ProblĂšmes du temps et de la fonction. L’ÉpistĂ©mologie du temps (1966) a

Ce n’est pas seulement par souci d’abrĂ©ger que nous pouvons rĂ©unir en un seul exposĂ© le rĂ©sumĂ© des travaux et des discussions du Centre pendant les deux annĂ©es 1961-2 et 1962-3 : c’est que, Ă  part la continuation des recherches gĂ©nĂ©rales sur la logique du sujet auxquelles toute nouvelle Ă©tude ramĂšne tĂŽt ou tard, les problĂšmes examinĂ©s pendant ces deux annĂ©es sont demeurĂ©s les mĂȘmes. Il s’agissait, en effet, pour nous d’explorer le dĂ©veloppement des perceptions et de la notion du temps, ainsi que d’analyser la constitution gĂ©nĂ©tique et logique de l’idĂ©e de fonction : deux ans de travail n’étaient donc pas de trop pour de telles questions. Quant Ă  savoir pourquoi elles ont Ă©tĂ© discutĂ©es concurremment, il y a lĂ  bien sĂ»r une part de hasard ; le temps Ă©tait Ă  notre programme aprĂšs l’espace, tandis que le problĂšme de la fonction s’est imposĂ© Ă  plusieurs d’entre nous pour des raisons gĂ©nĂ©rales et convergentes tenant aux mĂ©canismes de la pensĂ©e opĂ©ratoire et prĂ©opĂ©ratoire. Mais c’est devenu, d’autre part, une rĂšgle de nos recherches que d’aborder au moins deux questions Ă  la fois parce que, tant du point de vue de l’imagination et de la poursuite des expĂ©riences, que de celui de l’élaboration thĂ©orique, des rapprochements imprĂ©vus peuvent Ă©clairer deux domaines l’un par l’autre et enrichir ainsi les programmes initiaux qui courent toujours sans cela le double risque d’ĂȘtre un peu artificiels et surtout trop pauvres. Or, c’est bien ce qui s’est passĂ©, Ă  tel point que S. Papert, par

exemple, en est souvent venu Ă  nous parler de la nature de l’idĂ©e de fonction quand il se proposait de traiter du temps, et rĂ©ciproquement.

A) Le temps pose Ă  la psychologie et Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique des problĂšmes effrayants, pour au moins deux raisons qui sont d’ailleurs solidaires. La premiĂšre tient, si l’on peut s’exprimer ainsi, Ă  son mode d’existence physique ou psychologique. Lorsque l’on veut Ă©tudier expĂ©rimentalement chez l’enfant ou l’adolescent des problĂšmes d’espace, de nombre, de raisonnement logique, etc., on fournit au sujet des objets ou des dispositifs concrets, ou Ă  la rigueur des Ă©noncĂ©s verbaux or, en tous ces cas, les donnĂ©es demeurent actuelles et subsistent pendant toute l’interrogation, de telle sorte que le sujet peut s’y rĂ©fĂ©rer comme Ă  des « ĂȘtres » indĂ©pendants de lui. Le temps au contraire est par sa nature liĂ© Ă  des Ă©vĂ©nements qui n’existent plus ou n’existent pas encore, Ă  part une petite zone mobile de prĂ©sent, inutilisable Ă  elle seule. Toute recherche sur les perceptions ou les interprĂ©tations notionnelles relatives au temps (sauf, et encore, en ce qui concerne la simultanĂ©itĂ© pure) porte donc sur des rĂ©alitĂ©s aussitĂŽt dĂ©passĂ©es et n’a par consĂ©quent pour objet que des reconstitutions. Rien d’étonnant, dĂšs lors, Ă  ce que les expĂ©riences elles-mĂȘmes soient bien plus dĂ©licates en ce domaine mouvant qu’en chacun des autres et surtout Ă  ce que les interprĂ©tations thĂ©oriques des auteurs conduisent Ă  des discussions bien plus difficiles Ă  clore que dans les questions examinĂ©es jusqu’ici.

Le second obstacle Ă  l’analyse opĂ©ratoire du temps tient Ă  ce que ce manque d’« existence » des durĂ©es toujours rĂ©volues rend bien plus dĂ©licate la position des problĂšmes en termes de notions de conservation. Dans tous les autres domaines le passage des stades prĂ©opĂ©ratoires aux stades caractĂ©risĂ©s par la constitution d’opĂ©rations concrĂštes ou formelles se reconnaĂźt au fait que les transformations proprement opĂ©ratoires laissent invariants certains caractĂšres auxquels l’enfant n’attribuait jusque-lĂ  aucune conservation par exemple la conservation des ensembles ou des nombres indĂ©pendamment de la rĂ©partition des Ă©lĂ©ments, la conservation des longueurs, des surfaces, etc., ou de la substance physique, etc. Dans le domaine du temps, oĂč il est Ă©vident qu’il intervient comme ailleurs des opĂ©rations qualitatives et mĂ©triques (ordre de succession,

emboĂźtement des intervalles et la synthĂšse des deux sous la forme d’une itĂ©ration d’unitĂ©s), il est bien plus malaisĂ© de tester la conservation et une introduction artificielle de la mesure (montre ou sablier) est encore plus inopĂ©rante ici qu’ailleurs, car le mouvement de l’aiguille ou l’écoulement du sable sont censĂ©s changer de vitesse pour le jeune enfant selon les contenus temporels Ă  Ă©valuer. Une certaine conservation intervient, bien sĂ»r, Ă  un moment donnĂ© du dĂ©veloppement et elle se prĂ©sente ici- comme ailleurs sous la forme d’un jeu de compensations : deux durĂ©es successives (ou mĂȘme synchrones) sont Ă©quivalentes quand leurs contenus diffĂ©rents sont mis en relation avec une variable compensant ces diffĂ©rences. Mais ni ces contenus ni cette variable ne sont alors proprement temporels. En quoi consistent-ils ? Les contenus sont sans doute ce qui se passe, physiquement ou psychologiquement (espace parcouru, travail accompli, etc.), et la variable est peut-ĂȘtre la vitesse. Mais c’est ici que les difficultĂ©s se multiplient, et si elles sont dĂ©jĂ  grandes aux niveaux opĂ©ratoires, il est de plus en plus malaisĂ© d’y voir clair en descendant aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, faute prĂ©cisĂ©ment de reconnaĂźtre directement la non-conservation de ce qui deviendra invariant au cours des stades suivants.

Les problĂšmes relatifs au temps, discutĂ©s pendant ces deux annĂ©es de la vie de notre Centre, ont donc Ă©tĂ© centrĂ©s avant tout sur ces derniers problĂšmes, et cela en fonction de trois hypothĂšses principales : celle de P. Fraisse, suivant laquelle la durĂ©e n’est pas une relation mais est estimĂ©e au nombre des Ă©vĂ©nements remarquĂ©s par le sujet ; la nĂŽtre, suivant laquelle la durĂ©e et un rapport entre ce qui se fait et la vitesse Ă  laquelle les actions se dĂ©roulent (d’oĂč les notions prĂ©opĂ©ratoires quand l’enfant considĂšre un seul des termes du rapport et la notion adĂ©quate ou opĂ©ratoire quand le rapport comme tel est atteint) et l’hypothĂšse de Papert selon laquelle il y a d’abord une multiplicitĂ© d’indices incohĂ©rents mis ensuite en relation au moyen d’opĂ©rations recourant tĂŽt ou tard Ă  la vitesse (terme commun entre les hypothĂšses 2 et 3).

B) Faire appel, Ă  une multiplicitĂ© d’indices soulĂšve alors la question de la fonction et ce n’est pas par hasard si le plus difficile des problĂšmes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique des notions nous a ramenĂ© sans cesse Ă  l’idĂ©e de fonction : le polymorphisme mĂȘme

des conceptualisations prĂ©opĂ©ratoires du temps conduit, en effet, Ă  se demander quelles fonctions l’enfant construit lorsqu’il utilise un indice et, par consĂ©quent, si certaines liaisons fonctionnelles n’interviendraient pas avant mĂȘme les opĂ©rations et sous des formes qui pourraient conduire Ă  des incohĂ©rences aussi bien qu’à des structurations rendant possible ultĂ©rieurement la constitution des opĂ©rations.

Le problĂšme de la fonction s’est donc posĂ© Ă  nous pour des raisons trĂšs directement psychologiques lorsqu’il s’est agi d’interprĂ©ter des notions aux diffĂ©rentes Ă©tapes de leur structuration opĂ©ratoire. Mais derriĂšre ces rencontres particuliĂšres entre les questions soulevĂ©es par les faits et le propos dĂ©libĂ©rĂ© que s’est fixĂ© J.-B. Grize d’étudier pour elle-mĂȘme la formation de l’idĂ©e de fonction, s’est rapidement profilĂ© un grand problĂšme nĂ© de prĂ©occupations Ă  la fois gĂ©nĂ©tiques et thĂ©oriques : celui des relations entre les fonctions et les opĂ©rations (et ici il y a eu rencontre entre les prĂ©occupations de Papert et l’une de celles qui se sont souvent imposĂ©es Ă  nous-mĂȘme) et de l’unicitĂ© ou au contraire de la dualitĂ© des genĂšses ou des filiations selon que l’on part des liaisons fonctionnelles ou des structures opĂ©ratoires.

Il y a longtemps, en effet, que nous songions Ă  ce que l’on pourrait appeler la question de la filiation interne des opĂ©rations ou encore du noyau fonctionnel dĂ©terminant soit l’apparition d’une opĂ©ration soit sa parentĂ© avec d’autres (par une espĂšce d’implication au sens large, non pas entre propositions mais entre opĂ©rations). Nous ne parlons pas ici des conditions gĂ©nĂ©rales d’équilibration (sources de la rĂ©versibilitĂ©) ou de la filiation entre structures, mais des deux sortes de donnĂ©es suivantes. D’une part, avant qu’une opĂ©ration se constitue sous une forme explicite ou diffĂ©renciĂ©e comme l’addition de deux nombres ou la rĂ©union de deux classes, elle est dĂ©jĂ  prĂ©figurĂ©e sous une forme implicite dans la constitution mĂȘme des nombres et des classes puisque les premiers sont des additions d’unitĂ©s et les secondes des rĂ©unions d’élĂ©ments individuels qualifiĂ©s. Et ces prĂ©figurations implicites sont dĂ©jĂ  Ă©bauchĂ©es avant mĂȘme que se constituent les prĂ©concepts et les nombres figuraux prĂ©opĂ©ratoires : dĂšs le schĂ©matisme sensori-moteur il intervient, en effet, des rĂ©unions aussi bien d’ailleurs que certains enchaĂźnements de relations d’ordre, etc. Il en rĂ©sulte donc que la constitution des opĂ©rations, avec ses caractĂšres de rĂ©glage rĂ©versible

apparaĂźt moins comme une crĂ©ation, malgrĂ© la nouveautĂ© de ces caractĂšres, que comme l’équilibration de liaisons antĂ©rieures dont il s’agit de dĂ©terminer la nature. D’autre part, ces liaisons se retrouvent dans les connexions entre les opĂ©rations : rĂ©unir les sous-classes A et A’ en une classe B (ou rĂ©partir B en A et A’) c’est en mĂȘme temps constituer sous une forme implicite les liaisons multiplicatives AB et A’B puisque les A sont « à la fois » des A et des B. Pour ces diffĂ©rentes raisons on pouvait donc se demander si les opĂ©rations ne procĂ©daient pas de liaisons fonctionnelles, antĂ©rieures et qu’il s’agissait d’analyser.

Papert, de son cĂŽtĂ©, a Ă©tĂ© conduit Ă  distinguer, Ă  cĂŽtĂ© de ce qu’il appelle les opĂ©rations « de la » mathĂ©matique, qui sont illimitĂ©es, les opĂ©rations « du » mathĂ©maticien, qui, tout en engendrant celles-lĂ , sont beaucoup plus limitĂ©es et liĂ©es aux conditions mĂȘmes de son activitĂ© psychologique. Or, en comparant notamment l’idĂ©e de « structure » au sens des Bourbaki (ce sens a d’ailleurs variĂ© depuis la 1re Ă©dition des ElĂ©ments de mathĂ©matiques) Ă  celle de « catĂ©gorie » (quelques objets et l’ensemble des fonctions dont ils dĂ©pendent (1) qui tend Ă  occuper aujourd’hui le devant de la scĂšne, Ă  la suite des travaux d’Eilenberg et de Mac Lane, Papert croit discerner une tendance des recherches mathĂ©matiques actuelles Ă  se centrer de plus en plus sur les opĂ©rations « du » mathĂ©maticien lui-mĂȘme, ce qui gĂ©nĂ©tiquement, manifesterait une sorte d’effort pour remonter aux sources de l’activitĂ© effective. Sur le terrain du dĂ©veloppement mental (si parva licet componere magnis), Papert cherche de mĂȘme Ă  remonter des structures aux fonctions en supposant que, si l’on connaĂźt Ă  peu prĂšs maintenant les structures opĂ©ratoires caractĂ©risant la construction des principales notions et si l’on aperçoit, dans les grandes lignes, le processus d’équilibration qui rend compte de cette construction, on pourrait analyser en termes de fonctions tant le dĂ©tail de cette Ă©quilibration en sa direction longitudinale que les relations en quelque sorte transversales entre les structures.

Ainsi les liaisons dont nous parlions Ă  l’instant en tant que racines Ă©ventuelles des opĂ©rations pourraient bien consister en fonctions trĂšs gĂ©nĂ©rales dont il serait possible de faire la double

 1

analyse gĂ©nĂ©tique et thĂ©orique ou abstraite. Et, en un domaine aussi complexe que la notion de temps, oĂč l’on Ă©prouve quelque difficultĂ© Ă  cerner les problĂšmes en termes analogues Ă  ceux de transformations opĂ©ratoires et d’invariants ou de conservation, la transposition de la recherche en langage de fonctions pourrait Ă©ventuellement fournir des perspectives nouvelles. On aperçoit en tout cas l’utilitĂ© mĂ©thodologique qu’il a pu y avoir Ă  conduire de front les recherches sur le dĂ©veloppement des notions temporelles et sur les fonctions.

Membres du Centre et des Symposiums. - Pour étudier ces divers problÚmes, et quelques-uns en plus, le Centre a pu compter en 1962 et 1963 sur la collaboration de

G. Affolter, Fribourg, psychopédagogie des sourds-muets, 1962.

M. Bovet, GenĂšve, psychologie, 1963.

E. Dullit, New York, physique, psychiatrie et épistémologie, 1963. P. Gréco, Paris, psychologie et épistémologie, 1962.

J. B. Grize, Neuchùtel et GenÚve, logique et épistémologie, 1962 et 1963.

J. Hatwell, Paris, psychologie des aveugles, 1962. K. Henry, Liverpool, psychologie, 1962.

B. Inhelder, GenĂšve, psychologie, 1962 et 1963.

Ch. Legg, Cambridge, psychologie, 1963.

E. Loomis, New York, psychiatrie, 1963.

M. Meylan-Backs, Anvers et GenĂšve, psychologie, 1962 et 1963.

F. Orsini, Aix-en-Provence, psychologie, 1963.

S. Papert, logique, psychologie et épistémologie, 1962 et 1963.

J. Piaget, psychologie et épistémologie, 1962 et 1963.

E. Schmid-Kitsikis, AthĂšnes et GenĂšve, psychologie, 1962 et 1963.

D. Tedenham, Berkeley U.S.A., psychologie, 1962.. Vinh Bang, psychologie, 1962 et 1963.

Les invités suivants se sont joints aux membres résidents pour les symposiums de juin 1962 ou de juin 1963

L. Apostel, Gand, logique et épistémologie, 1962 et 1963.

E. W. Beth, Amsterdam, logique et épistémologie, 1963.

F. Bresson, Paris, psychologie et épistémologie, 1963.

J. Cohen, Manchester, psychologie, 1962 et 1963.

O. Costa de Beauregard, physique et épistémologie, 1963.

P. Fraisse, Paris, psychologie, 1962 et 1963.

F. Gonseth, Lausanne, épistémologie, 1962.

P. Gréco, Paris, psychologie et épistémologie, 1963.

G. Th. Guilbaud, Paris, mathématiques.

N. Isaacs, Londres, psychologie, 1962.

J. Hirsch, St. Louis (U.S.A.)., psychologie, 1963.

E. Lunzer, Manchester, psychologie, 1962.

C. Nowinski, Varsovie, logique et épistémologie, 1962.

F Orsini, Aix-en-Provence, psychologie, 1962.

M. Reuchlin, Paris, psychologie, 1962.

J. Tajfel, Oxford, psychologie, 1962.

I. Recherches sur les fonctions

Les quelques sondages qui ont pu ĂȘtre faits sur le dĂ©veloppement des fonctions ont portĂ©, soit sur des formes relativement Ă©laborĂ©es de co-variations quantitatives, soit sur les formes les plus Ă©lĂ©mentaires et les plus diffuses d’organisation fonctionnelle donc sur ce que l’on pourrait appeler Ă  titre hypothĂ©tique des fonctions constituĂ©es et des fonctions constituantes. Ce sont, d’autre part, ces deux aspects du problĂšme qui ont intĂ©ressĂ© respectivement J.-B. Grize et S. Papert. Pour clarifier l’exposĂ© qui va suivre, nous commencerons par la description et la discussion des rĂ©sultats d’expĂ©riences.

1. Fonctions et relations

Vinh Bang s’est ainsi proposĂ© de dĂ©gager, sur des enfants de 5 Ă  12 ans, les connexions entre les simples relations et les fonctions tĂ©moignant d’un certain niveau de quantification.

1) Étant donnĂ© un fil de longueur constante L rĂ©partie en deux segments d’abord Ă©gaux A et B formant un angle droit, on peut faire varier les longueurs de A et de B en conservant leur perpendicularitĂ© dĂšs 7 ans environ, l’enfant comprend que tout allongement de A entraĂźne un raccourcissement Ă©gal de B et rĂ©ciproquement. Est-ce lĂ  une relation ou une fonction, ou les deux ? (Fig. 1).

2) Que ce soit l’une ou l’autre, il est frappant de constater que le mĂȘme problĂšme, en doublant simplement L sous la forme

initiale d’un carrĂ©, les segments A et B devenant ensuite le grand et le petit cĂŽtĂ© d’un rectangle, n’est rĂ©solu qu’aprĂšs 11-12 ans. Les sujets de 7-8 ans ne procĂšdent que par compensations de proche en proche, puis il y a simples sĂ©riations sans rĂ©gularitĂ© quantitative (8-9 ans) et enfin (10-11 ans) essais de compensations en « escalier » mais avec gĂ©nĂ©ralisations tardives. C’est que, peut-ĂȘtre, entre la simple compensation, ne faisant intervenir que les seules relations d’égalitĂ© ou d’inĂ©galitĂ©, et l’établissement d’une

 

fonction impliquant des covariations doubles en plus des Ă©galisations, il intervient une Ă©laboration de la proportionnalitĂ© elle-mĂȘme.

3) De mĂȘme Vinh Bang prĂ©sente aux sujets dix cercles de diamĂštre croissant de 1 Ă  10 cm et cinq baguettes horizontales de 10, 25, 50, 75 et 100 cm prĂ©sentĂ©es en un ordre quelconque. Le problĂšme est de trouver la place qu’occupent les cercles intermĂ©diaires sur chacune des baguettes si l’on met le centre du plus petit cercle Ă  l’une des extrĂ©mitĂ©s et le centre du plus grand Ă  l’autre. AprĂšs des conduites prĂ©opĂ©ratoires, puis de simple sĂ©riation intensive, les sujets ne parviennent qu’aprĂšs 11 ans Ă  dĂ©duire la place de l’un des cercles en fonction de leur grandeur et de celle des baguettes.

Encore un exemple : une voiture Ă  laquelle on peut fixer des roues de diffĂ©rents diamĂštres (R1, R2, R3, 
) parcourt des distances D1, D2, etc., avec un systĂšme de marques lorsque la roue a fait un tour complet.

On peut alors poser deux sortes de questions :

4) Prévoir que la distance parcourue on un seul tour de roue est indépendante de la vitesse, puis trouver cette distance

pour R2 connaissant celles qui correspondent à R1 et à R3 ; enfin construire la série des R à partir des distances parcourues en un seul tour et réciproquement ;

5) Si l’on fait varier Ă  la fois les distances totales D1, etc. (plusieurs tours), la grandeur des roues R et le nombre de tours (vitesse-frĂ©quence F), trouver que pour deux voitures A et B si D1 > D2 et R1 = R2 alors F1 > F2 ; que si D1 = 2 D2 et R1 = R2 alors F1 = 2 F2 ; que si D1 = 2 D2 et si R1 = œ R2 alors F1 = 4 F2 ; etc. Or, les questions 5) qui paraissent plus compliquĂ©es, sont mieux rĂ©ussies que les questions 4) entre 9 et 11 ans, peut-ĂȘtre parce qu’il s’agit de combiner des relations directes et inverses et surtout parce que les fonctions s’appuient en ce cas sur des schĂšmes de proportionnalitĂ©.

Dans les discussions qui ont suivi ces exposĂ©s et auxquelles ont pris part Apostel, Bresson, Costa de Beauregard, Fraisse, Gonseth, GrĂ©co, Lunzer, Nowinski, Papert et Piaget, on a d’abord soulignĂ© l’élĂ©gance des techniques. Bresson, en particulier, trouve trĂšs ingĂ©nieuse la façon dont sont utilisĂ©es la continuitĂ© et la fonction linĂ©aire dans des situations non mĂ©triques, et, Ă  propos de la diffĂ©rence entre le premier problĂšme (longueur L) et le second (carrĂ© et rectangles), il se demande si, avant les niveaux de fonctions proprement dits, il n’y aurait pas un niveau d’« actions fonctionnelles » (ce que nous appelions plus haut les fonctions constituantes). Fraisse se demande si la difficultĂ© du problĂšme des rectangles ne provient pas d’une incidence de fausse conservation de la surface. Nowinski pense que dans le problĂšme de la double droite L l’accent est mis sur l’objet, tandis que dans celui des rectangles il faut manipuler formellement des relations, ce que Piaget

mettrait sous la forme d’une proportion qualitative ,

tandis que dans le cas de la ligne L seule, le sujet se contenterait d’égalisations directes (x ajoutĂ© Ă  B Ă©gale y enlevĂ© Ă  A).

