Les courants de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique contemporaine. Logique et connaissance scientifique (1967) a
Le chapitre prĂ©cĂ©dent nous a permis de constater que, en fonction mĂȘme des diffĂ©rences qui caractĂ©risent les multiples formes de la connaissance scientifique, il existe un systĂšme des sciences, dont lâunitĂ© est attestĂ©e par la forme circulaire quâil prĂ©sente lorsque lâon cherche Ă structurer la classification des diverses disciplines. Le moment est venu de chercher au contraire Ă dĂ©gager les tendances communes aux Ă©pistĂ©mologies de ces disciplines variĂ©es.
A nous rĂ©fĂ©rer aux diffĂ©rents niveaux ou « domaines » que nous avons distinguĂ©s au chapitre prĂ©cĂ©dent Ă lâintĂ©rieur de chaque science, nous nâavons donc plus Ă traiter ici des « domaines matĂ©riels » A ni des « domaines conceptuels » B des sciences, câest-Ă -dire du corps mĂȘme de ces disciplines envisagĂ©es en leurs objets et en leurs thĂ©ories, mais exclusivement des « domaines Ă©pistĂ©mologiques internes » C et « dĂ©rivĂ©s » D. Rappelons que 1â« épistĂ©mologie interne » C dâune science consiste Ă faire lâexamen critique de ses propres mĂ©thodes et de ses propres fondements, tandis que son « épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e » D consiste Ă Ă©tudier les conditions rendant possible cette science, ce qui conduit Ă la mettre en relation avec les autres disciplines et Ă soulever les questions Ă©pistĂ©mologiques gĂ©nĂ©rales des apports du sujet et des objets dans le mĂ©canisme des connaissances.
Cela dit, les buts de ce chapitre de conclusion sont de chercher tout dâabord sâil existe des tendances communes aux Ă©pistĂ©mologies internes des diffĂ©rentes sciences, malgrĂ© leur diversitĂ©, et de dĂ©gager ensuite les grands courants se manifestant au sein des Ă©pistĂ©mologies dĂ©rivĂ©es, donc dans lâĂ©pistĂ©mologie des sciences en gĂ©nĂ©ral.
Il va de soi que, les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques Ă©tant bien loin dâĂȘtre rĂ©solus et demeurant toujours « ouverts », ces tendances communes et ces grands courants ne se rĂ©duiront pas Ă un seul grand type de solution mais tĂ©moigneront au contraire dâune certaine diversitĂ© de positions, actuellement mĂȘme irrĂ©ductible. La question nâen demeure pas moins dâĂ©tablir si les complexes de solutions possibles se retrouvent en passant dâune discipline Ă une autre, ou demeurent spĂ©cifiques Ă tel ou tel ensemble de sciences. Or, câest bien une convergence entre les complexes de solutions possibles, relativement peu nombreuses, que nous cherchons Ă mettre en Ă©vidence en comparant les Ă©pistĂ©mologies, tant « internes » que « dĂ©rivĂ©es » de toutes les formes de la connaissance scientifique. Câest en ce sens que lâon peut parler de tendances communes et de grands courants de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, car ils se retrouvent mutatis mutandis dans toutes les Ă©pistĂ©mologies des disciplines particuliĂšres.
Les tendances communes
aux « épistémologies internes » des diverses sciences
Pour ce qui est des « épistĂ©mologies internes » (domaines C du chapitre prĂ©cĂ©dent), il existe assurĂ©ment des tendances gĂ©nĂ©rales que lâon retrouve en toutes les disciplines, quâil sâagisse de mathĂ©matiques, de physique, de biologie, de psychologie, de sociologie ou des sciences humaines les plus spĂ©cialisĂ©es.
I. â Sur chacun de ces terrains, on rencontre, par exemple, et quelle que soit la nature des objets Ă©tudiĂ©s, des esprits pour lesquels lâexplication consiste Ă dĂ©gager lâexistence de structures irrĂ©ductibles, câest-Ă -dire que lâon ne saurait ramener Ă des Ă©lĂ©ments plus simples : ce seraient alors les propriĂ©tĂ©s de ces structures irrĂ©ductibles qui rendraient compte des propriĂ©tĂ©s Ă©lĂ©mentaires, contrairement Ă ce que pourraient dĂ©sirer les esprits Ă tendance rĂ©ductionniste ou atomistique. Câest ainsi que, sur le terrain biologique, il est Ă©vident que les tendances vitalistes tirent leur succĂšs dans lâhistoire, non pas du
caractĂšre obscur de la notion de « force vitale », tenue en Ă©chec par le progrĂšs continu des rĂ©ductions physicochimiques partielles, mais bien de cette tendance, cohĂ©rente et intelligible, Ă considĂ©rer les lois dâune structure, en tant que systĂšme dâensemble, comme irrĂ©ductibles aux propriĂ©tĂ©s des Ă©lĂ©ments, dâoĂč la consĂ©quence possible consistant Ă attribuer Ă cette structure les caractĂšres dâun fait premier ne sâexpliquant que par lui-mĂȘme. On retrouve les mĂȘmes tendances en psychologie dans les nombreuses hypothĂšses de « Gestalt » (sans aucun vitalisme), de « Ganzheit » (Ă©cole de Leipzig), de « Gestalt- kreis » (v. Weizsctcker), etc.
Or, si lâon fait abstraction des contenus ou objets particuliers du savoir, pour ne considĂ©rer que les dĂ©marches mĂ©thodologiques, et lâĂ©pistĂ©mologie interne plus ou moins explicite qui en est tirĂ©e ou qui les justifie, on discerne naturellement dĂ©jĂ en mathĂ©matiques des tendances de ce genre, et mĂȘme sous une assez grande variĂ©tĂ©. Leur caractĂšre commun est lâantirĂ©ductionnisme au profit, non pas dâun constructivisme proprement dit, mais dâun recours aux caractĂšres structuraux les plus gĂ©nĂ©raux. Par exemple, lorsque PoincarĂ© considĂšre comme des structures donnĂ©es a priori (au sens kantien du terme) le « groupe » des dĂ©placements et lâintuition du nombre entier n + 1 avec le schĂ©ma de la rĂ©currence, câest Ă la fois dans une intention antirĂ©ductionniste (en particulier pour sâopposer aux rĂ©ductions du nombre Ă la logique) et dans une intention structuraliste. De mĂȘme lorsque Cantor sâappuye sur une intuition des ensembles transfinis, on peut y voir simultanĂ©ment un refus de rĂ©duction finitiste et un appel Ă des structures toutes faites. Bien entendu, il nây a pas dâautres relations entre lâapriorisme de PoincarĂ© (se prolongeant en conventionnalisme dans les questions subsidiaires) et le platonisme de Cantor, pas plus quâil nây en a entre ces conceptions et le vitalisme biologique en sa spĂ©cificitĂ© doctrinale, mais ces diffĂ©rences concernent 1â« épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e » (du domaine D) et non pas les « domaines Ă©pistĂ©mologiques internes » (C). En effet, du point de vue de ces derniĂšres, les seules questions Ă considĂ©rer sont de savoir si lâon rĂ©duira ou non telle ou telle structure Ă autre chose quâelle-mĂȘme et comment on les rĂ©duira (si lâon admet une rĂ©duction). Par contre, le problĂšme dâĂ©tablir en
quoi consistent ces structures du point de vue de leur connaissance et si elles sont donnĂ©es par voie a priori, Ă titre dâidĂ©es platoniciennes ou Ă titre de faits dâexpĂ©rience irrĂ©ductibles (ceci pour le vitalisme), concerne la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des relations entre le sujet et les objets, autrement dit les « domaines Ă©pistĂ©mologiques dĂ©rivĂ©s » (D).
En chacune des disciplines, dâautre part, on observe chez dâautres esprits une tendance rĂ©ductionniste, sâefforçant de ramener le supĂ©rieur Ă lâinfĂ©rieur ou le complexe au simple. Sur les terrains biologiques ou psycho-sociologiques, il sâagira, par exemple, de rĂ©duire le vital au physico-chimique, de rĂ©duire lâhĂ©rĂ©ditĂ© Ă un jeu de combinaisons entre gĂšnes individuels et discontinus, de rĂ©duire lâintelligence Ă un systĂšme dâassociations, ou la sociĂ©tĂ© Ă des combinaisons de caractĂšres individuels Ă©lĂ©mentaires, etc. Sur le terrain des disciplines dĂ©ductives, on peut citer lâarithmĂ©tisation de lâanalyse, les efforts de rĂ©duction des mathĂ©matiques Ă la seule logique, etc. Que ces tendances rĂ©ductionnistes se manifestent donc par des assimilations portant sur des donnĂ©es de nature causale ou par des identifications de type dĂ©ductif ou implicatif, il existe des caractĂšres communs Ă ces diverses tentatives en ce sens quâil y a en tous ces cas un effort systĂ©matique pour faire primer ce que nous avons appelĂ© (chapitre prĂ©cĂ©dent) les « rĂ©ductions unilatĂ©rales » (type i et 6 de relations de dĂ©pendance) par opposition aux rĂ©ductions par interdĂ©pendance ; et Ă©tant entendu quâil sâagit maintenant aussi bien de rĂ©ductions intĂ©rieures Ă une mĂȘme science que de dĂ©pendances entre une science et une autre.
En troisiĂšme lieu, enfin, on observe dans toutes les disciplines Ă©galement certaines tendances explicatives consistant Ă ne chercher la clef de lâintelligibilitĂ© ni dans des structures toutes donnĂ©es, ni dans une rĂ©duction du complexe au simple, mais dans une construction progressive de structures. Sur le terrain des sciences du dĂ©veloppement de telles tendances sont particuliĂšrement claires, car lâidĂ©e de construction sây traduit alors par une certaine conception de lâĂ©volution ou de la genĂšse qui sâoppose Ă la fois Ă un structuralisme sans genĂšse et Ă un gĂ©nĂ©tisme sans structures. Mais sur le terrain des sciences physiques on retrouve le constructivisme dans
lâinterprĂ©tation mĂȘme de la causalitĂ©, dans la mesure oĂč celle-ci, tout en Ă©tant conçue comme une dĂ©duction des lois, ne sera point rĂ©duite Ă une simple identification entre lâeffet et la cause mais sera assimilĂ©e Ă une construction opĂ©ratoire appliquĂ©e au rĂ©el. Dans les sciences dĂ©ductives, de mĂȘme, le constructivisme se reconnaĂźtra Ă une certaine maniĂšre dâinterprĂ©ter la dĂ©duction sans la rĂ©duire ni Ă des tautologies analytiques ni Ă des synthĂšses tirĂ©es de structures a priori mais en dĂ©gageant le rĂŽle des opĂ©rations formatrices.
On voit ainsi dâemblĂ©e que, Ă analyser les Ă©pistĂ©mologies internes des diffĂ©rentes disciplines, on rencontre des caractĂšres communs nâimpliquant certes pas, dans lâĂ©tat actuel des connaissances, une unification des Ă©pistĂ©mologies sur un seul modĂšle, mais une convergence indĂ©niable des modĂšles possibles en leur diversitĂ© historique et actuelle. Ces ensembles analogues de solutions possibles peuvent, comme nous venons de lâesquisser, ĂȘtre dĂ©crits en termes de triade, ainsi quâil est normal lorsquâĂ une thĂšse extrĂȘme sâoppose une antithĂšse Ă©galement extrĂȘme. Mais il reste Ă examiner si cette triade de ce que lâon pourrait appeler les thĂ©ories du complexe irrĂ©ductible, les thĂ©ories rĂ©ductionnistcs et les tendances ou thĂ©ories constructivistes est la seule possible ou sâil en existe dâautres, ce qui conduira en outre Ă dĂ©cider si ces diverses triades Ă©ventuelles se distribuent selon plusieurs dimensions, et aboutissent ainsi Ă des tables Ă 2 ou » entrĂ©es, ou sâil sâagit de classements parallĂšles.
IL â Une seconde triade que lâon retrouve en toutes les disciplines est relative aux mĂ©thodes fondamentales dâapproche cognitive, concernant non pas le dĂ©tail de la conduite des recherches (contrĂŽle expĂ©rimental, heuristique dans les sciences dĂ©ductives, etc.), mais les grands courants dâinterprĂ©tation dans les questions de fondements. On peut dĂ©crire cette triade dans les termes suivants : recours Ă des intuitions « primitives », composition atomistique ou mĂ©thode relationnelle.
Le recours Ă lâintuition peut prĂ©senter de multiples sens en mathĂ©matiques. On parlera par exemple, du rĂŽle heuristique de lâintuition gĂ©omĂ©trique pour dĂ©signer les facilitĂ©s quâintroduit dans la recherche la capacitĂ© dâimaginer des transformations spatiales variĂ©es. Lâintui-
tionnisme de Brouwer se signale surtout par les exigences limitatrices quâil tire dâune subordination de la dĂ©duction Ă la construction opĂ©ratoire, etc. Nous parlerons au contraire dâintuitions primitives lorsquâil sâagit de dĂ©fendre, sur le terrain des fondements, le caractĂšre irrĂ©ductible de certaines intuitions et, comme tel, ce recours Ă des intuitions primitives converge avec ce que nous appelions (p. 1226) les tendances antirĂ©duc- tionnistes : lâintuition platonicienne de Cantor est Ă ses yeux la garantie de lâimpossibilitĂ© dâune rĂ©duction fini- tiste et de lâexistence des structures transfinies, lâintuition du n -|- 1 de PoincarĂ© est lâinstrument de rĂ©futation du rĂ©ductionnisme logiciste, etc. En physique, oĂč les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques reçoivent bien davantage une solution au moins implicite sous la pression des transformations spectaculaires de la science elle-mĂȘme, le recours aux intuitions primitives fait plus clairement figure dâobstacle Ă lâadaptation progressive des notions : lâintuition du temps et de lâespace absolus a Ă©tĂ© mise en Ă©chec par la thĂ©orie de la relativitĂ©, les intuitions centrales de la « physique des principes » ont subi le mĂȘme sort, aggravĂ© ensuite par les restructurations notionnelles de la microphysique, etc. En biologie, lâanti- rĂ©ductionnisme dâinspiration vitaliste trouve un appui dans certaines intuitions Ă©lĂ©mentaires, dont la principale est lâintuition finaliste. Ce nâest quâen psychologie et en sociologie que les positions antirĂ©ductionnistes fondĂ©es sur les notions de structures dâensemble paraissent ne pas ĂȘtre liĂ©es Ă des intuitions « primitives », mais encore faut-il sâentendre et la discussion est ici nĂ©cessaire quant aux relations entre ces deux aspects des attitudes Ă©pistĂ©mologiques fondamentales.
