Les problĂšmes principaux de lâĂ©pistĂ©mologie des mathĂ©matiques. Logique et connaissance scientifique (1967) a
Ă titre de conclusion de cette partie de notre ouvrage, il convient de se livrer Ă un rĂ©examen dâensemble des questions Ă©pistĂ©mologiques centrales que soulĂšvent lâexistence et le dĂ©veloppement des mathĂ©matiques. Questions centrales non pas seulement au point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie des mathĂ©matiques, mais encore Ă celui de lâĂ©pistĂ©mologie tout entiĂšre, car la thĂ©orie de la connaissance est nĂ©e avec Platon dâune rĂ©flexion sur les mathĂ©matiques et nâa cessĂ©, avec Descartes, Leibniz et Kant jusquâaux travaux contemporains, de se centrer sur ces deux problĂšmes dont la diversitĂ© des solutions proposĂ©es montre assez quâils ne sont pas encore rĂ©solus : comment les mathĂ©matiques sont-elles possibles et dâoĂč vient leur accord avec le rĂ©el ?
Dans le cas des autres disciplines (sauf pour la logique qui ne fait quâun, de ce point de vue, avec les mathĂ©matiques), les deux problĂšmes correspondants ne soulĂšvent pas tant de difficultĂ©s parce quâils tendent Ă se rĂ©duire lâun Ă lâautre. Se demander comment la biologie, par exemple, est possible revient au mĂȘme que de chercher les raisons de son accord avec le rĂ©el, parce quâil existe une rĂ©alitĂ© biologique dont chacun accepte de la considĂ©rer comme donnĂ©e et dont la seule question est dâĂ©tablir par quels moyens (interprĂ©tations conceptuelles plus ou moins adĂ©quates, mais contrĂŽlables pas Ă pas par les dispositifs expĂ©rimentaux) nous cherchons Ă lâatteindre. Avec la physique, la situation est plus complexe, parce quâil existe une physique mathĂ©matique en plus de la physique expĂ©rimentale et que la premiĂšre soulĂšve prĂ©cisĂ©ment tout le problĂšme Ă©pistĂ©mologique de lâaccord entre les mathĂ©matiques et le rĂ©el. Mais pour ce qui est de la seconde, les deux problĂšmes de sa possibilitĂ© et de son adĂ©quation tendent de nouveau Ă se confondre.
Pourquoi donc, dans le cas des mathĂ©matiques, est-il tout autre chose de se demander comment leur dĂ©veloppement a Ă©tĂ© et reste indĂ©finiment possible et dâoĂč vient leur correspondance avec le rĂ©el ? Câest que â constatation stupĂ©fiante puisquâil sâagit de la plus exacte des sciences â lâaccord nâa jamais pu se faire sur ce que sont les « ĂȘtres » mathĂ©matiques. Si lâon dĂ©sire rĂ©duire Ă un seul les deux problĂšmes de la possibilitĂ© des mathĂ©matiques et de leur adĂ©quation, cette question unique serait donc celle de la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques. Mais ce problĂšme se subdivise alors aussitĂŽt : cette « nature » est-elle la mĂȘme que celle de la rĂ©alitĂ© physique ou expĂ©rimentale en gĂ©nĂ©ral (ce que conteste la grande majoritĂ© des mathĂ©maticiens), et, sinon, comment interprĂ©ter leur correspondance ?
Cette question du mode dâexistence des ĂȘtres mathĂ©matiques domine donc toutes les autres mais dĂ©bouche sur une sĂ©rie de difficultĂ©s classiques, parce que si chacune des solutions proposĂ©es Ă©claire certains aspects des problĂšmes, elle en obscurcit rĂ©ciproquement dâautres. Si, par exemple, les ĂȘtres mathĂ©matiques sont de la mĂȘme nature que la rĂ©alitĂ© physique, on comprend bien que, tirĂ©s dâelle par une suite dâabstractions de plus en plus raffinĂ©es, ils continuent de sâaccorder avec elle. Mais on comprend dĂ©jĂ un peu moins quâils puissent anticiper les rĂ©sultats de lâexpĂ©rience, et avec souvent un dĂ©calage chronologique considĂ©rable. On ne comprend par contre plus quâils dĂ©passent de toutes parts cette rĂ©alitĂ© expĂ©rimentale ou mĂȘme expĂ©rimentable. Et surtout lâon ne comprend plus du tout comment ils parviennent Ă donner prise Ă des construirions dĂ©ductives bien plus rigoureuses que les constatations de fait et sans aucune mesure avec elles quant aux procĂ©dĂ©s de dĂ©monstration. Si, au contraire, la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques est Ă chercher du cĂŽtĂ© des activitĂ©s du sujet (dâun sujet transcendantal en ses constructions a priori, ou du sujet rĂ©el, en ses actions et opĂ©rations, ou dans la syntaxe et la sĂ©mantique de son langage), on comprend bien la rigueur des dĂ©veloppements dĂ©ductifs ainsi que, suivant les cas, leur fĂ©conditĂ© indĂ©finie, mais le problĂšme subsiste de lâaccord avec le rĂ©el et surtout du caractĂšre anticipateur des cadres formels par rapport Ă un contenu expĂ©rimental les remplissant bien aprĂšs leur Ă©laboration. Si lâon situe enfin les ĂȘtres mathĂ©matiques Ă la fois au-delĂ du sujet et de la rĂ©alitĂ© physique, en un monde dâidĂ©es subsistant par elles-mĂȘmes, ce sont les deux problĂšmes de lâaccord avec lâexpĂ©rience et de lâadĂ©quation aux instruments dĂ©ductifs du sujet qui demeurent alors sans rĂ©ponse.
Pour faire la transition entre les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques examinĂ©es au premier chapitre de cette grande partie, dans le but de chercher les Ă©lĂ©ments dâune rĂ©ponse et le rappel des discussions classiques (dĂ©veloppĂ©es dans les chapitres suivants), commençons par examiner Ă elle seule la question de la nature des ĂȘtres mathĂ©matiques telle quâelle a Ă©tĂ© posĂ©e et rĂ©solue par les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes aux diffĂ©rentes pĂ©riodes de lâhistoire.
Lâalternance de rĂ©alisme et de constructivisme dans les interprĂ©tations historiques de la nature des objets mathĂ©matiques
Si le propre des « ĂȘtres » mathĂ©matiques est que lâon nâest parvenu Ă sâentendre ni sur leur nature ni sur leur localisation (pour ainsi parler) par rapport aux autres plans de rĂ©alitĂ©, il est alors une possibilitĂ© quâil convient de laisser ouverte dĂšs le dĂ©part : câest que non seulement ils ne consistent pas en « ĂȘtres » comme les autres, mais encore quâils ne constituent peut-ĂȘtre pas des « ĂȘtres » du tout. Il importe donc de se demander dâabord, Ă leur sujet, si le primat de lâĂȘtre sâimpose avec nĂ©cessitĂ© pour dĂ©finir lâobjet dâune science ou sâil faut rĂ©server lâĂ©ventualitĂ© dâautres modes dâobjectivitĂ©, selon lesquels lâĂȘtre serait toujours relatif Ă des opĂ©rations, Ă des transformations ou Ă des constructions.
Or, Ă examiner les multiples maniĂšres dont les mathĂ©maticiens ont conçu dans lâhistoire lâobjet de leur science, ce quâon trouve est moins une loi simple dâĂ©volution quâune sĂ©rie dâalternances entre le primat de lâĂȘtre, dĂ» au fait que le rĂ©sultat dâune construction finit toujours par sembler exister indĂ©pendamment dâelle, et la prise de conscience de la construction elle-mĂȘme (ces alternances nâexcluant dâailleurs pas une vection gĂ©nĂ©rale dont elles ne marqueraient alors que les oscillations).
Dans une belle Ă©tude, toujours utile Ă mĂ©diter Ă condition dâen prolonger les lignes jusquâĂ lâĂ©tat actuel, P. Boutroux a cherchĂ© Ă caractĂ©riser lâIdĂ©al scientifique des mathĂ©maticiens, câest-Ă -dire en fait la maniĂšre dont ils ont conçu au cours de lâhistoire lâobjet de leur discipline. Trois grandes pĂ©riodes sont ainsi distinguĂ©es, mais, en les complĂ©tant par lâexamen de la pĂ©riode contemporaine, lâimpression de succession dialectique presque achevĂ©e que donnent ces pĂ©riodes de Boutroux fait place Ă un sentiment de dialectique ouverte et sans fin.
La premiĂšre de ces pĂ©riodes est dite « contemplative » et elle caractĂ©rise les mathĂ©matiques grecques. Or, elle est utile Ă mĂ©diter pour notre propos parce que, avec le recul, on y aperçoit avec un fort grossissement les raisons permanentes du rĂ©alisme de lâĂȘtre, raisons toujours Ă lâĆuvre, sous des formes plus subtiles jusque dans les rĂ©actions contemporaines.
PĂ©riode contemplative, parce que les objets de la mathĂ©matique sont conçus comme des ĂȘtres indĂ©pendants de nous et que lâesprit contemple du dehors (le terme de « thĂ©orĂšme » qui signifie contemplation Ă©tant dĂ©jĂ symbolique Ă cet Ă©gard). Lâexemple type est celui de Pythagore qui, bien quâayant substituĂ© Ă la technique empirique des Ăgyptiens une mĂ©thode formelle et rigoureuse (dâoĂč la gĂ©nĂ©ralisation et la dĂ©monstration du thĂ©orĂšme qui porte son nom), nâen considĂšre pas moins le nombre comme existant indĂ©pendamment des opĂ©rations dâaddition et comme constituant une sorte dâatome spatial du rĂ©el pour ce qui est de lâunitĂ© et dâagrĂ©gat composĂ© de tels indivisibles pour ce qui est de ses successeurs. Seuls les nombres entiers, positifs et finis, sont ainsi des nombres et câest lĂ un premier cas particulier de cette tendance gĂ©nĂ©rale des Grecs Ă limiter le domaine des objets mathĂ©matiques en raison dâune logique trop Ă©troite asservie au primat de lâĂȘtre. Cette notion substantialiste du nombre a alors donnĂ© lieu Ă la crise ouverte par la dĂ©couverte des incommensurables, crise si profondĂ©ment analysĂ©e par J. T. Desanti au chapitre traitant de la dĂ©couverte des nombres irrationnels.
La gĂ©omĂ©trie, de mĂȘme, est limitĂ©e aux « ĂȘtres » jugĂ©s indĂ©pendants de leur construction, câest-Ă -dire aux figures que lâon peut dessiner au moyen de la rĂšgle et du compas, comme si ces instruments se bornaient Ă permettre de copier de telles figures, sans leur donner naissance, tandis que les « courbes mĂ©caniques » (quadratrice, conchoĂŻde, cissoĂŻdes) sont Ă©liminĂ©es du domaine parce quâengendrĂ©es en quelque sorte artificiellement. Dâautre part, ni le dĂ©placement ni les axes de coordonnĂ©es ne sont occasion Ă des thĂ©orĂšmes, bien que le premier soit parfois utilisĂ© explicitement et les seconds implicitement.
De mĂȘme lâalgĂšbre (malgrĂ© les procĂ©dĂ©s de Diophante dâAlexandrie) nâest pas promue au rang de science mathĂ©matique, parce que le calcul est lâaffaire du sujet et demeure sans rapport avec lâobjet mĂȘme du savoir, Ă©tant dĂ©pourvu de substantialitĂ©. DâoĂč enfin la prudence Ă lâĂ©gard de lâinfini et si les textes dâAristote Ă son sujet, valorisĂ©s par M. Cantor et Desanti et dĂ©valorisĂ©s par Brunschvicg, dĂ©crivent bien les procĂ©dĂ©s usuels du mathĂ©maticien Ă lâĂ©gard des grandeurs croissantes ou dĂ©croissantes, ils ne correspondent pas Ă une gĂ©nĂ©ralisation technique suffisante pour englober lâinfini dans les ĂȘtres mathĂ©matiques.
Ces diffĂ©rents traits permettent alors de comprendre les deux Ă©vĂ©nements les plus frappants de cette glorieuse pĂ©riode. Lâun, positif, est la promotion Ă©pistĂ©mologique dâun tel rĂ©alisme dans la philosophie platonicienne des mathĂ©matiques, qui confĂšre aux ĂȘtres de raison, dâabord situĂ©s par le pythagorisme dans la rĂ©alitĂ© physique, une permanence transcendantale les soustrayant Ă toute contamination de la part des activitĂ©s du sujet. Lâautre, nĂ©gatif, est lâextraordinaire arrĂȘt de ce courant crĂ©ateur au cours de la pĂ©riode alexandrine, comme si les prĂ©cautions prises pour sĂ©parer les « ĂȘtres » mathĂ©matiques des conditions opĂ©ratoires de construction auxquelles on se refusait de les subordonner aboutissaient Ă une extinction, du fait mĂȘme de cette sĂ©paration dâavec les sources effectives.
Ce rĂ©alisme ou substantialisme notionnel de la « pĂ©riode contemplative » sâexplique de la maniĂšre la plus directe par une prise de conscience incomplĂšte du rĂŽle des opĂ©rations. Autre chose est, en effet, dâutiliser des opĂ©rations (y compris les opĂ©rations hypothĂ©tico-dĂ©ductives ou formelles, Ă©trangĂšres aux mathĂ©matiques Ă©gyptiennes et que les penseurs grecs ont conquises mais peut-ĂȘtre de fraĂźche date), autre chose est de prendre conscience de leur mĂ©canisme et surtout dâen faire lâobjet dâune rĂ©flexion. Ă se rĂ©fĂ©rer aux lois de la prise de conscience (chapitre « Introduction et variĂ©tĂ©s de lâĂ©pistĂ©mologie »), il est clair que le rĂ©sultat dâune opĂ©ration est centrĂ© bien avant celle-ci en son dĂ©roulement. Dâautre part, atteindre la conscience de ce dĂ©roulement nâentraĂźne nullement encore la dĂ©couverte du fait que le rĂ©sultat est engendrĂ© par lâopĂ©ration et non pas simplement atteint par elle comme du dehors (comparer avec la tendance populaire, dâorigine infantile, Ă situer les noms dans la chose nommĂ©e, tout en ayant conscience du dĂ©roulement de la parole). Lorsque lâon constate que, mĂȘme dans les Ă©pistĂ©mologies de Platon et dâAristote, le sujet nâest pas conçu comme jouant dans la connaissance un rĂŽle, autre que celui dâeffectuer des enregistrements (directs ou par rĂ©miniscence), il va de soi que lâattitude des mathĂ©maticiens tendue vers la dĂ©couverte et la dĂ©monstration nâĂ©tait nullement orientĂ©e vers le problĂšme mĂȘme de la nature constructive des opĂ©rations.