Papert insiste d’abord sur l’équivoque possible de la notion de fonction, tant chez les mathĂ©maticiens que dans ces recherches gĂ©nĂ©tiques : y = f (x) et « au point P (x, y) on fait correspondre un point P’ (x + ÎŽ, y — ή) par une transformation ». Mais surtout, ce qui complique la discussion, en psychologie et mĂȘme dans la logique des fonctions, c’est que l’on considĂšre celles-ci comme donnĂ©es. Or, en aucun de nos problĂšmes ce n’est

le cas. Le problĂšme n’a pas la forme y = f(x) car, ce que doit trouver le sujet ce n’est pas x Ă  partir de y : c’est la fonction elle-mĂȘme ! C’est donc un problĂšme d’équation fonctionnelle que l’on donne au sujet, et, si l’on veut savoir combien de variables entrent en jeu, il faut examiner les Ă©lĂ©ments de la situation considĂ©rĂ©s par le sujet, les indices qu’il utilise, et les y qu’il Ă©labore sont alors l’expression de son comportement Ă  leur Ă©gard : ajouter et soustraire, mettre en relations plusieurs variables, etc.

De ces fonctions constituantes invoquĂ©es par Papert, on revient aux fonctions constituĂ©es Ă  propos des remarques de Fraisse sur le problĂšme des cercles Ă  situer sur les baguettes. Fraisse s’étonne d’abord du peu de gĂ©nĂ©ralisation dont tĂ©moignent les sujets et Apostel enchaĂźne en disant que considĂ©rer deux variables comme fonction l’une de l’autre c’est en premier lieu parier sur une extrapolation. Comment passe-t-on alors de la situation d’induction Ă  la dĂ©duction gĂ©omĂ©trique ? N’est-ce pas l’admission de rĂšgles qui assure ce passage ? Fraisse se demande ensuite pourquoi Bang a choisi des cercles pour les poser sur ses baguettes au lieu de se contenter de points ? Bang rĂ©pond qu’il a commencĂ© au moyen d’un rond qui s’agrandit pour faire le pendant des transformations du rectangle et Grize montre que si l’on s’était contentĂ© de points, on n’aurait pas dĂ©passĂ© le niveau de la proportionnalitĂ©, tandis qu’avec cette technique on peut espĂ©rer Ă©tudier les fonctions de fonctions.

Quant Ă  la facilitĂ© plus grande de la question 5 (voitures) par rapport Ă  la question 4 (un seul tour de roue), GrĂ©co et Piaget pensent que, sans constituer le caractĂšre propre de l’idĂ©e de fonction, la causalitĂ© facilite la mise en relation de deux sĂ©ries diffĂ©rentes et favorise ainsi la recherche des fonctions, tandis que pour Papert elle n’intervient pas nĂ©cessairement comme guide du comportement.

2. Expériences sur la fonction et la proportionnalité

A) Cette suggestion de placer des points Ă  des distances proportionnelles sur des lignes d’inĂ©gales longueurs coĂŻncide avec la technique adoptĂ©e par Marianne Meylan-Backs, en liaison avec les prĂ©occupations de Grize. Des baguettes garnies de trous Ă©quidistants (empruntĂ©s Ă  un jeu de « matador » connu

de l’enfant), sont prĂ©sentĂ©es au sujet ainsi que de petits objets distincts A, B, C
, pouvant ĂȘtre enfilĂ©s dans les trous. Une baguette courte comportant un objet par trou, le problĂšme est de savoir comment l’enfant disposera les objets correspondants A’, B’, C’
, sur une baguette de longueur double ou supĂ©rieure. Or, Ă  6-7 ans la solution qui prĂ©vaut dans les 90 % des cas consiste Ă  choisir un intervalle de y = x + 1, Ă  8 et 9 ans la solution dominante est y = x + k oĂč k est une constante > 1 et Ă  10-12 ans les 60 % des sujets parviennent Ă  la solution y = 2 x.

Cette expĂ©rience servait ainsi de champ d’analyse Ă  l’interprĂ©tation de Grize qui cherche Ă  dĂ©gager les liaisons entre la fonction et les schĂšmes de proportionnalitĂ©. La construction de Grize (voir plus loin sous VI) part en effet de cette remarque essentielle qu’un objet n’est jamais fonction d’un autre objet : il peut ĂȘtre en relation avec lui, en connexion causale ou en interaction, mais il n’est pas fonction. Ce qui est fonction d’autre chose, c’est une propriĂ©tĂ© de l’objet, pouvant ĂȘtre en particulier susceptible de varier, ce qui situe la fonction au niveau des relations entre relations, donc des schĂšmes de proportionnalitĂ©. De telles fonctions « constituĂ©es » sont alors tardives et il est intĂ©ressant de constater que, mĂȘme dans un cas aussi simple que celui dont on vient de voir les rĂ©sultats le schĂšme y = 2 x apparaisse aussi tard.

Bresson ne s’étonne pas de ce caractĂšre tardif, puisque l’on se place Ă  un niveau mĂ©trique, mais il faut alors distinguer les « actions fonctionnelles », telles que des correspondances injectives, beaucoup plus primitives, et les fonctions de fonctions ou compositions de niveau plus Ă©levĂ©. Fraisse se demande si le passage de y = x + 1 Ă  y = 2 x n’est pas retardĂ© du seul fait que l’on prĂ©sente deux modĂšles initiaux et que le sujet reste simplement fidĂšle au premier. Mais Lunzer rappelle combien cette difficultĂ© semble gĂ©nĂ©rale et donne des exemples observĂ©s sur les rĂ©glettes Cuisenaire oĂč les sujets restent longtemps accrochĂ©s Ă  des procĂ©dĂ©s d’addition et de soustraction de diffĂ©rences avant d’en arriver aux schĂšmes de proportionnalitĂ©. Piaget rappelle l’expĂ©rience dans laquelle on demande Ă  l’enfant de prolonger les trajets initiaux de deux automobiles de longueur l et 2 l : on constate alors que le sujet fait longtemps correspondre Ă  nl non pas 2 nl mais nl + l.

B) La recherche prĂ©cĂ©dente prĂ©sente les inconvĂ©nients suivants ; 1) Les deux grandeurs Ă  mettre en liaison fonctionnelle sont de mĂȘme nature ; 2) Cette liaison reste arbitraire ; et 3) Les unitĂ©s de grandeur sont donnĂ©es d’avance. Pour y remĂ©dier, Marianne Meylan-Backs a utilisĂ© un dispositif tel qu’un ressort r est fixĂ© Ă  une ficelle de longueur constante dont une partie y est horizontale et l’autre partie y’ descend verticalement (en contournant un clou) et supporte un poids z fixĂ© Ă  son extrĂ©mité : ainsi quand z augmente, y’ augmente Ă©galement, y diminue et r augmente de longueur.

Au cours d’une premiĂšre Ă©tape (avant 7 ans), l’enfant note les indices fournis par le poids et le ressort mais sans s’occuper des variables intermĂ©diaires y et y’. Ensuite (7-10 ans) il assimile toutes les variations en prĂ©sence mais qualitativement, tout en saisissant sans difficultĂ© la connexion entre les fonctions directes et inverses. Enfin, vers 11-12 ans il introduit une proportionnalitĂ© numĂ©rique.

Durant la discussion, Grize fait remarquer qu’une partie des difficultĂ©s auxquelles l’enfant se heurte tient Ă  l’obligation oĂč il est de construire lui-mĂȘme les grandeurs Ă  relier (intervalles parcourus par le ressort qui s’allonge et nombre des poids fixĂ©s Ă  son extrĂ©mitĂ©). Bresson demande alors si l’enfant en vient Ă  Ă©prouver spontanĂ©ment le besoin de transformer les Ă©chelles qualitatives en Ă©chelles mĂ©triques : M. Meylan-Backs lui rĂ©pond qu’elle a observĂ© des enfants de 7 ans dĂ©jĂ  qui comptaient les intervalles sans aucune suggestion.

Papert n’est pas certain que le jugement de l’enfant, qui va de l’allongement du ressort au poids, corresponde vraiment à la loi inverse qui va du poids à l’allongement.

3. Composition de fonctions

Elsa Schmid-Kitsikis a Ă©tudiĂ© un problĂšme de composition de fonctions dans la situation expĂ©rimentale suivante. Un bocal cylindrique A se vide progressivement grĂące Ă  un robinet situĂ© Ă  son extrĂ©mitĂ© infĂ©rieure : les intervalles entre les niveaux successifs Ă©quidistants seront appelĂ©s x 5, 
, x 1 et la hauteur totale de dĂ©part Hx. L’eau qui s’écoule remplit par Ă©tapes un premier bocal conique B dont la pointe est orientĂ©e vers le bas : les intervalles successifs inĂ©gaux en B seront appelĂ©s y 1, 
, y 5,

la hauteur totale d’arrivĂ©e Hy et la largeur finale du niveau Ly. Mais l’eau coulant de A peut aussi remplir par Ă©tapes un second bocal conique C dont la pointe est orientĂ©e vers le haut : d’oĂč les intervalles z 1, 
, z 5 et la largeur Lz. On fait d’abord anticiper, avant tout Ă©coulement matĂ©riel, les diffĂ©rents niveaux et largeurs en A, B, et C, puis on fait contrĂŽler les premiers rĂ©sultats prĂ©vus, et corriger Ă©ventuellement les suivants, en redemandant des explications sur les nouvelles prĂ©visions.

Au palier de 5-6 ans, les sujets commencent par ne prĂ©voir aucune inversion, le sens du dĂ©placement des niveaux du liquide s’orientant de haut en bas en B et C comme en A, ce que corrige rapidement l’expĂ©rience. Mais surtout, et bien qu’on insiste sur le fait que l’eau Ă©coulĂ©e sera de mĂȘme quantitĂ© lors de chaque ouverture du robinet, il y a assimilation entre la quantitĂ© restante et la valeur des intervalles : si A se vide en partie alors les intervalles x diminuent. Puis, malgrĂ© les premiers essais, le sujet reste centrĂ© sur ce qu’il voit en A et ne tient aucun compte des diffĂ©rences de forme et de dimensions en A, B, et C : chaque variable est considĂ©rĂ©e isolĂ©ment ou en identitĂ© avec A.

Entre 7 et 9 ans, il y a compréhension immédiate des différents sens du mouvement du liquide et début de différenciation des intervalles y et z par rapport aux x, avec croissance ou décroissance de leurs valeurs en fonction de la forme des récipients et de leur position. Mais ce début de sériation des intervalles demeure confus et souvent ceux-ci restent égaux entre eux. Il y a cependant des essais de mesure spontanée mais trÚs approximative.

DÚs 10-11 ans les relations sont de plus en plus correctes et en particulier il y a prévision possible des largeurs L en fonction des hauteurs et réciproquement, de façon spontanée et systématique.

Lors de la discussion de ces rĂ©sultats, Grize insista sur la structure d’ensemble des fonctions. Les fonctions vivent en famille et il faut en dĂ©gager les lois de totalitĂ© dans lesquelles les oppositions jouent un rĂŽle aussi essentiel que les correspondances. Il est intĂ©ressant de constater que l’inverse apparaĂźt au mĂȘme niveau que la composition. Par contre il y a lĂ©ger dĂ©calage pour la comprĂ©hension des relations hauteur × largeur.

Guilbaud souligne de mĂȘme la prĂ©sence d’un morphisme, qui finit par dominer le tout globalement. Les Ă©tudiants perdent parfois cela, au profit d’une correspondance point par point.

Bresson constate que malgrĂ© leurs erreurs les petits rĂ©pondent et qu’ils partent d’emblĂ©e d’une recherche de correspondance, dont l’idĂ©e est trĂšs profondĂ©ment enracinĂ©e, et assez distincte de ce qui se passe dans les processus de conservation. Inhelder se demande si cette correspondance joue vraiment dĂšs le dĂ©part ou s’il n’y a d’abord que des mouvements ordonnĂ©s de liquides, avec ensuite dĂ©couverte de l’inversion et de la correspondance.

Papert voit ici un double jeu de conservation et de non-conservation, une conservation globale qui s’accompagne de non-conservations, et Piaget constate que toutes les opĂ©rations accessibles Ă  l’enfant interviennent dans ce systĂšme : partition du continu (avec rĂ©unions et emboĂźtements des parties), sĂ©riations, correspondances, etc. La fonction apparaĂźt donc assez clairement ici comme Ă©tant Ă  la fois le point de dĂ©part et le point d’arrivĂ©e des opĂ©rations : point de dĂ©part car c’est bien la recherche des liaisons fonctionnelles qui oriente non seulement le choix mais encore l’élaboration des diverses opĂ©rations et point d’arrivĂ©e car les opĂ©rations sont finalement coordonnĂ©es en un nouveau systĂšme d’ensemble. Mais ce point d’arrivĂ©e n’est naturellement qu’un nouveau point de dĂ©part, puisque ce systĂšme va tout Ă  la fois se diffĂ©rencier et se coordonner avec d’autres, la fonction quoique constituĂ©e jouant un nouveau rĂŽle dynamique et constituant. Il semble donc de plus en plus malaisĂ© de voir une dualitĂ© de nature entre fonctions et opĂ©rations, la dualitĂ© Ă©tant plus affaire d’aspect momentanĂ© que de propriĂ©tĂ©s. Le seul dualisme est peut-ĂȘtre simplement celui du fonctionnement et de la structure.

4. Fonctionnement et fonctions constituantes

La recherche de Francine Orsini porte prĂ©cisĂ©ment sur ce passage du fonctionnement le plus spontanĂ© Ă  la fonction et de la fonction constituante Ă  la fonction constituĂ©e. Au lieu de partir d’un dispositif rigide dont les lois fonctionnelles sont imposĂ©es par une structure préétablie, F. Orsini a voulu utiliser les structurations les plus Ă©lĂ©mentaires que l’enfant manifeste dans

ses jeux de construction et les variations ou covariations introduites Ă  cette occasion, la covariation Ă©tant considĂ©rĂ©e comme le critĂšre de la fonction. Le jeu utilisĂ© consiste simplement Ă  combiner librement des boules blanches et rouges Ă  partir d’une structure initiale donnĂ©e telle que, par exemple, une rouge et deux blanches. L’enfant choisit ses boules dans une collection de 50 rouges et 50 blanches mĂ©langĂ©es et il les place dans un casier longitudinal de 24 cases dont toutes sont cachĂ©es par une glissiĂšre sauf, en ordre de succession, la case encore vide oĂč le sujet va mettre sa boule. AprĂšs que l’enfant a indiquĂ© un certain nombre de lois, suivies de leur formulation verbale, l’expĂ©rimentateur essaie d’en induire de nouvelles ou prĂ©sente lui-mĂȘme des sĂ©ries de covariations dĂ©jĂ  constituĂ©es et demande Ă  l’enfant de les identifier.

Les rĂ©sultats peuvent se schĂ©matiser en distinguant les niveaux successifs suivants : 1) Simple reproduction du modĂšle, mais itĂ©rĂ©e plusieurs fois ; 2) Recherche d’un complĂ©ment pour maintenir constante une figure ; 3) Lois de compensations avec variations additives rĂ©guliĂšres ; 4) DĂšs 10 ans variations additives et certaines variations multiplicatives simples (double ou moitiĂ©) ; 5) Variations multiplicatives immĂ©diates puis, spontanĂ©ment ou sous induction, les autres variations des niveaux antĂ©rieurs.

AprĂšs que Beth et Papert eurent insistĂ© sur la question de la cohĂ©rence des rĂ©ponses et que Grize eut montrĂ© leur complexitĂ© logique croissante, la discussion s’est centrĂ©e sur le fait gĂ©nĂ©ral (en bien d’autres domaines, encore, comme l’a montrĂ© N. Van den Bogaert) de la prioritĂ© de l’addition sur la multiplication. Hirsch invoque la simplicitĂ© de l’addition en un champ d’apprĂ©hension temporelle trĂšs court comme celui de l’enfant. Mais dans le domaine des classes, comme le rappelle Piaget, les groupements multiplicatifs se construisent synchroniquement avec les groupements additifs. Par contre, rĂ©pond Grize, on a ici affaire Ă  des nombres naturels, et les nombres se construisent additivement.

5. SchĂšmes fonctionnels et transports de structures

Papert part de cette constatation que le systĂšme nerveux comporte des millions de degrĂ©s de libertĂ©, correspondant Ă  peu prĂšs Ă  300 bits par seconde, tandis que l’information pou-

vant ĂȘtre recueillie n’est que de l’ordre de 3 bits/s. L’organisme calcule donc d’abord des fonctions Ă  grande perte d’information comme dans la perception. Si je regarde une figure et juge que c’est un carrĂ©, que c’est grand, etc., je transforme des inputs trĂšs complexes en des valeurs binaires Ă  signification simple : chaque catĂ©gorisation comporte ainsi une grande perte d’information.

Une seconde Ă©tape est celle des fonctions Ă  petite perte d’information : par exemple un jugement portant sur une surface comme produit de la hauteur et de la largeur, celles-ci pouvant ĂȘtre des fonctions de premiĂšre espĂšce ou de seconde (selon le niveau) ou des deux Ă  la fois.

A rĂ©examiner d’un tel point de vue l’évolution de l’intelligence, on constate que les fonctions de premiĂšre espĂšce sont presque seules en jeu jusque vers 5-6 ans on ne trouve ainsi qu’un rĂ©pertoire trĂšs limitĂ© de « schĂšmes fonctionnels » et on peut prĂ©voir dans les grandes lignes les rĂ©actions du sujet aux problĂšmes qu’on lui pose, par assimilation Ă  ces schĂšmes fonctionnels : par exemple le primat du schĂšme additif dans les rĂ©sultats de F. Orsini.

Le grand problĂšme est alors celui de la formation des fonctions plus Ă©voluĂ©es, qui s’accumulent ensuite Ă  commencer par celles de la seconde espĂšce. A vouloir saisir ce passage, il faut d’abord se libĂ©rer de toute dĂ©finition de la fonction en extension (correspondances explicites, couples, etc.). La meilleure reprĂ©sentation s’apparente Ă  la notion de « catĂ©gorie » (au sens d’Eilenberg et de Mac Lane) et d’un tel point de vue il faut concevoir la fonction comme un « transport de structure ». Par exemple la fonction logarithmique n’est pas qu’une correspondance elle « transporte » les Ă©lĂ©ments du groupe multiplicatif des nombres rĂ©els sur ceux du groupe additif. De mĂȘme, chez l’enfant, toute la genĂšse de la proportionnalitĂ© s’explique par des transports de structures, d’abord qualitatives (voir les recherches de Bang) avant d’ĂȘtre numĂ©riques. Les rĂ©sultats d’E. Schmid-Kitsikis ne s’expliquent pas, eux non plus, par une simple correspondance de niveaux mais par un transport « diminution de niveau en haut » sur « augmentation de niveau en bas », etc.

Ainsi la genĂšse des fonctions d’ordre supĂ©rieur est Ă  chercher en de tels transports, qui aboutissent soit Ă  des emprunts soit Ă  des

conflits et « mettent en marche des cycles de déséquilibration-rééquilibration », ce qui constitue le moteur des synthÚses ou constructions nouvelles.

Apostel se fĂ©licite des possibilitĂ©s ainsi ouvertes quant Ă  l’explication des mĂ©canismes de passage. L’école de GenĂšve a surtout insistĂ© jusqu’ici sur les paliers d’équilibre caractĂ©risant chaque stade mais il reste Ă  interprĂ©ter le passage d’une structure aux suivantes, ce Ă  quoi chacun travaille et ce que facilitera peut-ĂȘtre l’analyse de Papert.

Inhelder Ă©prouve par contre quelque difficultĂ© Ă  saisir d’oĂč provient l’« accumulation des fonctions » que postule Papert une fois Ă©puisĂ© le stock un peu pauvre des schĂšmes fonctionnels initiaux. Il ne s’agit pourtant pas d’une accumulation additive ?

GrĂ©co s’attache Ă  la mĂȘme difficultĂ©. Cette accumulation peut ĂȘtre due Ă  deux sortes de facteurs. On peut en premier lieu multiplier les indices ou les Ă©purer, ceci dans la maniĂšre dont on aborde la situation. Mais surtout, pour passer du niveau stochastique au niveau structural, il est possible qu’il ne s’agisse pas d’une accumulation de fonctions diffĂ©rentes, mais de l’usage rĂ©pĂ©tĂ© d’un mĂȘme genre de fonctions : en ce cas, on aboutit Ă  des rĂ©sultats compatibles ou contradictoires. Le problĂšme essentiel est de savoir d’oĂč vient l’économie gĂ©nĂ©rale qui correspond aux structures rĂ©versibles il y a moins lĂ  accumulation qu’un recul Ă  prendre pour rendre compatible ce que ne l’était pas au niveau intuitif.

Piaget, de mĂȘme, souhaiterait des prĂ©cisions sur l’ancrage de la rĂ©versibilitĂ©. Papert insiste avec raison sur les relations « transversales » entre structures contemporaines et pas seulement sur les filiations longitudinales (1). Or, ces relations transversales sont une source non nĂ©gligeable de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations (en plus des conflits internes dus aux gĂ©nĂ©ralisations d’une seule et mĂȘme structure). Ne serait-ce pas par lĂ  mĂȘme un facteur de rĂ©versibilitĂ©, Ă©tant donnĂ© la parentĂ© entre les notions d’équilibre et de rĂ©versibilité ?

Grize, se rĂ©fĂ©rant au stock des schĂšmes fonctionnels de dĂ©part, se demande si l’on ne pourrait faire l’inventaire et Ă©ventuellement les rattacher aux opĂ©rations de classes ou de relations.

(1) La construction du nombre entier et celle de la mesure sont des exemples de ces équilibrations transversales.

Gonseth insiste de son cÎté sur les relations entre les processus invoqués par Papert et la construction des notions de conservation.

6. Fonction et proportionnalité

J.-B. Grize, qui a eu le mĂ©rite avec Apostel et Papert d’orienter notre Centre vers l’étude gĂ©nĂ©tique des fonctions, s’intĂ©resse particuliĂšrement Ă  celles des fonctions qui se constituent Ă  la suite des structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires, donc aprĂšs 7-8 ans. L’activitĂ© premiĂšre dont il part est celle d’ordonner. La notion de grandeur est ensuite Ă©laborĂ©e, d’oĂč celle de lois fonctionnelles portant sur les covariations entre les grandeurs. De lĂ  on peut passer aux proportions qualitatives ou logiques (au sens oĂč nous avons tirĂ© du groupe de quaternalitĂ© IRNC les proportions I : R = C : N, etc.) et finalement aux proportions numĂ©riques et mĂ©triques qui paraissent ĂȘtre Ă  Grize « le noyau constitutif de l’idĂ©e de fonction » dans la perspective psychologique.

