Logique formelle et psychologie génétique. Les modÚles et la formalisation du comportement, Paris, 5-10 juillet 1965 (1967) a

par Jean PIAGET

Université de GenÚve, Faculté des Sciences (Suisse)

Abstract

Formal logic and genetic psychology

Abstract models can present two different meanings in psychology. According to the first one, when given a performance P, the model is considered valid if it allows us, to deduce P, and to draw from this deduction verifiable predictions, even when the model is partly arbitrary, i.e., does not correspond to actual mechanisms within the subject, which conducted him to P. On the other hand, in the. second meaning, the aim is to have the model correspond to those intimate mechanisms which produced P. The utility of logical models, given the lack of numerical units in psychology, lies in providing a possible image of the very operations of the subject together with operative structure (« groupements », groups, lattices, etc.) which these operations constitute. This usage (although it allowed discovery of Klein’s four-groups in propositional logic before it raised interest in logic) has been criticized by some logicians. But Papert has answered Parsons by showing that the logic we use for psychological goals is consistent and adequately carries a particular system of meanings. Psychologists such as J. Bruner have also criticized this usage, but because they tend to reduce development to empirical « learnings », while contemporary biologists (Waddington, etc.) have come to see in progressive equilibration of structures an extension of the sequential stages of ontegenesis, and in « operations » a higher form of organic regulations (with feed-back from the actions themselves, and not only from their results, hence operative reversibility).

Résumé

Les modĂšles abstraits peuvent prĂ©senter deux significations diffĂ©rentes en psychologie. Selon la premiĂšre, Ă©tant donnĂ© une performance quelconque P, il suffit, pour que le modĂšle soit valable, qu’il permette de dĂ©duire P et de tirer de cette dĂ©duction des prĂ©dictions vĂ©rifiables, mĂȘme si le modĂšle demeure en partie arbitraire, c’est-Ă -dire ne correspond pas aux mĂ©canismes rĂ©els et intĂ©rieurs du sujet qui l’ont conduit Ă  P. Selon la seconde, il s’agit au contraire de faire correspondre le modĂšle Ă  ces mĂ©canismes intimes producteurs de P. L’utilitĂ© des modĂšles logiques, Ă©tant donnĂ© l’absence actuelle d’unitĂ©s numĂ©riques en psychologie, est de fournir une image possible des opĂ©rations mĂȘmes du sujet ainsi que des structures opĂ©ratoires (« groupements », groupes, lattices, etc.) que ces opĂ©rations constituent entre elles. Des logiciens ont critiquĂ© cet usage (qui a cependant permis de dĂ©couvrir le groupe de quaternalitĂ© en logique des propositions avant

qu’on s’en soit occupĂ© en logique), mais Papert a rĂ©pondu Ă  Parsons en montrant que la logique utilisĂ©e par nous Ă  des lins psychologiques est cohĂ©rente et traduit adĂ©quatement un systĂšme particulier de significations. Des psychologues comme J. Bruner ont Ă©galement critiquĂ© cet usage, mais parce qu’ils rĂ©duisent le dĂ©veloppement Ă  des « apprentissages » empiriques, tandis que la biologie contemporaine (Waddington, etc.) conduit Ă  voir dans l’équilibration progressive des structures un prolongement des stades « sĂ©quentiels » de l’ontogenĂšse et dans les « opĂ©rations » la forme supĂ©rieure des rĂ©gulations organiques (avec feedbacks Ă  partir des actions elles-mĂȘmes et pas seulement Ă  partir de leurs rĂ©sultats : d’oĂč la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire).

L’utilisation que nous avons faite de la logique symbolique pour dĂ©crire les Ă©tapes et surtout le mĂ©canisme du dĂ©veloppement intellectuel a donnĂ© lieu Ă  des critiques Ă  la fois de la part des logiciens et de celle des psychologues. C’est pourquoi il nous paraĂźt utile d’exposer Ă  ce Symposium les rĂ©ponses possibles, de maniĂšre Ă  les soumettre Ă  une nouvelle discussion.

I. Avantages des modĂšles logiques

Parmi les nombreux modĂšles abstraits dont on peut se servir en psychologie, il en est de deux catĂ©gories : ceux qui prĂ©sentent une utilitĂ© incontestable de simplification, gĂ©nĂ©ralisation, etc. pour le psychologue lui-mĂȘme, mais sans correspondre Ă  une structure correspondante prĂ©cise dans l’esprit du sujet, et ceux qui paraissent exprimer l’existence d’une telle structure. Comme exemple de la premiĂšre catĂ©gorie ou peut citer l’emploi des graphes, dont on ne voit pas toujours Ă  quelle structure topologique ou algĂ©brique ils correspondent chez le sujet. Le premier avantage des modĂšles logiques est au contraire de correspondre ou tout au moins de soulever le problĂšme important de leur correspondance avec des structures en jeu dans le comportement et parfois mĂȘme dans la conscience du sujet, autrement dit de poser la question de l’existence ou de la non-existence d’une « logique naturelle » (au sens oĂč l’on parle des « nombres naturels » et, s’il en existe de tels, ils supposent Ă©videmment une logique !).

Par exemple, les enfants de 5-6 ans ne sont pas convaincus de la vĂ©ritĂ© de la transitivitĂ© des relations : A < C si A < B et B < G (A et B Ă©tant visibles ensemble, puis B et C mais pas A et C). DĂšs 7 ou 8 ans ils se servent de cette transitivitĂ© comme d’un instrument certain d’infĂ©rences senties comme Ă©videntes. Pourquoi ?

Le premier point Ă  noter est l’apparition d’une conscience de la nĂ©cessité : « c’est forcé », etc. Mais c’est un indice d’emploi dangereux,

si l’on s’en tient aux dĂ©clarations verbales et aux Ă©tats de conscience, bien que son apparition soulĂšve un problĂšme intĂ©ressant. Ce qui est plus solide est que cette nĂ©cessitĂ© est utilisĂ©e dans le comportement et qu’elle semble correspondre Ă  la « fermeture » d’une structure jusque lĂ  inachevĂ©e : celle de la sĂ©riation A < B < C < ‱ ‱ ‱ Vers 5-6 ans l’enfant qui ne croit pas Ă  la transitivitĂ© Ă©choue Ă  construire des sĂ©riations ou n’y parvient que par tĂątonnements. DĂšs 7-8 ans il trouve une mĂ©thode exhaustive : choisir toujours le plus petit Ă©lĂ©ment : A, puis B, etc. Ce qui suppose la comprĂ©hension du fait qu’un Ă©lĂ©ment quelconque est Ă  la fois plus grand que les prĂ©cĂ©dents (E > D, C, B, A) et plus petit que les suivants (E < F, G, etc.). En ce cas, la transitivitĂ© A < C si A < B et B < C est comprise comme « nĂ©cessaire » en fonction de la fermeture du systĂšme.