Lorsque Comte veut expliquer lâhomme par lâhumanitĂ© et non pas lâinverse et lorsque Durkheim cherche Ă dĂ©montrer lâirrĂ©ductibilitĂ© de la sociĂ©tĂ© en tant que totalitĂ© en dĂ©gageant ses propriĂ©tĂ©s dâexercer des contraintes sur lâindividu et dâassurer la transmission « extĂ©rieure » (Ă©ducative) des rĂšgles ou normes sociales, par opposition aux transmissions intĂ©rieures fondĂ©es sur lâhĂ©rĂ©ditĂ© biologique, on peut certes dire quâils sâappuient sur certaines intuitions immĂ©diates ; et ce caractĂšre intuitif de la mĂ©thode Ă©tait mĂȘme si fort chez les durkheimiens que, sâils se sont livrĂ©s Ă de nombreux et fĂ©conds tra-
vaux sociogĂ©nĂ©tiques, aucun nâa recherchĂ© dans la psychogenĂšse les vĂ©rifications qui sâimposaient par ailleurs (par exemple quant Ă la formation « sociale » au sens dĂ©fini Ă lâinstant, ou interindividuelle ou mĂȘme hĂ©rĂ©ditaire des sentiments moraux). De mĂȘme, les nombreux essais sur la « Ganzheit » des psychologues de lâĂ©cole de Leipzig (KrĂŒger, etc.) Ă©taient Ă la fois anti- rĂ©ductionnistes et fondĂ©s sur certaines intuitions intros- pectives, du type des « donnĂ©es immĂ©diates de la conscience ». Mais câest sans doute pour cette derniĂšre raison, prĂ©cisĂ©ment, quâils nâont nullement atteint lâampleur des courants « gestaltistes », tandis que les travaux de lâĂ©cole de la Gestalt ou de la Forme ont donnĂ© lieu Ă une impressionnante moisson Ă la fois expĂ©rimentale et thĂ©orique. Or, ce dernier mouvement ne sâest jamais contentĂ© dâarguments intuitifs et si, historiquement, il a Ă©tĂ© influencĂ© par la phĂ©nomĂ©nologie naissante, il sâest constamment astreint aux plus strictcs vĂ©rifications expĂ©rimentales. Il nâen est alors que plus intĂ©ressant de constater que si la psychologie de la Forme est effectivement antirĂ©ductionniste par rapport aux modĂšles atomistiques construits par la psychophysique et lâassociationnisme, câest en rĂ©alitĂ© au profit dâune autre variĂ©tĂ© de rĂ©ductionnisme, de nature physicaliste : ce sont les modĂšles physiques de « champs » qui ont constamment inspirĂ© les fondateurs, de W. KĂŽhler (qui Ă©tait physicien de formation) Ă K. Lewin, avec lâespoir de relier en un tout les « Gestalts » physiques, neurologiques et psychophysiologiques.
Au total, il semble donc bien quâil existe une parentĂ© Ă©troite entre lâantirĂ©ductionnisme statique qui cherche Ă justifier le caractĂšre irrĂ©ductible des structures en tant que totalitĂ©s, et le recours Ă des intuitions considĂ©rĂ©es comme primitives, malgrĂ© lâexception apparente constituĂ©e par la thĂ©orie de la Gestalt.
Quant aux relations entre le rĂ©ductionnisme simple (ou « unilatĂ©ral ») et la mĂ©thode de composition atomistique, elles sont assez Ă©videntes si lâon dĂ©finit cette mĂ©thode par la tendance Ă expliquer les propriĂ©tĂ©s des systĂšmes Ă partir de celles de leurs Ă©lĂ©ments : dans lâattitude atomistique comme dans le rĂ©ductionnisme, en effet, les caractĂšres propres aux structures dâensemble sont considĂ©rĂ©s comme rĂ©ductibles et non pas comme
inhĂ©rents aux totalitĂ©s comme telles, et dans les deux cas lâeffort consiste Ă en rendre compte par le mode de composition des Ă©lĂ©ments, tandis que lâĂ©cueil est de les transfĂ©rer sans plus Ă ceux-ci. La mĂ©thode atomistique constitue donc bien en un sens la logique du rĂ©ductionnisme et, comme telle, elle correspond sans doute Ă lâune des tendances dominantes de lâesprit humain, comme a pu le montrer E. Meyerson en en dĂ©veloppant les consĂ©quences extrĂȘmes dans sa thĂšse de lâidentification. La question nâen subsiste naturellement pas moins dâĂ©tablir si cette prĂ©gnance relĂšve dâune sorte de tentation originelle ou dâune nĂ©cessitĂ© proprement rationnelle.
Soit un systĂšme d caractĂ©risĂ© par les propriĂ©tĂ©s s, t, etc., et composĂ© dâĂ©lĂ©ments A, B, etc., pourvus des qualitĂ©s a, b, etc. Le propre de lâexplication atomistique (au sens traditionnel du mot, tandis que lâatomisme physique contemporain relĂšve avant tout des mĂ©thodes relationnelles) est de considĂ©rer les Ă©lĂ©ments A, B, etc., comme antĂ©rieurs au systĂšme A et de chercher Ă rendre comptes des propriĂ©tĂ©s s, t, etc., au moyen dâune composition dĂ©terminĂ©e par les propriĂ©tĂ©s a, b, etc., ou sâajoutant Ă elles pour les relier ou les cumuler (jusquâau moment oĂč lâon est tentĂ© dâintroduire parmi les propriĂ©tĂ©s a, b, des qualitĂ©s sâ, tâ prĂ©figurant en petit les caractĂšres s et t Ă expliquer). Au contraire, dans le schĂ©ma des structures dâensemble irrĂ©ductibles, les Ă©lĂ©ments A, B en sont conçus comme rĂ©sultant dâun dĂ©coupage du systĂšme S, donc comme structurĂ©s et non pas structurants, tandis que le tout 5 est jugĂ© primitif, les caractĂšres s, t, etc., dĂ©terminant donc les caractĂšres a et b ou les encadrant. Quant Ă la mĂ©thode relationnelle dont il sera question Ă lâinstant, elle ne part ni des A, B,⊠ni de S, mais de relations ou interactions dont les termes A, B, etc. sont solidaires dĂšs le dĂ©part : le systĂšme S est alors conçu comme une composition, non pas des Ă©lĂ©ments A, B, (ni de leurs propriĂ©tĂ©s a, b,âŠ) mais des relations r, etc., dont ils sont indissociables, et avec constante action en retour des totalitĂ©s ainsi composĂ©es (dâordre Ă©ventuellement croissant O, R, jusquâĂ S), sur les relations r qui les composent, sans distinction de nature entre les relations et les totalitĂ©s de divers ordres.
Ainsi schĂ©matisĂ©e en ces caractĂšres les plus gĂ©nĂ©raux, lâattitude atomistique se retrouve en toutes les disci-
plines et marque sans doute partout les premiers pas vers une dĂ©composition des intuitions primitives au profit de lâanalyse explicative. Deux exemples nous suffiront, choisis aux deux extrĂ©mitĂ©s de la hiĂ©rarchie des sciences.
Lorsque Whitehead et Russell ont voulu rĂ©duire lâarithmĂ©tique Ă la logique, ils nâont considĂ©rĂ© ni la suite comme telle des nombres entiers, qui constitue pourtant une admirable structure dâensemble (avec ses caractĂšres de groupe, dâanneau, de corps, etc.) ni lâalgĂšbre de Boole en tant que systĂšme, mais ont commencĂ© par dissocier les caractĂšres cardinaux et ordinaux du nombre pour comparer sĂ©parĂ©ment les nombres cardinaux aux classes Ă©quivalentes, mais sous une forme telle que la rĂ©duction joue Ă part pour nâimporte quel entier comme si les nombres Ă©taient indĂ©pendants les uns des autres et comme si les classes existaient indĂ©pendamment des classifications. A procĂ©der au contraire structures par structures, on sâaperçoit combien lâambition rĂ©ductionniste sâest simplifiĂ© les tctches en procĂ©dant par cette voie atomistique, et lâon en vient Ă remplacer le rĂ©ductionnisme lui- mĂȘme par une construction progressive retenant lâidĂ©e (contre lâintuitionnisme de PoincarĂ©) que toutes les composantes du nombre sont de nature logique, mais introduisant la nĂ©cessitĂ© de synthĂšses nouvelles.
En un tout autre domaine, oĂč la complexitĂ© des systĂšmes dâensemble est aussi Ă©vidente quâen psychologie, il est frappant de voir comment les dĂ©buts de la recherche expĂ©rimentale ont conduit les auteurs de la fin du siĂšcle dernier Ă une conception de lâintelligence oĂč toute la pensĂ©e est rĂ©duite Ă un schĂ©ma strictement atomistique (lâexemple est intĂ©ressant en ce que le dĂ©faut dâinformation positive rendait dâautant plus aisĂ© lâĂ©tablissement du modĂšle le plus conforme aux tendances naturelles de lâexplication naissante) : Ă partir de sensations A, B, etc., prĂ©sentant les propriĂ©tĂ©s a, b, etc., de se ressembler plus ou moins, dâĂȘtre plus ou moins voisines en leur production (contiguĂŻtĂ©) et de pouvoir se prolonger en images mentales, il suffisait dâintroduire un mode de composition fondĂ© sur le seul mĂ©canisme de lâassociation (par ressemblances ou contiguĂŻtĂ©s) pour relier ces sensations entre elles ou aux images et pour connecter ces derniĂšres. Le jugement, le raisonnement,
bref lâintelligence entiĂšre paraissaient ainsi expliquĂ©s avec une Ă©vidence telle quâil a fallu des dĂ©cades pour sâapercevoir et de lâinadĂ©quation du schĂ©ma proposĂ© et du fait que sous les noms dâassociation et dâimage on introduisait souvent des caractĂšres s, t, etc. du systĂšme total .V quâil sâagissait dâexpliquer (lâassociation recouvrant par exemple un jugement implicite ou lâimage un concept).
Enfin aux tendances constructivistes correspond plus ou moins rĂ©guliĂšrement une mĂ©thode que lâon peut appeler relationnelle ou dialectique et qui consiste Ă introduire une double relativitĂ© en fonction des interactions synchroniques et du devenir.
Sous sa forme gĂ©nĂ©rale, la mĂ©thode relationnelle consiste dâabord Ă nâutiliser aucune entitĂ© ou terme Ă signification absolue, mais Ă ne manipuler et composer que des relations dont les termes demeurent indissociables de ces relations mĂȘmes. Pour le sens commun, si lâon a trois grandeurs B > A et B < C, la grandeur de B semble indĂ©pendante de ces relations qui se surajoutent ou non Ă elle en vertu dâune simple dĂ©cision. On reconnaĂźtra volontiers que dâattribuer Ă la longueur B une valeur de 5 cm introduit une relation entre B et les subdivisions du mĂštre, mais on postulera que la longueur de B subsiste sans cette relation. Mais subsiste sous quelle forme ? Sâil sâagit de physique, cette longueur varie avec la tempĂ©rature, etc., et est donc relative. Sâil sâagit de logique ou de mathĂ©matique, elle est relative Ă un « groupe » qui la « laisse » (câest-Ă -dire la constitue en tant quâ)invariante. Sâil sâagit de perception, B comparĂ© Ă A sera surestimĂ©, ce que nous Ă©crirons B (A) > B, et B comparĂ© Ă C sera dĂ©valuĂ© ce que nous Ă©crirons B (C) < B, donc B (A) > B (Q.
La mĂ©thode relationnelle consiste donc Ă ne partir ni dâĂ©lĂ©ments isolĂ©s prĂ©alables (mĂ©thode atomistique) ni de totalitĂ©s toutes faites correspondant Ă des intuitions primitives, mais dâune construction de relations dont chacune est dĂ©jĂ totalisante en un sens et qui aboutissent Ă des structures dâensembles ou totalitĂ©s au sens strict, mais sans les poser au dĂ©part ni les ignorer dans la suite et en les constituant sous une forme intelligible.
Le propre de la méthode relationnelle est ainsi de substituer aux synthÚses globales ou totalitaristes de
lâantirĂ©ductionnisme ou aux analyses linĂ©aires de la rĂ©duction atomistique une composition dâ« interactions » dans tous les sens du terme, câest-Ă -dire gĂ©nĂ©tiques aussi bien que synchroniques. De telles mises en interactions peuvent se borner Ă souligner lâinterdĂ©pendance de deux termes que lâanalyse courante laisse en relation linĂ©aire, comme dans le cas du concept et du jugement (en effet, tout concept rĂ©sulte dâun jugement, mais tout jugement consiste Ă relier des concepts ou des termes conceptualisĂ©s). La mĂ©thode relationnelle aboutit alors Ă constater lâexistence de cercles gĂ©nĂ©tiques, etc. (voir notre classification circulaire des sciences : chapitre prĂ©cĂ©dent) ce qui conduit aux « spirales » dialectiques. En dâautres cas les Ă©lĂ©ments mis en interaction sont opposĂ©s ou contraires (mais non pas contradictoires, sinon sous certaines perspectives rĂ©flexives ou idĂ©ologiques) et lâanalyse des interactions relationnelles se prolonge alors directement en mĂ©thode dialectique.
La mĂ©thode dialectique nâest donc, sous sa forme stricte (thĂšses, antithĂšses, synthĂšses), quâun cas particulier de la mĂ©thode relationnelle, et sous sa forme gĂ©nĂ©ralisĂ©e elle se confond avec celle-ci. Les trois caractĂšres principaux de la mĂ©thode dialectique sont, en effet, la mise en interaction entre Ă©lĂ©ments distincts ou opposĂ©s, la totalisation en tant que processus Ă la fois actif et noĂ©tique, et la considĂ©ration primordiale du devenir en nĂ©gation de toute conceptualisation statique. Or, nous venons de dĂ©crire les deux premiers de ces aspects en tant que constitutifs de la mĂ©thode relationnelle. Quant au troisiĂšme il en dĂ©coule nĂ©cessairement, car tout processus « rĂ©el » de totalisation reprĂ©sente une genĂšse, de nature temporelle. Cette ouverture nĂ©cessaire sur le devenir et les dimensions historiques ou gĂ©nĂ©tiques conduit alors Ă la troisiĂšme triade, dont il sera question sous III.
Notons auparavant, sans dĂ©cider encore de ces aspects gĂ©nĂ©tiques, que la mĂ©thode relationnelle propre aux courants constructivistes se retrouve dans les Ă©pistĂ©mologies internes de toutes les disciplines et non pas seulement du groupe formĂ© par les sciences biologiques et psycho-sociologiques. En microphysique, la mĂ©thodologie contemporaine est essentiellement relationnelle et non pas formelle ou linĂ©aire. Toute relativisation, dâautre part, relĂšve dâune perspective analogue (et si
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les physiciens soviĂ©tiques se sont longtemps mĂ©fiĂ©s de la relativitĂ© einsteinienne, ce peut ĂȘtre soit Ă cause de son formalisme, soit Ă cause du rĂŽle du sujet-observateur). En mathĂ©matiques mĂȘmes, si le structuralisme de forme bourbakiste a obtenu le succĂšs que lâon sait, câest quâil substitue Ă la notion dâ« ĂȘtres » mathĂ©matiques pour ainsi dire statiques et discontinus (les nombres, les ĂȘtres gĂ©omĂ©triques, les fonctions, etc.) la notion essentiellement relationnelle et opĂ©ratoire dâisomorphismes, qui conduit elle-mĂȘme Ă des structures sâengendrant les unes les autres par diffĂ©renciations ou combinaisons variĂ©es.
