Les deux problĂšmes principaux de l’épistĂ©mologie biologique. Logique et connaissance scientifique (1967) a

Toute Ă©pistĂ©mologie comportant une thĂ©orie des relations entre le sujet connaissant et les objets de sa connaissance, l’épistĂ©mologie biologique prĂ©sente deux aspects bien distincts. D’une part, la biologie est une science comme une autre et son Ă©pistĂ©mologie soulĂšve ainsi la question des procĂ©dĂ©s de connaissance du sujet biologiste comme c’est le cas pour les sujets mathĂ©maticiens et physiciens. Mais, d’autre part, l’objet de la biologie est l’organisme vivant et celui-ci, contrairement Ă  un objet physique quelconque, est lui-mĂȘme un sujet de connaissance, puisqu’il possĂšde une sensibilitĂ©, une capacitĂ© d’apprentissage, des instincts ou de l’intelligence. De ce second point de vue, les donnĂ©es mĂȘmes de la biologie (donc la connaissance biologique en son contenu) fournissent un apport essentiel Ă  l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, au mĂȘme titre que la psychologie du dĂ©veloppement mental et d’une maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale encore, car la connaissance est un cas particulier des relations entre l’organisme et le milieu : or, ces relations, qui dominent donc toute connaissance rĂ©elle, constituent l’objet central de la recherche en biologie et toute information (dans les domaines de l’hĂ©rĂ©ditĂ© comme de l’adaptation phĂ©notypique), soit sur les interactions entre l’organisme et le milieu, soit sur l’indĂ©pendance relative du premier par rapport au second, est de nature Ă  Ă©clairer les mĂ©canismes de la connaissance elle-mĂȘme.

Critique de la connaissance biologique

La relation que nous venons de rappeler entre les mĂ©canismes cognitifs et les mĂ©canismes vitaux, si complexe soit-elle (comme on le verra aux paragraphes suivants), va d’ailleurs de soi puisqu’il existe une liaison Ă©troite entre la vie mentale en gĂ©nĂ©ral et la vie organique. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment cette liaison, avec toutes ses obscuritĂ©s, qui a dominĂ© en fait de multiples maniĂšres et en vertu de prĂ©occupations implicites aussi bien qu’explicites, les problĂšmes spĂ©cifiques de la connaissance biologique.

Il faut, en effet, distinguer dans la connaissance biologique les aspects qu’elle prĂ©sente en commun avec les formes de connaissance caractĂ©risant toutes les sciences expĂ©rimentales et les aspects spĂ©cifiques, c’est-Ă -dire orientĂ©s vers l’interprĂ©tation de ce qui est considĂ©rĂ©, Ă  un niveau historique dĂ©terminĂ© du savoir, comme spĂ©cial Ă  la vie elle-mĂȘme.

Pour ce qui est des premiers de ces aspects, il va de soi que la conduite de la mĂ©thode expĂ©rimentale est la mĂȘme en biologie que dans les sciences plus avancĂ©es, du double point de vue de l’induction des lois et de la coordination entre la dĂ©duction et l’expĂ©rience. Mais si cela est vrai en principe il faut relever un certain nombre d’obstacles de fait, qui sont sans doute dus, les uns comme les autres, au caractĂšre historique ou Ă©volutif des faits vitaux. Il rĂ©sulte d’abord de ce caractĂšre que la dissociation des facteurs est plus difficilement rĂ©alisable et que la rĂšgle « toutes choses Ă©gales d’ailleurs » demeure d’une application plus ou moins approximative. Mais surtout la dĂ©duction reste d’autant plus malaisĂ©e qu’intervient davantage le caractĂšre en partie alĂ©atoire de tout dĂ©roulement Ă©volutif. C’est pourquoi les classifications biologiques, en zoologie et botanique systĂ©matiques, en demeurent au niveau des structures de « groupements », sans parvenir (du moins jusqu’ici, malgrĂ© les secours de la biomĂ©trie) aux modes de quantification qui caractĂ©risent, par exemple, la classification de MendeleĂŻev en chimie. D’autre part, l’interprĂ©tation thĂ©orique du mĂ©canisme de l’évolution se heurte toujours aux difficultĂ©s sur lesquelles insiste F. Meyer en son chapitre et se trouve encore trĂšs loin d’une dĂ©duction probabiliste analogue Ă  celle qui rĂ©ussit dans le cas de l’évolution thermodynamique.

Nous sommes ainsi conduits aux caractĂšres spĂ©cifiques de la connaissance biologique, c’est-Ă -dire aux innombrables tentatives de conceptualisation visant Ă  atteindre l’organisation vitale en ses propriĂ©tĂ©s fondamentales. C’est sur ce point que toute l’histoire des interprĂ©tations biologiques, d’Aristote aux plus actuelles, semble alors dominĂ©e, qu’on l’ait voulu ou non, par la liaison gĂ©nĂ©rale entre le vital et le mental, soit dans le sens d’une assimilation inconsciente du premier au second soit dans le sens (mais souvent aussi implicite) d’une Ă©puration des notions destinĂ©e, non plus Ă  subordonner l’infĂ©rieur au supĂ©rieur, mais Ă  les rĂ©duire tous deux Ă  des paliers plus Ă©lĂ©mentaires (or, cela comporte Ă  nouveau une prise de position, consciente ou inconsciente, quant Ă  la nature du fait mental, et ce qui nous intĂ©resse davantage, quant Ă  la structure des instruments cognitifs : intelligence, etc.). Mais qu’on nous comprenne bien : nous ne soutenons pas le moins du monde que le dĂ©veloppement des interprĂ©tations et de la connaissance biologiques ait Ă©tĂ© influencĂ© par celui de la psychologie ou de la sociologie. Nous supposons seulement (or, cela est tout diffĂ©rent et revient mĂȘme souvent Ă  la situation exactement contraire) que le biologiste, englobant comme il se doit la vie mentale dans le phĂ©nomĂšne vital en gĂ©nĂ©ral, Ă©tudie expĂ©rimentalement celui-ci et non pas celle-lĂ , mais que, persuadĂ© de la connaĂźtre dĂ©jĂ  (par expĂ©rience introspective directe, etc.) il conceptualise ses rĂ©sultats sur la vie organique en tenant compte, explicitement et surtout implicitement, de ses idĂ©es sur les faits mentaux. Plus simplement dit, le biologiste Ă©tant lui-mĂȘme un ĂȘtre vivant et se connaissant (ou croyant se connaĂźtre) par expĂ©rience directe ou intĂ©rieure, il ne saurait interprĂ©ter les phĂ©nomĂšnes vitaux sans ĂȘtre influencĂ© par ses idĂ©es sur le comportement en gĂ©nĂ©ral, y compris mental, et cela indĂ©pendamment de toute hypothĂšse sur le problĂšme des relations entre la biologie et la psychologie scientifique (problĂšme auquel il peut fort bien n’avoir jamais rĂ©flĂ©chi) : pour ne donner qu’un exemple, il est difficile d’admettre qu’un biologiste puisse ĂȘtre finaliste ou antifinaliste sans une prise de position au moins implicite quant au rĂŽle (rĂ©el ou apparent) de la finalitĂ© dans le comportement humain, et cela mĂȘme indĂ©pendamment de toute thĂ©orie scientifiquement Ă©laborĂ©e sur les relations entre la conscience de finalitĂ© et le dĂ©terminisme physiologique sous-jacent ou sur les mĂ©canismes d’autorĂ©gulation et d’équilibration dans le domaine psychophysiologique.

Cela dit, les trois grands courants qui se partagent les diverses variĂ©tĂ©s de la connaissance biologique peuvent ĂȘtre caractĂ©risĂ©s de la maniĂšre suivante. (A) Le courant vitaliste, finaliste, etc., est issu d’une assimilation du vital Ă  la rĂ©alitĂ© mentale telle qu’elle apparaĂźt Ă  l’introspection, et il peut ĂȘtre ainsi qualifiĂ© d’antirĂ©ductionniste en tant que subordonnant les phĂ©nomĂšnes de niveau infĂ©rieur Ă  ceux de niveau supĂ©rieur et que considĂ©rant ceux-ci comme Ă©tant tels qu’ils apparaissent Ă  la conscience immĂ©diate. (B) Le courant rĂ©ductionniste tend au contraire Ă  dĂ©santhropomorphiser la biologie en cherchant Ă  la rĂ©duire Ă  la physico-chimie telle qu’elle est constituĂ©e au moment considĂ©rĂ© du dĂ©veloppement des sciences ; en un tel cas la vie mentale est conçue comme un reflet de l’organisme sans que l’on se soucie toujours de vĂ©rifier expĂ©rimentalement ce que cette interprĂ©tation comporte sur les terrains de la psychologie scientifique et de l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique. (C) Se distançant Ă  la fois des deux dogmatismes prĂ©cĂ©dents, le courant de ce que l’on pourrait appeler la biologie positive (nous ne disons pas positiviste) tend Ă  englober dans les problĂšmes biologiques celui des relations entre la vie organique et le comportement (Ă©thologie), ce qui situe alors ces relations sur le terrain de la vĂ©rification Ă  la fois psychologique et biologique et conduit Ă  leur dialectisation progressive en dĂ©passant les deux simplifications rĂ©ductionniste et antirĂ©ductionniste.

Le modĂšle de la premiĂšre de ces tendances demeure naturellement le systĂšme d’Aristote, qui voyait en l’« ùme » le principe Ă  la fois moteur et organisateur de la vie matĂ©rielle, ce qui conduit Ă  une biologie vitaliste et Ă  une psychologie substantialiste, pour autant que l’infĂ©rieur soit simplement subordonnĂ© au supĂ©rieur, au lieu d’ĂȘtre rattachĂ© Ă  lui par interactions continues, et que le supĂ©rieur soit posĂ© Ă  titre de fait premier au lieu d’ĂȘtre conçu comme procĂ©dant de l’infĂ©rieur par constructions successives. Certes, Aristote distingue des paliers, avec ses Ăąmes vĂ©gĂ©tatives, motrices et spirituelles, mais dans le sens d’une hiĂ©rarchie ordonnĂ©e en fonction de son sommet et non pas d’un processus gĂ©nĂ©tique.