La belle analyse de Desanti nous met certes en prĂ©sence, Ă propos de la crise des incommensurables, dâun conflit entre lâaspect ontologique du nombre (multiplicitĂ© dâunitĂ©s) et son aspect : opĂ©ratoire (multiplicitĂ© de mesures) pour montrer que si lâobstacle est bien la tendance Ă substantifier les rĂ©sultats, que nous venons de rappeler, la voie vers la solution adoptĂ©e finalement est lâautonomie des compositions opĂ©ratoires. Mais il est frappant de constater que ces opĂ©rations restaient centrĂ©es sur la mesure et non pas sur la construction comme telle du nombre : le type mĂȘme de lâ« objet » mathĂ©matiquement composable Ă©tait non point le nombre entier, mais la fraction de grandeur. Or, cela nâest point un hasard, puisque la mesure peut apparaĂźtre comme un simple procĂ©dĂ© pour atteindre un objet indĂ©pendant dâelle, tandis que la conscience du groupe additif des nombres entraĂźnerait celle de leur construction mĂȘme.
Il est vrai quâil en est sorti une thĂ©orie de la mesure et que son point culminant a Ă©tĂ© une thĂ©orie des proportions, si bien que lâon pourrait voir en lâune et en lâautre une prise de conscience des opĂ©rations comme telles en tant que sources de relations. Mais si tĂ©nue que puisse paraĂźtre la diffĂ©rence, il ne sâagit en fait que dâune objectivation des relations en tant que propriĂ©tĂ©s des figures, donc en tant que rĂ©sultats (au sens oĂč Couturat encore considĂ©rait lâopĂ©ration comme « anthropomorphique » et la relation seule comme existant logiquement) et dâune objectivation propre Ă laisser indiffĂ©renciĂ©s relations et attributs, puisquâAristote, qui parle cependant des proportions (Topiques, 158 b 25) nâen a point tirĂ© lâidĂ©e de construire une logique des relations.
Quant Ă la carence du groupe des dĂ©placements et de tout systĂšme de coordonnĂ©es, elle tient, comme lâa montrĂ© J. B. Grize (Ătudes dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, vol. XVIII), au caractĂšre intra et non pas interfigural des relations Ă©tablies par la gĂ©omĂ©trie grecque : or cet accent mis sur les figures comme telles par opposition Ă lâespace qui les contient tĂ©moigne Ă nouveau de la tendance Ă dissocier du dynamisme des opĂ©rations leurs rĂ©sultats en tant quâobjectivĂ©s et substantialisĂ©s.
La seconde pĂ©riode distinguĂ©e par P. Boutroux est appelĂ©e par lui synthĂ©tiste en tant que la mathĂ©matique est dorĂ©navant conçue comme le produit de synthĂšses opĂ©ratoires oĂč se dĂ©ploient librement les constructions du sujet. Contemporaine de la dĂ©couverte du sujet Ă©pistĂ©mique avec le Cogito, câest la pĂ©riode de lâincorporation de lâalgĂšbre dans le domaine de la science, le calcul algĂ©brique cessant dâĂȘtre considĂ©rĂ© comme un ensemble de recettes en quelque sorte privĂ©es ; de la dĂ©couverte de la gĂ©omĂ©trie analytique en tant quâintĂ©ressant lâespace interfigural lui-mĂȘme et que mettant en Ă©vidence le parallĂ©lisme de la grandeur continue et de la quantitĂ© algĂ©brique ; et de lâinvention du calcul infinitĂ©simal par gĂ©nĂ©ralisation de lâalgĂšbre aux sĂ©ries infinies (le mouvement lui-mĂȘme Ă©tant intĂ©grĂ© Ă lâensemble des ĂȘtres mathĂ©matiques).
Cette pĂ©riode correspond ainsi Ă ce que lâon pourrait appeler la prise de conscience historique des opĂ©rations, les ĂȘtres mathĂ©matiques cessant de constituer des objets indĂ©pendants de leur construction et apparaissant comme le rĂ©sultat mĂȘme des synthĂšses. DâoĂč lâintĂ©rĂȘt de ce texte de Lagrange citĂ© par P. Boutroux (page 129) :
Les fonctions reprĂ©sentent les diverses opĂ©rations quâil faut faire sur les quantitĂ©s connues pour obtenir les valeurs de celles que lâon cherche, et elles ne sont proprement que le dernier rĂ©sultat de ce calcul.
Ă cet idĂ©al synthĂ©tiste, Boutroux rattache Ă©galement, et les raisons en sont Ă©videntes, le dĂ©veloppement des nombres complexes en tant que combinaisons purement constructives des opĂ©rations algĂ©briques, ainsi que la dĂ©couverte des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes. Mais il y rĂ©unit aussi la dĂ©couverte des groupes de transformations, le mouvement logistique sous son double aspect de crĂ©ation de la logique et dâeffort de rĂ©duction de la mathĂ©matique Ă la logique, et enfin tout le courant axiomatique moderne. Or, comme la troisiĂšme pĂ©riode est caractĂ©risĂ©e par la dĂ©couverte selon laquelle « derriĂšre la forme logique il y a autre chose. La pensĂ©e mathĂ©matique ne se borne pas Ă dĂ©duire et Ă construire » (p. 170), on peut se demander si la dĂ©couverte des groupes et lâeffort de formalisation ne conduisent pas prĂ©cisĂ©ment Ă cette autre chose : lâidĂ©e gĂ©nĂ©rale de « structures » (au sens Bourbaki) pour ce qui est des groupes, et lâidĂ©e fondamentale dâune hiĂ©rarchie de constructions de plus en plus « fortes » pour ce qui est de la formalisation Ă partir des thĂ©orĂšmes de Gödel.
La troisiĂšme pĂ©riode de P. Boutroux est donc marquĂ©e par lâapparition dâune rĂ©sistance Ă la construction. PĂ©riode « analytique », dit-il de façon peut-ĂȘtre discutable, et surtout pĂ©riode au cours de laquelle on redĂ©couvre lâexistence de « faits mathĂ©matiques » (p. 203), non pas extĂ©rieurs Ă nous mais dotĂ©s dâune « objectivitĂ© intrinsĂšque » : preuves en soient les complexitĂ©s croissantes et imprĂ©visibles de la thĂ©orie des fonctions et surtout lâobligation dans laquelle se trouve de plus en plus le mathĂ©maticien de « choisir » plutĂŽt que de construire librement.
MalgrĂ© le caractĂšre en quelque sorte transopĂ©ratoire que P. Boutroux semble attribuer Ă ce dernier « idĂ©al » dâobjectivitĂ© intrinsĂšque, on pourrait, en relevant la juste remarque selon laquelle la construction nâest souvent possible « si lâon peut dire, quâen puissance » (p. 175), y voir lâachĂšvement dâune synthĂšse dialectique : la thĂšse platonicienne de lâĂȘtre et lâantithĂšse synthĂ©tiste de lâopĂ©ration aboutiraient ainsi Ă la synthĂšse des structures intrinsĂšques, Ă la fois rĂ©sistantes comme le sont des ĂȘtres et relatives Ă des constructions mais de plus en plus rĂ©glĂ©es, comme le veulent les opĂ©rations lorsquâelles se coordonnent en structures dâensemble. Or, comme il est Ă nouveau conforme aux lois de la prise de conscience que lâon dĂ©couvre lâexistence des opĂ©rations particuliĂšres avant de remonter aux totalitĂ©s structurales dont elles sont lâexpression, il est naturel quâun grand dĂ©calage historique ait sĂ©parĂ© cette pĂ©riode dâobjectivitĂ© intrinsĂšque, caractĂ©risĂ©e alors par la dĂ©couverte finale des « structures », de la pĂ©riode synthĂ©tiste oĂč la construction paraissait plus libre faute prĂ©cisĂ©ment dâavoir dĂ©gagĂ© les conditions gĂ©nĂ©rales du fonctionnement opĂ©ratoire.
Nous allons chercher Ă montrer quâil en est bien ainsi dans les grandes lignes, câest-Ă -dire que, Ă considĂ©rer la succession historique des inventions et des dĂ©marches mĂ©thodologiques, on assiste effectivement Ă un processus gĂ©nĂ©ral dâĂ©volution orientĂ© dans le sens de lâintĂ©riorisation par rapport au sujet. Mais ce processus est marquĂ©, dâautre part, par des sĂ©ries dâoscillations ou dâalternances entre le primat de lâopĂ©ration et ce qui peut paraĂźtre des retours au primat de lâĂȘtre, seules les analyses comparatives (ou historico-critiques et gĂ©nĂ©tiques) permettant alors de montrer que ces « ĂȘtres » se situent en fait Ă des niveaux bien distincts de rĂ©alitĂ© et demeurent simplement relatifs Ă la tendance gĂ©nĂ©rale (mais rĂ©apparaissant sous des formes nouvelles sur chaque palier) consistant Ă dĂ©tacher des opĂ©rations leurs rĂ©sultats et des constructions leurs produits sitĂŽt bien structurĂ©s.
Le premier point Ă Ă©tablir, pour justifier ces interprĂ©tations, est que les « structures » auxquelles ont abouti les efforts propres Ă la pĂ©riode dâ« objectivitĂ© intrinsĂšque » marquent en rĂ©alitĂ© (et malgrĂ© toutes les apparences) un progrĂšs dans lâintĂ©riorisation par rapport aux opĂ©rations plus isolĂ©es de la pĂ©riode synthĂ©tiste. Mais, pour ce faire, il convient au prĂ©alable de rappeler une fois encore lâĂ©quivoque Ă©ternelle qui pĂšse sur tout recours aux activitĂ©s du sujet et qui conduit les esprits non avertis de la psychophysiologie Ă confondre le sujet individuel et le sujet Ă©pistĂ©mique ou « quelconque ».
Ă faire la comparaison entre une opĂ©ration particuliĂšre, comme dâappliquer lâextraction de la racine carrĂ©e Ă un nombre nĂ©gatif, et les rĂšgles de composition dâune structure opĂ©ratoire, comme dans la construction dâune suite ordonnĂ©e, on constate, en effet, que la premiĂšre seule donne lieu Ă des dĂ©cisions en fonction dâun ensemble de raisons plus ou moins conscientes tenant aux habitudes dâesprit dâun sujet individuel par opposition aux autres sujets : il a fallu une telle dĂ©cision pour inventer cette opĂ©ration sans objet que paraissait au dĂ©but le nombre « imaginaire » (ou « feint », comme on disait) ââ1, et une dĂ©cision oĂč la volontĂ© de gĂ©nĂ©ralisation opĂ©ratoire lâemportait sur lâabsurditĂ© apparente. Ă cela semble donc se borner lâactivitĂ© du sujet, tandis quâune fois constituĂ©s le calcul des quaternions de Hamilton, le calcul de lâextension de Grassmann et lâalgĂšbre des nombres complexes de Gauss, le sujet paraĂźt Ă©vincĂ© de la scĂšne au profit de structures indĂ©pendantes de lui, et cela est bien vrai si lâon ne songe quâau sujet individuel en ses dĂ©cisions particuliĂšres. Mais, Ă chercher les racines dâune structure trĂšs gĂ©nĂ©rale, comme celle dâune suite ordonnĂ©e, on sâaperçoit que sous les dĂ©cisions dâun sujet individuel se manifestent une sĂ©rie de prĂ©suppositions beaucoup plus profondes, qui jouent un rĂŽle nĂ©cessaire en tant que conditions des activitĂ©s mĂȘmes de tout sujet quel quâil soit : câest ainsi que pour constater la prĂ©sence dâun ordre dans une suite empirique A, B, C, ⊠(pensons Ă un nourrisson qui regarde une suite de barreaux), pour ordonner dans lâaction la succession des moyens et des fins, pour ordonner un rĂ©cit, pour introduire un ordre dâĂ©numĂ©ration quelconque et finalement pour construire une suite ordonnĂ©e si abstraite soit-elle, il est indispensable que le sujet de nâimporte quel niveau soit capable de mettre en Ćuvre un ordre dans ses propres mouvements oculaires, ou manuels, dans ses reprĂ©sentations ou ses idĂ©es, bref de possĂ©der dĂ©jĂ des instruments dâordination si rudimentaires soient-ils, applicables Ă ses propres activitĂ©s. Et cette capacitĂ© liĂ©e aux structures de ses actions remonte Ă des niveaux bien plus Ă©lĂ©mentaires encore, puisquâun rĂ©flexe comporte un ordre de succession et que les processus organiques les plus gĂ©nĂ©raux ne sont point Ă©trangers Ă lâordre. Sous le sujet individuel, en sa conscience et son idĂ©alisation particuliĂšres, il faut donc considĂ©rer les structures des coordinations dâactions communes Ă tous les sujets et ce sont ces coordinations gĂ©nĂ©rales (psychobiologiques autant que mentales) que nous appellerons le sujet Ă©pistĂ©mique.
Cela ne signifie naturellement en rien que les structures de connaissance soient inscrites a priori dans le systĂšme nerveux ou dans la pensĂ©e : elles se construisent de palier en palier, mais par abstraction rĂ©flĂ©chissante Ă partir de structures plus Ă©lĂ©mentaires selon une rĂ©gression (gĂ©nĂ©tique) sans fin. Il en rĂ©sulte nĂ©anmoins que, si une opĂ©ration particuliĂšre peut sembler dĂ©pendre des dĂ©cisions du sujet individuel, la composition des opĂ©rations en structures dâensemble est rĂ©glĂ©e de lâintĂ©rieur par un ensemble de conditions prĂ©alables, de telle sorte que les structures les plus intĂ©riorisĂ©es sont les plus indĂ©pendantes des dĂ©cisions « subjectives » en tant quâindividuelles.
Ces remarques faites, il nây a donc aucun paradoxe Ă soutenir que le structuralisme auquel a abouti la pĂ©riode de lâ« objectivitĂ© intrinsĂšque » marque un mouvement certain dans le sens de lâintĂ©riorisation, par rapport, non seulement au primat de lâĂȘtre du rĂ©alisme platonicien, mais encore aux libres synthĂšses de la pĂ©riode opĂ©ratoire prĂ©cĂ©dente. Les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques fournies dans un chapitre prĂ©cĂ©dent, nous ont montrĂ© suffisamment, sans quâil soit nĂ©cessaire dây revenir, en quoi les structures mĂšres de Bourbaki Ă©taient profondĂ©ment enracinĂ©es dans le fonctionnement naturel de lâintelligence : les structures algĂ©briques sont liĂ©es Ă de multiples structures Ă©lĂ©mentaires qui prĂ©figurent celle de « groupe » (avec rĂ©versibilitĂ© par inversion), les structures dâordre aux sĂ©riations et structures de relation (avec rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ©) et les structures topologiques aux structures Ă©lĂ©mentaires fondĂ©es sur les voisinages (par opposition aux Ă©quivalences et diffĂ©rences qui interviennent dans les autres structurations de classes ou de relations).