Le premier avantage de l’analyse logique (la sĂ©riation est formellement un enchaĂźnement de relations asymĂ©triques, transitives et connexes) est donc de nous conduire Ă  rechercher des structures analogues chez le sujet lui-mĂȘme et de nous orienter sur la nature de ces structures, quitte Ă  ce que l’expĂ©rience confirme les suppositions ainsi suggĂ©rĂ©es par cette analyse formelle (dans le cas particulier la parentĂ© de la transitivitĂ© et de la construction opĂ©ratoire d’une « sĂ©rie » d’objets concrets).

Le second avantage, tout aussi prĂ©cieux, est de nous suggĂ©rer des hypothĂšses (Ă  vĂ©rifier par l’expĂ©rience) sur le mode de construction de ces structures. On constate que celles-ci apparaissent comme le terme d’un processus d’équilibration. Or, d’une part, la structure Ă©quilibrĂ©e est caractĂ©risĂ©e par des « opĂ©rations » ou actions rĂ©versibles et coordonnables en systĂšmes d’ensemble : A A’ — B et B — A’ = A, etc. D’autre part, on constate qu’avant de raisonner par opĂ©rations (avec comme critĂšre les « invariants » ou notions de conservation) l’enfant procĂšde par tĂątonnements ou rĂ©gulations intuitives, sans rĂ©versibilitĂ© ni conservations. Or, ces tĂątonnements comportent des rĂ©gulations ou systĂšmes Ă  boucles qui marquent ainsi un dĂ©but de rĂ©versibilitĂ©, mais par simples effets rĂ©troactifs de corrections portant sur les rĂ©sultats de l’action. Dans un tel systĂšme la rĂ©gulation ne saurait ĂȘtre parfaite (et on comprend pourquoi en examinant le joli modĂšle (1) d’Ashby, An Introduction to Cybernetics), tandis qu’une rĂ©gulation portant sur l’action mĂȘme et non plus sur ses rĂ©sultats, et donc anticipatrice autant que rĂ©troactive, peut au contraire atteindre la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, et par consĂ©quent la rigueur. Telle apparaĂźt l’« opĂ©ration », en tant que forme limite et Ă©quilibrĂ©e des rĂ©gulations antĂ©rieures, la boucle en

(1) Fondé sur une table des stratégies possibles (théorie des jeux).

retour devenant ainsi l’opĂ©ration inverse, dont la rĂ©versibilitĂ© est source de conservation ou rĂ©gulation « parfaite » (1).

Traduite en termes de constructions ou formations de structures, l’avantage de la structure logique est donc de permettre des hypothĂšses gĂ©nĂ©tiques sur la parentĂ© de la rĂ©versibilitĂ© formelle et de l’équilibration psychologique progressive. Une structure d’opĂ©rations se prĂ©sente alors comme un systĂšme de prĂ©correction ou d’é.vitement des erreurs, et non plus simplement de rĂ©gulations par corrections aprĂšs coup de l’erreur dĂ©jĂ  faite (en effet une dĂ©duction opĂ©ratoire ne comporte aucune erreur si l’on respecte ses rĂšgles). Non seulement ainsi les structures observĂ©es apparaissent comme caractĂ©ristiques d’une « logique naturelle », mais encore celle-ci trouve son explication, par delĂ  les hypothĂšses insuffisantes de l’innĂ©itĂ© ou de l’apprentissage empirique, dans une Ă©volution des systĂšmes rĂ©gulateurs qui, en superposant des « rĂ©gulations de rĂ©gulations » aux feedbacks Ă©lĂ©mentaires, parviennent Ă  ce systĂšme Ă©quilibrĂ© d’auto- ou de prĂ©-correction que sont les opĂ©rations rĂ©versibles.

II. Critiques des logiciens

En procĂ©dant pas Ă  pas, par formalisation de ce que nous trouvions expĂ©rimentalement et non pas a priori, nous avons Ă©tĂ© conduits Ă  dĂ©gager deux sortes de structures, qu’il est facile de formaliser logiquement :

1) Une structure Ă©lĂ©mentaire dont le grand intĂ©rĂȘt psychologique est de recouvrir tous les systĂšmes d’opĂ©rations concrĂštes (sauf le nombre et la mesure) accessibles Ă  7 ou 8 ans chez l’enfant : sĂ©riations, classifications, matrices multiplicatives avec leurs correspondances qualifiĂ©es et arbres gĂ©nĂ©alogiques (8 en tout selon qu’il s’agit de classes ou relations, d’additions ou de multiplications et de correspondance un Ă  un ou un Ă  plusieurs). Nous avons appelĂ© « groupement » cette structure qui comporte une opĂ©ration directe, son inverse, l’opĂ©ration identique (+ O pour les classes et l’équivalence A = A pour les relations), la tautologie A + A = A et une associativitĂ© restreinte aux termes non tautologiques.

L’intĂ©rĂȘt du groupement est en outre de conduire au nombre entier par synthĂšse de l’inclusion des classes et de l’ordre sĂ©rial (J. B. Grize a formalisĂ© ce passage possible).

2) Une structure plus évoluée se constituant entre 12 et 15 ans

(1) Ce passage de la rĂ©gulation par tĂątonnement Ă  l’opĂ©ration rĂ©versible (ordres ascendant et descendant) est particuliĂšrement clair dans le cas de la sĂ©riation

reprĂ©sente la fusion en un seul systĂšme des deux formes de rĂ©versibilitĂ©s propres aux groupements : l’inversion et la rĂ©ciprocitĂ©. Il s’agit du groupe bien connu de quaternalitĂ© (Vierergruppe de Klein) mais dont on n’avait pas vu qu’il s’applique aux opĂ©rations proportionnelles. Si l’on part d’une opĂ©ration maintenue identique I comme p∑)q, son inverse N est « p et non q » (p-q), sa rĂ©ciproque R est q3p et sa corrĂ©lative G est « non p et q » (p-q). On a alors NR = G, NC — R, et NRC = I. On n’avait pas vu non plus, avant nos analyses psychogĂ©nĂ©tiques, que ce groupe logique engendre aussi des proportions logiques, qui semblent ĂȘtre Ă  la base des proportions numĂ©riques ou mĂ©triques.