La force du vitalisme et le fait qu’il renaisse sans cesse de ses cendres malgrĂ© les dĂ©mentis que lui infligent sur chaque point particulier toute recherche positive, en biologie et en psychologie expĂ©rimentale, proviennent assurĂ©ment de la valeur de cette intuition fondamentale d’une communautĂ© de nature entre l’intelligence et la vie. Mais sa faiblesse tient Ă  son imagination ontologique et Ă  son manque d’imagination relationnelle, c’est-Ă -dire Ă  sa tendance constante Ă  introduire des causes finales, des structures anthropomorphiques ou des « forces » pour expliquer des rĂ©sultantes lorsqu’elles dĂ©passent les moyens d’analyse dont on dispose au moment considĂ©rĂ© de l’histoire. Ce n’est pas Ă  dire, naturellement, que les vitalistes ne fassent pas eux-mĂȘmes de belles recherches causales ; mais lorsqu’elles aboutissent, au lieu de s’arrĂȘter Ă  mi-chemin par des recours trop faciles au finalisme, elles sortent prĂ©cisĂ©ment du domaine des hypothĂšses spĂ©cifiquement vitalistes : si, comme G. Canguilhem s’est plu Ă  le soutenir, ce sont les vitalistes et non pas les mĂ©canistes qui ont dĂ©couvert le rĂ©flexe, c’est en fait un hommage qu’ils ont rendu, sinon au mĂ©canisme de Descartes, du moins aux intuitions causales dont il procĂ©dait.

La force du rĂ©ductionnisme physico-chimique est de fournir une mĂ©thode effective de recherche, qui rĂ©ussit ou non, selon l’état des problĂšmes, mais dont la fĂ©conditĂ© tient au fait que son emploi conduit Ă  perfectionner et parfois Ă  renouveler son instrument de travail. La situation fondamentale Ă  rappeler pour juger des relations entre la vie et la physico-chimie est, en effet, que celle-ci n’est pas achevĂ©e et que la biophysique et la chimie biologique conduisent sans cesse Ă  l’enrichir au lieu de la stabiliser. La faiblesse des interprĂ©tations d’ensemble inspirĂ©es par le rĂ©ductionnisme et caractĂ©risant notamment ce que les SoviĂ©tiques appellent pour s’en distancer le « matĂ©rialisme dogmatique », rĂ©sulte au contraire de l’oubli de ce non-achĂšvement : l’illusion rĂ©ductionniste consiste alors Ă  croire que l’on peut rĂ©duire le biologique aux lois physico-chimiques actuellement connues et Ă  nĂ©gliger ce fait essentiel que, dans l’histoire des sciences et particuliĂšrement des sciences contemporaines, la rĂ©duction d’un domaine plus complexe B Ă  un domaine plus simple A a toujours abouti Ă  une assimilation rĂ©ciproque telle que A est enrichi de nouveaux caractĂšres non prĂ©vus au dĂ©part sans pour autant se subordonner à B. Or, ces considĂ©rations sont d’une grande importance quant aux relations entre le vital et le mental et c’est dans la mesure oĂč elles ont Ă©chappĂ© au rĂ©ductionnisme que celui-ci a abouti Ă  une psychologie purement organiciste et Ă©piphĂ©nomĂ©niste, tandis que l’étude expĂ©rimentale du problĂšme conduit au contraire Ă  une situation typique d’assimilation rĂ©ciproque (voir les paragraphes suivants).

Quant aux progrĂšs positifs de la biologie, indĂ©pendamment de toutes spĂ©culations vitalistes ou rĂ©ductionnistes, il est d’abord Ă  noter que les idĂ©es directrices ayant conduit Ă  des connaissances effectives ont souvent Ă©tĂ© cherchĂ©es sur des terrains communs aux sciences du comportement et Ă  la biologie pure. Lamarck a dĂ©couvert l’idĂ©e du transformisme en considĂ©rant les relations entre la fonction et l’organe, telles qu’elles se prĂ©sentent dans le comportement comme dans la croissance physiologique, et, s’il a surestimĂ© l’influence du milieu, c’est qu’il n’a retenu du comportement que le rĂŽle du besoin et des habitudes acquises, tandis qu’une analyse plus poussĂ©e des mĂ©canismes psychomoteurs et de l’intelligence eĂ»t modĂ©rĂ© ce genre d’interprĂ©tation. De mĂȘme Darwin a tirĂ© ses idĂ©es cĂ©lĂšbres sur la sĂ©lection naturelle de l’expĂ©rience des Ă©leveurs (sĂ©lection artificielle) mais aussi, pour une bonne part, de considĂ©rations sociales (« lutte pour la vie » dans la concurrence entre individu, etc.) et il a gĂ©nĂ©ralisĂ© son hypothĂšse des caractĂšres utiles jusqu’en psychologie comparĂ©e (dont il est l’un des fondateurs avec son Ă©tude sur l’expression des Ă©motions, non sans un certain anthropocentrisme sur lequel Canguilhem a insistĂ© rĂ©cemment). Mais il faut surtout relever que toute recherche positive en biologie dĂ©bouche nĂ©cessairement — et c’est peut-ĂȘtre lĂ  son originalitĂ© fonciĂšre par rapport Ă  la physico-chimie — sur des exigences comparatistes ne tenant pas seulement Ă  des questions de multiplicitĂ©s spĂ©cifiques (comme on en retrouve en chimie) ou d’échelles d’observation (comme on en retrouve en physique) mais Ă  des niveaux correspondant aux paliers de l’évolution : toute anatomie, toute embryologie, toute physiologie, etc., se prolongent en disciplines comparĂ©es, ne serait-ce que pour dissocier ce qui est commun Ă  tout ĂȘtre vivant et ce qui se modifie (les Ă©lĂ©ments communs Ă©tant insensiblement ou brusquement diffĂ©renciĂ©s par ces variations). Il en rĂ©sulte qu’il est exclu de songer Ă  constituer une biologie gĂ©nĂ©rale sans exploiter au maximum cette dimension comparatiste, ce qui revient Ă  dire qu’elle ne saurait se dĂ©velopper sans englober toujours davantage la psychologie comparĂ©e (Ă©thologie, etc.).

Or, Ă  la diffĂ©rence des systĂ©matisations prĂ©maturĂ©es du vitalisme ou du rĂ©ductionnisme, la biologie effective ne saurait procĂ©der que de proche en proche ou problĂšme par problĂšme, c’est-Ă -dire qu’au lieu de se rĂ©fĂ©rer Ă  des positions philosophiques prĂ©alables sur la nature de l’esprit ou sur sa non-existence, elle ne saurait qu’en appeler Ă  des recherches expĂ©rimentales situĂ©es sur le mĂȘme plan que la recherche physiologique, embryologique ou gĂ©nĂ©tique. Comme le dit Fraisse, « les zoologistes ont toujours fait plus ou moins de la psychologie sans le savoir » (TraitĂ© de psychologie expĂ©rimentale, Fraisse-Piaget, I, p. 40), mais, depuis Darwin, s’est constituĂ©e une psychologie animale et comparĂ©e qui est aujourd’hui l’Ɠuvre commune de zoologistes et de psychologues et assure une liaison Ă©troite avec la psychophysiologie humaine ainsi qu’avec la psychologie gĂ©nĂ©tique (rappelons qu’en psychologie le qualificatif de gĂ©nĂ©tique est appliquĂ© Ă  tout dĂ©veloppement y compris ontogĂ©nĂ©tique, depuis Stanley Hall et J. M. Baldwin, avant qu’il prenne en biologie un sens plus restreint, relatif Ă  l’hĂ©rĂ©ditĂ©).

Un exemple fera clairement comprendre la diffĂ©rence entre cette orientation de la biologie et de la psychologie expĂ©rimentale et la position des problĂšmes propre au vitalisme finaliste, et un exemple d’autant plus Ă©clairant qu’il est empruntĂ© Ă  l’Ɠuvre d’un biologiste de race dont les travaux ont Ă©tĂ© variĂ©s et importants. L. CuĂ©not reconnaĂźt en effet, avec raison, le fait mĂȘme de l’adaptation et la multiplicitĂ© des situations dans lesquelles un organe spĂ©cialisĂ© exerce une fonction trĂšs dĂ©limitĂ©e en relation avec certaines exigences particuliĂšres du milieu (organes d’accrochage, pattes ravisseuses, poils glandulaires ou garrot des plantes carnivores, etc.). Il s’accorde, d’autre part, avec le physicien G. Lippmann pour penser avec raison que la principale diffĂ©rence entre la biologie et la physique tient Ă  ce que les organes de l’ĂȘtre vivant sont des « appareils » et non pas simplement des « phĂ©nomĂšnes » et il souligne combien l’embryogenĂšse de ces appareils tĂ©moigne d’anticipation et de prĂ©parations prĂ©coces par rapport Ă  leur utilisation au niveau adulte (exemple des coaptations, des callositĂ©s Ă  formations prĂ©maturĂ©es, etc.). Mais comme CuĂ©not croit impossible toute action du milieu sur les mĂ©canismes hĂ©rĂ©ditaires, il ne voit d’autre solution pour expliquer tous ces faits que l’interprĂ©tation aristotĂ©licienne d’une Ăąme formatrice des structures organiques, interprĂ©tation Ă  peine rajeunie par von UexkĂŒll, avec son « psychoĂŻde », selon lequel la cellule n’est pas seulement une machine (au sens des « appareils » de Lippmann) mais un « machiniste »; CuĂ©not en vient donc Ă  attribuer « à la cellule germinale une sorte d’intelligence combinatrice, un pouvoir immanent Ă©quivalent Ă  l’intentionnalitĂ© qui se trouve Ă  la base de l’outil humain » (Invention et finalitĂ© en biologie, p. 222). Remarquons d’abord qu’une telle solution n’exclut en rien l’action du milieu, car si le psychoĂŻde construit des callositĂ©s « pour » faciliter l’agenouillement d’un PhacochĂšre, et les prĂ©pare dĂšs l’embryon, ce ne peut ĂȘtre qu’en prĂ©voyant la position de ce sanglier sur le sol lorsqu’il dĂ©terre les racines : le milieu agit donc en ce cas directement sur le psychoĂŻde germinal au lieu d’agir par l’intermĂ©diaire des substances somatiques, mais il agit quand mĂȘme ! Mais l’essentiel pour l’instant est de souligner la diffĂ©rence des attitudes thĂ©oriques gĂ©nĂ©rales : pour le vitalisme et le finalisme, l’intelligence est une cause ou un facteur premier (et c’est le mĂ©rite de CuĂ©not de l’expliciter honnĂȘtement au lieu de le maintenir en un arriĂšre-plan implicite comme dans le finalisme ordinaire), tandis que pour la biologie positive et la psychologie expĂ©rimentale, elle n’est mĂȘme pas une « faculté », mais bien une rĂ©sultante dont il s’agit de reconstituer les modes de formation et de dĂ©veloppement. Si l’on admet, avec la psychologie, que l’intelligence constitue le terme ultime d’une trĂšs longue suite de rĂ©gulations et de structurations, pour l’interprĂ©tation desquelles on compte en particulier sur la biologie il est donc exclu de recourir en mĂȘme temps Ă  l’intelligence, avec le vitalisme, comme au principe premier qui expliquerait toute adaptation et cela dĂšs l’organisation du gĂ©nome !

