L’évolution intellectuelle entre l’adolescence et l’ñge adulte. Third International convention and awarding of FONEME prizes 1970, Milan, May 9-10, 1970 (1970) a

Nous sommes relativement renseignĂ©s sur les transformations assez profondes des fonctions et structures cognitives qui se produisent au moment de l’adolescence et qui montrent combien cette phase essentielle du dĂ©veloppement ontogĂ©nĂ©tique intĂ©resse tous les aspects de l’évolution mentale et psychophysiologique, et non pas seulement les aspects « instinctifs », affectifs ou sociaux auxquels on s’est trop souvent limitĂ©. Par contre nous ne savons encore que peu de choses sur la pĂ©riode qui sĂ©pare l’adolescence de l’ñge adulte et c’est donc avec beaucoup de raisons que l’Institution FONEME a dĂ©cidĂ© d’attirer l’attention des chercheurs sur ce problĂšme essentiel.

Dans ce qui suit nous allons d’abord rappeler les traits principaux des transformations intellectuelles se produisant durant la pĂ©riode de 12 Ă  15 ans, et que l’on oublie donc trop frĂ©quemment en voulant rĂ©duire la psychologie des adolescents Ă  celle de la pubertĂ©. Puis nous insisterons sur les problĂšmes principaux qui se posent quant Ă  la phase suivante (de 15 Ă  20 ans) en ce qui concerne d’abord la diversification des aptitudes puis la gĂ©nĂ©ralitĂ© plus ou moins grande des structures acquises entre 12 et 15 ans et dont on peut se demander ce qu’elles deviennent par la suite.

I) Les structures de la pensée « formelle »

Entre la naissance et cet Ăąge de 12 Ă  15 ans les structures de l’intelligence se construisent pas Ă  pas selon des stades de dĂ©veloppement dont l’ordre de succession s’est rĂ©vĂ©lĂ© trĂšs rĂ©gulier et comparable en cela aux stades d’une ontogenĂšse, sauf que leur vitesse de dĂ©roulement peut varier d’un individu Ă  l’autre ou d’un milieu social Ă  un autre : il peut donc se prĂ©senter des accĂ©lĂ©rations ou des retards, mais sans que cela modifie l’ordre de succession lui-mĂȘme. C’est ainsi que bien avant l’apparition du langage, tous les enfants normaux passent par un certain nombre de stades qui aboutissent Ă  la formation d’une « intelligence sensori-motrice » ou pratique, caractĂ©risĂ©e par certaines conduites « instrumentales » qui tĂ©moignent dĂ©jĂ  de l’existence d’une logique, mais inhĂ©rente aux coordinations des actions elles-mĂȘmes.

Lors de l’acquisition du langage et de la formation du jeu symbolique, des images mentales, etc., autrement dit de la fonction symbolique (ou sĂ©miotique en gĂ©nĂ©ral), les actions s’intĂ©riorisent en reprĂ©sentations, ce qui suppose une reconstruction et une rĂ©organisation sur ce nouveau terrain qui devient celui de la pensĂ©e reprĂ©sentative. Mais la logique propre Ă  cette nouvelle pĂ©riode demeure trĂšs incomplĂšte jusque vers 7-8 ans : les actions intĂ©riorisĂ©es ne sont encore que « prĂ©opĂ©ratoires », si l’on appelle « opĂ©rations » des actions entiĂšrement rĂ©versibles (comme additionner et soustraire, juger que la distance AB est Ă©gale Ă  la distance BA, etc.). Faute de rĂ©versibilitĂ© il n’y a alors pas encore de comprĂ©hension de la transitivitĂ© (A ≀ C si A ≀ B et B ≀ C) ni de conservation (un objet dont on change la forme change alors aussi de quantitĂ©, de poids, etc.).