III. â Une troisiĂšme triade dâattitudes Ă©pistĂ©mologiques « internes » semble au premier abord nâintĂ©resser que les sciences biologiques et psycho-sociologiques, dont lâobjet englobe les notions dâhistoire, dâĂ©volution et de genĂšse. Aux prises avec de telles rĂ©alitĂ©s et surtout avec les conflits quâelles suscitent lorsquâon les confronte avec lâexistence des structures, lâinterprĂ©tation peut alors sâorienter dans trois directions distinctes : le primat des structures par rapport aux genĂšses, pouvant conduire jusquâĂ un structuralisme sans genĂšse ; le primat inverse du devenir par rapport aux structures, pouvant aboutir Ă un gĂ©nĂ©tisme sans structure ; et une coordination des deux perspectives, conduisant Ă concevoir toute structure comme le produit dâune genĂšse et toute genĂšse comme procĂ©dant Ă partir de structures antĂ©rieures. Mais, en fait, cette triade dĂ©passe quelque peu les frontiĂšres des sciences de lâĂȘtre vivant et lâon en retrouve un Ă©quivalent en physique et mĂȘme en mathĂ©matiques, dĂšs que lâĂ©pistĂ©mologie interne de ces disciplines est mise en prĂ©sence de questions impliquant le devenir des connaissances : Ă©volution ou stabilitĂ© des « évidences » (dont P. Bernays souligne les modifications possibles), des intuitions primitives, critique de lâexpĂ©rience, etc.
Dans les grandes lignes cette nouvelle triade correspond aux prĂ©cĂ©dentes. Il est clair, par exemple, que dans lâhistoire de la biologie, les courants vitalistes ont Ă©tĂ© orientĂ©s vers le « fixisme » ou la nĂ©gation de lâĂ©volution pour les mĂȘmes raisons qui les faisaient rĂ©sister Ă tout rĂ©ductionnisme, et qui les conduisaient Ă insister sur les caractĂšres de totalitĂ© indissociable attribuĂ©s aux orga-
nismes ou Ă accueillir sans critique des intuitions de sens commun telles que le finalisme. Dans lâhistoire de la psychologie, un structuralisme pourtant Ă©tranger Ă tout vitalisme, comme la thĂ©orie de la Forme, est portĂ© par son mode mĂȘme dâexplication Ă minimiser lâimportance des considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques, malgrĂ© la richesse des expĂ©riences accumulĂ©es : les « Gestalts » sont conçues comme des formes dâorganisation permanentes et indĂ©pendantes du dĂ©veloppement. Dans les sociologies comtienne et durkheimienne, par contre, le recours Ă des structures totales sur un mode non pas relationnel, mais rctficateur nâexclut en rien la dimension historique ou sociogĂ©nĂ©tique. Mais dans les domaines les plus importants au point de vue Ă©pistĂ©mologique, comme le devenir de la raison humaine, Comte et Durkheim demeurent « fixistes » : la « loi » des trois Ă©tats nâempĂȘche pas, dâaprĂšs le premier, que les hommes en sociĂ©tĂ© ont toujours raisonnĂ© de la mĂȘme maniĂšre (logique « naturelle ») et lâĂ©volution des civilisations implique, dâaprĂšs le second, que sous les civilisations demeure « la Civilisation » avec ses caractĂšres constants dont la Raison (or, une attitude rĂ©ductionniste ou constructiviste conduirait au moins Ă soulever la question du passage entre lâintelligence sensori-motrice des primates et la logique attachĂ©e au langage et au symbolisme social rĂ©sultant de lâhominisation). En Ă©pistĂ©mologie mathĂ©matique et logique il va de soi que les tendances conduisant Ă un structuralisme sans genĂšse sont particuliĂšrement fortes, et trouvent leur expression dans un platonisme explicite ou implicite.
Au rĂ©ductionnisme simple et aux courants atomistiques correspond, dâautre part, un gĂ©nĂ©tisme sans structures qui constitue le propre de toutes les Ă©pistĂ©mologies empiristes. La raison en est claire : si elles impliquent, dâune part, une exigence gĂ©nĂ©tique qui constitue mĂȘme souvent leur moteur principal, elles postulent, dâautre part, la rĂ©fĂ©rence Ă un univers de connaissance extĂ©rieure tout organisĂ© sans que les activitĂ©s du sujet interviennent en cette connaissance. En ce dernier cas le problĂšme des structures ne se pose pas puisque lâunivers de la connaissance est structurĂ© dâavance et quâil suffit alors dâune lecture adĂ©quate pour lâatteindre en tant que structurĂ©.
Enfin, le constructivisme relationnel ou dialectique par sa double prĂ©occupation de la totalisation et de la formation historique est naturellement conduit Ă faire la synthĂšse entre les considĂ©rations de structure et de genĂšse. Inutile dây insister dans le domaine des sciences biologiques et psycho-sociologiques, oĂč cette situation est Ă©vidente. Par contre, il est frappant de voir apparaĂźtre, en Ă©pistĂ©mologie logico-mathĂ©matique et physique, certains aspects gĂ©nĂ©tiques au moins implicites. Dans son chapitre sur les « structures » et les « catĂ©gories » en mathĂ©matique, Papert a finement montrĂ© comment le passage des premiĂšres aux secondes est caractĂ©risĂ© par un dĂ©placement dâaccent, dâabord centrĂ© sur les opĂ©rations « de la » mathĂ©matique en gĂ©nĂ©ral pour se transfĂ©rer ensuite sur celles « du » mathĂ©maticien comme tel en son activitĂ© effective. De mĂȘme la logique combinatoire de Curry, comparĂ©e Ă celles des propositions, des relations, etc., marque un effort pour atteindre lâopĂ©ratoire dans le dĂ©tail mĂȘme de ses dĂ©marches effectives par opposition aux mĂ©canismes gĂ©nĂ©raux. En physique la tendance Ă relier les observables aux activitĂ©s rĂ©elles de lâexpĂ©rimentateur procĂšde dâun mĂȘme esprit, que lâon pourrait caractĂ©riser comme un retour, non pas aux sources des connaissances mais Ă certaines de leurs conditions dâaccession ou de formation.
Classification des tendances propres aux épistémologies « dérivées »
Lâ« épistĂ©mologie interne » dâune science consiste en un examen critique des procĂ©dĂ©s de connaissance utilisĂ©s par cette science, destinĂ© Ă Ă©tablir les fondements de cette derniĂšre. En tant que thĂ©orie des fondements, lâĂ©pistĂ©mologie interne vise donc Ă intĂ©grer ses rĂ©sultats dans le corps mĂȘme de la science considĂ©rĂ©e : le rĂ©ductionnisme logiciste en mathĂ©matiques a abouti Ă la crise gĂŽdelienne, mais il en est, entre autres, restĂ© les thĂ©orĂšmes fondamentaux de GĂŽdel ; le construftivisme radical de Brouwer sâest traduit par une dĂ©limitation stricte et dĂ©taillĂ©e entre les dĂ©monstrations constructives et non constructives ; etc. Lâ« épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e » dâune science consiste au contraire en une analyse
de la nature de ses procĂ©dĂ©s de connaissance ne visant ni Ă leur fournir un fondement, ni donc Ă intervenir en leur dĂ©roulement, mais Ă chercher, selon la formule classique de toute Ă©pistĂ©mologie, comment cette forme de connaissance « est possible ». La nature de toute connaissance Ă©tant de constituer une certaine relation entre le sujet et lâobjet, lâĂ©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e dâune science cherchera donc Ă dĂ©terminer les parts respectives du sujet et de lâobjet dans le mode particulier de connaissance qui caractĂ©rise cette science. Par exemple, rĂ©duire les mathĂ©matiques Ă un pur langage, selon lâĂ©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e propre Ă lâempirisme logique, ce nâest ni fournir une nouvelle thĂ©orie des fondements (sauf Ă collaborer sous ce biais avec le rĂ©ductionnisme logique en gĂ©nĂ©ral, donc Ă pĂ©nĂ©trer dans le domaine de lâĂ©pistĂ©mologie interne), ni modifier les thĂ©orĂšmes des mathĂ©matiques (par dĂ©limitations ou adjonctions), mais câest fournir une certaine prĂ©cision sur ce quâest (ou pourrait ĂȘtre) lâobjet des mathĂ©matiques (objet non physique, ni conceptuel, ni idĂ©al mais purement linguistique) et câest minimiser le rĂŽle du sujet en ce mode de connaissance. Par ailleurs, ou plutĂŽt par cela mĂȘme, 1â« épistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e » dâune science fait nĂ©cessairement appel Ă dâautres sciences ou Ă leurs Ă©pistĂ©mologies, car on ne saurait faire la part du sujet et celle de lâobjet pour une science particuliĂšre sans se rĂ©fĂ©rer aux situations correspondantes des autres disciplines. Dans lâexemple de lâinterprĂ©tation nominaliste des mathĂ©matiques, il y a rĂ©fĂ©rence explicite Ă la linguistique (en positif) et Ă la physique (en nĂ©gatif, câest-Ă - dire pour diffĂ©rencier radicalement la connaissance « analytique » des mathĂ©matiques de la connaissance « synthĂ©tique » et empirique de la physique) et rĂ©fĂ©rence implicite Ă la sociologie (en positif, puisque le langage est un fait social, un systĂšme de conventions, etc.) et Ă la psychologie (en nĂ©gatif, puisque, dâun tel point de vue, le dĂ©veloppement du sujet nâa que faire en ce domaine). Dans une interprĂ©tation platonicienne des mathĂ©matiques, les rĂ©fĂ©rences seraient toutes diffĂ©rentes, mais on en dĂ©gagerait bien dâautres analogues.
Il sâagit donc maintenant de dĂ©gager les grands courants propres aux Ă©pistĂ©mologies dĂ©rivĂ©es, et nous allons les chercher dans le mĂȘme esprit que pour les
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Ă©pistĂ©mologies internes, câest-Ă -dire en insistant sur les diversitĂ©s autant que sur les parentĂ©s mais en montrant que les mĂȘmes tendances en leurs divergences comme en leurs convergences se retrouvent de façon correspondante lorsque lâon passe dâun domaine Ă un autre.
Il importe ainsi de commencer par une classification des Ă©pistĂ©mologies dĂ©rivĂ©es. Le principe en est dâailleurs simple. Nous sommes en possession, dâune part, des triades caractĂ©risant les Ă©pistĂ©mologies internes et qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©es correspondre les unes aux autres : antirĂ©ductionnisme (ou structure sans genĂšse), rĂ©ductionnisme (ou genĂšse sans structure) et constructivisme dialectique. Il sâagit, dâautre part, dâintroduire la dimension nouvelle propre aux Ă©pistĂ©mologies dĂ©rivĂ©es et qui conduit Ă la triade : connaissance tirĂ©e de lâobjet (quâil sâagisse de lâobjet physique ou dâobjets idĂ©aux au sens du platonisme), connaissance tirĂ©e du sujet (psychologique ou transcendantal), ou enfin tirĂ©e des interactions indissociables entre sujet et objets. Nous obtenons ainsi une table Ă double entrĂ©e comprenant neuf possibilitĂ©s :
Les questions qui se posent alors sont naturellement dâexaminer si une telle classification est « naturelle », câest-Ă -dire correspondant Ă des convergences ou diffĂ©rences effectives ; et, dâautre part, si ces neuf possibilitĂ©s correspondent Ă des interprĂ©tations soutenues rĂ©ellement en des doctrines historiques ou aCtuelles.
La premiĂšre triade (1-3) sâaffirme aussitĂŽt comme bien dĂ©limitĂ©e et entiĂšrement rĂ©alisĂ©e. Son caraCtĂšre commun
est le recours Ă des rĂ©alitĂ©s transcendantales conçues Ă titre dâessences indĂ©pendamment de tout sujet (1), de sujet transcendantal avec ses intuitions a priori (2) ou les deux Ă la fois (3). En outre, cette premiĂšre triade sâoppose de façon Ă©vidente aux deux autres en ce que ces derniĂšres (4-9) ne comportent plus dâhypothĂšses transcendantales.
La seconde triade (4-6) soulĂšve davantage de questions. Que lâempirisme (4) constitue une rĂ©duction de la connaissance Ă lâobjet non transcendantal ou physique cela est Ă©vident dans le cas de lâempirisme classique. Mais il demeure la variĂ©tĂ© dite « phĂ©nomĂ©nologiste » de lâempirisme moderne, tel que lâa dĂ©veloppĂ© E. Mach en rĂ©duisant tout le donnĂ© Ă des ensembles de sensations, sans recours Ă des objets ou Ă des rĂ©alitĂ©s substantielles que ces sensations manifesteraient. On a donc souvent taxĂ© de subjectivisme radical ou dâidĂ©alisme cette doctrine du cĂ©lĂšbre physicien, en oubliant quâil minimise les activitĂ©s du sujet autant que lâempirisme classique, en rĂ©duisant toute dĂ©duction Ă de simples « expĂ©riences mentales », au sens dâune reproduction intĂ©riorisĂ©e des sĂ©quences de « phĂ©nomĂšnes » qui pourraient ĂȘtre connues par voie sensorielle directe. En outre cette qualification de subjectivisme repose sans plus sur lâĂ©quivoque que nous avons sans cesse dĂ©noncĂ©e entre le « sujet » au sens de la conscience immĂ©diate (et Ă©gocentrique) et le sujet Ă©pistĂ©mique ou coordinateur (dĂ©centrĂ© par rapport au premier). Or, faire appel aux seules sensations, ce
nâest en rien faire intervenir les activitĂ©s du sujet dans le mĂ©canisme de la connaissance : câest simplement sâen tenir Ă 1â« expĂ©rience » immĂ©diate et, en ce sens, lâempirisme de Mach est bien une rĂ©duction Ă lâobjet si lâon appelle objet le « donné » indĂ©pendant des actions du sujet.
Le conventionnalisme constitue par contre une reconnaissance du fait quâil intervient dans les mĂ©canismes cognitifs autre chose que des donnĂ©es purement perceptives ou physiques et que la connaissance logico- mathĂ©matique est donc dâune autre nature que la connaissance empirique. Mais, conformĂ©ment Ă la logique interne du rĂ©ductionnisme, cette intervention du sujet est alors « rĂ©duite » Ă sa forme minimale, qui est celle dâune activitĂ© exclusivement linguistique consistant Ă coordonner des signes conventionnels. On pourrait certes subdiviser le conventionnalisme, comme dâailleurs naturellement chacune des catĂ©gories i Ă 9, et distinguer en ce courant gĂ©nĂ©ral un nominalisme simple et un conventionnalisme strict, etc., mais il est inutile pour notre propos de multiplier les distinctions.