InterprĂ©tations biologiques — thĂ©ories de l’intelligence et points de vue Ă©pistĂ©mologiques

À partir du moment oĂč l’on se met Ă  Ă©tudier l’intelligence et la perception des animaux, il devient Ă©vident qu’une relation implicite est postulĂ©e, non seulement entre la vie organique et la vie mentale en gĂ©nĂ©ral, mais aussi entre la premiĂšre et les mĂ©canismes de la connaissance. Du point de vue de l’épistĂ©mologie, qui nous intĂ©resse ici, la biologie n’est donc pas seulement importante en tant que mode de connaissance du sujet-biologiste : elle l’est, davantage encore, en tant qu’étude de la formation des connaissances chez le sujet en gĂ©nĂ©ral, ce sujet n’étant pas seulement humain, mais aussi animal et mĂȘme, on indiquera pourquoi, vĂ©gĂ©tal.

Or, le fait fondamental quant Ă  ces deuxiĂšmes sortes de relations entre la biologie et l’épistĂ©mologie, est que les connaissances Ă©lĂ©mentaires se situent sur deux plans, l’un relatif aux accommodations individuelles non hĂ©rĂ©ditaires, mais l’autre dĂ©pendant du patrimoine hĂ©rĂ©ditaire des espĂšces : le problĂšme de la formation des connaissances est ainsi solidaire des questions les plus gĂ©nĂ©rales de la variation hĂ©rĂ©ditaire et des mĂ©canismes de l’évolution.

Les connaissances du premier type sont essentiellement les perceptions, sans cesse modifiĂ©es par les Ă©vĂ©nements extĂ©rieurs, les adaptations sensori-motrices acquises intervenant dans la constitution des conduites conditionnĂ©es et des habitudes, et enfin les actes d’intelligence de diffĂ©rents niveaux, Ă  partir des « essais et erreurs » (tĂątonnements) et jusqu’aux conduites de comprĂ©hension immĂ©diate en prĂ©sence de situations nouvelles (insights). Mais si ces formes de connaissance sont bien phĂ©notypiques en leur contenu, elles supposent comme conditions prĂ©alables des organes ou appareils qui, eux, sont transmis hĂ©rĂ©ditairement : organes sensoriels ou sensibilitĂ© gĂ©nĂ©rale pour les perceptions, cortex, cerveau Ă©lĂ©mentaire ou ganglions nerveux pour les habitudes et pour l’intelligence.

Quant aux connaissances hĂ©rĂ©ditaires en leur contenu mĂȘme, il n’est pas certain qu’il en existe chez l’homme (sauf peut-ĂȘtre en ce qui concerne quelques propriĂ©tĂ©s spatiales), mais on en trouve chez l’animal sous la forme de rĂ©actions instinctives Ă  certains excitants et de tropismes. Les premiĂšres ont Ă©tĂ© Ă©tudiĂ©es par les « éthologistes » (Tinbergen, Lorenz, etc.) : certains instincts, comme de suivre la mĂšre ou l’instinct sexuel, etc., sont mis en activation par des dĂ©clencheurs perceptifs innĂ©s (IRM = Innate Releasing Mechanisms), comme la vision d’une couleur ou d’une forme. Mais, si l’essentiel d’un instinct est hĂ©rĂ©ditaire, les rĂ©actions instinctives comportent nĂ©anmoins, quoi qu’on en ait dit, une certaine plasticitĂ© qui exclut toute coupure radicale avec l’intelligence. Quant aux tropismes, Loeb puis Viaud ont voulu en faire des rĂ©actions purement exogĂšnes, par opposition aux instincts Ă  composante endogĂšne : en ce cas un phototropisme positif (ou orientation d’une plante ou d’un protozoaire vers la lumiĂšre) par exemple, ne comporterait pas plus de sensibilitĂ© cognitive que les dĂ©placements d’une limaille sous l’influence d’un champ magnĂ©tique. Mais d’autres travaux (Goustard) montrent l’intervention de facteurs endogĂšnes et l’existence d’intermĂ©diaires entre tropisme et instincts.

Dans la mesure alors oĂč il existe des connaissances de niveau gĂ©notypique et des organes hĂ©rĂ©ditaires nĂ©cessaires Ă  la connaissance individuelle ou acquise, il devient clair que le problĂšme de la formation des connaissances est solidaire des questions biologiques les plus gĂ©nĂ©rales. À se demander, avec l’épistĂ©mologie la plus classique, comment la science est possible et en vertu de quelle harmonie, acquise ou préétablie, les instruments les plus fondamentaux de l’intelligence humaine, comme les structures logico-mathĂ©matiques, sont capables d’atteindre le rĂ©el et de coordonner de façon adĂ©quate les rĂ©sultats de l’expĂ©rience physique, il faut commencer par chercher au moyen de quels mĂ©canismes biologiques nous nous trouvons en possession d’un systĂšme nerveux et d’un cerveau permettant de telles performances et au cours de quelle histoire nous y sommes parvenus Ă  partir des rĂ©actions cognitives infiniment plus modestes dont tĂ©moignent apprentissages, instincts et tropismes animaux. Or, cette histoire est celle de l’évolution elle-mĂȘme, et tant que l’on n’aura pas rĂ©solu les problĂšmes de la variation hĂ©rĂ©ditaire adaptative et par consĂ©quent des relations entre l’organisation vitale et le milieu, on ne pourra fournir que des solutions conjecturales aux questions centrales de la thĂ©orie de la connaissance. Car, mĂȘme Ă  situer les sources du savoir sur un plan a priori ou transcendantal et Ă  dĂ©valoriser le « monde » spatio-temporel, il reste Ă  considĂ©rer l’incarnation des IdĂ©es en ce « monde » et leur adĂ©quation Ă  l’expĂ©rience. Mais si modeste que soit ce petit problĂšme, c’est le seul dont a Ă  s’occuper l’épistĂ©mologie des sciences et c’est en fait de l’avenir de la biologie que dĂ©pend sa solution.

Or, si la biologie n’a pas encore de rĂ©ponse dĂ©cisive Ă  nous fournir actuellement, car, comme l’a dit CuĂ©not, l’adaptation demeure une « effrayante question », il n’en est pas moins intĂ©ressant de constater que les diverses hypothĂšses entre lesquelles oscillent les biologistes comportent chacune une signification Ă©pistĂ©mologique distincte et se trouvent ainsi correspondre terme Ă  terme, non seulement aux thĂ©ories de l’intelligence des psychologues, mais encore aux principales hypothĂšses Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales.

À considĂ©rer l’ensemble des interprĂ©tations historiques et actuelles de la variation adaptative, on peut distinguer six points de vue principaux, qui se rĂ©partissent selon une grande dichotomie, d’une part, et une triade couvrant les deux ensembles, d’autre part (ce qui donne une table Ă  deux entrĂ©es de 2 × 3 = 6 Ă©lĂ©ments). La dichotomie essentielle est celle qui sĂ©pare les interprĂ©tations relevant de la causalitĂ© stricte, c’est-Ă -dire vĂ©rifiable (ou infirmable) par la mesure et le calcul, et les doctrines relevant de liaisons que nous appellerons transcausales, c’est-Ă -dire pouvant ĂȘtre justifiĂ©es (ou contestĂ©es) conceptuellement mais ne donnant pas prise Ă  la mesure au sens large (Ă©chelles ordinales, hyperordinales ou mĂ©triques de la statistique moderne) ni Ă  un calcul au sens large (algĂšbre gĂ©nĂ©rale ou modĂšle formalisĂ©). C’est ainsi que l’hypothĂšse lamarckienne d’une influence directe du milieu sur la variation hĂ©rĂ©ditaire relĂšve de la causalitĂ©, puisque, dans les situations Ă©tudiĂ©es jusqu’ici elle a pu ĂȘtre infirmĂ©e statistiquement et que, si elle apparaĂźt un jour comme exacte en situations non encore connues, le contrĂŽle en sera possible. Une interprĂ©tation finaliste est par contre transcausale, car, s’il existe des modĂšles fournissant des Ă©quivalents mĂ©caniques de la finalitĂ©, sous forme de systĂšmes autorĂ©gulateurs orientĂ©s (Rosenblueth, Wiener et Bigelow, Churchman et Ackoff, Sommerhoff, StegmĂŒller, etc.), et, si l’on Ă©tend aujourd’hui la notion de feedback Ă  celle de feedforward, l’idĂ©e classique de « cause finale » telle qu’elle est invoquĂ©e par le finalisme ne donne prise ni Ă  la mesure ni au calcul.

