ĂpistĂ©mologie de la logique. Logique et connaissance scientifique (1967) a
Comme on lâa dĂ©jĂ vu dans les deux premiers chapitres de cet ouvrage et comme on le dĂ©veloppera plus systĂ©matiquement Ă propos de la classification des sciences (« Le systĂšme et la classification des sciences ») chaque discipline scientifique se prolonge dâelle-mĂȘme en une « épistĂ©mologie interne » qui est la thĂ©orie de ses propres fondements et en une « épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e », qui consiste Ă mettre la premiĂšre en relation avec celle des autres sciences et, en particulier, Ă traiter des relations entre le sujet et lâobjet dans le mode de connaissance propre Ă la science considĂ©rĂ©e (problĂšme qui nâintervient pas nĂ©cessairement dans lâĂ©pistĂ©mologie interne de cette branche du savoir).
Dans le cas de la logique, lâĂ©pistĂ©mologie interne de cette discipline se confond presque avec la logique elle-mĂȘme, puisque, celle-ci Ă©tant la science des conditions de la validitĂ© formelle, elle concerne les fondements de toute science dĂ©ductive, y compris ses propres fondements. Mais si, comme telle, elle a Ă traiter de ses rapports avec les mathĂ©matiques, la logique ne soutient par contre aucun rapport avec la psychologie, la sociologie ou la biologie parce que, procĂ©dant axiomatiquement, elle peut couper toutes ses attaches avec le sujet ou avec les sciences du sujet.
Par contre, si la logique axiomatisĂ©e ou, comme on dit, formalisĂ©e constitue effectivement une « logique sans sujet », le problĂšme du sujet rĂ©apparaĂźt, sitĂŽt que lâon se demande, comme cela est nĂ©cessaire, de quoi la logique constitue lâaxiomatique. En effet, une axiomatique ou une thĂ©orie formelle est nĂ©cessairement le rĂ©sultat de lâaxiomatisation ou de la formalisation de quelque chose, et se demander de quoi la logique reprĂ©sente lâaxiomatisation conduit alors aux problĂšmes dâĂ©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e et par consĂ©quent aux relations de la logique avec le sujet, quelle que soit la solution Ă laquelle on sera conduit Ă cet Ă©gard.
Vouloir Ă©chapper Ă cette discussion en rĂ©pondant que la logique est lâaxiomatique des mathĂ©matiques (ou de ses parties les plus gĂ©nĂ©rales) ne suffirait en rien, car, en leurs parties spĂ©ciales, les mathĂ©matiques axiomatisĂ©es constituent lâaxiomatique des mathĂ©matiques dites intuitives : en ce cas la logique, quâon la confonde ou non avec les parties les plus gĂ©nĂ©rales des mathĂ©matiques, correspondrait donc Ă une logique non formalisĂ©e ou intuitive, ce qui renvoie Ă nouveau au problĂšme du sujet.
Le but de ce chapitre final est ainsi de nous demander de quoi la logique constitue lâaxiomatisation, donc de poser les problĂšmes de lâ« épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e » de la logique et de prĂ©ciser ses rapports avec les activitĂ©s du sujet, telle que lâĂ©tudie la psychosociologie, etc. Nous commencerons par lâinventaire des solutions possibles et finirons par chercher Ă montrer que la logique reprĂ©sente lâaxiomatisation, non pas de la pensĂ©e naturelle en ses manifestations conscientes, mais, ce qui nâest pas la mĂȘme chose, des structures opĂ©ratoires ou internes de cette pensĂ©e.
Les interprétations épistémologiques possibles de la logique
On peut classer les « épistĂ©mologies dĂ©rivĂ©es » de la logique selon une table Ă double entrĂ©e dont une dimension correspondrait aux interprĂ©tations soit transcendantales soit « naturelles », et dont la deuxiĂšme dimension correspondrait aux interprĂ©tations en fonction de donnĂ©es dâexpĂ©rience ou de structures toutes constituĂ©es du sujet ou encore dâinteractions et de constructions. DâoĂč six variĂ©tĂ©s principales possibles :
I. â LâinterprĂ©tation transcendantale centrĂ©e sur les donnĂ©es objectives Ă elles seules est constituĂ©e par la thĂ©orie platonicienne des ĂȘtres logiques, telle que la soutenait, par exemple, B. Russell au dĂ©but de sa carriĂšre : les idĂ©es « subsistent » comme les donnĂ©es perceptives « existent » et ces idĂ©es sont dĂ©couvertes par une facultĂ© particuliĂšre, la « conception », de mĂȘme que les ĂȘtres physiques sont atteints par la « perception ». Cela signifie donc que la logique constituerait lâaxiomatisation des idĂ©es « subsistantes ». Mais comme les idĂ©es fausses subsistent au mĂȘme titre que les vraies (de mĂȘme, disait Russell, quâil existe des roses blanches ou des roses rouges), câest Ă cette axiomatisation Ă fournir les rĂšgles du vrai et du faux, donc Ă constituer son propre fondement.
II. â LâinterprĂ©tation transcendantale centrĂ©e sur les structures du seul sujet est constituĂ©e par lâapriorisme.
III. â Quant Ă lâinteraction transcendantale du sujet et des objets, elle est invoquĂ©e par la phĂ©nomĂ©nologie qui cherche les sources de la logique dans une intuition « pure » des essences, impliquant Ă la fois une activitĂ© du moi transcendantal et un jeu dâessences immanentes Ă cette activitĂ©.
Les interprĂ©tations « naturelles » de la logique sont plus difficiles Ă classer, mais il est utile de le faire avec soin, parce que ce sont tous les problĂšmes du « psychologisme » qui sont soulevĂ©s par la maniĂšre de rĂ©partir et de concevoir ces interprĂ©tations. Ă cet Ă©gard, il serait trĂšs Ă©quivoque de sâen tenir, dans le cas des Ă©pistĂ©mologies de la logique, Ă la triade : objet, sujet ou interaction entre eux. La question centrale est, en effet, dâĂ©tablir ce quâaxiomatise la logique : des donnĂ©es de fait, quâil sera alors trĂšs malaisĂ© de formaliser, ou des constructions comportant un rĂ©glage interne et des lois propres de totalisation ? La seule trichotomie utile sera donc celle des donnĂ©es dâexpĂ©rience, des structures toutes faites du sujet ou des constructions proprement dites.
IV. â Les interprĂ©tations tendant Ă ramener les sources de la logique Ă une lecture de donnĂ©es dâexpĂ©riences peuvent employer des langages trĂšs divers, ce qui contribue Ă des malentendus multiples. Ce langage sera, par exemple, celui de lâ« expĂ©rience » au sens large, physique comme mentale : J. Stuart Mill dit ainsi du principe de contradiction quâil « le considĂšre comme Ă©tant, de mĂȘme que dâautres axiomes, une de nos premiĂšres et plus familiĂšres gĂ©nĂ©ralisations de lâexpĂ©rience » (A System of Logic, 1843, II, chap. VII, § 5). Dâautres, comme Ziehen, ne parleront que des associations en jeu dans la pensĂ©e du sujet, et dâautres encore la rĂ©fĂ©reront directement Ă des Ă©tats de conscience, intuitions ou Ă©vidences. Mais, en fait, quâil sâagisse de lâexpĂ©rience interne du sujet ou de lâexpĂ©rience en gĂ©nĂ©ral, le trait commun Ă ce genre dâinterprĂ©tation consiste Ă passer du fait Ă la norme, et, dans le cas oĂč la logique est conçue comme une axiomatisation de donnĂ©es psychologiques, câest sous lâangle de lâempirisme que celles-ci sont conçues, de telle sorte que le caractĂšre gĂ©nĂ©ral de ces thĂšses est bien une tentative de rĂ©duction Ă lâempirisme. Or, il est essentiel de dĂ©gager cet aspect, car dâautres auteurs, en parlant Ă©galement du sujet et en employant presque le mĂȘme langage, pensent au contraire Ă des opĂ©rations constructives dont le rĂ©glage ne dĂ©pend plus de la conscience ou des dĂ©cisions individuelles des sujets, ni surtout de leur expĂ©rience physique mais dâune structuration commune Ă tous les sujets et qui se prolonge de façon beaucoup plus naturelle en formalisation.