Reste la variĂ©tĂ© 6 dĂ©signĂ©e sous le terme dâ« identification ». On serait tentĂ© dây situer lâempirisme logique, puisque ce courant dâidĂ©es prĂ©tend rĂ©unir lâempirisme physique Ă lâinterprĂ©tation linguistique des mathĂ©matiques. Mais malgrĂ© le terme dâ« unitĂ© de la science » qui formule lâidĂ©al de cette Ă©cole, elle aboutit en fait Ă un dualisme radical, de telle sorte quâelle correspond bien davantage Ă une simple rĂ©union ou addition des tendances 4 et 5 quâĂ une interprĂ©tation mettant en Ćuvre une interaction effective entre les apports du sujet et ceux de lâobjet. Par contre, il existe une doctrine Ă©pistĂ©mologique admirablement cohĂ©rente et qui manifeste aussi bien un rĂ©ductionnisme systĂ©matique quâune telle interaction : câest la rĂ©duction de la connaissance Ă lâidentification, point de vue qui, sans remonter aux prĂ©socratiques, a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© (mais parmi dâautres perspectives) par Leibniz, puis plus rĂ©cemment (et cette fois Ă titre exclusif) par A. Spir, A. Lalande et surtout par E. Meyerson. La logique interne dâune telle interprĂ©tation consiste Ă rĂ©duire les activitĂ©s du sujet Ă lâexercice du principe dâidentitĂ©, Ă concevoir la connaissance des objets comme une rĂ©duction progressive du complexe au simple (de
lâhĂ©tĂ©rogĂšne Ă lâhomogĂšne, dit Lalande en retournant les thĂšses de Spencer) et Ă trouver finalement en tout processus cognitif une interaction irrĂ©ductible entre lâidentique rationnel et le « divers » imposĂ© par le rĂ©el, divers qui est rĂ©duit autant que faire se peut mais qui nâatteint jamais la limite o : câest ainsi que le raisonnement mathĂ©matique interprĂ©tĂ© par Meyerson ne consiste pas en identitĂ©s pures, mais seulement en « identifications » au sens dâune synthĂšse entre lâidentique subjectif et la diversitĂ© objeCtive.
Quant Ă la troisiĂšme triade (7-9), elle soulĂšve davantage de problĂšmes, mais pour des raisons qui nâont, croyons-nous, rien dâartificiel en tant quâils seraient simplement relatifs Ă la classification proposĂ©e : ces problĂšmes proviennent au contraire de la considĂ©ration essentielle suivante. Dans une perspective antirĂ©ductionniste ou rĂ©ductionniste, les frontiĂšres entre les doctrines insistant sur lâobjet ou sur le sujet ou sur leur interaction comme telle sont relativement nettes, ce qui impose de toute nĂ©cessitĂ© lâintervention dâune telle triade dans la classification des Ă©pistĂ©mologies. En revanche, il est dans la logique du constructivisme, de la mĂ©thode relationnelle et de toute dialectique synthĂ©tisant de maniĂšre effective les structures et les genĂšses, dâaboutir tĂŽt ou tard Ă une interaction indissociable entre les apports du sujet et ceux de lâobjet dans le mĂ©canisme, non pas seulement de la connaissance en gĂ©nĂ©ral mais de toutes les variĂ©tĂ©s particuliĂšres de connaissance scientifique. En principe ou en droit, les casiers 7 et 8 de notre classification devraient donc demeurer vides, ce qui ne constituerait dâailleurs une objection fondamentale ni contre la distribution des deux premiĂšres colonnes (1-6) ni contre la nĂ©cessitĂ© du casier correspondant Ă lâintersection n" 9. Mais, en fait, les interseĂ©fions 7 et 8 existent Ă©galement, pour cette raison, qui justifie donc dans le dĂ©tail le principe de notre classification, que le constructivisme, mĂȘme sous ses formes « dialectiques » les mieux authentifiĂ©es, oscille lui aussi entre les tendances rĂ©alistes, idĂ©alistes ou dâinteraction stricte entre lâobjet et le sujet. Seulement, et câest lĂ que subsiste un problĂšme pour cette triade 7-9, il ne sâagit ici, Ă proprement parler, que dâoscillations plus lĂ©gĂšres que les trichotomies claires des triades 1-3
et 4-6, et cela justement en vertu de cette logique interne à toute méthode dialectique, qui tend à réduire les oppositions aprÚs les avoir forcées, ou plus précisément à ne les accentuer que pour mieux les réduire.
Or, ces oscillations intĂ©rieures aux courants dialectiques sont dâun grand intĂ©rĂȘt Ă©pistĂ©mologique, parce que le rĂŽle du sujet ne se prĂ©sente pas, dans les Ă©pistĂ©mologies constructivistes ou dialectiques sous la mĂȘme forme que dans les doctrines transcendantalistes et rĂ©ductionnistes. En ces deux derniers ensembles dâĂ©pistĂ©mo- logies, câest-Ă -dire en fait dans toutes les Ă©pistĂ©mologies classiques, la connaissance est interprĂ©tĂ©e sur le mode de la contemplation ou de la pensĂ©e, et le problĂšme des rĂŽles de lâobjet ou du sujet revient alors sans plus Ă dĂ©terminer si cette pensĂ©e « spĂ©culative » (au sens propre) se borne Ă apprĂ©hender, sous la forme dâune sorte de copie, une rĂ©alitĂ© extĂ©rieure Ă elle, ou si elle tire en partie cette connaissance de son propre fonds, en tant que source de struĂ©furations. La position construĂ©fiviste ou dialectique consiste au contraire, en son principe mĂȘme, Ă considĂ©rer la connaissance comme liĂ©e Ă une action qui modifie lâobjet et qui ne lâatteint donc quâĂ travers les transformations introduites par cette action. En ce cas le sujet nâest plus face Ă lâobjet, â et sur un autre plan â , Ă le regarder tel quâil est ou Ă travers des lunettes structurantes : il plonge dans lâobjet par son organisme, nĂ©cessaire Ă lâaction, et rĂ©agit sur lâobjet en lâenrichissant des apports de lâaction ; câest-Ă -dire que sujet et objet sont dĂ©sormais situĂ©s exactement sur le mĂȘme plan, ou plutĂŽt sur les mĂȘmes plans successifs au fur et Ă mesure des changements dâĂ©chelles spatiales et des dĂ©roulements gĂ©nĂ©tiques et historiques. En bref, il nây a plus en droit de frontiĂšre entre le sujet et lâobjet : le sujet se prolonge en ses outils, instruments ou appareils insĂ©rĂ©s dans lâobjet, de mĂȘme que sa logique et ses mathĂ©matiques traduisent les structures progressives de la coordination de ses actions, coordination dont les sources remontent jusquâaux coordinations nerveuses et organiques.
Cette situation nouvelle dans lâhistoire des relations entre le sujet et lâobjet explique alors naturellement lâinstabilitĂ© possible des Ă©pistĂ©mologies dialectisantes dans la mesure oĂč elles ne considĂšrent pas simultanĂ©ment la totalitĂ© des perspectives en jeu. Le constructivisme
ou la dialectique ne sont, en effet, consĂ©quents, et dĂšs lors nâatteignent la stabilitĂ© de leur Ă©quilibre mobile, que dans la mesure oĂč ils sont effectivement « totalisants », câest-Ă -dire oĂč ils tiennent effectivement compte de lâensemble total des disciplines et des modes dâaction. Or, nĂ©e de la dialectique transcendantale de Kant et de Hegel, la dialectique positive de Marx et de ses continuateurs sâest engagĂ©e dans une voie surtout sociologique et Ă©conomique, puis biologique et physique, sans que lâon ait vu pendant longtemps le rĂŽle des actions et des opĂ©rations dans la psychologie de la connaissance ni le rĂŽle des coordinations gĂ©nĂ©rales de lâaction dans lâĂ©laboration des structures logico-mathĂ©matiques. Il en rĂ©sulte que, tout en reconnaissant le rĂŽle des actions Ă©conomiques et sociales modifiant le monde, la « dialectique de la nature » (voir sous 7), telle que lâa comprise Engels, sâest centrĂ©e sur lâobjet sans sâapercevoir du fait quâelle revenait Ă projeter en lui des processus inspirĂ©s de ces actions humaines. En fait, une authentique dialectique physique nâaurait pu ĂȘtre atteinte au xixe siĂšcle sinon par une anticipation extraordinaire : ce sont les dĂ©couvertes de la microphysique contemporaine qui commencent seulement Ă nous apprendre Ă travers quels Ă©changes entre lâexpĂ©rimentateur et la rĂ©alitĂ© poursuivie sâobtient une objectivitĂ© construite pas Ă pas et non pas dĂ©duite more dialeĂȘlico.
Quant au constructivisme de type idĂ©aliste (voir sous 8), ce nâest pas au sein des courants dits dialectiques quâil faut le chercher, puisque lâun des soucis qui se manifestent en leur sein est dâĂ©viter cette orientation. Mais si lâon ne veut pas rester victime des Ă©tiquettes traditionnelles, il est difficile de ne pas reconnaĂźtre certaines parentĂ©s entre deux au moins des exigences mĂ©thodologiques dialectiques et ce que lâon eft convenu dâappeler 1â« idĂ©alisme brunschvicgien » : le rĂŽle de lâaction et le constant dĂ©passement des thĂšses opposĂ©es. Les « racines de la vĂ©rité » arithmĂ©tique et gĂ©omĂ©trique sont, en effet, Ă chercher selon Brunschvicg dans la pratique de lâĂ©change un contre un, dans la pratique du dessin, etc. Dâautre part, sa thĂšse essentielle est le refus de toute structure a priori et de tout empirisme au profit dâinteractions se modifiant sans cesse au cours de lâhistoire et excluant tout absolu spĂ©culatif. Mais ce qui
manque Ă Brunschvicg, car un relativisme historique ne saurait Ă lui seul se libĂ©rer du sujet, câest une biologie et une psycho-physiologie, qui eussent subordonnĂ© son relativisme Ă des processus de totalisation plongeant dans le rĂ©el : câest en quoi son constructivisme peut ĂȘtre dit idĂ©aliste et il est dâailleurs fort instruĂ»if pour lâinterprĂ©tation de tels courants Ă©pistĂ©mologiques, de voir que le recours Ă lâaction (et il allait si loin chez lui quâil interprĂ©tait les mathĂ©matiques sur le mode dâune physique) demeure suspendu Ă un sujet dĂ©racinĂ© tant que lâon ne situe pas les mathĂ©matiques et la physique par rapport Ă la biologie et Ă la psychologie biologique.
En bref, les mĂ©thodes relationnelles ou dialectiques se situent effectivement dans la classification des Ă©pistĂ©mologies dĂ©rivĂ©es, sous des formes comparables et correspondant terme Ă terme aux autres trichotomies du tableau. A considĂ©rer maintenant celui-ci en son ensemble, il nous reste, pour conclure cet ouvrage, Ă fournir au lecteur les Ă©lĂ©ments dâun choix, car il est difficile de penser que les neuf courants principaux distinguĂ©s en cet essai de classement demeurent dâimportance Ă©gale indĂ©pendamment du dĂ©roulement mĂȘme des recherches scientifiques.
Difficultés et possibilités
de la vérification en épistémologie
Il nâest en principe pas plus difficile de choisir entre neuf hypothĂšses quâentre deux, si lâon peut rĂ©duire les premiĂšres Ă une suite dâalternatives. Mais une alternative bien formulĂ©e (câest-Ă -dire telle quâon nâaboutisse pas Ă un tertium) suppose une struct :uration formelle trĂšs prĂ©cise de la question Ă trancher dĂ©ductivement ou une Ă©laboration Ă la fois thĂ©orique et expĂ©rimentale trĂšs poussĂ©e des possibilitĂ©s entre lesquelles lâexpĂ©rience est appelĂ©e Ă dĂ©cider. Or, les problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques recouvrent un mĂ©lange inextricable de questions de fait et de questions de validitĂ©, de telle sorte que toute vĂ©rification directe est impossible, qui puisse orienter notre choix : ce nâest, en effet, pas sans raison que le nombre des tendances distinĂ©fes et des interprĂ©tations incompatibles entre elles est si Ă©levĂ© en Ă©pistĂ©mologie.
Par contre, en recourant Ă lâexamen des mĂ©thodes (voir MĂ©thodes de lâĂ©pistĂ©mologie) et aux leçons de la classification des sciences (chapitre prĂ©cĂ©dent), on peut trouver deux critĂšres permettant dâorienter le choix : une hypothĂšse Ă©pistĂ©mologique ne saurait ĂȘtre retenue que si elle ne contredit ni les donnĂ©es historico-critiques ni les donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques.
Pour ce qui est des premiĂšres, le service irremplaçable quâelles rendent Ă lâexamen critique est de conduire Ă dĂ©tacher une hypothĂšse Ă©pistĂ©mologique du contexte limitĂ© qui lui a donnĂ© naissance pour la situer par rapport au devenir des sciences. Or, ce devenir aboutit constamment Ă lâĂ©tablissement de nouvelles liaisons selon le processus circulaire que nous avons cherchĂ© Ă dĂ©crire, et, pour juger de lâhypothĂšse Ă©pistĂ©mologique il conviendra alors dâĂ©tablir jusquâĂ quel point elle est cohĂ©rente avec ces nouvelles liaisons ou avec ce mouvement gĂ©nĂ©ral. Il est, par exemple, probable que si le platonisme conserve son crĂ©dit aux yeux de bien des mathĂ©maticiens, câest avant tout dans la mesure oĂč ceux-ci sont portĂ©s Ă refermer leur domaine sur lui-mĂȘme et Ă ne pas sâoccuper des liaisons avec les domaines physiques ni a fortiori biologiques ou mentaux. Or, le platonisme implique une structure hiĂ©rarchique des sciences telle que ces cloisonnements soient possibles, de telle sorte quâun mathĂ©maticien puisse, pour croire aux IdĂ©es, se dĂ©sintĂ©resser de leur mode de connexion avec les rĂ©alitĂ©s sensibles ou physiques ainsi que de leur mode dâapprĂ©hension par le sujet pensant. Par contre, dĂšs que lâon sâinterroge sur les interactions intimes entre le cadre logico- mathĂ©matique et les donnĂ©es constatĂ©es, dans la connaissance physique, et surtout sur les relations entre les logiques formalisĂ©es (car il y en a un nombre indĂ©fini) et la pensĂ©e naturelle, les circularitĂ©s qui apparaissent alors rendent beaucoup moins Ă©videntes les prĂ©suppositions du platonisme. Si, de plus, on se place au point de vue gĂ©nĂ©tique, le problĂšme immĂ©diat que soulĂšve le platonisme est dâĂ©tablir si les idĂ©es fausses « subsistent » au sein des IdĂ©es Ă©ternelles au mĂȘme titre que les vraies, ce qui eĂ»t scandalisĂ© Platon mais ce que B. Russell affirmait avec un admirable courage philosophique au dĂ©but de sa carriĂšre ; ou, sinon, Ă partir de quand et comment le sujet atteint les IdĂ©es vraies : dĂšs les dĂ©buts du langage
vers deux ans, dÚs les schÚmes sensorimoteurs vers un an, ou dÚs ces discriminations des nombres i à 5 ou 6, étudiées par O. KÎhler sur les choucas, etc. ?
Il est frappant, dâautre part, de constater combien lâapriorisme est en recul dans les Ă©pistĂ©mologies contemporaines (du moins Ă partir dâE. Cassirer). Si lâapriorisme kantien constituait une admirable interprĂ©tation de la science constituĂ©e, Ă un moment prĂ©cis de son devenir, câest-Ă -dire au niveau de la physique newtonienne et des intuitions spatio-temporelles absolues (caractĂšre euclidien de lâespace physique, etc.) qui lui Ă©taient attachĂ©es, la position aprioriste devient de plus en plus malaisĂ©e en cette perspective mouvante quâimpose la science contemporaine, sans parler des difficultĂ©s gĂ©nĂ©tiques qui rĂ©sultent des progrĂšs de la biologie et des recherches psychologiques.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, la premiĂšre leçon essentielle qui semble se dĂ©gager, tant du devenir des sciences et des multiples relations circulaires qui se constituent entre elles que des considĂ©rations gĂ©nĂ©tiques, est la probabilitĂ© dĂ©croissante que lâon puisse attribuer des secteurs entiers de connaissance ou mĂȘme nâimporte quelle connaissance particuliĂšre, soit aux objets seuls indĂ©pendamment des actions ou opĂ©rations humaines, soit au sujet seul indĂ©pendamment de toute intervention de ses interconnexions avec la rĂ©alitĂ©. Les Ă©pistĂ©mologies vivantes aujourdâhui sont donc toutes axĂ©es sur les interactions du sujet et de lâobjet.
