La conscience. L’homme Ă  la dĂ©couverte de lui-mĂȘme (1967) a

Le fonctionnement normal du systĂšme nerveux aboutit, comme on vient de le voir, Ă  des comportements conscients. Mais qu’est-ce que la conscience ? Objet propre de la psychologie pendant longtemps, rĂ©cusĂ©e ensuite par les behavioristes comme inutile ou illusoire, la conscience continue de poser au psychologue un problĂšme central. Piaget l’aborde ici sous diffĂ©rents aspects, en insistant sur les questions Ă©pistĂ©mologiques que soulĂšve cette notion si commune et si confuse Ă  la fois, si Ă©vidente et si controversĂ©e


Parmi les trĂšs nombreux problĂšmes que soulĂšve la conscience, il en est quatre principaux dont nous retiendrons les trois derniers. Le premier est celui des conditions fonctionnelles (au sens psychophysiologique) du passage de l’inconscience globale Ă  la conscience en tant que globale (rĂ©veil, vigilance, etc.). Le second est celui des lois de la « prise de conscience » en tant qu’est remarquĂ© et consciemment rĂ©glĂ© un processus susceptible de se dĂ©rouler inconsciemment, mais au sein d’un travail globalement conscient (par exemple la prise de conscience d’un mĂ©canisme de gĂ©nĂ©ralisation qui, sans cette prise de conscience, s’effectuera inconsciemment mais au cours d’un travail intellectuel par ailleurs conscient). Le troisiĂšme est le problĂšme des contenus spĂ©cifiques de la conscience, c’est-Ă -dire des Ă©tats ou instruments et des modes de liaison entre ces instruments ou leurs Ă©tats, par opposition aux Ă©tats, instruments ou modes de liaison proprement physiologiques ou matĂ©riels (par exemple les « significations » conscientes et leurs liaisons propres, en opposition avec la causalitĂ© organique ou physiologique). Le quatriĂšme problĂšme est alors de prĂ©ciser les rapports entre la conscience et le corps (problĂšme du « parallĂ©lisme » psychophysiologique, etc.).

La prise de conscience

Nous ne parlerons pas ici du premier de ces quatre problĂšmes, bien qu’il soit fondamental. Il a, en effet, Ă©tĂ© traitĂ© ci-dessus par Vincent Bloch (La rĂ©gulation du comportement) qui a exposĂ© l’essentiel des questions que pose l’apparition ou la rĂ©apparition de la conscience : le rĂ©veil aprĂšs un sommeil, avec changement d’état des neurones corticaux, la vigilance et ses variations d’intensitĂ©, les modifications du « tonus rĂ©ticulaire », l’éveil de l’attention intervenant finalement dans la « prise de conscience ». C’est ici que dĂ©bute notre tĂąche.

Nous savons tous que, en descendant un escalier peu familier, surtout s’il faut faire un peu vite, nous surveillons la hauteur et la largeur des marches, le moment oĂč elles font place Ă  un palier, etc., mais sans prendre conscience de chaque mouvement de nos jambes et de nos pieds, parce que ces mouvements s’adaptent d’eux-mĂȘmes aux informations de la premiĂšre de ces catĂ©gories. Au contraire, si nous avons Ă  dĂ©placer un trĂšs petit objet sous une loupe, en examinant par exemple le dĂ©tail d’une petite fleur, nous saurons Ă  peu prĂšs rĂ©gler consciemment le mouvement de nos doigts, et serons en particulier conscients de chaque maladresse.

Au cours d’un travail intellectuel dont on pourrait s’imaginer que tout y est conscient, on est effectivement trĂšs conscient de certaines des dĂ©marches, en particulier lorsqu’elles sont proches de rĂ©sultats Ă  atteindre ou Ă  Ă©viter (par exemple du fait que telle hypothĂšse conduit Ă  telle erreur ou Ă  tel danger d’erreur), tandis qu’on demeure inconscient de l’emploi de tel autre procĂ©dé : on ne remarquera pas, par exemple, la tendance Ă  faire toujours les mĂȘmes rapprochements ou Ă  employer telle opĂ©ration plutĂŽt que telle autre. C’est en pensant Ă  cette difficultĂ© Ă  suivre ou reconstituer les mĂ©canismes intimes de raisonnements dont nous connaissons pourtant bien les aboutissements ou rĂ©sultats que Binet a formulĂ© sa boutade cĂ©lĂšbre : « La pensĂ©e est une activitĂ© inconsciente de l’esprit ».

