Lâexplication en psychologie et le parallĂ©lisme psychophysiologique. Histoire et mĂ©thode ; 2á” ed. (1967) a
I. Introduction
Un traitĂ© de psychologie expĂ©rimentale se doit dâaborder les deux questions de lâexplication et du parallĂ©lisme parce quâelles se posent toutes deux nĂ©cessairement Ă lâexpĂ©rimentaliste. Nous constaterons dâailleurs que ces deux problĂšmes sâimpliquent lâun lâautre : il suffĂźt donc de reconnaĂźtre la pertinence de lâun des deux pour quâelle entraĂźne celle de lâautre.
1° NĂ©cessitĂ© de lâexplication
La question de lâexplication se pose Ă lâexpĂ©rimentaliste, non pas en vertu de principes a priori que comporteraient la dĂ©finition de la psychologie ou les rĂšgles de la mĂ©thode expĂ©rimentale, mais parce que les Ă©tapes de toute recherche expĂ©rimentale spontanĂ©e et autonome sâĂ©chelonnent selon des paliers successifs dont ceux qui dĂ©passent un certain niveau correspondent Ă ce quâon appelle communĂ©ment dans les sciences la vĂ©rification dâune hypothĂšse explicative.
Prenons comme exemple une « illusion » optico-gĂ©omĂ©trique quelconque telle que celle de MĂŒller-Lyer. Lâobservation a dâabord mis en Ă©vidence le fait quâune horizontale de longueur L paraĂźt subjectivement plus longue si elle est pourvue Ă ses extrĂ©mitĂ©s de pennures externes que munie de pennures
internes ou mĂȘme que dĂ©pourvue de pennures (fig. 1). La premiĂšre tĂąche de lâexpĂ©rimentateur est alors de vĂ©rifier si le fait est gĂ©nĂ©ral, câest-Ă -dire sâil sâagit dâune loi. Les Ă©tapes suivantes (mais ce ne sont pas forcĂ©ment celles qui suivent immĂ©diatement, dans lâordre chronologique, car il y a toujours des esprits qui tendent Ă brĂ»ler les Ă©tapes et qui cherchent les explications ou les causes avant de bien connaĂźtre les lois) seront caractĂ©risĂ©es par des approximations plus poussĂ©es dans lâĂ©tablissement des lois : on fera par exemple varier les figures de maniĂšre Ă dĂ©terminer sous quelle forme ou selon quelles proportions lâillusion est maximale ; ou encore on vĂ©rifiera si lâillusion est aussi forte quantitativement Ă tout Ăąge ou si elle augmente ou diminue avec le dĂ©veloppement ; on Ă©tudiera de mĂȘme lâelĂŻet de la rĂ©pĂ©tition ou exercice, etc. Mais ces expĂ©riences destinĂ©es Ă lâĂ©tablissement de faits gĂ©nĂ©raux ou de lois dâextensions variĂ©es se doubleront tĂŽt ou tard dâautres expĂ©riences orientĂ©es cette fois vers la vĂ©rification dâhypothĂšses explicatives. Cette orientation nouvelle peut surgir de deux maniĂšres, en discontinuitĂ© ou en continuitĂ© plus ou moins grandes avec ce qui prĂ©cĂšde.

au contraire, et cela presque indĂ©pendamment de leur justesse. LâhypothĂšse particuliĂšre que nous rappelons a donnĂ© lieu, en effet, Ă deux sortes de contrĂŽles fructueux, qui lâont dĂ©mentie, mais ont conduit Ă lâĂ©tablissement de lois nouvelles complĂ©tant les prĂ©cĂ©dentes. Lâun de ces contrĂŽles a consistĂ© Ă mesurer lâillusion en tachistoscope Ă des durĂ©es trop courtes pour que les mouvements oculaires interviennent : lâillusion dure encore, ce qui exclut lâhypothĂšse ainsi testĂ©e, mais permet dâĂ©tablir la loi de distribution des erreurs en fonction de la durĂ©e de prĂ©sentation (1). Lâautre a consistĂ© Ă enregistrer les mouvements oculaires, ce qui a Ă©galement contredit lâhypothĂšse mais a abouti Ă la constatation de nouveaux faits gĂ©nĂ©raux. Si par contre lâhypothĂšse avait Ă©tĂ© confirmĂ©e, on eĂ»t Ă©videmment obtenu dâautres lois, mais avec quelque chose en plus qui eĂ»t Ă©tĂ© un dĂ©but dâexplication, le problĂšme se posant alors dâĂ©tablir en quoi consiste une explication et quelle est sa relation avec les lois.
2° Le passage continu de la recherche des lois
aux hypothĂšses explicatives
Mais la recherche de lâexplication peut surgir en continuitĂ© complĂšte avec lâĂ©tablissement des lois initiales. Par exemple, en variant les propriĂ©tĂ©s de la figure pour Ă©tablir en quelles conditions on obtient le maximum dâillusion, on sera conduit tout naturellement Ă modifier lâangle compris entre les pennures ou (ce qui en rĂ©sulte) lâangle quâelles forment avec lâhorizontale L dont la longueur est Ă estimer. La question se posera alors nĂ©cessairement de savoir si câest lâangle qui est responsable de lâillusion et câest lĂ dĂ©jĂ une hypothĂšse explicative. Les contrĂŽles montrent au contraire que lâangle nâest pas le facteur principal, tout en jouant un rĂŽle, et que la relation fondamentale est celle qui est donnĂ©e entre les grands et petits cĂŽtĂ©s parallĂšles (B et A ou Bâ et Aâ sur la fig. 1) des trapĂšzes engendrĂ©s par la figure de MĂŒller-Lyer (celle-ci consiste, en effet, en deux trapĂšzes accolĂ©s soit par une grande soit par une petite base commune, lâautre demeurant virtuelle). Or, rĂ©duire cette illusion classique Ă celle des trapĂšzes constitue un dĂ©but dâexplication, mais encore bien modeste puisque le problĂšme est alors dĂ©placĂ© sur celui des raisons de la sous-estimation de la grande base des trapĂšzes et de la surestimation de sa petite base (2).
On sait que le positivisme dâAug. Comte proscrit la recherche des causes et prĂ©tend que la science sâen tient Ă lâĂ©tablissement des lois. Un expĂ©rimen- taliste imbu de prĂ©ceptes a priori tirĂ©s de la mĂ©thodologie positiviste pourrait donc soutenir quâil ne recherche pas ces raisons et se contente de vĂ©rifier les lois perceptives du trapĂšze. Mais cet exemple est justement excellent pour montrer quâil ne sâen tiendra jamais lĂ . En effet, en rĂšgle gĂ©nĂ©rale lorsque deux longueurs inĂ©gales A et B sont comparĂ©es perceptivement et que leur diffĂ©rence A < B dĂ©passe sensiblement les valeurs liminaires, A est sous-
(1) Voirie chap. XVIII (« Le dĂ©veloppement des perceptions âą), sous-chap. III.
(2) Voir chap. XVIII, début du sous-chap. IL
estimĂ© et B surestimĂ©. Il est donc trĂšs difficile de penser que lâexpĂ©rimentateur le plus positif nâen viendra pas, sous une forme ou une autre, Ă se demander pourquoi il nâen est pas de mĂȘme dans le cas des bases du trapĂšze. RĂ©pondre quâil est des cas oĂč, si A < B, la diffĂ©rence est renforcĂ©e (contraste) et dâautres oĂč elle est dĂ©valorisĂ©e (assimilation) ne suffira pas longtemps, car il reste Ă Ă©tablir en quelles conditions ou sous lâinfluence de quels facteurs le contraste prime ou lâinverse. Or, la recherche des conditions ou des facteurs prĂ©sente Ă©videmment un caractĂšre explicatif. Une autre rĂ©ponse possible (qui est la nĂŽtre) consiste Ă soutenir quâen un trapĂšze les diffĂ©rences A" entre les longueurs des bases A et B (et perçues dans les deux prolongements de la petite base A ou Aâ, fig. 1) prĂ©sentent un caractĂšre figurai (par opposition au cas du rectangle oĂč la diffĂ©rence entre les grands et petits cĂŽtĂ©s nâest pas perçue Ă titre dâĂ©lĂ©ment particulier de la figure) et que les relations entre les bases A ou B et la diffĂ©rence A" obĂ©issent alors Ă des effets de contraste qui dĂ©valorisent la diffĂ©rence A" et rendent donc compte de la sous-estimation de B (ou Bâ) sans faire appel Ă lâassimilation. On aboutit ainsi Ă de nouvelles « lois » ou relations lĂ©gales (Ă la fois vĂ©rifiables et calculables) entre B et A", etc. ; mais, quâon sâexprime en un langage ou en un autre, ces lois partielles « expliquent » la relation globale entre B et A et en fournissent une raison en premiĂšre approximation. Bien entendu, cette premiĂšre approximation soulĂšve de nouvelles questions, qui provoquent la recherche de nouvelles lois et de nouvelles explications, et ainsi de suite (1).
Ătant donc admis que toute analyse expĂ©rimentale dĂ©bouche Ă la fois sur des faits gĂ©nĂ©raux ou lois et sur des hypothĂšses explicatives dont un certain nombre dâexpĂ©riences se proposent Ă©galement de vĂ©rifier le bien- fondĂ©, il nous reste, pour introduire ce chapitre, Ă chercher ce qui caractĂ©rise en psychologie le caractĂšre « explicatif » dâune hypothĂšse ou dâun systĂšme de relations vĂ©rifiĂ©es, par opposition au caractĂšre simplement « lĂ©gal » ou « constatif » des relations Ă©tablies sans autre souci que dĂ©terminer leur gĂ©nĂ©ralitĂ©. Nous allons bien entendu essayer de dĂ©gager cette diffĂ©rence sans aucun souci de notions a priori sur la loi et la cause, et sans mĂȘme partir de lâexamen du problĂšme correspondant en des sciences Ă©trangĂšres Ă la psychologie, comme la physique et la biologie : câest sur le seul terrain de lâexpĂ©rimentation psychologique que nous allons chercher sâil existe quelque critĂšre de diffĂ©renciation entre lâexplication (causes) et la pure description (faits gĂ©nĂ©raux ou lois).
II. Les lois et les causes
Dans lâexemple qui vient de nous montrer comment une recherche de lâexplication prolonge spontanĂ©ment lâĂ©tablissement des lois et le dirige mĂȘme en bien des cas, il faut dâabord constater que les hypothĂšses explicatives proposĂ©es pour rendre compte des lois consistent elles aussi (quâelles soient ensuite ou non vĂ©rifiĂ©es par lâexpĂ©rience) Ă invoquer des lois : que ce
(1) Voir chap. XVIII, II Ă IV.
soient les mouvements oculaires, les angles ou les trapĂšzes qui « expliquent » la surestimation de lâhorizontale dans la figure de MĂŒller-Lyer Ă pennures externes, il sâagit dans les trois cas dâun faisceau de lois (lois de ces mouvements, de ces angles, etc.) dont on tire alors la loi de surestimation qui Ă©tait Ă interprĂ©ter. Il semble donc (mais seulement au premier abord) que pour lâexpĂ©rimentaliste la notion de cause se confonde avec celle de loi et câest bien Ă cette confusion (devenue souvent intentionnelle sous lâinfluence du positivisme) que lâon tend lorsque lâon se borne Ă dĂ©finir la « cause » comme une « succession rĂ©guliĂšre ».
1° Analyse dâune hypothĂšse explicative
Mais analysons de plus prĂšs lâhypothĂšse explicative des mouvements oculaires, qui sâest rĂ©vĂ©lĂ©e fausse dans le cas de la figure de MĂŒller-Lyer, en la comparant Ă une hypothĂšse voisine qui sâest montrĂ©e adĂ©quate dans le cas dâune autre « illusion » ; et cherchons, en confrontant ces deux situations, ce que lâexplication causale ajoute Ă la simple lĂ©galitĂ©.
Ce second exemple dâillusion (qui montre dâailleurs autant que le premier comment le besoin dâexpliquer sâimpose immanquablement au cours de la recherche) est celui de la surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur A en cas de comparaison entre deux verticales Ă©gales A et B se prolongeant lâune lâautre (fig. 2). On sait, en effet, que deux horizontales Ă©gales Aâ et Bâ en prolongement ne donnent pas lieu Ă des erreurs systĂ©matiques (sauf certaines latĂ©ralisations individuelles), tandis que la verticale supĂ©rieure A est valorisĂ©e par rapport Ă B.

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Si le psychologue ambitionne dâĂȘtre plus quâun simple collectionneur de faits, il faut bien alors quâil en cherche la raison. Nous avons donc fait lâhypothĂšse (1) que, les horizontales Ă©tant perceptivement symĂ©triques, les points de fixation se rĂ©partiront symĂ©triquement sur Aâ et Bâ (par exemple vers le milieu de Aâ et de Bâ) et que les mouvements de comparaison oscillant entre ces centrations sur Aâ et Bâ ne donneront donc pas lieu Ă des asymĂ©tries dĂ©formantes ; au contraire les verticales A et B Ă©tant perceptivement asymĂ©triques (lâune dirigĂ©e vers le sol et lâautre vers lâespace supĂ©rieur ouvert), les points de fixation privilĂ©giĂ©s seront situĂ©s au sommet de A et au sommet de B : dâoĂč un balayage entre ces deux sommets qui avantagera lâĂ©lĂ©ment A et dĂ©favorisera la partie infĂ©rieure de B. Or lâanalyse cinĂ©matographique des mouvements oculaires conduite par Vinh-Bang sur ces figures a effectivement
(1) Voir chap. XVIII, VI.
montré : 1° une accumulation des points de centration sur les sommets des verticales A et B. mais vers le milieu de la figure formĂ©e par les horizontales Aâ et Bâ ; 2° une rĂ©partition Ă©gale des mouvements de comparaison AâBâ et BâAâ dans le cas des horizontales et inĂ©gale (BA > AB) dans le cas des verticales.
Pourquoi donc lâhypothĂšse du rĂŽle des mouvements oculaires est-elle explicative en cette situation et ne lâest-elle pas sous la forme quâon lui a donnĂ©e dans le cas de la figure de MĂŒller-Lyer ? Et que nous apprend cette comparaison quant Ă la distinction entre les « lois » et les « causes » ?
LâhypothĂšse aurait fort bien pu rĂ©ussir dans le cas de la figure de MĂŒller- Lyer (et on la reprendra certainement un jour sous une forme plus adĂ©quate), mais elle a Ă©chouĂ© pour deux raisons distinctes quoique sans doute complĂ©mentaires. La premiĂšre raison est que la loi de distribution des mouvements oculaires dans lâexploration de cette figure ne sâaccordait pas avec la loi de surestimation du segment de droite Ă Ă©valuer. On sâest donc trouvĂ© en prĂ©sence de deux lois expĂ©rimentalement correctes, mais dont on ne peut pas dĂ©duire lâune de lâautre : ce fait banal est nĂ©anmoins fondamental et montre dâemblĂ©e que la « cause » nâest pas Ă chercher au niveau de la « loi », mais bien Ă celui de la dĂ©duction dâune loi Ă partir dâune autre ou dâun ensemble dâautres, donc au niveau de la construction dĂ©ductive (si simples et immĂ©diates que puissent ĂȘtre ces dĂ©ductions). La seconde raison, qui lui est parallĂšle, est que, sous la forme initialement donnĂ©e Ă lâhypothĂšse, on parvenait mal Ă se reprĂ©senter clairement le substrat rĂ©el (ici physiologique), assurant la liaison entre un mouvement du globe oculaire, dâune part, et lâorgane spĂ©cialisĂ© dâenregistrement de la longueur dâune droite (cellules de la rĂ©tine, etc.), dâautre part. En dâautres termes, pour quâil y ait explication, il ne suffit pas de dĂ©duire les lois dâune maniĂšre formelle : il reste Ă appuyer cette dĂ©duction sur un substrat rĂ©el ou « modĂšle » concret ou abstrait, permettant de se reprĂ©senter les relations en jeu, et, de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, de coordonner les plans de rĂ©alitĂ© ou dâintroduire entre les lois Ă©tablies une hiĂ©rarchie du point de vue de leur domaine dâapplication (estimations conscientes, rĂ©actions de comportement, lois physiologiques, etc.).
Si lâhypothĂšse des mouvements oculaires semble au contraire explicative dans le cas des verticales superposĂ©es, câest que ces deux conditions tendent Ă ĂȘtre remplies. Dâune part, les lois de surestimation et celles de la distribution des mouvements de comparaison ainsi que des points de fixation semblent sâaccorder, de telle sorte que lâon peut dĂ©duire les premiĂšres des secondes, moyennant lâintroduction des lois observĂ©es quant au dĂ©tail des effets de surestimation par centration (Fauville, Hillebrand, Piaget et Morf, Fraisse, etc.). Dâautre part, il est possible de construire des schĂ©mas ou modĂšles permettant de coordonner les diverses lois (faits gĂ©nĂ©raux) observĂ©es en hiĂ©rarchisant leurs domaines dâapplication : on fera ainsi correspondre les surestimations par centration (en tant que rĂ©actions perceptives se traduisant par des « jugements », etc.) Ă des modĂšles probabilistes de « rencontres » (et de « couplages » ou correspondances entre « rencontres » : voir le chap. XVIII de ce TraitĂ©, sous III et IV), quâon fera eux-mĂȘmes
correspondre en approximations diverses Ă des modĂšles organiques (densitĂ© des cellules dans la fovĂ©a, micromouvements dâexploration dirigĂ©s par des rĂ©gulations de vigilance ou dâattention, etc.).