Si lâempirisme logique conserve une partie de son crĂ©dit, câest en juxtaposant les exigences expĂ©rimentales et les exigences logico-mathĂ©matiques, mais ses difficultĂ©s proviennent prĂ©cisĂ©ment du fait quâil en demeure Ă une juxtaposition et nâa point rĂ©alisĂ© la synthĂšse « totalisante » faute de perspective gĂ©nĂ©tique.
Une seconde leçon des donnĂ©es historico-critiques et des donnĂ©es gĂ©nĂ©tiques, aussi bien dâailleurs, sur ce second point, que des progrĂšs de la formalisation logique elle-mĂȘme, est de mettre en Ă©vidence les difficultĂ©s croissantes de tout rĂ©ductionnisme, entendu sous les espĂšces de la rĂ©duction simple ou unilatĂ©rale.
Du point de vue du formalisme la crise gÎdelienne a mis fin aux tentatives de réduction simple des systÚmes de « force » supérieurs aux systÚmes inférieurs. Pour
dĂ©montrer, en effet, la non-contradidion de lâun de ces derniers il ne suffĂźt pas de faire appel aux instruments dont il dispose ou Ă des instruments plus « faibles » : il est nĂ©cessaire de recourir Ă des systĂšmes supĂ©rieurs, de telle sorte que le cheminement de la formalisation elle-mĂȘme est liĂ© Ă la construdion de systĂšmes toujours plus forts. Dans une perspective platonicienne cela signifierait donc que la hiĂ©rarchie des strudures correspond Ă une pyramide ne reposant pas sur sa base mais suspendue Ă son sommet, et encore Ă un sommet qui sâĂ©lĂšve sans cesse Ă mesure quâon sâen rapproche ou que lâon sâefforce de consolider la stabilitĂ© du tout : dans une perspective constructiviste cela signifie plus simplement quâil intervient ici une construction nĂ©cessaire et quâelle est toujours ouverte sur ses nouveaux perfectionnements.
Aux points de vue historico-critique et gĂ©nĂ©tique, et en parallĂšle frappant avec ces transformations du formalisme, on constate que toute rĂ©dudion aboutit Ă une assimilation rĂ©ciproque (sauf dans les cas, bien entendu, oĂč une loi particuliĂšre dâabord Ă©tablie comme spĂ©ciale Ă lâensemble considĂ©rĂ© de phĂ©nomĂšnes, se rĂ©vĂšle ensuite ne rĂ©sulter que dâune loi plus gĂ©nĂ©rale) : un systĂšme supĂ©rieur est bien rĂ©duit Ă un infĂ©rieur, en ce sens quâune possibilitĂ© de passage continu ou discontinu devient possible entre eux, mais les caradĂšres propres au systĂšme supĂ©rieur ne sont pas Ă©liminĂ©s pour autant et apparaissent comme le produit dâun mode de composition dont la dĂ©couverte aboutit Ă attribuer au systĂšme infĂ©rieur de nouveaux caradĂšres jusque-lĂ non connus. Par exemple, tout progrĂšs de la biochimie enrichit aussi bien la chimie organique que la biologie, au point que lâon ne saurait dire ce qui est « rĂ©duit » et ce qui est rĂ©dudeur. Lorsque le rĂ©ductionnisme de la psychologie expĂ©rimentale naissante voulait ramener lâintelligence Ă un jeu de sensations, dâimages et dâassociations, il dĂ©naturait lâintelligence sans enrichir pour autant notre connaissance de ces Ă©lĂ©ments atomistiques ; avec les recherches aduelles sur lâintelligence sensori-motrice, Ă©tudiĂ©e chez les primates avant de lâĂȘtre sur le nourrisson de lâhomme, on discerne une continuitĂ© fondionnelle entre lâintelligence animale et les structures opĂ©ratoires supĂ©rieures de la pensĂ©e par un jeu dâintĂ©grations et dâassimilations construc-
tives rĂ©ciproques, en enrichissant ainsi notre connaissance aussi bien des termes infĂ©rieurs que supĂ©rieurs et sans diminuer en rien lâoriginalitĂ© de ces derniers.
Si lâon veut regarder vers les Ă©pistĂ©mologies les plus conformes Ă lâorientation aCtuelle des sciences, celles qui semblent sâimposer doivent donc remplir cette double condition de partir des interactions entre le sujet et les objets et de dĂ©passer le rĂ©duCtionnisme linĂ©aire ou unilatĂ©ral commun au positivisme et Ă son principal adversaire en philosophie de langue française (câest, en effet, un phĂ©nomĂšne frĂ©quent que deux thĂšses contraires conservent sans critique un mĂȘme postulat de dĂ©part, comme câest le cas de la causalitĂ© selon Ph. Frank et selon E. Meyerson, qui diffĂšrent en tout sauf quant Ă la rĂ©duction Ă lâidentitĂ©). Ce nâest donc pas un hasard, malgrĂ© toutes les circonstances idĂ©ologiques qui Ă©largissent leur audience sans aucune relation avec lâĂ©pistĂ©mologie des sciences, si les deux principales doctrines actuellement dominantes sont la phĂ©nomĂ©nologie et la dialectique. Toutes deux sâopposent, en effet, aux tendances rĂ©duCtionnistes de lâempirisme et du positivisme. Toutes deux tendent Ă atteindre lâobjet sans Ă©carter lâhomme, mais en passant par son intervention et par ses dĂ©centrations coordinatrices (quâil sâagisse dâune conversion intĂ©rieure ou dâune structuration de la praxis). Mais leur opposition fondamentale, et câest sur ce point que sâimpose lâoption dĂ©cisive, est que lâune est orientĂ©e vers le transcendantal et que lâautre postule lâunitĂ© du rĂ©el et de la nature. Le problĂšme central quâil nous reste Ă examiner est donc de dĂ©cider si les dĂ©passements innombrables dont tĂ©moignent en tous les domaines les sciences contemporaines âąâ quâil sâagisse des Ă©laborations formelles dont est parti Husserl pour justifier son antipsychologisme aussi bien que des constructions concrĂštes dont sâinspire la sociologie marxiste pour affiner la mĂ©thodologie dialectique â sont des dĂ©passements qui brisent ou qui reculent les frontiĂšres de la recherche scientifique, autrement dit qui subordonnent les sciences Ă une philosophie ou qui dĂ©bouchent indĂ©finiment sur de nouveaux dĂ©veloppements internes et autonomes.
Le dépassement transcendantal
Le modĂšle dâun dĂ©passement transcendantal de la connaissance scientifique est aujourdâhui fourni par la phĂ©nomĂ©nologie, puisque celle-ci prĂ©tend, dâune part, fournir un fondement aux disciplines logiques et mathĂ©matiques et, dâautre part, doubler les disciplines gĂ©nĂ©tiques et la psychologie, non seulement dâune psychologie philosophique fondĂ©e sur 1â« intentionnalité » (voir p. 36 et pp. 33-41), mais encore de « genĂšses idĂ©ales » au sens dâune gĂ©nĂ©alogie des « essences » et remontant jusquâĂ 1â« origine du monde ».
Le but dâun ouvrage comme celui-ci nâest point de prendre parti et encore moins de soulever des discussions dâĂ©coles. Mais, en prĂ©sence dâoppositions aussi complĂštes, de fond ou dâapparence, quâentre le constructivisme scientifique et la phĂ©nomĂ©nologie, il importe de faciliter son choix au lecteur en lui fournissant toutes les piĂšces du dossier. Pour juger les apports de la phĂ©nomĂ©nologie Ă lâĂ©pistĂ©mologie scientifique les deux problĂšmes centraux sont en ce cas : (A) Lâintuition des essences et le normativisme « antipsychologiste » de Husserl ont-ils Ă©tĂ© dâun secours effectif pour les thĂ©ories du fondement de la logique et des mathĂ©matiques ? (B) La rĂ©duction phĂ©nomĂ©nologique a-t-elle conduit dâune maniĂšre reconnue valable, Ă doubler la psychologie « naturaliste » dâune discipline la complĂ©tant sur un autre plan ? Autrement dit, ce complĂ©ment ou ce doublage phĂ©nomĂ©nologiques sont-ils parvenus Ă fournir des rĂ©sultats que la psychologie scientifique nâĂ©tait point apte Ă obtenir ? Si la rĂ©ponse aux questions A ou B est affirmative, il va de soi quâelle justifierait la lĂ©gitimitĂ© et mĂȘme la nĂ©cessitĂ© dâun dĂ©passement transcendantal. Sinon il ne reprĂ©senterait plus que lâaboutissement dâun effort philosophique parmi dâautres, sans bĂ©nĂ©ficier des garanties qui rĂ©sultent de la dĂ©monstration formelle ou de la vĂ©rification expĂ©rimentale.
A. â  Lâambition centrale de lâauteur des Logischen Untersuchungen Ă©tait dâopposer la norme au fait, de dĂ©fendre la logique contre la psychologie et de fournir un
fondement aux disciplines dĂ©ductives : dâoĂč lâappel Ă lâintuition des essences et au sujet transcendantal qui, une fois sĂ©parĂ©s radicalement du « monde » humain, devraient pouvoir lui servir de support absolu. Mais câest prĂ©cisĂ©ment cette sĂ©paration, ou ce dĂ©passement par changement de plan (et non pas par structuration interne), qui exclut alors tout fondement proprement logique, car lâidĂ©e mĂȘme dâun fondement externe Ă la logique est contradictoire : « Si la logique transcendantale fonde vraiment la logique, dit Jean CavaillĂšs en une conclusion dĂ©cisive, il nây a pas de logique absolue (câest-Ă -dire rĂ©gissant lâactivitĂ© subjective absolue). Sâil y a une logique absolue, elle ne peut tirer son autoritĂ© que dâelle-mĂȘme, elle nâest pas transcendantale. » (Sur la logique et la thĂ©orie de la science, 2e Ă©d., p. 65.)
On rĂ©pondra peut-ĂȘtre que la sĂ©paration entre le transcendantal et le « monde » nâest radicale quâau point de vue des normes et quâen fait lâintuition des « essences » ou des « intentions » assure le passage de façon continue. Mais alors, de deux choses lâune : ou il y a sĂ©paration, et il nây a plus de fondement autonome Ă la logique, ou il y a passage continu, et lâon fait appel Ă des processus factuels tels que des intuitions, ce qui conduit Ă retomber dans le psychologisme. « Si lâĂšTro/rj (ou rĂ©duction), en sĂ©parant la conscience transcendantale dâune conscience insĂ©rĂ©e dans le monde, enlĂšve Ă lâempirisme logique et au psychologique leur aspect naĂŻf et leur agressivitĂ© un peu scandaleuse, ils restent sous-jacents au dĂ©veloppement phĂ©nomĂ©nologique », dit encore CavaillĂšs (wid., pp. 65-66). Un autre logicien, E. W. Beth, dans une rĂ©cente revue des solutions donnĂ©es aux problĂšmes de fondements (ĂpistĂ©mologie mathĂ©matique et psychologie, pp. 33-36) parle de mĂȘme du « prĂ©tendu antipsychologisme de Husserl » et montre quâen dĂ©finitive la phĂ©nomĂ©nologie revient Ă fonder la logique sur une « psychologie spĂ©culative » simplement diffĂ©rente de celles de Mill ou de Ziehen.
Et effectivement, si paradoxal que cela puisse paraĂźtre (mais le paradoxe disparaĂźt si lâon suppose que le dĂ©passement transcendantal nâest jamais quâune duplication hypostasiant en fait les intuitions du sujet empirique), lâadversaire type du psychologique nâest pas parvenu Ă lâĂ©liminer et sâest bornĂ© Ă le transposer sur un autre
plan. Si lâon se rĂ©fĂšre aux distinctions entre le « psychologique » et la psychologie (voir pp. 37 et 38), la phĂ©nomĂ©nologie reste essentiellement psychologiste, au sens dâun passage continuel du fait Ă la norme. La norme câest la connexion des « essences », mais le fait câest 1â« intuition » comme telle. La prĂ©caution consistant Ă refouler cette intuition du terrain propre aux sujets individuels pour lâattacher Ă un sujet transcendantal et mĂȘme la prĂ©caution consistant Ă limiter les « faits » au monde sensible spatio-temporel pour ne plus parler que dâ« existences » sur le terrain transcendantal ne diminuent en rien lâillĂ©gitimitĂ© de ce passage de 1â« étant » au « devoir ĂȘtre », car il ne suffit pas dâintuitionner une norme pour la fonder : il reste Ă dĂ©montrer sa validitĂ©. Et il nâest quâune mĂ©thode pour fonder la validité : câest la formalisation logique. Or, chose extraordinaire, Husserl, le dĂ©fenseur de la logique contre le naturalisme, sây refuse prĂ©cisĂ©ment parce que « en philosophie, les dĂ©finitions nâont pas la mĂȘme nature quâen mathĂ©matiques ; toute imitation des procĂ©dĂ©s mathĂ©matiques est Ă cet Ă©gard non seulement infructueuse mais maladroite et de consĂ©quences extrĂȘmement nuisibles » {IdĂ©es, Introduction, p. 10). Câest assez dire que le monde des « essences » est informalisable et que le recours Ă lâintuition demeure donc indispensable : dâoĂč le « psychologisme ». Lâambition dâune Ă©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique fondĂ©e sur la psychologie autant que sur la logique est au contraire dâĂ©tudier parallĂšlement les sĂ©ries gĂ©nĂ©tiques par voie expĂ©rimentale et la construction logique par voie dâaxiomatisation. Dans la mesure oĂč les mĂȘmes structures prĂ©senteront ainsi un aspect gĂ©nĂ©tique ou causal et un aspect formalisable, on pourra certes dire que la logique apparaĂźt comme une axiomatisation qui ne reposera en rien sur les « intuitions » de ce sujet, puisque prĂ©cisĂ©ment une axiomatisation, tout en traduisant par correspondance les donnĂ©es Ă axiomatiser, ne repose plus que sur elle-mĂȘme du point de vue de la validitĂ©. En bref, pour avoir voulu couper les ponts avec la psychologie, Husserl a au contraire Ă©tĂ© obligĂ© dâappuyer la logique sur de simples « intuitions » et ce nâest pas en les promouvant au rang de « transcendantales » quâon Ă©carte pour autant le « psychologisme ».