V. â Un second ensemble dâinterprĂ©tations non transcendantales invoque des structures toutes constituĂ©es ne pouvant appartenir quâau sujet au lieu de rĂ©sulter, comme les structures opĂ©ratoires, des coordinations qui interviennent entre les actions reliant le sujet aux objets. Il sâagira donc de structures linguistiques ou mĂȘme de conventions proprement dites : câest ainsi que, pour le positivisme logique, lâ« épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e » convenant Ă la logique consiste Ă la concevoir comme une axiomatisation de syntaxes et sĂ©mantiques gĂ©nĂ©rales, liĂ©es au langage comme tel.
VI. â Enfin, le troisiĂšme type dâinterprĂ©tations « naturelles » revient Ă faire de la logique lâaxiomatisation des activitĂ©s et structures opĂ©ratoires du sujet, Ă©tant entendu quâil sâagit non pas du sujet individuel en ses Ă©tats de conscience particuliers mais du sujet de connaissance en ses parties communes Ă tous les sujets de mĂȘme niveau de dĂ©veloppement, et Ă©tant entendu Ă©galement que les activitĂ©s dont il sâagit consistent Ă manipuler des objets concrets avant de ne porter que sur des symboles formalisĂ©s. Or, le langage employĂ© par les auteurs pourrait parfois donner lieu Ă des confusions avec le point de vue (IV) si lâon ne pesait pas soigneusement les termes. Lorsque J. LadriĂšre dit, par exemple, que le systĂšme formel de la logique est « objectivation de lâactivitĂ© de la conscience » (Dialectica, XIV, 1960, p. 321) lâaccent mis sur le mot « conscience » ferait attribuer Ă cet auteur un psychologisme qui est Ă©tranger Ă sa conception, tandis que le mot « activité » et lâexplication donnĂ©e aux limitations du formalisme, dues au fait « que nous ne pouvons pas survoler, dâun seul coup, toutes les opĂ©rations possibles de la pensĂ©e » (ibid., p. 321), montrent quâil sâagit bien de structures opĂ©ratoires et non pas dâun recours Ă lâexpĂ©rience immĂ©diate ou Ă la conscience individuelle.
Ces diverses solutions ainsi distinguĂ©es, nous pouvons dâabord constater que les solutions transcendantales I-III rendent toutes trois difficile lâinterprĂ©tation de la logique formalisĂ©e telle quâelle se prĂ©sente en sa fonction cognitive et en sa structure.
En sa fonction, la formalisation est destinĂ©e Ă atteindre les conditions de la validitĂ© formelle avec plus de rigueur que ce nâest possible Ă la pensĂ©e intuitive ou non formalisĂ©e. Or, si celle-ci Ă©tait en mesure de puiser en des sources transcendantales, sous forme dâIdĂ©es, de schĂšmes a priori ou dâessences accessibles Ă lâintuition, mĂȘme aux conditions dâune « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique, câest-Ă -dire dâune libĂ©ration par rapport au monde spatio-temporel, la logique formalisĂ©e sous sa forme dâaxiomatiques strictes serait complĂštement inutile. Seul le platonisme initial de B. Russell Ă©chappe Ă cette difficultĂ©, mais prĂ©cisĂ©ment parce que câest un platonisme mitigĂ©, reposant sur une facultĂ© mentale de « conception » (et portant sur le faux comme sur le vrai) : aussi bien B. Russell sâest-il rapidement engagĂ© dans la voie du nominalisme et de lâempirisme logique (V).
Dâautre part, en sa structure, la logique formelle nâapparaĂźt nullement comme un corps systĂ©matique unique, traduisant de façon bi-univoque un monde dâessences transcendantales prĂ©alables : elle se prĂ©sente au contraire comme une multiplicitĂ© de systĂšmes, nullement incohĂ©rents puisquâil est possible de passer de lâun Ă lâautre par adjonction ou suppression dâaxiomes, mais sans unitĂ© de dĂ©part. Les thĂ©orĂšmes quâelle dĂ©montre peuvent lâĂȘtre au moyen dâaxiomes trĂšs diffĂ©rents, puisque le choix des axiomes est libre pourvu quâils respectent les trois conditions dâĂȘtre non contradictoires, indĂ©pendants et rĂ©duits au minimum. LâunitĂ© rĂ©elle de la logique tient donc sans doute moins aux axiomatiques quâelle utilise Ă titre de procĂ©dĂ©s de vĂ©rification et dâexposition contrĂŽlĂ©e quâaux structures quâelle comporte : algĂšbre de Boole, groupes, rĂ©seaux, etc. Mais ces structures sont prĂ©cisĂ©ment bien plus proches de mĂ©canismes opĂ©ratoires en action que dâessences transcendantales.
Quant Ă lâempirisme propre au psychologisme (IV), il semble aujourdâhui exclu de chercher dans les donnĂ©es de lâexpĂ©rience du sujet la rĂ©alitĂ© que formaliserait la logique, et cela pour plusieurs raisons interdĂ©pendantes. La premiĂšre est que lâon ne saurait procĂ©der sans plus du fait Ă la norme et que, si lâaxiomatisation aboutit Ă des normes, il faut donc quâelle les tire dâautre chose que de simples constats dâexpĂ©rience. Il reste, il est vrai, que la « pensĂ©e naturelle » se prĂ©sente dĂ©jĂ Ă la conscience du sujet individuel comme comportant un aspect normatif : sentiments de nĂ©cessitĂ©, de cohĂ©rence ou de contradiction, etc. Mais câest prĂ©cisĂ©ment sur ce point quâil importe dâintroduire une sĂ©rie de distinctions essentielles :
(A) La « pensĂ©e naturelle » est beaucoup plus pauvre et moins cohĂ©rente que les logiques axiomatisĂ©es et lâon ne saurait donc considĂ©rer celles-ci comme des formalisations de celle-lĂ .
(B) On peut certes formaliser la pensĂ©e naturelle ou certains de ses Ă©lĂ©ments, ce qui est intĂ©ressant en soi. Mais, dâune part ces formalisations nâĂ©quivalent nullement aux logiques du logicien et sont surtout frappantes par les lacunes ou les restrictions quâelles mettent en Ă©vidence. Dâautre part, ces formalisations ne sont pas plus valables formellement que celles de systĂšmes quelconques du seul fait quâelles correspondent Ă tel secteur de la pensĂ©e naturelle.
(C) Si la pensĂ©e naturelle comporte un aspect normatif dans la conscience du sujet, câest dans la mesure oĂč elle sâappuie sur des structures opĂ©ratoires sous-jacentes, non conscientes en tant que structures dâensemble mais dont le fonctionnement se traduit dans la conscience par des Regelbewusstein, des sentiments normatifs de nĂ©cessitĂ©, etc.
(D) Ce sont donc ces structures opĂ©ratoires quâil sâagit dâanalyser pour trouver un point de dĂ©part aux formalisations logiques, mais, pour les atteindre, on ne saurait alors se contenter des donnĂ©es fournies par la conscience du sujet, câest-Ă -dire par la « pensĂ©e naturelle » en tant que systĂšme achevĂ© de concepts ayant pour siĂšge la conscience des individus adultes non logiciens : câest dans le comportement opĂ©ratoire du sujet et non pas dans sa conscience quâil faut les chercher et ce comportement nâest accessible quâen suivant pas Ă pas sa construction gĂ©nĂ©tique.