2° Les trois démarches de la recherche
De la discussion de ces exemples, nous pouvons donc conclure Ă la nĂ©cessitĂ© de distinguer trois sortes de dĂ©marches dans la recherche psychologique, dont la premiĂšre demeure au niveau de la lĂ©galitĂ©, tandis que les deux autres combinĂ©es caractĂ©risent lâexplication causale :
1° Il y a dâabord lâĂ©tablissement des faits gĂ©nĂ©raux ou lois. Il faut reconnaĂźtre Ă cet Ă©gard que la constatation expĂ©rimentale aboutit toujours Ă retrouver des lois. MĂȘme la dĂ©marche 3, qui consiste Ă introduire un substrat ou modĂšle et un ensemble de liaisons entre les lois initiales, revient Ă Ă©tablir ou Ă supposer de nouvelles lois, car ces liaisons continuent elles aussi Ă se traduire par des lois, mais dâĂ©chelle plus fine que celle des lois Ă expliquer.
Mais la loi en elle-mĂȘme nâexplique encore rien puisquâelle se borne Ă constater la gĂ©nĂ©ralitĂ© dâune relation de fait (succession, corrĂ©lation, etc.). Lâexplication ne commence quâavec la coordination des lois et cette coordination se prĂ©sente sous deux formes complĂ©mentaires (2 et 3).
2° A la simple lĂ©galitĂ© sâajoute, en premier lieu, un nouvel Ă©lĂ©ment qui nâest pas compris dans la seule idĂ©e de loi : câest la construction dĂ©ductive (si simple soit-elle en certains cas) au moyen de laquelle on tire la loi Ă expliquer des lois qui sont censĂ©es lâexpliquer (et qui lâexpliqueront en effet si la construction rĂ©ussit du point de vue dĂ©ductif et si elle est vĂ©rifiĂ©e par lâexpĂ©rience). Une loi Ă elle seule ne comporte pas encore de construction dĂ©ductive, car elle ne rĂ©sulte que dâune gĂ©nĂ©ralisation inductive, englobant il est vrai une part plus ou moins grande de dĂ©ductions probabilistes, mais organisĂ©es en vue du simple Ă©tablissement de la gĂ©nĂ©ralitĂ© de la loi en question. Lâexplication suppose au contraire un systĂšme de lois telles que lâune dâentre elles puisse ĂȘtre construite ou reconstruite dĂ©ductivement Ă partir des autres, et câest lĂ un premier caractĂšre spĂ©cifique de lâexplication par opposition Ă la seule lĂ©galitĂ©. Mais ce nâest pas son unique caractĂšre, car la dĂ©duction dâune loi Ă partir dâun ensemble dâautres lois ne constitue pas encore une explication « causale » (1).
3° Il faut donc considĂ©rer une troisiĂšme dĂ©marche qui complĂšte nĂ©ces- âą saircment les prĂ©cĂ©dentes et qui constituera le second caractĂšre spĂ©cifique de lâexplication causale : la dĂ©duction de la loi Ă expliquer, Ă partir du systĂšme des lois qui en rendent compte, ne demeure pas simplement idĂ©ale
(1) Une telle dĂ©duction suffit en mathĂ©matiques oĂč lâon ne parle gĂ©nĂ©ralement pas de « causes », mais oĂč cependant G. Bouligand emploie le terme de « causalité » lorsque cette dĂ©duction fournit la « raison » dâun thĂ©orĂšme. Seulement il manque prĂ©cisĂ©ment Ă cette « causa- lité », comparĂ©e Ă celle des Sciences expĂ©rimentales, le second caractĂšre spĂ©cifique dont nous allons parler, et qui est relatif au mode de rĂ©alitĂ© invoquĂ© comme substrat de la dĂ©duction.
TRAITĂ PSYCHO. EXP. I 9
ou « logique », mais elle sâapplique Ă un substrat « rĂ©el » ou « modĂšle » qui est censĂ© se prĂȘter Ă une telle dĂ©duction et en « reprĂ©senter » les diverses liaisons. Par exemple, dans le cas de lâillusion citĂ©e plus haut oĂč une verticale supĂ©rieure est surestimĂ©e par rapport Ă la verticale infĂ©rieure quâelle prolonge, on est en possession de trois lois : a) celle qui exprime cette surestimation de lâĂ©lĂ©ment supĂ©rieur ; b) celle qui dĂ©crit lâaccumulation des points de centration du regard aux sommets des verticales (avec donc un privilĂšge accordĂ© Ă la partie comprise entre les deux sommets, par opposition aux parties mĂ©diane et infĂ©rieure de la verticale infĂ©rieure), et c) celle qui exprime le fait quâun Ă©lĂ©ment centrĂ© par le regard est surestimĂ© en fonction de cette centration. On peut alors dĂ©duire la loi a) des lois b) et c), mais cela ne suffĂźt pas Ă rendre « causale » lâexplication car il reste Ă se reprĂ©senter le « comment », câest-Ă -dire Ă fournir un modĂšle plus ou moins « rĂ©el » qui fasse Ă la fois comprendre lâallongement apparent rĂ©sultant de la centration du regard et la maniĂšre dont ce processus sâapplique Ă la verticale supĂ©rieure intervenant dans la loi (1). Selon les besoins, ce modĂšle sera alors purement physiologique, ou combinĂ© avec un schĂ©ma probabiliste, ou sâen tenant Ă ce seul schĂ©ma, etc. Mais, mĂȘme en ce dernier cas, le modĂšle ne demeurera pas formel sans quoi il se confondrait avec la dĂ©duction (2) : il consistera donc à « imaginer » le « comment » de lâallongement en schĂ©matisant simplement les rĂ©alitĂ©s possibles en jeu. Il sera donc toujours « rĂ©el » dâintention, mĂȘme sâil sâen tient Ă des schĂ©matisations jugĂ©es ultĂ©rieurement outranciĂšres.
3° Les caractĂšres de lâexplication causale
LâidĂ©al de la dĂ©duction causale, en psychologie comme ailleurs, consistera ainsi en une construction dĂ©ductive appliquĂ©e Ă la production des phĂ©nomĂšnes et cette construction sera dâautant plus satisfaisante que les articulations de la dĂ©duction correspondront aux liaisons entre les objets, de maniĂšre Ă ce que lâordre de la dĂ©duction explicative reflĂšte celui des antĂ©cĂ©dents et des consĂ©quents intervenant dans le dĂ©roulement rĂ©el et temporel des Ă©vĂ©nements. En dâautres termes, lâexplication causale rĂ©ussira dans la mesure oĂč Ă chaque transformation en jeu dans les relations entre les objets correspondra une transformation ou opĂ©ration en jeu dans la dĂ©duction, celle-ci Ă©tant, par le fait mĂȘme, calquĂ©e sur le rĂ©el. Causa seu ratio, disait Descartes : la cause est une coordination logique (2) « projetĂ©e » en une coordination rĂ©elle (3).
Ainsi conçue, lâexplication prĂ©sente bien les deux caractĂšres que lâon attribue classiquement Ă la causalitĂ©, par opposition Ă la simple lĂ©galité : a) la nĂ©cessitĂ© des rapports entre causes et effets, laquelle provient de leur dĂ©ductibilité ; b) la rĂ©alitĂ© de ce lien causal sous-jacent aux phĂ©nomĂšnes mesurĂ©s (et qui dĂ©passe ainsi le pur phĂ©nomĂ©nisme), laquelle est assurĂ©e par le modĂšle servant de substrat Ă la dĂ©duction.
Ces deux nouveautĂ©s caractĂ©ristiques de lâexplication causale et dĂ©bordant le cadre de la seule lĂ©galitĂ© se distinguent, dâautre part, lâune de lâautre pour la raison suivante. La coordination des lois en quoi consiste
leur dĂ©ductibilitĂ© Ă lâintĂ©rieur des systĂšmes quâelles constituent entre elles ne repose que sur les rĂšgles de la dĂ©duction logico-mathĂ©matique, qui demeurent formelles. Les modĂšles servant de substrat Ă la dĂ©duction requiĂšrent au contraire une coordination des plans ou domaines de rĂ©alitĂ© et comportent par consĂ©quent un ensemble de jugements dâexistence. Cette seconde coordination, qui est donc « rĂ©elle » et non plus formelle, admet en particulier deux sous-variĂ©tĂ©s importantes. Lâune procĂšde par mise en hiĂ©rarchie des plans de rĂ©alité : les modĂšles organicistes seront, par exemple, axĂ©s sur la reprĂ©sentation de liaisons nerveuses par rapport auxquelles sâordonneront les rĂ©actions de comportement et, en un secteur limitĂ©, les Ă©piphĂ©nomĂšnes conscients, tandis que dâautres modĂšles seront axĂ©s sur le comportement envisagĂ© globalement, etc. Lâautre sous-variĂ©tĂ© procĂšde par mise en correspondance ou en isomorphisme de domaines de rĂ©alitĂ© irrĂ©ductibles les uns aux autres : câest ici que se posera la question du parallĂ©lisme ou de lâisomorphisme entre les structures caractĂ©ristiques des Ă©tats de conscience et les structures organiques concomitantes.
III. La multiplicitĂ© des formes dâexplication psychologique
On sait quâil existe malheureusement un grand nombre de types dâexplication possible en psychologie, davantage encore (et ce nâest pas peu dire) quâen biologie, et bien davantage que dans les sciences exactes comme la physique ou la chimie thĂ©orique. La raison nâen est pas Ă chercher principalement dans des dĂ©saccords sur lâĂ©tablissement des faits ou des lois : on finit tĂŽt ou tard par sâentendre sur ce terrain, et, sâil existe encore des domaines assez larges oĂč certains faits sont admis comme tels et considĂ©rĂ©s comme gĂ©nĂ©raux avant les vĂ©rifications expĂ©rimentales (en psychologie clinique, par exemple), celles-ci finissent toujours par sâimposer. La diversitĂ© des explications tient un peu davantage Ă la coordination dĂ©ductive des lois, non pas parce que les rĂšgles de dĂ©duction varient dâun auteur Ă lâautre, mais parce que, si certaines Ă©coles font de grands efforts de cohĂ©rence dĂ©ductive (par exemple les thĂ©ories amĂ©ricaines contemporaines de lâapprentissage), dâautres sâen soucient beaucoup moins. Mais la raison principale (et de beaucoup) de la multiplicitĂ© des formes dâexplication est Ă chercher dans la diversitĂ© des « modĂšles », ce qui prĂ©sente au moins cet intĂ©rĂȘt de vĂ©rifier la diffĂ©rence entre ce que nous avons appelĂ© (sous II) la coordination logique et la coordination rĂ©elle dans les dĂ©marches de lâexplication causale. Il faut dâailleurs dire encore davantage : si les « modĂšles » possibles diffĂšrent pareillement entre eux, au point quâils encombrent parfois plus quâils ne favorisent le travail de lâexpĂ©rimentaliste, cela tient essentiellexpeut aux difficultĂ©s soulevĂ©es par la nĂ©cessitĂ© de donner une solution Ă la fois acceptable thĂ©oriquement et fĂ©conde (ou tout au moins commode) heuristiquement au problĂšme des relations entre les structures des rĂ©actions conscientes et les structures organiques. On a beau nier la question, ou la dire dĂ©passĂ©e, mal
posĂ©e, etc., câest toujours en dĂ©finitive lâattitude que lâon prend Ă son Ă©gard qui en vient Ă commander le choix des modĂšles explicatifs : dâoĂč leur diversitĂ© qui tient donc Ă la complexitĂ© du domaine propre de la psychologie plus quâĂ lâincohĂ©rence des thĂ©ories ou des mĂ©thodes.
Cela dit, cherchons Ă classer, du point de vue de la seule psychologie expĂ©rimentale, les principaux types dâexplication auxquels peut recourir le chercheur, mais sans axer encore cette classification en fonction du problĂšme du parallĂ©lisme psychophysiologique, car lâhypothĂšse que nous venons de faire sur le rĂŽle de cette question demande Ă ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e a posteriori et non pas Ă diriger a priori lâanalyse qui va suivre.
NĂ©anmoins, la premiĂšre remarque qui sâimpose Ă vouloir effectuer un tel classement est quâil existe deux grands types ou du moins deux pĂŽles dans les modĂšles explicatifs courants, selon a) quâils sont orientĂ©s vers une rĂ©duction du plus complexe au plus simple ou encore du psychologique Ă de lâextra-psychologique, ou selon b) quâils sâacheminent vers un constructivisme demeurant plus ou moins Ă lâintĂ©rieur des frontiĂšres de la « conduite ». Comme les modĂšles de type rĂ©ductionniste peuvent eux-mĂȘmes conserver une tonalitĂ© surtout psychologique ou au contraire tendre Ă rĂ©duire le mental Ă des rĂ©alitĂ©s extĂ©rieures Ă un tel cadre, nous aboutissons en fait Ă trois grandes catĂ©gories (A-G) dont chacune des deux derniĂšres comporte elle-mĂȘme trois variĂ©tĂ©s :
A) Il y a dâabord ce que nous appellerons un rĂ©ductionnisme psychologique et qui consiste Ă chercher lâexplication dâun certain nombre de rĂ©actions ou de conduites variĂ©es dans la rĂ©duction Ă un mĂȘme principe causal demeurant inchangĂ© au cours des transformations. Nous trouverons un exemple de ces sortes dâexplications par identification dans les travaux expĂ©rimentaux rĂ©cents de psychanalystes dâinspiration freudienne sur le dĂ©veloppement des relations « objectales ».
B) Nous distinguerons ensuite les diverses formes de rĂ©ductionnisme tendant Ă expliquer les rĂ©actions ou les conduites en recourant Ă des rĂ©alitĂ©s qui sortent des frontiĂšres de la psychologie. DâoĂč trois variĂ©tĂ©s :
BJ Les explications sociologiques en psychologie, ou psychosociales en général, qui tendent à interpréter les réactions individuelles en fonction des interactions entre individus ou des structures de groupes sociaux de diverses échelles.
B2) Les explications physicalistes qui, partant dâun isomorphisme entre les structures mentales et les structures organiques selon des modĂšles de champ, appuyent en dĂ©finitive ces derniers sur des considĂ©rations physiques (par exemple les gestaltistes dâinspiration kĆhlĂ©rienne).
B3) Les explications organicistes en général, qui insistent sur les réductions du psychologique au physiologique.
C) On peut enfin considĂ©rer comme « constructivistes » les types dâexplication qui, tout en faisant naturellement une part aux rĂ©ductions (car câest
lĂ au moins lâun des aspects de toute explication), mettent lâaccent principal sur des processus de construction. Un tel caractĂšre oppose ces formes dâexplications au type A, mais les diffĂ©rencie Ă©galement des variĂ©tĂ©s de B, car dans la mesure oĂč lâon rĂ©ussit Ă faire une part Ă des constructions dans le domaine des conduites ou des activitĂ©s mentales, on atteint par cela mĂȘme une certaine spĂ©cificitĂ© psychologique qui nâest plus rĂ©ductible Ă des propriĂ©tĂ©s sociales, physiques ou organiques. Nous distinguerons Ă cet Ă©gard trois sortes de modĂšles :
Cj Les modĂšles du type « thĂ©orie du comportement » qui, malgrĂ© des diffĂ©rences aussi considĂ©rables quâil en existe entre Hull et Tolman, par exemple, prĂ©sentent ce caractĂšre commun de coordonner les diverses lois dâapprentissage en des systĂšmes centrĂ©s sur lâacquisition de conduites nouvelles.
C2) Les modĂšles dâun type plus proprement gĂ©nĂ©tique qui cherchent dans le dĂ©veloppement certains mĂ©canismes constructifs susceptibles de rendre compte des nouveautĂ©s sans faire simplement appel Ă lâexpĂ©rience acquise.
C3) Enfin les modĂšles dits « abstraits », non pas parce quâils renonceraient Ă tout substrat rĂ©el, au sens oĂč nous avons prĂ©sentĂ© les causes (sous II) comme traduisant lâapplication de la dĂ©duction Ă de tels substrats, mais parce quâils se refusent Ă choisir entre les divers substrats possibles pour mieux dĂ©gager, sous la forme la plus gĂ©nĂ©rale compatible avec les exigences psychologiques, le mĂ©canisme des constructions elles-mĂȘmes.
Un tel tableau ne saurait naturellement prĂ©tendre Ă ĂȘtre Ă peu prĂšs complet, quâĂ la condition de rĂ©server une place possible aux situations intermĂ©diaires. Il va de soi, dâautre part, quâil ne concerne pas les mĂ©thodes que lâon pourrait appeler « prĂ©explicatives ». Par exemple, la mĂ©thode dite dâanalyse factorielle serait difficile Ă situer dans les catĂ©gories prĂ©cĂ©dentes, mais cela avant tout parce quâelle ne constitue pas en elle-mĂȘme un modĂšle explicatif. En tant que technique, elle assure bien une transition possible du lĂ©gal au causal, mais les « facteurs » une fois dĂ©terminĂ©s, le problĂšme reste entier de leur confĂ©rer une signification explicative et lâon sait assez combien chaque auteur peut alors les utiliser dans une direction ou une autre : entre R. Meili, par exemple, qui combine lâanalyse factorielle avec des schĂ©mas gestaltistes, les auteurs qui cherchent Ă coordonner la mĂȘme analyse avec des schĂ©mas de « comportement » (Cj) et G. Spearman, crĂ©ateur de la mĂ©thode factorialiste et auteur de la « noogenĂšse », il nâexiste que peu de conceptions explicatives communes.
Cela dit, il convient dâexaminer successivement chacune de ces sept catĂ©gories de modĂšles explicatifs, de maniĂšre Ă dĂ©gager de leur comparaison ce que celle-ci peut comporter dâaspects ou bien communs ou bien complĂ©mentaires.