Mais il reste ce fait fondamental que, aux points de
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vue normatif et logique, le dĂ©passement transcendantal ou passage du sujet psychologique au « moi idĂ©al » et au monde des essences paraĂźt constituĂ© effectivement et par consĂ©quent lĂ©gitimĂ©, grctce au processus bien dĂ©fini, sans cesse invoquĂ© par Husserl et qui est, il faut lâadmettre pleinement, dâun grand intĂ©rĂȘt : la « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique ou libĂ©ration de lâunivers « naturel » en tant que spatio-temporel, au profit dâune accession aux idĂ©es pures ou extratemporelles. De fait il y a lĂ un problĂšme central, mais qui nâest pas spĂ©cial Ă la phĂ©nomĂ©nologie et la question est alors dâĂ©tablir si lâexistence, en tant que fait, dâun processus mental rĂ©pondant Ă la description de la « rĂ©duction » husser- lienne implique le recours au transcendantal. Or, tout historien des sciences et tout psychologue du dĂ©veloppement retrouvent cette question lorsquâil sâagit dâexpliquer comment, Ă partir de niveaux empiriques ou intuitifs, peut se constituer une comprĂ©hension des mathĂ©matiques « pures » en tant quâindĂ©pendantes de tout objet particulier. Nous verrons tout Ă lâheure quâil existe une convergence indĂ©niable entre ce que, sur ce terrain psychologique, nous appelons la « dĂ©centration » du sujet par rapport au moi et ce quâHusserl appelle « rĂ©duction ». Mais, sâil en est ainsi, en quoi le transcendantal et la mĂ©thode phĂ©nomĂ©nologique sont-ils nĂ©cessaires ?
Avant dâen venir lĂ , demandons-nous encore sâil existe des applications de la phĂ©nomĂ©nologie Ă la philosophie mathĂ©matique, de nature Ă mettre en Ă©vidence lâapport original du dĂ©passement transcendantal Ă des problĂšmes classiques. Traduire les normes en termes dâessences et construire la vaste architecture des structures « eidĂ©tiques » demeure spĂ©culatif, tant que lâon nâa pas fourni, sur le terrain prĂ©cis de lâĂ©pistĂ©mologie des sciences des rĂ©ponses nouvelles aux questions jusque-lĂ non encore ou autrement rĂ©solues. A cet Ă©gard lâouvrage rĂ©cent de Suzanne Bachelard, la Conscience de rationalitĂ©, Ă©tude phĂ©nomĂ©nologique sur la physique mathĂ©matique (1958) fournit un exemple dĂ©cisif, car il comporte dâun cĂŽtĂ© une partie historico-critique qui porte sur la genĂšse rĂ©elle (et nullement idĂ©ale) de cette discipline et, dâun autre cĂŽtĂ© deux parties phĂ©nomĂ©nologiques. Or, autant lâapport historico-critique de S. Bachelard est
nouveau et remarquable, autant le commentaire phĂ©nomĂ©nologique converge avec ce que chacun peut dire en un autre langage. Nous avons montrĂ© ailleurs quâexac- tement toutes les conclusions Ă©pistĂ©mologiques de cet auteur concordent avec les conclusions de lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, Ă part le refus dĂ©clarĂ© mais non observĂ© de recourir Ă la psychologie.
B) Le fondement phĂ©nomĂ©nologique de la logique nâayant point emportĂ© lâadhĂ©sion des logiciens, demandons-nous maintenant si le doublage de la psychologie scientifique par une psychologie phĂ©nomĂ©nologique sâavĂšre nĂ©cessaire.
PrĂ©cisons dâabord les frontiĂšres que la phĂ©nomĂ©nologie impose Ă la psychologie. « La psychologie, dit Husserl, est une science issue de lâexpĂ©rience. Cela implique deux chosesâŠÂ : (1) câest une science portant sur des faits⊠(2) câest une science qui atteint des rĂ©alitĂ©s naturelles (Ăealitctten). Les phĂ©nomĂšnes dont elle traite en tant que « phĂ©nomĂ©nologie » psychologique, sont des Ă©vĂ©nements rĂ©els (reale), qui Ă ce titre, et quand ils ont une existence (Dasein) effective, sâinsĂšrent, ainsi que les sujets rĂ©els auxquels ils appartiennent, dans Yunique [soulignĂ© par nous] monde spatio-temporel, conçu comme â omnitudo realitatis â ». (« Introduction » aux IdĂ©es, p. 6). On voit immĂ©diatement que, selon une telle dĂ©finition, la psychologie nâaurait le droit de sâoccuper que des conduites et Ă©tats striaement individuels, par opposition aux structures gĂ©nĂ©rales de lâesprit, et câest bien ce que les phĂ©nomĂ©nologistes rĂ©pĂštent constamment en se fondant pour ce faire sur la seule autoritĂ© de Husserl. Parlant des structures cognitives communes Ă tous les sujets, P. RicĆur dit par exemple : « LâobjeaivitĂ© de structures doit toujours ĂȘtre reconquise sur lâillusion subjeaiviste qui confond les concepts, les nombres, les essences, les structures logiques, etc., avec les opĂ©rations individuelles qui les visent. Cette conquĂȘte de lâobjeaivitĂ© est sans cesse Ă refaire. LâidĂ©alisme transcendantal supposera toujours cette premiĂšre viaoire sur le psychologisme. On peut mĂȘme dire que le logicisme des ProlĂ©gomĂšnes est le garde-fou permanent de lâidĂ©alisme » (IdĂ©es, Introduaion, p. xxxnr). Ces citations suffisent, semble-t-il, Ă montrer que la nĂ©cessitĂ© dâun dĂ©passement
transcendantal ainsi que dâun doublage de la psychologie scientifique par une nouvelle psychologie phĂ©nomĂ©nologique est peut-ĂȘtre simplement relative aux frontiĂšres que lâon attribue au prĂ©alable Ă cette psychologie scientifique, frontiĂšres peut-ĂȘtre exactes au moment oĂč on les a tracĂ©es mais qui supposent le postulat a priori dâune exclusion de tout dĂ©passement interne et autonome de cette discipline.
Or, Ă examiner les recherches actuelles sur la psychogenĂšse des opĂ©rations intellectuelles, on constate non seulement quâelles dĂ©bordent sans cesse le cadre spatio- temporel et surtout individuel assignĂ© par Husserl Ă la psychologie, mais encore, ce qui est plus intĂ©ressant, quâelles portent explicitement, entre autres questions, sur le problĂšme mĂȘme que Husserl rĂ©sout par lâhypothĂšse de la « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique, et cela dans des termes correspondants de trĂšs prĂšs Ă ceux que prĂ©cise cette hypothĂšse.
La raison du malentendu sur les frontiĂšres de la psychologie est trĂšs claire et nâa rien de spĂ©cial Ă la phĂ©nomĂ©nologie : câest la mĂ©connaissance du point de vue gĂ©nĂ©tique. Tant quâon sâen tient Ă une psychologie de la conscience, et encore de celle de lâindividu achevĂ©, il va de soi quâon ne saurait sortir du subjectivisme au sens de lâindividuel, puisque les Ă©tats de conscience appartiennent Ă un moi et restent donc centrĂ©s sur celui-ci : câest pourquoi la conscience ne fournit que des intuitions, certitudes et Ă©vidences inopĂ©rantes, et que si lâon en vient Ă les utiliser comme fondements normatifs on verse dans le psychologisme. Par contre, sitĂŽt que lâon reconstitue, par expĂ©riences sur tous les niveaux du dĂ©veloppement, une genĂšse rĂ©elle (par opposition aux genĂšses spĂ©culatives de lâempirisme associationniste), on atteint une construction de structures opĂ©ratoires qui nâont plus rien de subjectif, au sens prĂ©cĂ©dent, et cela pour deux raisons. La premiĂšre est quâil sâagit de structures communes Ă tous les individus, quoique inconscientes jusquâau jour oĂč une abstraction rĂ©flĂ©chissante parvient Ă les dĂ©gager : elles nâont donc plus rien dâ« individuel », et, si lâon peut parler dâ« opĂ©rations individuelles, il ne sâagit que de leur exercice individualisĂ© (comme est la « parole » par opposition Ă la « langue »), mais appuyĂ© sur des structures gĂ©nĂ©rales au sens
dâ« universelles » (relativement Ă un niveau donnĂ© de dĂ©veloppement). La seconde raison est quâil sâagit de structures formalisables, telles que les « groupements » et le groupe des quatre transformations INRC, ce qui atteste suffisamment leur valeur Ă©pistĂ©mique et mĂȘme logique par opposition aux donnĂ©es de la conscience individuelle.
Il est donc exclu dâinterdire Ă la psychologie de franchir les frontiĂšres de 1â« individuel ». Au reste les liaisons actuelles de la psycho-physiologie, de la psychologie gĂ©nĂ©tique et de la cybernĂ©tique montrent assez que le problĂšme des structures est aujourdâhui posĂ© en des termes qui nâont plus rien de subjectiviste. Quant aux frontiĂšres spatio-temporelles que prescrit Husserl, la situation est encore plus frappante, et câest sur ce point que la psychogenĂšse rencontre un problĂšme qui converge assez exactement avec celui de la « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique, mais sur le terrain de lâexpĂ©rience elle- mĂȘme. Il est parfaitement exact quâaux niveaux infĂ©rieurs du dĂ©veloppement, les rĂ©actions cognitives du sujet demeurent dominĂ©es par des conditions spatio-temporelles. Le jeune enfant ne parvient ainsi Ă manipuler les classes logiques et les premiers nombres entiers que sous des formes figurales (« classifications figurales », etc.) dans lesquelles interviennent son expĂ©rience perceptive, ses images mentales, etc., donc toutes sortes dâĂ©lĂ©ments empruntĂ©s au « monde spatio-temporel » comme dit Husserl. Seulement, le fait remarquable est quâil parvient Ă en sortir et que, sitĂŽt constituĂ©es les premiĂšres « opĂ©rations », mĂȘme concrĂštes (classes, relations et nombres) et a fortiori propositionnelles (implications, etc.), câe§ t-Ă - dire entre sept Ă huit et quatorze ou quinze ans, il rĂ©ussit Ă concevoir les classes ou les nombres, etc., comme indĂ©pendants de lâespace et du temps : la preuve est quâil atteint la rĂ©versibilitĂ© opĂ©ratoire alors quâil nâexiste pas de rĂ©versibilitĂ© vraie dans le « monde » physique.
Or, ce passage du spatio-temporel aux liaisons extratemporelles ou logico-mathĂ©matiques sâeffectue grĂące Ă un processus de conversion qui rappelle dâassez prĂšs la « rĂ©duction » de Husserl (toute considĂ©ration transcendantale mise Ă part) : dâabord centrĂ© sur son moi, câest-Ă -dire assimilant toute transformation ou configuration Ă des donnĂ©es tirĂ©es de lâaction propre ou de la
conscience immĂ©diate, le sujet parvient Ă se dĂ©centrer dans la mesure oĂč il raisonne par coordinations, rĂ©ciprocitĂ©s, inversions, etc., câest-Ă -dire oĂč il constitue des systĂšmes de transformations opĂ©ratoires indĂ©pendantes du point de vue propre et sâimposant avec une nĂ©cessitĂ© intrinsĂšque. Cette dĂ©centration coordinatrice a donc pour effet de substituer au sujet Ă©gocentrique un sujet Ă©pistĂ©mique qui Ă©chappe aux limitations spatio-temporelles autant quâĂ lâindividualitĂ© (et qui se libĂšre ainsi de 1â« attitude naturelle »).
Il est donc Ă©galement vain de vouloir imposer Ă la psychologie des frontiĂšres spatio-temporelles. Mais alors se pose un problĂšme curieux de mĂ©thode, qui domine la question de la lĂ©gitimitĂ© dâune psychologie phĂ©nomĂ©nologique : en Ă©tudiant ainsi la « dĂ©centration » du sujet initialement centrĂ© sur le moi, donc en fournissant lâĂ©quivalent de la « rĂ©duction » husserlienne, la psychologie (et pour ne pas compromettre nos confrĂšres, disons plus prĂ©cisĂ©ment : notre psychologie) nâentre-t-elle pas simplement dans le domaine de la phĂ©nomĂ©nologie ? De deux choses lâune, en effet : ou bien Husserl a imposĂ© Ă la psychologie des frontiĂšres trop Ă©troites pour laisser le champ libre Ă la phĂ©nomĂ©nologie, ou bien nous nous sommes arrangĂ© Ă choisir des frontiĂšres trop larges pour y englober des problĂšmes Ă©pistĂ©mologiques. Mais, dans les deux cas, cela revient Ă dire quâon peut Ă©tudier expĂ©rimentalement (et non plus seulement par la voie phĂ©nomĂ©nologique dâanalyse de la « conscience intentionnelle ») lâaccession aux concepts non spatio-temporels, et lĂ est lâessentiel. Peu importe quâon soutienne que câest faire ainsi de la phĂ©nomĂ©nologie sans le savoir (câest lâopinion de lâĂ©minent phĂ©nomĂ©nologiste Aron Gurwitsch ; de mĂȘme que J. Cohen, the Hilbert Journal, 1961, p. 243, baptise nos travaux du qualificatif de « logique phĂ©nomĂ©nologique »). Lâimportant est que lâon puisse analyser par voie expĂ©rimentale la construction des structures opĂ©ratoires et la mettre en correspondance avec la formalisation logistique : en ce cas on ne sort pas de la psychologie ni de la logistique et tout dĂ©passement ou doublage phĂ©nomĂ©nologique devient inutile : la « victoire » sur le psychologisme est alors chose facile puisquâelle est dĂ©jĂ obtenue par la psychologie elle-mĂȘme.
En conclusion, il nâest pas possible de fonder sur la phĂ©nomĂ©nologie la dĂ©monstration de la nĂ©cessitĂ© dâun dĂ©passement transcendantal. Du point de vue des normes, la logique ne saurait reposer que sur elle-mĂȘme, et le recours aux essences transcendantales en affaiblit le fondement : câest donc dâun dĂ©passement interne et autonome quâil faut attendre le progrĂšs. Du point de vue de la psychologie tout ce qui est valable dans la phĂ©nomĂ©nologie doit et peut sâintĂ©grer dans la recherche expĂ©rimentale, dont les dĂ©passements internes sont illimitĂ©s et ne sauraient ĂȘtre bornĂ©s ni par les interdictions positivistes ni par les frontiĂšres mĂ©taphysiques, car en se libĂ©rant des premiĂšres on recule sans cesse les secondes.
Les dépassements internes
Il est dâun grand intĂ©rĂȘt de suivre comment lâun des principaux protagonistes français de la phĂ©nomĂ©nologie et de lâexistentialisme sâoriente aujourdâhui vers un constructivisme dialeCtique. Mais la Critique de la raison dialectique de J.-P. Sartre prĂ©sente surtout cet autre intĂ©rĂȘt de faire sentir avec acuitĂ© la dualitĂ© des voies possibles entre lesquelles peut hĂ©siter toute Ă©pistĂ©mologie dialeCtique : ou lâimpĂ©rialisme dâune mĂ©thode supra- scientifique, ou lâefficacitĂ© des constructions soumises sans privilĂšge aux conditions communes du contrĂŽle et de la cohĂ©rence.