Or, les logiciens ont fait trois sortes de critiques à l’emploi psychologique de ces structures, dont deux sont dues à Parsons (Brit. J. Psychol.) :

A) Le « groupement » est une structure pauvre et inĂ©lĂ©gante, qui est un groupe incomplet et un semi-treillis. Nous prĂ©tendons (a) que cela n’enlĂšve rien de son intĂ©rĂȘt psychologique Ă  titre de structure Ă©lĂ©mentaire ou de dĂ©part ; (b) que cela permet prĂ©cisĂ©ment de construire une filiation des structures conduisant aux groupes et aux lattices (ce qu’ont montrĂ© Grize, Apostel, etc.) ; (c) qu’au surplus on s’intĂ©resse justement aujourd’hui aux structures imparfaites : groupoĂŻdes, etc.

B) Parsons s’est Ă©levĂ© vivement au niveau suivant contre notre emploi des opĂ©rations propositionnelles pour traduire les raisonnements de prĂ©-adolescents et d’adolescents, parce qu’il n’est pas conforme aux usages formels. S. Papert a rĂ©pondu, (a) que notre usage est cohĂ©rent (non contradictoire) et caractĂ©rise un « mode d’interprĂ©tation » ou « d’emploi » comme un autre, ce qui est donc lĂ©gitime en psychologie ; (b) que son intĂ©rĂȘt logique est d’éviter les implications « paradoxales » (« Si le ciel est bleu alors Henri IV est mort assassiné », etc.).

C) Parsons n’a vu dans l’emploi du groupe INRC qu’une description triviale des phĂ©nomĂšnes physiques eux-mĂȘmes prĂ©sentĂ©s Ă  l’enfant, sans comprendre le moins du monde (cela arrive aux logiciens) que nous nous en servions pour dĂ©crire les opĂ©rations intellectuelles du sujet et non pas les balances ou Ă©quilibres hydrostatiques, etc. utilisĂ©s dans l’expĂ©rience. Nous rĂ©pondons, (a) qu’un psychologue s’occupe du sujet ; (b) que c’est en regardant raisonner nos sujets que nous avons aperçu l’existence de ce groupe logique (en 1949) avant que les logiciens ne s’y intĂ©ressent et ; (c) que cette structure est spĂ©cialement instructive en tant que synthĂšse des opĂ©rations de groupement (stade prĂ©cĂ©dent) sitĂŽt que la gĂ©nĂ©ralisation de la classification par vicariance permet une combinatoire.

III. Critiques des psychologues

Il y a deux sortes de psychologues : les empiristes pour lesquels l’intelligence rĂ©sulte d’apprentissages Ă  partir des donnĂ©es de fait ; et ceux qui croient Ă  une activitĂ© du sujet assimilant et transformant les donnĂ©es en vertu de petits mĂ©canismes situĂ©s entre les inputs et les outputs et qu’il s’agirait d’analyser.

Les seconds de ces psychologues nous ont parfois suivi, mais les premiers s’y refusent en gĂ©nĂ©ral, parce que pour eux la logique n’est qu’un langage dĂ©crivant les faits et non pas les opĂ©rations du sujet, et qu’il n’y a alors aucune raison de choisir le langage technique des logiciens pour dĂ©crire ce que voient les enfants.

1) La critique prend souvent une forme peu dangereuse consistant Ă  dire que la notion d’opĂ©ration logique ne concerne pas la psychologie et consiste Ă  introduire dans le domaine de celle-ci des considĂ©rations relevant d’autres disciplines. Nous rĂ©pondrons, (a) pour ce qui est du psychologue, il lui arrive de calculer des corrĂ©lations, etc. : pourquoi ne lui reproche-t-on pas alors de « faire des mathĂ©matiques » et pas de la psychologie, alors que quand nous dĂ©crivons en symboles logiques une structure de sĂ©riation, etc., on nous accuse de « faire de la logique » ; (b) pour ce qui est de l’enfant lui-mĂȘme, tout le monde accepte de parler de nombre, d’espace, de temps, etc. pour dĂ©crire ses comportement numĂ©riques, gĂ©omĂ©triques, etc., pourquoi faudrait-il avoir d’autres scrupules quand il utilise des classes, des relations, des implications, etc. qu’il a construites lui-mĂȘme et ne pas employer le vocabulaire de la logique qui permet calculs et prĂ©visions psychologiques ?

2) Des critiques plus serrĂ©es et pleines d’intĂ©rĂȘt Ă©manent de J. Bruner qui est Ă  la fois trĂšs proche et trĂšs Ă©loignĂ© de nous, ce qui crĂ©e une situation trĂšs instructive au point de vue de l’analyse psychologique et de l’emploi des modĂšles. Il est trĂšs proche parce qu’il parle le langage des « stratĂ©gies » de v. Neumann et Morgenstern et qu’il lui est arrivĂ© de dire (ce qui n’est nullement faux) que nos « opĂ©rations » Ă©taient ses stratĂ©gies. Mais c’est incomplet parce que les stratĂ©gies de Bruner sont des stratĂ©gies de lecture ou de dĂ©couverte et les nĂŽtres des stratĂ©gies de transformations ou d’invention. Or, la nuance est de taille, car elle revient Ă  opposer le sujet comme machine Ă  apprendre au sujet comme source de constructions.