1° Lâexplication par rĂ©duction psychogĂ©nĂ©tique
Examinons briĂšvement Ă titre dâexemple de ce premier courant selon quel schĂ©ma les quelques freudiens expĂ©rimentalistes dâaujourdâhui (Hartmann, E. Kris, Spitz et K. Wolf, Glover, Th. Benedek, etc.) expliquent la formation des relations « objectales » durant les premiers mois du dĂ©veloppement. Nous choisirons comme fd conducteur une belle Ă©tude de Th. Gouin-DĂ©carie sur 90 sujets de 3 Ă 20 mois, soumis simultanĂ©ment Ă des Ă©preuves graduĂ©es sur la constitution du schĂšme de lâobjet permanent (ce qui a permis Ă lâauteur de retrouver sans aucune inversion la succession de nos stades de formation de 1â« objet ») et Ă des Ă©preuves parallĂšles sur lâĂ©tablissement des relations « objectales » au sens affectif et freudien du terme.
Nous avions soutenu jadis que lâexplication freudienne constituait Ă cet Ă©gard un modĂšle dâ« identification » meyersonienne : une mĂȘme « énergie psychique » (la « libido ») dâabord centrĂ©e sur certaines activitĂ©s organiques (stades oral puis anal) se dĂ©place sur lâensemble de lâactivitĂ© propre (narcissisme) et finalement sur les personnes extĂ©rieures (choix de 1â« objet » et relations objectales), les nouveautĂ©s ne rĂ©sultant ainsi que dâun dĂ©placement des charges affectives ou des investissements et non pas dâune structuration constructive. Il faut reconnaĂźtre quâaujourdâhui la situation est bien plus nuancĂ©e, depuis la prise de position de Hartmann sur lâindĂ©pendance du systĂšme du « moi » et depuis les observations directes et les recherches expĂ©rimentales qui ont caractĂ©risĂ© le rĂ©examen de ces premiers stades du dĂ©veloppement affectif.
Dans les grandes lignes le schĂ©ma actuel sâappuye alors sur les trois stades suivants. En un premier stade, le nouveau-nĂ© serait centrĂ© sur lui- mĂȘme mais sans encore aucune diffĂ©renciation du moi. Les besoins physiologiques et les centres dâintĂ©rĂȘt qui dĂ©rivent de ceux-ci peuvent cependant crĂ©er des « ßlots de consistance » (Escalona) auxquels sâattache lâĂ©nergie psychique, mais non dissociĂ©s de lâactivitĂ© mĂȘme du sujet. Au cours dâun second stade, les rĂ©actions dâattente et certaines perceptions privilĂ©giĂ©es (sourires) introduisent un dĂ©but de frontiĂšres, mais mobiles, entre lâactivitĂ© propre et ce que lâon peut appeler des « objets intermĂ©diaires » tels que le « visage humain souriant » (Spitz). Enfin un troisiĂšme stade assurerait une diffĂ©renciation stable entre le sujet et lâobjet avec « éclosion de tous les Ă©lĂ©ments contenus Ă lâĂ©tat de germe dans les Ă©tapes antĂ©cĂ©dentes » (Gouin) : dâoĂč la conscience du moi et une « cathexis qui investit de vĂ©ritables objets libidinaux » ; dâoĂč Ă©galement lâangoisse liĂ©e Ă la perte de lâobjet dâamour, etc.
On voit alors quâil y a bien structuration en mĂȘme temps que diffĂ©renciation des points dâinvestissement de lâĂ©nergie affective. De plus, cette structuration sâaccompagne nĂ©cessairement de modifications cognitives importantes (attentes, attention, permanence de lâobjet, etc.) que les auteurs prudents jugeront simplement parallĂšles aux transformations affectives, tandis que dâautres (Odier, par exemple) voudraient leur subordonner. Mais la question centrale, du point de vue du schĂ©ma dâexplication en jeu est de
comprendre comment sâeffectuent de telles transformations affectives : or, il semble bien quâil nây a pas encore lĂ de « construction » proprement affective, mais toujours identitĂ© dans le temps dâune mĂȘme « énergie » constante, qui change simplement de points dâapplication ; le changement qualitatif serait censĂ© rĂ©sulter de ces seuls dĂ©placements ou redistributions, avec « éclosion » et non par nouvelles compositions.
De deux choses lâune, par consĂ©quent. Ou lâon restera fidĂšle Ă ce schĂ©ma dâidentification, et lâidentitĂ© de la « libido » ne fournira pas le principe dâexplication du dĂ©veloppement que lâon cherchera alors dans les transformations structurales dâensemble (diffĂ©renciation du moi, etc.), ou bien lâon coordonnera, lors de chaque transformation particuliĂšre, les processus de construction cognitive avec une construction proprement affective, ce qui reviendra aussi Ă dĂ©passer les modĂšles dâidentification. En un mot, lâexplication par identification se complĂšte et se corrige dâelle-mĂȘme, sous lâinfluence des modifications internes du freudisme (1), dans la direction dâun constructivisme (cf. les modĂšles de type C, dans la direction C1 et C2).
2° Lâexplication par rĂ©duction psychosociologique
Si lâidentification demeure Ă elle seule insuffisante, Ă lâintĂ©rieur des frontiĂšres de la psychologie, câest quâil est dans la logique du rĂ©ductionnisme de continuer Ă rĂ©duire par-delĂ toute frontiĂšre. On peut alors chercher Ă rĂ©duire par le bas (organicisme) ou pour ainsi dire latĂ©ralement, le sujet Ă©tant dĂšs sa naissance en relation avec dâautres sujets : dâoĂč les modĂšles explicatifs de type sociologique, par lâexamen desquels nous allons continuer.
Un tel mode dâexplication se retrouve aujourdâhui dans tous les domaines
(1) Câest pour montrer cette Ă©volution interne que nous avons citĂ© des freudiens restĂ©s orthodoxes, par opposition aux analystes anglais (Bowlby, etc.) et Ă Fromm, Alexander, Erikson, etc., et que nous ne nous sommes pas rĂ©fĂ©rĂ© au meilleur thĂ©oricien de lâexplication en psychanalyse, D. Rapaport. Il faut cependant indiquer ici le fait, intĂ©ressant pour la suite de ce chapitre, que lâexplication psychanalytique sâoriente, avec D. Rapaport, sinon vers des modĂšles abstraits, du moins vers un physicalisme comportant les prolongements thĂ©oriques possibles de tout physicalisme un peu Ă©laborĂ©. Rapaport montre, par exemple, que la constance de la calhexis (quantitĂ© dâĂ©nergie psychique Ă disposition) peut donner lieu Ă deux hypothĂšses distinctes : ou que cette quantitĂ© est thĂ©oriquement constante avec variations infinitĂ©simales dans le sens du thĂ©orĂšme de dâAlembert, ou quâil intervient des remplacements dâordre physiologique qui compenseraient les pertes de la calhexis investie dans les structures et par consĂ©quent « liĂ©e ». Dans les deux cas, il faut introduire une sĂ©rie de distinctions nouvelles et Rapaport reproche Ă Freud de nâavoir distinguĂ© quâune calhexis mobile et une calhexis « liĂ©e » : il faut en outre, selon lui, diffĂ©rencier les structures qui rĂ©duisent la dĂ©charge entropique pour aboutir Ă la neutralisation de la calhexis, et les conditions structurales qui rĂ©duisent simplement la « dĂ©plaçabilité » de la calhexis pour la transformer en calhexis « liĂ©e ». En outre, si une quantitĂ© suffisante de calhexis est investie dans la formation dâune structure, une partie seulement en devient « liĂ©e » tandis que le reste est libĂ©ré : cette libĂ©ration correspond alors Ă la mobilisation de lâĂ©nergie. Rapaport note enfin (tout cela dans une Ă©tude sur Attention calhexis, 1960, oĂč il cherche Ă jeter un pont entre les processus affectifs et les structures cognitives Ă©lĂ©mentaires comme lâattention) que les structures activĂ©es par la calhexis sont modifiĂ©es et ultĂ©rieurement stabilisĂ©es, tandis que les structures non « cathexisĂ©es » pour une longue pĂ©riode perdent leurs caractĂšres de stabilitĂ© et de cohĂ©sion : il y a ainsi, dâaprĂšs cet auteur, parallĂ©lisme avec les conceptions de Piaget sur 1â« alimentation » des schĂšmes dâassimilation sensori-moteurs, les schĂšmes alimentĂ©s fournissant, par le fonctionnement qui en rĂ©sulte, une alimentation aux autres.
de lâaffectivitĂ© Ă©lĂ©mentaire (psychanalyse dite culturaliste : Fromm, etc.) et des conduites en gĂ©nĂ©ral (R. Benedict, M. Mead, etc.), jusquâaux rĂ©actions cognitives (Ă partir de J. M. Baldwin et de P. Janet, jusquâaux travaux de Vigotsky et Luria sur le rĂŽle du langage, en passant par nos propres ouvrages de dĂ©but) et aux conduites proprement sociales (sociomĂ©trie, etc.).
Le principe en est le suivant. Lorsquâun comportement nouveau vient enrichir les prĂ©cĂ©dents au cours du dĂ©veloppement, il serait dĂ» moins Ă une construction interne quâĂ un apport rĂ©sultant des interactions mĂȘmes de la vie sociale. En ce sens, la rĂ©duction des conduites de lâindividu Ă des structures sociales nâexclut pas les schĂ©mas de construction, mais celle-ci est dĂ©placĂ©e sur le terrain des interactions collectives au lieu de tenir Ă des mĂ©canismes exclusivement psychobiologiques. Lorsque P. Janet, par exemple, explique lâapparition de la rĂ©flexion (qui se superpose aux croyances immĂ©diates ou assĂ©ritives) en invoquant la conduite sociale de la dĂ©libĂ©ration ainsi que son intĂ©riorisation sous forme de discussion avec soi-mĂȘme, il y a bien construction dâune conduite nouvelle, mais sur le plan interindividuel ou collectif, et la nouveautĂ© dâune telle conduite est rĂ©duite Ă ce mĂ©canisme extĂ©rieur sans dĂ©river dâune construction interne Ă partir des conduites de niveaux antĂ©rieurs.
Mais deux remarques sont Ă faire Ă propos dâun tel mode dâexplication, qui ne reviennent pas Ă en contester pour autant la valeur. La premiĂšre est que, tĂŽt ou tard, il conduit Ă faire appel Ă un constructivisme interne en tant que nĂ©cessairement complĂ©mentaire de la construction collective. Par exemple, aprĂšs avoir cru que la coopĂ©ration interindividuelle suffisait Ă expliquer la formation des structures logiques au cours du dĂ©veloppement de lâenfant (logique des relations fondĂ©e sur la rĂ©ciprocitĂ©, etc.), nous avons Ă©tĂ© obligĂ© dans la suite : a) dâadmettre que cette formation supposait aussi, Ă titre de condition Ă©galement nĂ©cessaire, un mĂ©canisme constructeur interne fondĂ© sur la coordination des actions du sujet et sur leur intĂ©riorisation en opĂ©rations ; b) de reconnaĂźtre que la coopĂ©ration elle-mĂȘme revenait de son cĂŽtĂ© Ă coordonner des actions et selon les mĂȘmes lois opĂ©ratoires que les coordinations intra-individuelles, de telle sorte quâentre la coopĂ©ration interindividuelle et ces coordinations il existe une relation circulaire et non pas une filiation Ă sens unique.
La seconde remarque est que, poussĂ©e Ă un certain degrĂ© de prĂ©cision, lâexplication sociologique (indĂ©pendamment mĂȘme des rĂ©ductions du psychologique au social) en vient Ă recourir Ă des modĂšles abstraits qui sont isomorphes Ă ceux dont on peut faire usage pour lâexplication psychologique (voir III, sous C3). Toute lâĆuvre de Cl. LĂ©vi-Strauss, en particulier ses beaux travaux sur les relations de parentĂ©, revient par exemple Ă appliquer aux relations sociales certaines des grandes structures de lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale (rĂ©seaux, etc.) de telle sorte que lâexplication sociologique se trouve alors coĂŻncider avec une mathĂ©matisation qualitative de nature analogue Ă celle qui intervient dans la construction des structures logiques. Il est donc Ă©vident que le jour oĂč la microsociologie concrĂšte sâinspirera de tels modĂšles (en dĂ©passant la conceptualisation naĂŻve et Ă vrai dire nullement encore
sociologique de la sociomĂ©trie de Moreno) (1), les rĂ©ductions psychosociologiques ne requerront pas seulement un certain constructivisme mental (selon notre premiĂšre remarque), mais encore se rĂ©vĂ©leront entiĂšrement homogĂšnes aux modes dâexplication relevant des modĂšles dits abstraits.
3° Lâexplication par rĂ©duction physicaliste
Sâil est naturel quâune rĂ©duction de direction latĂ©rale, comme est celle du psychologique au social, aboutisse en fin de compte Ă des schĂ©mas dâinteraction et non plus de rĂ©duction simple (car tel est naturellement le sens des deux remarques terminant le paragraphe B1), on pourrait penser par contre quâune explication par rĂ©duction du supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur marque cette fois une victoire dĂ©cisive du rĂ©ductionnisme. Un modĂšle particuliĂšrement audacieux et Ă©lĂ©gant illustrant les tentatives de ce genre est celui des modes dâexplication proposĂ©s par la thĂ©orie de la Gestalt, qui tendent non seulement Ă rĂ©duire les phĂ©nomĂšnes mentaux (notamment de perception et dâintelligence) Ă des faits physiologiques, mais encore Ă subordonner ceux-ci, par lâintermĂ©diaire des schĂ©mas de champ, Ă des structures physiques : dâoĂč certaines interprĂ©tations qui ramĂšnent presque directement le psychologique au physique, comme dans le cas des « bonnes formes » perceptives qui se rĂ©duiraient aux structures de « Geslalts physiques » en tant que soumises comme elles Ă des principes dâĂ©quilibre et de moindre action.
Un exemple cĂ©lĂšbre de ce mode dâinterprĂ©tation est celui des after effects ou effets consĂ©cutifs, Ă©tudiĂ©s par KĆhler et Wallach et qui consistent en modifications des estimations de grandeurs ou de formes dâune figure perçue lorsque cette perception succĂšde en une mĂȘme rĂ©gion du champ visuel Ă la perception dâune figure diffĂ©rente. LâhypothĂšse explicative revient alors, une fois traduites les excitations en termes de diffĂ©rences de potentiel et les estimations de longueur en termes de rĂ©sistance Ă©lectrique des tissus, Ă relier les effets observĂ©s Ă des modifications de la satiation. En distinguant une satiation permanente (plus forte chez lâadulte que chez lâenfant), les augmentations momentanĂ©es et localisĂ©es de la satiation permanente dues Ă lâinspection des figures, le rĂ©tablissement de lâĂ©quilibre (plus ou moins rapide selon la force de la satiation permanente) par un processus homĂ©ostatique et enfin la self-satiation dĂ©pendant de la fixation du regard (moins bonne chez lâenfant, dâoĂč une rĂ©gion plus Ă©tendue de satiation faible), on parvient ainsi Ă un schĂ©ma explicatif qui rend compte non seulement des effets observĂ©s mais encore de leur Ă©volution avec lâĂąge. Il est seulement Ă noter que, sous lâinfluence de leur orientation physicaliste (KĆhler a Ă©tĂ© physicien et Wallach chimiste avant dâĂȘtre psychologues), ces auteurs tendent Ă Ă©carter toute intervention de lâactivitĂ© fonctionnelle du sujet, sans utiliser les possibilitĂ©s quâouvriraient Ă cet Ă©gard leur conception homĂ©ostatique de la satiation ni les relations entre la self-satiation et la centration du regard.
Notre rĂŽle nâest point ici de juger de la valeur des thĂ©ories mentionnĂ©es
(1) Voir le chap. XXXIV de Maisonneuve qui expose les progrÚs réalisés à cet égard.
mais seulement dâanalyser ce que comportent les modĂšles dâexplication proposĂ©s. Nous nous bornerons Ă cet Ă©gard aux trois remarques suivantes.
La premiĂšre est que si les modĂšles physicalistes constituent assurĂ©ment un idĂ©al dâune importance essentielle, ils sâimposeront sans doute de façon dâautant plus convaincante que la biologie nous y conviera elle-mĂȘme et que la rĂ©duction possible de certaines structures psychologiques Ă certaines structures physiques passera par lâintermĂ©diaire dâune rĂ©duction distincte et prĂ©alable des premiĂšres Ă des structures biologiques. A cet Ă©gard, il est possible que le recours aux formes dâĂ©quilibre spĂ©cifiques des champs masque souvent certaines formes dâĂ©quilibration par compensation active de la part du sujet : Ă constater par exemple avec quelle frĂ©quence les constances perceptives aboutissent Ă des « sur-constances » (1). On est portĂ© Ă invoquer des sur-compensations par prĂ©caution relevant de modĂšles biologiques plus que dâune balance physique exacte. Mais ceci ne nous Ă©loigne pas nĂ©cessairement du physicalisme, on verra tout Ă lâheure pourquoi.
En second lieu, si la remarque prĂ©cĂ©dente semble de portĂ©e restrictive, on peut par ailleurs se proposer de prolonger le physicalisme en complĂ©tant par dâautres les modĂšles de Gestali. Les rĂ©fĂ©rences physiques des gestaltistes sont choisies dans le domaine des phĂ©nomĂšnes Ă compositions non additives, donc irrĂ©versibles. Or, Planck a montrĂ© que la dichotomie la plus importante qui intervient en physique est celle des phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles (par exemple thermodynamiques) et des phĂ©nomĂšnes rĂ©versibles (cinĂ©matiques et mĂ©caniques). Si lâon dĂ©sire donc utiliser Ă plein rendement les analogies physiques, on sera conduit Ă retrouver en psychologie une division analogue, qui opposera alors les structures dâensemble Ă composition additive et rĂ©versible (structures opĂ©ratoires de lâintelligence) aux structures Ă©lĂ©mentaires qui sont les Gestalts. Ceci nâest plus conforme Ă la thĂ©orie gestaltiste mais sâinspire assurĂ©ment dâun physicalisme Ă©largi.