Ce sont ces faits qui soulĂšvent le problĂšme de la « prise de conscience » : pourquoi, en une activitĂ© globalement consciente, certains processus sont-ils objets d’attention et consciemment contrĂŽlĂ©s, tandis que d’autres demeurent « inconscients », au sens oĂč ils ne sont plus remarquĂ©s parce qu’automatiques et que trop habituels, ou mĂȘme au sens oĂč ils n’ont jamais Ă©tĂ© conscients mais peuvent le devenir au cours du dĂ©veloppement ou d’un effort de « rĂ©flexion » ?

Le problĂšme a Ă©tĂ© souvent Ă©tudiĂ© sur le terrain affectif et l’on connaĂźt bien les diverses solutions psychanalytiques (refoulement, etc.). Nous n’avons pas Ă  les aborder ici bien qu’elles soient pleines d’intĂ©rĂȘt. En effet, sur ce terrain, on est souvent encore assez Ă©loignĂ© du stade des contrĂŽles expĂ©rimentaux et trop tributaire de thĂ©ories Ă©laborĂ©es seulement Ă  l’occasion de quelques cas cliniques. En outre et surtout, on a Ă©tudiĂ© l’inconscience ou la conscience du contenu des processus (par exemple d’un dĂ©sir) plus que celles des mĂ©canismes formateurs eux-mĂȘmes.

Sur le terrain cognitif, par contre, l’expĂ©rimentation est plus facile et a donnĂ© lieu Ă  quelques rĂ©sultats contrĂŽlables. Par exemple, ClaparĂšde a interrogĂ© systĂ©matiquement de jeunes enfants Ă  un niveau oĂč ils gĂ©nĂ©ralisent Ă  outrance. On sait, en effet, que dĂšs les dĂ©buts du langage, on assiste Ă  des gĂ©nĂ©ralisations constantes dans l’emploi des mots et des concepts, que ces gĂ©nĂ©ralisations soient correctes (un « miaou » pour tous les chats) ou insuffisamment rĂ©glĂ©es (tous les hommes sont des « papa »). Ces gĂ©nĂ©ralisations reposent bien entendu sur l’utilisation des ressemblances et, dans les cas oĂč elles sont outranciĂšres (un de nos enfants a d’abord appelĂ© « vouvou » un chien vu d’un balcon, et, par une sĂ©rie d’extensions, en est venu Ă  employer ce terme pour bien d’autres animaux vus du mĂȘme balcon : un cheval tirant un char, etc.), elles tĂ©moignent d’une difficultĂ© Ă  tenir compte des diffĂ©rences. Or ClaparĂšde, en interrogeant des enfants de ces niveaux sur les ressemblances ou les diffĂ©rences entre des objets nommĂ©s ou prĂ©sentĂ©s par couples (par exemple une abeille et une mouche), a constatĂ© de façon trĂšs systĂ©matique que la conscience des diffĂ©rences est plus prĂ©coce et plus facile que celle des ressemblances : il est bien plus aisĂ©, pour ces sujets, de dire qu’une abeille pique ou fait du miel, et que ce n’est pas le cas d’une mouche, que de formuler qu’elles volent toutes les deux, ont des ailes, etc.

ClaparĂšde, qui Ă©tait fonctionnaliste et centrĂ© sur l’utilitĂ© des fonctions plus que sur la structure comme telle, en a tirĂ© cette vue profonde que la prise de conscience surgit Ă  propos des dĂ©sadaptations : pour un sujet portĂ© Ă  gĂ©nĂ©raliser, la diffĂ©rence est un obstacle, et c’est ce qu’il remarque, tandis que la ressemblance est donnĂ©e par la tendance gĂ©nĂ©ralisatrice qui, lorsqu’elle fonctionne d’elle-mĂȘme, n’a pas besoin de rĂ©glage conscient.