Dans cette seconde perspective, les modĂšles logiques permettent donc d’atteindre des structures rĂ©elles, dont la filiation est psychogĂ©nĂ©tique ou « naturelle » et dont la fonction est de construire des con-

duites nouvelles Ă  la maniĂšre dont en embryologie les organes se forment par « dĂ©terminations » (ou « inductions » ) successives selon des stades sĂ©quentiels ou « crĂ©odes » (comme dit Waddington) et selon des lois d’équilibration ou « homĂ©orhĂ©sis ». Dans la perspective de Bruner, seuls existent les produits finaux (conservation et rĂ©versibilitĂ©), qu’on peut atteindre par apprentissage direct et accĂ©lĂ©rĂ©, de telle sorte que ni l’analyse logique ni la notion de l’équilibre des structures opĂ©ratoires ne correspondent Ă  rien. Nous sommes donc au cƓur du problĂšme :

a) Papert a dĂ©jĂ  rĂ©pondu, en ce qui concerne le second point, que Bruner n’avait pas compris en quel sens nous parlions d’équilibre, et qu’il s’agit en fait d’une Ă©quilibration en tant que processus formateur et non pas seulement d’états finaux. J’ajouterai que « équilibration » signifie autorĂ©gulation et que, en concevant les opĂ©rations logiques terminales comme l’état limite des rĂ©gulations corrigeant l’erreur, on atteint un systĂšme gĂ©nĂ©tique continu beaucoup plus biologique et fonctionnel, avec stratĂ©gies de construction ou d’invention, que les systĂšmes d’apprentissage sans transformations ou que les stratĂ©gies de simple lecture propres Ă  un empirisme qui nĂ©glige en fait les leçons de la biologie moderne (1).

b) Les modĂšles logiques n’ont alors rien d’artificiel, mais sont nĂ©cessaires Ă  la description des structures construites par le sujet. Certes, s’il n’y a pas de structures, la logique est inutile, mais l’avantage irremplaçable de l’analyse opĂ©ratoire est prĂ©cisĂ©ment de faire apercevoir les structures lĂ  oĂč l’empiriste ne voit que les inputs et les outputs sans transformations internes. Lorsque le grand Mc Culloch a eu l’idĂ©e assez stupĂ©fiante de se servir des foncteurs (ou opĂ©rations !) de la logique bivalente des propositions pour dĂ©crire les diffĂ©rentes variĂ©tĂ©s de connexions synaptiques, il a abouti Ă  faire du systĂšme nerveux un rĂ©seau en forme de lattice algĂ©brique, lĂ  oĂč son prĂ©curseur K. Goldstein n’avait vu qu’un rĂ©seau au sens courant du terme, ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  un progrĂšs notable, mais qu’il s’est contentĂ© de traduire en termes d’intuitions gestaltistes un peu vagues. Si l’analyse logique a permis Ă  Mc Culloch

(1) L’hypothĂšse dĂ©fendue par J. Bruner, selon laquelle la rĂ©versibilitĂ© se suffirait Ă  elle-mĂȘme sans qu’il soit besoin d’une Ă©quilibration pour y conduire, prĂ©sente cependant cet intĂ©rĂȘt de soulever le problĂšme des relations entre un processus temporel (l’équilibration progressive par autorĂ©gulation) et sa rĂ©sultante intemporelle finale (la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire). Ce problĂšme, voisin de la question centrale que se posait Husserl, me paraĂźt susceptible de comporter une solution purement psychologique sur le terrain des expĂ©riences contrĂŽlables. En tant qu’autorĂ©gulation l’équilibration constitue en effet un processus temporel Ă  rĂ©versibilitĂ© seulement approchĂ©e, mais croissante. La rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, caractĂ©ristique de l’opĂ©ration, marque au contraire le niveau oĂč la rĂ©gulation ne porte plus seulement sur les rĂ©sultats de l’action, donc sur les erreurs comme sur les rĂ©ussites, mais sur les actions comme celles en une double direction anticipatrice et rĂ©troactive : c’est alors la fermeture d’un tel systĂšme qui assure Ă  la fois sa rĂ©versibilitĂ© nĂ©cessaire et son caractĂšre intemporel ou proprement logique.

d’y voir Ă  coup sĂ»r plus loin sur le terrain neurologique, nous demandons Ă  cette analyse un service analogue, mais sur un terrain en apparence plus propice aux notions de structures opĂ©ratoires et d’infĂ©rences nĂ©cessaires, qui est celui de l’intelligence humaine en formation dont les logiciens se sont aprĂšs tout servis eux-mĂȘmes pour construire leurs axiomatiques formelles.

Discussion

Richard. — Les rĂ©sultats que M. Piaget a obtenus en partant du modĂšle logique qu’il nous a exposĂ© sont tellement impressionnants que, si on demandait de citer un bon modĂšle, c’est ce modĂšle que l’on citerait volontiers. On peut penser qu’un modĂšle est bon en effet dans la mesure oĂč il permet de dĂ©couvrir des faits nouveaux. L’intĂ©rĂȘt d’un modĂšle est qu’il permet de prĂ©ciser ses limites. Dans une thĂ©orie, on a plus de libertĂ© et il est en gĂ©nĂ©ral possible, moyennant une adjonction, de rendre compte de phĂ©nomĂšnes qui ne rentraient pas dans le cadre primitif. Les modĂšles Ă©tant formulĂ©s de façon plus prĂ©cise laissent voir plus facilement leurs limites.

Dans la perspective oĂč vous vous ĂȘtes placĂ©, on peut s’attendre, me semble-t-il, Ă  ce qu’une structure, une fois apprise, puisse se transposer Ă  un ensemble de tĂąches qui possĂšdent cette structure. Or, une structure acquise dans une situation n’est pas nĂ©cessairement transposable Ă  une situation diffĂ©rente. Par exemple, il y a un dĂ©calage important entre l’acquisition de l’opĂ©ration de sĂ©riation selon qu’elle porte sur une dimension extĂ©roceptive (longueur) ou sur une dimension proprioceptive (poids). Quels sont les processus permettant d’expliquer cette diffĂ©rence ? Il me semble que lorsque le type de relation logique Ă  dĂ©couvrir a un support perceptif, comme dans la sĂ©riation des longueurs, les indices perceptifs, dont l’organisation spatiale prĂ©sente un certain isomorphisme avec la structure de la notion, sont utilisĂ©s par le sujet et permettent la rĂ©ussite sans que le sujet soit obligĂ© de dĂ©gager la structure logique de son contexte perceptif et pour cela de la transposer au niveau reprĂ©sentatif. Cela pourrait expliquer les cas de rĂ©ussite difficilement imputables au tĂątonnement, oĂč les sujets donnent l’impression qu’ils ont compris la structure de la tĂąche mais sont incapables d’expliciter les raisons de leur choix. On peut penser que dans ce cas ils sont aidĂ©s par une structure physique favorable qui les dispense d’essayer de transposer cette structure Ă  un niveau plus abstrait. Ce serait seulement quand il n’y a plus de support perceptif, comme dans la sĂ©riation des poids, que les sujets seraient capables de formuler les raisons de leur comportement, d’énoncer la loi qu’ils ont utilisĂ©e.