Entre 7-8 et 11-12 ans se constitue par contre une logique des opĂ©rations rĂ©versibles, caractĂ©risĂ©e par la formation d’un certain nombre de structures stables et cohĂ©rentes : des classifications, des sĂ©riations, la suite des premiers nombres entiers « naturels », la mesure des longueurs et des surfaces, les relations projectives (perspectives), certaines formes gĂ©nĂ©rales de causalitĂ© (transmissions de mouvements par des intermĂ©diaires), etc. Mais plusieurs caractĂšres trĂšs gĂ©nĂ©raux distinguent encore cette logique de celle qui se constituera au niveau de la prĂ©adolescence (entre 12 et 15 ans). En premier lieu, il s’agit d’opĂ©rations « concrĂštes », c’est-Ă -dire portant directement sur les objets (classes, relations, nombres, etc.) et non pas encore sur des hypothĂšses sur lesquelles le sujet pourrait raisonner avant de savoir si elles sont vraies ou fausses. En second lieu, ces opĂ©rations qui consistent donc Ă  classer, mettre en relations ou dĂ©nombrer les objets eux-mĂȘmes ne procĂšdent que de proche en proche sans parvenir encore Ă  relier n’importe quel terme Ă  n’importe quel autre Ă  la maniĂšre dont procĂšde une combinatoire : c’est ainsi que, dans une classification, un terme est associĂ© Ă  ceux qui lui ressemblent le plus, tandis qu’il n’existe pas de classes « naturelles » reliant dans le dĂ©tail des objets trop diffĂ©rents entre eux. En troisiĂšme lieu ces opĂ©rations comportent deux sortes de rĂ©versibilitĂ©s, mais non encore reliĂ©es entre elles (au sens de composables l’une avec l’autre) : l’une est la rĂ©versibilitĂ© par inversion et nĂ©gation dont le produit est une annulation, par exemple + A − A = 0, ou + n − n = 0 ; l’autre est la rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ©, qui caractĂ©rise les opĂ©rations de relations : par exemple, si A = B alors B = A, ou si A est Ă  gauche de B, alors B est Ă  droite de A ; etc.

De 11-12 Ă  14-15 ans, au contraire, une sĂ©rie de nouveautĂ©s marquent l’avĂšnement d’une logique plus complĂšte, qui trouve son palier d’équilibre vers 14-15 ans, donc lors de l’adolescence, et qu’il est nĂ©cessaire d’analyser pour comprendre ce qui peut se passer entre cette adolescence et l’ñge adulte au sens plein du terme.

La principale de ces nouveautĂ©s est la capacitĂ© de raisonner sur des hypothĂšses Ă©noncĂ©es verbalement et non plus seulement sur des objets concrets lors de leur manipulation. Il y a lĂ  un tournant dĂ©cisif, car raisonner sur des hypothĂšses pour en dĂ©duire les consĂ©quences qu’elles comportent nĂ©cessairement (indĂ©pendamment de la vĂ©ritĂ© ou faussetĂ© intrinsĂšque des prĂ©misses) c’est raisonner formellement et par consĂ©quent attribuer Ă  la forme logique des dĂ©ductions une valeur dĂ©monstrative qu’elle ne possĂ©dait pas jusque-lĂ . DĂšs 7-8 ans l’enfant devient certes capable de certains raisonnements logiques, mais dans la mesure oĂč les opĂ©rations utilisĂ©es s’appliquent directement aux objets, donc en subordonnant encore cette forme opĂ©ratoire Ă  un contenu concret solidaire du rĂ©el. Raisonner sur des hypothĂšses, c’est au contraire subordonner le rĂ©el au possible et relier les possibles par des liens nĂ©cessaires qui englobent mais dĂ©passent le rĂ©el.

En outre, du point de vue social, il y a lĂ  une conquĂȘte d’une certaine importance. D’une part, la possibilitĂ© de raisonner formellement transforme la nature des discussions, car une discussion fĂ©conde et constructive suppose que l’on puisse adopter par hypothĂšse (et sans y croire) le point de vue de l’adversaire et en tirer logiquement les consĂ©quences qu’il implique, de maniĂšre Ă  juger de sa valeur d’aprĂšs la vĂ©rification de telles consĂ©quences. D’autre part, un individu capable de raisonner formellement devient, par le fait mĂȘme, apte Ă  s’intĂ©resser Ă  des problĂšmes qui dĂ©passent son champ d’expĂ©riences immĂ©diates : d’oĂč la capacitĂ© de l’adolescent de comprendre et mĂȘme de construire des thĂ©ories et de s’insĂ©rer ainsi dans la sociĂ©tĂ© et les idĂ©ologies des adultes, avec naturellement le dĂ©sir de rĂ©former cette sociĂ©tĂ© et, au besoin, de la dĂ©truire pour en Ă©laborer (en imagination) de meilleures.