DâoĂč notre troisiĂšme remarque. Ce qui est le plus intĂ©ressant pour la psychologie dans les rĂ©fĂ©rences Ă la physique nâest peut-ĂȘtre pas la rĂ©duction proprement dite dâune structure mentale (par exemple perceptive) Ă une structure physique (par exemple de champ Ă©lectromagnĂ©tique), mais lâanalogie entre le mode de composition intervenant dans la premiĂšre et le mode de composition utilisĂ© par le physicien pour atteindre la connaissance de la seconde. A cet Ă©gard, la coupure entre les phĂ©nomĂšnes irrĂ©versibles et rĂ©versibles est aussi une coupure entre le domaine des explications surtout probabilistes et celui de la dĂ©duction simple. Les analogies physicalistes suggĂšrent donc non seulement des rĂ©ductions proprement dites, mais aussi lâutilisation de modĂšles abstraits. On sait en particulier quelle Ă©troite parentĂ© existe entre les schĂ©mas explicatifs de la thermodynamique et ceux quâutilisent la thĂ©orie des jeux ou de la dĂ©cision et celle de lâinformation (2). Or, câest prĂ©cisĂ©ment dans cette direction que plusieurs auteurs cherchent
(1) Voir chap. XVIII sous VII.
(2) Le calcul de lâinformation est, en effet, calquĂ© sur celui de lâentropie en thermodynamique.
aujourdâhui leurs modĂšles explicatifs dans le domaine perceptif (1) et ce que nous avons rappelĂ© Ă lâinstant des sur-constances perceptives relĂšverait facilement de tels modĂšles (en tant quâexemple de « dĂ©cisions » par prĂ©caution contre lâerreur possible ou la perte dâinformation).
En bref, les deux avantages Ă retenir de la rĂ©duction physicaliste sont, dâune part, les prĂ©cisions quâelle peut en certains cas ajouter Ă la rĂ©duction organiciste et, dâautre part, lâouverture quâelle favorise sur certains modĂšles abstraits parmi les plus fĂ©conds dont on dispose aujourdâhui.
4° Lâexplication par rĂ©duction organiciste
Avec lâeffort de rĂ©duction des phĂ©nomĂšnes mentaux aux rĂ©actions physiologiques, nous rejoignons la plus grande tradition de la psychologie expĂ©rimentale. Pour un grand nombre dâauteurs, le domaine psychologique constituant la zone dâinterfĂ©rence entre le biologique et le social, le mode privilĂ©giĂ© dâexplication rĂ©servĂ© au psychologue, sur les points oĂč il nâest pas subordonnĂ© Ă la sociologie, sera donc la rĂ©duction du supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur, câest-Ă -dire lâassimilation aux modĂšles physiologiques.
On pourrait multiplier les exemples de telles rĂ©ductions, en remontant jusquâaux travaux de Helmholtz et de Hering sur la perception. Choisissons celui qui est peut-ĂȘtre le plus classique, mais aussi le plus instructif quant Ă lâidĂ©e centrale dĂ©fendue en ce chapitre, celle de la complĂ©mentaritĂ© des modĂšles de rĂ©duction et des modĂšles constructivistes « abstraits ». La psychologie associationniste dont sont issus, malgrĂ© son mĂ©canisme simpliste, les travaux ultĂ©rieurs de la psychologie expĂ©rimentale, cherchait Ă rĂ©duire lâensemble des structures mentales au mĂ©canisme supposĂ© Ă©lĂ©mentaire de lâassociation. Mais comment rendre compte de ce dernier, notamment sous sa forme la plus simple de lâassociation par contiguĂŻté ? La rĂ©ponse a dâabord Ă©tĂ© cherchĂ©e par rĂ©duction Ă des modĂšles physiologiques simplement verbaux (frayages, etc.), puis elle a Ă©tĂ© donnĂ©e de façon dĂ©cisive par Pavlov avec ses rĂ©flexes conditionnĂ©s, considĂ©rĂ©s par lui comme « complĂštement identiques » aux « associations des psychologues » et comme recouvrant mĂȘme « ce que le gĂ©nial Helmholtz a dĂ©signĂ© [dans le domaine des perceptions] sous le terme cĂ©lĂšbre de conclusion inconsciente ».
Mais le propre dâune rĂ©duction est de soulever de nouveaux problĂšmes par rĂ©gression indĂ©finie et, pendant que les psychologues dĂ©couvraient la complexitĂ© de plus en plus grande des apprentissages associatifs (rĂŽle des anticipations, des renforcements, de la motivation, problĂšmes de stabilitĂ©, etc.), les physiologistes poursuivaient leur travail en cherchant Ă rĂ©pondre aux nombreuses questions laissĂ©es en suspens par lâinterprĂ©tation encore hypothĂ©tique de Pavlov (les notions dâirradiation, dâinduction, etc., ne dĂ©passant quâĂ peine le cadre de la lĂ©galitĂ©). Sans rappeler les techniques nouvelles qui ont permis de faire progresser cette analyse (notamment Ă©lectrophysio-
(1) Par exemple W. P. Tanner et son équipe pour la théorie des seuils (voir plus loin sous C3).
logiques), bornons-nous Ă mentionner, dâaprĂšs un beau rapport de A. Fessard et H. Gastaut, les deux principaux thĂšmes de recherches abordĂ©s : dâune part, le rĂŽle des grandes structures anatomo-fonctionnelles (formation rĂ©ticulaire, intĂ©gration diencĂ©phalique et systĂšme associatif cortical), dâautre part, lâinterprĂ©tation Ă lâĂ©chelle des structures neuroniques.
Or, Ă ne retenir que ce dernier point, il est du plus haut intĂ©rĂȘt pour la thĂ©orie des modes dâexplication dâexaminer comment procĂšdent les auteurs pour rendre compte du fait quâun signal s, habituellement associĂ© Ă une rĂ©ponse r, peut se substituer au signal inconditionnĂ© S pour aboutir Ă la rĂ©action R. Dâun cĂŽtĂ©, lâexpĂ©rience fournit un ensemble dâinformations essentielles mais limitĂ©es : par exemple quâun apprentissage (au moins chez lâadulte) ne peut pas dĂ©pendre de la croissance de nouveaux rameaux nerveux terminaux ou de la formation de nouvelles synapses, mais seulement dâun nouveau fonctionnement de connexions dĂ©jĂ formĂ©es ; que le conditionnement suppose une structure de type rĂ©ticulaire comportant de nombreuses cellules Ă ramifications Ă©toilĂ©es, etc. Mais, dâun autre cĂŽtĂ©, il sâagit de relier ces informations en un schĂ©ma explicatif. Or, ou bien le schĂ©ma Ă construire est dâemblĂ©e imaginĂ© sous la forme dâun modĂšle mĂ©canique artificiel montrant simplement (mais avec combien dâingĂ©niosité !) Ă quelles conditions le rĂ©sultat Ă expliquer pourrait ĂȘtre obtenu : telles sont, par exemple, les fameuses « machines » de Grey Walter. Ou bien, on construit un modĂšle thĂ©orique de champ rĂ©ticulaire de neurones, comme le beau rĂ©seau prĂ©sentĂ© par Fessard, dont tous les Ă©lĂ©ments ont des propriĂ©tĂ©s identiques (dâoĂč le rĂŽle dâune dĂ©termination historique pour le choix des chemins prĂ©fĂ©rentiels), mais avec possibilitĂ© dâintroduire une certaine stabilitĂ© homĂ©ostatique malgrĂ© les substitutions dâitinĂ©raires. Il va alors de soi que de tels modĂšles (et les seconds comme les premiers) soulĂšvent un ensemble de questions logico- mathĂ©matiques, les unes de structure et les autres de dynamique, dont Fessard souligne lui-mĂȘme lâinterdĂ©pendance.
Du point de vue dynamique, en premier lieu, il sâagit dâexpliquer le pourquoi des itinĂ©raires et lâon recourt alors naturellement Ă un schĂ©ma probabiliste, le rĂ©seau de Fessard Ă©tant prĂ©sentĂ© par lui comme un « rĂ©seau stochastique subordonné », stochastique parce quâĂ chaque Ă©lĂ©ment neuronique du systĂšme sâattache une certaine probabilitĂ© de dĂ©charge, elle-mĂȘme fonction du temps, et subordonnĂ© parce quâil est connectĂ© avec dâautres champs neuroniques analogues dont il subit les influences (et A. Rapaport, Shimbel, etc., ont cherchĂ© Ă pousser le traitement mathĂ©matique de problĂšmes analogues).
Du point de vue de la structure, en second lieu (toute structure Ă©tant conçue dâun point de vue gĂ©nĂ©tique comme alternativement facteur ou produit de fonctionnements dynamiques), il va de soi que le choix dâun modĂšle de « rĂ©seau » entraĂźne un ensemble de consĂ©quences fondamentales, car un « rĂ©seau » est lâune des structures les plus reprĂ©sentatives de lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale (logique et mathĂ©matique), et une structure dont dĂ©rive notamment la logique des propositions. Il convient Ă cet Ă©gard de rappeler que W. McCulloch et Pitts ont prĂ©cisĂ©ment indiquĂ© en quoi les diverses combi-
naisons de liaisons neuroniques sont isomorphes aux liaisons logiques interpropositionnelles (1) (et de façon gĂ©nĂ©rale Ă celles de lâalgĂšbre de Boole), ce qui suffit Ă montrer comment un modĂšle de rĂ©seau rejoint tĂŽt ou tard les plus audacieux des modĂšles « abstraits ».
En bref, un tel exemple indique assez en quoi la rĂ©duction organiciste nâa rien de contradictoire avec le recours aux modĂšles abstraits pour cette raison trĂšs simple que, dans la mesure oĂč la neurologie tend Ă ĂȘtre prĂ©cise (quâelle se double ou non de tentatives mĂ©canophysiologiques), elle dĂ©bouche sur des problĂšmes de probabilitĂ© et dâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale. Câest pourquoi un de nos collaborateurs, revenant dâune visite Ă lâĂ©quipe de McCulloch, dĂ©crivait ces chercheurs comme assis chacun entre deux tables, lâune sur laquelle il examinait au microscope des ensembles de neurones et lâautre oĂč il poursuivait des calculs logistiques.
5° Lâexplication par le comportement
Les trois sortes de modĂšles explicatifs quâil nous reste Ă examiner ne rejettent aucune des formes de rĂ©duction prĂ©cĂ©dentes, mais les complĂštent par un constructivisme spĂ©cifiquement psychologique, sâappuyant sur les lois du seul comportement dâun dĂ©veloppement Ă la fois gĂ©nĂ©tique et mental (C2) ou sur des structures abstraites impliquant les conduites mentales (C3).
On peut dâabord ne se rĂ©fĂ©rer quâau seul comportement, ce qui implique bien entendu un organicisme sous-jacent, mais ce qui introduit en plus la notion dâune construction de structures nouvelles envisagĂ©es Ă un Ă©chelon supĂ©rieur. Par exemple lâun des concepts centraux de la thĂ©orie de lâapprentissage de G. Hull, qui est celui des « familles hiĂ©rarchiques dâhabitudes », correspond Ă une structure globale dont le pouvoir explicatif est relativement indĂ©pendant des rĂ©ductions organicistes possibles, non invoquĂ©es spĂ©cifiquement dans le schĂ©ma de lâexplication. De mĂȘme les sign-geslall-expectalions de Tolman comportent lâorganisation dâun ensemble de relations, au niveau Ă©galement global du comportement, entre un signifiant, un signifiĂ© et lâanticipation du fait que tel comportement conduira de tel aspect Ă tel autre aspect du champ structurĂ©.
En quoi consiste alors lâexplication comme telle, Ă cet Ă©chelon supĂ©rieur au niveau des liaisons nerveuses ? Ces derniĂšres demeurant, selon Hull, hypothĂ©tiques et simplement infĂ©rĂ©es (tout au moins celles auxquelles il se rĂ©fĂšre lui-mĂȘme), elles ne constituent alors que des variables intermĂ©diaires entre le milieu physique et les rĂ©actions observables qui caractĂ©risent le comportement : ce que doit assurer lâexplication, câest donc la liaison causale entre les conditions du milieu et ces rĂ©actions observables. Mais en quoi consiste cette causalitĂ© elle-mĂȘme ?
A lire G. Hull, dont le systĂšme interprĂ©tatif est de beaucoup le plus poussĂ©, on Ă©prouve au premier abord lâimpression de nâĂȘtre en prĂ©sence
(1) Conjonction, disjonction, incompatibilité, exclusion, implication, etc.
que de lois, sans rĂ©fĂ©rence Ă une causalité : ce sont les lois des associations elles-mĂȘmes, de la rĂ©duction du besoin, des renforcements (succĂšs, etc.) qui consolident les associations, des gradients de but (accĂ©lĂ©ration des rĂ©actions proches du but poursuivi), de la formation et de la hiĂ©rarchisation des familles dâhabitudes, etc. Mais, ici comme partout, la causalitĂ© rĂ©side en la connexion dĂ©ductive entre ces lois, dĂ©duction appliquĂ©e Ă un substrat reprĂ©sentĂ© comme rĂ©el et qui est en lâoccurrence lâensemble des notions dĂ©crivant les rĂ©actions Ă lâĂ©chelle du comportement (ce que les thĂ©oriciens du comportement appellent la « conceptualisation » par opposition aux lois elles-mĂȘmes). En quoi consiste alors cette dĂ©duction des lois, dans le systĂšme de Hull, dĂ©duction qui est donc la partie opĂ©rante de lâexplication proprement causale ?
Hull et ses continuateurs ont donnĂ© Ă cette question prĂ©cise trois rĂ©ponses successives. La premiĂšre a consistĂ© Ă coordonner simplement les lois obtenues, en se servant sans plus du langage courant, câest-Ă -dire en utilisant ce mode de dĂ©duction que les logiciens appellent (avec quelque superbe) une dĂ©duction « naĂŻve ». Il sây ajoutait cependant un pressentiment de la seconde rĂ©ponse, puisque Hull, sans construire encore un schĂ©ma probabiliste, indiquait toujours dans sa premiĂšre construction, les frĂ©quences en jeu avec un nombre de dĂ©cimales souvent dĂ©concertant.
La seconde rĂ©ponse a Ă©tĂ© fournie par Bush et Mosteller dans une Ă©tude fondamentale Ă©bauchant une thĂ©orie probabiliste de lâapprentissage. En ce cas, la dĂ©duction des lois est prĂ©sentĂ©e more mathematico : Ă©tant donnĂ©e telle situation caractĂ©risĂ©e par tels paramĂštres, on peut en dĂ©duire moyennant telles lois que la probabilitĂ© dâapprentissage se conformera Ă tel mode de calcul.
La troisiĂšme rĂ©ponse a Ă©tĂ© fournie par Hull lui-mĂȘme qui, Ă la suite des discussions provoquĂ©es par son exposĂ© au CongrĂšs international de Psychologie Ă Paris en 1938, est rentrĂ© en passant par lâAngleterre pour y trouver le logicien Woodger, spĂ©cialiste de lâaxiomatique des thĂ©ories biologiques : sous son influence, Hull a dĂ©cidĂ© de construire avec lâaide du logicien Fitsch une formalisation de son systĂšme explicatif. Il en est rĂ©sultĂ© une thĂ©orie dĂ©ductive more logico qui cette fois prĂ©sente dâune maniĂšre entiĂšrement explicite toutes les articulations du systĂšme. On a montrĂ© depuis quâil est facile de formaliser de mĂȘme le systĂšme de Tolman, et notre collaborateur L. Apostel a publiĂ© rĂ©cemment dans les Ătudes dâĂpistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique une belle Ă©tude dâensemble fournissant entre autres lâesquisse dâune sorte dâalgĂšbre de lâapprentissage et dĂ©gageant les lois formelles des opĂ©rateurs en jeu dans les interprĂ©tations de ce genre.
Il est ainsi dâun certain intĂ©rĂȘt de constater que lâun des courants dâidĂ©es les plus strictement expĂ©rimentalistes de la psychologie en est venu Ă recourir Ă deux sortes de modĂšles abstraits, lâun de nature probabiliste et dĂ©gageant une causalitĂ© de nature statistique, lâautre de nature logistique et mettant en Ă©vidence les liaisons dĂ©ductives des systĂšmes explicatifs. Il va de soi, dâautre part, que cet appel Ă des schĂ©mas dĂ©ductifs ne contredit en rien lâaspect rĂ©ductionniste de ces systĂšmes, puisque (nous lâavons vu sous B3)
les rĂ©ductions Ă©ventuelles aux liaisons nerveuses soulĂšvent Ă cette Ă©chelle infĂ©rieure des questions dâexplication pour la solution desquelles il peut ĂȘtre nĂ©cessaire de recourir Ă des schĂ©mas probabilistes ou algĂ©briques de nature analogue.
6° Lâexplication par construction gĂ©nĂ©tique
Pour les thĂ©oriciens de lâapprentissage, celui-ci est censĂ© rendre compte du dĂ©veloppement mental en son ensemble, sauf en ce qui concerne les effets de la maturation qui sont alors considĂ©rĂ©s comme se combinant de diverses maniĂšres avec les lois de lâapprentissage. Pour certains thĂ©oriciens du dĂ©veloppement, au contraire, la maturation et lâapprentissage en fonction du milieu ne constituent que deux des facteurs en jeu, sans que ceux-ci Ă©puisent lâensemble des constructions possibles. Sans sâeffrayer, dâautre part, dâun certain « mentalisme » que proscrivent les thĂ©oriciens prĂ©cĂ©dents, ils substitueront au seul comportement la notion de « conduites » quâils dĂ©finiront avec P. Janet et bien dâautres, comme le comportement plus les actions intĂ©riorisĂ©es sâaccompagnant de diverses formes de « prise de conscience ». Il rĂ©sulte alors de ces quelques nuances quâon se trouvera en prĂ©sence de modes dâexplication distincts du prĂ©cĂ©dent (III sous CJ et Ă©galement distincts des diverses variĂ©tĂ©s de rĂ©ductionnisme (A Ă B3).