Mais, que les structures les plus « gĂ©nĂ©rales » atteintes par les mĂ©thodes dâisomorphisme du structuralisme correspondent aux structures les plus « élĂ©mentaires » au point de vue gĂ©nĂ©tique ne constitue quâun argument relatif aux sources. Il reste Ă voir si les produits les plus Ă©laborĂ©s tirĂ©s de ces origines propres au sujet Ă©pistĂ©mique demeurent eux-mĂȘmes intĂ©riorisĂ©s au sens de reliĂ©s aux activitĂ©s de ce sujet : il convient donc de comparer ce que Lichnerowicz appelle (chapitre « Remarques sur les mathĂ©matiques et la rĂ©alité ») les niveaux infĂ©rieurs et supĂ©rieurs de lâĂ©chelle. Or la profonde analyse que fournit ce chapitre nous offre Ă cet Ă©gard une rĂ©ponse dĂ©cisive : il nây a plus dâ« ĂȘtres » mathĂ©matiques au sens ontologique du terme, puisquâĂ chaque niveau de lâĂ©chelle on peut prendre comme objets les Ă©lĂ©ments des niveaux infĂ©rieurs et que « les opĂ©rations elles-mĂȘmes, ainsi que les structures, peuvent devenir Ă leur tour objets mathĂ©matiques pour une thĂ©orie situĂ©e Ă un niveau supĂ©rieur ».
Ainsi le propre dâun tel constructivisme est de renoncer dĂ©finitivement Ă lâabstraction aristotĂ©licienne Ă partir de lâĂȘtre pour gĂ©nĂ©raliser le procĂ©dĂ© de lâabstraction rĂ©flĂ©chissante qui tire ses Ă©lĂ©ments dâun palier infĂ©rieur dâactivitĂ© (et Ă partir de ces actions mĂȘmes) pour les « rĂ©flĂ©chir » ou les projeter sur un palier supĂ©rieur oĂč ils donnent lieu Ă une nouvelle structuration, point de dĂ©part elle-mĂȘme de nouvelles constructions.
Que chaque palier, une fois dĂ©passĂ©, puisse donner lieu rĂ©trospectivement Ă un retour de rĂ©alisme ontologique, rien de plus naturel puisquâil sert de tremplin Ă la construction suivante et peut donc ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme devenu indĂ©pendant des mises en isomorphismes qui ont permis dâen atteindre la structure. Aussi bien perçoit-on souvent des accents platoniciens dans la contemplation bourbakiste des structures une fois dĂ©gagĂ©es, encore quâil soit de plus en plus difficile de penser en termes dâexistence Ă des formes dont les contenus initiaux Ă©taient par ailleurs Ă©tonnamment hĂ©tĂ©rogĂšnes. Mais lâanalyse de Papert montre assez comment le passage des « structures » aux « catĂ©gories » est de nature Ă Ă©branler une fois de plus ce « primat de lâĂȘtre » sans cesse renaissant. Et du point de vue de lâintĂ©riorisation de ces « ĂȘtres » et de lâabstraction rĂ©flĂ©chissante qui leur donne naissance, il est particuliĂšrement suggestif de constater que ce rĂ©tablissement constant du primat de lâopĂ©ration sâaccompagne dans le cas particulier dâune tendance Ă substituer ce que Papert appelle lâopĂ©ration « du mathĂ©maticien » aux opĂ©rations « de la mathĂ©matique », la premiĂšre Ă©tant effective parce que liĂ©e Ă un domaine de rĂ©alisation analysĂ© en tous ses Ă©lĂ©ments et la seconde en quelque sorte virtuelle parce que trop schĂ©matiquement gĂ©nĂ©ralisĂ©e.
Construction et rigueur
Si les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques apparaissent comme les produits dâune construction continue, le problĂšme qui se pose inĂ©vitablement est de comprendre comment elle est susceptible de se rĂ©gler et de demeurer rigoureuse tout en produisant des objets nouveaux et des structures non contenues dans les prĂ©cĂ©dentes. Ou bien, semble-t-il, il y a construction rĂ©elle et celle-ci doit ĂȘtre libre, de telle sorte quâon ne voit pas comment les Ă©lĂ©ments nouveaux Ă©chappent au risque dâintroduire des contradictions ou des hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s par rapport aux Ă©lĂ©ments antĂ©rieurs, ou bien les structures nouvelles demeurent rigoureuses, cohĂ©rentes avec les prĂ©cĂ©dentes et lâon peut se demander sâil y a vraiment construction et non pas simplement explicitation de ce qui Ă©tait dĂ©jĂ implicitement prĂ©sent dans les cadres initiaux. Le structuralisme des Bourbaki, introduit, par exemple, une unitĂ© dans les mathĂ©matiques bien supĂ©rieure Ă ce que comportaient les diffĂ©rentes branches classiques jusque-lĂ compartimentĂ©es selon des cloisons plus ou moins Ă©tanches : ne faut-il donc pas conclure que si ces structures sont logiquement cohĂ©rentes avec tout ce qui prĂ©cĂšde, câest quâelles Ă©taient dĂ©jĂ Ă lâĆuvre et revĂȘtues de la mĂȘme « existence » avant aussi bien quâaprĂšs leur dĂ©couverte, mais quâon les avait insuffisamment aperçues, ce qui prĂ©serve la rigueur mais met en question la construction elle-mĂȘme. RĂ©ciproquement quand la construction cantorienne des ensembles a abouti, comme ce fut le cas Ă un moment donnĂ©, Ă une sĂ©rie de paradoxes qui ont Ă©tĂ© fort malaisĂ©s Ă lever, on a pu croire quelque temps quâil y avait bien lĂ construction de rĂ©alitĂ©s proprement nouvelles, mais que dans cette mesure prĂ©cisĂ©ment elles mettaient en danger la rigueur. On sait assez que les dĂ©buts du calcul infinitĂ©simal ont connu la mĂȘme situation.
Câest lĂ le problĂšme classique de la fĂ©conditĂ© et de la rigueur. Faux problĂšme selon les uns, parce que le premier de ces deux termes est tenu pour illusoire, mais problĂšme rĂ©el dĂšs que lâon prend au sĂ©rieux lâidĂ©e de construction. Mais ce problĂšme se subdivise en rĂ©alitĂ© en deux sous-questions, la premiĂšre surtout logique et la seconde surtout psychologique, encore que lâune et lâautre comportent les deux aspects, ce qui est le propre de tout problĂšme Ă©pistĂ©mologique. La question logique est celle du rĂ©ductionnisme : les structures nouvelles que paraĂźt engendrer la construction se rĂ©duisent-elles, câest-Ă -dire sont-elles en dĂ©finitive identiques, Ă celles qui ont servi de matĂ©riaux Ă cette construction, ou bien celle-ci introduit-elle des nouveautĂ©s irrĂ©ductibles, ce qui lĂ©gitime logiquement la notion de construction. La question psychologique est dâĂ©tablir si une dĂ©couverte Ă©tait prĂ©dĂ©terminĂ©e ou prĂ©formĂ©e dans lâensemble des connaissances dĂ©jĂ acquises, donc sâil nây a eu que « dĂ©couverte », ou sâil y a eu proprement invention, câest-Ă -dire formation dâune combinaison effectivement nouvelle. Or, ces deux problĂšmes ne se recouvrent pas entiĂšrement. Par exemple, la dĂ©couverte de nombres irrationnels par les pythagoriciens constitue le modĂšle dâune dĂ©couverte par opposition Ă une invention et le chapitre de Desanti rappelle assez que cette dĂ©couverte est apparue comme Ă©minemment fĂącheuse et mĂȘme dramatique Ă ses auteurs, puisquâelle a ruinĂ© le pythagorisme : câest que le carrĂ© et sa diagonale Ă©taient dĂ©jĂ bien connus, mais que lâon nâavait pas encore aperçu le caractĂšre numĂ©rique particulier de leur rapport. Mais le fait que les nombres irrationnels Ă©taient prĂ©dĂ©terminĂ©s ou mĂȘme dĂ©jĂ contenus dans les objets mathĂ©matiques antĂ©rieurement analysĂ©s nâentraĂźne pas quâils soient identiques aux nombres rationnels, ni que les nombres en gĂ©nĂ©ral soient rĂ©ductibles aux ĂȘtres logiques, etc. Inversement, lâinvention des nombres imaginaires par Cardan a paru comme le modĂšle dâune combinaison nouvelle, et mĂȘme trĂšs audacieuse, ce qui ne rĂ©sout pas pour autant le problĂšme de savoir si, Ă©tant donnĂ© les entiers nĂ©gatifs et les opĂ©rations dâextraction de la racine, la combinaison ââ1 est simplement tautologique ou non.
Il y a donc bien en fait deux problĂšmes : lâun concernant le sujet et la maniĂšre dont il construit la science mathĂ©matique en tant que produit de son activitĂ© mentale ou que systĂšme rĂ©el de connaissances objectives ; lâautre concernant lâobjet ou les objets de cette connaissance en tant, soit que construits par cette activitĂ© ou (ce qui nâest pas entiĂšrement la mĂȘme chose) que prĂ©dĂ©terminĂ©s en tout ou en partie par les conditions mĂȘmes de son fonctionnement et de ses coordinations internes, soit quâexistant indĂ©pendamment de toute activitĂ© du sujet et constituant un univers autonome de nature ou bien multiple et diffĂ©renciĂ©e Ă des degrĂ©s divers ou unitaire et essentiellement tautologique.
La solution du problĂšme logique de la rĂ©ductibilitĂ© ou de la construction a passĂ© par diverses phases. PrĂ©cisons dâabord quâil y a rĂ©duction dâune structure ou dâune thĂ©orie Ă une autre quand les axiomes de celle-ci suffisent Ă dĂ©montrer la premiĂšre. Quant Ă lâidĂ©e de construction, on peut la prendre dans un sens Ă©troit : spĂ©cification des objets dont lâexistence est garantie par les axiomes, donc possibilitĂ© de les produire et de les dĂ©signer un Ă un (et dans ce sens Ă©troit on ne parvient pas Ă reconstituer la totalitĂ© des mathĂ©matiques classiques). Nous parlons au contraire de constructivisme dans un sens large qui est celui de la non-rĂ©ductibilitĂ©, donc de lâintervention de nouvelles propriĂ©tĂ©s pour passer dâune structure Ă une autre au cours de leur Ă©laboration.
On a dâabord pu opposer Ă lâidĂ©e de construction celle dâidentification : une Ă©quation mathĂ©matique consistant Ă introduire une identitĂ© entre le second membre et le premier, une dĂ©monstration dâensemble se rĂ©duirait ainsi Ă une cascade dâidentitĂ©s. Mais une Ă©quation nâest pas une identité : câest une Ă©quivalence et il existe une multiplicitĂ© de formes et de degrĂ©s dâĂ©quivalences, dont lâidentitĂ© pure A = A nâest quâun cas trĂšs restreint. LâĂ©quivalence logique p = q signifie simplement que p implique q et rĂ©ciproquement, câest-Ă -dire que p et q sont toujours vraies ensemble ou fausses ensemble sans ĂȘtre pour autant identiques. Dans la logique courante il existe dĂ©jĂ des degrĂ©s indĂ©finis dâĂ©quivalence : x et y peuvent ĂȘtre le mĂȘme animal individuel, observĂ© en deux phases ou circonstances distinctes, ou Ă©quivalentes en tant quâappartenant Ă la mĂȘme lignĂ©e, ou Ă la mĂȘme espĂšce, ou au mĂȘme genre, etc., ou encore ĂȘtre un vĂ©gĂ©tal et un animal, mais Ă©quivalents en tant quâĂȘtres vivants. Il en est a fortiori ainsi des ĂȘtres mathĂ©matiques beaucoup mieux structurĂ©s et leurs formes dâĂ©quivalences se sont enrichies de plus en plus jusquâĂ ces ressemblances particuliĂšrement remarquables que sont les « isomorphismes » : en retrouvant « la mĂȘme structure » par mise en isomorphisme de deux domaines complĂštement diffĂ©rents en leurs contenus, on construit une Ă©quivalence fort Ă©loignĂ©e de lâidentitĂ© pure, non pas en raison de ces contenus, qui sont alors nĂ©gligĂ©s, mais bien de la complexitĂ© des mises en correspondances elles-mĂȘmes.
Le mouvement logistique a introduit deux idĂ©es nouvelles Ă lâencontre de celle de construction, et deux idĂ©es distinctes mais que lâon a cherchĂ© Ă solidariser : celle dâune rĂ©duction des mathĂ©matiques Ă la logique elle-mĂȘme et celle de la nature tautologique de lâune et de lâautre.
Commençons par la seconde, dĂ©jĂ discutĂ©e dâailleurs au chapitre « MĂ©thodes techniques et problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques », oĂč nous avons constatĂ© que, mĂȘme sur le terrain limitĂ© de la logique des propositions, oĂč la tautologie prĂ©sente un sens technique prĂ©cis, elle ne se rĂ©duit nullement Ă une identitĂ© mais repose sur une combinatoire et exprime la situation dans laquelle un ensemble dâalternatives est toujours vrai : « ou bien p et q sont vraies Ă la fois, ou bien lâune est vraie sans lâautre ou toutes deux sont fausses ». Mais la double ambition des logiciens qui, Ă la suite de von Wittgenstein, voulaient rĂ©duire les mathĂ©matiques Ă la tautologie a Ă©tĂ©, dâune part, de gĂ©nĂ©raliser cette combinaison Ă©lĂ©mentaire pour lâappliquer Ă tout thĂ©orĂšme quel quâil soit, et, dâautre part, dâen tirer finalement une rĂ©duction Ă lâidentitĂ© simple A = A. Or, aucun de ces deux buts nâa Ă©tĂ© atteint et Wittgenstein lui-mĂȘme a modifiĂ© assez radicalement ses positions initiales dans une direction qui nâest plus trĂšs Ă©loignĂ©e dâun constructivisme Ă rĂ©sonances psychologiques. MĂȘme Ă demeurer sur le terrain de la stricte logique, il est donc exclu de rĂ©duire celle-ci Ă la tautologie, puisque cette derniĂšre met en jeu toute une combinatoire et quâil reste alors Ă rendre compte des structures qui la rendent possible.