Sans doute tout constructivisme dialeCtique modifie-t-il nos perspectives sur le contrĂŽle expĂ©rimental et la cohĂ©rence dĂ©ductive. Aussi Sartre est-il le premier Ă reconnaĂźtre par moments la parentĂ© entre lâĂ©pistĂ©mologie sociologique et lâĂ©pistĂ©mologie physique : « Au reste la connaissance mĂȘme est forcĂ©ment pratique : elle change le connu. Non pas au sens du rationalisme classique. Mais comme lâexpĂ©rience, en microphysique, transforme nĂ©cessairement son objet » (p. 104). Et sans doute reconnaĂźt-il aussi la nĂ©cessitĂ© de coordonner structures et genĂšse : « la seule anthropologie possible qui doive ĂȘtre Ă la fois historique et structurelle », dit-il du marxisme (p. 107). Mais sâil lui arrive de rappeler sans pitiĂ© quâon ne bouche pas les trous du savoir avec une dialeCtique
formelle (par exemple quant au passage du physicochimique au vital, etc., oĂč il attend les rĂ©sultats de la science : pp. 129-130 et note 1), il se simplifie par ailleurs un peu trop la tĂąche en ramenant les sciences Ă lâidĂ©al positiviste de pure rĂ©duction (pp. 95, 147, etc.). Atteindre la totalisation dans son devenir mĂȘme, saisir la raison dans ce quâelle a de nĂ©cessaire Ă travers la praxis, bref remplacer la rĂ©duction par un constructivisme lui paraissent dĂ©passer les pouvoirs de toute mĂ©thode scientifique, et câest sur ce point que lâon peut se sĂ©parer de ce qui apparaĂźt chez Sartre comme un inutile hĂ©ritage de lâesprit mĂ©taphysique.
Si lâon examine par contre la dialectique interne de la recherche scientifique, on ne saurait quâĂȘtre frappĂ©, non seulement par les dĂ©passements continuels quâelle entraĂźne, mais aussi et autant par le caractĂšre de totalisation progressive reconnaissable aprĂšs coup en leur succession dâabord imprĂ©visible.
I. â La notion mĂȘme des dĂ©passements internes dâun systĂšme est une notion dialectique. Elle signifie que le systĂšme se renouvelle en sâĂ©tendant, mais quâil sâĂ©tend et se renouvelle Ă la fois sans franchir ses propres frontiĂšres et en les reculant seulement, de telle sorte que les constructions qui sâeffectuent demeurent intĂ©rieures au systĂšme. Câest ainsi que le systĂšme des sciences ne consiste ni Ă accumuler simplement de nouvelles connaissances objectives ni Ă procĂ©der sans plus Ă de nouvelles gĂ©nĂ©ralisations dĂ©ductives, ce qui conduirait dans les deux cas Ă des extensions additives sans renouvellement. Dâautre part, les nouveautĂ©s expĂ©rimentales ou dĂ©ductives qui sâimposent au cours des transformations du savoir ne consistent pas Ă sortir de la science au profit dâautres formes de connaissance. Il y a donc bien dĂ©passements, au sens de renouvellements, et internes, au sens quâon vient de voir, ce qui implique lâapparition continuelle dâoppositions Ă surmonter et de synthĂšses Ă effectuer.
La raison de ces oppositions et des dĂ©passements quâelles entraĂźnent est dâabord que lâobjet existe, dont la conquĂȘte est le but de chaque science, mais quâil se modifie au fur et Ă mesure de cette conquĂȘte, tout en fournissant les indices dâune approche croissante. Or,
sâil se modifie, câest en fonction de deux facteurs complĂ©mentaires. Le premier est que lâobjet ne se prĂ©sente pas sur un seul plan, tel que les divers secteurs dâune mĂȘme science ou de disciplines voisines correspondent Ă des surfaces juxtaposĂ©es ou mĂȘme emboĂźtĂ©es de ce plan, que lâon parcourerait comme les rĂ©gions successives dâun pays Ă dĂ©couvrir : lâobjet est distribuĂ© selon des Ă©chelles dâobservation si diffĂ©rentes entre elles que les relations, modĂšles, ou structures adĂ©quates Ă une Ă©chelle ne le sont plus Ă une autre (lâĂ©chelle « crĂ©e le phĂ©nomĂšne » selon la forte expression de Ch. Eug. Guye). Le second facteur est que, la lecture du fait ni la construction des modĂšles interprĂ©tatifs nâĂ©tant possibles sans lâintervention des actions et opĂ©rations du sujet, elles varient elles-mĂȘmes, non seulement dâune Ă©chelle Ă une autre, mais dâune Ă©tape Ă une autre de lâĂ©laboration de ces schĂšmes assimilateurs : lâobjet se modifie donc en tant quâencadrĂ© ou enrichi par ces apports, de telle sorte que sa connaissance porte toujours sur les interactions entre lâopĂ©ration et lâobjet et non pas sur celui-ci Ă lui seul. Il y a lĂ une premiĂšre raison de dĂ©passements dans la direction de lâobjectivation, puisque les conflits ou dĂ©sĂ©quilibres naissent sans cesse des diffĂ©rences dâĂ©chelles, des inadĂ©quations entre les faits et les schĂšmes assimilateurs et des oppositions entre schĂšmes.
Une seconde raison est que si lâobjet se modifie et si ses modifications ne sont atteintes quâĂ travers les coordinations du sujet, celui-ci nâest pas donnĂ© non plus sous une forme permanente, car il sâĂ©labore en fonction des instruments matĂ©riels ou intĂ©riorisĂ©s quâil façonne pour agir sur lâobjet : actions physiques, dâune part, coordinations gĂ©nĂ©rales dont lâabstraction rĂ©flĂ©chissante tire, dâautre part, les opĂ©rations logiques et mathĂ©matiques. Il en rĂ©sulte que le sujet non plus nâest pas distribuĂ© sur un seul plan, mais quâon retrouve en lui lâĂ©quivalent des Ă©chelles sous la forme de niveaux dâactivitĂ© sâĂ©tendant entre les interactions biologiques, les interactions nerveuses, les comportements Ă©lĂ©mentaires, etc., jusquâaux formes supĂ©rieures de la pensĂ©e abstraite. Or, chacun de ces niveaux est relatif Ă un certain mode dâinterdĂ©pendance avec lâobjet, depuis le milieu organique jusquâĂ 1â« objet quelconque » sur lequel portent les structures logico-mathĂ©matiques. Cette structuration
progressive des actions et opĂ©rations du sujet constitue donc une seconde source continuelle de dĂ©passements, puisque ce sujet nâest ni la table rase de lâempirisme, sur laquelle se gravent les impressions accumulĂ©es de source extĂ©rieure, ni la collection toute faite dâintuitions a priori ou transcendantes sâexerçant Ă tour de rĂŽle, mais quâil est constamment aux prises avec le rĂ©el, en un corps Ă corps avec les transformations effectives ou possibles, et quâil se transforme lui-mĂȘme au fur et Ă mesure quâil modifie les objets ou construit de nouveaux instruments logico-mathĂ©matiques.
II. â Il en rĂ©sulte que mĂȘme si les objets ou leurs lois, en tant quâexistant indĂ©pendamment de nous, peuvent rester permanents au cours du devenir (ce qui nâest possible que des lois et peut-ĂȘtre seulement en certains seCteurs), lâobjet connu et le sujet sont entraĂźnĂ©s, en fonction mĂȘme des aCtions toujours plus complexes exercĂ©es sur le rĂ©el et des coordinations gĂ©nĂ©rales quâelles supposent, en un double mouvement corrĂ©latif dâobjectivation et dâintĂ©riorisation. Le mouvement dâobjectivation va de soi puisque, mĂȘme dans les cas exceptionnels oĂč le savant se donne une philosophie subjectiviste de sa science (comme le phĂ©nomĂ©nisme de Mach ou certaines de ses rĂ©surrections modifiĂ©es Ă propos de la relativitĂ© ou de la microphysique) câest bien toujours la conquĂȘte de lâobjet qui reste le moteur essentiel de la recherche : or, lâobjet est inĂ©puisable en fait et constamment modifiĂ© par les actions tendant Ă le rejoindre, qui, en se rapprochant de lui, lâenrichissent de nouvelles relations au lieu de le voiler. Quant au processus dâintĂ©riorisation, il est plus complexe encore, parce que le sujet nâest point un objet quâil suffirait de dĂ©couvrir comme un autre mais par approfondissement interne, soit psychologiquement par introspection progressive, soit logiquement par prise de conscience graduelle de « lois de la pensĂ©e » ou dâintuitions toujours plus primitives. Le sujet est un centre dâactions et de coordinations. Psychologiquement il sâĂ©tudie en son comportement, et lâon constate alors que son dĂ©veloppement se traduit sous la forme dâune suite dâintĂ©riorisations des conduites : passages du langage extĂ©rieur en un langage intĂ©rieur, des actions matĂ©rielles en opĂ©-
rations intĂ©riorisĂ©es, etc. Mais on constate aussi que le mĂ©canisme interne des coordinations, donc les coordinations gĂ©nĂ©rales entre actions, donne lieu de la part du sujet Ă une sĂ©rie dâabstractions formatrices dâopĂ©rations logiques (ordre et emboĂźtements) et par consĂ©quent mathĂ©matiques. Or, ces abstractions qui nâont lieu initialement quâĂ propos des actions concrĂštes, sâaffinent et se gĂ©nĂ©ralisent en une direction qui sâĂ©loigne de lâexpĂ©rience et aboutit Ă la logique et aux mathĂ©matiques dites « pures », parce que leurs connexions sont interrompues avec tout objet particulier dâapplication. Câest en ce double sens, dâailleurs complĂ©mentaire, de lâintĂ©riorisation des conduites et de lâabstraction croissante que nous pouvons parler dâun processus dâintĂ©riorisation symĂ©trique de celui dâobjectivation.
III. â Or, chacun de ces deux processus, dont la symĂ©trie est pour ainsi dire latĂ©rale, se caractĂ©rise par deux mouvements dont la symĂ©trie pourrait alors ĂȘtre dite longitudinale, de progression constructive, dâune part, et de rĂ©flexion rĂ©troactive, dâautre part.
A considĂ©rer dâabord le processus dâobjectivation propre aux sciences physiques et biologiques, il est banal de constater combien les phases dâunification correspondant, par exemple, aux gĂ©nĂ©ralisations de la mĂ©canique newtonienne, puis jusquâĂ la fin du xixe siĂšcle Ă la « physique des principes », ont Ă©tĂ© suivies de dislocations profondes aboutissant toujours Ă un double progrĂšs : lâun en extension, qui correspond Ă la conquĂȘte de nouveaux faits et parfois de nouveaux champs dâexpĂ©rience, mais lâautre rĂ©flexif correspondant Ă une refonte des principes et Ă un remaniement gĂ©nĂ©ral Ă effets rĂ©troactifs (rĂ©organisation de lâacquis) aussi bien que proactifs. On pourrait penser quâil nây a lĂ que la manifestation du caractĂšre expĂ©rimental de ces sciences, dont le propre est prĂ©cisĂ©ment dâĂȘtre exposĂ© sans cesse Ă lâirruption de donnĂ©es nouvelles et imprĂ©vues. Mais le double mouvement de construction progressive et de reconstruction rĂ©flexive est tout aussi net en mathĂ©matiques et en logique : chaque conquĂȘte nouvelle, comme la thĂ©orie des ensembles, la topologie, lâalgĂšbre gĂ©nĂ©rale, etc., conduit Ă des remaniements et Ă des refontes complĂštes, et non pas seulement Ă des additions linĂ©aires
comme on pourrait sây attendre si lâon voulait rĂ©duire les construĂ©lions logico-mathĂ©matiques Ă de simples dĂ©ductions gĂ©nĂ©ralisatrices ou au seul affinement dâun « langage ».
Objectivation et intĂ©riorisation, dâune part, progression et rĂ©troaction, dâautre part, tel est donc le quadruple aspect des construĂ©lions propres aux divers types du savoir. Elles ne se distribuent ainsi jamais sur un plan uniforme qui serait celui dâun accroissement additif de connaissances ou dâun dĂ©roulement linĂ©aire des dĂ©ductions, mais elles attestent la prĂ©sence de continuelles oppositions Ă dĂ©passer et de perpĂ©tuels obstacles, extĂ©rieurs et intĂ©rieurs, Ă surmonter. Ces obstacles et ces oppositions tiennent, bien sĂ»r, aux rĂ©sistances du rĂ©el. Mais ils tiennent tout autant au fait que, si tout problĂšme nouveau provoque lâapparition dâune nouvelle variĂ©tĂ© dâactions expĂ©rimentales matĂ©rielles ou de structures opĂ©ratoires internes destinĂ©es Ă le rĂ©soudre, ces nouvelles actions extĂ©rieures ou intĂ©rieures commencent par demeurer centrĂ©es sur la lacune Ă combler et sur les perspectives qui sây rattachent : le progrĂšs nâest alors possible que par une dĂ©centration levant les oppositions créées par la centration initiale. DĂ©centration et coordination, tels sont donc les deux aspects de toute construction authentiquement fĂ©conde et gĂ©nĂ©ralisable, mais ce sont lĂ les manifestations de synthĂšses difficiles, dont les victoires ne portent donc pas seulement sur les obstacles extĂ©rieurs Ă franchir mais tout autant sur les oppositions nĂ©es de la multitude des centrations dĂ©formantes possibles, qui rĂ©apparaissent sur de nouveaux plans lors de chaque conquĂȘte partielle.
IV. â Ce quadruple aspect de la dialectique propre aux dĂ©veloppements du savoir en tant que liĂ©s Ă la pro- duction continuelle de nouveaux modes dâactions, extĂ©rieurs ou expĂ©rimentaux et intĂ©rieurs ou opĂ©ratoires, est alors de nature Ă confĂ©rer aux interactions ou au cercle du sujet et des objets une tout autre signification que dans les doctrines classiques. Ce cercle se retrouve en toutes les Ă©pistĂ©mologies, mais sous des formes variables. Dans les perspectives transcendantalistes, lâobjet nâest connu quâĂ travers les.structures du sujet (intuitions des essences ou formes a priori), mais celles-ci
ne se dĂ©couvrent que dans leur application conçue comme nĂ©cessaire, aux donnĂ©es objectives de lâexpĂ©rience : le cercle nâest alors levĂ© que par un appel explicite (Hilbert) ou implicite Ă une harmonie préétablie entre les cadres transcendantaux et les faits. Pour le rĂ©alisme empiriste, le rĂ©el nâest connu quâĂ travers les sensations du sujet, mais celui-ci ne les Ă©prouve quâen fonction des objets. Pour le relativisme historique, les structures du sujet Ă©voluent sous les pressions de lâexpĂ©rience, mais celle-ci nâest jamais saisie que relativement Ă ces structures, etc. En tous ces points de vue, les objets et la pensĂ©e se trouvent pour ainsi dire face Ă face, sur deux plans parallĂšles, immobiles ou en mouvement, et la relation consiste en harmonie ou en Ă©changes, mais entre deux plans distincts. Comme nous lâavons vu, le propre dâune Ă©pistĂ©mologie constructiviste qui relie la connaissance Ă lâaction est au contraire de situer sur les mĂȘmes plans multiples le sujet et lâobjet, leurs sĂ©parations nâĂ©tant que de mĂ©thode et pour ainsi dire provisoires.