Les interprĂ©tations causales peuvent elles-mĂȘmes se rĂ©partir en trois groupes selon qu’elles conçoivent les variations adaptatives comme dues Ă  l’action du seul milieu (lamarckisme), Ă  des mutations endogĂšnes sĂ©lectionnĂ©es aprĂšs coup ou Ă  une interaction entre le milieu et l’organisme. Quant aux interprĂ©tations transcausales, on retrouve la mĂȘme triade mais moins diffĂ©renciĂ©e. Un premier courant est issu historiquement des idĂ©es crĂ©ationnistes et fixistes ou anti-Ă©volutionnistes, selon lesquelles les espĂšces Ă©taient donnĂ©es telles quelles avec leurs caractĂšres adaptatifs. Cette explication de l’adaptation par une harmonie préétablie revient en fait Ă  subordonner l’organisme Ă  des causes extĂ©rieures et lorsque le vitalisme contemporain fait appel Ă  des interprĂ©tations finalistes, ce finalisme ne constitue qu’une maniĂšre dĂ©guisĂ©e et transcausale de dire que tel organe s’est formĂ© ou modifiĂ© pour rĂ©pondre Ă  certaines exigences du milieu : sous une apparence endogĂšne, c’est donc bien un facteur exogĂšne qui est utilisĂ© en dernier ressort (de mĂȘme verrons-nous que la position consistant Ă  considĂ©rer l’intelligence comme une « faculté » irrĂ©ductible revient en fait Ă  la concevoir comme la facultĂ© de saisir un univers extĂ©rieur dĂ©jĂ  tout organisĂ© comme tel). Le prĂ©formisme (de Weismann, etc.) est par contre orientĂ© dans une direction nettement endogĂšne, les gĂšnes Ă©tant prĂ©dĂ©terminĂ©s et immuables, les variations ne procĂ©dant que des combinaisons de l’amphimixie. Mais il reste une troisiĂšme possibilitĂ©, qui est l’équivalent transcausal de l’interactionnisme : l’évolution consisterait en l’« émergence » (Lloyd Morgan) d’une suite de totalitĂ©s nouvelles, non rĂ©ductibles Ă  ses composantes ni par combinaison ni par construction, et dont les qualitĂ©s reflĂ©teraient de façon indissociable des influences exogĂšnes comme endogĂšnes.

Or, Ă  cette table Ă  double entrĂ©e et Ă  ses six possibilitĂ©s correspond de façon assez frappante le tableau des six principales interprĂ©tations de l’intelligence, Ă  cette seule diffĂ©rence prĂšs que, en certains cas, le modĂšle explicatif est transposĂ© du plan gĂ©notypique au plan phĂ©notypique (ou aux deux plans rĂ©unis). Au lamarckisme correspond l’associationnisme, classique ou moderne (thĂ©ories de l’apprentissage centrĂ©es sur les renforcements externes), qui rĂ©duit en fait l’intelligence Ă  l’habitude. Au modĂšle mutationniste des variations endogĂšnes sĂ©lectionnĂ©es aprĂšs coup par le milieu correspond sur le plan phĂ©notypique des adaptations mentales Ă  la rĂ©duction de l’intelligence au tĂątonnement (ClaparĂšde) ou « essais et erreurs », c’est-Ă -dire Ă  une production endogĂšne d’hypothĂšses sĂ©lectionnĂ©es aprĂšs coup par l’expĂ©rience (le schĂ©ma commun au mutationnisme et Ă  la thĂ©orie du tĂątonnement est, en effet, celui d’une adaptation statistique, par triage de l’alĂ©atoire). À un interactionnisme biologique entre un organisme structurĂ© par rĂ©gulations internes et des influences du milieu s’exerçant sous certaines conditions (seuils, etc.) correspond une thĂ©orie interactionniste de l’intelligence dont les Structures opĂ©ratoires s’organisent par Ă©quilibration progressive non sans une action de l’expĂ©rience externe en tant que celle-ci est assimilĂ©e Ă  des structures.

Quant aux interprĂ©tations transcausales, on retrouve la mĂȘme triade des facteurs externes, internes ou de l’interaction. L’hypothĂšse d’une intelligence-facultĂ©, c’est-Ă -dire irrĂ©ductible et donnĂ©e comme fait premier, peut paraĂźtre, comme le finalisme vitaliste, faire appel Ă  un principe essentiellement endogĂšne : mais cette « faculté » n’est que celle d’apprĂ©hender des universaux externes, ou un monde extĂ©rieur tout organisĂ©, etc. Au prĂ©formisme correspond une interprĂ©tation aprioriste de l’intelligence, conçue comme dirigĂ©e d’avance et de l’intĂ©rieur par une logique toute faite, contrairement Ă  la notion d’une construction progressive. Aux idĂ©es d’émergence correspond l’interprĂ©tation gestaltiste de l’intelligence, non pas sous sa forme physicaliste d’une rĂ©duction Ă  des mĂ©canismes de champ, qui reste causale au moins d’intention, mais sous sa forme d’appel Ă  des totalitĂ©s irrĂ©ductibles au sens entre autres de Goldstein.

Il va de soi, en de telles conditions, que cette table Ă  six possibilitĂ©s correspond aussi Ă  celle des principales hypothĂšses Ă©pistĂ©mologiques. Aux interprĂ©tations transcausales correspondront alors les Ă©pistĂ©mologies transcendantalistes ou antirĂ©ductionnistes, tandis qu’aux interprĂ©tations causales correspondront les Ă©pistĂ©mologies rĂ©ductionnistes ou constructivistes (que nous ne distinguerons pas ici, tandis que nous fournirons une table Ă  neuf casiers aux p. 1240-1241). Au lamarckisme et Ă  la thĂ©orie associationniste de l’intelligence correspond naturellement l’empirisme Ă©pistĂ©mologique, et Ă  l’interactionnisme une Ă©pistĂ©mologie dialectique ou constructiviste. Quant au schĂ©ma des variations endogĂšnes ajustĂ©es aprĂšs coup au milieu (qui inspire le mutationnisme en biologie et la thĂ©orie du tĂątonnement sur le terrain de l’intelligence), il conduit Ă  une Ă©pistĂ©mologie conventionnaliste (ou pragmatiste au sens amĂ©ricain classique) : une convention thĂ©orique ou pratique consiste, en effet, en une dĂ©cision du sujet (donc en une variation endogĂšne) imposĂ©e, sans en dĂ©river, aux donnĂ©es extĂ©rieures. Quant aux Ă©pistĂ©mologies transcendantalistes, le vitalisme ou l’idĂ©e d’une intelligence-facultĂ© conduit Ă  un rĂ©alisme des universaux, aux sens platonicien ou aristotĂ©licien, le prĂ©formisme Ă  l’apriorisme et les notions d’émergence Ă  la phĂ©nomĂ©nologie.

Processus organiques et mécanismes cognitifs

Les rapprochements qui prĂ©cĂšdent conduisent Ă  supposer qu’il existe des relations entre les mĂ©canismes organiques et les mĂ©canismes mentaux ou mĂȘme cognitifs. Mais on pourrait Ă  cet Ă©gard distinguer trois possibilitĂ©s : ou que les processus cognitifs soient orientĂ©s en sens inverse de l’organisation vitale, ou qu’ils constituent une sorte de corps Ă©tranger ou indiffĂ©rent Ă  l’intĂ©rieur de l’organisme ou qu’il y ait rĂ©ellement convergence ou isomorphisme partiel.

L’idĂ©e d’une opposition de nature et de direction entre l’organisation vitale et la structuration intelligente ou rationnelle a Ă©tĂ© soutenue par A. Lalande dans un ouvrage trĂšs suggestif (qui a visiblement influencĂ© Bergson en ses antithĂšses connues), dont la premiĂšre Ă©dition s’intitulait La Dissolution opposĂ©e Ă  l’évolution et la seconde les Illusions Ă©volutionnistes. Pour Lalande, en effet, la raison est orientĂ©e dans le sens de l’identification ou de l’homogĂ©nĂ©isation, tandis que l’organisation vivante l’est dans celui de l’intĂ©gration mais avec diffĂ©renciation croissante. Seulement le dĂ©veloppement mĂȘme de la logique et des mathĂ©matiques montre que, si l’identitĂ© joue effectivement un rĂŽle canonique en chaque Ă©quation, ce rĂŽle est loin d’épuiser le pouvoir des opĂ©rations rationnelles, qui se manifeste surtout par la construction de structures toujours mieux intĂ©grĂ©es et plus diffĂ©renciĂ©es et Lautman, dans sa thĂšse cĂ©lĂšbre sur les structures mathĂ©matiques va jusqu’à les comparer Ă  des organismes vivants qui se constituent et croissent en vertu de lois immanentes de totalitĂ©s. L’antithĂšse du vital et du rationnel ne subsiste donc que si l’on commence par appauvrir ce dernier, soit en fonction d’une logique trop Ă©troite, soit, comme l’a fait ensuite Bergson, en oubliant la nature opĂ©ratoire de l’intelligence pour ne retenir que ses aspects statiques, en particulier sous les espĂšces de la reprĂ©sentation imagĂ©e (voir p. 30).

Par contre, s’il n’y a pas inversion de sens entre la vie et la raison, il peut paraĂźtre beaucoup plus lĂ©gitime de considĂ©rer celle-ci comme un produit indirect de celle-lĂ , mais un produit qui, une fois constituĂ©, poursuit sa vie propre en toute indĂ©pendance, comme un État dans l’État ne se reconnaissant plus aucun lien avec le systĂšme d’ensemble ou le contexte vital dont il est issu. Partons Ă  cet Ă©gard des analogies les plus gĂ©nĂ©rales entre les mĂ©canismes biologiques et cognitifs, pour montrer oĂč ces analogies s’arrĂȘtent et comment cette interruption dans les parentĂ©s formelles pourrait ĂȘtre interprĂ©tĂ©e prĂ©cisĂ©ment comme le signe que le cerveau ou l’intellect seraient devenus des sortes de corps Ă©trangers au sein de l’organisme.

Ces analogies les plus gĂ©nĂ©rales entre la vie et la connaissance tiennent au fait que toutes deux englobent ou constituent une adaptation de l’organisme au milieu, l’adaptation intelligente du sujet aux objets ne reprĂ©sentant mĂȘme qu’un cas particulier de cette adaptation globale de l’ĂȘtre vivant Ă  son environnement. Or, l’adaptation biologique comporte deux facteurs et un Ă©quilibre entre eux. D’une part, toute rĂ©action au milieu est relative Ă  l’organisme et porte l’empreinte des structures de ce dernier (de telle sorte que deux espĂšces diffĂ©rentes rĂ©agiront au mĂȘme milieu par des rĂ©ponses spĂ©cifiques distinctes) : tel est le facteur que l’on peut appeler « assimilation » au sens le plus large. D’autre part, toute rĂ©action Ă  un milieu dĂ©terminĂ© entraĂźne des modifications dĂ©terminĂ©es par (ou en fonction de) ce milieu comme tel, ce que nous nommerons « accommodation » par analogie avec les « accommodats » ou variations situationnelles. Toute adaptation comporte ainsi un Ă©quilibre entre l’assimilation et l’accommodation, et il en est de mĂȘme en un acte d’intelligence.