Il faut citer en premier lieu E. v. Holst, K. Lorenz et N. Tinbergen, reprĂ©sentants dâune Ă©cole de psychologie comparĂ©e quâon appelle « éthologie » ou encore « objectivisme » et dont lâidĂ©e centrale est psychophysiologique : câest la notion dâune « activitĂ© spontanĂ©e » de lâorganisme, distincte de toute « rĂ©ponse » et se manifestant dans divers mouvements rythmiques dĂ©jĂ Ă©tudiĂ©s par Adrian aussi bien que dans les mouvements dâensemble du nouveau-nĂ© de lâhomme. Mais si ces auteurs insistent sur lâactivitĂ© de lâorganisme et sur celle du sujet psychologique, ils ne nĂ©gligent pas pour autant le milieu et la thĂ©orie des « dĂ©clencheurs innĂ©s » des instincts (signaux perceptifs hĂ©rĂ©ditaires ou spĂ©cifiques qui dĂ©clenchent par exemple la poursuite de la mĂšre chez les poussins, les canetons, etc.) fait intervenir une Ă©troite interaction entre lâobjet et le sujet dont la causalitĂ© subtile mĂ©riterait une analyse dĂ©taillĂ©e.
Mais, pour faciliter le parallĂšle avec les thĂ©oriciens de lâapprentissage humain, on nous permettra de nous citer nous-mĂȘme en exemple de cette forme C2 dâexplication, car si nous avons insistĂ© Ă©galement sur cette activitĂ© du sujet (et essentiellement dans les structurations cognitives), nous avons surtout essayĂ© dâen tirer une explication du dĂ©veloppement intellectuel. Nous aimerions donc dĂ©gager en quelques mots la forme particuliĂšre dâexplication causale dont nous nous sommes servi.
Ătant donnĂ© que les actions du sujet prĂ©sentent dĂšs le dĂ©part une structure (initialement pauvre, mais alors rĂ©glĂ©e hĂ©rĂ©ditairement), les rĂ©actions au milieu seront, dâune part, des rĂ©actions dâassimilation tendant Ă incorporer les objets Ă ces structures et, dâautre part, des rĂ©actions dâaccommodation tendant Ă modifier, câest-Ă -dire diffĂ©rencier les mĂȘmes structures en fonction des situations. DâoĂč, dĂšs le dĂ©part, la nĂ©cessitĂ© dâun
processus dâĂ©quilibration aboutissant Ă des combinaisons diverses dâassimilation et dâaccommodation. LâĂ©quilibration consistant ainsi Ă compenser les perturbations extĂ©rieures jusquâĂ incorporation aux structures initiales ou en voie de transformation, il en rĂ©sulte que les constructions successives dues Ă ces interactions sâappuyĂšrent sur des rĂ©gulations de plus en plus complexes intervenant dans la coordination des actions. OrientĂ©es dĂšs le dĂ©part vers une rĂ©versibilitĂ© approximative, ces rĂ©gulations se traduiront en fin de compte par des systĂšmes dâopĂ©rations, ou actions intĂ©riorisĂ©es se coordonnant de façon rĂ©versible et ce serait Ă cette construction dâopĂ©rations que serait due la succession des divers paliers de lâintelligence.
Ainsi orientĂ©e vers la construction de structures opĂ©ratoires, une telle interprĂ©tation en vient donc Ă retrouver les structures logico-mathĂ©matiques, mais il est essentiel de noter quâil ne sâagit point alors dâune logique préétablie et utilisĂ©e par le psychologue, comme dans la formalisation du systĂšme de Hull : il ne sâagit ici que des opĂ©rations et de la logique du sujet lui-mĂȘme, le problĂšme central ayant Ă©tĂ© dĂšs le dĂ©but de savoir comment elle se construit (1). Avant de recourir Ă des modĂšles abstraits, il a donc Ă©tĂ© tentĂ© de fournir une explication causale gĂ©nĂ©tique et le modĂšle utilisĂ© a consistĂ© Ă recourir, par-delĂ la maturation, lâapprentissage et les influences sociales, Ă lâĂ©quilibration elle-mĂȘme conçue comme un processus sĂ©quentiel de nature probabiliste. Ătant donnĂ©, par exemple, un problĂšme de conservation oĂč un objet est modifiĂ© simultanĂ©ment dans les sens + a et â b, il sâagira de comprendre comment le sujet en arrive aux opĂ©rations qui expriment les transformations + a et â b sous la forme dâune compensation et qui conduiront Ă en infĂ©rer la conservation de la quantitĂ© en jeu malgrĂ© les modifications apparentes. Le schĂ©ma explicatif consistera alors Ă dĂ©terminer dâabord pour quelles raisons les rĂ©actions initiales les plus probables ne porteront pas sur la transformation comme telle, mais sur un aspect seulement des configurations en jeu (par exemple + a sans â b) ; puis Ă dĂ©terminer pour quelle raison la rĂ©action ultĂ©rieure la plus probable (mais devenant la plus probable aprĂšs la premiĂšre, sans lâĂȘtre dĂšs le dĂ©but) consistera Ă remarquer lâautre aspect figurai en jeu (nĂ©gligĂ©, jusque-lĂ ) ; puis Ă montrer comment lâoscillation entre ces deux rĂ©actions rend progressivement probables les infĂ©rences portant sur la solidaritĂ© de + a et de â b, ce qui dĂ©place sur la transformation comme telle lâaccent mis initialement sur les âąseules configurations ; et enfin Ă dĂ©terminer pour quelles raisons la rĂ©action devenant finalement la plus probable consistera Ă atteindre la compensation, ce qui signifie dĂ©couvrir lâopĂ©ration qui assure la conservation.
Que ce schĂ©ma causal de lâĂ©quilibration dĂ©bouche sur un modĂšle probabiliste abstrait, et sur des modĂšles algĂ©briques ou logiques, on le constate donc, mais il nous reste Ă Ă©tablir en vertu de quelle nĂ©cessitĂ© interne il en est toujours ainsi, ce que nous allons tenter maintenant sur un plan plus gĂ©nĂ©ral.
(1) On a dâailleurs tentĂ© depuis dâintĂ©grer ces rĂ©sultats dans le systĂšme explicatif de Hull : D. Berlyne sây est employĂ© (voir 1960) en introduisant notamment, pour rendre compte des « opĂ©rations », des « rĂ©ponses-transformations » transformant une « rĂ©ponse-copie » en une autre.
7° Lâexplication fondĂ©e sur les modĂšles abstraits
Si lâexplication causale consiste Ă dĂ©duire les lois qui relient des objets reprĂ©sentĂ©s en fonction dâun certain substrat de rĂ©alitĂ©, et si elle suppose ainsi les trois conditions : 1° dâĂȘtre en possession de lois ; 2° de choisir un schĂ©ma de dĂ©duction et 3° de choisir un substrat auquel sâapplique la dĂ©duction (sociĂ©tĂ©, systĂšme nerveux, comportement, conduites, etc.), on peut alors dĂ©finir de deux maniĂšres distinctes lâexplication fondĂ©e sur les modĂšles abstraits, lâune plus gĂ©nĂ©rale et lâautre particuliĂšre :
a) De façon gĂ©nĂ©rale, on dira que lâon recourt Ă des modĂšles abstraits lorsque, au lieu de se contenter, comme schĂ©ma de dĂ©duction (Ă©lĂ©ment n° 2 de lâexplication), de la dĂ©duction « naĂŻve » fondĂ©e sur le langage courant, on choisit un schĂ©ma dĂ©ductif de caractĂšre technique, empruntĂ© aux mathĂ©matiques probabilistes (thĂ©orie classique des probabilitĂ©s, thĂ©orie des jeux ou de la dĂ©cision, thĂ©orie de lâinformation, etc.) ou Ă lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale comprenant lâalgĂšbre de Boole et la logique (thĂ©orie des rĂ©seaux, thĂ©orie des groupes, logique formalisĂ©e des propositions, etc.). Selon cette acception gĂ©nĂ©rale, le recours aux modĂšles abstraits vient donc simplement complĂ©ter lâune des formes quelconques dâexplication envisagĂ©es jusquâici, sitĂŽt que lâon dĂ©sire atteindre un degrĂ© de prĂ©cision supĂ©rieur Ă celui de la dĂ©duction courante. Ce recours signifie dâabord que lâon substitue un langage exact au langage ordinaire, mais il conduit ensuite naturellement Ă de nouveaux dĂ©veloppements dans lâexplication, dans la mesure oĂč le schĂ©ma de dĂ©duction choisi comporte la considĂ©ration de relations spĂ©cifiques utiles Ă cette explication : lâintroduction dâune structure de « rĂ©seau » ou de « groupe » fera par exemple apercevoir un ensemble trĂšs riche de relations bien dĂ©terminĂ©es non nĂ©cessairement remarquĂ©es jusque-lĂ . Mais, selon cette dĂ©finition a), lâintroduction du modĂšle abstrait ne change rien au substrat 3 choisi au prĂ©alable : il sâagira toujours des mĂȘmes relations nerveuses, du mĂȘme comportement, etc., envisagĂ©s en leur dĂ©tail.
b) De façon plus particuliĂšre, on parlera dâune explication par modĂšle abstrait lorsque, pour un ensemble de lois ou faits gĂ©nĂ©raux 1, on utilise un schĂ©ma dĂ©ductif technique 2, mais sans choisir un substrat rĂ©el dĂ©terminĂ© 3 et en essayant de lui substituer ce quâil peut y avoir de commun aux diffĂ©rents modĂšles possibles. Si ce modĂšle est lui-mĂȘme « abstrait », ce terme dâ« abstrait » signifie donc alors simplement « commun aux diffĂ©rents modĂšles rĂ©els concevables ». LâidĂ©al de lâexplication consistant Ă dĂ©gager les conditions nĂ©cessaires et suffisantes dâun ensemble de faits, le modĂšle abstrait 3 vise donc Ă atteindre ces conditions, et, mĂȘme sâil nâatteint pas cette gĂ©nĂ©ralitĂ©, il parvient tout au moins Ă dĂ©gager un certain nombre de conditions suffisantes. Par exemple, lorsque, pour expliquer les effets perceptifs de surestimation par centration, nous nous servons dâun schĂ©ma de probabilitĂ©s de « rencontres » (entre les segments Ă©lĂ©mentaires de la ligne perçue et les Ă©lĂ©ments des organes rĂ©cepteurs du sujet) et de « couplages » (ou correspondances entre rencontres sur des rĂ©gions diffĂ©rentes de la figure, ces rencontres
pouvant nâavoir pas la mĂȘme densitĂ© selon ces rĂ©gions), nous nous refusons, faute de donnĂ©es de fait certaines, Ă prĂ©ciser si ces rencontres tiennent Ă la densitĂ© des cellules de la rĂ©tine, au nombre des micromouvements dâexploration du globe oculaire, etc., et mĂȘme Ă prĂ©ciser si les « couplages » sont dus Ă des liaisons nerveuses ou demeurent des abstractions traduisant les mises en relation de la perception consciente du sujet : sans donc choisir le substrat rĂ©el 3 en jeu, mais en cherchant ce quâil y a de commun aux divers substrats concevables, le modĂšle utilisĂ© suffĂźt Ă rendre compte des lois observĂ©es et câest lĂ ce qui justifie son emploi, car, sâil est correct, il sâappliquera tĂŽt ou tard Ă lâun des substrats rĂ©els actuellement concevables.
Sous ces deux formes a) et b), lâexplication par modĂšles abstraits rend alors trois sortes de service. En premier lieu elle rend prĂ©cises des dĂ©ductions sinon imprĂ©cises : câest ce genre de service que Hull a demandĂ© Ă la formalisation logique de sa thĂ©orie, et il nâen a rien tirĂ© dâautre, mais cela constitue dĂ©jĂ un progrĂšs dans lâexplication puisque celle-ci consiste en une dĂ©duction des phĂ©nomĂšnes.
En second lieu, le schĂ©ma abstrait permet de dĂ©couvrir des relations nouvelles entre faits gĂ©nĂ©raux ou lois auparavant non comparables. Par exemple, on observe dans le dĂ©veloppement des opĂ©rations intellectuelles de lâenfant (voir sous C2) une sĂ©rie de constructions nouvelles se produisant dĂšs entre 11-12 ans : apparition de la notion de proportions, des doubles systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, comprĂ©hension des relations physiques entre actions et rĂ©actions, etc. En apparence rien nâexplique la simultanĂ©itĂ© de ces productions dont on nâaperçoit pas la parentĂ©. Mais nous avions construit, pour rendre compte de la nature opĂ©ratoire de la logique des propositions, un « groupe » de quatre transformations (isomorphe au groupe de Klein), dont lâexistence avait Ă©chappĂ© aux logiciens : Ă©tant donnĂ© un opĂ©rateur, tel que lâimplication (p implique q), on peut : 1° lâinverser par nĂ©gation N (p et non-q) ; 2° le transformer en sa rĂ©ciproque R (ç implique p) ; 3° le transformer en sa duale ou corrĂ©lative G (non-p et q) ; et 4° le laisser identique I. On a alors NR = C, CR = N, CN = R et NRC = I. Ce groupe est intĂ©ressant du point de vue psychologique, en ce quâil fusionne en un seul systĂšme les deux formes de rĂ©versibilitĂ© jusque-lĂ sĂ©parĂ©es (entre 7 et 11-12 ans) : lâinversion N et la rĂ©ciprocitĂ© R. On peut donc admettre quâil exprime Ă la fois lâaboutissement naturel des opĂ©rations gĂ©nĂ©tiquement antĂ©rieures et le point de dĂ©part des opĂ©rations propositionnelles se constituant entre 11-12 et 14-15 ans. Or, il se trouve que les schĂšmes opĂ©ratoires nouveaux dont il vient dâĂȘtre question (proportions, etc.) sont prĂ©cisĂ©ment tous rĂ©ductibles Ă un tel groupe ! Le schĂ©ma abstrait permet ainsi de dĂ©couvrir une parentĂ© qui Ă©chappait Ă lâexamen « naĂŻf » et non algĂ©brique (1).
En troisiĂšme lieu, le schĂ©ma abstrait peut fournir des liaisons causales nouvelles lĂ oĂč elles Ă©chappaient Ă lâanalyse. On sait, par exemple, que v. Neumann et Morgenstern ont construit Ă lâusage des Ă©conomistes un modĂšle probabiliste dit « thĂ©orie des jeux » ou de la dĂ©cision, permettant de
(1) Voir le chap. XXIV, Les opérations intellectuelles et leur développement.
calculer quelle « stratĂ©gie » doit adopter un joueur en des situations variĂ©es pour obtenir le maximum de gain avec le minimum de perte (critĂšre de Bays) ou pour minimiser au maximum les pertes dues aux astuces de lâadversaire (critĂšre minimax). On peut aussi appliquer ce schĂ©ma aux gains et pertes dâinformation. Or, en reprenant la thĂ©orie des seuils de la perception (qui nâavait pas jusque-lĂ fourni dâapproximation mathĂ©matique suffisante), W. P. Tanner (de Michigan) a rĂ©ussi une application de la thĂ©orie des jeux en adaptant des tables dâimputation Ă la discrimination des indices objectifs et des « bruits ». Cette rĂ©ussite suffĂźt alors Ă modifier lâinterprĂ©tation causale du phĂ©nomĂšne : au lieu de lâexpliquer par la simple finesse des enregistrements perceptifs, on fera intervenir des « dĂ©cisions » au sens dâinfĂ©rences inductives inconscientes, ce qui constitue un certain retour Ă HelmholtzâŠ
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, on peut soutenir que lâemploi des schĂ©mas abstraits tend Ă fournir un certain statut de lĂ©gitimitĂ© et de prĂ©cision aux explications constructives tendant Ă souligner les activitĂ©s du sujet. LĂ oĂč les hypothĂšses rĂ©ductionnistes subordonnent le supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur, le schĂ©ma abstrait, sans contredire en rien la nĂ©cessitĂ© des liaisons avec lâorganisme, dĂ©gage par ailleurs la spĂ©cificitĂ© et la nouveautĂ© des constructions sâeffectuant au niveau du comportement et des conduites. Comme, dâautre part, la neurologie (science de faits) ne saurait expliquer pourquoi 2+2 = 4 ni pourquoi A = A (Ă©quivalences dont la nĂ©cessitĂ© ne repose pas sur des faits, mais sur des normes dĂ©ductives), il reste que les implications de la conscience, tout en correspondant Ă des liaisons organiques, ne sauraient sâinterprĂ©ter gĂ©nĂ©tiquement sans le recours Ă des modĂšles abstraits dont la nature mĂȘme relĂšve prĂ©cisĂ©ment de la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive. Mais ne nous engageons-nous pas alors dans une sĂ©rie de cercles vicieux, puisque ces modĂšles sont les produits dâune certaine activitĂ© consciente et quâils sont par ailleurs utilisĂ©s par la neurologie dont on attend cependant quâelle finisse par rendre compte des faits psychologiques ? Ces cercles seraient, en effet, vicieux si la discussion du problĂšme du parallĂ©lisme psychophysiologique ne nous permettait pas de prĂ©ciser leur nature.