(E) Si lâon dĂ©place ainsi lâaccent sur la construction des structures opĂ©ratoires, la rĂ©alitĂ© que formalise la logique nâest plus Ă chercher dans des expĂ©riences internes ou externes considĂ©rĂ©es statiquement, mais dans un processus historique de construction intĂ©ressant tous les niveaux du dĂ©veloppement, Ă partir des plus Ă©lĂ©mentaires jusquâaux formes supĂ©rieures dâabstraction rĂ©flĂ©chissante intervenant dans lâhistoire de la logique elle-mĂȘme. Tandis que la psychologie analysera les conditions de fait de la formation de ces structures opĂ©ratoires et leur passage du plan de la coordination des actions Ă celui de lâabstraction rĂ©flĂ©chissante, la logique pourra les formaliser en tant que systĂšmes dâopĂ©rations abstraites et non plus en tant quâutilisĂ©es ou vĂ©cues dans lâexpĂ©rience du sujet, ce qui Ă©carte tout psychologisme.
Câest exactement cette mĂ©thode quâutilise le « positivisme logique » (V) en rattachant la logique au langage, celui-ci Ă©tant Ă©tudiĂ© en tant que fait expĂ©rimental par la linguistique, tandis que la logique en formaliserait, Ă titre dâaxiomatique dĂ©ductive, les structures syntaxiques et sĂ©mantiques gĂ©nĂ©rales. Seulement le tort de cet « empirisme logique » est de sâen tenir au langage, sans voir que les structures logiques, effectivement immanentes au langage, le dĂ©bordent en deçà et au-delĂ . « En deçà  » parce que les structures fondamentales dâordre et dâemboĂźtement, de « groupe », etc. se rencontrent dĂ©jĂ au niveau des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction (ordre des moyens et des buts, emboĂźtements des schĂšmes dâaction et dâassimilation, groupe des dĂ©placements, etc.) : Si le langage contient une logique, câest donc quâil est lui-mĂȘme structurĂ© par des lois gĂ©nĂ©rales de coordination qui se manifestent dĂšs les actions sensori-motrices avant de se retrouver sur le plan de la fonction sĂ©miotique. Les structures se multiplient, dâautre part, « au-delà  » du langage parce que, au niveau oĂč lâadolescent parvient en sâappuyant entre autres sur son langage, Ă certaines formes de la logique des propositions, il utilise en plus dans ses opĂ©rations les structures dâensemble que comporte cette logique, mais qui la dĂ©passent, comme la combinatoire inhĂ©rente aux structures de « rĂ©seau » et le « groupe de quaternalité » (inversion et rĂ©ciprocitĂ©s); or ces structures ne sont ni conscientes ni formulables dans le langage courant, car leur expression suppose lâemploi de langages artificiels tels quâun algorithme algĂ©brique.
La logique en tant quâaxiomatisation des structures opĂ©ratoires du sujet
Le fait fondamental dont il convient de partir est que le dĂ©veloppement de la logique formelle nâest jamais achevĂ© et quâil ne consiste pas seulement en addition de connaissances nouvelles sâajoutant linĂ©airement aux prĂ©cĂ©dentes mais en reconstructions dues Ă des exigences non donnĂ©es dĂšs le dĂ©part et surgissant en cours de route.
Le logicien E. W. Beth (Beth et Piaget, ĂpistĂ©mologie mathĂ©matique et psychologie, p. 311) reproche ainsi au psychologue Ziehen de supposer les exigences de la logique formelle « fixĂ©e une fois pour toutes » et il donne comme contre-exemple le caractĂšre incomplet de lâaxiomatique dâEuclide : « Si nous nâacceptons pas certains raisonnements qui pour Euclide et ses contemporains Ă©taient parfaitement concluants, câest que, Ă certains Ă©gards, nous sommes devenus plus exigeants . » En dâautres termes, et câest lĂ le point fondamental, le raisonnement doit sâadapter Ă certaines « normes courantes » mais « ces normes sont augmentĂ©es » (p. 31).
Dans le mĂȘme sens, P. Bernays (Rev. internat. philos., 8, 1954) insiste sur la non-permanence des Ă©vidences au cours de lâhistoire : il y a des Ă©vidences qui se perdent et dâautres qui sâacquiĂšrent, de telle sorte quâil faut envisager une Ă©laboration progressive de lâĂ©vidence comme des normes elles-mĂȘmes. Dans les deux cas, la rĂ©alitĂ© logique apparaĂźt donc non pas comme immobile ou statique mais comme en construction continue.
Or, la raison profonde de ce caractĂšre constructiviste est fournie par lâanalyse des limitations du formalisme (voir le chapitre de Jean LadriĂšre consacrĂ© Ă ce dernier problĂšme) : du moment quâun systĂšme formel nâest pas rĂ©ductible Ă des systĂšmes plus faibles et quâil ne suffit mĂȘme pas Ă ses propres besoins de dĂ©cidabilitĂ© ni de dĂ©monstration de non-contradiction, il ne demeure dâautre possibilitĂ©, pour combler les lacunes qui subsistent en sa formation que de construire des systĂšmes plus forts. Ceux-ci fourniront la dĂ©cidabilitĂ© qui manque au prĂ©cĂ©dent tout en comportant Ă son tour des propositions non dĂ©cidables, etc., ce qui conduit Ă poursuivre les constructions. Câest ainsi que les deux thĂ©orĂšmes de Gödel (propositions indĂ©montrables et non-contradiction), de Church (dĂ©cidabilitĂ©), de Kleene (hiĂ©rarchie de prĂ©dicats irrĂ©ductibles Ă ceux de niveau infĂ©rieur), de Tarski (vĂ©ritĂ© et faussetĂ© non reprĂ©sentables Ă lâintĂ©rieur dâun systĂšme), etc., ont conduit Myhill et Ă sa suite LadriĂšre Ă distinguer des niveaux de constructibilitĂ© dont les uns sont formalisables et dont les autres dĂ©bordent sans cesse la formalisation. Entre la formalisable, dit ainsi LadriĂšre, et les hiĂ©rarchies transfinies prises en un sens absolu « sâĂ©tend toute une zone oĂč sâoffrent Ă nous des possibilitĂ©s opĂ©ratoires toujours nouvelles et que cependant nous ne pouvons Ă©puiser dans un cadre fixĂ© Ă lâavance, une fois pour toutes ». (Dialectica, XIV, 1960, p. 307.)
Du point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie de la logique, ces divers faits sont essentiels et montrent quâil est impossible de dissocier cette logique de sa propre construction et de sa propre histoire : ce quâaxiomatise la logique formelle, câest donc bien une certaine activitĂ© du sujet, Ă commencer par celle du sujet logicien qui invente intuitivement ses systĂšmes avant de pouvoir les formaliser et qui, en prĂ©sence des limites de ses propres formalisations, continue ses constructions. Mais le sujet logicien dâaujourdâhui est, psychosociologiquement, lâhĂ©ritier dâune longue tradition et dâune suite de constructions rĂ©flexives de formes plus simples sâarrĂȘtant Ă un niveau de semi-formalisation comme celle dâAristote dont on a pourtant cru longtemps quâelle achevait toute la logique.
Nous pouvons alors en venir au problĂšme central : de quoi la logique est-elle la formalisation ? Ă tous les niveaux de son histoire, elle lâest de certaines sortes, non (ou non encore) formalisĂ©es axiomatiquement, de pensĂ©e opĂ©ratoire. Aux niveaux supĂ©rieurs, il sâagira naturellement dâopĂ©rations trĂšs diffĂ©renciĂ©es et elles-mĂȘmes trĂšs « abstraites ». Mais abstraites de quoi ? Dâautres opĂ©rations, de niveaux moins Ă©voluĂ©s, et dont certains Ă©lĂ©ments ont Ă©tĂ© abstraits pour ĂȘtre recombinĂ©s en opĂ©rations nouvelles. De proche en proche, ces opĂ©rations sont issues, comme dans la logique dâAristote, dâopĂ©rations propositionnelles reposant elles-mĂȘmes sur des opĂ©rations dâemboĂźtement de classes (ici explicites) ou dâenchaĂźnement de relations (demeurant ici implicites), etc.