En effet, le sujet Ă©tant un systĂšme dâactions et de coordinations qui les relient, les premiĂšres orientĂ©es vers une objectivation croissante et les secondes fournissant le dĂ©part de structures progressivement intĂ©riorisĂ©es, il ne suffit pas, pour atteindre les relations entre lâobjet, que tendent Ă intĂ©grer les actions, et les structures, issues par abstraction des coordinations, de considĂ©rer la situation Ă un niveau particulier du dĂ©veloppement psychologique ou de lâhistoire des sciences : il faut remonter aux sources et comparer entre elles les Ă©tapes du devenir. A sâen tenir, en effet, aux donnĂ©es statiques correspondant Ă un seul moment de lâhistoire, il faut interprĂ©ter lâadĂ©quation des structures logico-mathĂ©matiques au rĂ©el ou bien par une contrainte des faits physiques sur lâĂ©laboration de ses structures, ce qui est manifestement insuffisant, ou bien par une contrainte de celles-ci sur ceux-lĂ , ce qui lâest tout autant, ou par une harmonie préétablie, ou par des interactions sans pour autant Ă©chapper au cercle selon lequel les faits eux-mĂȘmes ne sont enregistrĂ©s que par lâintermĂ©diaire dâun cadre logico-mathĂ©matique.
A remonter aux sources, on constate, au contraire, que si haut que recule lâanalyse des comportements Humains et organiques, toute action exercĂ©e par lâĂȘtre
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vivant sur le milieu suppose dĂ©jĂ des coordinations de formes gĂ©nĂ©rales, câest-Ă -dire prĂ©logiques et prĂ©mathĂ©matiques. McCulloch et Pitts ont retrouvĂ© les liaisons de la logique propositionnelle dans les connexions neuroniques et nâimporte quel rĂ©flexe comporte au minimum certaines relations dâordre. La clef des rapports entre le sujet et lâobjet est donc Ă chercher dans les Ă©changes entre lâorganisme et le milieu et, bien que les relations entre la morphogenĂšse et les facteurs externes ainsi que les rapports entre le vital et le physico-chimique demeurent mystĂ©rieux, il nâen est pas moins clair que lâorganisation vivante, source des activitĂ©s du sujet, est plus proche des mĂ©canismes intimes de la matiĂšre que ne lâest la pensĂ©e. Câest donc non pas en vertu dâune harmonie préétablie, mais dâune source commune, que procĂšde dĂšs ses dĂ©buts lâaccord entre la coordination des actions et les lois fondamentales de lâobjet, et comme toute lâĂ©volution mentale consiste Ă coordonner les actions qui rĂ©ussissent, cet accord ne peut que se consolider jusquâau moment oĂč la pensĂ©e tire de ces coordinations des structures abstraites par intĂ©riorisation croissante pendant que les actions coordonnĂ©es pĂ©nĂštrent au sein du rĂ©el par objectivation progressive.
V. â Lâun des faits les plus surprenants de lâhistoirc des sciences trouve ainsi son explication gĂ©nĂ©tique dans les conditions de formation de la pensĂ©e et de lâexpĂ©rience : câest le caractĂšre souvent anticipateur de cadres mathĂ©matiques Ă©laborĂ©s sans souci du rĂ©el et ne servant que bien ultĂ©rieurement aux applications physiques. Par exemple la notion de « groupe », dâorigine purement algĂ©brique, intervient aujourdâhui Ă toutes les Ă©chelles dans lâinterprĂ©tation de lâunivers matĂ©riel. Or, la structure de groupe constitue un cas particuliĂšrement frappant de coordination Ă©lĂ©mentaire, que lâon retrouve jusquâaux niveaux sensori-moteurs et qui remonte vraisemblablement bien plus haut encore. Il nâest donc pas incomprĂ©hensible quâen intĂ©riorisant puis en axioma- tisant abstraitement les donnĂ©es Ă©lĂ©mentaires tirĂ©es des coordinations des actions â donnĂ©es trĂšs peu nombreuses et trĂšs pauvres de contenu, mais dâune richesse indĂ©finie en compositions et implications possibles â on puisse dâabord engendrer des dĂ©veloppements illi-
mitĂ©s par construction opĂ©ratoire et ensuite les utiliser comme cadres pour des expĂ©riences imprĂ©vues. En effet, la construction opĂ©ratoire (au sens le plus large y compris la logique) nâest quâune forme abstraite et gĂ©nĂ©ralisĂ©e de la coordination des actions, et puisque celle-ci porte dĂšs lâorigine sur des actions sâadaptant au rĂ©el, il est normal que les coordinations les plus abstraites rejoignent ces actions elles-mĂȘmes hautement mathĂ©matisĂ©es que sont les actions expĂ©rimentales raffinĂ©es de lâastro- nome, du physicien ou du chimiste.
Cette interprĂ©tation est mĂȘme aussi peu aventureuse que simple si on ne la traduit pas en termes prĂ©formistes, câest-Ă -dire si on nâimagine pas la logique et les mathĂ©matiques comme contenues dâavance dans la coordination des comportements. Elles ne sont mĂȘme pas contenues dans la « pensĂ©e naturelle » qui ne comprend que quelques structures faibles de classes, relations, nombres et propositions. A fortiori ne trouverait-on dans les coordinations dâactions Ă©lĂ©mentaires que quelques liaisons Ă©lĂ©mentaires dâordre, dâemboĂźtements additifs et de voisinage topologique. Mais lâĂ©tude gĂ©nĂ©tique des dĂ©veloppements des opĂ©rations Ă partir de ces liaisons Ă©lĂ©mentaires montre dĂ©jĂ une telle richesse de constructions spontanĂ©es (dont la pensĂ©e du sujet ne prend quâune conscience trĂšs imparfaite) quâil nây a rien aâĂ©tonnant Ă ce quâelle se poursuive ensuite jusquâau niveau des axiomatiques et de la mathĂ©matique « pure », tandis que ce mode de construction explique par ailleurs les convergences avec lâexpĂ©rience.
La fĂ©conditĂ© de ces constructions logico-mathĂ©matiques ou proprement expĂ©rimentales est due au fait que ni les opĂ©rations propres aux premiĂšres ni les actions propres aux secondes ne procĂšdent par simples gĂ©nĂ©ralisations ou extensions : elles sont contraintes Ă de continuels renouvellements et restructurations par le fait quâil sâagit prĂ©cisĂ©ment de constructions rĂ©elles, procĂ©dant pas Ă pas et engendrant des contradictions momentanĂ©es par leur diversitĂ© et leurs insuffisances initiales ainsi que par leurs conflits avec les donnĂ©es de fait. Câest donc une suite de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations que met en Ă©vidence lâhistoire des connaissances scientifiques, dâoĂč leur caractĂšre dialectique.
VI. â Mais les dĂ©passements qui sâensuivent ne sont par contre bornĂ©s par aucune frontiĂšre extĂ©rieure ou intĂ©rieure. De telles frontiĂšres ne pourraient ĂȘtre imposĂ©es que par la mĂ©taphysique, par une philosophie interne telle que le positivisme ou par les principes mĂȘmes du savoir. Or, dans les trois cas, les frontiĂšres sont mobiles, donc constamment ouvertes.
Certes, Ă un moment quelconque de lâhistoire, on peut toujours classer les problĂšmes en scientifiques, parce que rĂ©solus ou susceptibles dâune solution par des mĂ©thodes dĂ©ductives ou expĂ©rimentales prĂ©cises, et en non scientifiques parce que non susceptibles de solution. On peut alors appeler mĂ©taphysiques ce second ensemble de problĂšmes, si lâon croit Ă la possibilitĂ© dâune forme de connaissance distincte de la connaissance effective, autrement dit si lâon attribue Ă la mĂ©taphysique une fonction de connaissance proprement dite. Mais lâhistoire montre quâun problĂšme nâest pas classable en lui-mĂȘme en tant que scientifique ou que mĂ©taphysique, et que lâabsence de solution actuelle nâexclut pas la constitution ultĂ©rieure de mĂ©thodes adĂ©quates : ainsi sont nĂ©es la psychologie scientifique, la sociologie, etc.
Quant aux frontiĂšres internes que le positivisme a voulu imposer Ă la science, nous avons assez vu combien rĂ©guliĂšrement elles sont dĂ©passĂ©es. Lâexistence mĂȘme dâune philosophie positiviste est contradictoire avec la dialectique de la science positive.
Le seul problĂšme rĂ©el de frontiĂšres que connaisse la pensĂ©e scientifique est celui qui est posĂ© par lâexistence de principes normatifs : normes de la dĂ©duction qui excluent, par exemple, lâacceptation dâhypothĂšses contra- dictoires, sinon pour les dĂ©passer, ou normes de la mĂ©thodologie expĂ©rimentale, au nom desquelles on rejettera une hypothĂšse comme infirmĂ©e ou non dĂ©montrĂ©e. Mais les normes expĂ©rimentales Ă©voluent assez profondĂ©ment avec les disciplines et avec les progrĂšs de lâapproximation, cela va sans dire. Quant aux normes dĂ©ductives, elles soulĂšvent par contre un problĂšme central : câest celui de la permanence ou du caractĂšre absolu de la logique, car lâimpossibilitĂ© de la modifier assignerait alors des frontiĂšres Ă la science.
Notons dâabord que si chacun accepte le principe de non-contradiction (car mĂȘme un dialecticien qui exalte
le rĂŽle de la contradiction jugera certaines thĂšses, par exemple idĂ©alistes, comme exclues par sa dialectique), câest en des sens bien diffĂ©rents : il y a la contradiction entre actions, conduites ou attitudes, telle que lâaCtion x sera vĂ©cue comme contradictoire avec lâaction y si celle-ci empĂȘche dâaccomplir x ou lâinverse ; mais il y a aussi la contradiction formelle, telle que x et y sont contradictoires si la dĂ©finition de x (et câest tout autre chose que la rĂ©alitĂ© de x) implique non-y, ou si la dĂ©finition de y implique non-x. Or, les contradictions « rĂ©elles » sont naturellement apprĂ©ciĂ©es trĂšs diffĂ©remment selon les individus ou leurs niveaux de dĂ©veloppement. Quant aux contradictions formelles, elles dĂ©pendent donc des dĂ©finitions, mais celles-ci sont elles-mĂȘmes relatives aux systĂšmes opĂ©ratoires dans lesquels elles interviennent : les Ă©lĂ©ments dâun « groupe » seront dĂ©finis beaucoup plus Ă©troitement, en fonction des opĂ©rations du groupe, que les Ă©lĂ©ments dâune classification zoologique en fonction des simples emboĂźtements de proche en proche des espĂšces, genres, familles, etc. En ce sens la contradiction (2 â 2) â 0 est plus forte que celle qui consistera Ă classer lâespĂšce x dans le genre B si elle est en rĂ©alitĂ© intermĂ©diaire entre A et B, parce que les dĂ©finitions de 2, o, â et = sont rendues nĂ©cessaires par la totalitĂ© du systĂšme, tandis que les dĂ©finitions de A, de B et de x ne sâimposent pas en fonCtion du tout.
Or il existe un grand nombre de logiques, dont chacune est trop faible pour fonder la logique et dont lâensemble est au contraire multivoque. La logique elle- mĂȘme effectue donc sans cesse son propre dĂ©passement. Lors dâun symposium dâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, un des participants annonçait la venue dâune « logique dia- lectique », tandis que dâautres trouvaient absurde de « changer la logique ». Le logicien polonais Greniewski mit fin Ă la discussion en constatant que, quand le formalisme « intĂšgre » ce qui commence par lui Ă©chapper, il ne sâagit plus exactement du mĂȘme formalisme : le dĂ©veloppement de la logique formelle est par consĂ©quent dĂ©jĂ dialectique.
Câest en ce sens que les principes fondamentaux ne sont eux-mĂȘmes pas « absolument absolus » : ils sont absolus pour une structure dâensemble donnĂ©e, mais donnent lieu eux aussi Ă des dĂ©passements lors de son
intégration en de nouvelles structures. Seulement, comme le propre des structures déductives est de ne pas détruire les structures antérieures en les intégrant dans les suivantes, mais de les conserver à titre de sous-systÚmes, le caractÚre « relativement absolu » des principes formels suffit aux exigences de cohérence synchronique tout en ménageant une ouverture sur les dépassements diachroniques.
VIL â Ceci conduit Ă une derniĂšre question : les dĂ©passements internes de la connaissance scientifique, imprĂ©visibles par nature (sinon ils se rĂ©duiraient Ă de simples extensions), permettent-ils aprĂšs coup de discerner en eux quelque « vection » ou sont-ils contingents ? Câest ici quâintervient le caractĂšre de totalisation propre Ă toute conatrucion dialectique, car cette vection reconnaissable a posteriori se marque toujours par la construction de structures dâensemble Ă la fois plus riches de propriĂ©tĂ©s et plus englobantes.
On pourrait, semble-t-il, se borner Ă invoquer comme raison du caractĂšre dirigĂ© ou vectionnel de lâĂ©volution dâun secteur quelconque du savoir expĂ©rimental le fait quâil se rapproche toujours plus de son objet et que celui-ci joue donc un rĂŽle dĂ©terminant en cette orientation. Mais, en dehors du platonisme, cela ne suffit point encore pour les disciplines dĂ©ductives. Quant aux sciences de fait, il reste que, lâobjet Ă©tant encadrĂ© et enrichi de relations nouvelles au fur et Ă mesure que les actions deviennent plus nombreuses pour lâatteindre intimement, comment savons-nous que la connaissance nous rapproche effectivement de lâobjet au lieu de le couvrir dâun voile subjectif ? Nous le savons par le succĂšs de prĂ©visions de plus en plus fines et diffĂ©renciĂ©es. Seulement ces prĂ©visions sont elles-mĂȘmes solidaires de reproductions, donc de « productions », ce qui met en Ćuvre lâinterprĂ©tation entiĂšre, en tant quâexplication causale et que dĂ©duction constructive. Si la vection est bien caractĂ©risĂ©e par une approche croissante de lâobjet, elle est donc en mĂȘme temps totalisation, câest-Ă -dire construction dâune structure qui retiendra au maximum les Ă©lĂ©ments expĂ©rimentaux et dĂ©ductifs des structures antĂ©rieures.
Quant aux disciplines déductives elles tendent vers
ce que P. Boutroux a appelĂ© excellemment une « objectivitĂ© intrinsĂšque », mais ce caractĂšre intrinsĂšque exclut le simple contrĂŽle des faits : la vection reconnaissable aprĂšs coup ne se marque donc que par lâintĂ©gration (mais qui est ici complĂšte) des structures antĂ©rieures dans les suivantes en une totalisation toujours plus comprĂ©hensive en mĂȘme temps quâextensive.
Il en rĂ©sulte quâen chaque discipline le caractĂšre totalisateur de la vestion est solidaire de ce double mouvement progressif et rĂ©troactif rappelĂ© sous III. Or comme les deux mouvements dâobjectivation et dâintĂ©riorisation (voir II) sont eux-mĂȘmes solidaires, puisque les actions expĂ©rimentales ne sâaffinent quâen fonction du progrĂšs des coordinations intĂ©riorisĂ©es ou logico-mathĂ©matiques, la vection se traduit en dĂ©finitive par un mouvement gĂ©nĂ©ral en spirale qui relie les disciplines les unes aux autres, selon le cercle des sciences qui reflĂšte lui-mĂȘme le cercle du sujet et de lâobjet.
Jean Piaget.
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