Mais, sans contester cet aspect fondamental du problĂšme, on peut y ajouter une description structurale : la prise de conscience part, de façon gĂ©nĂ©rale, des rĂ©sultats de l’acte, achevĂ©s ou en voie de construction, parce que ce sont lĂ  les rĂ©gions oĂč l’adaptation est en voie de s’effectuer et donne prise Ă  des contrĂŽles variĂ©s Ă  cause des erreurs ou des dĂ©sadaptations possibles, et elle nĂ©glige le mĂ©canisme formateur ou n’y remonte qu’ensuite et surtout dans la mesure oĂč il faut le modifier. Par exemple, l’enfant prend conscience du rĂ©sultat d’une opĂ©ration, comme le nombre entier, avant de dĂ©couvrir l’opĂ©ration formatrice qui est l’opĂ©ration d’addition « + 1 » : Pythagore encore croyait que les nombres sont dans les choses, indĂ©pendamment de nous, faute d’avoir pris conscience du rĂŽle formateur de l’opĂ©ration qu’il utilisait pourtant sans cesse.

Ce processus peut encore ĂȘtre caractĂ©risĂ© en disant que la prise de conscience procĂšde de la pĂ©riphĂ©rie au centre, et est donc centripĂšte et non pas centrifuge ou centrale, comme le croyait la psychologie philosophique, dont la seule mĂ©thode Ă©tait l’« introspection » ou essai de prise de conscience volontaire et rĂ©flĂ©chie des propriĂ©tĂ©s profondes du « moi ». C’est en particulier la loi de prise de conscience qui explique l’erreur mĂ©morable de Maine de Biran, interprĂ©tant le sentiment de l’effort comme l’indice d’une « force » Ă©manant du moi, alors que, comme l’ont montrĂ© James et Janet, ce sentiment est d’origine pĂ©riphĂ©rique (Ă  partir de la conscience des rĂ©sistances) et exprime non pas une force, mais, ce qui est tout autre chose, une rĂ©gulation des forces organiques disponibles. L’introspection a conduit Ă  bien d’autres erreurs, comme celle de Bergson qui, pour critiquer l’intelligence, n’a aperçu en elle que le jeu des reprĂ©sentations imagĂ©es obĂ©issant Ă  un « procĂ©dĂ© cinĂ©matographique » et a manquĂ© l’analyse des opĂ©rations elles-mĂȘmes, en leurs caractĂšres crĂ©ateur et continu, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il fallait, pour les atteindre introspectivement, remonter de la pĂ©riphĂ©rie au centre, tandis que leur importance saute aux yeux lorsqu’on Ă©tudie l’intelligence gĂ©nĂ©tiquement, au cours des stades du dĂ©veloppement et non point introspectivement. Mais les erreurs de l’introspection, qui se sont multipliĂ©es jusqu’à Sartre et Merleau-Ponty, ne sont pas toutes imputables Ă  la loi de prise de conscience et sont dues Ă  bien d’autres facteurs, dont le principal est que, comme le sujet qui s’introspecte est Ă  la fois juge et partie, il met toute sa philosophie dans les faits de conscience qu’il croit analyser impartialement. L’introspection n’en constitue pas moins un problĂšme plein d’intĂ©rĂȘt pour la psychologie scientifique, mais prĂ©cisĂ©ment Ă  titre de problĂšme et de source d’erreurs systĂ©matiques nous renseignant sur les mĂ©canismes de la conscience.

Un dernier point, qui a son importance : puisque la prise de conscience procĂšde de la pĂ©riphĂ©rie au centre et non pas Ă  l’inverse, il lui arrive souvent de renverser exactement l’ordre de la genĂšse et de vĂ©rifier ainsi la remarque d’Aristote : ce qui est premier dans l’ordre de la genĂšse apparaĂźt en dernier dans l’ordre de l’analyse. On trouve dans l’histoire des sciences de frĂ©quentes applications de cet adage. Ce n’est, par exemple, que fort tard et avec Cantor que les mathĂ©matiques ont utilisĂ© l’opĂ©ration, si primitive pourtant, de la mise en « correspondances » terme Ă  terme ou un Ă  plusieurs.