Quant Ă la rĂ©duction des mathĂ©matiques entiĂšres Ă la logique, qui constituait lâidĂ©al des Principia mathematica, on sait assez ce quâil en est advenu et les chapitres de J. LadriĂšre et de D. Dubarle dĂ©veloppent les diffĂ©rentes raisons de cet Ă©chec. Ă commencer par les notions particuliĂšres, certains chapitres prĂ©cĂ©dents (voir les pp. 73-75, 121-124 et 406-412) ont assez insistĂ© sur lâimpossibilitĂ© de dĂ©duire sans plus les nombres des classes et relations logiques sans une synthĂšse nouvelle pour quâil soit inutile dây revenir. Mais cette synthĂšse nouvelle que comporte le nombre est dâun certain intĂ©rĂȘt au point de vue de la rigueur autant quâĂ celui de la constructivitĂ© en ce quâelle provoque la constitution du raisonnement par rĂ©currence permettant de gĂ©nĂ©raliser une propriĂ©tĂ© Ă la suite entiĂšre des nombres une fois vĂ©rifiĂ©e pour le point de dĂ©part et une fois dĂ©montrĂ© quâelle se transmet dâun nombre quelconque n au suivant » + 1. En effet, en un systĂšme faiblement structurĂ© tel quâune classification (groupement additif des classes), les objets Ă classer sont donnĂ©s avec leurs propriĂ©tĂ©s et la construction se borne Ă rĂ©partir ces objets selon certaines rĂ©unions ou dissociations en fonction des propriĂ©tĂ©s donnĂ©es ; il en rĂ©sulte que si, les classes une fois dĂ©finies, on peut passer de lâune Ă lâautre par voie dâaddition ou de soustraction, ce nâest quâen fonction des emboĂźtements Ă©tablis mais sans que rien permette, en A < B < C de construire les propriĂ©tĂ©s caractĂ©ristiques de A ou de C en partant de celles de B. Un systĂšme numĂ©rique est, au contraire, fortement structurĂ© en ce sens quâun nombre est construit Ă partir du prĂ©cĂ©dent par une opĂ©ration uniforme + 1 et que ce mode mĂȘme de construction dĂ©termine un ensemble de propriĂ©tĂ©s. En ce cas non seulement la sĂ©rie comme telle prĂ©serve des propriĂ©tĂ©s structurales dâensemble en plus de celles des Ă©lĂ©ments (structure de groupe, dâanneau, de corps, de rĂ©seau, etc., tandis que les propriĂ©tĂ©s dâensemble du groupement sont trĂšs limitĂ©es), mais encore la loi de construction confĂšre des propriĂ©tĂ©s aux Ă©lĂ©ments mĂȘmes dont certains peuvent alors se transmettre rĂ©cursivement, ce qui assure au raisonnement par rĂ©currence une fĂ©conditĂ© constructive en mĂȘme temps quâune rigueur bien supĂ©rieures Ă ce que lâon peut tirer dâun systĂšme moins fortement structurĂ©. Alors que B. Russell ne voyait dans les infĂ©rences rĂ©currentielles que lâexpression de dĂ©finitions sâappliquant dâavance Ă toute la sĂ©rie, la rĂ©currence tĂ©moigne simultanĂ©ment dâun pouvoir de construction et dâune capacitĂ© de transmission assurant son rĂ©glage.
Mais le problĂšme gĂ©nĂ©ral de la construction et de la rigueur se pose aujourdâhui sur le terrain des limites et des conditions de la formalisation (voir le chapitre « les Limites de la formalisation »). Du moment quâune thĂ©orie formalisant une structure ne parvient pas Ă assurer sa cohĂ©rence ou non-contradiction par ses propres moyens ou par les moyens plus faibles empruntĂ©s aux sous-structures qui lui sont subordonnĂ©es, il nâexiste quâune voie pour atteindre cette rigueur inaccessible au palier considĂ©rĂ© et cette voie est en mĂȘme temps dĂ©cisive du point de vue du constructivisme : câest de recourir Ă des moyens plus « forts », câest-Ă -dire de construire un systĂšme dĂ©passant le prĂ©cĂ©dent tout en lâenglobant. Câest ainsi que Gentzen a pu assurer la non-contradiction de lâarithmĂ©tique classique en sâappuyant sur les ensembles transfinis, systĂšme dĂ©jĂ construit en lâoccurrence mais qui aurait pu lâĂȘtre en cette intention particuliĂšre. Seulement le systĂšme supĂ©rieur qui garantit ainsi la rigueur du systĂšme subordonnĂ© nâest pas lui-mĂȘme en Ă©tat dâassurer sa propre cohĂ©rence et nây pourra parvenir que par des constructions situĂ©es Ă un niveau encore plus Ă©levĂ©, etc.
Une telle perspective modifie profondĂ©ment lâarchitecture des mathĂ©matiques pour parler comme le structuralisme. Dans la perspective ancienne on pouvait se reprĂ©senter celles-ci comme une pyramide reposant sur une base Ă la fois large et se suffisant Ă elle-mĂȘme, les Ă©tages supĂ©rieurs Ă©tant Ă la fois plus restreints et de plus en plus dĂ©pendants. Dans la nouvelle perspective, au contraire, il existe une hiĂ©rarchie entre les systĂšmes « faibles » et les systĂšmes de plus en plus « forts » (cette hiĂ©rarchie dans la « force » des instruments de dĂ©monstration Ă©tant lâun des grands services positifs quâont rendus les thĂ©orĂšmes de limitation), mais il ne sâagit plus dâune hiĂ©rarchie immobile ou statique comme dans lâimage de la pyramide (sans quoi il sâagirait dâune pyramide suspendue par son sommet, mais par un sommet sâĂ©levant toujours davantageâŠ) : il ne peut donc sâagir que dâune suite de constructions successives, dont chacune est appelĂ©e Ă combler les lacunes de la prĂ©cĂ©dente, ce qui permet dâassurer les progrĂšs de la rigueur en mĂȘme temps que la constructivitĂ©.
Mais il subsiste deux problĂšmes. Lâun a Ă©tĂ© soulevĂ© par Cournot qui distinguait avec profondeur deux sortes de dĂ©monstrations mathĂ©matiques : les unes se bornent (et câest en gĂ©nĂ©ral le cas des dĂ©monstrations par lâabsurde) Ă Ă©tablir la vĂ©ritĂ© de la conclusion mais sans que lâesprit atteigne sa nĂ©cessitĂ© interne ; les autres fournissent en plus la raison de cette conclusion, câest-Ă -dire quâelles sont explicatives et pas seulement dĂ©monstratives ; lâon peut donc se demander en quoi consistent de telles « raisons ». Lâautre de ces problĂšmes est celui du rĂ©glage mĂȘme de la construction, car si la mathĂ©matique nâest pas rĂ©ductible Ă la logique, comme le montrent aujourdâhui les thĂ©orĂšmes de limitation, il reste alors Ă comprendre comment ces constructions qui le dĂ©passent conservent leur cohĂ©rence et leur rigueur.
Il est fort difficile de fournir une rĂ©ponse gĂ©nĂ©rale Ă la question de la nature explicative ou de la « raison » dâun thĂ©orĂšme. Mais, Ă se contenter dâapproximations en plus ou en moins, il semble quâune dĂ©monstration satisfait dâautant plus lâesprit quâelle fait plus souvent appel, implicitement ou explicitement, aux lois de composition de la structure dâensemble le plus proche dont dĂ©pend ce thĂ©orĂšme. Une dĂ©monstration simplement logique nâest pas explicative dans la mesure oĂč elle ne sâappuie que sur les structures trop gĂ©nĂ©rales dont relĂšve la logique (algĂšbre de Boole, etc.) : leur emploi est Ă la fois explicatif et dĂ©monstratif sâil sâagit dâun thĂ©orĂšme de logique ou dont le domaine est situĂ© dans son voisinage, mais cesse de fournir sa « raison » Ă un thĂ©orĂšme dont le domaine est plus Ă©loignĂ©, tandis quâun recours aux structures les plus proches la dĂ©gagera, par le fait quâune structure comporte sa propre intelligibilitĂ© en vertu de ses lois de composition. Une structure, comme lâa soulignĂ© Bourbaki dans son texte gĂ©nĂ©ral sur lâarchitecture des mathĂ©matiques, est, en effet, comparable Ă une sorte dâ« organisme en plein dĂ©veloppement » (par opposition au « squelette sans vie » de la logique formelle, ajoute-t-il avec quelque exagĂ©ration, car la logique comporte, elle aussi, une organisation structurale) : cela revient Ă dire queâ les articulations dâune structure reposent les unes sur les autres en un systĂšme fermĂ© sur lui-mĂȘme, quoique ouvert par rapport aux constructions qui lâintĂ©greront Ă leur tour, et câest ce caractĂšre dâorganisation du systĂšme qui fournit sans doute la clef de lâintelligibilitĂ© par opposition aux dĂ©ductions non subordonnĂ©es Ă de telles totalitĂ©s.
La rĂ©ponse au problĂšme du rĂ©glage interne des constructions procĂšde du mĂȘme principe. Le logicien Goblot, qui a fait de la construction lâobjet central de ses rĂ©flexions, soutient que dĂ©duire câest « construire la consĂ©quence avec lâhypothĂšse » et que, si cette consĂ©quence est nĂ©cessaire, ce nâest pas parce quâelle est « contenue dans lâhypothĂšse mais parce quâelle est obtenue par des opĂ©rations rĂ©glĂ©es, câest-Ă -dire dont aucune nâest arbitraire ». Rien nâest plus juste et il faut le suivre encore lorsquâil montre que ces rĂšgles ne sont pas celles de la logique, ou du moins que celles-ci ne suffisent pas. Mais lorsque Goblot ajoute que ces rĂšgles sont « les propositions antĂ©rieurement admises, soit en vertu de dĂ©monstrations prĂ©cĂ©dentes, soit Ă titre de dĂ©finitions et de postulats », la solution semble incomplĂšte, car il reste prĂ©cisĂ©ment Ă se demander Ă quelles conditions ces dĂ©finitions, postulats et propositions antĂ©rieures suffisent Ă un tel rĂ©glage. Or, ce nâest pas Ă nâimporte quelles conditions, car de deux choses lâune : ou bien ces propositions antĂ©rieures nâinterviennent quâĂ titre de propositions et les conclusions Ă dĂ©montrer sont dâavance contenues en elles, ce qui Ă©carte la constructibilitĂ©, ou bien il y a construction, mais qui risque de nâĂȘtre plus rĂ©glĂ©e dans la mesure oĂč les opĂ©rations ne sont pas liĂ©es par une organisation interne les coordonnant les unes aux autres avec nĂ©cessitĂ©. Celle-ci nâest donc assurĂ©e que si postulats et dĂ©finitions caractĂ©risent une « structure », par exemple celle de groupe (dâoĂč le caractĂšre dĂ©monstratif des raisonnements par rĂ©currence dont Goblot a sous-estimĂ© et peut-ĂȘtre mal compris la portĂ©e), et câest donc Ă nouveau la rĂ©alitĂ© des Structures qui assure le rĂ©glage en mĂȘme temps que la constructivitĂ©.
Ces considĂ©rations logiques et, en particulier, celles qui sont relatives aux limites de la formalisation et Ă lâemboĂźtement des structures plus faibles dans des structures de plus en plus fortes prĂ©sentent un parallĂ©lisme assez frappant avec les considĂ©rations psychologiques et Ă©pistĂ©mologiques qui sâimposent dans la discussion du problĂšme correspondant : Ă considĂ©rer, non plus une hiĂ©rarchie de structures dont les niveaux sont caractĂ©risĂ©s par leur « force » progressive, mais une suite de niveaux correspondant aux constructions chronologiquement successives (historiquement ou gĂ©nĂ©tiquement), les propriĂ©tĂ©s nouvelles qui surgissent sont-elles prĂ©dĂ©terminĂ©es par les propriĂ©tĂ©s antĂ©rieures, ce qui assure leur nĂ©cessitĂ© mais rend illusoire lâidĂ©e de construction, ou bien sont-elles authentiquement nouvelles et, en ce cas, ne perdent-elles pas toute nĂ©cessité ?
Psychologiquement ce problĂšme sâexprime sous la forme classique : les nouveautĂ©s constituent-elles lâobjet dâune dĂ©couverte ou dâune invention ? On parle de dĂ©couverte lorsque lâobjet nouveau existait avant dâĂȘtre connu, comme lâAmĂ©rique avant Christophe Colomb. Au contraire, une invention se rĂ©fĂšre Ă une crĂ©ation sans prĂ©existence, le terme de crĂ©ation signifiant lui-mĂȘme combinaison non rĂ©alisĂ©e jusque-lĂ dâĂ©lĂ©ments pouvant prĂ©exister en tant quâĂ©lĂ©ments : par exemple lâinvention dâune langue artificielle empruntant ses mots et sa syntaxe Ă des langues connues ou les construisant par analogie avec elles. Une invention comporte donc une part de libertĂ© dans le choix des combinaisons et dans celui des Ă©lĂ©ments.
Ă sâen tenir Ă ces dĂ©finitions courantes, lâinvention mathĂ©matique, malgrĂ© lâusage consacrant ce terme et suivi par J. Leray en son beau chapitre « lâInvention en mathĂ©matique », nâest Ă proprement parler ni une invention ni une dĂ©couverte et tĂ©moigne de la nĂ©cessitĂ© dâun tertium.
Elle nâest pas une invention, au sens strict du mot, parce quâelle comporte une part bien plus grande de nĂ©cessitĂ©. Aucun mathĂ©maticien inventant une structure nouvelle nâĂ©prouve le sentiment de pouvoir la rendre diffĂ©rente de ce quâelle est. Et pourtant, dans le dĂ©tail des dĂ©monstrations, il est libre de partir de tels axiomes plutĂŽt que de tels autres, mais sâil choisit les axiomes A plutĂŽt que les axiomes B il devra dĂ©montrer les propositions B Ă titre de thĂ©orĂšmes en sâappuyant sur les axiomes A, tandis que sâil part des axiomes B il devra dĂ©montrer les A et il lui restera Ă vĂ©rifier en quoi les systĂšmes dâaxiomes possibles sont Ă©quivalents ou non Ă©quivalents : sâil y a libertĂ© relative dans la formalisation, et mĂȘme dans les grandes lignes de la dĂ©monstration, la structure de base demeure elle-mĂȘme rĂ©sistante et inchangĂ©e.
