©sique, dont lâaveugle doit se contenter avec le champ auditif, est beaucoup moins Ă©tendu et de parcours beaucoup moins rapide que le champ visuel et elle conclut Ă lâimportance des Ă©lĂ©ments figuratifs dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e rationnelle, tant Ă titre dâauxiliaires ou des supports symboliques des opĂ©rations quâĂ titre de stimulants des activitĂ©s de transformation et de reconstruction (lâabsence de cette « motivation cognitive » est frĂ©quente chez lâaveugle-nĂ©).
Bresson demande si dans ces Ă©preuves les aveugles se servent des deux mains comme dans la lecture du Braille, et, sur rĂ©ponse affirmative, il suppose que la mobilitĂ© des mains est plus grande que celle des yeux mais la coordination infĂ©rieure, en ce qui concerne par exemple le sens des parcours. Y. Hatwell nâa par contre pas lâimpression dâune diffĂ©rence qualitative entre les deux claviers tactile et visuel, bien quâeffectivement le sens du parcours et le dĂ©placement comme tel fassent difficultĂ© trĂšs longtemps : il y a plutĂŽt simple grossissement de ce qui se passe au plan visuel. Par contre la grande difficultĂ© pour lâaveugle est de reconstituer un tout avec des sĂ©ries de mosaĂŻques.
Vinh Bang insiste sur cette mĂȘme difficultĂ© de se reprĂ©senter le cadre comme un seul objet et il pense que chez lâaveugle lâordre temporel lâemporte sur lâordre spatial.
Fraisse relĂšve Ă©galement cette absence dâespace ordonnĂ©. Les difficultĂ©s de lâaveugle-nĂ© par opposition aux aveugles tardifs ou aux voyants travaillant derriĂšre un Ă©cran montrent lâimportance des schĂšmes sensori-moteurs. Chez lâaveugle ces schĂšmes diffĂšrent des nĂŽtres, non seulement parce quâautrement orientĂ©s perceptivement mais surtout Ă cause de la faible possibilitĂ© des contrĂŽles. Pour nous chaque expĂ©rience sâinsĂšre en un cadre de rĂ©fĂ©rences extĂ©rieur ; pour lâaveugle il nây a que la rĂ©fĂ©rence Ă son corps propre. Tout cela valorise beaucoup et lâimportance de lâespace figuratif et celle des schĂšmes sensori-moteurs.
Nowinski constate que la relation « entre » est toujours conservée et pense que les aveugles peuvent nous apprendre beaucoup sur les schÚmes temporels.
B. Inhelder se demande si, dans lâhypothĂšse oĂč lâimagerie figurative dĂ©rive des mouvements imitatifs il y aurait chez lâaveugle des difficultĂ©s systĂ©matiques dans lâacquisition des imitations non auditives, ce que confirme Y. Hatwell.
Gonseth insiste sur le rĂŽle de la proprioceptivitĂ© et des postures et Y. Hatwell rĂ©pond quâen effet pour comprendre les rĂ©actions des aveugles il faut Ă©tudier leur schĂ©ma corporel.
Piaget est intĂ©ressĂ© par la pente des courbes dâacquisition. LâopĂ©rativitĂ© des aveugles est fortement retardĂ©e par lâinsuffisance des schĂšmes sensori-moteurs et des auxiliaires figuratifs, mais, quand elle se dĂ©croche il semble y avoir accĂ©lĂ©ration : il serait instructif de les Ă©tudier de prĂšs.
A. Rey qui assistait Ă cette sĂ©ance se demande si lâĂ©tiologie variable des cas analysĂ©s permet dâassimiler le groupe des aveugles Ă un ensemble homogĂšne dâenfants normaux moins la vision. Fraisse rĂ©pond quâau point de vue des niveaux mental et scolaire cela semble admissible.