Dans le dĂ©tail, Grize introduit une relation d’ordre dans la classe E = α υ ÎČ ; et soit Ο1 une opĂ©ration dans α et Ο2 une opĂ©ration dans ÎČ, qui sont associatives, commutatives, monotones et cancellables par rapport Ă  la relation. On peut dĂ©finir entre les couples (a Δ α, b Δ ÎČ) une relation d’équivalence =. Nous dirons que la classe des couples Ă©quivalents dĂ©termine une relation de proportionnalitĂ©. Si l’on identifie Ο1 et Ο2 Ă  O, dĂ©finie dans E, on peut introduire une relation d’équivalence = , dont l’invariant est maintenant assurĂ© par compensation et n’est plus simplement l’ordre. « Enfin si on Ă©tend de façon naturelle l’opĂ©ration O aux couples eux-mĂȘmes, l’ensemble des couples C (E) forme un groupe abĂ©lien. » Ceci suggĂšre une filiation possible passant de E Ă  C (E) et qui est distincte de la filiation passant de E aux parties de E.

Apostel trouve le processus élégant mais trÚs extensionnel et ne voit pas dans les faits (de M. Meylan, par exemple) les emboßtements de classes. Grize lui répond que les distances emboßtées qui interviennent en fait sont isomorphes à des inclusions de classes.

Apostel se demande, d’autre part, s’il n’y aurait pas deux genĂšses de la notion de fonction et qui pourraient se croiser. Il y a d’une part une gĂ©nĂ©ralisation de l’arithmĂ©tique, une

coordination de la thĂ©orie des quantitĂ©s avec la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des ensembles, donc une gĂ©nĂ©ralisation Ă  partir de variables mathĂ©matiques Ă©lĂ©mentaires. Mais il y a aussi, historiquement, la fonction Ă  partir de grandeurs variables dans le temps : x = f (y) de ce point de vue signifie que deux variables dĂ©pendent causalement l’une de l’autre et c’est lĂ  une considĂ©ration essentielle Ă  retenir. Pour reprendre les classes ordonnĂ©es de Grize, il y a davantage que des ensembles et de l’ordre : il faut encore complĂ©ter la dĂ©finition des deux classes ordonnĂ©es en faisant intervenir leur interaction : c’est lĂ  qu’est le problĂšme de la genĂšse de la fonction.

Gonseth rappelle que la proportionnalitĂ© se rencontre chez les Grecs, mais en soulevant de grandes difficultĂ©s quant Ă  l’irrationnel. On s’en est tirĂ© par un « truc extensionnel ». Mais la tradition grecque a Ă©tĂ© interrompue : elle a Ă©tĂ© retransmise par la tradition arabe avec, quant Ă  la fonction, des influences hindoues : celle-ci est nĂ©e de la gĂ©nĂ©ralisation des polynĂŽmes. Quant Ă  la dĂ©finition de la fonction par la relation, elle ne conduit Ă  rien de pratique.

Guilbaud maintient la dualitĂ© des fonctions et des classes, les premiĂšres ne pouvant ĂȘtre subordonnĂ©es aux secondes : toutes deux sont nĂ©cessaires. On peut parler de couples mais Grize se donne des transformations et construit une « analogie » : mais du mĂȘme coup on se donne le groupe quaternaire et c’est ce qui permet de faire la dissociation. Dans la langue commune dĂ©jĂ , et pas seulement dans le langage formel, il existe certaines connivences avec la quaternalitĂ©.

Apostel demande en outre si ces fonctions propositionnelles rentrent dans le schéma de Grize. Celui-ci désire ne pas se prononcer encore.

Nowinski par contre est pour l’unitĂ© des fonctions logiques, mathĂ©matiques et causales. L’histoire de la physique montre une analogie profonde entre la causalitĂ© et la construction mathĂ©matique : que l’on conçoive cette derniĂšre comme une production de structures abstraites et la causalitĂ© comme une production de phĂ©nomĂšnes mais dĂ©crite et interprĂ©tĂ©e grĂące aux structures fournies par l’analyse, la thĂ©orie des groupes ou l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale, il y a parallĂ©lisme entre les deux Ă©volutions et une seule et mĂȘme genĂšse. La logique couronne alors un tel dĂ©veloppement.

7. Conclusion

Qu’on nous permette, au terme de ces diverses recherches expĂ©rimentales et thĂ©oriques sur le rĂŽle de la fonction de revenir Ă  notre problĂšme de dĂ©part : l’analyse du dĂ©veloppement des fonctions aboutit-elle Ă  un nouveau mode de filiations ou conduit-elle plus simplement Ă  englober les filiations opĂ©ratoires dans un systĂšme plus large et plus dynamique ?

Avant de formuler certaines thĂšses Ă  cet Ă©gard nous avons pris la prĂ©caution, ne serait-ce que pour prĂ©ciser le vocabulaire, d’interroger quelques mathĂ©maticiens de carriĂšre, entre 30 et 50 ans : « Quelle est la diffĂ©rence entre une fonction et une opĂ©ration ? » Les rĂ©ponses furent nettes (et indĂ©pendantes de l’ñge), mais rĂ©parties en trois catĂ©gories : 1) La notion de fonction est plus large : un automorphisme, par exemple, est une fonction et non pas une opĂ©ration ; 2) La notion d’opĂ©ration est plus large. un Ă©lĂ©ment de groupe, par exemple, est une opĂ©ration et non pas une fonction ; 3) C’est exactement synonyme : une application, par exemple, peut ĂȘtre dite une fonction ou une opĂ©ration (1).

Ce n’est pas le lieu d’insister sur l’intĂ©rĂȘt de ces fluctuations relatives Ă  la prise de conscience et aux dĂ©finitions nominales chez des reprĂ©sentants de la plus prĂ©cise des sciences. Bornons-nous Ă  constater que ces divergences nous laissent quelque libertĂ© quant Ă  l’interprĂ©tation psychologique des relations de filiation gĂ©nĂ©tique entre les fonctions et les opĂ©rations. GĂ©nĂ©tiquement, en effet, on peut considĂ©rer trois phases dans la formation de chaque systĂšme de fonctions ou d’opĂ©rations : l’une oĂč la fonction prĂ©cĂšde l’opĂ©ration (et serait donc plus large au sens de l’opinion 1), la seconde oĂč fonctions et opĂ©rations sont suffisamment structurĂ©es pour procĂ©der de pair et la troisiĂšme oĂč de nouvelles fonctions rĂ©sultent d’une Ă©laboration opĂ©ratoire diffĂ©renciĂ©e (cf. l’opinion 2).

(1) Guilbaud se rattacherait Ă  cette troisiĂšme opinion en disant que les termes de fonction et d’opĂ©ration sont synonymes mais pas toujours substituables on parle de fonction lorsque l’on met l’accent sur sa projection en un ĂȘtre et d’opĂ©ration lorsque l’on veut, souligner l’activitĂ© du sujet.

Rappelons qu’il s’agit lĂ  d’un vieux problĂšme et que Lagrange dĂ©jĂ  disait (au sujet des fonctions les plus classiques) : « Les fonctions reprĂ©sentent les diverses opĂ©rations qu’il faut faire sur les quantitĂ©s connues pour obtenir les valeurs de celles qu’on cherche, et elles ne sont proprement que le rĂ©sultat de ce calcul » (citĂ© par P. Boutroux, L’idĂ©al scientifique des mathĂ©maticiens, p. 129).

Mais il est Ă©vident qu’une telle interprĂ©tation et que les fluctuations historiques des mathĂ©matiques quant Ă  la notion de fonction, supposent l’existence d’au moins deux termes extrĂȘmes celui des fonctions les plus Ă©lĂ©mentaires et les plus gĂ©nĂ©rales, qui orientent la structuration et celui des fonctions d’ordre supĂ©rieur qui rĂ©sultent d’une Ă©laboration de plus en plus raffinĂ©e. Du point de vue psychogĂ©nĂ©tique nous nous croyons donc, non pas seulement autorisĂ© par les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent, mais mĂȘme obligĂ© par l’ensemble des faits recueillis, de distinguer deux sortes de fonctions : les fonctions constituantes qui interviennent au dĂ©part et les fonctions constituĂ©es qui marquent un aboutissement, les formes intermĂ©diaires Ă©tant Ă  la fois l’une et l’autre par rapport Ă  celles qu’elles prĂ©parent et Ă  celles dont elles rĂ©sultent, mais toutes trois Ă©tant tĂŽt ou tard indissociables des structures opĂ©ratoires.

A) A considĂ©rer d’abord les fonctions constituantes, il est Ă©vident qu’elles aboutissent Ă  des opĂ©rations. Les « actions fonctionnelles » Ă©tudiĂ©es par F. Orsini aboutissent Ă  des opĂ©rations additives ou multiplicatives, Ă  des itĂ©rations ou Ă  des rĂ©unions de sous-ensembles complĂ©mentaires, etc. Quant Ă  l’effort de Papert, qui a mis le maximum de soin Ă  opposer fonctions et opĂ©rations et qui reprĂ©sente le courant nouveau centrĂ© sur les « catĂ©gories » par opposition aux structures bourbakistes, ses rĂ©sultats sont extrĂȘmement rĂ©vĂ©lateurs quant Ă  la parentĂ© profonde des fonctions et des opĂ©rations, et cela tant en ce qui concerne les exemples choisis que la thĂšse gĂ©nĂ©rale.

La thĂšse Ă©tant que la fonction est un transport de structures (latĂ©ral ou transversal et non pas dans le sens longitudinal du temps), un de ses exemples est celui de la correspondance Ă©tudiĂ©e par E. Schmid-Kitsikis, non pas niveau Ă  niveau mais Ă©coulement Ă  Ă©coulement. Or c’est lĂ  un beau cas de ce que nous avons appelĂ© la structure opĂ©ratoire de « correspondance sĂ©riale » par opposition Ă  celle de correspondance terme Ă  terme (par classes ou Ă©lĂ©ments). De mĂȘme les transports qui interviennent dans les proportions qualitatives analysĂ©es par Vinh Bang relĂšvent d’une mise en forme des variations dans un schĂšme opĂ©ratoire de quaternalitĂ©, etc.

La fonction constituante apparaßt donc comme exprimant le dynamisme qui aboutit à des structures opératoires et ceci reste

vrai de la thĂšse gĂ©nĂ©rale d’un « transport de structures ». Un tel transport intervient, en effet, explicitement dans un certain nombre des systĂšmes opĂ©ratoires que nous avons dĂ©crits, Ă  commencer par les groupements multiplicatifs. Soit, par exemple, deux classifications : A1 + A’1 = B1 ; B1 + B’1 = C1 ; etc., et A2 + A’2 = B2 ; B2 + B’2 = C2 ; etc. Transporter l’une sur l’autre ces classifications aboutit Ă  cette sorte de produit cartĂ©sien de classes que nous avons appelĂ© le groupement multiplicatif des classes : A1 A2 + A1 A’2 + A’1 A2 + A’1 A’2 ; etc. D’autre part, la formation du nombre par synthĂšse des inclusions et de la sĂ©riation, ou celle de la mesure par synthĂšse de la partition et du dĂ©placement, etc., rĂ©sultent elles aussi de transports « latĂ©raux » de structures.

Nous ne contestons nullement pour autant que la fonction prĂ©cĂšde l’opĂ©ration et oriente la structuration opĂ©ratoire. Mais une telle organisation fonctionnelle n’aboutit pas Ă  des produits hĂ©tĂ©rogĂšnes par rapport Ă  ces structures. La fonction constituante reprĂ©sente bien plutĂŽt le fonctionnement de l’intelligence et celui-ci se cristallise en structures qui sont inĂ©vitablement opĂ©ratoires (ce terme d’« inĂ©vitables » est celui qu’employait un mathĂ©maticien amĂ©ricain pour dĂ©signer les structures-mĂšres des Bourbaki aprĂšs un exposĂ© oĂč nous montrions leurs analogies avec les structures opĂ©ratoires Ă©lĂ©mentaires de l’enfant). Parler d’un transport de structures c’est se rĂ©fĂ©rer nĂ©cessairement Ă  trois fonctions fondamentales de l’intelligence, le terme de « fonctions » Ă©tant pris ici en un sens psychobiologique qui coĂŻncide en fait avec la « fonction » logico-mathĂ©matique au sens de Papert : 1) L’assimilation, source de schĂšmes logiques, arithmĂ©tiques, etc., tels les « schĂšmes de fonctions » que Papert met au dĂ©part des opĂ©rations additives ou multiplicatives ; 2) La coordination des schĂšmes par assimilation rĂ©ciproque, en quoi consiste le « transport » lui-mĂȘme ; et 3) L’équilibration de ces coordinations, et dont on sait l’emploi fait par Papert en ses modĂšles cybernĂ©tiques. En ces conditions la fonction constituante exprime le noyau fonctionnel (au double sens psychobiologique et logico-mathĂ©matique) de l’intelligence en marche, et, dans la mesure prĂ©cisĂ©ment oĂč ce fonctionnement se caractĂ©rise entre autres par une Ă©quilibration, celle-ci entraĂźne la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire puisque cette rĂ©versibilitĂ© constitue le rĂ©sultat structural du fonctionnement Ă©quilibrateur. Entre la

fonction structurante et l’opĂ©ration il n’existe ainsi au total qu’un rapport de fonctionnement Ă  structure, qui est essentiel Ă  la comprĂ©hension de l’intelligence mais ne comporte pas par lui-mĂȘme deux modes de filiations hĂ©tĂ©rogĂšnes.

Par contre, la nouveautĂ© dans la perspective de Papert consiste Ă  analyser ce fonctionnement en termes probabilistes. Étant donnĂ© un ensemble de rĂ©actions fonctionnelles initialement probabilistes et indĂ©pendantes, c’est Ă  ce niveau prĂ©opĂ©ratoire que l’augmentation des interactions « latĂ©rales » conduirait aux opĂ©rations gĂ©nĂ©rales dont procĂšdent les conservations et le dĂ©tail des structures opĂ©ratoires. En ses travaux les plus rĂ©cents, Papert cherche Ă  quantifier les flux d’influences en termes d’information et de nĂ©guentropie, ce qui aboutit Ă  dĂ©gager effectivement un Ă©tage nouveau dans les fondements de l’édifice qui aboutit aux paliers opĂ©ratoires (1).

B) Quant aux fonctions constituĂ©es, de formation plus tardive et de caractĂšre gĂ©nĂ©tiquement supĂ©rieur, il est fort possible, comme le suppose Grize, qu’elles rĂ©sultent de synthĂšses particuliĂšres, distinctes de celles qui sont dĂ©jĂ  connues (et rentrant d’ailleurs dans le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral que Papert appelle un transport de structures). Mais ces synthĂšses ne sont pas de nature hĂ©tĂ©rogĂšne par rapport aux filiations gĂ©nĂ©rales des structures opĂ©ratoires, d’autant moins que Grize fait intervenir les opĂ©rations dans sa reconstruction formalisĂ©e.

Il reste il est vrai la dualitĂ© possible dont a parlĂ© Apostel entre la fonction qui relie des variables mathĂ©matiques et la fonction d’inspiration physique entre grandeurs variables dans le temps, c’est-Ă -dire de nature causale. Nous touchons ici Ă  un problĂšme fondamental qui reste Ă  notre programme : celui du dĂ©veloppement de la causalitĂ© et de ses relations avec celui des structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques. Or, sans anticiper sur le rĂ©sultat de recherches non encore terminĂ©es, on peut tout au moins discerner trois aspects dans les faits dĂ©jĂ  connus. 1) La causalitĂ© qui est d’abord une simple assimilation des processus constatĂ©s Ă  l’action propre (finalitĂ©, etc.), Ă©volue dans le sens d’une assimilation aux opĂ©rations, y compris leurs lois de conservation (compensations, etc.) ; 2) Cette opĂ©rationnalisation ou rationalisation de la causalitĂ© ne se produit en gĂ©nĂ©ral

(1) En d’autres exposĂ©s Papert identifie encore les fonctions Ă  des schĂšmes infraopĂ©ratoires dont la coordination engendrerait les structures opĂ©ratoires.

que nettement aprĂšs l’élaboration des premiĂšres structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques, comme si l’irrationalitĂ© Ă©tait plus rĂ©sistante sur le plan physique que le dĂ©faut de cohĂ©rence au niveau logico-mathĂ©matique ; 3) Lorsque nĂ©anmoins une sĂ©quence physique semble ĂȘtre au point de dĂ©part d’une structuration opĂ©ratoire (comme ce sera le cas en physique mathĂ©matique), c’est qu’elle pose un problĂšme nouveau mais celui-ci n’est rĂ©solu que par la construction d’un modĂšle opĂ©ratoire qui s’adapte aux faits sans en rĂ©sulter simplement, puisque ceux-ci sont alors enrichis d’un apport structural de nature logico-mathĂ©matique. Nous ne sommes donc pas certain de la dualitĂ© d’origine des fonctions constituĂ©es selon qu’il s’agit de variables mathĂ©matiques et de variables dans le temps, d’autant plus qu’au niveau des « opĂ©rations concrĂštes » toutes les variables sont considĂ©rĂ©es de proche en proche dans le temps et que l’extemporanĂ© logique ne s’élabore qu’au palier des opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives.

II. Recherches sur la notion et la perception du temps

Nous procĂ©derons pour le temps comme pour la fonction en commençant par le rappel des faits d’expĂ©rience et de leur discussion avant de passer aux interprĂ©tations gĂ©nĂ©rales.

8. Ordre temporel et fonction

Nicole Van den Bogaert, assistante du Pr Libois Ă  Bruxelles (gĂ©omĂ©trie) a voulu Ă©tudier chez nous un exemple de construction d’ordre temporel chez le jeune enfant et a utilisĂ© le dispositif suivant. Cinq maisons disposĂ©es de façon irrĂ©guliĂšre mais constante sont rejointes successivement par un camion selon des circuits compliquĂ©s (ordre ne correspondant Ă  aucune bonne forme perceptive). Devant chaque maison se trouve un personnage de couleur ayant devant lui quatre jetons de la mĂȘme couleur, que lui et, lors du passage du camion, l’expĂ©rimentateur prend l’un de ces jetons et le place dans la benne en ordre d’alignement. On pose alors deux questions successives : A) Pour- quoi les jetons sont-ils alignĂ©s de cette maniĂšre sur le camion (pourquoi le rouge est-il devant le jaune, etc.) ? Et B) Devant quel

personnage le camion s’est-il arrĂȘtĂ© d’abord ? A-t-il passĂ© d’abord devant celui-ci ou celui-là ? Etc. Dans une seconde expĂ©rience, les jetons ne sont pas devant les personnages mais Ă  disposition de l’enfant et l’on demande Ă  celui-ci (question C) de s’en servir pour reconstituer l’ordre des dĂ©placements du camion (pour Ă©viter l’emploi de la seule mĂ©moire on dispose ici comme prĂ©cĂ©demment d’un second camion avec itinĂ©raire diffĂ©rent). L’interrogation a portĂ© sur 50 enfants par Ăąge de 5 Ă  9 ans et les rĂ©sultats ont Ă©tĂ© trĂšs nets : dĂšs 5 et 6 ans les 60 et les 68 % des enfants comprennent que l’ordre d’alignement des jetons dans le camion correspond Ă  l’ordre de succession temporelle des personnages visitĂ©s par le camion (question A), mais seuls 28 % des sujets Ă  5 ans et 44 % Ă  6 ans parviennent Ă  retrouver cet ordre de succession en partant de l’alignement des jetons dans le camion, par correspondance rĂ©ciproque (question B rĂ©ussie Ă  7 et 8 ans dans les 76 % et les 92 % des cas). De plus on trouve les combinaisons (rĂ©ussite = + et Ă©chec = — ) A — B — , A + B — et A + B + mais pas A — B + ! Quant Ă  la question C, que l’on peut poser soit avant, soit aprĂšs, les questions A et B, elle n’est rĂ©ussie dans les deux cas que vers 8 ans (80 %), tandis que les sujets de 5, 6 et 7 ans ne donnent que 0 et 8 %, 8 et 24 % et 52 et 56 % de constructions exactes.

Dans la discussion, Grize souligne l’intĂ©rĂȘt des deux Ă©tapes dĂ©couvertes par N. Van den Bogaert et pense que la causalitĂ© en jeu dans la situation Ă©tudiĂ©e facilite la dĂ©couverte de la loi fonctionnelle.

Guilbaud est frappĂ© par le fait qu’on ne trouve pas de rĂ©ponses A — B + mais seulement A + B — (ou A + B +) : on a Ă  ce niveau un bimorphisme qui n’est pas un isomorphisme ! C’est un cas admirable puisque l’enfant fournit ici malgrĂ© lui une situation qu’on ne rencontre qu’en mathĂ©matiques supĂ©rieures ! Mais pourquoi parler de fonctions ? « Isomorphisme » suffit.

Papert soutient que les isomorphismes sont génétiquement les fonctions les plus simples. Dans le cas particulier, on a au point de départ une assimilation à un schÚme fonctionnel ».

Piaget voit ici un bel exemple de fonction constituante qui aboutit ensuite Ă  des opĂ©rations : la correspondance initiale (A + B — ), qui est biunivoque et non rĂ©ciproque (Mirimanoff dĂ©jĂ  parlait de « correspondances biunivoques et rĂ©ciproques »

pour prĂ©ciser que l’un n’entraĂźne pas nĂ©cessairement l’autre) ne constitue pas encore une opĂ©ration rĂ©versible faute de rĂ©ciprocitĂ©, tandis qu’au niveau II (A + B +) le schĂšme fonctionnel entraĂźne l’opĂ©ration. Du point de vue de la sĂ©riation temporelle, d’autre part, il s’y ajoute que pour retrouver l’ordre de succession des visites aux personnages en partant de la succession spatio-temporelle des jetons dans le camion, il faut remonter le cours du temps, ce qui est une difficultĂ© avant 7-8 ans, car cela suppose la constitution d’une rĂ©versibilitĂ© temporelle opĂ©ratoire en opposition avec l’irrĂ©versibilitĂ© du contenu des Ă©vĂ©nements successifs.