Les notions propres Ă  la conscience

Si la prise de conscience remonte ainsi de la pĂ©riphĂ©rie au centre au lieu de partir des rĂ©gions centrales de l’esprit et de la conduite, il va de soi que les notions courantes au moyen desquelles on se reprĂ©sente la conscience ou l’on dĂ©crit son activitĂ© prĂ©sentent le risque de constituer des notions pour ainsi dire elles-mĂȘmes pĂ©riphĂ©riques, c’est-Ă -dire empruntĂ©es aux domaines oĂč l’action est directement aux prises avec son objet et avec la matiĂšre. Plus prĂ©cisĂ©ment dit, ces notions courantes seront empruntĂ©es Ă  la matiĂšre non consciente elle-mĂȘme, telle qu’elle nous apparaĂźt comme constitutive du monde extĂ©rieur, donc de rĂ©alitĂ©s n’ayant plus de rapports avec la conscience. C’est mĂȘme un fait extraordinaire au premier abord, quoique explicable par les considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent, que le nombre des concepts empruntĂ©s au monde matĂ©riel dont les philosophes et mĂȘme les premiers grands psychologues se sont servis pour caractĂ©riser la nature ou les activitĂ©s de l’esprit et de la conscience. C’est ainsi que la notion centrale du spiritualisme classique est celle de substance : l’ñme est une substance spirituelle comme la matiĂšre une substance sans conscience. Sans doute le terme mĂ©taphysique de substance n’est-il pas synonyme de matiĂšre au sens de masse, mais le fait qu’il s’applique Ă  tous les deux montre assez la parenté : il s’agit donc bien d’une « chose » ou rĂ©alitĂ© objective qui se conserve (immortalitĂ©) et surtout qui agit causalement.

Or, si les premiers psychologues scientifiques ont d’emblĂ©e construit ce qu’on a parfois appelĂ©, avec quelque exagĂ©ration, une « psychologie sans Ăąme », c’est-Ă -dire prĂ©cisĂ©ment en abandonnant ce problĂšme de la « substance » pour ne plus s’occuper que des actions et des relations, un certain nombre d’entre eux n’en a pas moins continuĂ©, pour dĂ©crire la conscience et non pas seulement les comportements ou conduites, Ă  utiliser des notions visiblement empruntĂ©es Ă  l’analyse du monde matĂ©riel. Sur le terrain des comportements, il n’y a pas lĂ  de problĂšme, puisque le comportement est un cas particulier des activitĂ©s de l’organisme et que, mĂȘme sur les points oĂč il y a « prise de conscience », il va de soi qu’il y a avantage Ă  utiliser un langage commun Ă  la biologie et Ă  la psychologie. Mais lorsqu’il s’agit de la conscience comme telle, et c’est exclusivement ce dont il s’agit dans ce chapitre, la question se pose naturellement de savoir si ses manifestations sont originales et spĂ©cifiques, ou si elles peuvent ĂȘtre dĂ©crites en des termes qui ont un sens prĂ©cis dans le domaine de la matiĂšre, mais qui risquent de n’en point avoir, ou seulement mĂ©taphorique (mais les mĂ©taphores sont bien dangereuses lorsqu’elles ne se doublent pas d’une terminologie exacte), sur le terrain de la conscience elle-mĂȘme.

Certains auteurs utilisent, par exemple, Ă  cet Ă©gard, le terme de « force », comme Janet au dĂ©but de son Ɠuvre lorsqu’il parlait de « force de synthĂšse » et mĂȘme de « forces psychologiques ». Or le terme de force en physique (oĂč dĂ©jĂ  parfois il fait problĂšme : la « force d’attraction », par exemple) est relatif Ă  la masse et Ă  l’accĂ©lĂ©ration. Parler d’accĂ©lĂ©ration pour la conscience prĂ©sente certainement un sens (vitesse des successions d’états, etc.) ; mais la masse n’en a aucun, de telle sorte qu’employer le terme de force revient Ă  nouveau Ă  introduire (mais sans le dire) une substance susceptible d’agir sur la matiĂšre : mens agitat molem. Mais alors sur quel point de l’espace (puisque la matiĂšre est dans l’espace) et selon quel mĂ©canisme ? Aussi bien Janet en est venu plus prudemment Ă  ne parler que de forces physiologiques en rĂ©serve (avec soldes actifs ou dĂ©ficits), dont les conduites assurent seulement la rĂ©gulation et non plus la production (ce qui est tout autre chose : voir plus haut la rĂ©fĂ©rence Ă  Maine de Biran).