22. Surdi-mutité et conservations opératoires
Les rĂ©sultats dĂ©cisifs obtenus par Y. Hatwell sur les aveugles quant au rĂŽle des schĂšmes sensori-moteurs et des auxiliaires figuratifs exigeaient une comparaison avec lâinfluence du langage dans la formation des opĂ©rations. P. OlĂ©ron, dont on connaĂźt les beaux travaux sur les sourds-muets, a dĂ©jĂ publiĂ© Ă cet Ă©gard un intĂ©ressant article sur lâacquisition de
certaines notions de conservation, oĂč il constate un retard considĂ©rable dans le cas de la conservation des quantitĂ©s lors du transvasement de liquides en des rĂ©cipients de formes diffĂ©rentes (1). Mais avant de conclure de lĂ Ă une action directe du langage articulĂ© (par opposition Ă la fonction symbolique en gĂ©nĂ©ral, que possĂšdent les sourds-muets) sur la constitution des structures opĂ©ratoires, il importait de se demander si lâexemple de transvasement des liquides Ă©tait le plus reprĂ©sentatif, Ă©tant donnĂ© les difficultĂ©s techniques particuliĂšres que lâon rencontre en essayant de faire comprendre aux sourds-muets la question elle-mĂȘme (et cela sans doute Ă cause des confusions possibles entre les propriĂ©tĂ©s des rĂ©cipients et celles des contenus). Nous avons donc priĂ© F. Affolter, une autre spĂ©cialiste des sourds-muets, dâĂ©tudier le dĂ©veloppement, chez ces derniers et des normaux soumis aux mĂȘmes techniques dâun certain nombre de notions opĂ©ratoires de conservations. Les rĂ©sultats de ce sondage, qui seront publiĂ©s mais nâont pu ĂȘtre soumis aux discussions des Symposiums, ont Ă©tĂ© les suivants sur 12 Ă 26 sourds-muets par problĂšme et 5 pour un contrĂŽle :
1) Les mĂȘmes stades se retrouvent chez les sourds-muets et les entendants et dans le mĂȘme ordre de succession. Par exemple, les transformations de la boulette dâargile donnent lieu, chez les premiers comme chez les seconds, Ă la conservation de substance (vers 8 ans), puis Ă celle du poids (vers 9 ans) et enfin Ă celle du volume (vers 11 ans)Â ;
2) Dans le cas de ces trois formes de conservation relatives Ă lâĂ©preuve de la boulette dâargile, les Ăąges de rĂ©ussite chez les sourds-muets (8, 9 et 11 ans), prĂ©sentent un lĂ©ger retard par
(l) P. OlĂron et H. Herren, Lâacquisition (les conservations et le langage, Enfance, 1961, pp. 201-219. Les auteurs ont Ă©tudiĂ© sur les sourds-muets et les entendants la conservation du poids et celle des quantitĂ©s (qualifiĂ©es de volumes) des liquides transvasĂ©s. Or ils ne trouvent (Ă 50 %) la premiĂšre quâĂ 14 ; 6 chez les sourds-muets (contre 8 ; 6 chez les entendants) et la seconde quâĂ 16 ; 6 (contre 10 ; 6) soit 6 ans de retard dans les deux cas. Mais F. Affolter (qui est Ă la fois Ă©ducatrice de sourds-muets et psychologue) trouve une rĂ©ussite Ă 9 ans dans le cas du poids et Ă 11 ; 4 dans celui des liquides (contre 7 ; 0 et 8 ; 4) soit 2 et 3 ans de retard, en notant dâailleurs la difficultĂ© particuliĂšre quâelle a Ă©prouvĂ© Ă se faire comprendre dans la seconde de ces deux expĂ©riences. La diffĂ©rence entre les rĂ©sultats OlĂ©ron-Herren et les rĂ©sultats Affolter tient sans doute Ă des questions de technique : les figures utilisĂ©es par les premiers de ces auteurs dans le cas de la conservation des liquides (fig. 2, p. 204) comportent, par exemple, des verres inclinĂ©s supposant la comprĂ©hension de la permanence du niveau horizontal de lâeau : or, cette derniĂšre notion nâest acquise quâĂ 9-10 ans Ă GenĂšve par les enfants normaux. Ce facteur secondaire nâexplique naturellement pas tout, mais constitue un exemple de la complexitĂ© des paramĂštres possibles.