Sur ce terrain de l’expĂ©rience physique, et notamment de l’induction des lois physiques Ă©lĂ©mentaires (oĂč de nombreuses expĂ©riences ont Ă©tĂ© faites jadis sous la direction de B. Inhelder) la diffĂ©rence d’attitude est trĂšs notable entre les sujets de 12-15 ans, capables de raisonnement formel (donc hypothĂ©tico-dĂ©ductif) et les sujets de 7-10 ans qui en demeurent aux opĂ©rations concrĂštes. Ces derniers, en prĂ©sence d’un dispositif quelconque (lois du pendule, facteurs de la flexibilitĂ©, descentes de mobiles avec accĂ©lĂ©ration, etc.) passent directement Ă  l’action et se livrent Ă  des sĂ©ries d’essais, sans dissocier les facteurs et en essayant simplement de classer ou d’ordonner les rĂ©sultats par une lecture directe des covariations. Les sujets du niveau formel, aprĂšs quelques essais analogues, cessent au contraire d’agir pour dresser le catalogue des hypothĂšses possibles ; aprĂšs quoi seulement ils se livrent aux vĂ©rifications, en essayant progressivement de dissocier les facteurs et d’étudier sĂ©parĂ©ment les actions de chacun d’eux, « toutes choses restant Ă©gales d’ailleurs ».

Or, ces conduites expĂ©rimentales, dirigĂ©es par des hypothĂšses s’appuyant sur des modĂšles causaux plus ou moins finement Ă©laborĂ©s, supposent l’élaboration de deux structures nouvelles, dont on retrouve sans cesse l’intervention au sein des raisonnements formels.

La premiĂšre de ces structures est la combinatoire, telle qu’elle se prĂ©sente par exemple dans un « ensemble de parties » (2n2 ou simplexe). Nous avons, en effet, signalĂ© tout Ă  l’heure que, au niveau des opĂ©rations « concrĂštes » (7-10 ans), le sujet procĂšde de proche en proche sans ĂȘtre capable de relier n’importe quel Ă©lĂ©ment du systĂšme Ă  n’importe quels autres. C’est au contraire cette capacitĂ© de combinaisons gĂ©nĂ©ralisĂ©es (1 à 1 ; 2 à 2 ; 3 à 3 ; etc.) qui devient effective lorsque le sujet devient apte Ă  raisonner sur de simples hypothĂšses et l’expĂ©rience psychologique montre, en effet, qu’à ces Ăąges de 12 Ă  15 ans, le prĂ©adolescent et l’adolescent parviennent Ă  effectuer (indĂ©pendamment de toute initiation scolaire) les opĂ©rations de combinaisons, de permutations et d’« arrangements », sans naturellement en dĂ©gager la formule mathĂ©matique mais en dĂ©couvrant les mĂ©thodes exhaustives de rĂ©alisation. D’autre part, lorsque l’on prĂ©sente au sujet des expĂ©riences dont la comprĂ©hension suppose une combinatoire (par exemple des combinaisons chimiques de liquides incolores et inodores dont trois rĂ©unis constituent un colorant, dont un est un dĂ©colorant et dont le cinquiĂšme est neutre), le sujet dĂ©couvre facilement la loi aprĂšs s’ĂȘtre livrĂ© Ă  toutes les combinaisons possibles en ce cas. Or, la combinatoire constitue une structure essentielle du point de vue de la logique elle-mĂȘme. En effet, si les classifications et sĂ©riations Ă©lĂ©mentaires que l’on observe au niveau de 7-10 ans ne comportent encore aucune combinatoire, la logique des propositions suppose au contraire que pour deux propositions p et q et pour leurs nĂ©gations, l’on ne considĂšre pas seulement les quatre associations de base qu’elles comportent (p et q ; p et non-q ; non-p et q ; et non-p et non-q), mais aussi les 16 combinaisons que l’on obtient en reliant 1 Ă  1, 2 Ă  2 et 3 Ă  3 ces associations de base (plus les 4 ou aucune). C’est ainsi que l’implication, la disjonction non exclusive ou l’incompatibilitĂ© sont des opĂ©rations propositionnelles fondamentales qui reposent sur la liaison de 3 des associations de base.

Il est alors d’un grand intĂ©rĂȘt de constater que, au niveau des opĂ©rations formelles oĂč la combinatoire se rĂ©vĂšle possible et effective en tous les domaines expĂ©rimentaux, le sujet devient Ă©galement apte aux combinaisons propositionnelles, donc Ă  la logique des propositions qui apparaĂźt ainsi comme l’une des conquĂȘtes essentielles de la pensĂ©e formelle. En effet, Ă  analyser le dĂ©tail des raisonnements qu’effectuent les sujets de 11-12 Ă  14-15 ans, on y retrouve facilement les 16 opĂ©rations ou fonctions binaires de la logique bivalente des propositions.