IV. Les explications psychologiques
et le problÚme du parallélisme psychophysiologique
Des exposĂ©s qui prĂ©cĂšdent, on peut retenir au moins deux conclusions. Dâune part, il est indispensable Ă lâexplication psychologique dâassurer de constantes liaisons entre le supĂ©rieur et lâinfĂ©rieur, liaisons dont lâorganicisme fournit un modĂšle irremplaçable, pouvant conduire jusquâau physicalisme, mĂȘme si les liaisons en question ne consistent pas en rĂ©ductions pures et comportent toujours une part dâinteractions ou dâassimilations rĂ©ciproques entre les processus dâĂ©chelles diffĂ©rentes. Il est, dâautre part, nĂ©cessaire pour interprĂ©ter les conduites supĂ©rieures, y compris leurs caractĂšres de prise de conscience, de recourir Ă un certain constructivisme, avec ses exigences
techniques (modĂšles abstraits). Il ne saurait cependant y avoir contradiction entre ces deux conclusions puisque lâindispensable tendance rĂ©ductionniste nâaboutit jamais Ă une simple identification du supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur et se combine toujours tĂŽt ou tard avec une exigence de construction et puisque, rĂ©ciproquement, les explications constructionnistes ne peuvent pas partir de rien et postulent une liaison continue entre les points dâarrivĂ©e et ceux de dĂ©part ; au reste, comme on lâa vu, lâinterprĂ©tation neurologique ou organiciste en vient dâelle-mĂȘme, par lâaffinement de ses explications Ă recourir Ă des schĂ©mas dĂ©ductifs ou abstraits, dont la nĂ©cessitĂ© logique est cependant irrĂ©ductible aux questions de faits matĂ©riels.
Mais il subsiste un grand problĂšme. Ce que nous venons de dire quant du double mouvement de rĂ©duction et de construction complĂ©mentaires ne prĂ©sente pas de difficultĂ©s majeures tant quâil sâagit des relations entre lâorganisme en tant que physiologique et le comportement en tant quâobservable au dehors et pour ainsi dire matĂ©riellement. Par contre les questions se posent en dâautres termes, ou plutĂŽt elles se compliquent par lâadjonction dâune dimension nouvelle, dĂšs quâintervient la conscience. La prise de conscience joue, en effet, un rĂŽle essentiel dans la succession des Ă©tapes ou la hiĂ©rarchie des paliers quâinvoque le constructivisme. Du point de vue organiciste ou rĂ©ductionniste, dâautre part, le rĂ©veil, la vigilance, etc., bref lâapparition ou lâintensitĂ© de la conscience semblent correspondre Ă des changements dâĂ©tats des neurones et du tonus rĂ©ticulaire. Quel est alors le rapport entre la conscience et les processus organiques ou matĂ©riels ?
1° Le problÚme du parallélisme
Il semble donc inĂ©vitable, pour surmonter ces difficultĂ©s, de prĂ©voir, en plus des types dâexplications rĂ©ductionnistes ou constructivistes dont lâobjectif est de relier les uns aux autres les paliers hiĂ©rarchiques dans le sens de leur superposition, une mĂ©thode dâinterprĂ©tation qui rende compte, sur chaque palier ou Ă partir dâun certain niveau, des relations entre la conscience et lâorganisme, autrement dit entre lâaspect extĂ©rieur ou matĂ©riel du processus en jeu et son aspect interne ou conscient, dans la mesure oĂč celui-ci intervient. Par exemple, si la vĂ©ritĂ© de 2 + 2 = 4 est impensable, en tant que vĂ©ritĂ©, en dehors de la conscience du mathĂ©maticien (fĂ»t-il ĂągĂ© de 7 ans), il faut bien, pour quâil reconnaisse cette nĂ©cessitĂ©, quâun jeu de connexions neuroniques rende son activitĂ© consciente possible ; et le problĂšme se retrouve Ă tous les niveaux oĂč interviennent des Ă©tats de conscience, de la perception Ă la pensĂ©e la plus abstraite.
Quelle est alors la nature de cette liaison entre ces connexions physiologiques, et les processus conscients quâelles sous-tendent ? Est-ce encore une liaison causale et devons-nous introduire Ă son sujet un nouveau type dâexplication Ă ajouter Ă la liste des prĂ©cĂ©dents ? Ou devons-nous utiliser dâautres catĂ©gories de liaisons et parler de correspondance, de parallĂ©lisme ou dâisomorphisme, câest-Ă -dire recourir Ă des modes dâinterprĂ©tation qui ne constituent plus, Ă proprement parler, des explications, mais qui se bornent Ă
confĂ©rer un statut global dâintelligibilitĂ© destinĂ© surtout Ă favoriser lâanalyse sans risque de contradictions ? Câest lĂ lâĂ©ternel problĂšme sur lequel ont dĂ©bouchĂ©- toutes les formes dâexplication en psychologie et que nous retrouvons en comparant simplement ces diverses formes les unes aux autres : en effet, on ne saurait concilier ni mĂȘme confronter les courants rĂ©ductionnistes et les tendances constructivistes, sans voir rĂ©apparaĂźtre ce problĂšme de la conscience, en tant quâobstacle pour les premiers et que programme de recherche pour les secondes.
PrĂ©cisons encore que ce problĂšme nâest pas, comme on lâappelle parfois, celui de lâesprit et du corps, mais bien exclusivement celui de la conscience et des structures physiologiques sous-jacentes. Parler dâesprit, câest, ou bien substantifier la conscience, ce qui revient Ă prĂ©juger de la solution, ou bien dĂ©signer globalement sous ce vocable le concept complexe « activitĂ© nerveuse supĂ©rieure + conscience » et le problĂšme se retrouve alors Ă lâintĂ©rieur de cet « esprit ». Câest pourquoi disputer sur le baptĂȘme dâune certaine forme de mĂ©decine que les uns appellent « psychosomatique » et les autres « cortico- viscĂ©rale » nâest, en gĂ©nĂ©ral, quâune dispute verbale : tout le monde est dâaccord sur le fait quâun traitement psychologique peut en certains cas agir sur une affection somatique, mais cela ne tranche en rien la question de savoir si câest la conscience qui a agi comme cause ou si câest lâactivitĂ© nerveuse dont alors le sujet prend simplement conscience.
Cela dit, il nâexiste sur le terrain des faits que deux groupes de solutions vĂ©rifiables en principe, câest-Ă -dire dont on peut attendre que lâexpĂ©rience permette tĂŽt ou tard de choisir entre elles (ce qui nâest pas encore le cas) : ou bien il y a interaction (causale) entre la conscience et les processus nerveux correspondants, ou bien il sâagit de deux sĂ©ries parallĂšles de phĂ©nomĂšnes dont lâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© exclut quâils puissent agir les uns sur les autres. On peut certes prolonger ces hypothĂšses en thĂšses mĂ©taphysiques, comme lâidĂ©alisme selon lequel tout est conscience ou reprĂ©sentation, mais le mĂȘme problĂšme se retrouve alors sur ce terrain indĂ»ment Ă©largi, puisquâil reste alors Ă dĂ©terminer les relations entre ces reprĂ©sentations particuliĂšres que sont le corps et son systĂšme nerveux et les autres reprĂ©sentations qui constituent la conscience elle-mĂȘme.
2° La solution interactionniste
La solution interactionniste semble confirmĂ©e par lâobservation courante : lorsquâun verre de vin nous met en Ă©tat dâeuphorie, on est tentĂ© dây voir une action directe de lâorganisme sur la conscience, et lorsquâon dĂ©place son bras aprĂšs lâavoir dĂ©cidĂ© consciemment, il paraĂźt y avoir action directe de la conscience sur lâorganisme. Mais dĂšs que lâon cherche Ă analyser ces relations causales, dans un sens comme dans lâautre, elles se rĂ©vĂšlent proprement incomprĂ©hensibles.
En effet, dire en premier lieu que la conscience peut agir sur un processus physiologique signifie quâelle intervient au sein des relations causales propres Ă ce processus et qui constituent un cas particulier de causalitĂ© physico-
chimique (sauf Ă ĂȘtre vitaliste, ce qui consiste alors Ă reporter sur la « force vitale » toutes les difficultĂ©s que nous allons signaler pour la conscience). Or, que cette causalitĂ© soit mĂ©canique (mettre un Ă©lĂ©ment en mouvement, modifier les vitesses ou les trajectoires, etc.), thermodynamique (transformation du type dâĂ©nergie, modification de lâentropie, etc.) ou Ă©lectromagnĂ©tique et quantique, elle comporte toujours un systĂšme de transformations mesurables et calculables, respectant certains invariants ou principes de conservations, et ces relations causales supposent des masses, des forces ou des Ă©nergies sous des formes qui varient selon les Ă©chelles mais qui sont toujours astreintes Ă ces mĂȘmes conditions gĂ©nĂ©rales de transformations et conservations composĂ©es en un systĂšme cohĂ©rent. Or, supposer que la conscience intervienne Ă titre de facteur en un tel systĂšme causal implique naturellement quâon lui confĂšre des propriĂ©tĂ©s homogĂšnes par rapport Ă celles du systĂšme sur lequel elle est censĂ©e agir. La conscience devrait dâabord, Ă cet Ă©gard, prĂ©senter une masse : personne ne lâa soutenu sous ce terme, mais le spiritualisme classique faisait de lâesprit une « substance » comparable Ă celle de la matiĂšre (mens agitai molem), et, si la psychologie scientifique a Ă©cartĂ© cette notion du domaine de ses conceptualisations, elle rĂ©apparaĂźt sous une forme implicite sitĂŽt que lâon admet la possibilitĂ© dâune action de la conscience sur un mĂ©canisme matĂ©riel. En effet, cette action suppose une force, sous une forme quelconque (force proprement dite, travail, puissance, etc.) ou une « énergie psychique » qui suppose encore des relations entre forces. Or, une force est une quantitĂ© mesurable comportant des relations entre les masses, et les vitesses (f â mg, etc.) et parler dâĂ©nergie pour dissimuler ces difficultĂ©s les dĂ©cuple en fait, car cela implique les deux consĂ©quences de la transformation des Ă©nergies les unes dans les autres et de la conservation de lâĂ©nergie, qui sont sans signification dans le cas dâune Ă©ventuelle action de la conscience sur le corps. En bref, les deux difficultĂ©s majeures dâune telle interprĂ©tation sont, dâune part, quâil nâexiste aucune homogĂ©nĂ©itĂ© entre la cause (conscience) et lâeffet (modification organique), et, dâautre part, quâon ne voit en rien comment un systĂšme matĂ©riel ainsi modifiĂ© par la conscience demeurerait susceptible de respecter les principes de conservation (quelles que soient leur nature et leur Ă©chelle), sans parler du second principe de la thermodynamique.
En rĂ©alitĂ©, lorsquâon essaie de se reprĂ©senter une telle action de la conscience sur le corps, on imagine une sorte de doublure matĂ©rielle ou Ă©thĂ©rĂ©e qui sous-tendrait la conscience et agirait par dĂ©lĂ©gation lorsque cette conscience est censĂ©e dĂ©clencher une action organique. Autant reconnaĂźtre alors que ce nâest pas la conscience qui « agit » en ce cas, mais bien le fonctionnement nerveux concomitant. Certes un fonctionnement nerveux sâaccompagnant de conscience nâest pas identique Ă un fonctionnement sans conscience : les travaux Ă©lectro-physiologiques sur la vigilance, le rĂ©veil, etc., montrent, en effet, que lâapparition ou les changements dâintensitĂ© de la conscience correspondent Ă des modifications de lâĂ©tat des neurones ou du tonus rĂ©ticulaire. Et, sâil nây a pas identitĂ© entre ces deux fonctionnements, lâinteractionnisme nâest-il pas alors fondĂ© Ă dire que la conscience modifie
donc le fonctionnement ? Le problĂšme du « comment » rĂ©apparaĂźt nĂ©anmoins : la cause du rĂ©veil ou de lâactivation de la vigilance est un ensemble dâĂ©vĂ©nements x extĂ©rieurs ou intĂ©rieurs Ă lâorganisme, qui modifient le fonctionnement nerveux y et lâobservation semble montrer que la relation xy ou le processus y sâaccompagnent de conscience ; le propre de la conscience est-il en ce cas de « prendre conscience » des causes qui ont modifiĂ© le fonctionnement nerveux ou de ce fonctionnement lui-mĂȘme, donc de la relation xy ou du mĂ©canisme y (ou dâune partie dâentre eux), et sâil en est ainsi la conscience nâest pas cause, mais constitue seulement lâun des aspects dâun processus global (par exemple son aspect intĂ©rieur), ou bien elle est elle-mĂȘme cause, et il faut alors lui prĂȘter des forces, Ă©nergies, masses, etc., et nous retombons dans les difficultĂ©s prĂ©cĂ©dentes.
En second lieu, lâaction causale directe dâun processus organique sur la conscience nâest pas plus comprĂ©hensible. Un tel processus consiste en sĂ©quences matĂ©rielles impliquant des masses, des forces, des rĂ©sistances, des Ă©nergies, etc. Pour que ces sĂ©quences matĂ©rielles modifient la conscience, il faudrait donc quâelles trouvent en celles-ci un point dâapplication dont la nature leur soit homogĂšne, sous la forme du dĂ©placement dâune masse, dâaccĂ©lĂ©ration dâun mobile, de diminution des rĂ©sistances, etc., sinon la modification demeurerait inintelligible. Et effectivement, si un verre de vin nous met en gaĂźtĂ©, cela se traduit par une accĂ©lĂ©ration des associations, par une levĂ©e des inhibitions, etc. Mais est-ce lĂ une action exercĂ©e « sur la conscience » ou sur un ensemble de liaisons nerveuses dont la conscience se borne à « prendre conscience », selon le rĂŽle que son nom mĂȘme Ă©voque dĂ©jĂ spĂ©cifiquement ?
3° La solution paralléliste
Ces difficultĂ©s insurmontables poussent alors la plupart des auteurs Ă admettre deux sĂ©ries distinctes de phĂ©nomĂšnes, lâune constituĂ©e par les Ă©tats de conscience et lâautre par les processus nerveux concomitants (tout Ă©tat de conscience correspondant Ă un tel processus sans que la rĂ©ciproque soit vraie), et Ă considĂ©rer que le lien entre les termes de lâune des sĂ©ries et les termes de lâautre nâest jamais un lien de causalitĂ©, mais simplement une correspondance, ou, comme on dit gĂ©nĂ©ralement, un « parallĂ©lisme ». On peut distinguer en cette seconde solution plusieurs sous-variĂ©tĂ©s. Par exemple le parallĂ©lisme classique Ă©tait atomistique et cherchait une correspondance Ă©lĂ©ments Ă Ă©lĂ©ments (dâoĂč un concomitant physiologique pour chaque sensation, chaque « association », etc.). La thĂ©orie de la Gestall (voir III, sous B2) parle au contraire dâun principe dâ« isomorphisme » en admettant une correspondance de structure Ă structure. Une autre subdivision (indĂ©pendante de la prĂ©cĂ©dente) opposera les auteurs Ă tendance dualiste (!â« esprit » et le corps) et ceux Ă tendance moniste qui voient dans les deux sĂ©ries les deux faces dâune mĂȘme rĂ©alitĂ©, apprĂ©hendĂ©e du dedans (conscience) ou du dehors (physiologie). Le monisme organiciste mettra en outre lâaccent sur la physiologie et ne verra dans la conscience quâun « épiphĂ©nomĂšne », etc.
Ce second groupe de solutions écarte effectivement les difficultés de
lâinteractionnisme. Mais, sous la forme oĂč on les prĂ©sente dâhabitude, câest pour en soulever dâautres et tout aussi graves. En effet, si la conscience nâest que lâaspect subjectif de certaines activitĂ©s nerveuses, on ne comprend plus du tout quelle est sa fonction, car ces activitĂ©s suffisent Ă tout. Quâun stimulus externe dĂ©clenche une rĂ©action adaptative, quâun problĂšme de haute mathĂ©matique soit rĂ©solu par le cerveau rĂ©el comme par un « cerveau Ă©lectronique », etc., tout sâexplique sans la conscience. On pourrait bien entendu soutenir que le problĂšme est mal posĂ© et que la conscience ne comporte pas plus de signification fonctionnelle quâune mutation neutre (ou a fortiori lĂ©thale) dans le domaine de la gĂ©nĂ©tique biologique. Mais il faut rĂ©pondre que la conscience obĂ©it Ă des lois multiples et que, dans la psychogenĂšse, comme dans la sociogenĂšse, la construction de conduites de plus en plus complexes sâaccompagne, non seulement dâune extension du champ de la conscience, mais encore et surtout dâune structuration toujours plus raffinĂ©e de ce champ. Toute lâhistoire des sciences, pour ne prendre quâun exemple, est une histoire des progrĂšs de la connaissance consciente, et cela reste vrai de lâhistoire de la psychologie behavioriste (cf. III sous Cj), qui fait abstraction de la conscience par un curieux usage de la rĂ©flexion consciente.
Au point de vue des recherches proprement psychologiques, lâimportance de la conscience se reconnaĂźt Ă lâexigence de deux groupes de faits. Tout dâabord la conscience se manifeste par une activitĂ© qui, si elle nâest pas causale (nous verrons sous V par quelle autre structure elle atteint en fait la nĂ©cessitĂ©) obĂ©it nĂ©anmoins Ă des lois. Cette activitĂ© consiste en « rĂ©flexion » et englobe entre autres sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale ce que lâon a appelĂ© la « prise de conscience ». ClaparĂšde, qui Ă©tait fonctionnaliste en a formulĂ© une loi selon laquelle la prise de conscience naĂźt Ă lâoccasion des dĂ©sadaptations : il a montrĂ© Ă cet Ă©gard que les jeunes enfants, Ă lâĂąge oĂč ils gĂ©nĂ©ralisent Ă outrance et sans contrĂŽle, ont plus de peine Ă trouver, Ă©tant donnĂ© deux objets (par exemple une abeille et une mouche), leurs caractĂšres communs (le fait dâavoir des ailes, etc.) que leurs diffĂ©rences (que lâune pique et lâautre pas) ; la raison en est, disait-il, que les ressemblances traduisent la gĂ©nĂ©ralisation, qui pour ces sujets est aisĂ©e et par consĂ©quent peu consciente, tandis que les diffĂ©rences constituent des obstacles Ă cette gĂ©nĂ©ralisation et provoquent donc une prise de conscience en raison de ces dĂ©sadaptations. Nous prĂ©fĂ©rerions soutenir, dâun point de vue structuraliste, que la prise de conscience procĂšde de la pĂ©riphĂ©rie au centre, câest-Ă -dire des rĂ©sultats de lâacte (achevĂ©s ou encore en dĂ©sadaptation) Ă ses mĂ©canismes intimes, dâoĂč entre autres le caractĂšre tardif de la prise de conscience des opĂ©rations (on prend conscience des nombres ou des classes avant dâapercevoir les opĂ©rations additives qui les engendrent, etc.) : la conscience nâest ainsi nullement centrifuge ou centrale, comme le croyait lâintrospection philosophique classique, mais bien centripĂšte ou rĂ©trospective !