Lâinvention mathĂ©matique constitue-t-elle alors une dĂ©couverte ? Non plus, car on ne peut jamais soutenir quâune rĂ©alitĂ© nouvelle existait telle quelle avant cette dĂ©couverte. Deux cas exceptionnellement favorables Ă lâidĂ©e de simple dĂ©couverte peuvent ĂȘtre citĂ©s ici. Le premier est Ă nouveau celui des structures bourbakistes puisque certains membres de lâĂ©cole dĂ©crivent comme une sorte dâinduction ou de « quasi-induction » la mise en isomorphismes qui conduit Ă les dĂ©gager : la « structure » existait donc puisquâon en analyse les articulations pas Ă pas, Ă la maniĂšre dont on dĂ©couvre lâanatomie dâun organisme jusque-lĂ inconnu. Oui, mais la structure Ă©tant le produit de ces isomorphismes, quâĂ©tait-elle et quâĂ©taient ces isomorphismes avant quâun sujet, au sens du mathĂ©maticien lui-mĂȘme, caractĂ©rise une telle opĂ©ration et se livre Ă sa mise en Ćuvre effective ? Des essences, au sens platonicien ou hilbertien ? En ce cas, les thĂ©orĂšmes de limitation des formalismes nous obligent Ă les suspendre Ă une construction jamais achevĂ©e et nous retombons sur lâintervention nĂ©cessaire dâun sujet, transcendant ou humain. Les objets antĂ©rieurs Ă la dĂ©couverte Ă©taient donc tout au plus « isomorphisables », si lâon peut dire, mais la mise en isomorphismes rĂ©els et la structure qui en a Ă©tĂ© tirĂ©e ne sont pas comparables Ă ce quâest une photographie par rapport Ă un tableau qui Ă©tait « photographiable » : ils le sont par contre Ă lâassimilation quâeffectue un organisme Ă lâĂ©gard de substances qui Ă©taient « assimilables », car de mĂȘme que cette assimilation organique suppose un jeu complexe de transformations, de mĂȘme lâassimilation intellectuelle qui conduit Ă la structure nouvelle comporte un jeu dâopĂ©rations actives qui nâĂ©tait pas donnĂ© dans les divers objets simplement isomorphisables, et câest ce systĂšme dâopĂ©rations qui constitue la structure. Cette construction nâĂ©tait certes pas libre, puisquâelle procĂšde par abstraction Ă partir de propriĂ©tĂ©s donnĂ©es, mais elle aboutit Ă un rĂ©sultat nouveau et non pas prĂ©existant comme tel, puisque cette abstraction est rĂ©flĂ©chissante, câest-Ă -dire constructive, en tant que produisant un ĂȘtre mathĂ©matique Ă la fois inconnu jusque-lĂ et inconnaissable sans son secours et surtout en tant que procĂ©dant au moyen dâopĂ©rations non contenues dans les objets sur lesquels elles portent.
Un second exemple est celui de la dĂ©couverte des groupes de transformations par Galois. En ce cas (plus primitif, gĂ©nĂ©tiquement parlant), on peut ĂȘtre tentĂ© de dire que la structure comme telle prĂ©existait, et non pas seulement ses Ă©lĂ©ments, puisque la notion de groupe Ă©tait implicitement contenue en toute dĂ©monstration algĂ©brique et gĂ©omĂ©trique et surtout puisquâelle est dĂ©jĂ Ă lâĆuvre dans lâintelligence spontanĂ©e du sujet : nous en trouvons, en effet, des formes Ă©lĂ©mentaires dans les opĂ©rations utilisĂ©es par lâenfant et jusquâau niveau sensori-moteur pour ce qui est du groupe des dĂ©placements. Seulement ici, et plus clairement encore, les « transformations » que coordonne le groupe portent certes sur une rĂ©alitĂ© « transformable », mais supposent en plus un sujet qui les effectue au moyen, soit dâune pensĂ©e qui rĂ©flĂ©chisse sur les lois de ces transformations, soit dâune pensĂ©e qui les manipule effectivement mais inconsciemment et sans « rĂ©flexion » sur leur mĂ©canisme interne, soit encore dâactions Ă©lĂ©mentaires sans aucune pensĂ©e. La question est alors de savoir sâil sâagit des mĂȘmes transformations et il est Ă©vident que non. Un enfant qui parle ne construit pas pour autant une linguistique gĂ©nĂ©rale en tant que rĂ©flexion systĂ©matique sur le langage. Le « groupe de transformations » formulĂ© par Galois nâest pas identique aux transformations utilisĂ©es par lâenfant et dont le psychologue seul dĂ©couvre, en les rapprochant et en les comparant entre elles, quâelles prĂ©sentent une structure de groupe, tandis que lâenfant nâen a aucune conscience. Lâabstraction rĂ©flĂ©chissante Ă laquelle sâest livrĂ© Galois nâĂ©tait certes pas libre, puisquâelle portait sur des procĂ©dĂ©s de pensĂ©e dĂ©jĂ Ă lâĆuvre chez les mathĂ©maticiens antĂ©rieurs et mĂȘme trĂšs primitifs gĂ©nĂ©tiquement parlant : elle nâen a pas moins construit une structure nouvelle en tant que structure devenue tout Ă la fois indĂ©pendante, abstraite et gĂ©nĂ©ralisable, situĂ©e Ă un autre niveau de manipulation que celles dont elle dĂ©rivait.
En bref, lâinvention mathĂ©matique nâest Ă proprement parler ni une invention ni une dĂ©couverte, puisquâelle est Ă la fois nĂ©cessaire (rigueur) et nouvelle (construction). Elle procĂšde par abstractions rĂ©flĂ©chissantes Ă partir dâĂ©lĂ©ments qui la dĂ©terminent mais consiste Ă ajouter Ă ces Ă©lĂ©ments une organisation dâensemble situĂ©e sur un nouveau plan et qui les intĂšgre. Le rĂ©sultat en est que, de niveaux en niveaux, les structures construites sont de plus en plus riches, mais ces structures ne sont nullement des crĂ©ations ex nihilo parce quâelles ne sont pas lâĆuvre du sujet individuel en ses dĂ©cisions libres ou arbitraires : elles sont dĂ©terminĂ©es par les activitĂ©s du sujet Ă©pistĂ©mique, câest-Ă -dire par le noyau fonctionnel commun Ă tous les sujets individuels. Ces activitĂ©s consistent en coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction (emboĂźtements et ordre, etc.), câest-Ă -dire quâelles sont subordonnĂ©es Ă un fonctionnement aussi permanent et aussi rĂ©sistant que peut lâĂȘtre le fonctionnement vital en ses caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux. Les constructions du sujet sont donc rĂ©flexives autant que constructives, en ce sens quâelles remontent Ă ces coordinations gĂ©nĂ©rales tout en reconstruisant et recombinant leurs Ă©lĂ©ments Ă un niveau supĂ©rieur. Cela ne signifie donc en rien que toutes les structures Ă©taient prĂ©formĂ©es dans les organisations de dĂ©part, pas plus que formellement les structures fortes ne sont contenues dâavance dans les structures faibles. Mais cela ne signifie pas non plus que les constructions nouvelles soient libres ou arbitraires, puisquâelles sont obligĂ©es de se coordonner avec toutes les constructions antĂ©rieures jusquâaux coordinations « initiales » (nous verrons plus loin ce que peut comporter un tel terme) et que plus augmente lâensemble des constructions, plus sâaccroissent par le fait mĂȘme les exigences de cohĂ©rence par coordination nĂ©cessaire des structures nouvelles avec lâensemble des structures antĂ©rieures jusquâĂ leurs sources.
Construction et accord avec la réalité physique
La signification Ă©vidente du constructivisme ainsi dĂ©crit est que, sâil y a possibilitĂ© de construction sans fin (en conformitĂ© avec le schĂ©ma si profondĂ©ment analysĂ© par Lichnerowicz, chapitre « Remarques sur les mathĂ©matiques et la rĂ©alité »), il y a, dâautre part, nĂ©cessitĂ© de rĂ©gression sans fin. Cette rĂ©gression, qui assure la rigueur, est naturellement finie du point de vue logique, puisque le logicien lâarrĂȘte techniquement en posant ses axiomes. Mais elle est sans fin Ă©pistĂ©mologiquement, car les coordinations « initiales » ne le sont jamais que relativement Ă notre analyse. Or, ce qui pourrait paraĂźtre ainsi la source de difficultĂ©s insurmontables constitue au contraire la raison profonde de lâautre aspect des mathĂ©matiques non discutĂ© jusquâici : leur accord avec le rĂ©el. En effet, si les structures logico-mathĂ©matiques sont construites Ă partir des coordinations les plus gĂ©nĂ©rales des actions du sujet, celles-ci dĂ©pendent Ă leur tour des coordinations nerveuses et finalement organiques, de telle sorte que câest jusquâau plan biophysique quâil faut remonter : les structures logico-mathĂ©matiques apparaissent alors finalement comme lâexpression de la rĂ©alitĂ© entiĂšre, en un sens aussi physique que lâon voudra, mais cela par lâintermĂ©diaire des processus internes bio-neuro-psychologiques et non pas grĂące aux expĂ©riences pauvres et limitĂ©es que le sujet individuel effectue par le canal de ses perceptions et ses tĂątonnements sensori-moteurs ou mentaux.
Pour justifier une telle thĂšse, qui revient donc Ă rendre le constructivisme logico-mathĂ©matique solidaire de toute la morphogenĂšse vitale, il importe dâabord de rappeler ce que signifie dans le dĂ©roulement mĂȘme des sciences lâaccord des mathĂ©matiques avec la rĂ©alitĂ©.
Cela signifie dâabord que toute rĂ©alitĂ© extĂ©rieure aux mathĂ©matiques mĂȘmes est mathĂ©matisable, et selon un processus dâassimilation qui est devenu de plus en plus intime au cours de lâhistoire. Lorsque Platon a dĂ©gagĂ© la nature sui generis des ĂȘtres mathĂ©matiques par un processus de dialectique ascendante remontant du rĂ©el aux IdĂ©es, il nâa pas Ă©tĂ© en mesure, faute des instruments techniques nĂ©cessaires, de fonder une physique mathĂ©matique par une dialectique descendante retournant des idĂ©es au rĂ©el, et Aristote a pu en conclure que, si la physique Ă©tait conforme Ă la logique, elle devait en rester, par sa nature mĂȘme, Ă un niveau dâanalyse qualitative : les liens entre la physique et les mathĂ©matiques se trouvaient en ce cas inversĂ©s, les ĂȘtres mathĂ©matiques pouvant ĂȘtre tirĂ©s par abstraction simple (ou aristotĂ©licienne) des donnĂ©es perceptives fournies par la rĂ©alitĂ© ambiante. Ă partir de la crĂ©ation de la physique expĂ©rimentale, il est apparu, au contraire, que toute donnĂ©e dâexpĂ©rience, sur un tel terrain, trouvait sa correspondance dans les ĂȘtres construits par dĂ©duction mathĂ©matique selon une sorte de parallĂ©lisme tel que celui, admis par Descartes, entre lâ« étendue » et la « pensĂ©e ».
Mais un tel parallĂ©lisme, orientĂ© cependant dâemblĂ©e dans la direction dâune assimilation du physique au logico-mathĂ©matique, comporte encore une sorte de double nature : dâun cĂŽtĂ© des ĂȘtres physiques, tous mathĂ©matisables mais sans quâun cadre logico-mathĂ©matique intervienne dĂšs le contact mĂȘme avec eux, donc dĂšs leur prise de possession par lâexpĂ©rience (aujourdâhui conçue comme solidaire de tout un appareil opĂ©ratoire Ă commencer par ses aspects probabilistes); dâun autre cĂŽtĂ© des « ĂȘtres » mathĂ©matiques situĂ©s sur un autre plan et adaptables aprĂšs coup Ă la rĂ©alitĂ© physique.
Avec les mathĂ©matiques et la physique contemporaines, lâassimilation est bien plus poussĂ©e. Comme le montre Lichnerowicz le jeu subtil des isomorphismes permet de mathĂ©matiser les rĂ©alitĂ©s les plus Ă©trangĂšres en apparence au calcul (sociologie, linguistique, rĂ©alitĂ©s biologiques et mentales), les ĂȘtres mathĂ©matiques nâĂ©tant plus situĂ©s Ă un niveau particulier mais se dĂ©ployant sur des niveaux multiples qui embrassent les opĂ©rations mĂȘmes servant Ă cette assimilation. RĂ©ciproquement la prise de contact expĂ©rimentale est toujours solidaire de structures, mais de structures les plus variĂ©es : dâune gĂ©omĂ©trie quelconque (si abstraite soit-elle) ou dâun systĂšme dâopĂ©rateurs algĂ©briques (si complexe soit-il) jusquâaux instruments probabilistes applicables aux « dĂ©cisions » elles-mĂȘmes (thĂ©orie des jeux).
Or les trois caractÚres les plus frappants de cette assimilation progressive et déjà multiséculaire sont les suivants :
Il y a toujours tĂŽt ou tard rĂ©ussite de la mathĂ©matisation. Sans doute pourrait-on objecter que des structures particuliĂšrement complexes comme celle dâun organisme vivant en sa totalitĂ© nâont point Ă©tĂ© traduites en termes mathĂ©matiques. Mais câest que les donnĂ©es de fait ne sont pas encore connues, tandis que les structures partielles connues par analyse expĂ©rimentale ne sont jamais irrĂ©ductibles Ă lâassimilation mathĂ©matique, notamment par lâanalyse cybernĂ©tique des autorĂ©gulations.
Cette rĂ©ussite nâimplique en rien que les mathĂ©matiques se bornent Ă copier le rĂ©el ou se limitent aux structures et transformations correspondant Ă des processus rĂ©els. Il y a, au contraire, dĂ©passements continuels et câest mĂȘme souvent dans la mesure oĂč ces dĂ©passements sont libres que lâadĂ©quation au rĂ©el devient plus efficace. Ce nâest pas par exemple en se limitant aux parties finies des structures quâon les adapterait mieux Ă la rĂ©alitĂ© toujours finie et câest au contraire en ne les mutilant pas mathĂ©matiquement quâon les rend efficaces. J. Leray rappelle, dans le chapitre « lâInvention en mathĂ©matique », comment les nombres « imaginaires » interviennent en thĂ©orie physique et jusque dans la reprĂ©sentation dâun phĂ©nomĂšne aussi banal quâun courant alternatif.
Or, la gĂ©nĂ©ralisation toute formelle de Cardan prĂ©cĂšde de beaucoup lâĂ©lectrotechnique moderne et ceci nous conduit au caractĂšre le plus remarquable de lâadĂ©quation dont nous discutons : il y a frĂ©quemment anticipation du cadre mathĂ©matique par rapport au contenu physique (ou rĂ©el en gĂ©nĂ©ral) qui finit par le remplir, cette anticipation pouvant mĂȘme porter sur des intervalles de temps assez considĂ©rables. On cite souvent comme exemple la thĂ©orie de la relativitĂ© qui supposait, comme instruments prĂ©alables dâadĂ©quation au rĂ©el, la gĂ©omĂ©trie riemanienne et le calcul tensoriel, deux structures nĂ©es de gĂ©nĂ©ralisations formelles et non point dâintentions proprement physiques. La microphysique contemporaine abonde en anticipations tout aussi spectaculaires quant aux diverses classes dâ« opĂ©rateurs ».