En effet, tout acte d’intelligence consiste d’abord Ă  assimiler un donnĂ© actuel Ă  des structures antĂ©rieures, Ă  tel point que le mĂȘme objet ou le mĂȘme Ă©vĂ©nement peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© diffĂ©remment par des individus distincts ou par le mĂȘme individu Ă  des niveaux distincts de son dĂ©veloppement, selon le jeu de concepts dont il dispose pour l’assimiler. Mais, d’autre part, un schĂšme assimilateur donnĂ©, de nature conceptuelle ou mĂȘme perceptif, peut ĂȘtre modifiĂ© par un donnĂ© nouveau auquel il sera donc contraint de s’accommoder. C’est alors l’équilibre entre cette accommodation et l’assimilation qui dĂ©finit Ă  nouveau l’adaptation cognitive, laquelle n’a donc rien d’une simple lecture mais comporte toujours cette structuration bipolaire.

Mais lĂ  oĂč l’analogie cesse, ou paraĂźt du moins cesser, c’est que cet Ă©quilibre biologique entre l’assimilation et l’accommodation reste essentiellement instable et se traduit par des variations continuelles, individuelles ou gĂ©notypiques (celles-ci avec leurs formes lĂ©tales, indiffĂ©rentes ou favorables, se prolongeant elles-mĂȘmes par de nouvelles variations phĂ©notypiques). Au contraire, l’équilibre atteint par les opĂ©rations intellectuelles se traduit par des structures stables (les lois des nombres entiers sont les mĂȘmes pour tous les sujets et durent toute la vie, une fois acquises, mĂȘme si cette structure numĂ©rique s’intĂšgre ensuite en des structures bien plus complexes). Et surtout la succession biologique des Ă©tats d’équilibre instable et de dĂ©sĂ©quilibre fournit l’image d’un flux irrĂ©versible, tandis que le propre de l’équilibre rationnel est de se manifester par des systĂšmes de compensations qui aboutissent Ă  une rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire stricte (addition et soustraction, rĂ©ciprocitĂ©s, etc.). La raison ne constitue-t-elle donc pas une sorte de prolifĂ©ration autonome, nĂ©e de la vie, mais obĂ©issant Ă  ses lois propres sitĂŽt dĂ©veloppĂ©e en son dynamisme spontané ?

On peut certes le soutenir, mais une autre interprĂ©tation s’offre immĂ©diatement. La morphogenĂšse vitale consiste Ă  construire des structures qui demeurent en dĂ©sĂ©quilibre permanent, mais qui n’en tendent pas moins vers un Ă©quilibre plus stable. Le fonctionnement de ces structures vise, en effet, par un jeu de rĂ©gulations en systĂšmes ouverts ou approximativement fermĂ©s, Ă  constituer des sortes de formes fonctionnelles Ă  Ă©quilibre approchĂ© pouvant atteindre une semi-rĂ©versibilitĂ© qui marque Ă  nouveau une direction constante. Cette morphogenĂšse et cette organisation fonctionnelle s’appliquent naturellement aussi au systĂšme nerveux et y rĂ©alisent des structurations d’autant plus proches d’une stabilitĂ© dans l’équilibre mobile que leurs diffĂ©renciations sont plus complexes. Ne serait-ce pas, en ce cas, la fonction propre des structures opĂ©ratoires de l’intelligence, relevant elles aussi d’une morphogenĂšse (mais portant sur des formes Ă©voquĂ©es conceptuellement, donc idĂ©alement, c’est-Ă -dire sur le terrain des transformations possibles et non pas des rĂ©alisations matĂ©rielles), que d’atteindre cet Ă©quilibre constamment poursuivi sur le plan biologique et jamais stabilisé ? En ce cas l’ordre rationnel ne serait plus Ă  interprĂ©ter comme Ă©tranger Ă  l’ordre vital mais comme le cas particulier dont les conditions spĂ©cifiques rendent accessible ce vers quoi tend toute structuration organique et que les conditions habituelles empĂȘchent d’atteindre.

Ces conditions habituelles sont, en effet, celles d’une assimilation matĂ©rielle (et non pas perceptive ou conceptuelle) constamment modifiĂ©e des dĂ©sĂ©quilibres internes (mutations) et par les exigences d’une accommodation imprĂ©visible, parce qu’également matĂ©rielle (et non pas prĂ©vue, en tant qu’anticipĂ©e mentalement). La fonction de l’intelligence est, au contraire, de dĂ©centrer le comportement en le libĂ©rant des Ă©vĂ©nements actuels, par un jeu de reconstitutions et d’anticipations conceptuelles qui permettent d’équilibrer sur une Ă©chelle bien plus large l’assimilation au dĂ©jĂ  connu et l’accommodation au prĂ©vu, d’oĂč cette rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire sans cesse poursuivie et manquĂ©e (de loin ou de prĂšs) sur le terrain organique, mais rendue possible par la pensĂ©e, au terme d’un long dĂ©veloppement dont les Ă©bauches sensori-motrices et prĂ©opĂ©ratoires assurent toutes les transitions entre les extrĂȘmes organiques et mentaux (donc entre les schĂšmes de rĂ©actions matĂ©riels de l’organisme et les schĂšmes intĂ©riorisĂ©s et conceptualisĂ©s de l’intelligence).

En un mot, entre l’adaptation biologique, liĂ©e aux Ă©changes matĂ©riels avec interpĂ©nĂ©trations directes, et l’adaptation cognitive (perception, mĂ©moire ou habitudes et intelligence), caractĂ©risĂ©e par des Ă©changes fonctionnels Ă  distances toujours plus grandes dans l’espace et dans le temps, il existerait surtout une diffĂ©rence de champs et ce serait cette extension des Ă©changes, en quoi consistent les mĂ©canismes cognitifs qui rendrait possibles une Ă©quilibration et une rĂ©versibilitĂ© inaccessibles en un champ trop mouvant parce que trop restreint.

En cette troisiĂšme hypothĂšse, il y aurait donc identitĂ© de nature ou tout au moins continuitĂ© de formation entre les mĂ©canismes vitaux et les mĂ©canismes cognitifs, avec seulement une spĂ©cialisation dans le cas de ces derniers. Mais justifier cette thĂšse ne revient naturellement pas Ă  prĂȘter aux rĂ©actions organiques de niveau Ă©lĂ©mentaire davantage que ce que l’expĂ©rience y dĂ©couvre, comme si une intelligence supĂ©rieure Ă©tait, sous une forme cachĂ©e ou inconsciente, Ă  l’Ɠuvre dĂšs le dĂ©part, et comme si les conduites supĂ©rieures se bornaient Ă  la libĂ©rer. Les sciences du dĂ©veloppement biologique ou mental nous ont au contraire appris Ă  respecter la spĂ©cificitĂ© des niveaux, les correspondances entre rĂ©actions ou structures de niveaux diffĂ©rents ne pouvant ĂȘtre Ă©tablies que par une analyse dĂ©taillĂ©e et sĂ©parĂ©e des analogies fonctionnelles ou du mode de construction conduisant d’une structure Ă  une autre, car les parentĂ©s fonctionnelles ou structurales ne vont pas nĂ©cessairement de pair (voir la distinction d’Owen entre les organes « analogues » et « homologues » en anatomie comparĂ©e).

Cela dit, la continuitĂ© de formation que nous supposons exister entre les mĂ©canismes vitaux et cognitifs ne saurait ainsi ĂȘtre dĂ©montrĂ©e dĂšs aujourd’hui. Mais il importe nĂ©anmoins de soulever dĂšs Ă  prĂ©sent ce problĂšme gĂ©nĂ©ral, car il est capital pour l’épistĂ©mologie, tant du point de vue de la signification de la connaissance que de celui des mĂ©thodes Ă  suivre dans l’avenir pour dĂ©limiter les parts respectives de l’organisme ou du sujet de connaissance et du milieu ou de l’objet. Cherchons donc Ă  dĂ©gager les principales questions particuliĂšres que comporte ce problĂšme.

I) — Dire que la connaissance consiste, comme la vie elle-mĂȘme, en une assimilation du milieu aux structures du sujet, c’est d’abord soulever une question de continuitĂ© fonctionnelle. Un organisme fixĂ©, comme une plante, pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme se bornant Ă  assimiler, par Ă©changes physico-chimiques, certaines parties du milieu qui l’entoure (sels minĂ©raux, carbone, lumiĂšre, etc.), mais sa croissance (se prolongeant elle-mĂȘme en reproduction vĂ©gĂ©tative ou sexuĂ©e) consiste Ă  Ă©tendre le champ de cette assimilation et cette croissance tĂ©moigne dĂ©jĂ  d’un double mĂ©canisme de sensibilitĂ© (Ă  la lumiĂšre, etc.) et de motricitĂ© (tropismes, etc.) qui introduisent dans le schĂšme gĂ©nĂ©ral de l’assimilation une diffĂ©renciation entre des processus primaires (l’échange matĂ©riel assurant la nutrition) et secondaires (les processus de sensibilitĂ© et de motricitĂ© renforçant cet Ă©change). Ces processus secondaires se dĂ©veloppent considĂ©rablement Ă  des niveaux un peu plus Ă©levĂ©s, chez l’animal, avec la formation d’une motricitĂ© soit instinctive soit conditionnĂ©e (habitudes, etc.) et d’une sensibilitĂ© diffĂ©renciĂ©e (perceptions, etc.). Le schĂšme gĂ©nĂ©ral d’assimilation se diffĂ©rencie ainsi en schĂšmes subordonnĂ©s, de nature sensori-motrice, mais dont le dĂ©veloppement requiert une alimentation spĂ©cifique : alimentation matĂ©rielle, pour ce qui est de leurs organes (et lĂ  nous ne sortons pas de l’assimilation biologique), mais aussi alimentation fonctionnelle consistant en consolidation par l’exercice. C’est alors cette alimentation fonctionnelle (explorer pour mieux enregistrer, etc.) qui constitue le dĂ©but de l’assimilation cognitive. La multiplication de ces schĂšmes subordonnĂ©s et l’extension considĂ©rable de leur champ d’assimilation exigent, d’autre part, leur organisation et c’est cette organisation, consistant elle-mĂȘme en assimilations rĂ©ciproques entre schĂšmes (toucher ou flairer ce qui a Ă©tĂ© regardĂ© ou regarder ce qui a Ă©tĂ© touchĂ©, etc.) qui dĂ©bouche sur les formes infĂ©rieures d’intelligence pratique ou sensori-motrice. Et, comme cette intelligence conduit Ă  toute une structuration des relations spatio-temporelles, causales, etc., cette assimilation structurante constitue finalement la source des opĂ©rations ultĂ©rieures de la connaissance. Peu importe donc que la fonction initiale des rĂ©actions ait Ă©tĂ© relative Ă  la conservation organique, donc Ă  l’alimentation ou Ă  la croissance : la diffĂ©renciation indĂ©finie des modes d’assimilation suffit Ă  multiplier les intĂ©rĂȘts et les intentions, jusqu’à provoquer chez les animaux supĂ©rieurs et chez l’enfant de l’homme un besoin d’explorer pour explorer et finalement de savoir.