Le second groupe de faits est rĂ©vĂ©lĂ© par les travaux actuels sur la vigilance, etc., auxquels nous avons dĂ©jĂ fait allusion. Il en rĂ©sulte un intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral pour les problĂšmes de la conscience, et, mĂȘme dans la perspective
du matĂ©rialisme dialectique oĂč la vie mentale passe pour un « reflet » du rĂ©el, la conscience est considĂ©rĂ©e comme prĂ©sentant une fonction particuliĂšre : celle dâun « reflet des reflets » ou dâun reflet Ă la seconde puissance (LĂ©ontief).
Si la conscience prĂ©sente ainsi des activitĂ©s spĂ©cifiques, on ne saurait la rĂ©duire au rang dâĂ©piphĂ©nomĂšne. Il subsiste donc un problĂšme et pour que la solution consistant Ă admettre deux sĂ©ries « parallĂšles » ou isomorphes satisfasse rĂ©ellement notre besoin de comprĂ©hension, il serait dĂ©sirable que lâune des deux sĂ©ries ne perde pas toute signification fonctionnelle, mais que lâon saisisse au minimum en quoi ces sĂ©ries hĂ©tĂ©rogĂšnes et sans interaction causale sont nĂ©anmoins complĂ©mentaires et indispensables lâune et lâautre au fonctionnement de la vie mentale.
V. Lâisomorphisme entre la causalitĂ©
et lâ« implication »
Les sciences plus avancĂ©es que la nĂŽtre en sont venues depuis longtemps Ă comprendre que, en cas de problĂšmes insolubles ou de crises, les progrĂšs sont ordinairement assurĂ©s par un examen rĂ©troactif des notions utilisĂ©es et de leur portĂ©e, donc par une critique Ă©pistĂ©mologique interne (et indĂ©pendante de la philosophie). Câest ce quâil convient de faire en prĂ©sence du problĂšme de la conscience et du corps, car ce qui est gĂȘnant dans lâidĂ©e de parallĂ©lisme est assurĂ©ment quâelle paraĂźt impliquer deux sortes dâactivitĂ©s comparables puisque parallĂšles et nĂ©anmoins indĂ©pendantes puisque sans interaction entre elles. A supposer, au contraire, que les liaisons causales propres Ă lâorganisme correspondent, dans la conscience, Ă des liaisons dâune toute autre nature qui puissent porter Ă©galement sur les faits et Ă lâoccasion sur les mĂȘmes faits, mais en termes de constatations, Ă©valuations et de liaisons logiques (y compris prĂ©logiques) ou axiologiques, et non pas de causalitĂ©, en ce cas lâisomorphisme (mais au sens dâune correspondance des structures abstraction faite des contenus) serait Ă chercher entre deux sĂ©ries dâĂ©vĂ©nements complĂ©mentaires mais dĂ©crits en des langages essentiellement diffĂ©rents et lâon nâĂ©prouverait plus le sentiment dĂ©sagrĂ©able de deux sĂ©ries analogues dont lâune est inutile et ne constitue que la duplication ou le miroir de lâautre. En un mot, le corps agirait causalement, indĂ©pendamment de la conscience, comme le monde physique obĂ©it Ă ses lois indĂ©pendamment des individus, artistes ou mĂȘme savants qui le contemplent, tandis que la conscience exprimerait ses reprĂ©sentations et ses sentiments selon ses propres moyens Ă la maniĂšre de ces observateurs humains du rĂ©el ; en effet jusque sur les terrains oĂč lâhomme modifie la nature ou lâinverse, il subsiste une dualitĂ© entre le rĂ©el et lâidĂ©e quâon sâen donne, et, de mĂȘme, jusquâen ces rĂ©gions oĂč un fonctionnement nerveux accompagnĂ© de conscience diffĂšre dâun fonctionnement sans conscience, il demeure une dualitĂ© fondamentale de structure entre ce quâaperçoit cette conscience, ou la maniĂšre dont elle lâorganise, et ce qui se produit causalement dans les sĂ©quences matĂ©rielles reprĂ©sentĂ©es et senties. Mais, et ceci reste essentiel, malgrĂ© ce dualisme il peut y avoir
isomorphisme, et mĂȘme de plus en plus poussĂ© Ă partir des formes globales initiales jusquâaux formes rationnelles ou esthĂ©tiques supĂ©rieures, puisque entre la causalitĂ© que lâesprit dĂ©couvre ou reconstitue dans le rĂ©el et les modes de liaisons spĂ©cifiques que nous allons ĂȘtre conduits Ă attribuer Ă la conscience, il sâĂ©tablit une correspondance dâabord plus ou moins vague mais dans la suite de plus en plus prĂ©cise. Câest donc en termes Ă©pistĂ©mologiques quâil convient maintenant de poursuivre notre analyse, en partant de lâhypothĂšse que, pour atteindre la nature du « parallĂ©lisme » existant entre les sĂ©quences causales propres aux processus physiologiques en tant que matĂ©riels et les sĂ©quences conscientes il faut dâabord dĂ©gager les isomorphismes possibles entre les concepts servant Ă atteindre les premiĂšres et les modes de liaisons propres aux secondes.
1° Ătats de conscience et causalitĂ©
Nous avons vu (IV, 2) quâil est dĂ©nuĂ© de signification dâappliquer la notion de causalitĂ© aux liaisons entre un processus physiologique et la conscience que lâon en peut prendre parce que, Ă vouloir serrer de prĂšs les conditions dâune relation causale, on ne voit plus sur quel point de la conscience, puisquâelle nâest pas spatiale, ni de quelle maniĂšre, puisquâelle ne comporte ni masses ni rĂ©sistance, sâappliqueraient les forces matĂ©rielles en jeu dans la causalitĂ© physique. Mais il faut dire plus maintenant : câest que lâaction, qui cette fois est indĂ©niable, de la conscience sur elle-mĂȘme, autrement dit dâun Ă©tat de conscience sur un autre Ă©tat de conscience, ne relĂšve pas, elle non plus, de la catĂ©gorie de causalitĂ©. Seulement rappelons bien, dâabord, que nous ne parlons ici (IV et V) que de la seule conscience et non pas du comportement ou de la conduite en gĂ©nĂ©ral, dont la prise de conscience ne constitue quâun aspect limitĂ© et souvent trĂšs restreint : sans quoi ce que lâon vient de dire et ce qui va suivre paraĂźtrait Ă juste titre contradictoire avec ce qui prĂ©cĂšde (I Ă III), puisque nous avons prĂ©cisĂ©ment cherchĂ© Ă analyser les principaux types dâexplication causale utilisĂ©s par la psychologie des conduites. De plus, en ce qui concerne la conscience comme telle, et dissociĂ©e du contexte gĂ©nĂ©ral de la conduite, il est naturel que, de mĂȘme que le sens commun et lâenfant commencent par animer ou psycho- morphiser le monde physique (finalisme, etc.), de mĂȘme la tendance initiale et prĂ©critique ou « naĂŻve » sera de matĂ©rialiser la conscience, câest-Ă -dire de la concevoir au moyen des notions tirĂ©es de lâexpĂ©rience physique courante, dont celles de substance et de cause. Gâest pourquoi il faut se demander si les principales difficultĂ©s du problĂšme du parallĂ©lisme ne sont pas nĂ©es du fait que lâon nâa pas suffisamment prĂ©cisĂ© quelles sont les notions spĂ©cifiques applicables Ă la seule conscience et que lâon a sans cesse utilisĂ© Ă leur place les modes de liaison qui sâadaptent plus ou moins complĂštement Ă la causalitĂ© matĂ©rielle (physique ou physiologique) mais qui nâont peut-ĂȘtre aucun sens dans le cas des « états » de conscience et pas davantage dans celui des structures conscientes (concept, valeurs), donc de la prise de conscience que lâon prend des structures sous-jacentes.
Câest en effet, une chose remarquable que lâimprudence avec laquelle beaucoup de grands psychologues se sont servis de concepts physiques pour parler de la conscience. Janet a employĂ© les mots de « force de synthĂšse » et de « force psychologique ». Lâexpression dâ« énergie psychique » est frĂ©quente et celle de « travail » est banale. Or, de deux choses lâune : ou bien lâon se rĂ©fĂšre implicitement Ă la physiologie, et il reste Ă prĂ©ciser, notamment Ă mesurer, ou bien lâon parle bien de la conscience, et lâon est en pleine mĂ©taphore faute de toute dĂ©finition de ces concepts comparable Ă celles quâon utilise sur le terrain des lois et de la causalitĂ© physiques. Ces concepts supposent tous, en effet, directement ou indirectement, la notion de masse ou substance, qui nâa aucun sens sur le terrain de la conscience.
Nous pouvons donc prĂ©ciser ces remarques prĂ©alables en disant que la notion de causalitĂ© ne sâapplique pas Ă la conscience. Ce concept sâapplique certes au comportement et mĂȘme aux conduites, dâoĂč les diffĂ©rents types dâexplication causale que nous avons distinguĂ©s. Mais il nâest pas « relevant » sur le terrain de la conscience comme telle, car un Ă©tat de conscience nâest pas « cause » dâun autre Ă©tat de conscience, mais lâentraĂźne selon dâautres catĂ©gories. Seuls, parmi nos sept formes reconnues dâexplication, les modĂšles abstraits (sous C3), sâappliquent aux structures conscientes, prĂ©cisĂ©ment parce quâils peuvent faire abstraction de ce que nous avons appelĂ© un « substrat » rĂ©el ; mais, pour quâil y ait causalitĂ© il faut que la dĂ©duction sâapplique Ă un tel substrat, et ce qui distingue le substrat comme tel de la dĂ©duction elle-mĂȘme est quâil se reprĂ©sente en termes matĂ©riels (mĂȘme lorsquâil sâagit du comportement et des conduites). De plus (et câest la vĂ©rification de ce que nous avançons maintenant), les difficultĂ©s de lâinteractionnisme proviennent justement de ce quâil a cherchĂ© Ă Ă©tendre le domaine de la causalitĂ© Ă la conscience elle-mĂȘme.
2° Etats de conscience et implication
DĂšs lors, si aucune des notions constitutives de la causalitĂ© physique, sauf le temps et la vitesse, ne sâapplique aux faits de conscience, et surtout pas celle de la substance (la seule dont la psychologie expĂ©rimentale ait refusĂ© lâhĂ©ritage lors de la lourde succession que lui a laissĂ©e la psychologie philosophique), il nây a plus quâĂ choisir entre les deux termes de cette alternative : ou bien la conscience nâest rien, ou bien elle relĂšve de catĂ©gories originales et spĂ©cifiques, quâignorent en eux-mĂȘmes les faits matĂ©riels. Or ces catĂ©gories existent. Nous allons commencer par les dĂ©crire dans les Ă©tats de conscience inhĂ©rents aux conduites supĂ©rieures, car ils se prĂ©sentent alors sous leurs formes les plus caractĂ©ristiques, puis nous remonterons aux Ă©tats plus Ă©lĂ©mentaires pour voir si lâon en retrouve lâĂ©quivalent en des formes plus gĂ©nĂ©rales.
Sur le terrain de lâintelligence, le mode essentiel de liaison propre Ă la conscience logique est lâimplication (en des sens dâailleurs variĂ©s) selon laquelle une ou plusieurs affirmations en entraĂźnent nĂ©cessairement une autre. Par
exemple la vĂ©ritĂ© de 2 + 2 = 4 nâest pas « cause » de la vĂ©ritĂ© de 4 â 2 = 2 comme le choc dâune boule de billard contre une autre est cause de sa mise en mouvement ou comme un stimulus est lâune des causes dâune rĂ©action : la vĂ©ritĂ© (nous disons bien la vĂ©ritĂ© car ce mot se rĂ©fĂšre explicitement Ă la conscience de lâauteur du jugement) de 2 + 2 = 4 « implique » celle de 4 â 2 = 2 ce qui est tout autre chose. En effet, cette implication se caractĂ©rise par un sentiment de nĂ©cessitĂ© qui est bien diffĂ©rent dâune dĂ©termination causale, car celle-ci ne souffre pas dâexception, tandis que la nĂ©cessitĂ© constitue une obligation que lâon doit respecter : or ce nâest pas toujours ce que lâon fait, si bien que le logicien Lalande Ă©nonçait lâimplication en disant « p implique q pour lâhonnĂȘte homme » de maniĂšre Ă souligner son caractĂšre normatif. De mĂȘme la valeur dâun but « entraĂźne » celle des moyens Ă employer, cette implication des valeurs doublant, dans la conscience, la sĂ©rie causale des actions de moyen Ă but sans sây rĂ©duire pour autant. Dans le cas des sentiments moraux, la reconnaissance Ă une rĂšgle oblige Ă telle application et cette obligation (ou nĂ©cessitĂ© morale analogue Ă celle de lâimplication) est ressentie mĂȘme si elle est violĂ©e. En droit Kelsen a appelĂ© « imputation » la relation entraĂźnant la validitĂ© dâun acte juridique Ă partir dâune rĂšgle plus gĂ©nĂ©rale et il insiste sur le fait que cette imputation relĂšve du devoir ĂȘtre (sollen). et non pas du fait (sein), etc.
Or, nous prĂ©tendons que, si haut que lâon remonte vers les Ă©tats de conscience les moins Ă©voluĂ©s, on retrouve des relations de ce type. En effet, le caractĂšre sans doute le plus gĂ©nĂ©ral de la conscience est de comporter des « significations », dâaspects cognitifs (se rĂ©fĂ©rant aux catĂ©gories de vĂ©ritĂ© et de faussetĂ©) ou affectif (valeurs) ou, plus vraisemblablement, des deux Ă la fois. Ces significations correspondent dans la conduite Ă lâexistence de schĂšmes dâassimilation : un objet perçu par un nourrisson est ainsi conçu comme une chose « à saisir », ou « à balancer », etc. Mais, du point de vue du comportement matĂ©riel, cette assimilation nâest quâun rapport causal entre lâobjet qui dĂ©clenche une rĂ©action et le schĂšme dâaction permettant de lâintĂ©grer en une variĂ©tĂ© particuliĂšre de rĂ©actions : il nây a donc pas dans ces stimulations et mouvements de « significations » sauf pour lâobservateur. Par contre, si le sujet prend conscience de cette intĂ©gration Ă un schĂšme familier, elle se traduit alors par cette catĂ©gorie spĂ©cifique quâest la « signification » attribuĂ©e aux perceptions et mouvements en jeu. Dâautre part, la relation entre significations est, sous une forme trĂšs gĂ©nĂ©rale, une relation dâimplication : la distance proche oĂč est localisĂ© lâobjet perçu « implique » la possibilitĂ© de le saisir, sa position suspendue « implique » le pouvoir de le balancer, etc. ClaparĂšde disait mĂȘme que pour le chien de Pavlov le son de la cloche « implique » la nourriture, ce qui est vrai si le chien en prend conscience, mais ne peut se traduire que dans le langage causal des schĂšmes sâil nâen a pas conscience. Nous appellerons « implication au sens large » ou plus prĂ©cisĂ©ment « implication signifiante » cette relation gĂ©nĂ©rale, dont lâimplication logique ne constitue quâun aboutissement particulier, et cette implication signifiante commande la relation elle-mĂȘme de signifiant Ă signifiĂ© intervenant dans les catĂ©gorisations ou dĂ©signations, dĂšs le niveau perceptif. Or, ni le lien entre
significations, ni la relation de signifiant Ă signifiĂ© ne relĂšvent de la causalité : notre hypothĂšse est donc que le mode de connexion propre aux phĂ©nomĂšnes de conscience nâest autre que lâimplication signifiante, dont les formes supĂ©rieures signalĂ©es plus haut constituent des cas spĂ©ciaux.
Ainsi prĂ©sentĂ©e, lâactivitĂ© de la conscience nâa plus rien de nĂ©gligeable. Par exemple, la totalitĂ© des sciences dĂ©ductives (logique et mathĂ©matiques), les beaux-arts, la morale et le droit sâappuient sur les diverses formes dâimplication consciente, et si le systĂšme nerveux est parfaitement apte Ă les rendre possibles, puisquâeffectivement il engendre causalement leur substrat matĂ©riel, il reste quâil faut une conscience pour juger des vĂ©ritĂ©s et des valeurs, câest- Ă -dire pour atteindre les implications comme telles qui les caractĂ©risent spĂ©cifiquement.
3° Lâisomorphisme entre la causalitĂ© et lâimplication
Nous sommes de la sorte en mesure de revenir au problĂšme du parallĂ©lisme psychophysiologique, lâhypothĂšse Ă©tant alors que le parallĂ©lisme entre les Ă©tats de conscience et les processus matĂ©riels concomitants revient Ă un isomorphisme entre les systĂšmes dâimplications signifiantes et certains systĂšmes relevant de la causalitĂ©.