Piaget. — Je remercie M. Richard de cette observation trĂšs pertinente. Je remarquerai d’abord qu’il existe une grande diffĂ©rence entre les opĂ©rations du niveau que nous appelons concret, parce qu’il est toujours limitĂ© Ă  un domaine de manipulations particuliĂšres, et les opĂ©rations formelles qui, elles, sont gĂ©nĂ©ralisables parce qu’elles supposent une combinatoire, une mobilitĂ© plus grande. Au niveau des opĂ©rations concrĂštes,

il est parfaitement exact qu’un groupement quelconque ne s’applique qu’à un domaine particulier avant d’ĂȘtre transposĂ© Ă  d’autres. M. Richard a parlĂ© des longueurs perçues visuellement et des poids. Il est trĂšs remarquable que l’on observe, dĂšs 7 ans, une sĂ©riation des longueurs, une transitivitĂ© des longueurs, etc., tandis qu’il faut attendre 9-10 ans pour la conservation du poids, la sĂ©riation des poids, la transitivitĂ© des Ă©galitĂ©s aussi bien que des inĂ©galitĂ©s de poids, etc. Il est frappant, d’autre part, que quand l’enfant arrive Ă  l’opĂ©ration, avec ce dĂ©calage de 2 ou 3 ans, il emploie exactement les mĂȘmes arguments. A reprendre les textes et Ă  supprimer les mots longueur et poids, on retrouve les mĂȘmes formes de preuve. Je ne crois pas que ce soit l’opposition du perceptif ou du non perceptif. Dans le cas du poids, la perception intervient autant que dans celui des longueurs : l’enfant Ă  qui on donne une boulette qu’on transforme en saucisse pĂšse les deux ; si vous lui donnez une balance, il vous dit que la boulette pĂšse plus parce qu’elle est ronde et la saucisse pĂšse moins car ce qui dĂ©passe du plateau de la balance pĂšse moins. Je pense que ces dĂ©calages qui sont trĂšs systĂ©matiques tiennent essentiellement Ă  une question de dĂ©centration. Il y a des notions que l’on n’arrive pas Ă  dissocier de l’action propre ou de la perception proprioceptive pour le poids ; il y en a d’autres Ă  l’égard desquelles la dĂ©centration est plus facile et plus rapide. Cela touche bien Ă  la perception, mais il y a lĂ  un systĂšme plus large de notions consistant Ă  parler de centration sur l’action ou de dĂ©centration conduisant Ă  des coordinations plus gĂ©nĂ©rales.

Suppes. — I certainly agree with Dr. Piaget that children exhibit a natural logic, and I also feel that there has been confusion in the discussions among logicians as to whether or not there is a natural logic. I would like to ask Dr. Piaget how he feels about the exhibition of the use of logical structures by children, in their very sophisticated and very subtle command of their own language. In experiments on children of age 6, 7 and 8 years, they show without training a remarkable facility with problems of the following sort : “If John is in school, then Mary is in school. John is in school. What can you say about Mary ?”. A somewhat more difficult problem should be tolendo tolens : “If John is in school, then Mary is in school. Mary is not in school. What can you say about John ?” or syllogisms of the sort : “All children in the third grade have been to the circus. John is in the third grade. What can you say about John ?” In other words, we have found that the natural logic of ordinary language, which is also the logic of intuitive mathematics, is already under good command of children at a relatively young age, given that the sentences or words one uses are familiar to the child and are not too foreign either in content or direction of intent.

My question is then : do you feel that this remarkably subtle command of ordinary language and its logic is an example of control of a logical structure of a sort related to the very interesting examples you have described for us, in your report and in your writings ?

Piaget. — Je vous remercie de cette question qui est fondamentale. Je pense que pour y rĂ©pondre, il faut faire trĂšs attention, dans l’expĂ©rimentation, Ă  dissocier ce qui vient du langage et ce que le langage permet comme Ă©vocation concrĂšte par l’imagerie en gĂ©nĂ©ral. Dans vos exemples, il s’agit de situations relativement simples, que le langage dĂ©crit. La question est de savoir sur quoi raisonne l’enfant. Raisonne-t-il sur les situations qu’il parvient Ă  Ă©voquer, Ă  imaginer, ou bien est-ce qu’il raisonne par

combinaison de termes verbaux ? Dans le cas que vous venez de donner, le raisonnement que vous appelez verbal me semble prĂ©coce. Mais je connais d’autres cas. Un des premiers que j’ai Ă©tudiĂ© en psychologie de l’enfant est un test de Burt Ă  propos de la couleur des cheveux de trois petites filles. On disait Ă  l’enfant : “Edith est plus blonde que Suzanne et en mĂȘme temps plus brune que Lili ; laquelle est la plus foncĂ©e des trois ? » La solution n’est pas facile du tout car ici le langage ne favorise pas la reprĂ©sentation imagĂ©e mais au contraire la bloque par un systĂšme de reprĂ©sentations en couples (deux brunes et deux blondes). Pour Ă©tudier ces relations entre le langage et la pensĂ©e, il faut procĂ©der d’une maniĂšre plus systĂ©matique. A notre Institut, nous avons la chance d’avoir une linguiste qui s’intĂ©resse Ă  la psychologie (1). Au dĂ©but de ses travaux, elle avait l’impression que tout s’expliquerait par des lois linguistiques assez simples. Elle organise maintenant des expĂ©riences qui ont renversĂ© son opinion initiale. Elle prend des enfants qui ont une conservation opĂ©ratoire ou qui ne l’ont pas ; elle Ă©tudie le langage de ces deux groupes sur des comparaisons trĂšs simples, les plus Ă©lĂ©mentaires possibles Ă  exprimer verbalement ; par exemple des baguettes plus ou moins longues Ă  distribuer Ă  des personnages. Elle constate qu’au niveau oĂč il n’y a pas de conservation, l’enfant ne dit jamais qu’une baguette est plus petite ou plus grande ; l’enfant raisonne par prĂ©dicat et non par relation : il dit : « cette baguette est petite » ou « cette baguette est grande ». Le groupe qui a la structure opĂ©ratoire utilise un langage trĂšs diffĂ©rent ; il procĂšde par comparaisons et relations et non plus par prĂ©dicats isolĂ©s. Il y a donc une relation nette entre les opĂ©rations et le langage. DeuxiĂšme Ă©tape : cette linguiste se livre Ă  des expĂ©riences sur l’apprentissage linguistique. Elle propose l’utilisation du langage des opĂ©rations. L’apprentissage linguistique est facile : l’enfant arrive Ă  dominer l’expression du second groupe et cet apprentissage obtenu Ă  100 % sur le plan linguistique ne donne que 10 % de progrĂšs sur le plan opĂ©ratoire. Sa conclusion actuelle est que la structure opĂ©ratoire oriente le langage de l’enfant beaucoup plus que l’inverse. Dans le cas de la sĂ©riation, il est frappant de voir la façon de dĂ©crire verbalement les opĂ©rations : les stades descriptifs verbaux correspondent de façon Ă©tonnante aux stades opĂ©ratoires mais avec action de l’opĂ©ration sur le langage plus que l’inverse. L’action du langage sur l’opĂ©ratoire existe aussi mais il faut ĂȘtre prudent pour distinguer ce qui est verbal et ce qui est simplement Ă©voquĂ© reprĂ©sentative- ment grĂące Ă  l’utilisation du langage.