rapport Ă ceux des entendants examinĂ©s au moyen des mĂȘmes techniques (10, 7 et 6 sujets) mais correspondent par contre aux Ăąges moyens fournis par les standardisations sur les enfants genevois. La conservation des surfaces (enlever des surfaces partielles Ă©gales en des points diffĂ©rents de surfaces totales Ă©gales et juger de lâĂ©quivalence des surfaces restantes), donne par contre lieu Ă une diffĂ©rence de 2 ans (10 ans 1/2 contre 8 ans 1/2) de mĂȘme que la conservation, plus tardive, des volumes lors des modifications de lâarrangement des parties ;
3) Seule lâĂ©preuve des transvasements des liquides (conservation malgrĂ© la diffĂ©rence de forme des verres) provoque un retard de 3 ans (11 ans 1/2 contre 8 1/2) mais la technique de F. Affolter a donnĂ© lieu Ă un Ăąge de rĂ©ussite en avance nette sur celui qui correspond Ă la technique dâOlĂ©ron (16 ans) ;
4) Enfin les jeunes sourds-muets (4-5 ans) prĂ©sentent souvent, avant de nier toute conservation, un stade prĂ©alable de conservation globale apparente. Cette rĂ©action, que F. Affolter nâa pas rencontrĂ©e chez les jeunes entendants, correspond par contre Ă la « pseudo-conservation » que lâon observe souvent Ă 4-5 ans lorsquâon demande aux sujets, avant les manipulations effectives de prĂ©voir ce qui se passera lors de ces derniĂšres : par exemple, dans lâĂ©preuve du transvasement des liquides les petits affirment frĂ©quemment quâen passant dâun verre A Ă un verre B plus mince et plus haut le liquide se conservera en tout, niveau compris (câest ensuite en voyant que le niveau change quâils nient la conservation de la quantitĂ© elle-mĂȘme).
Au total on voit ainsi combien ces rĂ©sultats diffĂšrent de ceux quâY. Hatwell a obtenus chez les aveugles. Alors que ceux-ci, dans les Ă©preuves de la boulette dâargile, prĂ©sentent des retards de 3 ans pour la substance, 4 ans pour le poids et davantage encore pour le volume, les sourds-muets ne tĂ©moignent que des dĂ©calages peu significatifs du point de vue de lâopĂ©rativitĂ© elle-mĂȘme et les diffĂ©rences de retard dâune Ă©preuve Ă lâautre tiennent moins Ă son contenu opĂ©ratoire spĂ©cifique (comme câest le cas de lâespace chez lâaveugle) quâaux difficultĂ©s relatives aux techniques utilisĂ©es pour faire comprendre le problĂšme aux sujets. Certes il existe un certain retard global Ă©videmment dĂ» Ă la carence du langage, mais le rĂŽle de celui-ci semble consister davantage Ă stimuler lâactivitĂ© intellectuelle gĂ©nĂ©rale et Ă favoriser la mobilitĂ© corrĂ©lative aux Ă©changes quâĂ
engendrer les opĂ©rations en leur structure mĂȘme. Le langage nâest, en effet, quâun aspect particulier de la fonction sĂ©miotique ou symbolique et le sourd-muet domine parfaitement les autres de ses aspects (imitation, jeu symbolique, images mentales et langage par gestes), ce qui lui permet de prolonger ses schĂšmes sensori-moteurs en schĂšmes reprĂ©sentatifs et dâaccĂ©der ainsi aux opĂ©rations plus tĂŽt que lâaveugle, dont le schĂ©matisme sensori-moteur et les instruments figuratifs sont plus gravement handicapĂ©s (1).