Cela dit, le problĂšme est donc de comprendre comment des constructions essentiellement dĂ©ductives sont capables dâassimiler le rĂ©el, de le dĂ©passer sans compromettre cette assimilation (tandis quâen une science presque purement expĂ©rimentale comme la psychologie, dĂ©passer le domaine des vĂ©rifications de fait consiste Ă sâengager dans une psychologie dite « philosophique » dont on pourrait caractĂ©riser la mĂ©thode par la simple omission des cas dĂ©favorables) et surtout dâanticiper le rĂ©el indĂ©pendamment de toute intention dâadĂ©quation effective.
La premiĂšre hypothĂšse qui sâimpose Ă lâesprit consiste alors Ă penser que les mathĂ©matiques, si dĂ©ductives soient-elles en leur mĂ©thode, empruntent en fait une partie de leur substance Ă lâexpĂ©rience elle-mĂȘme, ce qui suffirait en ce cas Ă expliquer leur adĂ©quation gĂ©nĂ©rale. LâadĂ©quation serait donc assurĂ©e ou bien dans la mesure oĂč les Ă©lĂ©ments tirĂ©s de lâexpĂ©rience seraient eux-mĂȘmes dâun caractĂšre suffisamment « quelconque » pour permettre toutes les gĂ©nĂ©ralisations ; ou bien, au contraire, dans la mesure oĂč certaines thĂ©ories seraient construites ad hoc, Ă lâoccasion de faits physiques prĂ©cis, mais conduiraient Ă dâautres gĂ©nĂ©ralisations adĂ©quates.
Deux cas doivent donc ĂȘtre distinguĂ©s : celui des expĂ©riences gĂ©nĂ©rales que ferait le sujet dans les phases de formation prĂ©scientifique des mathĂ©matiques, et celui des expĂ©rimentations particuliĂšres, de niveaux supĂ©rieurs, qui ont Ă©tĂ© Ă lâorigine de la construction de nouvelles thĂ©ories mathĂ©matiques.
Pour ce qui est des premiĂšres, il faut rappeler la position de L. Brunschvicg qui, malgrĂ© ce quâon est convenu dâappeler lâ« idĂ©alisme brunschvicgien », voyait dans lâarithmĂ©tique, la gĂ©omĂ©trie et lâalgĂšbre Ă©lĂ©mentaires des disciplines « physicomathĂ©matiques » Ă cause de leur appel constant Ă des actions proprement matĂ©rielles : la correspondance terme Ă terme, en usage dans les Ă©changes commerciaux par troc (de mĂȘme que chez lâenfant), est source des ensembles et des nombres, la pratique du dessin, source de lâabstraction des formes gĂ©omĂ©triques et les coordinations opĂ©ratoires, sources de la vĂ©ritĂ© algĂ©brique.
Mais si de telles actions jouent un rĂŽle formateur indĂ©niable, il convient de rappeler quâil existe deux types dâexpĂ©rience, lâune, physique, procĂ©dant par abstraction Ă partir des objets eux-mĂȘmes et lâautre, logico-mathĂ©matique, tirant ses informations des coordinations comme telles de lâaction et des propriĂ©tĂ©s introduites par cette action dans les objets (ordre, somme, etc.) et non par des objets en leurs propriĂ©tĂ©s physiques. Or, lâexpĂ©rience logico-mathĂ©matique ne fournit pas de connaissances physiques et, dâautre part, elle nâest quâune prĂ©paration Ă la dĂ©duction, Ă la maniĂšre dont un mathĂ©maticien de tout niveau peut se livrer Ă des tĂątonnements empiriques avant de construire de façon strictement dĂ©ductive. On ne saurait donc invoquer les phases prĂ©dĂ©ductives des mathĂ©matiques naissantes comme un apport de lâexpĂ©rience physique Ă la constitution de la vĂ©ritĂ© mathĂ©matique.
Il est vrai que les objets se laissent faire et quâil y a donc lĂ indirectement quelque information prise sur leurs propriĂ©tĂ©s. Notons dâabord que ce nâest pas toujours le cas : deux cailloux plus deux cailloux donnent bien quatre cailloux mais deux gouttes dâeau ajoutĂ©es Ă deux autres nâaboutissent pas nĂ©cessairement Ă quatre, sans jamais Ă©branler pour autant la confiance en lâaddition numĂ©rique. Mais mĂȘme lĂ oĂč les objets se soumettent, il existe une disproportion flagrante entre le champ de vĂ©rification concernant lâadĂ©quation des coordinations Ă©lĂ©mentaires dâactions et les adĂ©quations de niveaux supĂ©rieurs, comme en mĂ©canique cĂ©leste ou en microphysique oĂč cependant lâaccord entre les structures dĂ©ductives, le calcul et les faits est bien plus intime. Dira-t-on par exemple que les prĂ©visions en jeu dans la marche et la rĂ©gulation dâune fusĂ©e spatiale se rĂ©alisent avec une approximation de plus en plus fine parce que lâenfant, avant sept ou huit ans, a dĂ» vĂ©rifier par expĂ©rience matĂ©rielle que la commutativitĂ© 2 + 3 = 3 + 2 correspond bien aux faits ?
Un autre ensemble dâarguments peut paraĂźtre plus pertinent : câest celui des thĂ©ories construites Ă lâoccasion dâexpĂ©riences physiques et vĂ©rifiĂ©es par elles. Les exemples en sont innombrables, Ă partir de lâastronomie grecque jusquâaux thĂ©ories de tous genres servant aujourdâhui Ă la biophysique, Ă lâĂ©conomĂ©trie, Ă lâanalyse de lâinformation ou de la communication aussi bien quâĂ la physique en gĂ©nĂ©ral ou Ă la physique atomique. Mais que sont les thĂ©ories de ce genre et quelles sont leurs relations avec les donnĂ©es dâexpĂ©rience ? Lâillusion de lâinterprĂ©tation qui consisterait Ă considĂ©rer de telles thĂ©ories mathĂ©matiques comme un produit des donnĂ©es expĂ©rimentales, provient de ce que lâon est portĂ© Ă partir de deux sĂ©ries parallĂšles et de deux seulement : les faits, qui seraient indĂ©pendants de leur structuration logico-mathĂ©matique, et la thĂ©orie, dâautre part, qui serait conçue en ce cas Ă titre de copie ou rĂ©duplication des faits, mais « traduits » en un langage dĂ©ductif.
En réalité il y a au moins quatre phases à distinguer et dont la quatriÚme est bien distincte des trois autres, quoique toutes les quatre aboutissent à cette assimilation du réel aux structures logico-mathématiques à laquelle a fait allusion le début de ce paragraphe :
lâĂ©tablissement des donnĂ©es dâexpĂ©rience (physique expĂ©rimentale) ;
le modĂšle intuitif et surtout qualitatif que veut sâen donner le physicien pour lâorienter dans la recherche dâun schĂ©ma explicatif ;
la mathĂ©matisation de ce modĂšle sous la forme dâune thĂ©orie dĂ©jĂ abstraite, mais relevant encore de la « physique thĂ©orique » parce que ne connaissant toujours comme critĂšre ultime de vĂ©ritĂ© que lâaccord avec les faits dâexpĂ©rience ;
le passage de la physique thĂ©orique Ă la « physique mathĂ©matique », les thĂ©ories du troisiĂšme palier Ă©tant re-structurĂ©es non plus du seul point de vue de leur adĂ©quation au rĂ©el, mais « dans leur cohĂ©rence interne » de maniĂšre à « les faire naĂźtre Ă lâexistence mathĂ©matique », comme le dit Lichnerowicz (Leçon inaugurale, 1952), ce qui en gĂ©nĂ©ral renforce au surplus leur accord avec le rĂ©el.
Or la premiĂšre phase, qui est celle de lâĂ©tablissement des faits, nâest dĂ©jĂ elle-mĂȘme nullement indĂ©pendante dâune mathĂ©matisation, comme on pourrait le penser dans une perspective positiviste cherchant Ă rĂ©duire les « faits » Ă de simples donnĂ©es sensorielles ou perceptives. La raison en est quâil est impossible de constater ou dâenregistrer un fait, si Ă©lĂ©mentaire soit-il, sans un cadre de rĂ©fĂ©rence logico-mathĂ©matique, si Ă©lĂ©mentaire soit-il, lui aussi : classification, mise en « relations », en « correspondances », mesure, etc. DĂšs la perception elle-mĂȘme, de telles structures (gĂ©omĂ©triques ou autres) interviennent nĂ©cessairement et, dans lâĂ©tablissement dâun fait physique constatĂ© en laboratoire au moyen dâinstruments, le cadre logico-mathĂ©matique prĂ©alable est naturellement bien plus riche et bien plus complexe encore.
La deuxiĂšme phase, sur laquelle nous reviendrons Ă propos de lâĂ©pistĂ©mologie de la physique (« les DonnĂ©es gĂ©nĂ©tiques de lâĂ©pistĂ©mologie physique »), pourrait-elle aussi ĂȘtre conçue comme strictement « physique » puisquâil sâagit du schĂ©ma intuitif et qualitatif que le physicien se donne Ă titre de fil conducteur avant la mise en forme par la physique thĂ©orique. Mais ces termes dâintuitif et de qualitatif dĂ©signent simplement une phase antĂ©rieure Ă la traduction des donnĂ©es mĂ©triques en un systĂšme dâĂ©quations. Or, cette traduction ne saurait ĂȘtre immĂ©diate tant que le problĂšme nâest pas suffisamment Ă©laborĂ© et câest pourquoi il importe de construire au prĂ©alable un schĂ©ma explicatif. Mais il sâagit, dâune part, dâun perfectionnement du cadre logico-mathĂ©matique dont les faits sont solidaires dĂšs le dĂ©part et surtout, dâautre part, de lâimagination dâun modĂšle en rĂ©fĂ©rence avec un tel cadre : or, sans ĂȘtre dâemblĂ©e mĂ©trique, un tel modĂšle consiste naturellement Ă exprimer les faits en un systĂšme de fonctions de nature encore gĂ©nĂ©rale mais toutes mathĂ©matisables.
La troisiĂšme phase est celle de la mise en Ă©quation du modĂšle et des donnĂ©es mĂ©triques, et, Ă un tel niveau qui est celui de la « physique thĂ©orique », le rĂŽle des mathĂ©matiques pourrait apparaĂźtre comme celui dâun simple langage, exprimant des faits dâexpĂ©rience et sous une forme imposĂ©e par cette seule expĂ©rience. Seulement, comme il y a eu mathĂ©matisation dĂšs le dĂ©part, dans lâĂ©tablissement (1) et lâimagination causale (2) des faits eux-mĂȘmes, le langage final qui met en forme dâĂ©quations fonctionnelles les faits et leur interprĂ©tation est en rĂ©alitĂ© bien plus quâun langage : il constitue une structuration, dont lâexpĂ©rience seule confirme certes le bien-fondĂ©, mais qui contient bien davantage que les donnĂ©es dâexpĂ©rience puisquâelle comporte tout un apport provenant des structures logico-mathĂ©matiques du sujet. La physique thĂ©orique constitue donc un mixte dans lequel lâexpĂ©rience ne suffit pas Ă rendre compte de la structure, ni lâinverse, mais dans lequel le donnĂ© expĂ©rimental est assimilĂ© Ă une structure beaucoup plus riche que lui, donc dĂ©passant largement ce que les faits extĂ©rieurs comportaient Ă eux seuls. Câest ainsi, nous dit Lichnerowicz (Notice sur ses travaux, Dunod, 1962, p. 1), que « les Ă©quations fondamentales elles-mĂȘmes ne peuvent ĂȘtre atteintes expĂ©rimentalement. Câest le treillis serrĂ© des consĂ©quences des Ă©quations de base qui doit seul valoriser celles-ci ».
Vient enfin la quatriĂšme phase de la physique mathĂ©matique « avec coupure nette, du point de vue Ă©pistĂ©mologique, par rapport aux prĂ©cĂ©dentes ». S. Bachelard a remarquablement dĂ©veloppĂ© ce point en une belle Ă©tude historico-critique (la Conscience de rationalitĂ©, PUF, 1958, dont les pages 15-175 ne peuvent quâemporter une conviction gĂ©nĂ©rale Ă condition de remplacer le mot « phĂ©nomĂ©nologique » par « épistĂ©mologique » et le mot « psychologique » de la page 40 par celui de « naĂŻf »). Le propre de cette phase (4) est alors de promouvoir le mixte de la phase (3) « à lâexistence mathĂ©matique » et le problĂšme est de dĂ©cider si cette promotion consiste Ă tirer de lâexpĂ©rience physique de nouveaux ĂȘtres mathĂ©matiques, ce qui serait contraire Ă tout ce qui prĂ©cĂšde ou si le mathĂ©maticien, ayant rĂ©solu mathĂ©matiquement, donc dĂ©ductivement, des problĂšmes posĂ©s par la physique, se borne ici Ă dĂ©gager et restructurer leur forme, mais cette fois sans la subordonner Ă leur contenu. Or, comme il nâexiste pas dâexpĂ©rience « pure », indĂ©pendante de tout sujet (au sens oĂč il existe des mathĂ©matiques « pures », câest-Ă -dire indĂ©pendantes de tout objet particulier) mais que le donnĂ© expĂ©rimental est, dĂšs le dĂ©part (et de plus en plus au cours des phases 1-3), assimilĂ© Ă des structures, il va de soi que ces structures peuvent faire lâobjet, en la phase 4, dâun traitement exclusivement mathĂ©matique puisquâelles nâont pas Ă©tĂ© dictĂ©es mais seulement utilisĂ©es par lâexpĂ©rience. En dâautres termes la physique mathĂ©matique ne tire pas ses structures de lâexpĂ©rience : elle les accommode Ă lâexpĂ©rience aprĂšs leur avoir assimilĂ© celle-ci, cette assimilation dĂ©butant dĂšs les structurations Ă©lĂ©mentaires qui interviennent lors de la lecture mĂȘme des faits.