Reuchlin. — Comme le disait M. Richard, on a l’impression en vous lisant que la voie conduisant d’un niveau infĂ©rieur du dĂ©veloppement Ă  un niveau plus Ă©levĂ© doit ĂȘtre une voie unique. Or, l’étude des diffĂ©rences individuelles paraĂźt s’inscrire en faux contre cette hypothĂšse. On s’aperçoit en particulier que lorsque des enfants font une tĂąche consistant Ă  dĂ©couvrir une loi de sĂ©rie entre des dessins (tĂąche du genre du test de Raven), certains s’appuient surtout sur une sorte d’intuition perceptive, et je rejoins lĂ  M. Richard, tandis que d’autres utilisent une logique plus explicite, plus discursive. Jusqu’à un certain niveau de la tĂąche, l’efficience des premiers n’est pas nĂ©cessairement infĂ©rieure Ă  celle des autres. Dans l’analyse factorielle de tests de ce type, on trouve bien des facteurs qui paraissent distinguer ces deux processus. Il semble donc qu’il y a lĂ  deux voies pour arriver au mĂȘme niveau de dĂ©veloppement plus Ă©levĂ©.

(1) Mm" H. Sinclair, dont un important ouvrage va paraĂźtre prochainement (chez Dunod).

Ma deuxiĂšme question porte, non pas sur le nombre de voies qu’on peut prendre, mais sur la longueur du trajet qu’on peut parcourir sur cette voie. En vous entendant, on comprend comment le dĂ©veloppement intellectuel avance, mais il est plus difficile de comprendre comment il peut s’arrĂȘter. En effet, si ce dĂ©veloppement intellectuel est fondĂ© sur des nĂ©cessitĂ©s internes , sur un processus d’équilibration se prolongeant par lui-mĂȘme, par le fait de son existence, on se demande pourquoi, chez certains individus, ce dĂ©veloppement s’arrĂȘte plus tĂŽt que chez d’autres. Or, c’est un fait banal que tous les individus n’accĂšdent pas au mĂȘme niveau. Cela est vrai dans la perspective des tĂąches diffĂ©rentielles classiques, mais aussi dans le systĂšme de stades que vous avez proposĂ© puisque, dans le passage du stade concret au stade formel, on admet des diffĂ©rences chronologiques d’ñge considĂ©rables et on admet que des individus adultes n’ont pas accĂšs Ă  ce stade formel. On peut invoquer les influences du milieu, mais c’est une rĂ©ponse trop facile et j’aimerais savoir si, dans la logique mĂȘme de votre systĂšme, on peut trouver pourquoi tout le monde ne marche pas aussi longtemps sur la voie qui conduit Ă  l’intelligence.

Piaget. — Sur le problĂšme des diffĂ©rences individuelles, je n’ai rien Ă  rĂ©pondre. Je ne l’ai pas Ă©tudiĂ©. Il est possible qu’il y ait des variations de type, suivant l’utilisation plus ou moins grande des facteurs figuratifs par rapport aux facteurs opĂ©ratifs. Le deuxiĂšme problĂšme, par contre, me prĂ©occupe davantage. Il est tout Ă  fait rĂ©el. Il y a des arrĂȘts de dĂ©veloppement, des diffĂ©rences de vitesse. Gruber, aux Etats-Unis, a repris sur des petits chats mes expĂ©riences sur l’objet permanent chez le bĂ©bĂ©. Il trouve qu’à trois mois on observe le stade du nourrisson de neuf mois ; mais le petit chat n’ira pas plus loin. Il y a donc avantage Ă  aller lentement pour aller plus loin, mais que se passe-t-il si on va lentement et qu’on ne fait rien de plus que le petit chat ? Il y a donc un problĂšme d’organisation interne de l’équilibration, qui comporte des facteurs endogĂšnes qui sont encore mystĂ©rieux. Je vois le problĂšme, mais pas la solution. Mais l’équilibration, ce n’est pas seulement l’action des facteurs endogĂšnes. Il y a le facteur maturation dans ces facteurs endogĂšnes, mais il y a aussi les Ă©changes avec le milieu physique (bien entendu, un enfant qui manipule toute la journĂ©e ira plus vite et plus loin qu’un enfant passif vis-Ă -vis des objets) et avec le milieu social. A ce sujet, les psychologues canadiens ont refait mes expĂ©riences Ă  la Martinique, avec des enfants ayant une scolaritĂ© de type français allant jusqu’au certificat d’études primaires. Les enfants ont 4 ans de retard pour presque toutes les Ă©preuves. Il y a en effet un milieu adulte passif et indolent. C’est donc l’effet du milieu social. Il y a aussi les variations individuelles et enfin une foule de circonstances. Je tiens Ă  dire que l’équilibration ne signifie pas explication par des facteurs internes exclusivement, loin de là ; il ne faut pas les nĂ©gliger, mais ils ne sont pas les seuls.

Rapoport. — If I may I should like to return to the examples proposed by Dr. Suppes. I would be more convinced that children at an early age already have certain controls over elements of logic if the correct answers were not already suggested in the questions. When you pose the problem : “If John is in school, then Mary is in school. If Mary is not in school, what can you say about John ?”, the answer suggests itself. The “not” has been attached to the proposition, and the child will, perhaps by imitation, attach “not” to the resulting proposition. I would be more impressed if the question were put in such a way as not to suggest the correct answer, for example : “If John is in school, then Mary is in school. Mary is in school, what can you say about John The answer is, “Nothing”. But many children, I am

sure, of 6 and 7, will say, “John is in school”. The extend to which logic has actually been mastered will be then quantitatively measured by the per cent of the children who will give the correct answer. Thus it is necessary to stack the question against the child rather than for the child in evaluating their control of logic.