23. Les opérations propositionnelles
au niveau de la pensée opératoire « concrÚte »
Admettant avec Piaget et Inhelder que dĂšs lâĂąge de 12-13 ans le prĂ©adolescent et lâadolescent sont capables dâutiliser chacune des 16 opĂ©rations binaires de la logique bivalente des propositions, A. Papert-Christophides sâest demandĂ© lesquelles dâentre elles pourraient ĂȘtre comprises au niveau des opĂ©rations concrĂštes (groupements de classes et de relations, etc.), Ă condition de les traduire en liaisons elles-mĂȘmes « concrĂštes », câest-Ă -dire portant directement sur des objets manipulables. Elle a donc Ă©tudiĂ© celles de ces opĂ©rations qui sont exprimĂ©es dans le langage courant (« et », « ou », « ni⊠ni », « si⊠alors ») en employant de telles
(1) Il peut ĂȘtre intĂ©ressant de noter que ces conclusions de F. Affolter ne reposent pas seulement sur ces expĂ©riences de conservation. Elle sâĂ©tait livrĂ©e auparavant Ă des sĂ©ries de sondages sur certaines opĂ©rations logiques (deux sortes de classifications et sĂ©riations) et spatiales (stĂ©rĂ©ognosie, espace graphique, ordre direct et inverse en linĂ©aire ou cyclique, projection des ombres et anticipation des verticales et des horizontales). Lâexamen des premiĂšres, dĂ©jĂ Ă©tudiĂ© par M. Vincent-Borelli et par P. OlĂ©ron, ne lui a permis de constater aucun retard systĂ©matique chez les sourds-muets dans les situations simples (par opposition aux classifications avec changements de critĂšre, Ă propos desquelles OlĂ©ron a signalĂ© un retard dans la mobilitĂ©). En ce qui concerne les secondes, on observe trois sortes de cas. En premier lieu il semble y avoir parfois, non seulement aucun retard mais mĂȘme une lĂ©gĂšre avance chez le sourd-muet, comme dans les Ă©preuves de stĂ©rĂ©ognosie et dans lâanticipation de lâhorizontale. En deuxiĂšme lieu, on observe sur certains points un lĂ©ger retard, mais peut-ĂȘtre du Ă la difficultĂ© de faire comprendre le problĂšme, comme dans le cas des verticales oĂč lâon comprendrait mal un retard effectif aprĂšs ce qui a Ă©tĂ© vu de lâhorizontale. En troisiĂšme lieu on constate en certains cas un retard rĂ©el comme dans celles des questions relatives Ă lâordre qui impliquent un Ă©lĂ©ment de rĂ©ciprocitĂ©. Mais Ă ce propos F. Affolter a notĂ© chez quelques sujets qui venaient dâentrer en classe et dont le langage par gestes demeurait rudimentaire que les progrĂšs rapides de ce mode de coopĂ©ration permettaient alors Ă ces sujets de rattraper le niveau des entendants. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les opĂ©rations spatiales, dont le dĂ©veloppement passe, de façon frappante dans le dĂ©tail, par les mĂȘmes stades que chez lâentendant, ne semblent donc donner lieu Ă aucun retard systĂ©matique chez le sourd-muet, la symbolique des gestes et des images supplĂ©ant en ce cas Ă la carence du langage.
liaisons Ă lâoccasion dâun jeu de poupĂ©es.
On montre Ă lâenfant 4 poupĂ©es (ou plus) dont lâune porte une jupe et un chapeau, la seconde seulement une jupe, la troisiĂšme seulement un chapeau et la quatriĂšme rien du tout. On demande de montrer les poupĂ©es : 1) qui ont une jupe et un chapeau ; 2) qui ont une jupe ou un chapeau ; 3) qui nâont ni jupe ni chapeau ; et 4) de montrer celles qui ont compris la rĂšgle : « Si vous voulez mettre une jupe, vous devez alors mettre aussi un chapeau. »
Les rĂ©sultats sont dâabord que de 5 Ă 7 ans il nây a aucune difficultĂ© Ă comprendre le « ni⊠ni » mais quâune certaine indiffĂ©renciation subsiste quant à « et » et à « ou ». De 7 Ă 10 ans ces deux facteurs ne soulĂšvent plus aucun problĂšme dans le cas du matĂ©riel utilisĂ©. Par contre il y a impossibilitĂ© Ă comprendre le « si⊠alors », quâil sâagisse dâune Ă©quivalence ou dâune implication : tous les sujets prĂ©sentent une forte tendance Ă lâassimiler à « et ». A partir de 11 ans cette liaison commence Ă ĂȘtre comprise.