Mais une accommodation peut aboutir Ă une imitation et personne ne contestera que quand la physique mathĂ©matique parle de champs, dâondes et de corpuscules, de magnĂ©tohydrodynamique relativiste, de spin, de propagateurs tensoriels ou spinoriels, dâespaces fibrĂ©s, etc., elle ne moule ses concepts sur des rĂ©alitĂ©s expĂ©rimentales ; et que si les mĂ©caniques classiques, relativiste et ondulatoire, constituent des tentatives de dĂ©duction intĂ©grale, ces dĂ©ductions Ă©pousent les articulations du rĂ©el, et mĂȘme selon des approximations de plus en plus prĂ©cises : nâest-ce donc pas lĂ la preuve que les structures logico-mathĂ©matiques proviennent partiellement, en de tels cas, de lâexpĂ©rience physique elle-mĂȘme ? Trois remarques montreront que la situation est plus complexe.
La premiĂšre est que, pour quâune connaissance puisse ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme la « copie » dâun objet ou dâun processus, il faut que ceux-ci soient indĂ©pendants. Or, si toute la physique consiste Ă poursuivre des rĂ©alitĂ©s postulĂ©es comme extĂ©rieures Ă nous, elle ne les atteint que par un jeu dâactions matĂ©rielles et dâopĂ©rations mentales (prolongeant ces actions) dont lâobjet extĂ©rieur nâest jamais indĂ©pendant ; et (ceci est essentiel) plus sâaffine lâobjectivitĂ©, plus riche et complexe est le systĂšme dâopĂ©rations, qui rend possible ce progrĂšs : ce nâest donc pas parce quâon sâapproche du rĂ©el que la part de la construction sâaffaiblit, au contraire, et câest de cette construction et non plus de lâobjet quâelle vise, que sâoccupe la physique mathĂ©matique par opposition Ă la physique thĂ©orique.
En second lieu, rien nâexclut (au contraire) que les structures ultimes du rĂ©el soient isomorphes aux structures logico-mathĂ©matiques. Dans le cas de lâespace, on se trouve en prĂ©sence dâespaces physiques, dâune part, ou plus prĂ©cisĂ©ment de dimensions spatio-temporelles de tout processus Ă certaines Ă©chelles, et dâespaces gĂ©omĂ©triques dâautre part, construits dĂ©ductivement. DĂšs la petite enfance il existe parallĂšlement, et au dĂ©but indissociablement, une expĂ©rience physique et une expĂ©rience logico-mathĂ©matique de lâespace, la seconde construisant par des coordinations dâactions et dâopĂ©rations ce que la premiĂšre dĂ©couvre approximativement dans les objets. Ce nâest donc pas une raison parce que le ds2 des relativistes donne lieu Ă des mesures physiques pour quâil ne constitue pas par ailleurs un ĂȘtre mathĂ©matique.
En troisiĂšme lieu, et de façon plus gĂ©nĂ©rale encore, dans la mesure oĂč il peut sâavĂ©rer quâune thĂ©orie particuliĂšre a Ă©tĂ© Ă©laborĂ©e en imitant, pour ainsi dire, un modĂšle expĂ©rimental extĂ©rieur Ă elle, cette imitation ne saurait quâobĂ©ir aux lois communes Ă toute imitation : accommodation Ă lâobjet, mais en fonction dâun schĂšme dâassimilation qui rattache par ailleurs cet objet aux activitĂ©s du sujet.
En bref et Ă tous les niveaux, les structures logico-mathĂ©matiques sâaccordent de la façon la plus intime avec la contexture du rĂ©el, mais sans provenir pour autant de façon directe de celui-ci sous peine de perdre leur rigueur et dâĂȘtre rĂ©duites au rang dâinductions expĂ©rimentales approchĂ©es.
Si lâon exclut cette genĂšse empirique des structures logico-mathĂ©matiques, il ne reste alors que deux solutions : une harmonie préétablie, telle que lâa soutenue D. Hilbert en se rĂ©fĂ©rant explicitement Ă des intuitions a priori, donc Ă un sujet transcendantal, ou bien une harmonie gĂ©nĂ©tique, entre le sujet source des constructions dĂ©ductives, et le rĂ©el dont il fait partie.
Lâharmonie préétablie prĂ©sente lâavantage de clore la discussion en rattachant le sujet et le rĂ©el Ă un axiome initial, ce qui peut sĂ©duire les esprits Ă©pris de formalisme mais satisfait moins ceux qui restent attachĂ©s au rĂ©el et Ă lâobjet. Lâharmonie gĂ©nĂ©tique et non pas préétablie consiste au contraire Ă Ă©carter lâa priori et la rĂ©fĂ©rence au transcendantal pour chercher les attaches entre le sujet et la rĂ©alitĂ©, non pas certes dans les conduites expĂ©rimentales de ce sujet aux prises avec des objets extĂ©rieurs Ă lui (donc dans des conduites finales ou tout au moins tardives), mais bien dans les conditions initiales, câest-Ă -dire de plus en plus internes et profondes, qui rendent possibles les activitĂ©s constructives sâaccordant avec le rĂ©el.
Nous avons maintes fois constatĂ© jusquâici que, Ă vouloir interprĂ©ter le constructivisme logico-mathĂ©matique par des abstractions rĂ©flĂ©chissantes Ă partir des structures opĂ©ratoires du sujet, et de lĂ Ă partir de la coordination gĂ©nĂ©rale des actions, on sâengage dans une rĂ©gression sans fin : or, câest cette rĂ©gression mĂȘme qui va nous servir maintenant Ă rejoindre la rĂ©alitĂ© biophysique, mais pour ainsi dire Ă lâintĂ©rieur du sujet et non pas dans ses tĂątonnements empiriques ou externes.
La premiĂšre Ă©tape de la rĂ©gression est la mise en relation de la pensĂ©e logico-mathĂ©matique scientifique avec les opĂ©rations logico-mathĂ©matiques de la pensĂ©e naturelle ; le chapitre sur « les DonnĂ©es gĂ©nĂ©tiques de lâĂ©pistĂ©mologie des mathĂ©matiques » nous a montrĂ© ainsi que la pensĂ©e spontanĂ©e ou naturelle Ă©labore dĂ©jĂ un correspondant des structures mĂšres au sens bourbakiste, des opĂ©rations de classes de relations et de propositions (y compris un groupe de quaternalitĂ©), des nombres « naturels » et des opĂ©rations topologiques et spatiales. La genĂšse des mathĂ©matiques apparaĂźt ainsi comme due Ă une sĂ©rie dâabstractions rĂ©flĂ©chissantes Ă partir de structures de base, bien plus pauvres quant Ă leur prise de conscience ou de rĂ©flexion, mais dĂ©jĂ riches de possibilitĂ©s.
La seconde Ă©tape est la mise en relation de ces structures de la pensĂ©e naturelle avec les structures sensori-motrices ou coordinations gĂ©nĂ©rales des actions. Sans retrouver Ă ce niveau infĂ©rieur toutes les structures prĂ©cĂ©dentes, on y discerne nĂ©anmoins leurs racines : des schĂšmes dâemboĂźtements et dâordre, des organisations en formes de « groupe » (le groupe des dĂ©placements comme coordination de mouvements successifs, mais avec les retours et les dĂ©tours qui prĂ©figurent la rĂ©versibilitĂ© et lâassociativitĂ© du groupe), des invariants (constances de la grandeur et de la forme liĂ©es au schĂšme de lâobjet permanent), etc.
La troisiĂšme Ă©tape est la mise en relation de ces structures sensori-motrices (et des structures opĂ©ratoires de la pensĂ©e qui en dĂ©rivent) avec les structures du systĂšme nerveux. McCulloch et Pitts ont montrĂ© dans une analyse cĂ©lĂšbre que les connexions neuroniques pouvaient ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme isomorphes aux liaisons combinatoires intervenant dans la logique des propositions, ce qui ne prouve pas que la logique soit contenue dâavance dans le cerveau mais que lâaction peut tirer des coordinations nerveuses de quoi construire des structures logiquement cohĂ©rentes. Les modĂšles cybernĂ©tiques montrent de leur cĂŽtĂ© la liaison entre les opĂ©rations Ă©lĂ©mentaires (arithmĂ©tique binaire, etc.) et les mĂ©canismes auto-rĂ©gulateurs matĂ©riels permettant la solution de problĂšmes aprĂšs programmation convenable.
La quatriĂšme Ă©tape sur laquelle nous savons beaucoup moins de choses est la mise en relation des structures nerveuses avec les structures de la morphogenĂšse organique. Mais, dâune part, la vie est crĂ©atrice de formes, suivant lâexpression cĂ©lĂšbre de Brachet et, dâautre part, lâorganisme est un sujet qui rĂ©agit au milieu et non pas un objet entiĂšrement dĂ©terminĂ© par ce milieu : les structures de lâorganisme sont donc Ă lâĂ©gard du milieu dans un rapport analogue Ă celui dâun sujet par rapport aux objets, abstraction faite des diffĂ©rences de conscience et de pensĂ©e qui concernent le niveau de dĂ©veloppement mental et non pas les mĂ©canismes gĂ©nĂ©raux de la structuration en tant que source des instruments futurs de connaissance. Les idĂ©es actuelles sur le caractĂšre adaptatif des recombinaisons gĂ©nĂ©tiques conçues comme des rĂ©ponses aux tensions du milieu, et sur les mĂ©canismes rĂ©gulateurs inhĂ©rents au gĂ©nome lui-mĂȘme, sâorientent en cette direction.
La cinquiĂšme Ă©tape enfin sera la mise en relations des structures morphogĂ©nĂ©tiques avec les lois de la biologie molĂ©culaire, donc avec la biophysique entiĂšre : aux sources de la connaissance se trouve donc peut-ĂȘtre une rĂ©alitĂ© biophysique qui assurerait lâaccord entre lâorganisme et les structures physiques, selon une harmonie qui se serait donc Ă©tablie sans ĂȘtre « préétablie ».
De telles vues sont sans doute encore passablement thĂ©oriques, mais ce qui lâest beaucoup moins câest dâaffirmer simplement que, si les structures logico-mathĂ©matiques sont abstraites des lois gĂ©nĂ©rales de la coordination des actions (et donc des opĂ©rations qui en dĂ©rivent par intĂ©riorisation), elles sont alors reliĂ©es aux modes dâorganisation de la vie en gĂ©nĂ©ral, ce qui suppose dâune maniĂšre ou dâune autre une relation (mais par lâintĂ©rieur et pas seulement par adaptation externe) avec les structures physiques englobĂ©es dans la constitution de lâorganisme : il nây a rien dâincomprĂ©hensible en ce cas Ă ce que les dĂ©ductions les plus abstraites rejoignent la rĂ©alitĂ© physique, puisque, de proche en proche, elles sont abstraites (malgrĂ© leur enrichissement considĂ©rable, mais en continuitĂ© avec leurs sources) dâune organisation conditionnĂ©e en son dĂ©part par les secteurs biophysiques de cette rĂ©alitĂ© gĂ©nĂ©rale.
Empirisme â platonisme â apriorisme et dialectique
Il nous reste, non pas Ă reprendre la discussion des positions Ă©pistĂ©mologiques classiques Ă lâĂ©gard des mathĂ©matiques, discussion dĂ©jĂ suffisamment fournie aux deux premiers chapitres de cette partie, mais Ă la rĂ©examiner Ă la lumiĂšre des rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents. Ceux-ci aboutissent, en effet, Ă une sorte de « panmathĂ©matisme » (y compris les logiques) voisin de celui de Lichnerowicz, qui modifie naturellement les perspectives quant Ă ces positions classiques en ce sens quâil soulĂšve pour chacune des problĂšmes non impliquĂ©s dans leurs formulations initiales.
En ce qui concerne lâempirisme, le problĂšme prend la forme suivante : si tout est mathĂ©matique ou mathĂ©matisable, pourquoi lâexpĂ©rience physique (au sens large dâexpĂ©rience des objets) ne suffit-elle pas Ă dĂ©couvrir les ĂȘtres mathĂ©matiques ? La raison apparente en est que le rĂ©el comporte une part de mĂ©lange ou de hasard Ă un degrĂ© tel quâil est fort possible de concevoir les phĂ©nomĂšnes en dessous dâune certaine Ă©chelle, comme strictement alĂ©atoires, les rĂ©gularitĂ©s ne se dessinant quâen vertu dâun jeu de compensations aux Ă©chelles supĂ©rieures et ne se prĂ©sentant elles-mĂȘmes quâenchevĂȘtrĂ©es Ă des degrĂ©s divers. Mais, dâune part, lâalĂ©atoire est lui aussi mathĂ©matisable, mĂȘme si le probabilisme est Ă situer dĂ©jĂ au niveau de la mesure et des prises de contact les plus Ă©lĂ©mentaires. Dâautre part la dissociation des facteurs, qui est le propre de la mĂ©thode expĂ©rimentale, constitue la rĂ©ponse Ă lâargument de lâenchevĂȘtrement des fonctions, de telle sorte que lâexpĂ©rience devrait suffire Ă leur « dĂ©couverte » sans le constructivisme interne dĂ©crit prĂ©cĂ©demment.
La premiĂšre raison essentielle des insuffisances de lâempirisme tient Ă ce fait trĂšs gĂ©nĂ©ral, si bien formulĂ© par G. Lippmann, que lâĂȘtre vivant (et cela est vrai de ses fonctions cognitives comme de tous ses organes quels quâils soient) est composĂ© dâ« appareils » tandis que le milieu physique ne consiste quâen « phĂ©nomĂšnes ». Or un appareil exĂ©cute des travaux, ce qui revient Ă dire que le milieu est sans cesse transformĂ© par lâĂȘtre vivant qui lâassimile sur tous les plans : physico-chimique, fonctionnel et cognitif. Il se trouve alors que la connaissance repose Ă tous les niveaux sur des interactions entre le sujet et les objets, et que, mĂȘme quand la connaissance prend le sujet comme objet, il y a construction dâinteractions entre le sujet-qui-connaĂźt et le sujet-connu. Il en rĂ©sulte quâaucun objet de connaissance quel quâil soit (sujet compris) nâest jamais connu en lui-mĂȘme, sinon par approximations successives tendant vers une limite au sens prĂ©cis du terme, câest-Ă -dire reculant Ă lâinfini. Ă partir de ces interactions, au dĂ©but indissociables, la connaissance sâengage alors dans deux directions opposĂ©es : un pĂŽle dâintĂ©riorisation, constituĂ© par les coordinations internes nĂ©cessaires aux actions et Ă ces interactions, coordinations dont lâanalyse rĂ©flexive dĂ©gage les structures logico-mathĂ©matiques, et un pĂŽle dâextĂ©riorisation, caractĂ©risĂ© par la poursuite de lâobjet et la connaissance expĂ©rimentale. Câest pourquoi mĂȘme si le rĂ©el est de nature logico-mathĂ©matique, sa contexture nâest que mathĂ©matisable sans que les ĂȘtres logico-mathĂ©matiques soient directement accessibles par lâexpĂ©rience.