Mais Ă vouloir reconstituer les filiations historiques, câest-Ă -dire psycho-sociogĂ©nĂ©tiques, on ne saurait remonter trĂšs haut. La logique dâAristote et celle des stoĂŻciens, quoique non formalisĂ©es, constituent dĂ©jĂ des Ă©laborations rĂ©flexives trĂšs poussĂ©es, mais Ă partir de quelles formes de pensĂ©e opĂ©ratoire, elles-mĂȘmes non encore « rĂ©flĂ©chies » ? Câest ici que lâhistoire sâarrĂȘte tandis que, pour atteindre les sources non formalisĂ©es ni mĂȘme « rĂ©flĂ©chies » de la logique, il faudrait reconstituer le dĂ©roulement de la pensĂ©e opĂ©ratoire au travers de civilisations multiples et en remontant jusquâĂ lâhomme prĂ©historique et mĂȘme jusquâaux intermĂ©diaires entre lâintelligence sensori-motrice prĂ©-hominienne et les dĂ©buts de la pensĂ©e.
Or, si ces donnĂ©es nous manquent totalement, les informations psychogĂ©nĂ©tiques dont nous disposons suffisent, par contre, pour rĂ©pondre Ă bien des questions Ă©pistĂ©mologiques, puisque lâenfant dĂ©bute par des niveaux dâintelligence purement sensori-moteurs et que lâon peut suivre pas Ă pas, Ă partir de ceux-ci, les Ă©tapes de la constitution des structures opĂ©ratoires de la pensĂ©e. Cet examen conduit alors Ă des interprĂ©tations fort Ă©loignĂ©es de lâĂ©pistĂ©mologie empiriste, que lâon attribue Ă tort Ă toute psychologie :
I. â Il est dâabord clair que les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires procĂšdent des actions : lâopĂ©ration de rĂ©union consiste en une intĂ©riorisation de lâacte matĂ©riel de rĂ©unir des objets, etc. Il est non moins Ă©vident que de telles actions Ă©lĂ©mentaires commencent par porter sur les objets physiques eux-mĂȘmes et se dĂ©roulent ainsi dans un contexte que lâon peut qualifier globalement dâ« expĂ©rience ». Mais ceci ne signifie encore rien dâunivoque tant que lâon nâa pas distinguĂ© les divers types dâexpĂ©riences et dissociĂ© en elles ce qui relĂšve de lâobjet et ce qui provient des activitĂ©s du sujet, en particulier dâactivitĂ©s pouvant dans la suite se dĂ©tacher des objets concrets jusquâĂ fonctionner symboliquement Ă lâĂ©tat dâopĂ©rations purement dĂ©ductives.
Il convient donc (comme dĂ©jĂ indiquĂ© Ă la page 98) de distinguer deux sortes dâexpĂ©riences, ou, si lâon prĂ©fĂšre sâexprimer ainsi, deux sortes de composantes en toute expĂ©rience (mais Ă©tant entendu que lâune ne dĂ©rive pas de lâautre) : lâexpĂ©rience (ou la composante) physique et lâexpĂ©rience (ou la composante) logico-mathĂ©matique. LâexpĂ©rience physique consiste Ă agir sur les objets pour dĂ©couvrir leurs propriĂ©tĂ©s en les tirant dâeux par une abstraction « simple » Ă partir des informations perceptives auxquelles ils donnent lieu : par exemple, dĂ©couvrir que le poids des objets est proportionnel Ă leur volume sâils demeurent homogĂšnes (mĂȘme densitĂ©) mais ne lâest plus sâils sont hĂ©tĂ©rogĂšnes ; que ce poids est indĂ©pendant des formes et des couleurs, etc. LâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique (nĂ©cessaire au jeune enfant Ă un niveau oĂč il nâest pas encore capable dâopĂ©rations ni de dĂ©duction rĂ©glĂ©e) consiste aussi Ă agir sur les objets ; seulement elle tire son information, non pas de ces objets comme tels, mais, ce qui est diffĂ©rent, des actions qui sâexercent sur eux et qui les modifient, ou, ce qui revient au mĂȘme, des propriĂ©tĂ©s que les actions introduisent dans les objets : par exemple, dĂ©couvrir par des manipulations que deux objets rĂ©unis Ă trois autres donnent le mĂȘme rĂ©sultat que les trois derniers rĂ©unis aux deux premiers, ou que la rĂ©union des ensembles A + Aâ donne le mĂȘme tout B que la rĂ©union Aâ + A (commutativitĂ© de lâaddition ou de la rĂ©union). En effet, tant la classe ou ensemble que lâordre AAâ ou AâA nâappartiennent pas aux objets en eux-mĂȘmes, mais constituent le rĂ©sultat des actions de rĂ©unir ou dâordonner, qui confĂšrent momentanĂ©ment Ă ces objets la propriĂ©tĂ© dâĂȘtre classĂ©s ou de prĂ©senter un ordre.
Gonseth a soutenu, en une formule frappante, que la logique Ă©tait, entre autres, une « physique de lâobjet quelconque ». La formule est exacte si elle signifie que la logique entre en jeu dĂšs les actions les plus gĂ©nĂ©rales exercĂ©es sur lâobjet (comme prĂ©cisĂ©ment ici de classer ou dâordonner). Mais lâĂ©quivoque du terme « physique », ainsi Ă©tendu Ă toute manipulation est que ces propriĂ©tĂ©s « physiques » quelconques diffĂšrent des propriĂ©tĂ©s physiques spĂ©cifiques (masse, Ă©nergie, etc.) en ce quâelles demeurent modifiables Ă volontĂ©, dâoĂč nous conclurons quâelles ne sont prĂ©cisĂ©ment plus physiques, mais quâelles relĂšvent de lâaction mĂȘme du sujet. Câest ainsi que la relation dâordre est toujours relative Ă lâaction dâordonner : mĂȘme dans les cas oĂč un ordre est donnĂ© objectivement dans la rĂ©alitĂ© (comme en une rangĂ©e spatiale ou en une suite temporelle A, B, CâŠ), il faut, pour le constater, commencer par introduire un ordre de succession dans les actions permettant son enregistrement (suite ordonnĂ©e des mouvements oculaires, des mouvements de la main, etc.). Lorsquâon se rappelle quâun rĂ©flexe suppose dĂ©jĂ un ordre de succession sensori-moteur, que nâimporte quelle coordination des moyens et des buts comporte aussi des relations dâordre, etc., il est, en effet, Ă©vident que la structure dâordre relĂšve de lâaction propre bien avant de pouvoir ĂȘtre retrouvĂ©e dans le milieu extĂ©rieur.
Quant au mode dâabstraction qui permet au sujet de tirer des informations du jeu et des rĂ©sultats de ses propres actions, il ne sâagit plus dâune abstraction « simple » comme celle dont on fait usage pour extraire, par exemple, lâidĂ©e de couleur du spectacle des objets colorĂ©s. Il sâagit au contraire (et nous reviendrons sur ce point qui est essentiel pour rendre compte des formalisations ultĂ©rieures) dâune abstraction « rĂ©flĂ©chissante » au double sens du terme : tirer lâidĂ©e dâordre des actions ordonnĂ©es, câest dâabord transposer sur un nouveau plan (donc la rĂ©flĂ©chir au sens quasi physique du terme) ce qui nâest dâabord que coordination pratique et inconscience et doit devenir objet de prise de conscience et de pensĂ©e ; mais cette projection ou rĂ©flexion suppose une reconstruction ou nouvelle structuration, donc une « rĂ©flexion » au sens psychologique du terme.
Si diffĂ©rentes que soient ainsi les expĂ©riences physiques et logico-mathĂ©matiques, elles nâen sont pourtant pas moins indissociables et constituent donc plutĂŽt les composantes toujours prĂ©sentes, mais Ă des degrĂ©s variĂ©s, de toute expĂ©rience. Il est clair, en effet, quâil nâexiste pas dâexpĂ©rience physique, si Ă©lĂ©mentaire soit-elle, sans mises en relation ou en correspondance, sans classification, sĂ©riation ou mesure, etc., donc sans un cadre relevant de lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique. RĂ©ciproquement une expĂ©rience de second type porte sur des objets tout en tirant de lâaction lâessentiel de ses abstractions : or, dans la mesure oĂč les objets se prĂȘtent Ă ces actions ou opĂ©rations (oĂč ils sont ordonnables, classables, dĂ©nombrables, etc.) il sâajoute Ă la composante logico-mathĂ©matique qui reste lâessentiel, un arriĂšre-plan dâexpĂ©rience physique puisque le sujet apprend tout au moins que les objets se soumettent Ă ses manipulations et sont donc logicisables et mathĂ©matisables.