D’autres auteurs sont allĂ©s jusqu’à parler d’« énergies » et les philosophes ont mĂȘme parlĂ© d’« énergie spirituelle ». Or l’énergie n’a de sens en physique que sous la forme d’une intĂ©grale. Elle se mesure et comporte surtout des principes de conservation lorsqu’elle se transforme d’une catĂ©gorie prĂ©cise et mesurable en une autre (Ă©nergies caloriques et cinĂ©tiques, par exemple). Rien de tout cela n’a de signification pour la conscience et, si l’on cherche Ă  creuser le concept, on ne trouve Ă  nouveau qu’une « substance » qui agit, cc que l’on voulait en gĂ©nĂ©ral Ă©viter, sauf en ce qui concerne l’activitĂ© comme telle ; il suffit alors de l’analyser en elle-mĂȘme, et l’on dĂ©finira Ă  cet effet des concepts bien plus adĂ©quats. De mĂȘme on parle couramment de « travail », avec le risque de se rĂ©fĂ©rer implicitement (mais en l’oubliant explicitement) au sens physique du dĂ©placement d’une « force », etc. Or, il n’y a dans la conscience ni dĂ©placements au sens spatial, ni « forces », et la seule notion commune Ă  la matiĂšre et Ă  la conscience est peut-ĂȘtre celle de temps (ou d’activitĂ©, mais en un sens extrĂȘmement gĂ©nĂ©ral).

Ces rĂ©flexions n’ont nullement pour objectif une critique nĂ©gative, mais visent au contraire Ă  rappeler que la conscience est une rĂ©alitĂ© originale, unique en son genre et impossible Ă  nĂ©gliger (malgrĂ© la tendance naturelle que l’on peut avoir Ă  souhaiter l’élimination ou au moins Ă  diminuer l’importance de ce que l’on ne comprend pas) : pour tenter de la comprendre, la premiĂšre chose Ă  faire est donc d’utiliser Ă  son sujet un vocabulaire adĂ©quat, ce qui revient Ă  dĂ©finir des concepts qui s’appliquent effectivement et si possible exclusivement Ă  ce que l’on Ă©tudie, de maniĂšre Ă  pouvoir ensuite dĂ©terminer les relations avec ce qui n’est pas cette conscience.

Or, la notion sans doute la plus large qui puisse s’appliquer Ă  la conscience est celle de signification, dĂ©finie par les linguistes (et surtout F. de Saussure) en tant que comportant un signifiĂ© (ce qu’on appelle dans le langage courant la signification elle-mĂȘme : celle d’un mot, par exemple), un signifiant (signe, symbole ou indice) et un certain rapport permettant de « comprendre » le signifiĂ© grĂące au signifiant. Tout Ă©tat de conscience ou tout terme ou Ă©lĂ©ment conscient prĂ©sente, en effet, une signification, affective (valeur en tant que dĂ©sirabilitĂ©, en tant que correspondant ou non au besoin momentanĂ©, etc.) ou cognitive (sensation ou perception, concept, etc., en tant que se rapportant Ă  « quelque chose ») ou, et probablement toujours, les deux Ă  la fois. D’autre part, la notion de signification ne comporte de sens plein que relativement Ă  une conscience ; on parlera, il est vrai, en biologie, de la signification d’un organe, mais il n’en possĂšde de telle que pour le biologiste en tant que sujet conscient, tandis que, pour l’organisme, cette signification se rĂ©duit Ă  son utilitĂ©, ce qui est autre chose, et l’organisme lui-mĂȘme ne la « comprend » pas, sauf Ă  attribuer Ă  sa « sagesse » (le terme est de Cannon) une conscience vĂ©ritable. On dira peut-ĂȘtre que, en ajoutant Ă  notre dĂ©finition la notion que le signifiant permet de « comprendre » le signifiĂ©, nous nous rĂ©fĂ©rons Ă  une notion plus primitive encore. Nous rĂ©pondrons que « comprendre » c’est justement attribuer une signification, en un cercle qui serait dĂ©plorable et vicieux s’il s’agissait d’une axiomatique, mais qui, s’il n’est question que d’analyse descriptive, est inĂ©luctable et revient Ă  dire : conscience = signification = comprĂ©hension consciente. Et comme il n’y a pas d’autre comprĂ©hension que consciente, cette description, mĂȘme circulaire, ou parce que circulaire, paraĂźt adĂ©quate.