9. Temps physique et temps psychologique

Francine Orsini s’est proposĂ© de comparer l’estimation des durĂ©es physiques et celle des durĂ©es psychologiques (sans les opposer l’une Ă  l’autre) en des situations relativement comparables, de maniĂšre Ă  vĂ©rifier si toutes deux sont Ă©valuĂ©es au moyen du travail accompli (ou de l’espace parcouru) relativisĂ© par rapport Ă  la vitesse. L’hypothĂšse Ă©tait que cette relation, proposĂ©e par Piaget, se vĂ©rifierait au niveau opĂ©ratoire mais que l’estimation du temps psychologique demeurerait prĂ©opĂ©ratoire. Il s’agissait, en outre, de soulever le problĂšme de la conservation du temps.

Le dispositif choisi consistait en un disque tournant Ă  17 ou 21 tours-minutes dont chaque tour dĂ©couvre une ouverture par laquelle il s’agit d’introduire un petit objet (« des fruits pour nourrir le singe qui est dans la cage »). En situation A le sujet se borne Ă  regarder agir l’expĂ©rimentateur, en B il agit lui-mĂȘme et en C son action est compliquĂ©e par un choix obligĂ© parmi les objets. En chaque situation la question est de comparer les durĂ©es, qui sont objectivement Ă©gales, aux deux rythmes de 17 et 21 tours-minutes.

Les rĂ©sultats obtenus montrent une diffĂ©rence sensible entre le temps de l’observation (A) et le temps de l’action (B et C). En A les sujets se rĂ©fĂšrent Ă  la vitesse, selon le rapport direct « plus vite = plus de temps » jusqu’à 7 ans environ et le rapport inverse aprĂšs 7 ans. En B les indices se compliquent jusque vers 11 ans oĂč l’on retrouve le rapport inverse du temps et de la vitesse. En C enfin les sujets invoquent des indices variĂ©s et

incoordonnés et, à 11 ans, surtout la quantité ou la difficulté du travail accompli.

Fraisse et Papert se demandent pourquoi la situation A peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme relevant du temps physique et s’accordent Ă  penser que c’est parce que tous les indices sont donnĂ©s objectivement.

Piaget admet qu’en effet c’est le seul critĂšre possible du temps physique mais il est utile d’ajouter : 1) Que le temps de l’action est sans doute Ă©valuĂ© au moyen des mĂȘmes indices (ce que l’on fait, donc le travail accompli, et la vitesse Ă  laquelle on le fait) mais Ă©valuĂ©s subjectivement ; 2) Que toute sĂ©quence temporelle extĂ©rieure ou « physique » s’accompagne d’une durĂ©e psychologique (temps de l’observation, avec les facteurs d’intĂ©rĂȘt ou d’ennui, d’attention et d’effort, de facilitĂ© ou de difficultĂ© de l’observation, d’attente, etc.), de mĂȘme que la durĂ©e vĂ©cue s’accompagne en gĂ©nĂ©ral de sĂ©quences temporelles extĂ©rieures : la diffĂ©rence n’est donc que de degrĂ© ou d’accent ; 3) Que plus l’enfant est jeune, plus les deux formes de temps sont indiffĂ©renciĂ©es, ce qui revient Ă  dire que plus il Ă©valuera le temps physique au moyen d’indices subjectifs ; 4) Mais que nĂ©anmoins le temps « physique » est peut-ĂȘtre primitif, car mĂȘme dans l’attente, les jeunes sujets considĂšrent sans doute surtout les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs.

F. Orsini ayant soutenu que le problĂšme de la conservation se pose en d’autres termes pour le temps que dans les autres domaines, parce qu’il n’est pas isolable de son contenu, Grize l’appuie, parce que le temps est changement. Papert pense au contraire que le rĂŽle de la compensation dans la conservation est de libĂ©rer des mauvais indices et Piaget ajoute qu’il en rĂ©sulte surtout une nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive qui, mĂȘme sans mĂ©trique, intervient dans la mise en relation de la durĂ©e et de la vitesse.

Fraisse s’étonne que cette vitesse soit perçue dans le cas de la diffĂ©rence entre 17 et 21 tours, qui est Ă  la limite du seuil diffĂ©rentiel et Apostel se demande en quoi consiste la difficultĂ© de l’action du sujet. F. Orsini rĂ©pond que quand, de spectateur, le sujet devient acteur, les indices restent les mĂȘmes mais sont plus difficiles Ă  Ă©valuer, car il est moins facile de juger sa propre action que celle d’autrui toutes choses Ă©gales d’ailleurs. La diffĂ©rence en question reste perceptible mais n’est pas coercitive.

Piaget précise que quand les sujets de niveau préopératoire

concluent de « plus vite » Ă  « plus de temps » ils nĂ©gligent prĂ©cisĂ©ment la vitesse en tant que dĂ©roulement et ne considĂšrent que son rĂ©sultat (= plus d’espace parcouru ou plus de travail fait), de telle sorte qu’ils ne parviennent pas au rapport durĂ©e = espace (ou travail) relativement Ă  la vitesse et se centrent sur le premier des deux termes « physiques » (situation A), mais il faut attendre 11 ans pour qu’il en soit de mĂȘme du temps de l’action propre (situation B), et lorsqu’on complique la tĂąche avec un choix obligĂ© (situation C), ils en demeurent, mĂȘme Ă  11 ans, Ă  la situation prĂ©opĂ©ratoire en jugeant d’aprĂšs la quantitĂ© du travail ou sa difficultĂ©. Les rĂ©sultats obtenus sont donc trĂšs cohĂ©rents.

10. Influence de la difficultĂ© et de la rapiditĂ© des tĂąches sur l’estimation de la durĂ©e

P. Fraisse a bien voulu exposer au Symposium de 1963 le rĂ©sultat de ses recherches en cours avec N. Zuili sur l’estimation de la durĂ©e lors de deux tĂąches Ă  comparer, l’une facile et rapide (transporter Ă  la main des anneaux d’une boĂźte dans une autre), l’autre plus difficile et plus lente (transporter avec une pince des petits jetons). En moyenne on transporte 2,5 fois plus d’anneaux que de jetons Ă  tout Ăąge.

Deux mĂ©thodes ont Ă©tĂ© employĂ©es, la premiĂšre consistant Ă  faire comparer les durĂ©es apparentes de deux pĂ©riodes d’activitĂ©s successives de 20 s (ordre des prĂ©sentations contrebalancĂ©). La durĂ©e de transport des anneaux est jugĂ©e plus longue selon les pourcentages suivants :

 

5 ans (160 sujets)

9 ans (160)

13 ans (40)

70 %

60 %

45,6 %

On voit que la compensation n’est complĂšte qu’aux environs de 13 ans. La seconde mĂ©thode consiste Ă  faire reproduire une durĂ©e de 20 s avec une tĂąche diffĂ©rente :

 

Ordre

Durées reproduites

 

5 ans (160)

9 ans (160)

13 ans (42)

I. — Anneaux (20 s)-jetons .

II. — Jetons (20 s)-anneaux .

64 .s

15,7 s

39.3 s

14 s

28,5 s

13 s

Les effets d’ordre sont considĂ©rables et s’expliquent surtout par le fait que dans l’ordre I les sujets tendent Ă  transporter autant de jetons que d’anneaux (d’oĂč rallongement de la durĂ©e reproduite) et dans l’ordre II autant d’anneaux que de jetons (d’oĂč un raccourcissement de la durĂ©e reproduite). En outre l’évolution est diffĂ©rente dans les deux situations parce que l’erreur dite temporelle ou de position (surestimations de la seconde durĂ©e) entre en interaction avec le phĂ©nomĂšne principal.

« Il ressort en dĂ©finitive que l’influence de la frĂ©quence des transports sur l’estimation du temps diminue avec l’ñge. »

Papert demande si les sujets se rendent compte des diffĂ©rences de durĂ©e et il trouve frappante l’analogie avec les expĂ©riences sur le mĂ©tronome Ă  rythmes diffĂ©rents oĂč le sujet tend aussi Ă  Ă©galiser les battements.

Sur le premier point Fraisse rĂ©pond que dans la mĂ©thode de reproduction on peut, en effet, se le demander mais que dans la mĂ©thode comparative ils jugent sur des durĂ©es totales. Quant au mĂ©tronome, le facteur dominant est la perception d’une frĂ©quence, tandis que dans le prĂ©sent cas il n’y a pas frĂ©quence mais gestes de transports : chaque transport est un Ă©lĂ©ment isolĂ©.

Piaget se demande s’il n’intervient pas cependant un certain rythme, donc une frĂ©quence, et F. Orsini trouve les rĂ©sultats cohĂ©rents parce que le facteur dominant est la quantitĂ©. Le but de la recherche, rĂ©pond Fraisse, Ă©tait de tester la difficultĂ© de la tĂąche, et c’est la quantitĂ© qui l’emporte.

Hirsch veut savoir si les rĂ©sultats sont les mĂȘmes quand les enfants sont spectateurs et. non pas acteurs ? En gros oui, rĂ©pond Fraisse, mais les indices deviennent moins prĂ©gnants.

Piaget propose de distinguer les jugements prĂ©opĂ©ratoires oĂč dominent la quantitĂ© des objets transportĂ©s, c’est-Ă -dire une sorte de frĂ©quence mais avec nĂ©gligence au moins partielle de la vitesse, et la coordination finale dans laquelle il ne voit pas comment expliquer la compensation sans faire intervenir la vitesse.

Fraisse admet qu’il y a coordination de plusieurs Ă©lĂ©ments, mais y en a-t-il toujours un qui serait la vitesse et pourquoi celle-ci serait-elle nĂ©cessaire ? Il faut, d’autre part, se mĂ©fier des compensations, car les mĂȘmes rĂ©sultats peuvent ĂȘtre dus Ă  des facteurs variĂ©s.

Piaget continue Ă  penser que la vitesse est nĂ©cessaire, du point de vue de la logique non pas du psychologue mais de l’enfant lui-mĂȘme. Sans doute y a-t-il multiplicitĂ© d’indices et il reconnaĂźt volontiers que ses anciennes analyses des niveaux prĂ©opĂ©ratoires Ă©taient trop simples. Mais la plupart des indices tendent Ă  allonger la durĂ©e apparente : espace parcouru, travail accompli, etc., et ici le nombre des Ă©lĂ©ments transportĂ©s. Pour qu’il y ait compensation, il faut donc des facteurs qui diminuent la durĂ©e : or seule la vitesse est telle, qu’il s’agisse de la vitesse-dĂ©placement, de la vitesse-frĂ©quence ou de toute autre forme (comme les accĂ©lĂ©rations intĂ©rieures dues Ă  l’intĂ©rĂȘt).

11. Durée et vitesse aux niveaux préopératoires

Fraisse ayant fait jadis un certain nombre d’objections Ă  l’auteur de ces lignes concernant la signification des stades prĂ©opĂ©ratoires de la notion du temps (1), il importait de rĂ©examiner ces questions. Une psychologue anglaise, Katleyn Henry, qui s’était dĂ©jĂ  occupĂ©e des conduites temporelles, a bien voulu reprendre Ă  GenĂšve quatre des expĂ©riences de Fraisse-Vautrey concernant des mobiles dont les sujets peuvent percevoir les trajets et les vitesses avant de juger de celles-ci et des durĂ©es employĂ©es. Et elle a eu l’ingĂ©nieuse idĂ©e de doubler ces expĂ©riences d’autres toutes pareilles Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que les mouvements sont en ce second cas invisibles (un Ă©cran percĂ© de 3 ou 4 trous permet seulement de percevoir les points de dĂ©part et ceux d’arrivĂ©e, ces derniers Ă©tant symbolisĂ©s par deux maisons dont chacune entoure un orifice de l’écran). En outre, K. Henry ne s’est pas contentĂ©e de sujets de 5 ans, comme l’avaient fait Fraisse et Vautrey dans le cas particulier, mais elle a vu 20 enfants de 5 ans et 10 de chaque Ăąge entre 6 et 8 ans (ces 50 sujets tous anglophones Ă©tant d’un niveau quelque peu supĂ©rieur aux enfants des classes genevoises correspondant Ă  celles des Ă©coles internationales utilisĂ©es).

Les deux questions principales Ă  rĂ©soudre Ă©taient, en effet, de dĂ©cider si les niveaux prĂ©opĂ©ratoires tĂ©moignent ou non d’une Ă©volution et si la coordination du temps et de la vitesse joue un rĂŽle essentiel en ce dĂ©veloppement.

(1) P. Fraisse et P. Vautrey, La perception de l’espace, de la vitesse et du temps chez l’enfant de cinq ans, Enfance, t. V (1952), pp. 1-20 et 102-119.

Les quatre expériences retenues ont été les suivantes :

I (= exp. 6 de Fraisse-Vautrey). : un mobile met un temps plus long (3/2) pour parcourir un espace plus grand (3/1) à une vitesse supérieure ;

II (= 8 de F.-V.) : un mobile met un temps plus long (2/1) pour parcourir un espace plus court (1/2) à une vitesse inférieure ;

III (= 4 de F.-V.) : un mobile met le mĂȘme temps pour parcourir un espace double Ă  une vitesse supĂ©rieure (2/1) ;

IV (= 10 de F.-V.) : deux mobiles parcourent synchroniquement le mĂȘme espace Ă  la mĂȘme vitesse mais avec un dĂ©calage spatial (Ă©gal Ă  un demi-parcours).

Les résultats ont été à 5 ans à peu prÚs identiques à ceux de Fraisse pour ce qui est de la technique des mobiles visibles (trains), à trois petites divergences prÚs : a) Meilleures réussites pour la durée dans la question I (95 % contre 62 %) ; b) Moins bonnes réponses pour la durée dans la question II (30 % contre 54 %) ; et c) Beaucoup moins bonnes réponses pour la vitesse dans la question IV (5 % de réussites contre 59 %).

Par contre, si l’on compare la technique des mouvements visibles (trains) Ă  celle des mouvements invisibles (maisons) et si l’on examine le dĂ©veloppement de 5 Ă  8 ans, on trouve ce qui suit :

1) Pour la question I, le masquage du trajet fait tomber les rĂ©ussites pour la vitesse de 95 % Ă  40 % (et Ă  6-8 ans de 90 ; 95 et 100 % Ă  60 ; 70 et 80 %) parce que les dĂ©passements ne sont plus visibles. Les rĂ©ussites pour la durĂ©e passent alors de 95 % (5 ans) Ă  50 % parce que le seul indice est en ce cas l’ordre de succession temporelle des points d’arrivĂ©e qui ne sont pas simultanĂ©s ;

2) Dans la question II les rĂ©ussites pour le temps demeurent de 30 % Ă  5 ans, parce qu’il y a rapport inverse entre la durĂ©e et la vitesse, tandis que celle-ci reste correctement Ă©valuĂ©e (90 % contre 100 % avec les trains) parce que le mobile le plus rapide s’arrĂȘte avant l’autre (1 Ă  2) en arrivant deux fois plus loin ;

3) Dans les questions III et IV les jugements de durée sont nettement améliorés (50 % contre 10 et 5 %) parce que les départs

et les arrĂȘts sont respectivement simultanĂ©s et qu’il est plus facile de tenir compte de ces simultanĂ©itĂ©s (seul indice visible) quand les trajets sont masquĂ©s. Cette simultanĂ©itĂ© des arrĂȘts sans dĂ©passement visible gĂȘne au contraire l’évaluation de la vitesse Ă  5 ans (25 % contre 85 dans la question III) ;

4) D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale le masquage des trajets ne favorise donc l’estimation de la durĂ©e que quand celle-ci s’encadre dans un ordre de simultanĂ©itĂ©s donnĂ©es sans qu’il soit nĂ©cessaire de les abstraire, tandis que dans la question la plus facile 1) oĂč la plus longue durĂ©e correspond au plus grand espace parcouru et Ă  la plus grande vitesse les rĂ©ponses correctes Ă  la durĂ©e et Ă  la vitesse Ă  la fois passent Ă  5 ans de 95 % Ă  35 % lors de ce masquage (de 90 Ă  50 % Ă  6 ans, de 100 Ă  70 % Ă  7 ans et de 100 Ă  80 % Ă  8 ans) ;

5) Il y a Ă©volution rĂ©guliĂšre de 5 Ă  8 ans pour toutes les questions, ce qui semble tĂ©moigner d’une coordination progressive des indices ou d’une articulation graduelle des intuitions, comme nous disions jadis, et ce qui paraĂźt justifier l’existence d’un stade intermĂ©diaire entre le niveau initial oĂč prĂ©domine la relation « plus vite = plus de temps » et le niveau opĂ©ratoire ;

6) Les % des sujets admettant cette correspondance directe entre durĂ©e et vitesse sont, en effet, les suivants, abstraction faite de la question I (oĂč le rapport est indĂ©cidable puisque, objectivement le mobile plus rapide marche plus longtemps) :

 

 

II

III

IV

 

Trains

Maisons

Trains

Maisons

Trains

Maisons

6 — 

7 — 

8 — 

70 60 50 30

60

60

10

0

75 50 50 20

35

20

10

0

60

30

20

0

40

20

20

0

On assiste donc Ă  une inversion progressive du rapport, inversion plus prĂ©coce dans le cas des maisons en III et IV puisqu’alors les durĂ©es sont synchrones et les simultanĂ©itĂ©s donnĂ©es (perception des seuls points d’arrivĂ©e et de dĂ©part) sans

que le sujet ait à les abstraire de l’ensemble des trajets, ceux-ci restant invisibles (1).

Papert remarque d’abord que dans les questions III et IV la diminution de l’information (masquage des trajets) favorise au lieu de compliquer la solution du problĂšme, ce qui n’est plus vrai de la question I. En d’autres termes, dans les situations III et IV oĂč il y a conflit quand tout est visible, les rĂ©ponses sont meilleures sans la vitesse, ce qui tend Ă  prouver qu’en situations non simplifiĂ©es le sujet se sert de la vitesse, mĂȘme quand ses effets sont plutĂŽt nuisibles. En effet, du point de vue gĂ©nĂ©tique, les facteurs « nuisibles » ou qui compliquent la tĂąche ont un sens capital : tant qu’ils ne sont pas intĂ©grĂ©s, le sujet ne peut pas dĂ©passer son stade.

Quant aux stades, Papert insiste sur leur relativité partielle par rapport aux interprétations théoriques et il importe dans le cas particulier de les décrire en termes de coordinations générales des indices, selon un modÚle de fonctions probabilistes.

Fraisse enchaĂźne en prĂ©cisant qu’il s’intĂ©resse davantage aux conduites temporelles qu’à l’intelligence ou Ă  la comprĂ©hension comme telles, qui constituent les problĂšmes de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. D’un tel point de vue il n’est pas Ă©vident que les situations « turfistes » de dĂ©passements de mobiles soient privilĂ©giĂ©es dans les conduites temporelles. Il y a quantitĂ© d’expĂ©riences de la durĂ©e qui ne doivent rien Ă  ces problĂšmes de mobiles. Ces premiĂšres expĂ©riences temporelles de l’enfant sont indĂ©pendantes de telles situations : tout ce qui est intervalle entre la naissance d’un besoin et le moment de sa satisfaction est beaucoup plus important comme indice.

Quant au passage du prĂ©opĂ©ratoire Ă  l’opĂ©ratoire, Fraisse est intĂ©ressĂ© par le schĂ©ma des descripteurs et des fonctions. L’enfant se sert, au niveau prĂ©opĂ©ratoire d’une quantitĂ© de critĂšres pour l’évaluation de la durĂ©e. Un petit changement de situation modifie leur utilisation et il passera sans cesse d’un bon Ă  un mauvais critĂšre ou l’inverse et puisqu’il y a un stade d’intuition articulĂ©e comme dit Piaget, il faut essayer de le concevoir

(1) Rappelons que tous les sujets sont en moyenne supĂ©rieurs Ă  ceux des Ă©coles primaires genevoises (comme bien d’autres recherches l’ont montré : conservations, etc.).

comme un stade oĂč ces critĂšres se recoupent et commencent Ă  se coordonner. C’est alors que peut se poser le problĂšme des conduites intelligentes conduisant aux niveaux opĂ©ratoires.

12. Durée et vitesse-fréquence

Marianne Meylan-Backs a repris en liaison avec Piaget une recherche de Fraisse, sur les relations entre la durĂ©e et la frĂ©quence. On prĂ©sente aux sujets dans une visionneuse deux sĂ©ries de clichĂ©s : 8 Ă  3 s et 4 Ă  6 s, ou 16 clichĂ©s Ă  2 s et 8 Ă  4 s, soit un temps global de 32 s, en alternant naturellement l’ordre des sĂ©ries. AprĂšs chaque sĂ©rie on demande une Ă©valuation de la durĂ©e, au moyen de six baguettes dont les longueurs symbolisent des durĂ©es inĂ©gales. L’interrogation comporte trois parties : Ă©valuation simple, explication (donc estimation rĂ©flĂ©chie) et suggestion d’égalitĂ© pour voir si elle est acceptĂ©e et, en ce cas, comment elle est justifiĂ©e. Les rĂ©actions observĂ©es sont de trois sortes. Avant 8 ans l’enfant juge surtout de la durĂ©e par la frĂ©quence absolue : plus d’images, plus de temps. Vers 8-9 ans le sujet pense au contraire qu’avec l’augmentation de la frĂ©quence la durĂ©e diminue parce que cela va « plus vite » et que chaque image est prĂ©sentĂ©e moins longtemps. En troisiĂšme lieu, mais moins souvent que chez Fraisse (qui travaillait sur adultes et faisait juger du temps mĂ©triquement), il y a Ă©galitĂ© par compensation.

Piaget commence par exprimer sa dette de reconnaissance Ă  Fraisse, avec lequel les discussions ont toujours Ă©tĂ© extrĂȘmement stimulantes et fructueuses. Sur le terrain de la durĂ©e l’accord n’a pas encore pu se faire en particulier quant au rĂŽle de la vitesse. Pour Fraisse la durĂ©e est Ă©valuĂ©e directement, en fonction de divers indices dont le principal est le nombre des changements perçus par le sujet. Pour Piaget la durĂ©e est au contraire une relation : espace parcouru ou nombre de changements, etc., mais relativement Ă  la vitesse. Seulement comme, au niveau prĂ©opĂ©ratoire, cette mise en relation demeure approchĂ©e ou mĂȘme manquĂ©e, un des termes du rapport est accentuĂ© par rapport Ă  l’autre qui peut ĂȘtre nĂ©gligé : d’oĂč les situations conformes aux descriptions de Fraisse. En particulier l’expression « plus vite = plus de temps » revient en fait Ă  une nĂ©gligence de la vitesse en tant que dĂ©roulement et

revient à : « Plus loin, plus de changements », etc. (= rĂ©sultat de la vitesse), donc « plus de temps » tandis que l’expression « plus vite = moins de temps », tĂ©moigne de la mise en relation correcte avec la vitesse en tant que dĂ©roulement. Les rĂ©sultats de M. Meylan-Backs tĂ©moignent Ă  cet Ă©gard d’une mise en relation croissante, oĂč les rĂ©actions Ă  la vitesse-frĂ©quence sont trĂšs homogĂšnes aux rĂ©actions observĂ©es prĂ©cĂ©demment quant Ă  la vitesse-dĂ©placement.