Ainsi caractĂ©risĂ©e, lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique nâa donc rien dâune « expĂ©rience intĂ©rieure » ou psychologique au sens dâune introspection des donnĂ©es de la conscience (au sens du premier paragraphe, sous IV). Ainsi lâidĂ©e dâordre nâest pas tirĂ©e, comme le croyait Helmholtz, dâune introspection de la succession des Ă©tats de conscience, car ceux-ci ne sâordonnent dans la mĂ©moire que si lâon reconstitue cet ordre par une reconstruction active et en partie dĂ©ductive : lâidĂ©e dâordre est construite par lâintelligence et sâimpose Ă celle-ci avec nĂ©cessitĂ© parce que les dĂ©marches de lâintelligence sont elles-mĂȘmes ordonnĂ©es ; et si les dĂ©marches sont ordonnĂ©es câest que les opĂ©rations qui dirigent ces dĂ©marches dĂ©rivent dâactions qui comportent dĂ©jĂ un ordre ; et si les actions prĂ©sentent dĂ©jĂ un certain ordre, câest quâelles dĂ©rivent elles-mĂȘmes de mĂ©canismes nerveux ou biologiques impliquant dĂšs le dĂ©part certaines relations dâordre, etc. LâidĂ©e dâordre rĂ©sulte ainsi de reconstructions paliers par paliers, et de reconstructions toujours plus larges parce quâissues dâabstractions rĂ©flĂ©chissantes qui gĂ©nĂ©ralisent sur chaque nouveau palier les Ă©lĂ©ments tirĂ©s du palier prĂ©cĂ©dent : il nây a donc lĂ rien dâune expĂ©rience introspective au sens courant du terme, bien que la source de lâidĂ©e dâordre soit Ă chercher dans les activitĂ©s du sujet lorsquâil se livre Ă des expĂ©riences sur les objets, et lâabstraction rĂ©flĂ©chissante qui utilise lâaspect logico-mathĂ©matique de ces expĂ©riences sur les objets se traduit donc par une construction vĂ©ritable et non pas par une simple lecture ou un enregistrement passif.
II. â En fait cette construction (intĂ©ressant non seulement les structures dâordre, mais encore celles dâemboĂźtements additifs ou multiplicatifs et les structures issues de leurs combinaisons) passe par les Ă©tapes suivantes, dont lâintĂ©rĂȘt principal, au point de vue logique, est de montrer lâĂ©limination progressive des successions temporelles au profit de connexions nĂ©cessaires et extratemporelles. Une action psychologique se dĂ©roule, en effet, dans le temps : le recours aux moyens, par exemple, est forcĂ©ment antĂ©rieur Ă lâarrivĂ©e au but. Une liaison logique est par contre indĂ©pendante du temps : les prĂ©misses dâun raisonnement entraĂźnent de façon immĂ©diate ou extemporanĂ©e leur conclusion et leur antĂ©rioritĂ© dĂ©ductive ou logique nâa plus rien Ă voir avec la succession temporelle. Or, câest ce passage de la succession temporelle Ă la connexion extemporanĂ©e, passage sâaccompagnant de la prise de possession Ă la nĂ©cessitĂ© logique, que marquent les Ă©tapes du dĂ©veloppement psychogĂ©nĂ©tique des opĂ©rations logiques et lâon voit dâemblĂ©e en quoi câest cette constitution des structures opĂ©ratoires extratemporelles qui rend possible la formalisation.
En un mot le contenu du temps est irrĂ©versible et une action psychologique lâest par consĂ©quent dans la mesure mĂȘme oĂč elle se dĂ©roule dans le temps. Câest donc par la conquĂȘte dâune rĂ©versibilitĂ© progressive que lâintelligence sâaffranchira du temps jusquâau point oĂč la rĂ©versibilitĂ© complĂšte caractĂ©risera les opĂ©rations ou actions devenues strictement rĂ©versibles (P.Pâ1 = 0) et oĂč ces opĂ©rations constitueront un jeu de connexions Ă la fois intemporelles et logiquement nĂ©cessaires.
Cette Ă©volution comporte quatre Ă©tapes. Au cours de la premiĂšre, qui est antĂ©rieure au langage (pĂ©riode sensori-motrice pure) on observe dĂ©jĂ des mises en relation, des actions de rĂ©union, etc., constituant tout un schĂ©matisme qui prĂ©figure les futures opĂ©rations mais au sein dâactions se dĂ©roulant toujours dans le temps. Cette prĂ©figuration des futures opĂ©rations se marque en particulier par la constitution dâune sorte de « groupe » pratique des dĂ©placements (voir p. 69), avec son invariant constituĂ© par la permanence de lâobjet qui se dĂ©place. Mais les « retours » au point de dĂ©part (Ă©quivalent pratique de la rĂ©versibilitĂ© du groupe) et les « dĂ©tours » permettant dâatteindre au mĂȘme point par des chemins diffĂ©rents (Ă©quivalent pratique de lâassociation du groupe) ne sâobtiennent encore que par actions successives, sans la reprĂ©sentation dâensemble simultanĂ©e qui seule permettrait lâaccession Ă une vraie rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire.
Au cours dâune seconde pĂ©riode (de deux Ă sept ou huit ans chez lâenfant), les actions sensori-motrices de la premiĂšre pĂ©riode commencent Ă sâintĂ©rioriser en reprĂ©sentations. Mais, comme il est bien plus difficile dâexĂ©cuter un acte en pensĂ©e que matĂ©riellement (parce quâil faut alors le traduire symboliquement en paroles ou en images et que cette réélaboration suppose une accĂ©lĂ©ration allant jusquâĂ certaines vues dâensemble simultanĂ©es) la conquĂȘte de la rĂ©versibilitĂ© ne se poursuit pas immĂ©diatement ou plutĂŽt ne se marque encore sur le plan de la pensĂ©e que par certaines rĂ©gulations semi-rĂ©versibles sans parvenir encore Ă la rĂ©versibilitĂ© entiĂšre ou opĂ©ratoire. Cette pensĂ©e prĂ©opĂ©ratoire se caractĂ©rise en particulier par la difficultĂ© Ă saisir les transformations et par consĂ©quent Ă atteindre les invariants solidaires de toute transformation rĂ©versible : câest ainsi quâun ensemble divisĂ© en sous-ensembles ou modifiĂ© en sa disposition spatiale sera conçu comme comprenant plus ou moins dâĂ©lĂ©ments quâinitialement, etc., ou encore que les transitivitĂ©s A = C si A = B et B = C ou A < C si A < B et B < C ne sont pas encore Ă©videntes faute de coordinations rĂ©versibles entre les relations successives.