Cela dit, l’activitĂ© de la conscience consiste donc Ă  confĂ©rer et relier des significations. On objectera que c’est peu et qu’il faut se rĂ©fĂ©rer d’emblĂ©e Ă  l’action en gĂ©nĂ©ral. Mais l’action est bien plus large que la conscience, et celle-ci ne « prend conscience » que d’une partie de celle-lĂ , et prĂ©cisĂ©ment en dĂ©gageant sa signification. On dira alors que cette signification de l’action est au moins « intention », mais Ă  nouveau, l’intention est plus large que la conscience, et, dans la mesure oĂč elle est consciente, elle est « signification de l’intention », tandis que « l’intention de la signification » est sans doute prĂ©parĂ©e dĂšs les rĂ©gions prĂ©conscientes de la conduite.

À en rester d’ailleurs au rĂŽle de confĂ©rer et de relier des significations, la conscience aboutit Ă  deux sortes de liaisons fondamentales, qui n’appartiennent qu’à elle, mais sont d’une importance essentielle dans les activitĂ©s humaines les plus hautes : la relation de dĂ©signation (qui n’ajoute rien Ă  ce qui prĂ©cĂšde, mais met l’accent sur l’acte de « confĂ©rer ») et celle d’implication entre significations, que nous appellerons l’implication signifiante ou gĂ©nĂ©rale pour la distinguer de son cas particulier exclusivement logique qui est l’implication entre propositions p ⊃ q. En effet, le propre du contenu des Ă©tats de conscience est d’en impliquer toujours d’autres, puisqu’une signification est toujours solidaire de bien d’autres en un systĂšme d’ensemble. Par exemple, le nombre 2 implique que 2 + 2 = 4, mais n’est pas « cause » de 4 Ă  la maniĂšre dont le mouvement d’une boule est cause de celui d’une autre. Le concept de fleur implique des couleurs, la perception d’un solide implique l’existence d’un cĂŽtĂ© actuellement invisible, l’audition d’un miaulement implique la prĂ©sence d’un chat, etc.

Dans le domaine affectif ou des valeurs en gĂ©nĂ©ral, la valeur d’un but implique certaines conduites, la valeur normative d’une loi implique la norme constitutionnelle (c’est l’« imputation juridique » de Kelsen), etc.

Bref, la conscience est la source de systĂšmes au moins partiels ou mĂȘme d’immenses systĂšmes d’implications signifiantes, sans lesquelles il n’existerait ni logique, ni mathĂ©matiques, ni arts, ni religions, ni droit. Et ces implications sont spĂ©ciales Ă  la conscience, car si une machine Ă©lectronique peut produire des calculs considĂ©rables et mĂȘme des raisonnements de toutes sortes Ă  base d’une arithmĂ©tique binaire ou « logique », elle les produit causalement et sans « comprendre » ce qu’elle fait, donc sans parvenir Ă  ce sentiment de nĂ©cessitĂ© ou au moins de liaison cohĂ©rente en quoi consiste prĂ©cisĂ©ment l’implication.

La conscience et le corps

Les psychologues se sont souvent occupĂ©s de ce que les philosophes ont appelĂ© le problĂšme de l’« ùme » et du « corps » et que l’on a baptisĂ© aussi la question des relations (ou du « parallĂ©lisme ») « psychophysiologiques ». Ces appellations sont trop larges, car si l’on dĂ©finit, comme on le fait aujourd’hui, l’objet de la psychologie par la « conduite » ou le comportement plus la conscience, il n’existe pas de mystĂšre particulier dans les rapports entre le comportement, relevant de la psychologie, et la vie organique qu’étudie la physiologie. Par contre, le problĂšme devient aigu, et demeure en bonne partie non rĂ©solu aujourd’hui, quant aux relations entre la conscience comme telle et ses concomitants physiologiques (car il y a toujours de tels concomitants : une rĂ©action corticale pour la pensĂ©e, etc.) Il existe Ă  cet Ă©gard plusieurs solutions (ce qui est un mauvais signe pour une question scientifique).

A) La solution du sens commun, reprise par la plupart des philosophes et quelques psychologues, est celle de l’interaction. D’une part, le corps agit sur la conscience : une blessure ou un abcĂšs provoquent une douleur, un verre de vin vous plonge dans l’euphorie, certaines drogues produisent des hallucinations, etc. D’autre part, il semble Ă©vident que la rĂ©ciproque soit vraie : mon bras se lĂšve si j’ai dĂ©cidĂ© de le lever, le cƓur bat plus rapidement en cas d’émotion, toute la mĂ©decine dite psychosomatique Ă  l’Ouest, et corticoviscĂ©rale Ă  l’Est, montre l’action de l’esprit sur le corps.