II) — Mais si la continuitĂ© fonctionnelle est aisĂ©e Ă  imaginer, le grand problĂšme est celui des structures : connaĂźtre comme vivre consiste Ă  assimiler le milieu Ă  des structures, mais s’agit-il de structures comparables et se construisent-elles de façon comparable ? Le problĂšme est sans solution actuelle, car si nous savons Ă  peu prĂšs ce que sont les structures de connaissance, dont s’occupent la logique et les mathĂ©matiques, nous ignorons encore la nature des structures fondamentales de l’organisme, et certains esprits en concluent que la science ne parviendra jamais Ă  les atteindre. Mais la question est peut-ĂȘtre posĂ©e de façon trop simple, car, pour ces esprits qui doutent de la science comme pour les rĂ©ductionnistes outranciers, expliquer les structures organiques consisterait Ă  les rĂ©duire Ă  la physico-chimie actuelle comme si celle-ci Ă©tait dĂ©finitive (elle a pourtant Ă©voluĂ© Ă  une vitesse suffisamment surprenante, depuis quelques dĂ©cades !). Or, il est une autre voie Ă  laquelle on a insuffisamment songĂ© et que la biomathĂ©matique, encore trop abstraite et formelle de A. Rapaport et de Rashevsky, n’épuise nullement : c’est l’analyse des structures organiques au moyen des structures qualitatives de l’algĂšbre gĂ©nĂ©rale (qui comprennent la logique). Or, ce rapprochement, qui peut paraĂźtre Ă©trange, s’impose en rĂ©alitĂ© dĂšs que l’on se rappelle que les modĂšles cybernĂ©tiques reposent prĂ©cisĂ©ment sur de telles structures et que ce sont les variĂ©tĂ©s « mĂ©cano-physiologiques » de ces modĂšles qui nous fournissent aujourd’hui, sous une forme semi-abstraite et semi-concrĂšte, les approximations les plus satisfaisantes (quoiqu’encore assez Ă©loignĂ©es) des mĂ©canismes vitaux. Le chapitre sur la cybernĂ©tique dĂ» Ă  S. Papert indique clairement cette position clef qu’occupe la cybernĂ©tique entre la physique et la biologie. Mais ce que ne dit pas Papert, c’est qu’il a lui-mĂȘme construit, sous le nom de « gĂ©nĂ©tron », un modĂšle imitant le dĂ©veloppement de l’intelligence, par paliers successifs d’équilibre qui, Ă  la diffĂ©rence de l’homĂ©ostat d’Ashby (procĂ©dant Ă©galement par Ă©quilibration mais sans direction ou « flĂšche », c’est-Ă -dire procĂ©dant par tout ou rien et repartant Ă  zĂ©ro en cas d’échec), suppose, pour qu’une nouvelle organisation se constitue au palier n, que les constructions antĂ©rieures des paliers n − 1, n − 2, etc., soient elles-mĂȘmes suffisamment stabilisĂ©es. Or, un tel modĂšle, imaginĂ© Ă  des fins psychologiques, est naturellement susceptible de gĂ©nĂ©ralisations sur le plan d’une Ă©volution biologique quelconque. D’autre part, et plus gĂ©nĂ©ralement, toute analogie dĂ©couverte entre des structures organiques et des structures logico-mathĂ©matiques est de nature Ă  rapprocher le cognitif du vital et, dans un tout autre domaine, les belles recherches de D’Arcy Thomson sur la gĂ©omĂ©trie et les transformations gĂ©omĂ©triques (topologiques, affines, etc.) caractĂ©risant certaines variations morphologiques animales sont dĂ©jĂ  significatives Ă  cet Ă©gard.

III) — Parmi les structures intĂ©ressantes au point de vue de notre comparaison, les plus remarquables sont celles qui caractĂ©risent l’autorĂ©gulation et l’équilibration. Presque toute la physiologie moderne est centrĂ©e sur de tels concepts, et ce sont prĂ©cisĂ©ment ceux que la cybernĂ©tique a le mieux Ă©lucidĂ©s. Or, il est instructif de constater qu’à analyser les mĂ©canismes du dĂ©veloppement de l’intelligence sous l’angle des opĂ©rations mentales et non pas seulement des performances observables dans le seul comportement, les facteurs essentiels Ă  considĂ©rer ne sont pas seulement la maturation interne du systĂšme nerveux ni les apports ou « renforcements » externes dus Ă  l’expĂ©rience (action du milieu), mais avant tout une Ă©quilibration progressive telle que l’opĂ©ration finale rĂ©versible apparaisse comme le terme d’une sĂ©rie innombrable de rĂ©gulations, dont les plus primitives psychologiquement sont les rĂ©gulations sensori-motrices qui reprĂ©sentent elles-mĂȘmes l’aboutissement de rĂ©gulations nerveuses (dont l’arc rĂ©flexe n’est qu’un modĂšle abstrait et simplifiĂ©). La rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire qui constitue sans doute le caractĂšre essentiel de l’intelligence humaine apparaĂźt ainsi comme la forme d’équilibre finale des autorĂ©gulations biologiques.

IV) — Les rĂ©gulations peuvent conduire elles-mĂȘmes Ă  un jeu de rĂ©troactions et d’anticipations, en ce sens que la rĂ©gulation, au lieu de fonctionner seulement quand le dĂ©sĂ©quilibre se produit, peut donner lieu Ă  une prĂ©paration prĂ©cĂ©dant le besoin. Or, si les mĂ©canismes anticipateurs sont fondamentaux dans le domaine des fonctions cognitives, ils sont tout aussi gĂ©nĂ©raux dans les processus vitaux et constituent sans doute le caractĂšre le plus distinctif qui diffĂ©rencie le vital du physico-chimique simple. Sur le terrain cognitif, si l’intelligence utilise sans cesse des prĂ©visions conscientes et raisonnĂ©es, on observe une anticipation inconsciente et quasi automatique dĂšs la formation des habitudes et dĂšs le rĂ©flexe conditionnĂ©, comme chacun y a insistĂ©. Sur le terrain biologique toute la croissance ou embryogenĂšse est faite de prĂ©parations ou prĂ©dĂ©terminations telles que, par exemple, la formation des bourgeons ou des fleurs est Ă  l’Ɠuvre dĂšs les stades les plus Ă©lĂ©mentaires dans le dĂ©veloppement des anthophytes. On a parlĂ© souvent Ă  cet Ă©gard de « fonctionnement prophĂ©tique » (GuyĂ©not), d’« ontogenĂšse prĂ©parant le futur » (CuĂ©not), etc., et il va de soi que les interprĂ©tations finalistes sont ici particuliĂšrement faciles et tentantes. Mais, dans le domaine psychologique, on sait assez que toute anticipation est due, initialement, aux effets rĂ©troactifs du fonctionnement (cf. l’apprenti cycliste qui commence par des chutes ou par des oscillations attĂ©nuĂ©es un peu tard, mais qui en vient Ă  des compensations prĂ©cĂ©dant de plus en plus les Ă©carts et qui finit par corriger d’avance les dĂ©sĂ©quilibres possibles). Rien ne prouve donc que l’anticipation implique le finalisme et la cybernĂ©tique Ă  laquelle nous devons dĂ©jĂ  la notion centrale de feedback pour l’interprĂ©tation des rĂ©gulations et des rĂ©affĂ©rences est en voie de la complĂ©ter par celle du feedforward et par les anticipations fondĂ©es sur des rĂ©troactions.

Rien n’est plus instructif, au sujet du mĂ©canisme de ces anticipations organiques, que d’analyser une situation oĂč tout n’est pas anticipĂ© comme dans l’ontogenĂšse des organes les plus fondamentaux, mais oĂč l’on assiste Ă  des variations d’une espĂšce voisine Ă  une autre ou d’une situation Ă  une autre. Chez certains vĂ©gĂ©taux, comme les Sedum, il existe, par exemple, une tendance systĂ©matique Ă  la chute des rameaux secondaires qui, une fois tombĂ©s sur le sol, s’y implantent grĂące Ă  des racines adventives et donnent ainsi lieu Ă  une assez intense reproduction vĂ©gĂ©tative. Cette chute relĂšve, d’une part, de facteurs ou stimuli externes (vent, pluie, passage d’animaux, chocs en gĂ©nĂ©ral) et, d’autre part, de dispositions histologiques internes ; et l’on distingue Ă  cet Ă©gard les « dĂ©lapsiations », prĂ©parĂ©es par un processus organique, et les simples « dĂ©pasciations » ou cassures accidentelles. Or, mĂȘme en ce qui concerne les dĂ©lapsiations, l’étude d’une centaine d’espĂšces de Sedum nous a montrĂ© que le degrĂ© de prĂ©paration organique et par consĂ©quent la frĂ©quence des chutes est assez variable d’une espĂšce Ă  l’autre (moment de formation des racines adventives, rĂ©trĂ©cissements, fentes ou semi-cassures Ă  la base des rameaux secondaires destinĂ©s Ă  tomber, Ăąge de ces rameaux, etc. et surtout facilitĂ© de chute), comme si l’anticipation Ă©tait plus ou moins poussĂ©e et dĂ©pendait par consĂ©quent de tout autre chose qu’une finalitĂ© gĂ©nĂ©rale, mais bien d’autorĂ©gulations spĂ©cifiques et strictement causales. Mais surtout, cette chute des rameaux secondaires Ă©pigĂ©s (ou aĂ©riens) n’est qu’un cas particulier des sĂ©parations en jeu dans la reproduction vĂ©gĂ©tative et l’on peut, selon les diverses espĂšces de Sedum, suivre le transfert progressif de sĂ©parations qui ne se produisent, chez certaines espĂšces, qu’au niveau de la racine, puis aussi, chez d’autres, Ă  celui des Stolons souterrains, puis des rejets rampants et radicants et finalement Ă  celui des rameaux aĂ©riens. Or, les sĂ©parations au niveau des racines n’ont rien d’anticipateur (la plantule ne se sĂ©pare qu’aprĂšs un certain degrĂ© de croissance et ayant dĂ©jĂ  ses propres racines en Ă©tat de fonctionnement) et l’anticipation ne se constitue que progressivement au fur et Ă  mesure du transfert vers le haut (lorsque le rameau tombe sans avoir encore de racines ou produit quelques racines adventives aĂ©riennes sans fonctionnement actuel) : c’est donc bien qu’elle rĂ©sulte causalement des liaisons antĂ©rieures, sans besoin de finalitĂ©, et qu’elle est ainsi comparable aux anticipations rĂ©flexes (cette chute rappelant Ă©trangement, d’ailleurs, les rĂ©flexes d’autotomie de la queue des lĂ©zards ou des pattes des crabes, sauf qu’ici la queue devient un nouvel organisme
).