Il sây ajoute (et câest la seconde raison essentielle des insuffisances de lâempirisme) que cette assimilation du rĂ©el par les « appareils » des ĂȘtres vivants et pensants ne saurait ĂȘtre que progressive. Il en rĂ©sulte que ni la lecture des donnĂ©es dâexpĂ©rience ni la prise de conscience des structures du sujet ne sont « immĂ©diates » et quâune double construction, de lâobjectivitĂ© comme des systĂšmes dĂ©ductifs, est toujours nĂ©cessaire.
Câest cette double construction qui tient, dâautre part, en Ă©chec le platonisme. On a vu plus haut comment les thĂ©orĂšmes de limitation, du point de vue de la formalisation, entraĂźnent la nĂ©cessitĂ© dâun constructivisme, puisquâun systĂšme dĂ©ductif ne peut ĂȘtre achevĂ© quâen sâappuyant sur les suivants et non pas sur les prĂ©cĂ©dents. Dans la perspective dâun panmathĂ©matisme oĂč le rĂ©el lui-mĂȘme est de nature mathĂ©matique, on pourrait au contraire se demander si lâunivers des IdĂ©es nâest pas justifiĂ© pour autant, le constructivisme nâĂ©tant alors que relatif au sujet humain, tandis quâune pensĂ©e embrassant la totalitĂ© du rĂ©el verrait lâunivers en tant quâensemble des ĂȘtres logico-mathĂ©matiques entiĂšrement rĂ©alisĂ©s, lâexpĂ©rience physique comme un mode infĂ©rieur ou alĂ©atoire de sondage au sein dâun tel ensemble et la dĂ©duction constructive comme la voie royale pĂ©nĂ©trant en son intimitĂ©. Telle Ă©tait Ă peu prĂšs la pensĂ©e de G. Juvet (La Structure des nouvelles thĂ©ories physiques), pour qui le monde de lâexpĂ©rience ne constituait quâun « secteur minuscule » du monde mathĂ©matique, car toute explication valable en physique mathĂ©matique revient Ă replonger les lois dĂ©couvertes expĂ©rimentalement dans lâunivers des structures : toute thĂ©orie physique aboutissait ainsi, selon Juvet, Ă subordonner les transformations constatĂ©es Ă un « groupe » de transformations, « archĂ©type des structures mathĂ©matiques » en mĂȘme temps que principe fondamental de la causalitĂ© physique. Quant Ă cet univers des structures sous-jacentes, il Ă©tait pourvu selon lui dâune « existence » de nature gĂ©nĂ©rale, source de la rĂ©alitĂ© sensible aussi bien que de la permanence des vĂ©ritĂ©s logico-mathĂ©matiques. PoincarĂ© avait tort, pour Juvet, de dĂ©finir lâexistence des ĂȘtres mathĂ©matiques par leur simple non-contradiction : câest au contraire parce quâils existent quâils ne risquent jamais de devenir contradictoires.
Un tel platonisme sans sujet transcendantal semble au premier abord se borner Ă prendre acte de ce double processus reconnu par chacun : la mathĂ©matisation progressive de la rĂ©alitĂ© sensible et la nĂ©cessitĂ© interne croissante des constructions dĂ©ductives. Toute la question est alors dâĂ©tablir si lâon a le droit de raisonner sur la totalitĂ© du rĂ©el au moyen des mĂȘmes instruments opĂ©ratoires qui lĂ©gitiment les conquĂȘtes obtenues pas Ă pas dans les secteurs limitĂ©s, expĂ©rimentaux ou dĂ©ductifs. Or lâhistoire des idĂ©es scientifiques tĂ©moigne des paralogismes dans lesquels on est tombĂ© lorsque lâon a cherchĂ© Ă parler de lâunivers physique en sa totalitĂ© (cf. les mĂ©taphysiques tirĂ©es du principe de Carnot) ou dâensembles mathĂ©matiques en leur rĂ©union totale (cf. les paradoxes de la thĂ©orie des ensembles). DĂ©cider de la non-contradiction dâun univers formel au nom de son existence supposĂ©e est donc une belle aventure au sens platonicien du terme, mais ce nâest quâune aventure.
Ă en demeurer sur le terrain des affirmations vĂ©rifiables, on ne peut parler que de deux courants de la pensĂ©e scientifique : la conquĂȘte de lâobjectivitĂ© physique due au double apport des approximations expĂ©rimentales toujours affinĂ©es et de la mathĂ©matisation par assimilation dĂ©ductive ; et la construction des structures logico-mathĂ©matiques par le double apport de la synthĂšse progressive et de lâanalyse rĂ©gressive ou formalisante. Ces deux courants peuvent se poursuivre indĂ©finiment, auquel cas le systĂšme des sciences apparaĂźtra comme une sorte de cercle ou de spirale sans cesse Ă©largis (voir le chapitre sur « le SystĂšme et la classification des sciences »). Au cas oĂč ils se rejoindraient, comme il y a rencontre des travaux lors de la percĂ©e dâun tunnel Ă ses deux extrĂ©mitĂ©s, on pourrait peut-ĂȘtre vĂ©rifier le platonisme immanent dâun Juvet. En attendant, une Ă©pistĂ©mologie soucieuse de ne point dĂ©passer lâinterprĂ©tation des procĂ©dĂ©s du savoir effectif ne saurait que prendre acte de la multiplicitĂ© des dĂ©marches de la pensĂ©e et des coordinations partielles qui sâĂ©tablissent aprĂšs coup entre elles.
Lâapriorisme constitue une autre maniĂšre de rendre compte de la constructivitĂ© indĂ©finie des mathĂ©matiques, de leur rigueur ainsi que de leur accord avec lâexpĂ©rience, puisquâune structure synthĂ©tique a priori est tout Ă la fois source de synthĂšse et de nĂ©cessitĂ© ainsi que condition prĂ©alable de toute expĂ©rience. Il importe de reconnaĂźtre, dâautre part, quâen rattachant les structures logico-mathĂ©matiques aux formes de la coordination gĂ©nĂ©rale des actions, nous faisons par cela mĂȘme appel Ă une sorte dâa priori fonctionnel qui conditionne chaque action et opĂ©ration particuliĂšres. Il est essentiel par ailleurs de constater que si la connaissance constitue bien, comme cela semble Ă©vident, un cas particulier des relations entre lâorganisme et le milieu, toute la biologie moderne est orientĂ©e en une direction favorable Ă lâapriorisme, en tant quâelle considĂšre les structures hĂ©rĂ©ditaires comme ne dĂ©pendant pas directement des influences du milieu.
Mais la lacune fondamentale de lâapriorisme classique est son caractĂšre statique, dĂ» lui-mĂȘme Ă son exigence illusoire de transcendantalisme ou commencement absolu. Il importe donc tout Ă la fois de relativiser lâa priori et de lâassouplir sous la forme dâune construction progressive.
Le relativiser parce que les frontiĂšres entre lâexpĂ©rience et ses conditions prĂ©alables ou entre la libre construction et ses cadres nĂ©cessaires sont essentiellement relatives aux sujets considĂ©rĂ©s selon les Ă©tapes de leur dĂ©veloppement historique ou gĂ©nĂ©tique. Pour un sujet A il existe toujours des conditions Ă la fois prĂ©alables et nĂ©cessaires pour son expĂ©rience ou ses constructions, mais ce ne sont pas les mĂȘmes Ă un niveau N et Ă un niveau N + 1. Dâautre part, cet a priori relatif au sujet A peut ĂȘtre objet dâexpĂ©rience ou de construction pour un sujet B (Ă©pistĂ©mologiste, historien ou psychologue) qui Ă©tudie le sujet A, le sujet B Ă©tant lui-mĂȘme naturellement assujetti Ă ses propres a priori, etc. Il nâest donc pas obligatoire de recourir Ă un apriorisme transcendantal, alors quâune dialectique historique ou gĂ©nĂ©tique conserve toute la vĂ©ritĂ© de lâa priori (conditions prĂ©alables et nĂ©cessaires) sans la soustraire aux exigences gĂ©nĂ©rales de lâanalyse scientifique, constructiviste ou expĂ©rimentale.
DâoĂč le point essentiel : sous sa forme statique, lâapriorisme est un prĂ©formisme, qui oblige les structures synthĂ©tiques a priori Ă contenir en avance et toutes faites les structures logico-mathĂ©matiques dans leur ensemble. Il en rĂ©sulte alors les dĂ©mentis de lâhistoire : la dĂ©couverte des gĂ©omĂ©tries non euclidiennes a pu paraĂźtre ruineuse pour le kantisme, qui exigeait le caractĂšre euclidien de cette forme a priori de la sensibilitĂ© qui est lâespace dans cette perspective statique. Dans la perspective constructiviste, au contraire, les structures sont Ă la fois nĂ©cessaires en leurs racines et constamment ouvertes sur des constructions ultĂ©rieures qui les intĂ©greront : les exigences propres Ă cette nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque augmentent alors progressivement au lieu de sâamenuiser, ce qui renforce la vĂ©ritĂ© attachĂ©e aux interprĂ©tations aprioristes tout en les libĂ©rant dâun a priori statique et transcendantal et surtout dâun insoutenable prĂ©formisme.
LâinterprĂ©tation la plus adĂ©quate aux mathĂ©matiques contemporaines semble donc ĂȘtre une interprĂ©tation dialectique. Les deux idĂ©es centrales de toute dialectique sont celles de dĂ©veloppement et de synthĂšse, et, en ce qui concerne la premiĂšre, tout le constructivisme opĂ©ratoire dĂ©crit prĂ©cĂ©demment y correspond assez clairement pour quâil soit inutile dâinsister.
Quant Ă la notion de synthĂšse, sa prĂ©sentation traditionnelle consiste Ă poser une thĂšse T, Ă la nier sous la forme dâantithĂšse non-T et Ă dĂ©passer lâune et lâautre en une conciliation S qui retient lâessentiel de T et de non-T, mais avec adjonction de propriĂ©tĂ©s nouvelles levant la contradiction. La notion de synthĂšse comporte donc elle-mĂȘme les trois idĂ©es de nĂ©gation, de dĂ©passement et de conservation des Ă©lĂ©ments antithĂ©tiques au sein du dĂ©passement.
Il est inutile de soulever Ă ce propos la question de savoir sâil existe ou non une « logique dialectique » distincte des logiques dĂ©jĂ connues. Une discussion au Centre dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique de GenĂšve a mis en prĂ©sence les positions suivantes. Pour les uns il est nĂ©cessaire de construire une logique dialectique pour rendre compte de tout dĂ©veloppement constructif et elle devra faire jouer un rĂŽle nouveau et positif au principe de contradiction, mais on est obligĂ© de reconnaĂźtre quâune telle logique nâexiste pas encore sous une forme axiomatisĂ©e. Pour les autres, les logiques connues sont assez souples et multiples pour quâil ne soit pas nĂ©cessaire de « changer la logique », et leurs prolongements suffiront Ă faire place Ă tous les changements et toutes les Ă©volutions comme cela a toujours Ă©tĂ© le cas dans le passĂ© (voir la maniĂšre dont ont Ă©tĂ© surmontĂ©es la crise de lâĂ©lĂ©atisme et celle du calcul infinitĂ©simal). Pour le logicien polonais Greniewski, enfin (et câest lĂ une conciliation dialectique !), la logique tout court a toujours rencontrĂ© et surmontĂ© les crises en se modifiant ou en sâenrichissant au fur et Ă mesure des besoins : elle est donc elle-mĂȘme dialectiqueâŠ
Cela dit, les deux situations dans lesquelles se pose le problĂšme de lâexistence Ă©ventuelle de synthĂšses du type (T) + (non-T) â S sont celle oĂč une construction nouvelle paraĂźt contredire les systĂšmes antĂ©rieurs et celle oĂč la nouvelle structure paraĂźt dĂ©river sans plus des prĂ©cĂ©dentes.
Les premiĂšres situations sont courantes et ce sont elles qui ont inspirĂ© Ă G. Bachelard sa belle Ă©tude sur « la philosophie du non ». Ă la gĂ©omĂ©trie euclidienne sâopposent les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, Ă la droite archimĂ©dienne les droites non archimĂ©diennes, aux algĂšbres commutatives les algĂšbres non commutatives, etc., et la synthĂšse consiste en la construction dâune structure permettant de passer de T Ă non-T par transformation directe ou par inclusion en un systĂšme plus large. En de tels cas le caractĂšre dialectique du dĂ©veloppement saute aux yeux.
Quand, par contre, la construction semble se faire par simple gĂ©nĂ©ralisation, celle-ci est, comme chacun sait, bien diffĂ©rente des inductions amplifiantes, Ă cause de son caractĂšre constructif, mais Ă comparer cette situation aux prĂ©cĂ©dentes, on sâaperçoit du fait que la diffĂ©rence entre la gĂ©nĂ©ralisation logico-mathĂ©matique et lâinduction amplifiante tient prĂ©cisĂ©ment Ă une extension du processus dialectique : le non-T peut ĂȘtre alors une inversion, une rĂ©ciprocitĂ©, une complĂ©mentaritĂ©, etc. Câest ainsi que le passage des nombres naturels aux entiers est dĂ» Ă lâinversion de lâaddition, ce qui engendre les nombres nĂ©gatifs, la construction des nombres rĂ©els est due Ă lâinversion de la multiplication, etc. La rĂ©currence, la structure de groupe, la loi de dualitĂ© des rĂ©seaux (qui est une rĂ©ciprocitĂ©), etc., sont ainsi les produits de compositions dans lesquelles une inversion de sens, une opĂ©ration inverse, etc., constituent le moteur des dĂ©passements par une dialectique multiforme, qui ne se limite pas Ă celle du oui et du non (intervenant dĂšs les tables de vĂ©ritĂ© de la logique) mais sâĂ©tend Ă celle du « mĂȘme » et de lâ« autre » comme sâexprimait Platon, et cela selon tous les degrĂ©s dâĂ©quivalence et de non-Ă©quivalence.
En un mot, la rĂ©alitĂ© des mathĂ©matiques est celle de leur construction, et si celle-ci est solidaire des caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux de lâorganisation vivante, comme nous ont conduit Ă le penser les conclusions du paragraphe prĂ©cĂ©dent, la dialectique interne qui anime cette construction constitue une substructure dâune rĂ©sistance qui nâa rien Ă envier Ă celles du platonisme ou de lâapriorisme tout en tĂ©moignant dâun dynamisme beaucoup plus proche du cheminement effectif de ce type fondamental de connaissance.
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