Mais à y regarder de plus prÚs, on constate que ces affirmations ne signifient pas grand-chose, et cela pour deux sortes de raisons, les unes de fait et les autres théoriques.

Lorsque le corps semble « agir sur » la conscience, on ne constate rien de tel. Ce que l’on constate, c’est : 1°) que la blessure ou l’abcĂšs provoquent une rĂ©action du systĂšme nerveux par l’intermĂ©diaire de certains nerfs, le vin agit sur le cerveau, etc. ; et 2°) que ces rĂ©actions nerveuses s’« accompagnent de » conscience, mais on ne peut rien dire de plus, car, en affirmant une « action sur » la conscience, on fait appel Ă  une relation causale non observable comme telle, et, de plus, celle-ci demeure inintelligible pour des raisons thĂ©oriques qu’on va voir. RĂ©ciproquement, lorsqu’on lĂšve son bras Ă  la suite d’une dĂ©cision, que le cƓur bat plus vite lors d’une Ă©motion ou qu’un ulcĂšre d’estomac se guĂ©rit Ă  la suite d’un traitement surtout psychologique, on est certain : 1°) qu’il y a eu action causale du systĂšme nerveux sur les organes, et que le point de dĂ©part neurologique de cette action comporte encore un Ă©vĂ©nement physiologique ou rĂ©action cĂ©rĂ©brale, que nous appellerons x ; et 2°) que cette rĂ©action de dĂ©part x (simple ou aussi complexe qu’on voudra) est accompagnĂ©e de conscience ; mais, ici encore, on n’a pas le droit de dire plus, car on ne sait pas si c’est la conscience comme telle ou son concomitant physiologique x qui est la cause de la suite des Ă©vĂ©nements observĂ©s.

En second lieu, et du point de vue thĂ©orique, toute la question de fait Ă©tant donc de savoir si le corps agit sur la conscience comme telle ou sur son concomitant physiologique, et rĂ©ciproquement, si c’est la conscience comme telle qui agit sur le corps ou si c’est son concomitant neurologique x, il importe alors de se demander ce que signifierait thĂ©oriquement une action causale de ou sur la conscience. Or, un rapport de causalitĂ© suppose, en plus de la production, une certaine Ă©quivalence entre la cause et l’effet ; en physique, le choc d’une boule contre une autre est causal parce qu’il suppose la transmission d’une certaine impulsion et d’une certaine Ă©nergie. Mais il n’y a rien de commun entre un Ă©tat de conscience et un Ă©tat matĂ©riel : comment concevoir en ce cas un lien causal entre eux ? Bien plus, nous avons constatĂ© qu’un Ă©tat ou un contenu de conscience n’est pas cause d’un autre, mais ne connaĂźt avec lui qu’une relation d’« implication signifiante » ; comment donc concevoir que la conscience, n’agissant pas causalement sur elle-mĂȘme (mais seulement implicativement), puisse ĂȘtre Ă  mĂȘme d’agir causalement sur le corps ou d’ĂȘtre le siĂšge ou l’objet d’actions causales Ă©manant du corps ? La solution interactionniste devient donc, Ă  l’analyse, bien peu vraisemblable, et mĂȘme incomprĂ©hensible, au sens le plus propre du mot comprendre.

B) Les psychologues s’en sont alors tirĂ©s au moyen d’une solution de prudence qui, si l’on peut dire, ne casse rien au sens oĂč la cassure porterait sur l’intĂ©gritĂ© des principes scientifiques : ne pouvant nier qu’il y ait rapport entre la conscience et le corps, puisque c’est l’existence mĂȘme de ce rapport qui est ou serait Ă  comprendre, et se refusant avec raison Ă  y voir un rapport causal, puisqu’il serait inintelligible, on se borne alors Ă  soutenir que, si tout Ă©tat corporel ne s’accompagne pas de conscience, tout Ă©tat de conscience s’« accompagne » par contre d’un « concomitant » physiologique. En d’autres termes il n’y aurait plus interaction causale, mais « parallĂ©lisme ». Et, pour que l’on n’interprĂšte pas ce « principe de parallĂ©lisme psychophysiologique » comme impliquant une correspondance en quelque sorte atomistique ou Ă©lĂ©ment Ă  Ă©lĂ©ment (par neurones isolĂ©s, etc.), la thĂ©orie de la « Gestalt » a proposĂ© de parler plus prudemment encore d’une simple correspondance entre structures d’ensemble, neurologiques ou mentales, et donc de la baptiser « principe d’isomorphisme psychophysiologique ».