V) — À vouloir pousser cette comparaison entre les processus organiques et cognitifs, on se heurte finalement au problĂšme central suivant. MĂȘme s’il y a continuitĂ© fonctionnelle entre les assimilations organiques et cognitives (I), continuitĂ© structurale entre les deux domaines (II), continuitĂ© entre les notions biologiques d’autorĂ©gulations ou d’équilibrations et la rĂ©versibilitĂ© propre aux opĂ©rations communes Ă  ces deux termes extrĂȘmes (IV), il reste que la connaissance apparaĂźt comme assurant un contact de plus en plus intime entre l’organisme et le milieu, par la coordination Ă©troite des apports extĂ©rieurs dus Ă  l’expĂ©rience et des structurations endogĂšnes de l’intelligence, tandis que toute la biologie contemporaine semble orientĂ©e vers une origine endogĂšne des variations hĂ©rĂ©ditaires. En d’autres termes, sur le terrain biologique, tout semble se passer comme si l’information suivait une direction constamment centrifuge : action des structures germinales (acide dĂ©soxyribonuclĂ©ique ou ADN) sur la production des protĂ©ines nĂ©cessaires Ă  la morphogenĂšse (par l’intermĂ©diaire de l’acide ribonuclĂ©ique ou ARN Ă©migrant du noyau dans le cytoplasme, avec dĂ©doublement en ARN modĂšles et ARN de transfert), sans que l’on aperçoive l’existence d’informations centripĂštes (milieu → fonctionnement de l’organisme → ADN) qui expliqueraient les variations adaptatives. Sur le terrain de la connaissance, au contraire, les informations centrifuges (application des structures aux donnĂ©es de l’expĂ©rience) se combinent sans cesse avec des informations centripĂštes (action de l’expĂ©rience, donc du milieu sur l’organisme). Il y a donc lĂ  un problĂšme central du point de vue du parallĂ©lisme entre les adaptations organiques et cognitives, et il ne suffit pas de rĂ©pondre que les informations centripĂštes, sur le terrain cognitif comme ailleurs, sont purement phĂ©notypiques, car il reste Ă  comprendre comment les informations centrifuges s’adaptent si parfaitement au milieu (accord des mathĂ©matiques et de la physique).

Trois sortes de modĂšles sont toujours possibles pour expliquer une adaptation (cognitive ou autre) : production alĂ©atoire avec sĂ©lection aprĂšs coup, prĂ©dĂ©termination ou construction rĂ©glĂ©e. Le premier, qui correspond au schĂ©ma mutationniste correspond assurĂ©ment Ă  l’un des aspects de la connaissance, dans tous les domaines oĂč elle procĂšde par tĂątonnements empiriques et approximations probabilistes (on pourrait l’appeler adaptation statistique). Il est compatible avec l’hypothĂšse d’informations primaires purement centrifuges, les informations centripĂštes demeurant phĂ©notypiques. Le second modĂšle joue un rĂŽle probable mais limitĂ© sur le terrain cognitif et il est lui aussi compatible avec une information primaire purement centrifuge. Il reste en ce cas Ă  rendre compte de l’apparente harmonie préétablie entre le milieu et l’organisme, ce qui est possible comme nous l’avons vu pour l’accord gĂ©nĂ©ral des mathĂ©matiques et de l’expĂ©rience, mais ce qui ne l’est plus dans le cas de chaque adaptation particuliĂšre et spĂ©cialisĂ©e, notamment sur le terrain biologique. Il reste alors le troisiĂšme modĂšle (constructions rĂ©glĂ©es), qui joue de beaucoup le rĂŽle le plus fondamental dans la connaissance et qui correspond causalement aux mĂ©canismes d’autorĂ©gulation. Mais, dans ce troisiĂšme cas, comment concevoir les adaptations de dĂ©tail ? Sur le terrain des adaptations biologiques Ă  la fois hĂ©rĂ©ditaires et spĂ©cialisĂ©es, on voit mal la construction rĂ©glĂ©e s’effectuer sans informations centripĂštes, et c’est bien pourquoi von UexkĂŒll et CuĂ©not voudraient loger dans les substances germinales un « psychoĂŻde » chargĂ© de les recevoir (sans qu’ils se doutent du fait qu’il y aurait en ce cas action du milieu).

On pourrait alors distinguer deux sortes d’actions : une action directe du milieu, qui est exclue dans l’état actuel des connaissances, et un effet d’exercice qui demeurerait interne Ă  l’autorĂ©gulation elle-mĂȘme. Cet effet d’exercice a Ă©tĂ© souvent invoquĂ© sur le terrain somatique : c’est le fonctionnement qui crĂ©e l’organe, selon Lamarck, ou plus spĂ©cialement et avec plus de prĂ©cision la « cinĂ©togenĂšse » de Cope. On l’interprĂšte gĂ©nĂ©ralement comme une action du milieu, mais il reste Ă  distinguer, ici, ce qui relĂšve bien du milieu comme tel et ce qui relĂšve de l’autorĂ©gulation elle-mĂȘme. Seulement, s’il ne s’agit que de fonctionnement somatique, il faut alors une information centripĂšte (soma → ADN), ce qui est exclu par hypothĂšse sous cette forme particuliĂšre. Par contre on peut songer Ă  des effets d’exercice Ă  tous les niveaux, mĂȘme germinal, si l’on trouve des autorĂ©gulations dans le gĂ©nome, mais il reste encore Ă  expliquer la connexion entre les rĂ©gulations des divers niveaux, ce qui pose Ă  nouveau le problĂšme de l’information centripĂšte. À cet Ă©gard, nous savons par les travaux de Rose sur la croissance trĂšs polarisĂ©e des Tubularia, qu’il peut se produire des effets rĂ©troactifs (donc Ă  information centripĂšte) ayant pour rĂ©sultat un choix en fonction des besoins (structures non encore construites lors de la diffĂ©renciation des tissus et de la rĂ©gĂ©nĂ©ration). Il ne s’agit que d’un choix parmi les modĂšles disponibles, et non pas d’une construction nouvelle, mais il y a cependant lĂ  un indice d’information centripĂšte (sans doute jusqu’au niveau de l’ARN mais non pas de l’ADN) au cours de la morphogenĂšse.

Notons encore que les effets d’exercice propres Ă  une autorĂ©gulation sont de nature Ă  fournir un Ă©quivalent mĂ©canique ou causal de la finalitĂ©, si on les traduit en termes de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations. La finalitĂ© n’est pas autre chose, comme l’a montrĂ© Goblot, que la causalitĂ© du besoin et son caractĂšre transcausal provient simplement du fait que l’on imagine le besoin comme dĂ©clenchant de lui-mĂȘme la production des nouveautĂ©s (organes, etc.) propres Ă  assurer sa satisfaction, mais sans prĂ©ciser comment. Or, en un cycle autorĂ©gulateur, le besoin correspond Ă  un dĂ©sĂ©quilibre et sa satisfaction Ă  une rééquilibration conservant la forme cyclique du systĂšme, mais avec les modifications rĂ©sultant de la compensation des facteurs perturbateurs qui ont entraĂźnĂ© le dĂ©sĂ©quilibre. Du point de vue subjectif, les nouveautĂ©s propres Ă  ces modifications peuvent donc ĂȘtre conçues comme l’arrivĂ©e au « but » assignĂ© par le besoin initial, mais du point de vue objectif l’essentiel est le processus de rééquilibration qui est alors susceptible d’une explication causale (de forme probabiliste, etc.).

Cherchons Ă  examiner Ă  de tels points de vue le cas de caractĂšres dont on ne saurait nier leur adaptation spĂ©cifique au milieu : les pattes fouisseuses de la deuxiĂšme larve des Cigales, etc., ou les organes sensoriels en gĂ©nĂ©ral, ou encore la forme globuleuse des LimnĂŠa stagnalis qui leur permet de rĂ©sister aux vagues dans les endroits exposĂ©s des grands lacs (nous avons pu Ă©tablir il y a une trentaine d’annĂ©es que la variĂ©tĂ© lacustris de cette espĂšce Ă©tait due Ă  une cinĂ©togenĂšse Ă©vidente pour ce qui est de ses formes phĂ©notypiques et que les formes recueillies dans les Stations les plus exposĂ©es conservaient hĂ©rĂ©ditairement leurs caractĂšres en aquarium aprĂšs au moins six gĂ©nĂ©rations et en une mare stagnante aprĂšs une quinzaine d’annĂ©es). Écartons d’abord les deux explications classiques : celle d’une action directe du milieu par fixation hĂ©rĂ©ditaire des accommodations phĂ©notypiques, car on n’a jamais pu Ă©tablir de telles transmissions de façon authentique ; ou celle des variations fortuites avec sĂ©lection aprĂšs coup, car malgrĂ© les progrĂšs accomplis par la « gĂ©nĂ©tique des populations » par rapport Ă  celle de 1900-1930, dans l’interprĂ©tation de la fixation statistique des phĂ©notypes, il reste l’improbabilitĂ© fondamentale de l’apparition alĂ©atoire de tout appareil un peu spĂ©cialisĂ©. Il est donc indispensable de trouver un tertium dans la direction des mĂ©canismes autorĂ©gulateurs et, si von UexkĂŒll pouvait dire que la cellule n’est pas une machine mais un machiniste, il devrait reconnaĂźtre aujourd’hui que la cybernĂ©tique parvient Ă  transformer une machine en machiniste. Or, une autorĂ©gulation peut donner lieu Ă  des constructions adaptatives par effets d’exercice et le problĂšme est de savoir s’il en peut exister autant sur le terrain des rĂ©gulations gĂ©nĂ©tiques.