Au cours dâune troisiĂšme pĂ©riode (de 7 ou 8 Ă 11 ou 12 ans chez lâenfant), une certaine rĂ©versibilitĂ© est atteinte au niveau de ce que nous appellerons des « opĂ©rations concrĂštes », câest-Ă -dire de certaines opĂ©rations de classes ou de relations mais portant encore sur les objets manipulables eux-mĂȘmes et non pas sur des Ă©noncĂ©s verbaux posĂ©s Ă titre dâhypothĂšse. Câest ainsi que le sujet parviendra Ă construire des emboĂźtements hiĂ©rarchisĂ©s de classes A + Aâ = B ; B + Bâ = C ; etc. et Ă manier de ce fait mĂȘme les dĂ©boĂźtements B â Aâ = A ; etc. Il parviendra de mĂȘme Ă construire des enchaĂźnements de relations asymĂ©triques transitives A < B < C < ⊠en coordonnant les deux sens de parcours, de telle sorte que la transitivitĂ© lui deviendra Ă©vidente. Il dominera Ă©galement les mises en correspondance, les tables Ă double entrĂ©e ou matrices multiplicatives, etc. La forme gĂ©nĂ©rale de ces structures opĂ©ratoires rĂ©versibles sera dĂšs lors celle du « groupement » (voir p. 280). Mais prĂ©cisĂ©ment parce quâil ne sâagit encore que dâopĂ©rations « concrĂštes » et que le propre du « groupement » est de procĂ©der de proche en proche sans la gĂ©nĂ©ralisation combinatoire qui permettrait dâatteindre la structure de « rĂ©seau » (ou treillis), la rĂ©versibilitĂ© conquise au cours de cette pĂ©riode nâatteint encore quâun niveau Ă©lĂ©mentaire en ce sens que les formes logiques qui sâĂ©laborent ainsi ne sont pas encore indĂ©pendantes de leurs contenus et demeurent par consĂ©quent non entiĂšrement dĂ©tachĂ©es des processus temporels inhĂ©rents Ă la manipulation.
Avec la quatriĂšme pĂ©riode apparaissent trois nouveautĂ©s en prolongement des conquĂȘtes du niveau prĂ©cĂ©dent : (1) une gĂ©nĂ©ralisation des classifications aboutit Ă cette classification Ă la seconde puissance quâest la combinatoire ; (2) cette combinatoire permet aux opĂ©rations de classes et de relations jusquâici bornĂ©es par la structure de « groupement » de se complĂ©ter par des opĂ©rations propositionnelles (lâimplication p â q, lâincompatibilitĂ© p|q, etc.), qui constituent alors une forme logique plus gĂ©nĂ©rale et fonctionnant indĂ©pendamment de son contenu ; (3) cette structure formelle atteint de ce fait une rĂ©versibilitĂ© entiĂšre, et sous ses deux formes distinctes lâinversion N (par exemple lâimplication p â q comporte une inverse p. q) et la rĂ©ciprocité R (q â p pour p â q) dâoĂč une synthĂšse possible en un groupe de quatre transformations N, R, C (= NR) et I (identique I = NRC) qui rĂ©unit en un mĂȘme systĂšme les deux sortes de rĂ©versibilitĂ© jusque-lĂ sĂ©parĂ©es (voir p. 282-286).
Ainsi se constituent les structures opĂ©ratoires, qui, grĂące aux progrĂšs de la rĂ©versibilitĂ©, acquiĂšrent un caractĂšre extratemporel, permettant de transcender le flux irrĂ©versible des actions initiales : ce sont alors ces connexions extemporanĂ©es qui grĂące au dĂ©roulement ininterrompu des abstractions rĂ©flĂ©chissantes fourniront le donnĂ© dont la logique des logiciens effectue lâaxiomatisation. Mais pour comprendre en quoi cette formalisation prolonge effectivement la construction gĂ©nĂ©tique (au lieu de procĂ©der Ă lâencontre des tendances naturelles de lâesprit humain, comme le croyait lâaxiomaticien Pasch) encore reste-t-il Ă montrer comment ces liaisons extemporanĂ©es peuvent devenir « nĂ©cessaires » et comment cette nĂ©cessitĂ© logique ou intrinsĂšque se substitue Ă la simple expĂ©rience dâun dĂ©roulement psychologique en son dĂ©terminisme.
III. â Lâapparition de la nĂ©cessitĂ© logique constitue le problĂšme central de la psychogenĂšse des structures opĂ©ratoires. Sans doute pourrait-on supposer que la formation des liaisons rĂ©versibles suffit Ă le rĂ©soudre en mĂȘme temps quâelle explique lâaccession Ă lâextemporané : une composition telle que P.Pâ1 = 0 est Ă la fois nĂ©cessaire et extratemporelle. Mais comment le sujet y parvient-il ?
Câest un spectacle toujours impressionnant que de voir un enfant qui conteste dâabord que A < C, si A < B et B < C ou que A et Aâ sĂ©parĂ©s donnent le mĂȘme total que A + Aâ = B lorsque B les rĂ©unit, et qui, quelques mois plus tard, rĂ©pond « Câest forcé » ou sourit Ă lâidĂ©e quâon puisse lui demander des choses aussi Ă©videntes. Que sâest-il donc passĂ© entre la phase prĂ©opĂ©ratoire de non-nĂ©cessitĂ© et la dĂ©couverte de la nĂ©cessitĂ© opĂ©ratoire ? Un achĂšvement de la rĂ©versibilitĂ©, bien sĂ»r, mais dans quel contexte ?
Il nâest quâune solution, sans doute, Ă ce problĂšme central de lâapparition de la nĂ©cessitĂ© dĂ©ductive au sein du dĂ©roulement irrĂ©versible des processus psychologiques et dâailleurs au problĂšme corrĂ©latif de la formation mĂȘme de lâopĂ©ration rĂ©versible : câest que les opĂ©rations ne se constituent quâen se coordonnant entre elles sous forme de structures dâensemble et que la nĂ©cessitĂ© rĂ©sulte de la fermeture de telles structures dont les Ă©lĂ©ments opĂ©ratoires sâentraĂźnent alors les uns les autres selon une composition rendue nĂ©cessaire par cette fermeture mĂȘme.
Un exemple particuliĂšrement clair de ce mĂ©canisme est celui du rĂŽle de lâidentitĂ© dans lâĂ©laboration des conservations. Lorsque sept jetons bleus sont mis en correspondance optique avec sept jetons rouges et jugĂ©s de mĂȘme nombre puis sont un peu espacĂ©s, lâenfant de 5 ou 6 ans juge que les bleus sont devenus plus nombreux tandis quâĂ 7 ou 8 ans il dira : « câest le mĂȘme nombre : on nâa rien ĂŽtĂ© ni ajouté ». On pourrait donc penser que la conservation devenue nĂ©cessaire nâest due quâĂ cette identitĂ©. Mais les petits savaient tout aussi bien que « lâon nâa rien ĂŽtĂ© ni ajouté » et cependant ils croient que la quantitĂ© augmente avec lâespacement des Ă©lĂ©ments : lâidentitĂ© nâĂ©tait donc pas un argument valable Ă leurs yeux, tandis quâil lâest devenu et sâaccompagne alors dâun sentiment de nĂ©cessitĂ©. Que sâest-il donc passé ? Simplement que lâidentitĂ© a changĂ© de fonction et que, au heu de demeurer Ă lâĂ©tat de jugement isolĂ©, elle est devenue lâ« opĂ©ration identique » + O dâun groupement ou dâun groupe additif : (+ W â N) = (O). Ătant alors solidaire dâune structure dâensemble, son rĂŽle devient nĂ©cessaire en tant que rĂ©sultat des compositions de cette structure et elle acquiert ainsi une signification valable et contraignante dans le problĂšme posĂ©.
Notre hypothĂšse est donc que la logique du logicien consiste en une axiomatisation de telles structures opĂ©ratoires rendues nĂ©cessaires par leur achĂšvement et leur fermeture. Cela ne revient nullement Ă dire que le sujet trouve en sa conscience une logique naturelle tout Ă©laborĂ©e et quâil se borne Ă la traduire en symboles. Mais cela signifie quâen construisant son axiomatique, aussi librement quâil le veut, le logicien ne part pas de rien mais procĂšde Ă des abstractions rĂ©flĂ©chissantes Ă partir de quelque chose, si inconscient que soit le mĂ©canisme intime de sa propre pensĂ©e : ce point de dĂ©part est alors constituĂ© par les liaisons mĂȘmes rendant possible cette pensĂ©e propre ; et ces liaisons ne sont autres que les structures opĂ©ratoires assurant son fonctionnement, donc les structures fermĂ©es dont on vient de parler.