Which brings me to the general view as to what is and what is not logic, what is and what is not mathematics, what is and what is not psychology. I do not consider such discussions fruitful. I do not believe that the categories established several thousand years ago by Aristote are binding on us today. I do hold the rather old-fashioned logical positivist position that both logic and mathematics are examples of verbal discourse ; that there are rules in the use of language that are entirely tautological, that have no connection per se to any empirical facts or any psychological facts.

This is a prejudice on my part, or perhaps this is the way I define logic and mathematics. Therefore, to say that something is not psychology but is mathematics, and to imply thereby that it would be psychology if the subject, in fact, mathematicized in his thinking is not very relevant. Mathematics is a language. Mathematics is not physics, mathematics is not psychology, it is not chemistry. It may be used as a language about phenomena, so that when we describe psychological events mathematically, we do not by any means imply that something mathematical goes on in the subject’s brain. We simply describe events in a certain way, usually probabilistically, and these probabilities have very little to do with what happens in the black box. They simply are formulations of the structure of the events.

In order to answer the question about what happens in the black box, entirely different tools are necessary, tools which we do not presently have at our disposal : for example, very fine tools of tracing neural excitations, counting them, and so on, tools which only are in their infancy. It is a very difficult matter to pick up the firing of a single neuron, and once you have picked it up with very great pain and difficulty, and isolated it so that you can say that this neuron fired at this moment, perceive how far you are from the totality of events which constitute a psychological fact. It is quixotic at this point to hope for any deciphering of the events in the black box in the sense of actually tracing the events that happened there.

This does not prevent the mathematical psychologist from posing mathematical models and trying to arrive deductively as to what these transformations may be. Transformations are not to be considered in the physiological or the physical sense ; they are to be considered merely in their formal sense.

It has already been repeatedly pointed out, and I hope will be shown once more, that the hope is in the interpretation of the mathematical parameters in terms of psychological concepts. If we can do that then the problems of ontogeny for example, or phylogeny will be opened up for mathematical analysis, because one can then trace longitudinally the development of certain parameters. One can then say perhaps that development of logical capability consists in the growth of a numerical parameter, or in the vanishing of a numerical parameter that stands for a certain probability of errors, etc. There is, therefore, a connection between mathematical formulations and psychology, but this connection does not by any means consist in attributing to the subject, especially if he is a sub-human subject, any kind of conscious mathematicizing.

Piaget. — Je serai bref. Entre M. Rapoport et moi, il y a McCulloch,

la logique des neurones etc. Il faut chercher de tous les cÎtés, mais moi je crois au sujet.

Fraisse. — M. Rapoport sera d’accord avec vous.

Klix. — There is no doubt that the use of logical language has given us new and very deep insights in the nature of human thought processes. But my question is more methodological. Do you believe that every language which is used, including the language of logic, works like a Alter : is it appropriate to some properties and may be not so appropriate to other features of the same process ? Do you believe that there are some features of thought processes which cannot be expressed in terms of the logical description ; and if so, what do you believe these features are ?

Piaget. — Je ne vois pas de propriĂ©tĂ© qui serait irrĂ©ductible Ă  des descriptions logiques. Il y a tout le problĂšme de l’acte intentionnel, des valeurs, de la dĂ©termination affective, etc
 Mais je crois que l’on peut formaliser tout cela par des groupements analogues. J’ai essayĂ©, pour les valeurs dans l’acte intentionnel, ce qu’on appelle couramment but et moyen. Nous reprenons le problĂšme au Centre d’EpistĂ©mologie, au point de vue de la formalisation logique de l’acte, de ce qu’on appelle la AnalitĂ©. Je crois que c’est rĂ©ductible.

Simon. — I would like to return to the questions about individual differences. In your answer you pointed out, Dr Piaget, that different series of experiences to which people are exposed, in different cultures, or even within a culture, could easily account for individual differences. I would like to ask specifically whether your theory does not make some rather strong predictions, however, about the limits on possible individual differences. I would hope, in fact, that it does make such strong predictions because theories that make strong predictions are more interesting than those that do not. In particular, would I be correct in understanding your theory to say that if we found a subject who could not perform a task that called for the structure you call “simple groupement” that subject could not possibly perform a task which called for the multiplicative groupement — that there are some limits on the possible combinations of abilities and inabilities that one could find in human subjects if the theory is correct.

Piaget. — On peut faire certaines prĂ©dictions Ă©tant donnĂ© la nature d’un problĂšme et l’analyse des opĂ©rations nĂ©cessaires pour le rĂ©soudre. Mais cette prĂ©diction ne permet pas de dire que tel individu Ă©tant Ă  tel ou tel niveau ira ou n’ira pas plus loin plus tard. Sur le terrain de la psychologie individuelle, je suis trĂšs prudent car nous n’avons pas Ă©tudiĂ© du tout ce domaine. Les prĂ©dictions portent sur ce qui est cohĂ©rent Ă  un niveau donnĂ©, ce qui se prĂ©sente comme tĂąches compatibles et comme tĂąches incompatibles Ă  un niveau donnĂ©. Nous trouvons alors des rĂ©sultats qui nous paraissent sĂ»rs dans l’ordre de la succession des niveaux. Ces niveaux se dĂ©roulent dans le mĂȘme ordre. On retrouve les stades dans les Ă©tudes comparatives, mais l’ñge moyen auquel les sujets arrivent Ă  un stade donnĂ© est trĂšs variable. LĂ -dessus, je n’ai pas de prĂ©diction possible.

Fraisse. — Vous avez refusĂ©, aprĂšs la remarque de M. Suppes, de ramener la logique naturelle au langage. Vous la liez beaucoup plus Ă  l’action. A quoi opposez-vous en rĂ©alitĂ© logique naturelle ? Est-ce celle qui ne peut plus correspondre Ă  des actions du sujet ?

Piaget. — Logique naturelle s’oppose Ă  logique des logiciens, dans le langage de cet exposĂ©. La logique des logiciens est une axiomatique. J’en-

tends par logique naturelle la logique du sujet. Il y a en effet une opposition car les logiciens ne veulent rien savoir du sujet.