Mais il y a plus. En examinant la maniĂšre dont les sujets utilisent ces 16 opĂ©rateurs nous avons pu y reconnaĂźtre en de nombreux cas un groupe de quaternalitĂ© isomorphe au groupe de Klein, qui se prĂ©sente alors de la façon suivante. Soit, par exemple, une opĂ©ration telle que l’implication p ⊃ q, qui, si elle reste inchangĂ©e, caractĂ©risera la transformation identique I. Si on la transforme en sa nĂ©gation N (rĂ©versibilitĂ© par inversion) on obtient N = p et non-q. Mais le sujet peut aussi la transformer en sa rĂ©ciproque R (rĂ©versibilitĂ© par rĂ©ciprocitĂ©), soit R = q ⊃ p. Il peut aussi la transformer en sa corrĂ©lative C (ou duale), soit C = non-p et q. On obtient ainsi un groupe commutatif de quaternalitĂ© tel que CR = N ; CN = R ; RN = C et CRN = I. Ce groupe permet alors au sujet de composer entre elles les inversions et les rĂ©ciprocitĂ©s, ce qui n’était pas possible au niveau des opĂ©rations concrĂštes. Un exemple frĂ©quent en est la comprĂ©hension des relations entre l’action (I et N) et la rĂ©action (R et C) dans les expĂ©riences de physique oĂč ces valeurs interviennent ; ou encore la comprĂ©hension des relations entre deux systĂšmes de rĂ©fĂ©rence, comme lorsqu’un mobile peut avancer ou reculer (I et N) sur une planchette qui elle-mĂȘme avance ou recule (R et C) par rapport Ă  un systĂšme extĂ©rieur de rĂ©fĂ©rences. De façon gĂ©nĂ©rale ce groupe intervient lorsque le sujet comprend la diffĂ©rence entre l’annulation d’un effet (N par rapport à I) et sa compensation par une autre variation (R et sa nĂ©gation C) qui ne l’annule pas, mais le neutralise.

En conclusion de cette partie I), on voit ainsi que la logique de l’adolescent constitue un systĂšme complexe mais cohĂ©rent, qui est relativement nouveau par rapport Ă  la logique de l’enfant et qui constitue l’essentiel de la logique des adultes cultivĂ©s ou mĂȘme de la logique propre aux formes Ă©lĂ©mentaires de la pensĂ©e scientifique.

Il) Les problĂšmes du passage de l’adolescence Ă  la pensĂ©e adulte

Les expĂ©riences sur lesquelles sont basĂ©s les rĂ©sultats qui prĂ©cĂšdent ont Ă©tĂ© faites sur des collĂ©giens de 11 Ă  15 ans appartenant aux meilleures classes scolaires de GenĂšve. Or, de nouvelles recherches faites depuis sur des sujets d’autres classes scolaires ou de milieux sociaux diffĂ©rents ont parfois donnĂ© lieu Ă  des rĂ©sultats s’éloignant plus ou moins des normes indiquĂ©es, comme si, pour les mĂȘmes expĂ©riences (mĂȘmes dispositifs, etc.) ces sujets en demeuraient au niveau des opĂ©rations concrĂštes. Certaines autres donnĂ©es, recueillies soit sur des adultes Ă  Nancy soit sur des adolescents de niveaux diffĂ©rents Ă  New York ont Ă©galement montrĂ© que l’on ne pouvait pas gĂ©nĂ©raliser Ă  tous les sujets les conclusions que nous avions fondĂ©es sur des ensembles peut-ĂȘtre privilĂ©giĂ©s. Ce n’est pas Ă  dire que nos observations n’aient pas Ă©tĂ© confirmĂ©es en de nombreux cas : elles semblent rester vraies pour certaines populations, mais le problĂšme se pose de comprendre ce qui se produit lors des exceptions, et d’abord si celles-ci sont apparentes ou rĂ©elles. Un premier problĂšme est, en effet, celui de la vitesse du dĂ©veloppement, c’est-Ă -dire de la rapiditĂ© plus ou moins grande que l’on peut observer dans la succession temporelle des stades. Nous avons, en effet, distinguĂ© quatre grandes pĂ©riodes dans le dĂ©veloppement, des fonctions cognitives (voir le dĂ©but du § I) : la pĂ©riode sensori-motrice avant le langage, celle des rĂ©actions prĂ©-opĂ©ratoires qui, Ă  GenĂšve, s’étend de 1 œ-2 ans Ă  6-7 ans en moyenne, celle des opĂ©rations concrĂštes des 7-8 Ă  11-12 ans (chez les enfants genevois, parisiens, etc.) et celle des opĂ©rations formelles de 11-12 Ă  14-15 ans dans les classes scolaires Ă©tudiĂ©es Ă  GenĂšve. Or, si l’ordre de succession de ces stades s’est rĂ©vĂ©lĂ© constant, parce que chacun est nĂ©cessaire Ă  la formation du suivant, les Ăąges moyens varient par contre sensiblement d’un milieu social ou mĂȘme d’un pays ou d’une rĂ©gion Ă  d’autres. C’est ainsi qu’à la Martinique les psychologues canadiens ont constatĂ© des retards systĂ©matiques ; en Iran on a trouvĂ© de notables diffĂ©rences entre les enfants de la ville de TĂ©hĂ©ran et les jeunes analphabĂštes de la campagne ; en Italie, N. Peluffo a signalĂ© des dĂ©calages trĂšs significatifs entre les sujets des rĂ©gions du Sud et ceux du Nord, avec des Ă©tudes fort intĂ©ressantes sur les maniĂšres dont les retards sont progressivement compensĂ©s chez les enfants des familles ayant Ă©migrĂ© du Sud au Nord ; des recherches comparatives analogues sont en cours chez les enfants des rĂ©serves d’Indiens en AmĂ©rique du Nord ; etc., etc.