Fraisse insiste sur la difficultĂ© du problĂšme. Nous sommes au stade de l’accumulation des faits et n’en avons pas encore assez pour une systĂ©matisation gĂ©nĂ©rale. AprĂšs avoir soulignĂ© l’élĂ©gance de la technique, Fraisse suppose que l’utilisation de longueurs spatiales comme mesure de la durĂ©e peut expliquer la diffĂ©rence entre les rĂ©ponses de ses sujets adultes, qui aboutissaient statistiquement Ă  une Ă©galitĂ© gĂ©nĂ©rale (avec Ă©valuations en degrĂ©s allant de 21 Ă  45 s), et celles des adultes interrogĂ©s ici, dont peu atteignent l’égalitĂ©. Finalement, Fraisse se demande s’il n’existe pas plusieurs types de conduites vis-Ă -vis du temps et plusieurs notions hĂ©tĂ©rogĂšnes : le temps spatialisĂ©, le temps de coordination des vitesses, le temps de la relativitĂ© (coordination des observateurs), etc.

Piaget rĂ©pond que si l’on parle de la multiplicitĂ© des temps, l’accord devient possible : si le temps est un rapport pouvant prendre plusieurs formes, mais dont le dĂ©nominateur comprend la vitesse sous un aspect ou sous un autre, le sujet peut accentuer l’un des termes du rapport et nĂ©gliger l’autre, d’oĂč la multiplicitĂ© des Ă©valuations. En prĂ©sence de cette multiplicitĂ© des temps, l’effort que l’on peut tenter est la classification de ces accentuations ; en ce cas les illusions du temps vĂ©cu ou perçu tiennent Ă  ces variĂ©tĂ©s d’accentuation, tandis que la notion c’est le rapport lui-mĂȘme. La divergence se rĂ©duit donc Ă  peu de choses : Fraisse semble d’accord sur le temps opĂ©ratoire ou « complet » mais pas sur l’intervention de la vitesse dans les formes intuitives, tandis que Piaget se borne Ă  ajouter que quand la vitesse est nĂ©gligĂ©e par le sujet elle devrait intervenir pour passer de l’estimation erronĂ©e Ă  l’évaluation exacte.

Reuchlin pense que le passage des estimations multiples Ă  la notion unifiĂ©e est sans doute affaire de socialisation : le temps de la mĂ©canique, c’est le temps commun Ă  tous les

sujets. Et cette construction du temps commun ne rĂ©sulte-t-il pas d’une Ă©quilibration qui comporte une certaine rĂ©versibilité ? Le temps commun n’est d’ailleurs pas le seul que nous utilisons et nous continuons de vivre en fait dans les autres.

Cohen montre que quand nous reprĂ©sentons le temps par un symbolisme spatial (comme dans le cas des baguettes de M. Meylan) cela ne signifie pas pour autant que la durĂ©e comporte des composantes spatiales. Par contre, si l’on examine dans ses propres expĂ©riences (effet Kappa, etc.), les relations entre le temps et la vitesse on trouve des corrĂ©lations nettes. L’espace reste Ă  part. Cela pourrait ĂȘtre dĂ» Ă  un artefact mais Cohen ne le pense pas.

Papert hĂ©site entre les difficultĂ©s et la possibilitĂ© d’une estimation perceptive directe du temps. La difficultĂ© principale est de dĂ©finir ce qu’est une estimation directe : c’est en gĂ©nĂ©ral le cas des jugements au sujet desquels le sujet ne parvient pas Ă  dire quels indices il a employĂ©s ! Le nombre des indices et des influences parasites est proprement infini et le premier problĂšme serait de chercher ceux qui jouent un rĂŽle important. Il n’y a donc pas d’expĂ©rience cruciale possible Ă  cet Ă©gard. Mais, d’autre part, pourquoi ne pas se livrer Ă  des expĂ©riences un peu « propres » en tachistoscope, pour la durĂ©e comme pour l’espace ? Par exemple faire Ă©valuer les durĂ©es s’écoulant entre deux points lumineux situĂ©s sur des segments invariants de droite (1). Papert avoue Ă  cet Ă©gard ne pas apercevoir de diffĂ©rences de nature entre les perceptions temporelles et les perceptions spatiales.

Fraisse rĂ©pond qu’une diffĂ©rence fondamentale demeure Ă  cet Ă©gard : pour des distances on peut recourir Ă  des comparaisons simultanĂ©es, tandis qu’il n’en est rien dans le cas des durĂ©es.

Papert est bien d’accord, mais il reste que si l’on parle de la multiplicitĂ© des estimations du temps il faut en dire autant de l’espace : on distingue par exemple la droite de la visĂ©e, la droite gĂ©odĂ©sique, etc., et la notion de droite c’est prĂ©cisĂ©ment la coordination de tous ces Ă©lĂ©ments. Il en est de mĂȘme pour la

(1) L’expĂ©rience a Ă©tĂ© faite depuis par G. Voyat sur 21 adultes avec 5200 mesures et elle a mis en Ă©vidence un net effet d’apprentissage pour des durĂ©es de 0,12 Ă  0,58 s. Autrement dit mĂȘme pour ces courtes durĂ©es voisines du point neutre connu, on ne se trouve pas en prĂ©sence de perceptions primaires mais bien d’ effets relatifs Ă  des activitĂ©s perceptives (J. P.).

notion du temps et dans les deux cas, il faut tenir compte de tout ce que nous a appris la théorie de la relativité.

Gonseth pense qu’une certaine indĂ©termination entache toujours l’estimation des durĂ©es longues. Pour ce qui est des durĂ©es courtes, par contre, l’estimation est possible, mais il faut Ă©purer les indices. On peut en particulier faire supporter la durĂ©e par une frĂ©quence. Notre cerveau est porteur de rythmes qui varient selon nos occupations : pourquoi n’y aurait-il pas intĂ©gration Ă  ces rythmes ? Mais c’est par des expĂ©riences sur la conservation de la durĂ©e que l’on pourrait atteindre l’inaliĂ©nabilitĂ© de la vitesse aussi bien que celle de la durĂ©e et de la distance. Dans notre activitĂ© insĂ©rĂ©e, durĂ©e, vitesse et espace sont insĂ©parables : ce qu’il faudrait donc Ă©tudier, c’est la durĂ©e de deux phĂ©nomĂšnes que l’on rendrait par ailleurs aussi identiques que possible. « C’est parce que nous sommes capables d’actions efficaces que je vais jusqu’à dire que l’intĂ©gration de la vitesse est inĂ©vitable. »

Apostel insiste sur les relations entre le temps et l’incertitude. On peut concevoir le temps comme une sorte d’opĂ©ration qui transforme le passĂ© en prĂ©sent et en futur : le futur est l’incertain partiellement contrĂŽlable en fonction d’une certitude prĂ©sente et passĂ©e qu’on ne peut modifier. L’évaluation des temps ne dĂ©pendrait-elle pas de ces facteurs d’incertitude et de contrĂŽle ? Et, pour ce qui est des facteurs affectifs rĂ©ductibles Ă  des rĂ©gulations, il y a toujours anticipation du futur et des perturbations possibles : n’est-ce pas lĂ  Ă  nouveau un facteur d’incertitude ?

Bresson et Isaacs dĂ©veloppent ce mĂȘme thĂšme, le premier en suggĂ©rant des expĂ©riences possibles et le second en insistant sur la logique de la prĂ©vision qui se dĂ©veloppe sans doute chez l’enfant, en fonction des besoins quotidiens, bien avant la logique des rapports et des mesures. Cohen montre en quoi le futur est une image distordue du passĂ©, avec diffĂ©rences systĂ©matiques des Ă©valuations d’intervalles.

Fraisse conclut cette longue discussion en distinguant trois paliers temporels : celui de l’intĂ©gration physiologique des durĂ©es celui du temps vĂ©cu avec ses indices extrĂȘmement divers et celui des conduites rationnelles oĂč l’on essaie de coordonner l’ensemble des phĂ©nomĂšnes. Or sans doute ces trois plans sont en interaction.

13. Durées synchrones
Ă  comparer en fonction de l’ordre temporel des arrivĂ©es et des dĂ©parts

P. GrĂ©co a eu l’excellente idĂ©e de reprendre notre ancienne expĂ©rience sur les promenades de personnages, mais en Ă©liminant tout indice perceptif sur les espaces parcourus et les vitesses. Au lieu donc de dĂ©placer les bonshommes de maniĂšre visible sur la table ou de façon trop imaginable derriĂšre un Ă©cran, GrĂ©co a demandĂ© aux enfants de se promener eux-mĂȘmes aux alentours de l’école, pendant 3-4, 5-6 ou 9-10 minutes, chacun des deux partenaires A ou B ignorant tout de l’itinĂ©raire et de la vitesse de l’autre et ne connaissant que l’ordre des dĂ©parts et des arrivĂ©es. Si nous dĂ©signons par > la relation « aprĂšs » et par < la relation « avant » les quatre ou cinq situations Ă©tudiĂ©es sont caractĂ©risĂ©es par les dĂ©parts et arrivĂ©es de formes suivantes :

(1) = > ; (II) > < ; (III) < < ; (IV) > = ; et parfois (V) = = (pour les petits).

Seule la situation III est indĂ©cidable puisque l’un des sujets part avant l’autre et arrive aussi avant l’autre. Les questions ont portĂ© d’abord sur les durĂ©es de parcours et leur justification, mais aussi ensuite sur les espaces parcourus et les vitesses, bien que ces indices, utiles Ă  connaĂźtre du point de vue du raisonnement de l’enfant, soient ici logiquement indĂ©terminĂ©s.

Les rĂ©sultats obtenus permettent de distinguer quatre stades. Au cours du premier (24 sur 25 sujets de 6-7 ans et 1 sur 20 Ă  7 ans) les sujets, mĂȘme pour les Ă©valuations justes, ne font presque jamais spontanĂ©ment mention des dĂ©calages d’ordre et cela mĂȘme s’ils s’en servent implicitement (ce qui arrive parfois mais peu) : l’argument essentiel est la description des parcours (dont le sujet ignore cependant toujours l’un !) en termes globaux de longueur, vitesse et durĂ©e. La question III donne toujours lieu Ă  une rĂ©ponse jugĂ©e dĂ©cidable et la question V Ă  une inĂ©galitĂ©. Au cours d’un second stade (7-8 ans), l’ordre des arrivĂ©es est pris en considĂ©ration, mais pas celui des dĂ©parts. La durĂ©e est jugĂ©e en fonction des distances (imaginĂ©es) et aussi des vitesses, avec tantĂŽt l’équivalence « plus vite = plus loin = plus de temps » tantĂŽt « plus

vite = plus vite arrivĂ© = moins de temps ». Au troisiĂšme stade (environs de 9 ans) la coordination de l’ordre des dĂ©parts et des arrivĂ©es est assurĂ©e mais les questions d’espace et de vitesse ne sont pas jugĂ©es indĂ©cidables, pas plus (sauf pour les 20 % spontanĂ©ment et les 40 % aprĂšs discussion) que la question III. Le quatriĂšme stade, enfin (les 60 % Ă  9-10 ans), marque une coordination gĂ©nĂ©rale (entre autre sous la forme « plus vite = moins de temps ») et une reconnaissance des situations indĂ©cidables.

Lunzer se demande s’il s’agit de stades proprement dits, Ă©tant donnĂ© la multiplicitĂ© des critĂšres. GrĂ©co rĂ©pond qu’il a seulement voulu Ă©tablir l’existence d’une Ă©volution rĂ©guliĂšre avec l’ñge et qu’il est prĂȘt Ă  ne parler que de niveaux.

Tajfel note que dans ses propres expĂ©riences on obtient mĂȘme chez les adultes des rĂ©sultats trĂšs distincts selon que l’on pose les questions en termes de similaritĂ©s ou de diffĂ©rences. Chez l’enfant, on peut obtenir Ă  propos de longueurs des dialogues du genre de celui-ci : « Est-ce que ce sont les mĂȘmes ? — Oui. — Maintenant montre-moi le plus grand ? — Celui-lĂ . » GrĂ©co rĂ©pond que le principe de la maison est de ne poser que des questions contre-suggestives. D’autre part, on ne demande pas qu’un jugement mais aussi les justifications. Papert trouve les questions « avant » ou « aprĂšs » dĂ©nuĂ©es d’ambiguĂŻtĂ©, et si un sujet du stade II modifie ses jugements selon qu’on le centre sur les points de dĂ©part ou sur ceux d’arrivĂ©e, c’est une rĂ©action d’autant plus intĂ©ressante qu’elle disparaĂźt lors des coordinations des stades III et IV.

Fraisse est frappĂ© par le fait que malgrĂ© la cohĂ©rence introduite par les stades, les enfants ne se rĂ©fĂšrent pas tous aux mĂȘmes indices. D’autre part, il est curieux de ne trouver aucune allusion aux indices affectifs : belle promenade, effort, succĂšs, etc. GrĂ©co rĂ©pond qu’il n’est cependant pas seul Ă  avoir interrogĂ© les 85 sujets
 Fraisse poursuit en notant l’intĂ©rĂȘt des coordinations opĂ©ratoires entre l’ordre de succession et les durĂ©es. Mais pour ce qui est des critĂšres la variabilitĂ© reste grande et on a l’impression que quand l’enfant rĂ©pond « plus quelque chose » ce qui compte avant tout c’est « plus ».

GrĂ©co prĂ©cise que son problĂšme Ă©tait d’étudier cette coordination entre l’ordre et la durĂ©e en vidant celle-ci de tout contenu perceptif pour voir si l’on retrouverait ainsi les mĂȘmes suites

d’étapes. Or, c’est bien le cas. D’autre part, la capacitĂ© finalement acquise, de coordonner l’ordre et la durĂ©e doit bien faire intervenir un systĂšme susceptible d’assurer cette coordination.

14. Métrique temporelle et égalisation des durées

Une seconde expĂ©rience de P. GrĂ©co a portĂ© sur la mĂ©trique temporelle, non pas pour en vĂ©rifier l’interprĂ©tation donnĂ©e jadis par Piaget (synthĂšse opĂ©ratoire des emboĂźtements partitifs et de l’ordre des dĂ©placements, en isomorphisme avec la formation de la mĂ©trique spatiale et avec la synthĂšse des inclusions et de l’ordre pour ce qui est de la construction des nombres), mais pour tirer de l’utilisation de cette mĂ©trique mĂȘme, des informations sur la comprĂ©hension du temps. Le dispositif consiste Ă  prĂ©senter au sujet deux mesurants identiques F1 et F2, soit deux mĂ©tronomes dont le second donne un nombre de battements double du premier N2 = 2 N1, soit deux plateaux tournants (plateaux d’électrophones) dont le second donne un nombre de tours double du premier. Le sujet doit d’abord comparer directement ces deux mesurants (durĂ©es simultanĂ©es) et Ă©tablir le rapport de vitesses, Ă  lui seul ou avec l’aide de l’expĂ©rimentateur. Cela fait ou prĂ©sente une durĂ©e D en fonction de F1 (ou de F2) au moyen d’une lampe restant allumĂ©e pendant D et on demande ensuite de reproduire une durĂ©e Ă©gale D’ = D en fonction de l’autre mesurant. En cas d’échec, on fait reproduire D’ avec le mĂȘme mesurant puis l’on passe au second.

Les rĂ©sultats mettent d’abord en Ă©vidence la difficultĂ© jusqu’à 7-8 ans Ă  saisir le rapport N2 = 2 N1 auquel est substituĂ© une relation N2 = N1 + k. MĂȘme quand ce rapport a Ă©tĂ© spontanĂ©ment saisi et Ă©noncĂ©, une seconde difficultĂ© subsiste jusqu’à 8-9 ans pour Ă©galiser D’ Ă  D, l’enfant commençant alors par se contenter de N2 = N1. Avec les disques la rĂ©ponse correcte est encore plus tardive (40 % Ă  9-10 ans), la rĂ©ponse N2 = N1 + k prĂ©dominant jusqu’à 8-9 ans.

Fraisse insiste sur cette diffĂ©rence des rĂ©actions aux disques et aux mĂ©tronomes, celles-ci bĂ©nĂ©ficiant d’un effet de rythme. GrĂ©co remarque cependant que la synchronisation sur les mĂ©tronomes n’aboutit pas toujours Ă  des constatations exactes.

Apostel souligne le rĂŽle de la vitesse et remarque que Piaget

la dĂ©finit de façon trĂšs large : une mesure du degrĂ© de changement par unitĂ© de temps. Mais comment la mesurer ? Papert pense qu’il faut imaginer une sĂ©rie de niveaux de vitesses et une sĂ©rie de niveaux de temps. Il y a solidaritĂ© entre les deux mais lesquels dĂ©rivent des autres ? La rĂ©ponse pourrait ĂȘtre ni les uns ni les autres. Il semble pourtant que la vitesse soit Ă  l’origine, mĂȘme si cette vitesse initiale est pauvre. Il y a toute une sĂ©rie d’indices trĂšs simples, perceptifs, qui permettent de dĂ©finir non pas une vitesse structurĂ©e mais une vitesse qui serait suffisante pour obtenir une premiĂšre construction temporelle, laquelle permettrait ensuite un affinement de la notion de vitesse.

15. L’effet de l’espace sur le jugement de durĂ©e

Charles Legg, qui fut collaborateur de J. Cohen Ă  Manchester, nous a Ă©tĂ© aimablement proposĂ© par ce dernier pour contribuer aux recherches du Centre sur le temps, et il a bien voulu passer une annĂ©e Ă  GenĂšve pour approfondir l’analyse de l’effet « kappa ». On sait que cet effet, Ă©tudiĂ© par Cohen (1) consiste en une surestimation de la durĂ©e sous l’influence de l’espace : si l’on allume successivement trois lumiĂšres A, B, C avec un intervalle temporel Ă©gal t1 entre A et B et t2 (= t1) entre B et C mais un intervalle spatial d1 entre A et B supĂ©rieur Ă  d2 entre B et C (les trois lampes se succĂ©dant sur une mĂȘme droite), la durĂ©e t1 est en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©e sous l’influence de d1 > d2, du moins en prĂ©sentation horizontale. En vertical, c’est la durĂ©e associĂ©e au segment spatial supĂ©rieur qui est en gĂ©nĂ©ral surestimĂ©e.

Cohen a Ă©mis l’hypothĂšse que de tels effets pouvaient ĂȘtre dus Ă  des facteurs d’expectations liĂ©es aux vitesses : en supposant une vitesse constante en horizontal le sujet aura la tendance en reliant par un mouvement les trois lumiĂšres A, B, et C, Ă  surestimer la durĂ©e correspondant Ă  un espace plus grand. D’autre part, les illusions en vertical seraient dues Ă  l’habitude de voir s’accĂ©lĂ©rer le mouvement descendant et se ralentir le mouvement ascendant.

Pour contrĂŽler ces hypothĂšses, Ch. Legg a imaginĂ© d’intro-

(1) Avec des techniques d’ajustement diffĂ©rentes de celles d’estimation des psychologues japonais qui avaient observĂ© des effets analogues.

duire deux nouvelles lumiĂšres A2 et A3 entre A et B et modifier les vitesses entre A et B par rapport au segment BC : en cas de ralentissement en A A2 A3 B il devrait alors y avoir diminution de l’effet en BC et en cas d’accĂ©lĂ©ration l’inverse. Or, Legg, en variant les situations de plusieurs maniĂšres, a trouvĂ© une augmentation de l’illusion en cas de ralentissement et un effet nul avec l’accĂ©lĂ©ration. En outre l’effet en vertical est faible en montant mais fort en descendant indĂ©pendamment des distances (effet de direction non observĂ© par Cohen sous cette forme indĂ©pendante).

L’hypothĂšse invoquĂ©e ne suffit donc pas, mais la technique de Legg ne fournit pas non plus d’explication car il a Ă©tĂ© obligĂ© de faire varier les espaces en mĂȘme temps que les vitesses.

Depuis lors G. Voyat a continuĂ© les recherches et est conduit Ă  rĂ©tablir le rĂŽle de la vitesse, mais sans « expectation » et en tant que mise en rapport avec l’espace parcouru. Quand celui-ci est centrĂ© plus que la vitesse il y a alors surestimation des durĂ©es par simples effets de contrastes ou de « centrations relatives ».

Cohen dĂ©clare que les rĂ©sultats de Legg ne lui dĂ©plaisent pas parce qu’il ne croit plus beaucoup Ă  son hypothĂšse de l’expectation. Il existe d’ailleurs une diffĂ©rence notable entre les techniques d’estimation utilisĂ©es par Legg et ses propres techniques d’ajustement ou de reproduction, qui fournissent des effets plus forts. Il expose ses nouvelles expĂ©riences en cours qui situent l’effet kappa parmi bien d’autres et rappelle l’effet tau ou influence du temps sur l’espace.

Bresson aprĂšs s’ĂȘtre renseignĂ© sur l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des rĂ©sultats intra-sujets, qui est grande, se demande si l’on ne retombe pas dans un problĂšme de centration (ce que G. Voyat a donc vĂ©rifiĂ© depuis). Hirsch prĂ©cise qu’en Ă©largissant l’angle visuel jusqu’à 58° l’effet kappa n’existe plus : il est presque fovĂ©al. Dans le domaine auditif il n’existe pas.

Papert propose de n’utiliser que deux lumiĂšres, avec variation de la distance et de refaire l’expĂ©rience avec deux sons.