Restle. — I have a question that is difficult for me. I hope it will be easy for Dr. Piaget. It has to do with this question that several of us have spoken about ; the possibilities of training the process of thought in a way radically different from ordinary education, which might avoid going through all the steps. And it occurs to me that the discussion today has hit on a certain point. Dr. Suppes mentioned that children can perform certain logical operations, entirely within language, which seem surprisingly complex and skillful ; though they might not be able to carry those operations out of language into an application. A friend of mine who teaches mathematics in school to older children — 15 or 16 — mentioned they have no trouble with elementary algebra in the calculations, but terrible trouble with the word problems, which are problems in elementary accounting, navigation across rivers, and so on. It appears in those cases the childrens’ problem is an inability to envisage the situation, though if they can get the situations into a suitable linguistic arithmetic form they get the solution very quickly. Another part of this is that there apparently exist primitive societies which have no arithmetic and though the adults in such a society may manipulate objects, they apparently never arrive anywhere near a logical structure because the language that they learn has no such structure at all. So I’d like to ask you whether you envisage any possibility that your experiments can be interpreted as being a sort of practical or intuitive problem solving, in which you forced the child to by pass the linguistic structures he might inherit, and to solve the problem in perhaps a more primitive or perceptual way, and that we might be able to advance the logical ability of the child by a process of teaching him special linguistic structures and how to apply them ?

Piaget. — Je suis persuadĂ© comme vous qu’on peut transformer l’enseignement dans le sens d’une accĂ©lĂ©ration et d’une meilleure comprĂ©hension en prĂ©sentant des notions mathĂ©matiques et physiques beaucoup plus proches des structures opĂ©ratoires naturelles qu’on ne le fait actuellement dans l’enseignement traditionnel. Chez les enfants, les structures que nous trouvons sont plus proches de la mathĂ©matique moderne que de la mathĂ©matique classique. Au point de vue gĂ©omĂ©trie, nous trouvons chez l’enfant des intuitions topologiques antĂ©rieures aux intuitions mĂ©triques et projectives, conformĂ©ment Ă  l’ordre thĂ©orique et non Ă  l’ordre historique oĂč l’on a commencĂ© par le cadre de la gĂ©omĂ©trie euclidienne pour ne dĂ©couvrir la projective qu’au xvÎčÎč, siĂšcle et la topologie au xix’ siĂšcle. Il y a moyen d’ajuster des mĂ©thodes d’enseignement beaucoup plus modernes Ă  des structures Ă©lĂ©mentaires gĂ©nĂ©ralisables comme celles-lĂ .

Restle. — I was attempting to distinguish between reasoning in the sense of manipulation of a language and reasoning in the sense of intuitively interpreting a situation which in some cases is unfamiliar or confusing not only to the child but to a very intelligent adult. College professors can fumble logic problems or interpretation of situations as well as children, although we might not get mixed up in adding a column of numbers or doing a logical calculation. Γm saying it may be that logic in the formal sense is very much easier than applied logic, which you are studying.

Piaget. — Je suis d’accord si on renonce au terme de logique appliquĂ©e. Car la logique dans l’action est plus primitive que la logique dans la pensĂ©e. Je n’ai parlĂ© des opĂ©rations qu’au niveau de la pensĂ©e, mais elles

sont prĂ©parĂ©es au niveau sensori-moteur par des structures assez analogues et qui jouent un rĂŽle fondamental dans les actes d’intelligence pratique. Quand vous parlez de sociĂ©tĂ© sans logique, sans arithmĂ©tique, mais ayant des techniques plus poussĂ©es, mieux dĂ©veloppĂ©es, je pense qu’on trouverait lĂ  une logique concrĂšte plus grande qu’elle n’apparaĂźt d’aprĂšs les institutions visibles et observables.

Suppes. ■— ∙ I would like to continue this discussion of logic with a brief remark to Dr. Rapoport. I perhaps gave bad examples. We also gave examples of the following sort : “If John is in school, then Mary is not in school. Mary is in school. What can you say about John Now I think you will recognize that is a problem of a different order of magnitude.

I would also like to address a remark to Dr. Piaget. If I understood your discussion of these matters, you would agree that the logical structure of natural language is, in a weaker sense perhaps than yours, an example of a logical structure. I quite agree that the logical structure of the examples I have given or of other examples of the use of logic in ordinary language, are considerably simpler than the conservation experiments that you have made so famous. What I would like to suggest is that we have one of those tangled and complex developmental affairs in the following sense. The examples I have given that young children — I mean by this children of age 6 or 7 — command verbally, are extremely simple cases of logical structures, when those logical structures are looked at verbally. The kind of conservation examples that you have studied so thoroughly would be extremely difficult to handle verbally, and in fact historically, in the history of physics they were clarified at the verbal level only very late. The sensory-motor approach to these logical structures can occur much earlier and at a much more primitive level, and perhaps the verbal control of simpler rules of inference like ponendo ponens has a simplicity roughly equivalent to the sensory-motor or perceptual control of the much more inherently complex laws of conservation.

Piaget. — Vous dites, avec raison, que les notions de conservation sont difficiles Ă  intĂ©grer dans le systĂšme verbal. C’est justement un argument sur la dualitĂ© et la dissociation entre la pensĂ©e verbale et les constructions opĂ©ratoires. Vous trouvez des notions de conservation dĂšs le niveau sensori-moteur avec le schĂšme de l’objet permanent. J’ai peine Ă  vous rĂ©pondre davantage car le problĂšme des relations langage pensĂ©e est encore Ă  l’étude et est trop peu avancĂ© pour en dire quelque chose de certain.

Rapoport. — I do not mean to be pedantic but the point raised by Dr. Suppes is an important one. I am still not satisfied with his example, because, again symmetry suggests the correct answer. “If John is in school, Mary is not in school. If Mary is in school, John is not in school”. This is ordinary symmetry. I would be satisfied by the following examples : “If John is in school, then Mary is in school. If Mary is in school, what can you say about John ?”. Symmetry suggests the wrong answer. Or : “If John is in school, Mary is not in school. Mary is not in school. What can you say about John ?”. Symmetry again suggests the wrong answer. It is only by suggesting the wrong answer that the command of logic can be definitely ascertained. Because two principles are operating there, viz., the correct logical principles and also arguing by symmetry. All of us who have taught elementary mathematics in high school are familiar with the so called law of universal cancellation : “If two quantities appear on the same page they can be cancelled”.