IV. â Mais il y a plus : lâeffort de formalisation ou dâaxiomatisation auquel le logicien se livre, depuis quâAristote a procĂ©dĂ© ainsi pour codifier les rĂšgles du syllogisme, consiste lui-mĂȘme en une conduite psychologique parmi dâautres. Est-ce alors une conduite orientĂ©e en sens inverse des prĂ©cĂ©dentes ou mĂȘme sans aucun rapport avec le dĂ©veloppement mental ? Cela signifierait ou bien que le logicien est un surhomme situĂ© au-delĂ des lois naturelles, ce dont il peut ĂȘtre permis de douter, ou bien quâil se livre Ă des crĂ©ations purement artificielles comme Zamenhof construisant lâespĂ©ranto, et il est Ă©vident que non, ou bien enfin que lâaxiomatisation est orientĂ©e en une direction rĂ©troactive ou rĂ©flexive, tandis que le dĂ©veloppement mental serait constructif et prospectif. Or, cette derniĂšre opposition, qui semble au premier abord fondĂ©e, ne rĂ©siste en fait pas Ă lâexamen, pour les deux raisons suivantes :
La premiĂšre est que, Ă chaque nouveau palier du dĂ©veloppement mental, les nouvelles structures opĂ©ratoires sâĂ©laborent grĂące Ă un double processus dâabstraction rĂ©flĂ©chissante et de construction proprement dite, puisque lâabstraction rĂ©flĂ©chissante est Ă la fois abstraction Ă partir du plan antĂ©rieur et reconstruction Ă©largie ou enrichie sur le plan nouveau. Il serait donc inexact de limiter lâorientation rĂ©trospective ou rĂ©flexive aux seuls niveaux supĂ©rieurs de la pensĂ©e, puisque cette orientation se retrouve pour une part Ă chaque Ă©tape du dĂ©veloppement de la pensĂ©e naturelle comme des sciences. L. Brunschvicg disait que « le progrĂšs est rĂ©flexif » et cela est vrai Ă toutes les Ă©tapes de la pensĂ©e naturelle comme Ă celles de la pensĂ©e scientifique.
En second lieu, lâaxiomatisation de la logique nâest pas que rĂ©flexive : elle est aussi constructive, puisquâelle crĂ©e de nouveaux instruments opĂ©ratoires dĂ©passant largement en puissance et en Ă©tendue ceux de la pensĂ©e naturelle. Dira-t-on que cette construction, Ă©tant formelle et non plus « naĂŻve », Ă©tant lâĆuvre de spĂ©cialistes ou de professionnels et non plus dâenfants, dâadultes incultes et de non-professionnels, est alors dâune nature Ă©trangĂšre Ă tout ce qui relĂšve du domaine psychologique ? Mais, dâune part, le dĂ©veloppement mental est indĂ©fini, toujours ouvert vers le haut et il est donc normal que ses formes supĂ©rieures soient de moins en moins gĂ©nĂ©rales et de plus en plus diffĂ©renciĂ©es, ce qui revient Ă dire que ses pointes sont Ă chercher au sein dâĂ©lites spĂ©cialisĂ©es et non plus chez le vulgaire. Dâautre part, il ne sâagit pas lĂ dâun phĂ©nomĂšne unique et un autre exemple de relations entre lâaxiomatisation et les structures gĂ©nĂ©tiques de la pensĂ©e naturelle est de nature Ă Ă©clairer la construction des logiques formalisĂ©es.
Cet autre exemple est celui des rapports entre lâarithmĂ©tique scientifique et la sĂ©rie des « nombres naturels ». On appelle naturels les nombres entiers dont le systĂšme a Ă©tĂ© dĂ©couvert par la plupart des sociĂ©tĂ©s humaines et formulĂ© dans la plupart des langages. Chez lâenfant le nombre nâest pas simplement transmis par le langage et lâĂ©ducation adultes mais donne lieu Ă une construction spontanĂ©e sur laquelle nous reviendrons (p. 405). Il existe donc un nombre « naturel » au sens de construit avant toute mathĂ©matique scientifique, mĂȘme intuitive, et a fortiori avant toute axiomatisation. Or, la constitution de lâarithmĂ©tique scientifique nâa pas consistĂ© Ă ignorer cette arithmĂ©tique naturelle pour Ă©laborer de tout autres structures, mais bien Ă la prĂ©ciser, Ă la gĂ©nĂ©raliser et Ă lâenrichir ensuite considĂ©rablement. Ce processus a comportĂ© de nombreuses Ă©tapes, les premiĂšres essentiellement intuitives comme lâarithmĂ©tique des Grecs, ignorant ou craignant lâinfini et considĂ©rant dâabord le nombre irrationnel comme un scandale, les derniĂšres de plus en plus formalisĂ©es jusquâaux reconstructions du nombre Ă partir des ensembles et finalement Ă partir des classes et relations logiques. En dĂ©finitive, si le nombre « naturel » nâest plus quâun secteur minime de lâimmense domaine des variĂ©tĂ©s de nombres (rationnels, rĂ©els, complexes, transfinis, etc.), il nâen a pas moins conservĂ© toute sa valeur au point que Kronecker disait quâil reprĂ©sente le cadeau initial du Bon Dieu, tout le reste ayant Ă©tĂ© fabriquĂ© par lâhomme.
Si lâon compare maintenant cette situation Ă celle de la logique, il convient dâabord de noter combien il serait contradictoire de nier lâexistence de toute logique naturelle et de reconnaĂźtre lâorigine spontanĂ©e du nombre naturel puisque les structures numĂ©riques impliquent les structures logiques. Sans doute les structures logiques sous-jacentes demeurent-elles inconscientes en tant quâopĂ©ratoires et la conscience quâen prend le sujet non logicien demeure-t-elle inconsistante et floue, tandis quâil y a eu prise de conscience plus prĂ©cise dans le domaine du nombre, car le dĂ©nombrement correspond Ă des exigences ou des utilitĂ©s pratiques et sociales plus immĂ©diates. Mais les lacunes du nombre entier prĂ©scientifique restent considĂ©rables, Ă commencer par lâabsence dâinfini. Dâautre part, la logique inhĂ©rente Ă la pensĂ©e consciente spontanĂ©e, par opposition aux structures opĂ©ratoires sous-jacentes (le rĂ©seau boolĂ©en, le groupe de quaternalitĂ© INRC, etc.), nâest pas si incohĂ©rente, puisque câest dâelle quâAristote a tirĂ© sa thĂ©orie du syllogisme, sans formalisation symbolique (par simple rĂ©flexion intuitive, Ă la maniĂšre dont Pythagore et ses successeurs ont constituĂ© lâarithmĂ©tique), et surtout en laissant Ă©chapper lâimmense domaine de la logique des relations.
Lorsque la logique moderne a Ă©laborĂ© ses algorithmes symboliques et sa mĂ©thode purement axiomatique, les relations entre cette « logique sans sujet », comme on lâa parfois appelĂ©e, et les structures opĂ©ratoires sous-jacentes que la psychologie dĂ©couvre dans les activitĂ©s du sujet, en son dĂ©veloppement, ont pu paraĂźtre inexistantes. Mais cela est dĂ» aux quatre circonstances historiques suivantes : (1) Les structures nâĂ©taient pas connues, puisque la psychologie les aperçoit seulement aujourdâhui, de telle sorte que la logique naturelle apparaissait seulement sous la forme des Ă©vidences ou intuitions propres Ă la conscience du sujet, et qui sont manifestement insuffisantes. (2) La logique Ă©tait en possession de la syllogistique dâAristote, longtemps considĂ©rĂ©e comme une thĂ©orie parfaite et achevĂ©e dĂšs sa naissance, sans que lâon se demande dâoĂč le Stagirite lâavait tirĂ©e par abstractions rĂ©flĂ©chissantes. (3) La logique moderne, et lĂ est le point essentiel, a surtout consistĂ© en une rĂ©flexion (au sens dâun ensemble dâabstractions rĂ©flĂ©chissantes) sur les raisonnements en Ćuvre dans les mathĂ©matiques, mais en oubliant que ces mathĂ©matiques intuitives dont on poursuivait ainsi la formalisation plongent toutes leurs racines dans lâintelligence naturelle (par les nombres « naturels »; par les notions dâensemble et de correspondance ; par les structures dâordre, de groupe et mĂȘme par les intuitions topologiques fondamentales). (4) Enfin le caractĂšre symbolique de la logique moderne lâa conduite Ă apercevoir les relations entre la syntaxe et la sĂ©mantique gĂ©nĂ©rales intervenant en ce symbolisme et les syntaxes ou sĂ©mantiques linguistiques, mais en oubliant Ă nouveau que la langue nâexiste pas sans sujet.