La gĂ©nĂ©tique molĂ©culaire nous apprend qu’un gĂšne est une sĂ©quence de 500 Ă  6000 nuclĂ©otides (dont chacun peut ĂȘtre altĂ©rĂ© par mutation) ordonnĂ©s selon un code et qu’une bactĂ©rie est une suite de n gĂšnes. Or parmi ceux-ci il faut distinguer des « opĂ©rons » qui entraĂźnent une structure de protĂ©ine et agissent ainsi sur la morphogenĂšse selon une direction irrĂ©versible centrifuge (de l’ADN Ă  l’organisme en croissance, par l’intermĂ©diaire de l’ARN). Mais il existe aussi des gĂšnes rĂ©gulateurs, qui modifient le fonctionnement des autres et qui comportent des processus rĂ©troactifs (feedback) par remise en marche des termes de dĂ©part. Or cette autorĂ©gulation exige l’intervention d’inducteurs extĂ©rieurs Ă  la cellule (substances en relation avec celles du gĂ©nome), ce qui constitue un dĂ©but d’action en sens centripĂšte ; et il reste, d’autre part, Ă  dĂ©terminer les influences agissant sur les structures tertiaires ou enroulements des sĂ©quences (prĂ©dĂ©termination ou informations supplĂ©mentaires). En plus des modifications alĂ©atoires internes (mutations), on peut donc prĂ©voir des transformations Ă  des Ă©chelles diffĂ©rentes et l’on connaĂźt dĂ©jĂ  des mĂ©canismes de rééquilibration au niveau du « pool gĂ©nĂ©tique ». Tout le problĂšme est alors de savoir si les actions dont on Ă©tablira l’existence seront toujours orientĂ©es en un sens centrifuge (de l’ADN Ă  la pĂ©riphĂ©rie) ou s’il en interviendra en sens inverse. Or, nous avons dĂ©jĂ  rappelĂ© que, au cours de la morphogenĂšse, des informations sont transmises de l’organisme en dĂ©veloppement (lors des rĂ©gĂ©nĂ©rations, etc.) dans la direction de l’ARN et nous venons de voir qu’il existe des rĂ©gulations internes au sein de l’ADN avec intervention d’inducteurs externes. À quelles fonctions peuvent donc correspondre ces autorĂ©gulations du gĂ©nome sinon Ă  le renseigner sur les succĂšs obtenus ou les rĂ©sistances rencontrĂ©es au cours de l’action synthĂ©tique des gĂšnes durant tout le dĂ©veloppement ? Et comme ce dĂ©veloppement est sans cesse subordonnĂ© aux actions du milieu, un grand embryologiste et gĂ©nĂ©ticien actuel, C. H. Waddington (qui est sans doute l’auteur qui parvient le mieux aujourd’hui Ă  se rapprocher d’un tertium entre le lamarckisme et le nĂ©o-darwinisme classique) en vient Ă  soutenir que les modifications du gĂ©nome ne se produisent qu’en « rĂ©ponse » Ă  des tensions (stress) du milieu. Il en vient mĂȘme Ă  parler de « caractĂšres acquis » par « assimilation gĂ©nĂ©tique », c’est-Ă -dire par une rĂ©organisation du gĂ©nome en rĂ©ponse Ă  ces tensions : rĂ©organisation par sĂ©lection, il est vrai, mais au sens d’une modification des proportions de gĂšnes et obtenue par un choix s’exerçant exclusivement sur les phĂ©notypes, en tant que ceux-ci constituent prĂ©cisĂ©ment les rĂ©ponses du gĂ©nome aux actions du milieu.

Mais, si fondamentales que soient ces perspectives nouvelles, il manque encore un chaĂźnon sous la forme d’une action centripĂšte exercĂ©e au cours du dĂ©veloppement sur les substances germinales de l’ADN lui-mĂȘme.

Or, il reste une possibilitĂ©. Dans la ligne de tout ce qui prĂ©cĂšde (comparaison entre les structures organiques et les structures cognitives, non pas en leurs contenus mais quant aux problĂšmes qu’elles posent et Ă  leurs relations fonctionnelles) le mystĂšre de variations endogĂšnes, qui par ailleurs s’adaptent au milieu sans ĂȘtre directement modifiĂ©es par lui, prĂ©sente quelque analogie avec la situation de la connaissance logico-mathĂ©matique, qui ne provient pas de l’expĂ©rience extĂ©rieure mais des coordinations internes de l’action, tout en demeurant toujours adĂ©quate aux objets. Or, dans les cas oĂč la connaissance mathĂ©matique se moule, pour ainsi dire, sur un domaine d’objets physiques particuliers et limitĂ©s (comme en physique mathĂ©matique), elle n’en est pas pour autant tirĂ©e ou extraite, mais elle les reconstruit sans ĂȘtre dĂ©terminĂ©e par eux. Ne pourrait-on pas de mĂȘme concevoir que, si les structures du gĂ©nome G exercent une action formatrice Ă  sens unique sur celles des mĂ©canismes G’ commandant la morphogenĂšse, et si ceux-ci peuvent ĂȘtre informĂ©s en retour par leurs rĂ©sultats M (le rĂ©trocontrĂŽle de Rose en un organisme en croissance), donc si G → G’ ⇄ M (selon des actions R de G Ă  G’ et des Ă©changes R’ entre G’ et M) alors les Ă©changes R’ modifiant G’ donneraient lieu, non pas Ă  une modification exogĂšne (Ă  direction centripĂšte) de G par G’, mais Ă  des rĂ©gulations endogĂšnes de G qui reconstruiraient un modĂšle adĂ©quat Ă  G’ modifiĂ©. Cette construction procĂ©derait ainsi par action en retour, non pas donc de G’ sur G (puisque l’on n’a jamais mis en Ă©vidence d’informations centripĂštes passant de l’ARN Ă  l’ADN), mais de rĂ©sultats obtenus au cours des actions de G sur G’. Cette action en retour ne sortirait par consĂ©quent pas du champ des effets d’exercice propres Ă  toute autorĂ©gulation, sans pour autant exclure une modification adaptative de G (rien n’empĂȘche d’ailleurs que les Ă©changes apparents R’ entre G’ et M soient de mĂȘme nature). On objectera que le problĂšme est simplement dĂ©placĂ© par l’introduction d’une adaptation de G à G’, puis d’une adaptation de G’ Ă  M, et ainsi de suite jusqu’au milieu extĂ©rieur, et que, mĂȘme Ă  supposer que G ne reçoive aucun message matĂ©riel de G’ modifiĂ©, et se borne Ă  le copier, le reconstruire, etc., cela revient encore Ă  admettre une information centripĂšte sur G. À cela on peut opposer deux arguments : tout d’abord, remplacer une notion globale d’adaptation par une hiĂ©rarchie d’autorĂ©gulations procĂ©dant selon une suite de mĂ©canismes analogues entre eux mais paliers par paliers constitue peut-ĂȘtre un progrĂšs par rapport aux positions habituelles du problĂšme, car une construction d’ensemble Ă  rĂ©glage interne procĂšde en gĂ©nĂ©ral par reconstructions successives, partiellement isomorphes et sur des paliers graduellement Ă©largis. Ensuite, si G agit sur G’ et que G’ se trouve modifiĂ© par rĂ©troaction Ă  partir du palier suivant, autre chose est que la modification de G’ se transmette à G et autre chose est que cette modification de G’ produise simplement un dĂ©sĂ©quilibre et que G rĂ©agisse par une rééquilibration jusqu’à la constitution d’une nouvelle forme d’équilibre (et ainsi de suite de G Ă  M, etc.). Il n’y a plus lĂ  une information directe, mais l’équivalent de ce que serait un problĂšme posĂ© par G’ Ă  G avec solution purement endogĂšne : et la rĂ©ussite de cette solution ne constituerait pas non plus une information centripĂšte, mais se rĂ©duirait Ă  la simple possibilitĂ© de continuer les actions centrifuges de G Ă  G’.

Au total, et quelle que soit la tĂ©mĂ©ritĂ© de ces hypothĂšses abstraites, il faudra tĂŽt ou tard que la biologie rende compte du dĂ©veloppement de l’intelligence sans se laisser tenter par les interprĂ©tations trop faciles consistant Ă  la placer sous un nom ou un autre (finalitĂ©, etc.) Ă  l’origine de la vie. Il faudra donc tĂŽt ou tard que la biologie nous aide Ă  comprendre comment les structures logico-mathĂ©matiques sont possibles et pourquoi elles s’adaptent de façon efficace au milieu extĂ©rieur. Par-delĂ  le domaine des mutations alĂ©atoires qui expliquent les altĂ©rations du gĂ©nome, mais nullement son organisation ni les conditions mĂȘmes de sa constitution, il subsiste donc le grand problĂšme des relations entre l’organisation vitale et l’organisation cognitive. Si l’intelligence est nĂ©e de la coordination des actions, si entre les mĂ©canismes sensori-moteurs de l’animal et les divers processus rĂ©actionnels du rĂšgne vĂ©gĂ©tal (tropisme, nasties, chorismes) il n’existe surtout qu’une diffĂ©rence de vitesse, il reste alors Ă  comprendre la continuitĂ© entre ce pouvoir multiforme d’apprentissage et l’adaptation qui caractĂ©rise la vie et la capacitĂ© d’approximations probabilistes mais aussi de mises en connexions nĂ©cessaires atteintes par l’intelligence.

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