Grize remarque que le « ou » exclusif nâexiste pas chez Boole, mais, grĂące Ă lâidempotence de « et », il parvient nĂ©anmoins Ă exclure la trichotomie au profit de la seule dichotomie. Dâautre part, « et » et « ou » peuvent ĂȘtre intĂ©rieurs Ă des propositions, tandis que « si⊠alors » comporte une relation entre propositions, dâoĂč sa plus grande complexitĂ©.
Papert de mĂȘme pense que si « et » et « ou » sont prĂ©coces, câest quâils correspondent aux opĂ©rations concrĂštes de rĂ©unir ou de dissocier, tandis que lâimplication p â q suppose une covariation.
Guilbaud et GrĂ©co cherchent Ă dissocier dans le langage employĂ© ce qui est « dialecte » logique et ce qui est dâusage courant et M. Sinclair, invitĂ©e Ă la sĂ©ance pour nous prĂȘter le secours de ses connaissances linguistiques, insiste sur les significations multiples des termes employĂ©s. Dans la phrase « Tu tâarrĂȘtes ou tu auras une gifle » le ou est proche de la causalitĂ© et de lâimplication (p â q = ~p v q). Le et peut signifier « et puis » aussi bien quâune conjonction simultanĂ©e : il peut donc exprimer une sĂ©quence ou mĂȘme une itĂ©ration et la simultanĂ©itĂ© est difficile Ă abstraire.
A. Papert-Christophides nâen pense pas moins que les difficultĂ©s principales ne sont pas dans lâincomprĂ©hension de la
langue, mais Piaget conseille de poursuivre la recherche sur les deux plans linguistique et logique pour dĂ©gager les rapports du dĂ©veloppement de la logique avec une linguistique gĂ©nĂ©tique qui reste encore Ă constituer (et Ă lâĂ©tablissement de laquelle travaille M. Sinclair).
24. La négation
Grize, qui reste prĂ©occupĂ© par les diffĂ©rences entre la logique du logicien et celle de tous les jours, porte son attention sur le nĂ©gation. Cette opĂ©ration, qui a donnĂ© lieu Ă des systĂšmes formels plus ou moins forts, est aussi utilisĂ©e de façons trĂšs diverses par les sujets, enfants ou adolescents. Il soumet Ă lâapprĂ©ciation des participants deux techniques dâapproches. La premiĂšre consiste Ă introduire la notion de domaine dâune proposition, soit en posant que p et q feront partie dâun mĂȘme domaine sâil existe entre elles une relation telle que de la valeur de vĂ©ritĂ© de lâune on puisse concrĂštement conclure Ă la valeur de vĂ©ritĂ© de lâautre, soit telle que la connaissance de la valeur de vĂ©ritĂ© de lâune modifie la probabilitĂ© de la valeur de vĂ©ritĂ© de lâautre. La seconde consiste en une analyse plus dĂ©taillĂ©e des transformations R, N et C du groupe de Piaget et en lâintroduction de modalitĂ©s.
Papert doute que lâĂ©tude expĂ©rimentale des modalitĂ©s puisse ĂȘtre significative. Quelques sondages sur des adultes ont, en effet, montrĂ© que ceux-ci ne distinguaient pas toujours « nĂ©cessaire » de « peut-ĂȘtre ». Beth estime aussi que, formellement, on peut toujours sâen tirer avec deux valeurs, Ă condition dâintroduire des matrices de vĂ©ritĂ© incomplĂštes et GrĂ©co lâappuie en rappelant que la « pensĂ©e rustique » est une pensĂ©e « bricolĂ©e pour ĂȘtre cohĂ©rente ».
Apostel et Guilbaud enfin pensent que lâintroduction des probabilitĂ©s est la meilleure façon pour dĂ©finir des domaines, au sein desquels il se pourrait alors que la nĂ©gation fĂ»t parfaitement classique.