Remarquons dâabord que, ainsi prĂ©sentĂ©e, la question du parallĂ©lisme nâest pas spĂ©ciale Ă la psychologie mais se retrouve, quoiquâen des termes bien diffĂ©rents, dans le problĂšme central quâont Ă©tudiĂ©, depuis leurs origines jusquâĂ nos jours, toutes les grandes doctrines Ă©pistĂ©mologiques : celui de lâaccord entre les mathĂ©matiques et la rĂ©alitĂ© physique. En effet, les mathĂ©matiques et la logique constituent un vaste systĂšme dâimplications et cependant ces abstractions conceptuelles dans lesquelles le positivisme logique ne veut voir quâun langage et mĂȘme tautologique (thĂšses que nous nâavons point Ă discuter ici) suffisent Ă exprimer les lois connues de la physique ainsi que leurs relations causales. Cela ne prouve encore rien quant aux rapports entre la conscience et les processus physiologiques, puisquâil sâagit ici de ses relations avec le monde physique extĂ©rieur et surtout puisque la logique et les mathĂ©matiques reprĂ©sentent une forme supĂ©rieure et trĂšs Ă©laborĂ©e de rĂ©flexion consciente. Mais cela montre, et câest lĂ un premier point important, quâentre un systĂšme dâimplications et des systĂšmes de nature causale il peut y avoir isomorphisme Ă©troit.
En second lieu, il convient de rappeler que le problĂšme du parallĂ©lisme psychophysiologique ne se pose plus exactement dans les mĂȘmes termes depuis que lâon se place au point de vue de la prise de conscience et de ses progrĂšs au cours du dĂ©veloppement : au lieu dâĂȘtre la mĂȘme Ă tout Ăąge, la conscience sâaccroĂźt donc vraisemblablement en extension et en structuration. Il sâensuit que, partant sans doute des seuls rĂ©sultats de quelques actions sans atteindre leur mĂ©canisme intime, la conscience remonte peu Ă peu Ă certains aspects de leur mĂ©canisme en atteignant plus ou moins les rĂ©gions oĂč celui-ci dĂ©pend Ă la fois des structures du comportement et de leurs interactions avec les processus physiologiques. Il faut donc concevoir lâisomor-
phisme entre les implications signifiantes et la causalitĂ© propre au comportement psychophysiologique comme sâĂ©tablissant graduellement selon une marche progressive et non pas comme une donnĂ©e statique identique Ă elle- mĂȘme Ă tous les stades du dĂ©veloppement.
Pour dĂ©montrer notre hypothĂšse il faudrait disposer de faits vĂ©rifiables et ne pas se borner Ă raisonner dans lâabstrait. Nous nâen sommes pas lĂ , mais dans lâĂ©tat actuel des connaissances trois sources dâinformations sont dĂ©jĂ Ă notre disposition, relatives les unes aux analyses Ă©lectrographiques de la vigilance, etc., les secondes aux donnĂ©es de la mĂ©canophysiologie et les troisiĂšmes au mĂ©canisme mĂȘme de lâĂ©quilibration.
Pour ce qui est des premiĂšres, sâil se confirme quâun fonctionnement physiologique sâaccompagnant de conscience diffĂšre dâun fonctionnement sans conscience (modifications de lâĂ©tat des neurones ou du tonus rĂ©ticulaire lors du rĂ©veil ou de changements dâintensitĂ© de la conscience), rien nâexclut alors quâil existe un (ou plusieurs) systĂšme neurologique restreint S correspondant Ă la conscience C et dont les fonctions propres de rĂ©gulation, par rapport Ă lâensemble du systĂšme nerveux ou Ă lâorganisation physiologique en gĂ©nĂ©ral, seraient assez exactement celles que les interactionnistes attribuent Ă la conscience elle-mĂȘme C, lorsquâils admettent quâelle agit directement sur le corps. Si câĂ©tait le cas (que le systĂšme S corresponde Ă des organes « localisables » ou Ă des interactions fonctionnelles complexes, peu importe), tout le problĂšme se rĂ©duirait alors Ă celui des relations entre la conscience C et ce systĂšme S en tant que physiologique : sur ce terrain lâisomorphisme des implications signifiantes en C et des relations causales en S serait plus Ă©troit quâen gĂ©nĂ©ral et, dans ce secteur dĂ©limitĂ©, une hypothĂšse moniste partielle serait presque permise, selon lequel les systĂšmes S et C ne seraient plus que les deux faces, extĂ©rieure (causale) ou intĂ©rieure (implicatrice) dâune mĂȘme rĂ©alitĂ©.
Quant aux donnĂ©es mĂ©canophysiologiques, les machines « imitant » le travail du cerveau et de la pensĂ©e nous fournissent de remarquables exemples dâisomorphisme entre lâimplication logico-mathĂ©matique et une causalitĂ© proprement mĂ©canique ou Ă©lectrique pouvant prĂ©senter quelque rapport avec la causalitĂ© physiologique. Un « cerveau artificiel » est, en effet, capable, non seulement de mener Ă bien des calculs dâune complexitĂ© Ă©tonnante, mais mĂȘme de trouver de nouvelles dĂ©monstrations (1). Chacune des opĂ©rations quâil utilise est isomorphe Ă une opĂ©ration logique ou mathĂ©matique et il y a donc isomorphisme complet entre le systĂšme des opĂ©rations conscientes et le systĂšme mĂ©canique. Mais il reste cette diffĂ©rence : le mathĂ©maticien juge de la vĂ©ritĂ© et de la faussetĂ© des propositions et Ă©value donc sans cesse la validitĂ© des propositions et celle de leurs connexions, procĂ©dant ainsi par
(I) Une machine a rĂ©cemment dĂ©montrĂ© un thĂ©orĂšme dâEuclide dâune maniĂšre quâon a honte dâavouer nouvelle. Soit un triangle isocĂšle ABC dont B est le sommet et les cĂŽtĂ©s AB = BC. A dĂ©montrer que lâangle BAC Ă©gale lâangle ACB. Euclide traçait une bissectrice, etc. La machine, questionnĂ©e, a simplement rĂ©pondu : le cĂŽtĂ© AB Ă©gale le cĂŽtĂ© CB en partant du mĂȘme point B ; le cĂŽtĂ© AC est commun aux deux angles considĂ©rĂ©s, donc BAC = ACB parce que pouvant ĂȘtre appliquĂ©s symĂ©triquement lâun sur lâautre.
implications ; la machine au contraire se borne Ă produire des rĂ©sultats, qui ont une signification exacte du point de vue de son constructeur, mais auxquels elle demeure elle-mĂȘme indiffĂ©rente parce que strictement dĂ©terminĂ©e et ne procĂ©dant que par simple causalitĂ©. Il est vrai quâelle est capable de corrections et de rĂ©gulations (feed-backs), mais Ă nouveau sans Ă©valuation et en fonction des seuls rĂ©sultats dĂ©terminĂ©s causalement par sa programmation. Or, il nây a pas lĂ quâune diffĂ©rence objectivement nĂ©gligeable : le mathĂ©maticien fait de la science en vertu de la validitĂ© de ses implications, tandis que la machine fabrique causalement avec le mĂȘme dĂ©tachement quâun caillou prenant la forme dâun beau cristal si les conditions donnĂ©es lây contraignent.
On comprend donc pourquoi les connexions neuroniques dont McCulloch a montrĂ© lâisomorphisme avec les opĂ©rateurs propositionnels peuvent bien aboutir Ă la fabrication causale dâune combinaison isomorphe Ă 2 + 2 = 4, sans produire pour autant une vĂ©ritĂ© nĂ©cessaire puisque la nĂ©cessitĂ© logique ne relĂšve pas dâune question de fait, mais de lâobligation consciente inhĂ©rente aux implications. On peut ainsi concevoir un isomorphisme complet entre le systĂšme causal des liaisons nerveuses ou du comportement, aboutissant par prises de conscience (abstractions rĂ©flĂ©chissantes) et Ă©quilibrations successives Ă la construction de structures de « groupes », de « rĂ©seaux », etc., et le systĂšme conscient des implications et des jugements utilisant les mĂȘmes structures Ă titre dâinstruments de validation et de dĂ©duction, sans que ce systĂšme conscient perde pour autant son originalitĂ© ni sa spĂ©cificitĂ© fonctionnelle (il met dâailleurs 12 Ă 15 ans Ă se construire Ă partir de la naissance).
Ces remarques nous conduisent au troisiĂšme groupe de faits, qui sont sans doute les plus parlants quant Ă lâisomorphisme des implications conscientes et de la causalitĂ© physiologique ; câest le parallĂ©lisme, sâimposant assez clairement entre le processus causal et sĂ©quentiel de lâĂ©quilibration (voir plus haut p. 1-144), qui physiologiquement consiste en une suite de rĂ©gulations ou dâautorĂ©gulations, et le processus conscient de la cohĂ©rence progressive des jugements, traduisant la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire croissante des structures logico-mathĂ©matiques sous-jacentes. La rĂ©versibilitĂ© des opĂ©rations nâest pas autre chose, en effet, que lâexpression implicatrice, propre Ă la pensĂ©e, dâun processus causal dâĂ©quilibration, puisque lâĂ©quilibre est un systĂšme de compensations entre des « travaux » rĂ©els ou « virtuels » et quâun systĂšme dâopĂ©rations conscientes traduit prĂ©cisĂ©ment ces « travaux » en termes de transformations rĂ©versibles effectives ou possibles. Nous avons vu (III sous 6°) comment on peut expliquer causalement le dĂ©veloppement intellectuel en invoquant une suite de paliers dâĂ©quilibres dont chacun devient le plus probable en fonction du prĂ©cĂ©dent, en vertu dâun jeu de corrections ou de compensations progressives aboutissant Ă une organisation toujours plus large et plus stable. Or, aux feed-backs (et quelle que soit leur nature) qui constituent la structure causale dâun tel systĂšme en dĂ©veloppement correspondent dans la conscience les liaisons implicatrices introduisant dans la pensĂ©e une cohĂ©rence croissante, au point que lâon peut en venir Ă considĂ©rer les opĂ©rations comme constituant en chaque secteur le terme de
ces suites de rĂ©gulations (donc comme des rĂ©gulations « parfaites » au sens cybernĂ©tique, substituant la prĂ©correction des erreurs Ă leurs corrections aprĂšs coup). Un tel modĂšle dont il reste bien entendu Ă prĂ©ciser les mĂ©canismes dâun point de vue Ă la fois algĂ©brique (filiation des systĂšmes) et cybernĂ©tique confĂ©rerait alors Ă la notion de structure (ou aux diverses structures puisque chacune rĂ©sulte dâune genĂšse Ă partir des prĂ©cĂ©dentes) une double nature : causale, pour ce qui est de leur formation dans le comportement ainsi que de leur fonctionnement cĂ©rĂ©bral, et implicatrice pour ce qui est des notions, jugements et raisonnements quâen tire le sujet dans sa pensĂ©e consciente.
VI. Conclusions
Il nous reste Ă comprendre les relations entre ce que nous avons vu de lâexplication en psychologie (I-III) et ce que semble comporter cet isomorphisme entre lâimplication consciente et la causalitĂ© physiologique.
Or, lâexplication causale suppose (voir II) trois moments essentiels : 1) lâĂ©tablissement des lois ; 2) leur dĂ©duction au moyen de structures logico- mathĂ©matiques ; et 3) lâinsertion de cette dĂ©duction en un modĂšle lui servant de substrat rĂ©el et permettant la reconstruction, matĂ©rielle ou conceptuelle (mais en ce cas en termes de reprĂ©sentation concrĂšte), du phĂ©nomĂšne Ă expliquer. En un mot lâexplication causale constitue une assimilation du donnĂ© expĂ©rimental Ă des structures opĂ©ratoires, mais, tandis quâau cours de lâĂ©tablissement des lois ces opĂ©rations sont simplement « appliquĂ©es » aux objets pour en dĂ©gager les relations, la causalitĂ© proprement dite dĂ©bute lorsque ces mĂȘmes opĂ©rations sont, bien plus concrĂštement, « attribuĂ©es » aux objets, alors conçus comme de vĂ©ritables opĂ©rateurs jouant entre eux le jeu opĂ©ratoire indĂ©pendamment du sujet. Toute lâhistoire de la causalitĂ© physique, depuis les compositions Ă la fois additives et spatiales de lâatomisme grec jusquâaux modĂšles de « groupes », etc., de la physique contemporaine semble vĂ©rifier une telle interprĂ©tation.
Cela rappelĂ©, il est clair que lâexplication causale comporte deux sortes dâĂ©lĂ©ments. Ce sont, dâune part, les propriĂ©tĂ©s de lâobjet, que lâexplication cherche Ă serrer de plus en plus prĂšs par lâĂ©tablissement des lois et par la construction dâun modĂšle adĂ©quat dont les approximations successives sont imposĂ©es par lâexistence. Mais lâobjet nâest quâune limite (au sens mathĂ©matique) jamais entiĂšrement atteinte, et dont on se rapproche indĂ©finiment par les progrĂšs dâune objectivitĂ© qui est un processus et non pas un Ă©tat. Il intervient donc dâautre part, et nĂ©cessairement aussi, une activitĂ© du sujet, en jeu dans la dĂ©duction des lois, conditionnelle Ă©galement de la construction du modĂšle (et mĂȘme sur le terrain psychophysiologique il ne faut pas oublier que, quand on parle du corps et des mĂ©canismes nerveux ou organiques, il sâagit toujours de notions en partie relatives Ă lâĂ©tat de la physiologie contemporaine). Cette collaboration nĂ©cessaire et indissociable des apports expĂ©rimentaux et de la dĂ©duction du thĂ©oricien, montre alors que
dĂšs lâĂ©laboration de lâexplication causale il intervient un isomorphisme, mais recherchĂ© et voulu, entre la causalitĂ© propre aux objets (en tant quâils sont conçus comme des opĂ©rateurs indĂ©pendants du sujet) et lâimplication propre Ă la conscience du sujet, puisque la dĂ©duction est un cas particulier des systĂšmes dâimplications. Cet isomorphisme intĂ©rieur Ă lâexplication causale elle-mĂȘme est, bien entendu, dâun type raffinĂ© puisquâinhĂ©rent Ă des thĂ©ories proprement dites, mais la conscience commune, et Ă tous les niveaux, ne fait pas autre chose que sâengager sur des voies analogues, puisque la conscience est toujours signification ou interprĂ©tation, et non pas miroir pur et simple comme le croyait la psychologie introspective dâantan.
Rappelons encore que ces remarques permettent de mieux comprendre le succĂšs croissant actuel des modĂšles abstraits dans les explications cherchĂ©es par la psychologie contemporaine. Des sept types dâexplication que nous avons distinguĂ©s (sous III), les six premiers (A Ă C2) sont, en effet, centrĂ©s sur des modĂšles matĂ©riels ou concrets (causalitĂ© proprement dite) et ne diffĂšrent les uns des autres que par la variĂ©tĂ© des modĂšles ou substrats rĂ©els envisagĂ©s. Au contraire les modĂšles abstraits (C3) se distinguent surtout par le mode de dĂ©duction utilisĂ© (moment 2 de lâexplication) et sont donc centrĂ©s sur lâimplication dĂ©ductive, dâoĂč leur application possible aux structures conscientes (application dâailleurs naturellement non exclusive puisque cette dĂ©duction abstraite peut sâappliquer aussi bien Ă des substrats rĂ©els, moment 3, en vertu du principe dâisomorphisme).
Les rĂ©sultats essentiels de notre analyse sont donc : a) que les directions dominantes et privilĂ©giĂ©es de lâexplication en psychologie sont la rĂ©duction organiciste et lâinterprĂ©tation par modĂšles abstraits ; et b) que ces deux orientations organiciste et dĂ©ductive ne sont nullement contradictoires, mais complĂ©mentaires. Seulement nous nâavons justifiĂ© jusquâici cette complĂ©mentaritĂ© quâen constatant combien chaque type dâexplication se rĂ©fĂšre, dâune part, Ă un organicisme explicite ou implicite tout en dĂ©bouchant, dâautre part, sur des modĂšles abstraits ; et en ajoutant Ă©galement que plus la neurologie devient ou deviendra exacte plus elle aura besoin de modĂšles dĂ©ductifs. Nous pouvons maintenant interprĂ©ter cette complĂ©mentaritĂ© en la fondant sur des raisons plus profondes : si le parallĂ©lisme entre les faits de conscience et les processus physiologiques tient bien Ă un isomorphisme entre les systĂšmes implicatifs de significations et les systĂšmes matĂ©riels dâordre causal, il est alors Ă©vident que ce parallĂ©lisme entraĂźne Ă©galement, non pas seulement une complĂ©mentaritĂ©, mais en fin de compte un espoir motivĂ© dâisomorphisme entre les schĂ©mas organicistes et les schĂ©mas logico- mathĂ©matiques utilisĂ©s par les modĂšles abstraits.
Encore un mot. Lâanalyse tentĂ©e (sous IV et V) des relations entre les structures de la conscience et de celle de lâorganisme semble montrer quâil existe une certaine continuitĂ© entre les types dâexplication utilisĂ©s par la psychologie scientifique et les interprĂ©tations spontanĂ©es propres Ă la conscience, puisque celles-ci utilisent dĂ©jĂ les notions de signification et dâimplication signifiante. Il y a certes lĂ un hommage rendu Ă la conscience, mais ce nâest pas pour autant un blanc-seing offert Ă lâintrospection, car il
convient encore de distinguer la conscience Ă©lĂ©mentaire centrĂ©e sur un « moi » et la conscience dĂ©centrĂ©e que sâefforcent de constituer la pensĂ©e opĂ©ratoire et la science. Or le dĂ©faut de lâintrospection est que le moi la domine avec systĂšme et que quand ce moi est celui dâun philosophe il peut ĂȘtre habile et puissant. La psychologie est de plus en plus ouverte aux problĂšmes de la conscience, mais lorsquâelle lâutilise Ă des fins de connaissance, elle sâefforce de respecter les rĂšgles de la dĂ©centration.
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