16. Recherches sur la vitesse-fréquence

Dans l’interprĂ©tation de Piaget la durĂ©e implique la vitesse qui est considĂ©rĂ©e par le sujet aux niveaux opĂ©ratoires et nĂ©cessaire aux coordinations objectives adĂ©quates du temps, mais

nĂ©gligĂ©e ou considĂ©rĂ©e dans ses seuls rĂ©sultats (plus vite = plus loin) aux niveaux prĂ©opĂ©ratoires, d’oĂč les estimations subjectives et inadĂ©quates de la durĂ©e. Par contre la vitesse ne suppose pas initialement la durĂ©e et repose aux niveaux Ă©lĂ©mentaires (perception et intuitions prĂ©opĂ©ratoires jusqu’aux dĂ©buts, y compris, du niveau des opĂ©rations concrĂštes) sur la considĂ©ration ordinale du dĂ©passement (et ensuite la considĂ©ration hyperordinale de la grandeur dĂ©croissante ou croissante des intervalles entre les mobiles), ce qui permet d’éviter le cercle entre la vitesse et la durĂ©e. Mais si cette interprĂ©tation est cohĂ©rente sur le terrain de la vitesse-dĂ©placement, elle laisse encore sans solution le problĂšme de la vitesse-frĂ©quence, car en un rythme l’intervalle entre les battements, par exemple, est de nature temporelle et non plus spatiale : faut-il alors admettre deux formes hĂ©tĂ©rogĂšnes de la vitesse, dont l’une des deux seules serait indĂ©pendante de la durĂ©e, ou bien peut-on considĂ©rer que le rythme, dont Fraisse a trĂšs clairement montrĂ© le caractĂšre de Gestalt dynamique, comporte lui aussi un Ă©lĂ©ment de vitesse — le tempo — dont l’estimation pourrait reposer sur des anticipations cinĂ©matiques indĂ©pendantes, en leur mĂ©canisme, de la durĂ©e comme telle ?

Chose curieuse, cette perception du tempo ou de la vitesse-frĂ©quence a Ă©tĂ© fort peu Ă©tudiĂ©e. Magali Bovet a bien voulu se charger d’organiser quelques investigations Ă  cet Ă©gard, dans le but de dĂ©gager certaines voies d’approche. Retenons les deux premiĂšres des quatre sortes d’expĂ©riences envisagĂ©es et dont les rĂ©sultats donneront lieu Ă  une publication plus dĂ©taillĂ©e :

I. — Estimations temporelles d’intervalles correspondant Ă  diffĂ©rentes vitesses-frĂ©quences : A) Intervalles trĂšs brefs (20 Ă  40 centisecondes, frĂ©quence 300 Ă  150 battements par minute) ; B) Intervalles moyens (50 Ă  150 cs, frĂ©quence 120 Ă  40 par minute) ; C) Intervalles longs (200 Ă  300 cs, frĂ©quence 30 Ă  20). Il s’agit en ces trois cas de comparer deux intervalles dĂ©terminĂ©s par 3 battements successifs, en 5 jugements selon une dĂ©formation de 0 ; ± 5 et 10 %.

II. — Estimations de fluctuations cinĂ©matiques : 1) Dans la zone B : frĂ©quence 75 par minute ; 2) Dans la zone A : frĂ©quence 150 ; 3) En une vitesse encore plus rapide (frĂ©quence 300 Ă  600 par minute). Il s’agit en ces cas de comparaisons  de

deux suites successives de battements en 5 jugements selon les mĂȘmes dĂ©formations.

Les rĂ©sultats obtenus sont dĂ©jĂ  instructifs. En premier lieu il n’y a pas coĂŻncidence des zones de perception optimale : celle de la durĂ©e se situe aux environs de 80 cs d’intervalle alors qu’à 20 cs la prĂ©cision est moindre ; celle du tempo se situe aux intervalles de 20 Ă  40 cs, tandis qu’à 80 cs la prĂ©cision diminue. En second lieu la prĂ©cision gĂ©nĂ©rale semble supĂ©rieure dans le cas du tempo : la prĂ©cision de 5 % est obtenue par les 80 % des sujets, tandis que la mĂȘme pour la durĂ©e n’est que de 50 % (Ă  moins qu’on n’ait pas obtenu le point optimal Ă  cet Ă©gard). A 20 cs la durĂ©e n’est estimĂ©e Ă  5 % que par les 19 % des sujets, et le tempo Ă  82 %. A 10 cs cette prĂ©cision est encore atteinte par les 44 % des sujets pour le tempo.

Il semble donc exister, et c’était la question principale Ă  rĂ©soudre, une estimation des vitesses-frĂ©quences (tempo) indĂ©pendante de celle des durĂ©es et reposant donc moins sur l’intervalle que sur la liaison d’un battement au suivant. M. Bovet n’exclut pas qu’une composante temporelle intervienne au niveau des intervalles dont la durĂ©e est Ă©valuable quantitativement, mais l’examen des acuitĂ©s ou degrĂ©s de prĂ©cision semble indiquer que la durĂ©e demeure mĂȘme alors dĂ©pendante des donnĂ©es frĂ©quentielles, tandis qu’aux intervalles courts, un contenu temporel exactement perceptible ne paraĂźt pas nĂ©cessaire pour les estimations frĂ©quentielles prĂ©cises.

Papert propose de continuer l’expĂ©rience en Ă©tudiant l’apprentissage du tempo. On peut songer Ă  un systĂšme interne de rĂ©sonance qui vibrerait Ă  diffĂ©rents degrĂ©s de sensibilitĂ© selon la coĂŻncidence de son rythme frĂ©quentiel avec celui du stimulus.

Hirsch pense Ă  un phĂ©nomĂšne de texture. Pour les temps longs on atteint la durĂ©e, tandis qu’aux intervalles plus serrĂ©s les choses changent.

Fraisse note d’abord que les tĂąches du sujet diffĂšrent d’une expĂ©rience Ă  l’autre. Une vitesse ne peut ĂȘtre estimĂ©e que si elle dure assez longtemps. Piaget reconnaĂźt que cela est vrai des vitesses-dĂ©placements tandis que les vitesses-frĂ©quences de M. Bovet sont distinguĂ©es pour des temps trĂšs courts. Il y a donc lieu de chercher Ă  quoi correspond la frĂ©quence. Ce pourrait ĂȘtre la « densité » qui joue un rĂŽle essentiel, rĂ©pond

Fraisse. Oui, dit Piaget, mais Ă  condition de lui confĂ©rer un sens cinĂ©matique : il n’y a pas simplement estimation par rapport au tout, comme dans l’illusion d’Oppel oĂč le tout est donnĂ© dans un seul regard. Il y a cependant, poursuit Fraisse, rĂ©fĂ©rence globale par rapport aux rythmes physiologiques.

On peut faire l’hypothĂšse d’un compteur interne qui jouerait pour le tempo, suggĂšre Bresson. Mais Piaget voudrait atteindre le continu cinĂ©matique inhĂ©rent Ă  la marche du compteur : l’essentiel est d’atteindre un dynamisme qui dĂ©passe et englobe le temps au lieu d’en dĂ©river. Au reste, ajoute-t-il, tout cela est en accord avec deux thĂšses essentielles de Fraisse : 1) Qu’aux petites durĂ©es leur estimation est encadrĂ©e par la succession ordinale des Ă©vĂ©nements entre lesquels se situent les intervalles (la durĂ©e des intervalles est Ă©valuĂ©e plus correctement Ă  l’intĂ©rieur des sĂ©quences rythmiques que dans les intervalles entre les sĂ©quences) ; et 2) Que le rythme constitue une Gestalt dynamique plus prĂ©gnante que la durĂ©e et comportant un facteur cinĂ©matique. On peut donc supposer, dans les expĂ©riences de Magali Bovet, que la perception du tempo ou vitesse-frĂ©quence est affaire de comparaison entre la cadence du stimulus et celle du sujet (physiologique ou psychologique, acquise sur place ou en fonction d’expĂ©riences antĂ©rieures, etc., peu importe ) : les fines diffĂ©rences perçues aux intervalles trĂšs courts tĂ©moigneraient ainsi d’une sorte de comparaison ordinale en termes de dĂ©passements dans le cas de la vitesse-frĂ©quence comme dans celui des vitesses-dĂ©placements, et seraient donc pour cette mĂȘme raison indĂ©pendantes de la durĂ©e. Mais de mĂȘme que la vitesse-dĂ©placement se coordonne tĂŽt ou tard avec la durĂ©e, des coordinations analogues peuvent se produire, sur le terrain du tempo ou vitesse-frĂ©quence, avec l’allongement des intervalles puisque ceux-ci ne sont pas spatiaux et imposent donc assez tĂŽt une Ă©valuation temporelle.

17. Essai de formalisation du temps
à partir des données psychogénétiques

Dans une recherche dont il est difficile de rendre la richesse sans entrer dans le détail des formules (sa publication suivra), Grize se propose de formaliser, non pas le temps de la mécanique ni les théories psychologiques du temps, mais le temps du

sujet lui-mĂȘme tel qu’il se construit psychogĂ©nĂ©tiquement. Grize se donne deux relations : P relation d’ordre « prĂ©cĂšde » (transitive et asymĂ©trique, donc irrĂ©flexive) et C relation de coĂŻncidence dans un voisinage spatio-temporel. On en tire F, relation de cofamiliaritĂ© (F = df P C P—  1), transitive, symĂ©trique et rĂ©flexive, comme C elle-mĂȘme. Grize cherche alors Ă  montrer que la notion de temps procĂšde d’une coordination des mouvements ou des familles d’évĂ©nements : T = C/P/C, c’est-Ă -dire qu’un Ă©vĂ©nement x prĂ©cĂšde un Ă©vĂ©nement y s’il existe un Ă©vĂ©nement u et un Ă©vĂ©nement v tels que x coĂŻncide avec u, u prĂ©cĂšde v et u coĂŻncide avec y.

On introduit ensuite la notion de durĂ©e Dur (x, y) comme la classe des Ă©vĂ©nements qui sont intermĂ©diaires par la relation T Ă  x et Ă  y ; et la notion de simultanĂ©itĂ© (S = ~ T ⋂ ~ T— 1) qui, dans cette construction, n’est pas par elle-mĂȘme transitive.

Si l’on pose alors qu’une durĂ©e vide entre x et y, Ă©quivaut Ă  la simultanĂ©itĂ© de x et de y, la notion de temps possĂšde ses caractĂšres essentiels, notamment la connexitĂ© et la densitĂ©.

Grize montre en outre comment ces coordinations qui caractĂ©risent le temps objectif peuvent ĂȘtre prĂ©parĂ©es par diverses relations intĂ©ressant les Ă©valuations prĂ©opĂ©ratoires et dont il donne la liste dans les perspectives soit de Fraisse soit de Piaget.

Apostel voit bien comment un tel schĂ©ma permet de passer des relations temporelles Ă©lĂ©mentaires (gĂ©nĂ©tiquement les relations d’ordre et celles de voisinage spatio-temporel sont effectivement trĂšs prĂ©coces) au temps de la mĂ©canique. Mais la notion de temps n’est pas unique chez l’adulte : il y a le temps vĂ©cu, le temps des Ă©vĂ©nements quotidiens, etc.

Pour Fraisse, le problĂšme fondamental est que l’enfant est capable Ă  tout Ăąge de certains jugements sur le temps dont les uns sont justes et les autres faux : le problĂšme est de trouver les indices ou les variables qui entraĂźnent de tels jugements. Fraisse est d’accord avec l’analyse du temps opĂ©ratoire de Piaget, mais il reste toutes les Ă©valuations non opĂ©ratoires que l’on retrouve Ă  chaque niveau et jusque chez l’adulte : quels sont les critĂšres qui interviennent alors, tel est le problĂšme qui l’intĂ©resse et il demande Ă  Piaget en quel sens il fait rentrer la durĂ©e perceptive dans les niveaux prĂ©opĂ©ratoires.

Celui-ci répond que le problÚme des facteurs constitue effec-

tivement l’essentiel et que les stades ne sont utiles Ă  dĂ©couper que pour faire mieux apercevoir l’évolution des modes d’organisation de ces facteurs. Mais il faut se garder de concevoir les stades comme des transformations totales dont chacune anĂ©antirait les conduites des niveaux antĂ©rieurs. C’est ainsi que le stade des opĂ©rations temporelles est caractĂ©risĂ© par l’apparition (tardive) de certaines structures intĂ©ressant les notions et les infĂ©rences relatives au temps, dont les sujets plus jeunes ne sont pas capables. Mais cela ne signifie en rien que le sujet de niveau opĂ©ratoire ni l’adulte emploieront ces structures opĂ©ratoires pour Ă©valuer une durĂ©e vĂ©cue (ennui, attente, etc.) : aux stades successifs I, II, III, etc., de dĂ©veloppement correspondent donc chez le sujet des stades finaux une hiĂ©rarchie de conduites I’, II’, III’, etc., dont les plus Ă©lĂ©mentaires prolongent simplement celles des stades antĂ©rieurs (I’ pour I, II’ pour II, etc.) et conservent les mĂȘmes structures. A cet Ă©gard l’adulte lui-mĂȘme conserve les structures prĂ©opĂ©ratoires pour juger du temps vĂ©cu, etc., et la durĂ©e perceptive n’est qu’un cas ou un niveau particuliĂšrement Ă©lĂ©mentaire de ce temps prĂ©opĂ©ratoire. Cette situation se retrouve dans le cas de toutes les autres notions : Ă  cĂŽtĂ© des opĂ©rations arithmĂ©tiques il peut arriver Ă  l’adulte de juger d’un nombre d’aprĂšs la figure ou par l’espace occupĂ© (« numĂ©rosité » perceptive, etc.), mais, pour ce qui est du nombre, la plupart des situations permettent une Ă©valuation opĂ©ratoire, tandis qu’on est plus souvent conduit Ă  Ă©valuer la durĂ©e sans regarder sa montre et sans faire de raisonnements faute de donnĂ©es suffisantes. Quant au problĂšme central, il est bien pour Piaget comme pour Fraisse, d’analyser les facteurs des estimations justes ou fausses, mais il est surtout, partant de lĂ , de dĂ©cider si ce temps est en fin de compte une relation et une coordination ou un absolu indĂ©pendant de son contenu et notamment des vitesses (donc aussi de ce que l’on fait et de la rapiditĂ© Ă  laquelle on le fait) [*].

Gonseth s’intĂ©resse Ă  la formalisation de Grize mais n’y trouve pas le temps de la relativitĂ©, sans doute parce qu’il dĂ©borde du cadre de la psychogenĂšse. « Ce n’est pas Ă  dire, ajoute-t-il, que la psychogenĂšse ne soutient pas le mouvement qui ira jusque-lĂ . » Pour complĂ©ter la formalisation de Grize dans la direction relativiste, il faudrait introduire au moins deux observateurs, etc.

[*Note FJP : nous avons substituĂ© « donc aussi » Ă  « donc », les vitesses en jeu ne concernant pas seulement « ce que l’on fait », mais aussi les dĂ©placements, la frĂ©quence, etc.]

Fraisse remarque que si l’on peut comprendre la thĂ©orie de la relativitĂ© on ne peut pas la « vivre » et que, en ce sens le temps relativiste dĂ©borde bien le cadre de la psychogenĂšse. Mais Piaget pense que la psychogenĂšse concerne la formation des notions aussi bien que le vĂ©cu et qu’ainsi les conditions de possibilitĂ© de toute structure opĂ©ratoire nouvelle lui posent un problĂšme. Il rappelle l’ouvrage d’AbelĂ© et Malvaux qui utilisent la vitesse ordinale, dĂ©gagĂ©e par la psychogenĂšse, dans leur reconstruction des notions relativistes. Il rappelle aussi les analyses de PoincarĂ© sur les conditions trĂšs limitatives d’un constat de simultanĂ©itĂ©, ce que confirme de prĂšs la psychogenĂšse.

Pour Papert, le temps de la relativitĂ©, c’est le temps lui-mĂȘme et il est donc indispensable de l’englober dans la perspective gĂ©nĂ©tique. Einstein a rĂ©ussi Ă  justifier sa notion du temps en s’appuyant sur des intuitions trĂšs faciles Ă  accepter. Pour comprendre comment on peut en arriver lĂ  il faut partir de sujets qui ont des notions de temps profondĂ©ment diffĂ©rentes : l’enfant, d’une part, et certaines tribus Comme les Obi, qui distinguent simplement le manifeste (prĂ©sent et passĂ© rĂ©cent) et le non-manifeste (avenir et passĂ© lointain). Dans cette perspective tous les apports de la psychogenĂšse sont fondamentaux. Mais il reste Ă  savoir si ces diverses notions du temps relĂšvent d’une construction d’ensemble ou demeurent hĂ©tĂ©rogĂšnes. Or, il est dangereux de retenir cette diversitĂ© sans critique. De ce qu’au jeu des Ă©checs il s’est superposĂ© une science des Ă©checs qui a introduit de multiples notions nouvelles, on ne saurait conclure Ă  une multiplicitĂ© hĂ©tĂ©rogĂšne.

Le problĂšme fondamental du temps est de savoir s’il correspond Ă  une intuition simple (au sens kantien, par exemple) ou s’il s’appuie sur d’autres notions. Or, Ă  un certain Ăąge les enfants choisissent comme indice du temps le chemin parcouru, ce qui est un bon indice. Mais parfois cela ne marche plus, il y a contradiction et il faut faire intervenir les diffĂ©rences de vitesses. Il en rĂ©sulte que « du point de vue a priori et du point de vue expĂ©rimental, tout porte Ă  croire que la vitesse joue un rĂŽle capital ».

18. Psychologie et épistémologie du temps

Sous ces deux titres, Papert a conduit une série de recherches et fait plusieurs exposés, qui ont débuté par les considérations méthodologiques suivantes :

1) La solution de tout problĂšme particulier est solidaire d’une interprĂ©tation structurale d’ensemble. Soutenir que le temps est nĂ©cessairement liĂ© Ă  la vitesse, c’est, tout autant que de dire « la masse de l’électron est x », se rĂ©fĂ©rer non pas seulement Ă  des faits d’expĂ©rience mais encore et nĂ©cessairement Ă  des prĂ©suppositions thĂ©oriques et Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales.

2) On met souvent en question les descriptions « logicistes » utilisĂ©es par Piaget (les groupements de sĂ©riation pour le temps, le groupe INRC, etc.). Il y a lĂ  trois problĂšmes : a) Ces analyses s’imposent-elles ; b) Quels sont leurs critĂšres de vĂ©rification ; et c) Quels sont leurs rapports avec les explications causales de l’intelligence (psychophysiologie) et avec le contenu de la pensĂ©e consciente du sujet ? D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale oĂč est l’équilibre entre logicisme, psychologisme et « animisme » ou donnĂ©es introspectives ? Or, si ces problĂšmes ne sont pas rĂ©solus, on ne saurait les Ă©viter sans tomber dans une sĂ©rie de cercles vicieux.

3) L’antinomie fondamentale qu’il s’agit de surmonter est que « le cerveau humain, en tant que systĂšme physique, est rĂ©gi par des lois qui doivent ĂȘtre en fin de compte formalisables alors qu’aucun systĂšme formel ne semble pouvoir rendre compte de toutes les propriĂ©tĂ©s des structures logico-mathĂ©matiques ».

En outre, Papert compare plaisamment les Ă©tapes historiques de l’étude gĂ©nĂ©tique de l’intelligence aux stades de celle-ci : un stade prĂ©opĂ©ratoire (associationnisme ou Denkpsychologie, etc.), le stade des opĂ©rations concrĂštes marquĂ© par les ouvrages de Piaget sur le nombre, les quantitĂ©s, le temps, etc., et le stade des opĂ©rations formelles anticipĂ© par Piaget avec les recherches sur les « groupements », le groupe INRC, etc., mais qui ne s’est dĂ©veloppĂ© qu’avec les travaux du Centre d’EpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique et n’a pas encore trouvĂ© son point d’équilibre. Ce dernier stade est caractĂ©risĂ© par le fait qu’au lieu de procĂ©der par secteurs (nombre, temps, etc.), la recherche procĂšde par isomorphismes ou homologies, par analyses fonctionnelles et transports de structures.

C’est cette mĂ©thode que Papcrt veut appliquer Ă  l’étude du temps. Ses deux idĂ©es centrales Ă  cet Ă©gard sont que les rĂ©actions temporelles dĂ©pendent d’une sĂ©rie trĂšs complexe d’indices dont l’enregistrement et l’organisation sont fonction des structures les plus gĂ©nĂ©rales de l’intelligence au niveau considĂ©rĂ© (par transports latĂ©raux de ces structures ou de ces schĂšmes) et surtout que la durĂ©e est le rĂ©sultat d’une conservation.

Commençons par ce second point qui est fondamental. Si l’on veut comprendre la constitution des opĂ©rations relatives Ă  la durĂ©e il faut les replacer dans le cadre gĂ©nĂ©ral de l’élaboration de toutes les quantitĂ©s. Or, ce cadre de conservation peut se caractĂ©riser comme suit. Soit D (x, y, z) la description d’un objet assimilĂ© aux structures du sujet (par exemple la boulette d’argile). Une loi de conservation revient Ă  dire que si l’on remplace la valeur des paramĂštres x, y, z par celles qui rĂ©sultent d’une transformation d (x, y, z) → (φ x), (φ y), (φ z) d’une certaine classe, alors la quantitĂ© considĂ©rĂ©e ne change pas. ExprimĂ©e ainsi la loi de conservation se transpose sans obstacle au domaine temporel : soit D (x, y, z) la reprĂ©sentation d’une sĂ©rie d’évĂ©nements (un mobile d’une vitesse x sur un chemin y, etc.) : « La durĂ©e de ces Ă©vĂ©nements est un invariant sous une classe de transformations qui modifient d’une certaine façon les vitesses, les distances, etc. »

C’est pour dĂ©montrer cette hypothĂšse qu’il s’agit de replacer le temps dans l’ensemble des lois fonctionnelles de l’intelligence (voir plus haut sous V : SchĂšmes fonctionnels et transports de structures). La mĂ©thode consiste alors Ă  dĂ©gager pour chaque classe d’indices les sous-systĂšmes ou groupements fonctionnels auxquels ils donnent lieu et Ă  analyser les coordinations ou transports latĂ©raux entre ces sous-systĂšmes jusqu’à l’élaboration du systĂšme total qui constitue le temps. D’un tel point de vue des relations telles que t = e/v, etc., sont trop pauvres pour Ă©puiser le temps. C’est par une quantification des flux d’influence en termes probabilistes d’information ou de nĂ©guentropie qu’on parviendra Ă  cerner l’organisation fonctionnelle progressive des sous-systĂšmes d’indices particuliers puis de leurs combinaisons en un systĂšme d’ensemble qui finit par aboutir aux opĂ©rations temporelles.