Mais s’il n’y a ainsi plus de problĂšme, puisqu’on en reste par mĂ©thode Ă  une solution d’attente, les inconvĂ©nients de cette position ont Ă©tĂ© cependant en certains cas assez sensibles sous la forme d’une dĂ©valorisation de la conscience : du parallĂ©lisme, certains auteurs ont conclu que la conscience devenait inutile, puisqu’elle n’agit plus sur le corps ; n’agissant plus causalement, elle ne « fait » plus rien et n’a plus de fonction propre, ce qui est Ă  nouveau incomprĂ©hensible d’un point de vue biologique. D’oĂč alors deux issues : ou un monisme intĂ©gral (le corps et la conscience sont une seule et mĂȘme rĂ©alitĂ©, vue de l’extĂ©rieur ou de l’intĂ©rieur) ; ou une conscience conçue comme un « épiphĂ©nomĂšne » c’est-Ă -dire comme un pur observable, mais sans attache avec les phĂ©nomĂšnes explicables.

C) Dans la perspective oĂč nous nous sommes placĂ©s, la conscience joue au contraire un rĂŽle fonctionnel considĂ©rable puisqu’elle est source de significations et d’implications signifiantes. Et ce rĂŽle semble comporter une utilitĂ© biologique positive, puisque le rĂ©veil, la vigilance, etc., bref l’apparition ou l’intensitĂ© de la conscience correspondent Ă  des changements d’états des neurones et du tonus rĂ©ticulaire (voir le chapitre prĂ©cĂ©dent). Rien n’exclut donc qu’il existe un systĂšme neurologique restreint S correspondant Ă  la conscience C et dont les fonctions propres de rĂ©gulation, par rapport Ă  l’ensemble du systĂšme nerveux ou Ă  l’organisme en gĂ©nĂ©ral, seraient assez exactement celles que les interactionnistes attribuent Ă  la conscience C lorsqu’ils admettent qu’elle agit directement sur le corps. Si c’était le cas (que ce systĂšme S corresponde soit Ă  des organes bien « localisables », soit Ă  des interactions fonctionnelles complexes, peu importe), tout le problĂšme se rĂ©duirait alors Ă  celui des relations entre la conscience C comme telle et ce systĂšme S en tant que physiologique.

Mais en ce cas, un progrĂšs notable pourrait ĂȘtre entrevu dans la direction d’un isomorphisme, non plus seulement de structures conscientes Ă  structures matĂ©rielles en gĂ©nĂ©ral, comme le dit la thĂ©orie de la « Gestalt », ce qui reste un peu vague (mĂȘme en pensant Ă  des effets de « champs »), mais entre cette structure spĂ©cifique de la conscience que sont les implications signifiantes et cette autre structure spĂ©cifique, mais particuliĂšre aux systĂšmes matĂ©riels, qu’est la causalitĂ© au sens strict. En effet, cet isomorphisme entre l’implication et la causalitĂ© existe et est mĂȘme d’emploi courant dans les sciences physiques : Ă  un systĂšme causal physique, c’est-Ă -dire matĂ©riel et expĂ©rimental, correspond une dĂ©duction logico-mathĂ©matique du mĂȘme systĂšme, c’est-Ă -dire une structure implicatrice inventĂ©e consciemment par le thĂ©oricien pour expliquer la causalitĂ© propre au systĂšme physique. C’est de cette maniĂšre, mais en beaucoup plus gĂ©nĂ©ral, donc plus qualitatif et plus simple, que nous proposons de concevoir les rapports entre la conscience C, avec ses implications signifiantes, et son systĂšme physiologique ou causal concomitant S. C’est en ce secteur dĂ©limitĂ©, alors, qu’une hypothĂšse moniste partielle pourrait ĂȘtre permise : S et C ne seraient plus que les deux faces, extĂ©rieure (causale) et intĂ©rieure (implicatrice), d’une mĂȘme rĂ©alitĂ©.