Remarques finales
Les diverses considĂ©rations qui prĂ©cĂšdent permettent donc de conclure que la logique est une axiomatisation des structures opĂ©ratoires de la pensĂ©e du sujet, structures Ă©tudiĂ©es par ailleurs Ă titre de faits par la psychologie de lâintelligence. Mais trois prĂ©cisions sont indispensables pour rendre acceptable une telle interprĂ©tation :
I. â En premier lieu il sâagit donc de structures opĂ©ratoires sous-jacentes et non pas des donnĂ©es introspectives de la conscience. Or, cette prĂ©cision est essentielle puisque si lâon rĂ©duit la logique du sujet Ă ce que lâon trouve dans sa conscience on ne rencontre que des Ă©lĂ©ments beaucoup plus pauvres et moins consistants que ceux qui sont utilisĂ©s inconsciemment dans les raisonnements effectifs. Les lois de la prise de conscience nous apprennent, en effet, que la conscience nâatteint que le rĂ©sultat des processus mentaux sans porter sur leurs mĂ©canismes intimes et ne dĂ©couvre une partie de ceux-ci que par abstraction rĂ©flĂ©chissante, dans la mesure oĂč cette dĂ©marche centripĂšte et non plus centrifuge est provoquĂ©e par des dĂ©sadaptations ou par les problĂšmes mĂȘmes que le sujet pose. En un mot, ce quâaxiomatisent les logiques ne se rĂ©duit pas aux raisonnements conscients du sujet, mais porte sur les opĂ©rations qui les rendent possibles et qui sont Ă son insu coordonnĂ©es en structures.
II. â Nous distinguerons une axiomatique en tant que particuliĂšre et lâaxiomatisation en tant que processus dâensemble. La premiĂšre consiste Ă dĂ©montrer, par une formalisation adĂ©quate, un rĂ©sultat dĂ©jĂ acquis intuitivement : par exemple lâaxiomatique dâun ensemble de thĂ©orĂšmes ou dâune thĂ©orie prĂ©alables. Il serait donc absurde de soutenir en ce sens que la logique symbolique se borne Ă fournir une axiomatique de la logique (consciente) du sujet, puisque celle-ci est inconsistante, ou mĂȘme de ses structures sous-jacentes puisque, tout en Ă©tant cohĂ©rentes, elles sont elles aussi trop pauvres. Nous entendons au contraire par axiomatisation une libre construction formalisĂ©e, qui ne se borne pas Ă axiomatiser des systĂšmes prĂ©alables, mais construit en outre ses propres thĂ©ories et qui cependant ne part jamais de rien puisquâelle utilise au minimum certaines notions opĂ©ratoires indĂ©finissables et certaines propositions non dĂ©montrĂ©es (toutes deux variant, dâun systĂšme Ă lâautre) et quâelle comporte une mĂ©tathĂ©orie non formalisĂ©e (ou si elle lâest, une mĂ©tamĂ©tathĂ©orie, etc.). Ce que nous soutenons alors est que, tout au moins, les prĂ©suppositions opĂ©ratoires dâune telle axiomatisation logique sont tirĂ©es par abstraction rĂ©flĂ©chissante des structures opĂ©ratoires sous-jacentes de la pensĂ©e naturelle, et cela semble Ă©vident, puisque le logicien construit ses axiomatiques avec sa propre pensĂ©e.
III. â Les structures sous-jacentes de la pensĂ©e naturelle et a fortiori de la pensĂ©e propre du logicien procĂšdent dâun dĂ©veloppement dont les formes Ă©lĂ©mentaires sont particuliĂšrement claires dans lâĂ©volution mentale de lâenfant (et câest pourquoi nous parlons souvent de lui), mais dont les formes ultĂ©rieures comportent une sociogenĂšse autant quâune psychogenĂšse et sâĂ©laborent donc en fonction de lâactivitĂ© intellectuelle des gĂ©nĂ©rations successives (histoire de la pensĂ©e), autant que des conditions psychoneurologiques communes Ă tous les hommes. Il en rĂ©sulte que la pensĂ©e naturelle, câest-Ă -dire non formalisĂ©e et encore intuitive, du logicien lui-mĂȘme, au moyen de laquelle il Ă©labore ses axiomatiques, constitue le produit Ă la fois de toute la psychogenĂšse et de toute cette sociogenĂšse quâest lâhistoire de la pensĂ©e scientifique occidentale. Câest assez dire que de telles structures opĂ©ratoires, une fois renforcĂ©es et multipliĂ©es par lâapport collectif, sont de plus en plus riches et le sont bien assez pour servir de tremplin aux structures formalisĂ©es que construira la logique.
Ainsi caractĂ©risĂ©es, ces axiomatiques ne sont donc en rien limitĂ©es par des modĂšles antĂ©rieurs et consistent en constructions nouvelles qui sont seulement bornĂ©es par les limitations internes des formalismes (voir p. 312 Ă 333). Il est donc Ă©vident que notre interprĂ©tation ne restreint en rien ni la fĂ©conditĂ©, ni lâautonomie de la logique : elle revient simplement, ce qui permet de conserver lâunitĂ© du systĂšme des sciences, Ă introduire une correspondance entre les deux sortes de filiations de structures que considĂšrent les diverses sciences de lâhomme, filiations gĂ©nĂ©tiques (psycho- ou sociogĂ©nĂ©tiques) pour ce qui est des structures opĂ©ratoires rĂ©elles et gĂ©nĂ©alogies formelles pour ce qui est des structures abstraites.
Pour autant, en effet, que les sciences sont un produit de lâactivitĂ© humaine, lâhistoire des sciences et, Ă un niveau plus Ă©lĂ©mentaire, la psychogenĂšse nous mettent en prĂ©sence dâune suite ininterrompue de structurations dont le problĂšme psychologique est alors dâexpliquer le dĂ©veloppement et tout dâabord de reconstituer les filiations. Les axiomatiques dâautre part, permettent de dĂ©gager une hiĂ©rarchie de structures abstraites dont il est possible de dĂ©terminer la gĂ©nĂ©alogie formelle. Mais qui dit structures abstraites soulĂšve le problĂšme : abstraites de quoi ? On peut alors concevoir une correspondance telle que les mĂȘmes structures soient Ă©tudiĂ©es simultanĂ©ment dâun point de vue gĂ©nĂ©tique en tant que structures rĂ©elles et dâun point de vue axiomatique en tant que structures formelles (voir La Filiation des structures, vol. XV, des « Ătudes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », Paris, PUF, 1962). Le problĂšme central devient alors de chercher les relations entre lâĂ©lĂ©mentaire gĂ©nĂ©tique et le « fondamental » du point de vue formel. Et lâon peut concevoir dans cette perspective le rĂŽle de disciplines qui, telle la cybernĂ©tique avec ses constructions de systĂšmes autorĂ©gulateurs, soient aptes Ă fournir des modĂšles de fonctionnement et de dĂ©veloppement « rĂ©els » tout en utilisant les algĂšbres et les structures logiques les plus formalisables : lâexistence mĂȘme de telles disciplines mitoyennes montre quâil nâest pas chimĂ©rique de concevoir la logique comme une axiomatisation des structures opĂ©ratoires sous-jacentes de la pensĂ©e naturelle, Ă©tudiĂ©es par ailleurs par la psychologie et lâhistoire des sciences.
Bibliographie
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L. Apostel, J. B. Grize, S. Papert et J. Piaget, La Filiation des structures, dans les « Ătudes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique », vol. XV, PUF, Paris, 1964.
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