Bresson est trĂšs intĂ©ressĂ© par ce projet d’interprĂ©ter d’une maniĂšre probabiliste le rĂŽle des indices dans la dĂ©cision que prend

le sujet de rĂ©pondre d’une façon ou d’une autre. Mais ne risque-t-on pas des cercles ? D’oĂč vient que certains indices sont prĂ©pondĂ©rants, sinon de ces « dĂ©cisions » mĂȘmes ? Et l’interaction mĂȘme entre ces probabilitĂ©s, a-t-on intĂ©rĂȘt Ă  la traiter elle-mĂȘme en termes de probabilité ? Ou est-ce structural ?

Papert ne voit pas lĂ  de grande diffĂ©rence. Quand un critĂšre est prĂ©dominant il suffit souvent d’un jeu de nouveaux petits indices pour renverser le jugement.

Fraisse est Ă©galement intĂ©ressĂ© par le projet de trouver des indices descriptifs, car, si l’on ne peut pas faire dire Ă  l’enfant n’importe quoi, il reste que ses interprĂ©tations verbales demeurent sujettes Ă  caution. Seulement on peut poser des questions « ouvertes » et des questions « fermĂ©es ». DĂšs qu’elles sont ouvertes il apparaĂźt une foule de choses : l’enfant parle d’effort, d’évĂ©nements agrĂ©ables ou pĂ©nibles, etc. Or, tout cela, on ne peut pas l’ignorer et il est douteux que les jugements temporels ne portent que sur des mobiles.

Papert souhaiterait alors que les psychologues lui expliquent quelles sont les conduites devant ĂȘtre prĂ©sentĂ©es par l’enfant pour qu’il puisse ĂȘtre dit faire appel Ă  un certain indice. Apostel pense que le critĂšre est Ă  chercher dans les formes de situations objectives exigeant le recours Ă  un jugement de temps, mais Piaget rĂ©pond que mĂȘme en ce cas il y a toujours multiplicitĂ© d’indices et qu’il faut donc les dissocier, ce qui entraĂźne un choix thĂ©orique. Papert voudrait remonter aux perceptions, mais reconnaĂźt l’existence de conflits dĂšs les niveaux perceptifs. Il faut donc d’abord imaginer des situations Ă©purĂ©es, mais Lunzer note que cela revient encore Ă  partir de modĂšles thĂ©oriques.

Gonseth distingue les raisons invoquĂ©es par le sujet et les indices qu’il emploie en fait et Papert le remercie de cette distinction essentielle. Mais GrĂ©co demande s’il existe une apprĂ©ciation directe de la durĂ©e ou si Papert refuse de l’admettre comme indice : « Je refuse de l’admettre », rĂ©pond Papert.

Piaget trouve suggestive la position du problĂšme du temps en termes de schĂšmes de conservation. Il reconnaĂźt volontiers que ses anciennes descriptions des stades prĂ©opĂ©ratoires sont trop pauvres : en plus de la relation « plus vite = plus de temps », il intervient effectivement bien d’autres processus et

une multiplicitĂ© d’indices. Mais Piaget maintient qu’il y a finalement rapport, non pas seulement entre l’espace et la vitesse, mais entre « ce qui se fait » (travail, espace parcouru, etc.) et quelque chose qui implique la vitesse (vitesse-dĂ©placement ou frĂ©quence, puissance, etc.). En effet, dans la formule de Papert d (x, y, z) → (φ x), (φ y), (φ z), il est impossible que toutes les transformations s’orientent dans le mĂȘme sens, sinon il n’y aurait ni compensation ni conservation : il faut donc un φ orientĂ© en sens contraire des autres, et ce ne peut ĂȘtre que la vitesse sous une forme quelconque.

19. Conclusion

Le signataire de ce rapport Ă©tant juge et partie dans la question du temps et prĂ©sentant, d’autre part, un article d’ensemble sur ce sujet (1), il s’agira simplement pour conclure de chercher s’il est possible de tirer de tous les travaux prĂ©cĂ©dents quelques Ă©lĂ©ments communs, malgrĂ© la diversitĂ© des thĂšses particuliĂšres. Or, ces Ă©lĂ©ments existent et leur formulation permet de mieux comprendre les divergences, rĂ©elles ou apparentes, qui subsistent entre les diffĂ©rents auteurs, ainsi que les problĂšmes qui restent Ă  rĂ©soudre pour aboutir Ă  l’unification.

1) Le premier point sur lequel tout le monde est d’accord est la multiplicitĂ© des indices qui interviennent dans les estimations de la durĂ©e et qui peuvent dĂ©border ceux qu’une analyse logique aurait considĂ©rĂ© comme exhaustifs. Mais il faut distinguer les indices agissant effectivement et les raisons invoquĂ©es par le sujet, encore qu’ils puissent se recouvrir, et un certain dĂ©saccord subsiste entre les auteurs quant Ă  leurs relations : Papert exclut les donnĂ©es introspectives qu’il qualifie d’indices « poĂ©tiques », Fraisse pense qu’elles soulĂšvent des problĂšmes non nĂ©gligeables et Piaget suppose que si la prise de conscience est en retard sur le comportement elle n’en obĂ©it pas moins Ă  des lois, et Ă  des lois en relation avec celles de ce dernier.

2) Chacun a dû reconnaßtre également que les stades du développement de la notion du temps (au sens large des conduites

(1) Voir sous II : Comparaisons et opérations temporelles en relation avec la vitesse et la fréquence.

temporelles prĂ©opĂ©ratoires puis opĂ©ratoires) ne peuvent ĂȘtre caractĂ©risĂ©s par la simple prĂ©sence ou la simple prĂ©dominance de tel ou tel indice particulier (tels que « plus vite = plus de temps » ou l’inverse). Ils le sont par les modes successifs de coordination des indices et ce sont ces modes successifs de coordination qui soulĂšvent des problĂšmes non encore rĂ©solus.

3) A considĂ©rer les faits recueillis et les analyses proposĂ©es, on constate d’abord que certains indices objectifs A donnent toujours lieu, lorsqu’ils interviennent seuls c’est-Ă -dire lorsqu’ils ne sont pas compensĂ©s ou relativisĂ©s par d’autres, Ă  une augmentation de la durĂ©e apparente selon une fonction directe : tels sont (Ă  part les dĂ©calages ordinaux des points de dĂ©part ou d’arrivĂ©e, d’ailleurs invoquĂ©s tardivement : voir XIII) l’espace parcouru, le nombre ou la quantitĂ© dans une frĂ©quence et la quantitĂ© de travail effectuĂ©.

4) Quant aux indices objectifs B qui donnent lieu Ă  une diminution de la durĂ©e selon une fonction inverse, ils se rĂ©duisent tous Ă  une forme ou une autre de vitesse : vitesse-dĂ©placement, vitesse-frĂ©quence ou de façon gĂ©nĂ©rale vitesse d’un changement.

4 bis) Ces vitesses elles-mĂȘmes semblent pouvoir ĂȘtre toujours Ă©valuĂ©es par des processus ordinaux ou hyperordinaux initialement indĂ©pendants de la durĂ©e. Il restait un doute Ă  cet Ă©gard quant Ă  la vitesse-frĂ©quence ou tempo, mais l’analyse de M. Bovet (XVI) tend Ă  le dissiper.

5) Pour ce qui est des indices subjectifs (intĂ©rĂȘt ou ennui, facilitĂ© ou difficultĂ© de la tĂąche, attente, etc.), l’accord est plus difficile en raison des valeurs diffĂ©rentes que les auteurs leur accordent (voir sous 1). Mais pour ceux d’entre eux qui se rĂ©fĂšrent Ă  des modĂšles de rĂ©gulations du type P. Janet, il semble aisĂ© de les rĂ©duire toujours Ă  deux composantes comparables aux facteurs A et B : ce que fait le sujet et la vitesse Ă  laquelle il le fait. Ainsi l’intĂ©rĂȘt s’accompagne d’accĂ©lĂ©rations (ou augmentations de puissance au sens de la dynamogĂ©nisation de ClaparĂšde), l’attente est caractĂ©risĂ©e par une discordance des vitesses, etc.

6) A en revenir aux indices objectifs, on paraĂźt s’accorder en outre sur le point essentiel suivant : si la diminution de durĂ©e apparente selon une fonction inverse implique toujours une vitesse (moins de temps  =  plus vite) la rĂ©ciproque n’est pas vraie, et, Ă  certains niveaux ou dans certaines situations, on a

« plus vite = plus de temps ». Les uns en concluent que le terme de vitesse change de signification suivant les cas (et Rey a notĂ© que physiologiquement le ralentissement comportait de tous autres caractĂšres qu’une accĂ©lĂ©ration), d’autres invoquent un dĂ©faut de coordination. L’auteur de ces lignes pense que si dans le rapport inverse (v = t— 1) la vitesse est considĂ©rĂ©e comme processus ou transformation, dans le rapport direct (v = t) elle n’est envisagĂ©e qu’en ses rĂ©sultats (non actuels mais habituels : plus vite = plus d’espace parcouru ou plus de travail accompli).

7) Ces données rappelées, cherchons à caractériser les thÚses en présence (dans leur ordre chronologique de publications). Celle de J. Piaget se réduit aux trois points suivants :

a) Les opĂ©rations temporelles constituent le point d’aboutissement des rĂ©gulations propres aux conduites prĂ©opĂ©ratoires (celles-ci subsistant d’ailleurs Ă  tous les niveaux sur les terrains de la perception ou du temps vĂ©cu) ;

b) Les opĂ©rations temporelles apparaissent donc comme le produit d’une mise en relation progressive entre les indices A (ce qui s’est passé : espace, quantitĂ©, travail, etc.), et les indices B (vitesses). On peut Ă©crire cette relation sous la forme d’un rapport t = A/B, sans que celui-ci implique d’emblĂ©e une mĂ©trique, mais parce que le sujet en vient tĂŽt ou tard Ă  inverser qualitativement la relation entre le temps et la vitesse ;

c) Les fluctuations ou erreurs propres aux estimations prĂ©opĂ©ratoires s’expliquent par le fait que le sujet surestime ou nĂ©glige l’un ou l’autre des termes du rapport.

8) La diffĂ©rence entre les thĂšses de Fraisse et les prĂ©cĂ©dentes ne tient peut-ĂȘtre pas principalement au rĂŽle de la vitesse (cette question ne se posant qu’à titre de consĂ©quence) mais aux relations entre les opĂ©rations temporelles et les conduites prĂ©opĂ©ratoires.

a) Pour Fraisse les opĂ©rations temporelles (Ă  la description desquelles il se rallie sans difficultĂ©) constituent des raisonnements sur le temps et non pas le prolongement direct des conduites prĂ©opĂ©ratoires relatives au temps vĂ©cu : d’oĂč sa conception des trois niveaux du temps physiologique, du temps vĂ©cu et des conduites rationnelles (tandis que pour Piaget ce sont les Ă©tapes d’une seule et mĂȘme construction Ă  laquelle se rĂ©duit le temps) ;

b) Si la vitesse est nĂ©cessaire aux opĂ©rations temporelles elle ne l’est alors plus au temps vĂ©cu, qui relĂšve d’une multiplicitĂ© d’indices non rĂ©duits jusqu’ici Ă  des dĂ©nominateurs communs.

9) Pour Papert comme pour Piaget les opĂ©rations temporelles dĂ©rivent des conduites prĂ©opĂ©ratoires et le temps n’est rien d’autre que l’ensemble de ces conduites et opĂ©rations. Mais le temps ne se rĂ©duit pas Ă  un rapport simple du type A/B : il relĂšve d’une multiplicitĂ© de fonctions progressivement coordonnĂ©es et englobant peu Ă  peu la vitesse Ă  titre de fonction inverse.

10) Les problĂšmes en suspens sont donc en nombre de trois, d’ailleurs interdĂ©pendants :

a) Peut-on rĂ©duire ou non les indices de type A (augmentation du temps) Ă  un dĂ©nominateur commun (« travail » entre guillemets, y compris l’espace parcouru, etc., et les indices de type B (diminution du temps) Ă  un autre dĂ©nominateur commun impliquant la vitesse ?

b) Le temps correspond-il à une « nature simple », à un rapport (1) de type A/B ou à une multiplicité de fonctions ?

c) Y a-t-il continuitĂ© ou hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© entre les niveaux successifs, considĂ©rĂ©s alors ou non comme les stades d’une mĂȘme construction ?

III. Recherches diverses

Il est d’usage en notre Centre que, Ă  cĂŽtĂ© des recherches portant sur le ou les sujets principaux de l’annĂ©e, certains travaux se donnent pour but soit de prĂ©parer les questions Ă  prĂ©voir pour les annĂ©es suivantes, soit de complĂ©ter certaines analyses poursuivies au cours des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes. C’est ainsi qu’en 1961-1963, P. GrĂ©co a dĂ©jĂ  abordĂ© le problĂšme de la causalitĂ© et de la lĂ©galitĂ©, conçu comme la suite naturelle des recherches sur les fonctions, tandis que J.-B. Grize, A. Christophides et S. Papert restaient fidĂšles Ă  certaines questions de logique et que J. Hatwell et G. Affolter complĂ©taient les rĂ©sultats sur l’espace, etc., en examinant les rĂ©actions de sujets aveugles ou sourds-muets.

(1) Au sens qualitatif de relations directes et inverses avant qu’il y ait possibilitĂ© d’une mĂ©trique.

20. Induction, légalité et causalité

Pour aborder l’étude de la causalitĂ© P. GrĂ©co s’est imposĂ©, par mĂ©thode et non par principe, de distinguer l’aspect opĂ©rationnel du problĂšme de son aspect notionnel : le premier concerne les processus ou infĂ©rences par lesquels le sujet dĂ©couvre et Ă©labore les lĂ©galitĂ©s objectives et le second la reprĂ©sentation qu’il se donne des mĂ©canismes « rĂ©els » de la causation. Or, ces deux aspects se sont rĂ©vĂ©lĂ©s indissociables. En effet, l’induction des lois, dont GrĂ©co avait dĂ©jĂ  entrepris l’analyse en 1958-1959 (vol. X des Etudes : La logique des apprentissages), dĂ©pend elle-mĂȘme Ă  la fois des mĂ©canismes de l’apprentissage et de ceux qui aboutissent au raisonnement hypothĂ©tico-dĂ©ductif, lequel intervient naturellement dans la causalitĂ©.

GrĂ©co s’est donc proposĂ© d’étudier concurremment trois sortes de situations parallĂšles : une situation A entiĂšrement alĂ©atoire et prĂ©sentĂ©e comme telle, une situation B partiellement dĂ©terminĂ©e mais relativement simple et une situation C complĂštement dĂ©terminĂ©e par une loi stricte mais plus complexe.

La situation A n’est qu’un tirage au sort de billes Ă  partir d’un sac de composition connue 2 X : 1 Y, la consigne Ă©tant seulement de deviner et de « gagner le plus possible ». La situation B est cette fois semi-systĂ©matique, non connue d’avance et dont le sujet doit Ă©noncer la loi : une association entre un antĂ©cĂ©dent (1 ou 2 x) Ă  des consĂ©quents (X1 Y), (Y1 A), etc., dont trois sont strictement dĂ©terminĂ©s et le quatriĂšme stochastique (le tout sous la forme d’un jeu de boĂźtes ou de cartes). Les quatre stades obtenus au moyen de ces deux sortes d’épreuves A et B semblent confirmer l’hypothĂšse que tout apprentissage porte sur le secteur de situation que le schĂ©matisme opĂ©rationnel est capable d’organiser. Les structures objectives ne se traduisent en structures conceptualisĂ©es que par la diffĂ©renciation progressive de schĂšmes fonctionnant comme hypothĂšses, les constatations empiriques ayant en quelque sorte pour rĂŽle et pour effet d’en Ă©tablir la « raison suffisante ». On voit la signification de ces faits pour le problĂšme de la causalitĂ©.

Quant Ă  celle-ci, GrĂ©co l’a Ă©tudiĂ©e Ă  propos d’une loi de forme P . (Q v R) . (S v ~ S)
 oĂč P est un antĂ©cĂ©dent nĂ©cessaire, Q ou R Ă©galement mais Ă  choix, oĂč S est un antĂ©cĂ©dent qui ne

joue aucun rĂŽle et oĂč la liaison
 conduisant au consĂ©quent T peut reprĂ©senter suivant les cas un simple lien associatif de coprĂ©sence, une implication mutuelle ou un rapport non symĂ©trique de causalitĂ©. En effet, la loi proposĂ©e est prĂ©sentĂ©e sous trois formes distinctes :

C I) ModĂšle arbitraire : P, Q, R, S sont des points de couleur dont les combinaisons de 2 et 3 termes sont prĂ©sentĂ©es au verso d’une carte dont le recto comporte ou non une croix T selon les combinaisons valables ou non. La consigne est : 1) De prĂ©voir la prĂ©sence ou l’absence de T ; 2) D’énoncer la loi ; et 3) De la prouver.

C II) ModĂšle causal : P, Q, R, S sont les interrupteurs commandant l’allumage d’une lampe T. Il s’agit ici d’expĂ©rimenter (allumer la lampe de diverses façons), de prĂ©voir les cas, donc d’énoncer la loi et finalement de l’expliquer.

C III) ModÚle intermédiaire (pour les sujets de 5-7 ans) : un ours est satisfait T si, et seulement si, on lui présente une pomme P et, à choix, une poire Q ou une banane R, la fraise S le laissant indifférent.

L’épreuve C I a permis de distinguer quatre Ă©tapes : 1) Avant 7 ans aucune dĂ©couverte spontanĂ©e de la loi et Ă©chec Ă  la classification exacte des sous-classes ; 2) De 7 Ă  9 ans la loi est dĂ©couverte au cours de l’« apprentissage » (moyenne 57 essais) mais par mĂ©morisation des cas favorables beaucoup plus que par structuration ; 3) De 9 Ă  11 ans, 140 prĂ©sentations ne suffisent plus pour la dĂ©couverte de la loi parce que le sujet cherche une loi unique embrassant tous les facteurs en remplaçant la substituabilitĂ© de Q et de R par des alternances, etc. Par contre la loi est Ă©noncĂ©e aprĂšs inventaire des facteurs et donne lieu Ă  un dĂ©but de dĂ©monstration ; 4) AprĂšs 11 ans rĂ©ussite rapide (29 prĂ©sentations en moyenne) avec formulation exacte et dĂ©monstration aprĂšs inventaire des facteurs.

Les Ă©preuves C II et C III permettent de retrouver dans le dĂ©tail les Ă©tapes des procĂ©dures « expĂ©rimentales » de combina-toire inductive dĂ©crites par Inhelder et Piaget et le caractĂšre causal des situations conduit Ă  une planification de niveau un peu supĂ©rieur aux classifications de C I. Mais les types de rĂ©actions demeurent les mĂȘmes, avec certains dĂ©calages instructifs : les sujets du stade (2) passent plus rapidement au niveau (3) quand la structuration l’emporte ou reculent sans cela

au niveau (1). Les types d’explication passent d’un simple phĂ©nomĂ©nisme Ă  des compositions par effets sĂ©parĂ©s et Ă  la recherche d’un schĂ©ma unique allant jusqu’à des modĂšles de cĂąblage pour l’épreuve C II.

GrĂ©co conclut de ces rĂ©sultats Ă  une interprĂ©tation « parallĂ©liste » de la causalitĂ©, les notions causales Ă©voluant conjointement au dĂ©veloppement des opĂ©rations qui permettent de constituer l’ordre lĂ©gal.

Costa de Beauregard, Guilbaud et Hirsch pensent que la causalitĂ© tend Ă  disparaĂźtre au profit d’un ordre lĂ©gal correctement dĂ©duit. « Nous fabriquons des lois logiques » dit Costa et elles suffisent Ă  l’élaboration des thĂ©ories physiques.

Apostel imagine au contraire que chez les sujets Ă©tudiĂ©s la recherche des lois et celle des causes sont bien distinctes. Leur langage traduit, d’une part, une hiĂ©rarchie des facteurs et finalement la construction d’un modĂšle.

Piaget est du mĂȘme avis et pense qu’il est bien diffĂ©rent de dĂ©duire formellement des lois les unes Ă  partir des autres et de construire un modĂšle qui incarne cette dĂ©duction dans le rĂ©el. De façon gĂ©nĂ©rale, la causalitĂ© commence par ĂȘtre une assimilation des processus physiques Ă  l’action propre (d’oĂč la finalitĂ©, etc.), pour devenir assimilation aux opĂ©rations dans la mesure oĂč celles-ci se dĂ©gagent de l’action par dĂ©centration progressive. En ce dernier cas il y a bien parallĂ©lisme, comme dit GrĂ©co, entre les opĂ©rations permettant de structurer l’ordre lĂ©gal et les mĂȘmes opĂ©rations mais projetĂ©es en un modĂšle explicatif servant de support Ă  l’ordre lĂ©gal (que ce modĂšle soit dĂ©terministe ou probabiliste, peu importe).

21. Cécité et opérations spatiales

Les opérations spatiales dont nous avons étudié certains aspects au cours des années précédentes nous sont apparues comme isomorphes aux opérations logico-arithmétiques, le caractÚre distinctif des premiÚres provenant du fait que les emboßtements en jeu reposent sur des relations de voisinage et de continuité par oppositions aux relations de ressemblances et de différences quelconques pouvant unir des objets discrets indépendamment de toute distance. Mais, le voisinage jouant par ailleurs un rÎle fondamental dans les structures perceptives

et dans la reprĂ©sentation imagĂ©e, autrement dit dans ce que l’on peut appeler les secteurs ou les aspects figuratifs des mĂ©canismes cognitifs, il s’ensuit que les opĂ©rations spatiales s’accompagnent d’une « intuition gĂ©omĂ©trique » dont la nature semble demeurer essentiellement opĂ©ratoire mais qui comporte Ă©galement un caractĂšre figuratif sur lequel certains se sont plu Ă  insister pour opposer sa nature sensible au formalisme opĂ©ratoire. Il Ă©tait donc d’un grand intĂ©rĂȘt, tant pour la thĂ©orie des opĂ©rations spatiales que pour l’étude plus gĂ©nĂ©rale des relations entre les aspects figuratifs et opĂ©ratifs de la pensĂ©e de pouvoir Ă©tudier le dĂ©veloppement opĂ©ratoire de sujets dont les possibilitĂ©s figuratives diffĂšrent systĂ©matiquement de celles des sujets normaux. Le Centre a eu le privilĂšge Ă  cet Ă©gard de pouvoir s’associer pendant un an une spĂ©cialiste de l’étude des jeunes aveugles, Yvette Hatwell, dont les recherches portent sur l’ensemble de l’évolution intellectuelle et qui a analysĂ© pendant son sĂ©jour Ă  GenĂšve une Ă©preuve portant sur la reprĂ©sentation des dĂ©placements en ordre circulaire et de rotations.

Dans le cas du dĂ©placement circulaire le dispositif a consistĂ© en un train circulant autour d’une planche de forme irrĂ©guliĂšre (1) : l’enfant doit alors prĂ©voir les positions des wagons en diffĂ©rents points du parcours. D’autre part, un cadre comportant six objets fixes est mis en rotation selon l’axe horizontal ou l’axe vertical et le sujet doit prĂ©voir les positions successives des objets. Chacune des Ă©preuves est soumise Ă  des enfants voyants travaillant sans ou avec Ă©cran, Ă  des aveugles de naissance et Ă  des sujets devenus aveugles aprĂšs 4 ans. Les principaux rĂ©sultats ont Ă©tĂ© les suivants :

1) Les aveugles passent par les mĂȘmes Ă©tapes que les voyants et prĂ©sentent exactement les mĂȘmes types d’erreurs selon les stades successifs ;

2) L’ñge moyen de rĂ©ussite est par contre considĂ©rablement retardĂ© chez les aveugles-nĂ©s : prĂšs de 6 ans pour l’épreuve du train (rĂ©ussite Ă  10-11 ans au lieu de 4-5 ans chez les voyants) et 4-5 ans pour les rotations (rĂ©ussite 11 ans au lieu de 6-7 ans) ;

3) Ce retard est particuliĂšrement sensible dans le cas des opĂ©rations spatiales. Les problĂšmes d’inclusion de classes sont

(1) Les pistes sont en relief avec des trous servant à fixer les « wagons » en leurs positions successives, etc.

rĂ©solus Ă  8-9 ans chez les aveugles de naissance comme chez les voyants et ceux de sĂ©riation verbale simple (A est plus grand que B et B plus grand que C : lequel est le plus grand ? Etc.), semblent mĂȘme dominĂ©s un peu plus tĂŽt chez les premiers (8-9 ans). Les classifications et sĂ©riations d’objets manipulables ne donnent lieu qu’à 1-2 ans de retard. Par contre les conservations physiques prĂ©sentent 3 ans de retard pour la substance, 4 ans pour le poids et plus encore pour le volume ;

4) Il n’y a pas eu de diffĂ©rence pour les Ă©preuves spatiales chez les voyants travaillant avec ou sans Ă©cran. C’est d’ailleurs le cas en gĂ©nĂ©ral, sauf pour certaines Ă©preuves de classement par contraste perceptif ;

5) Par contre il existe une diffĂ©rence systĂ©matique entre les rĂ©actions des aveugles-nĂ©s et celles des sujets devenus aveugles aprĂšs 4 ans. ce qui met en Ă©vidence l’importance des premiers apprentissages et spĂ©cialement de ceux du niveau sensori-moteur.

Y. Hatwell rappelle que le champ tactilo-kinesthĂ©sique, dont l’aveugle doit se contenter avec le champ auditif, est beaucoup moins Ă©tendu et de parcours beaucoup moins rapide que le champ visuel et elle conclut Ă  l’importance des Ă©lĂ©ments figuratifs dans le dĂ©veloppement de la pensĂ©e rationnelle, tant Ă  titre d’auxiliaires ou des supports symboliques des opĂ©rations qu’à titre de stimulants des activitĂ©s de transformation et de reconstruction (l’absence de cette « motivation cognitive » est frĂ©quente chez l’aveugle-nĂ©).

Bresson demande si dans ces Ă©preuves les aveugles se servent des deux mains comme dans la lecture du Braille, et, sur rĂ©ponse affirmative, il suppose que la mobilitĂ© des mains est plus grande que celle des yeux mais la coordination infĂ©rieure, en ce qui concerne par exemple le sens des parcours. Y. Hatwell n’a par contre pas l’impression d’une diffĂ©rence qualitative entre les deux claviers tactile et visuel, bien qu’effectivement le sens du parcours et le dĂ©placement comme tel fassent difficultĂ© trĂšs longtemps : il y a plutĂŽt simple grossissement de ce qui se passe au plan visuel. Par contre la grande difficultĂ© pour l’aveugle est de reconstituer un tout avec des sĂ©ries de mosaĂŻques.

Vinh Bang insiste sur cette mĂȘme difficultĂ© de se reprĂ©senter le cadre comme un seul objet et il pense que chez l’aveugle l’ordre temporel l’emporte sur l’ordre spatial.

Fraisse relĂšve Ă©galement cette absence d’espace ordonnĂ©. Les difficultĂ©s de l’aveugle-nĂ© par opposition aux aveugles tardifs ou aux voyants travaillant derriĂšre un Ă©cran montrent l’importance des schĂšmes sensori-moteurs. Chez l’aveugle ces schĂšmes diffĂšrent des nĂŽtres, non seulement parce qu’autrement orientĂ©s perceptivement mais surtout Ă  cause de la faible possibilitĂ© des contrĂŽles. Pour nous chaque expĂ©rience s’insĂšre en un cadre de rĂ©fĂ©rences extĂ©rieur ; pour l’aveugle il n’y a que la rĂ©fĂ©rence Ă  son corps propre. Tout cela valorise beaucoup et l’importance de l’espace figuratif et celle des schĂšmes sensori-moteurs.

Nowinski constate que la relation « entre » est toujours conservée et pense que les aveugles peuvent nous apprendre beaucoup sur les schÚmes temporels.

B. Inhelder se demande si, dans l’hypothĂšse oĂč l’imagerie figurative dĂ©rive des mouvements imitatifs il y aurait chez l’aveugle des difficultĂ©s systĂ©matiques dans l’acquisition des imitations non auditives, ce que confirme Y. Hatwell.

Gonseth insiste sur le rĂŽle de la proprioceptivitĂ© et des postures et Y. Hatwell rĂ©pond qu’en effet pour comprendre les rĂ©actions des aveugles il faut Ă©tudier leur schĂ©ma corporel.

Piaget est intĂ©ressĂ© par la pente des courbes d’acquisition. L’opĂ©rativitĂ© des aveugles est fortement retardĂ©e par l’insuffisance des schĂšmes sensori-moteurs et des auxiliaires figuratifs, mais, quand elle se dĂ©croche il semble y avoir accĂ©lĂ©ration : il serait instructif de les Ă©tudier de prĂšs.

A. Rey qui assistait Ă  cette sĂ©ance se demande si l’étiologie variable des cas analysĂ©s permet d’assimiler le groupe des aveugles Ă  un ensemble homogĂšne d’enfants normaux moins la vision. Fraisse rĂ©pond qu’au point de vue des niveaux mental et scolaire cela semble admissible.

22. Surdi-mutité et conservations opératoires

Les rĂ©sultats dĂ©cisifs obtenus par Y. Hatwell sur les aveugles quant au rĂŽle des schĂšmes sensori-moteurs et des auxiliaires figuratifs exigeaient une comparaison avec l’influence du langage dans la formation des opĂ©rations. P. OlĂ©ron, dont on connaĂźt les beaux travaux sur les sourds-muets, a dĂ©jĂ  publiĂ© Ă  cet Ă©gard un intĂ©ressant article sur l’acquisition de

certaines notions de conservation, oĂč il constate un retard considĂ©rable dans le cas de la conservation des quantitĂ©s lors du transvasement de liquides en des rĂ©cipients de formes diffĂ©rentes (1). Mais avant de conclure de lĂ  Ă  une action directe du langage articulĂ© (par opposition Ă  la fonction symbolique en gĂ©nĂ©ral, que possĂšdent les sourds-muets) sur la constitution des structures opĂ©ratoires, il importait de se demander si l’exemple de transvasement des liquides Ă©tait le plus reprĂ©sentatif, Ă©tant donnĂ© les difficultĂ©s techniques particuliĂšres que l’on rencontre en essayant de faire comprendre aux sourds-muets la question elle-mĂȘme (et cela sans doute Ă  cause des confusions possibles entre les propriĂ©tĂ©s des rĂ©cipients et celles des contenus). Nous avons donc priĂ© F. Affolter, une autre spĂ©cialiste des sourds-muets, d’étudier le dĂ©veloppement, chez ces derniers et des normaux soumis aux mĂȘmes techniques d’un certain nombre de notions opĂ©ratoires de conservations. Les rĂ©sultats de ce sondage, qui seront publiĂ©s mais n’ont pu ĂȘtre soumis aux discussions des Symposiums, ont Ă©tĂ© les suivants sur 12 Ă  26 sourds-muets par problĂšme et 5 pour un contrĂŽle :

1) Les mĂȘmes stades se retrouvent chez les sourds-muets et les entendants et dans le mĂȘme ordre de succession. Par exemple, les transformations de la boulette d’argile donnent lieu, chez les premiers comme chez les seconds, Ă  la conservation de substance (vers 8 ans), puis Ă  celle du poids (vers 9 ans) et enfin Ă  celle du volume (vers 11 ans) ;

2) Dans le cas de ces trois formes de conservation relatives Ă  l’épreuve de la boulette d’argile, les Ăąges de rĂ©ussite chez les sourds-muets (8, 9 et 11 ans), prĂ©sentent un lĂ©ger retard par

(l) P. OlÉron et H. Herren, L’acquisition (les conservations et le langage, Enfance, 1961, pp. 201-219. Les auteurs ont Ă©tudiĂ© sur les sourds-muets et les entendants la conservation du poids et celle des quantitĂ©s (qualifiĂ©es de volumes) des liquides transvasĂ©s. Or ils ne trouvent (Ă  50 %) la premiĂšre qu’à 14 ; 6 chez les sourds-muets (contre 8 ; 6 chez les entendants) et la seconde qu’à 16 ; 6 (contre 10 ; 6) soit 6 ans de retard dans les deux cas. Mais F. Affolter (qui est Ă  la fois Ă©ducatrice de sourds-muets et psychologue) trouve une rĂ©ussite Ă  9 ans dans le cas du poids et Ă  11 ; 4 dans celui des liquides (contre 7 ; 0 et 8 ; 4) soit 2 et 3 ans de retard, en notant d’ailleurs la difficultĂ© particuliĂšre qu’elle a Ă©prouvĂ© Ă  se faire comprendre dans la seconde de ces deux expĂ©riences. La diffĂ©rence entre les rĂ©sultats OlĂ©ron-Herren et les rĂ©sultats Affolter tient sans doute Ă  des questions de technique : les figures utilisĂ©es par les premiers de ces auteurs dans le cas de la conservation des liquides (fig. 2, p. 204) comportent, par exemple, des verres inclinĂ©s supposant la comprĂ©hension de la permanence du niveau horizontal de l’eau : or, cette derniĂšre notion n’est acquise qu’à 9-10 ans Ă  GenĂšve par les enfants normaux. Ce facteur secondaire n’explique naturellement pas tout, mais constitue un exemple de la complexitĂ© des paramĂštres possibles.

rapport Ă  ceux des entendants examinĂ©s au moyen des mĂȘmes techniques (10, 7 et 6 sujets) mais correspondent par contre aux Ăąges moyens fournis par les standardisations sur les enfants genevois. La conservation des surfaces (enlever des surfaces partielles Ă©gales en des points diffĂ©rents de surfaces totales Ă©gales et juger de l’équivalence des surfaces restantes), donne par contre lieu Ă  une diffĂ©rence de 2 ans (10 ans 1/2 contre 8 ans 1/2) de mĂȘme que la conservation, plus tardive, des volumes lors des modifications de l’arrangement des parties ;

3) Seule l’épreuve des transvasements des liquides (conservation malgrĂ© la diffĂ©rence de forme des verres) provoque un retard de 3 ans (11 ans 1/2 contre 8 1/2) mais la technique de F. Affolter a donnĂ© lieu Ă  un Ăąge de rĂ©ussite en avance nette sur celui qui correspond Ă  la technique d’OlĂ©ron (16 ans) ;

4) Enfin les jeunes sourds-muets (4-5 ans) prĂ©sentent souvent, avant de nier toute conservation, un stade prĂ©alable de conservation globale apparente. Cette rĂ©action, que F. Affolter n’a pas rencontrĂ©e chez les jeunes entendants, correspond par contre Ă  la « pseudo-conservation » que l’on observe souvent Ă  4-5 ans lorsqu’on demande aux sujets, avant les manipulations effectives de prĂ©voir ce qui se passera lors de ces derniĂšres : par exemple, dans l’épreuve du transvasement des liquides les petits affirment frĂ©quemment qu’en passant d’un verre A Ă  un verre B plus mince et plus haut le liquide se conservera en tout, niveau compris (c’est ensuite en voyant que le niveau change qu’ils nient la conservation de la quantitĂ© elle-mĂȘme).

Au total on voit ainsi combien ces rĂ©sultats diffĂšrent de ceux qu’Y. Hatwell a obtenus chez les aveugles. Alors que ceux-ci, dans les Ă©preuves de la boulette d’argile, prĂ©sentent des retards de 3 ans pour la substance, 4 ans pour le poids et davantage encore pour le volume, les sourds-muets ne tĂ©moignent que des dĂ©calages peu significatifs du point de vue de l’opĂ©rativitĂ© elle-mĂȘme et les diffĂ©rences de retard d’une Ă©preuve Ă  l’autre tiennent moins Ă  son contenu opĂ©ratoire spĂ©cifique (comme c’est le cas de l’espace chez l’aveugle) qu’aux difficultĂ©s relatives aux techniques utilisĂ©es pour faire comprendre le problĂšme aux sujets. Certes il existe un certain retard global Ă©videmment dĂ» Ă  la carence du langage, mais le rĂŽle de celui-ci semble consister davantage Ă  stimuler l’activitĂ© intellectuelle gĂ©nĂ©rale et Ă  favoriser la mobilitĂ© corrĂ©lative aux Ă©changes qu’à

engendrer les opĂ©rations en leur structure mĂȘme. Le langage n’est, en effet, qu’un aspect particulier de la fonction sĂ©miotique ou symbolique et le sourd-muet domine parfaitement les autres de ses aspects (imitation, jeu symbolique, images mentales et langage par gestes), ce qui lui permet de prolonger ses schĂšmes sensori-moteurs en schĂšmes reprĂ©sentatifs et d’accĂ©der ainsi aux opĂ©rations plus tĂŽt que l’aveugle, dont le schĂ©matisme sensori-moteur et les instruments figuratifs sont plus gravement handicapĂ©s (1).

23. Les opérations propositionnelles
au niveau de la pensée opératoire « concrÚte »

Admettant avec Piaget et Inhelder que dĂšs l’ñge de 12-13 ans le prĂ©adolescent et l’adolescent sont capables d’utiliser chacune des 16 opĂ©rations binaires de la logique bivalente des propositions, A. Papert-Christophides s’est demandĂ© lesquelles d’entre elles pourraient ĂȘtre comprises au niveau des opĂ©rations concrĂštes (groupements de classes et de relations, etc.), Ă  condition de les traduire en liaisons elles-mĂȘmes « concrĂštes », c’est-Ă -dire portant directement sur des objets manipulables. Elle a donc Ă©tudiĂ© celles de ces opĂ©rations qui sont exprimĂ©es dans le langage courant (« et », « ou », « ni
 ni », « si
 alors ») en employant de telles

(1) Il peut ĂȘtre intĂ©ressant de noter que ces conclusions de F. Affolter ne reposent pas seulement sur ces expĂ©riences de conservation. Elle s’était livrĂ©e auparavant Ă  des sĂ©ries de sondages sur certaines opĂ©rations logiques (deux sortes de classifications et sĂ©riations) et spatiales (stĂ©rĂ©ognosie, espace graphique, ordre direct et inverse en linĂ©aire ou cyclique, projection des ombres et anticipation des verticales et des horizontales). L’examen des premiĂšres, dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ© par M. Vincent-Borelli et par P. OlĂ©ron, ne lui a permis de constater aucun retard systĂ©matique chez les sourds-muets dans les situations simples (par opposition aux classifications avec changements de critĂšre, Ă  propos desquelles OlĂ©ron a signalĂ© un retard dans la mobilitĂ©). En ce qui concerne les secondes, on observe trois sortes de cas. En premier lieu il semble y avoir parfois, non seulement aucun retard mais mĂȘme une lĂ©gĂšre avance chez le sourd-muet, comme dans les Ă©preuves de stĂ©rĂ©ognosie et dans l’anticipation de l’horizontale. En deuxiĂšme lieu, on observe sur certains points un lĂ©ger retard, mais peut-ĂȘtre du Ă  la difficultĂ© de faire comprendre le problĂšme, comme dans le cas des verticales oĂč l’on comprendrait mal un retard effectif aprĂšs ce qui a Ă©tĂ© vu de l’horizontale. En troisiĂšme lieu on constate en certains cas un retard rĂ©el comme dans celles des questions relatives Ă  l’ordre qui impliquent un Ă©lĂ©ment de rĂ©ciprocitĂ©. Mais Ă  ce propos F. Affolter a notĂ© chez quelques sujets qui venaient d’entrer en classe et dont le langage par gestes demeurait rudimentaire que les progrĂšs rapides de ce mode de coopĂ©ration permettaient alors Ă  ces sujets de rattraper le niveau des entendants. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les opĂ©rations spatiales, dont le dĂ©veloppement passe, de façon frappante dans le dĂ©tail, par les mĂȘmes stades que chez l’entendant, ne semblent donc donner lieu Ă  aucun retard systĂ©matique chez le sourd-muet, la symbolique des gestes et des images supplĂ©ant en ce cas Ă  la carence du langage.

liaisons Ă  l’occasion d’un jeu de poupĂ©es.

On montre Ă  l’enfant 4 poupĂ©es (ou plus) dont l’une porte une jupe et un chapeau, la seconde seulement une jupe, la troisiĂšme seulement un chapeau et la quatriĂšme rien du tout. On demande de montrer les poupĂ©es : 1) qui ont une jupe et un chapeau ; 2) qui ont une jupe ou un chapeau ; 3) qui n’ont ni jupe ni chapeau ; et 4) de montrer celles qui ont compris la rĂšgle : « Si vous voulez mettre une jupe, vous devez alors mettre aussi un chapeau. »

Les rĂ©sultats sont d’abord que de 5 Ă  7 ans il n’y a aucune difficultĂ© Ă  comprendre le « ni
 ni » mais qu’une certaine indiffĂ©renciation subsiste quant Ă  « et » et Ă  « ou ». De 7 Ă  10 ans ces deux facteurs ne soulĂšvent plus aucun problĂšme dans le cas du matĂ©riel utilisĂ©. Par contre il y a impossibilitĂ© Ă  comprendre le « si
 alors », qu’il s’agisse d’une Ă©quivalence ou d’une implication : tous les sujets prĂ©sentent une forte tendance Ă  l’assimiler Ă  « et ». A partir de 11 ans cette liaison commence Ă  ĂȘtre comprise.

Grize remarque que le « ou » exclusif n’existe pas chez Boole, mais, grĂące Ă  l’idempotence de « et », il parvient nĂ©anmoins Ă  exclure la trichotomie au profit de la seule dichotomie. D’autre part, « et » et « ou » peuvent ĂȘtre intĂ©rieurs Ă  des propositions, tandis que « si
 alors » comporte une relation entre propositions, d’oĂč sa plus grande complexitĂ©.

Papert de mĂȘme pense que si « et » et « ou » sont prĂ©coces, c’est qu’ils correspondent aux opĂ©rations concrĂštes de rĂ©unir ou de dissocier, tandis que l’implication p ⊃ q suppose une covariation.

Guilbaud et GrĂ©co cherchent Ă  dissocier dans le langage employĂ© ce qui est « dialecte » logique et ce qui est d’usage courant et M. Sinclair, invitĂ©e Ă  la sĂ©ance pour nous prĂȘter le secours de ses connaissances linguistiques, insiste sur les significations multiples des termes employĂ©s. Dans la phrase « Tu t’arrĂȘtes ou tu auras une gifle » le ou est proche de la causalitĂ© et de l’implication (p ⊃ q = ~p v q). Le et peut signifier « et puis » aussi bien qu’une conjonction simultanĂ©e : il peut donc exprimer une sĂ©quence ou mĂȘme une itĂ©ration et la simultanĂ©itĂ© est difficile Ă  abstraire.

A. Papert-Christophides n’en pense pas moins que les difficultĂ©s principales ne sont pas dans l’incomprĂ©hension de la

langue, mais Piaget conseille de poursuivre la recherche sur les deux plans linguistique et logique pour dĂ©gager les rapports du dĂ©veloppement de la logique avec une linguistique gĂ©nĂ©tique qui reste encore Ă  constituer (et Ă  l’établissement de laquelle travaille M. Sinclair).

24. La négation

Grize, qui reste prĂ©occupĂ© par les diffĂ©rences entre la logique du logicien et celle de tous les jours, porte son attention sur le nĂ©gation. Cette opĂ©ration, qui a donnĂ© lieu Ă  des systĂšmes formels plus ou moins forts, est aussi utilisĂ©e de façons trĂšs diverses par les sujets, enfants ou adolescents. Il soumet Ă  l’apprĂ©ciation des participants deux techniques d’approches. La premiĂšre consiste Ă  introduire la notion de domaine d’une proposition, soit en posant que p et q feront partie d’un mĂȘme domaine s’il existe entre elles une relation telle que de la valeur de vĂ©ritĂ© de l’une on puisse concrĂštement conclure Ă  la valeur de vĂ©ritĂ© de l’autre, soit telle que la connaissance de la valeur de vĂ©ritĂ© de l’une modifie la probabilitĂ© de la valeur de vĂ©ritĂ© de l’autre. La seconde consiste en une analyse plus dĂ©taillĂ©e des transformations R, N et C du groupe de Piaget et en l’introduction de modalitĂ©s.

Papert doute que l’étude expĂ©rimentale des modalitĂ©s puisse ĂȘtre significative. Quelques sondages sur des adultes ont, en effet, montrĂ© que ceux-ci ne distinguaient pas toujours « nĂ©cessaire » de « peut-ĂȘtre ». Beth estime aussi que, formellement, on peut toujours s’en tirer avec deux valeurs, Ă  condition d’introduire des matrices de vĂ©ritĂ© incomplĂštes et GrĂ©co l’appuie en rappelant que la « pensĂ©e rustique » est une pensĂ©e « bricolĂ©e pour ĂȘtre cohĂ©rente ».

Apostel et Guilbaud enfin pensent que l’introduction des probabilitĂ©s est la meilleure façon pour dĂ©finir des domaines, au sein desquels il se pourrait alors que la nĂ©gation fĂ»t parfaitement classique.