De façon gĂ©nĂ©rale, une premiĂšre possibilitĂ© est donc Ă  prĂ©voir : celle de vitesses diffĂ©rentes dans le dĂ©veloppement, mais sans modification dans l’ordre de succession des stades. Ces vitesses diffĂ©rentes tiendraient alors Ă  la qualitĂ© ou Ă  la frĂ©quence des incitations intellectuelles dues aux adultes ou aux possibilitĂ©s d’activitĂ©s spontanĂ©es de l’enfant propres aux diffĂ©rents milieux considĂ©rĂ©s. En cas de pauvretĂ© des incitations et des activitĂ©s, il va de soi que le dĂ©veloppement serait retardĂ© pour ce qui est des trois premiĂšres des quatre pĂ©riodes distinguĂ©es plus haut. Quant aux structures de la pensĂ©e formelle, on pourrait alors admettre qu’elles se constituent avec un retard plus grand encore (par exemple entre 15 et 20 ans et non pas entre 11 et 15 ans) ou mĂȘme qu’elles ne se forment jamais dans le milieu dĂ©favorisĂ© que l’on considĂšre et qu’elles s’élaboreraient seulement chez les individus changeant de milieu Ă  un Ăąge oĂč le dĂ©veloppement reste encore possible.

Cela ne signifierait pas que ces structures formelles tiennent exclusivement Ă  des processus de transmission sociale, car il reste naturellement Ă  considĂ©rer les facteurs de construction spontanĂ©e et endogĂšne propres Ă  chaque sujet normal. Mais cela signifierait que l’achĂšvement des constructions cognitives comporte un ensemble d’échanges et d’incitations mutuelles, la formation des opĂ©rations supposant toujours un milieu favorable Ă  la « coopĂ©ration » c’est-Ă -dire Ă  des opĂ©rations effectuĂ©es en commun (rĂŽle des discussions, des critiques ou contrĂŽles mutuels, des problĂšmes soulevĂ©s par les Ă©changes d’information ou par une curiositĂ© Ă©largie grĂące Ă  la culture du groupe social, etc.). En un mot, cette premiĂšre interprĂ©tation signifierait que, en principe, tout individu normal est capable de parvenir aux structures formelles, mais Ă  la condition que le milieu social et l’expĂ©rience acquise lui fournissent les aliments cognitifs et les incitations intellectuelles nĂ©cessaires Ă  une telle construction. Mais une seconde interprĂ©tation est possible, qui tiendrait Ă  la diversification des aptitudes avec l’ñge, et qui reviendrait Ă  exclure, pour certaines catĂ©gories d’individus mĂȘme normaux, la possibilitĂ© de parvenir aux structures formelles, mĂȘme en des milieux favorables. Il est bien connu, en effet, que les aptitudes individuelles se diffĂ©rencient progressivement avec l’ñge, de telle sorte que le modĂšle de la croissance intellectuelle doit ĂȘtre comparable Ă  une sorte d’éventail ouvert et dressĂ©, dont les Ă©tages verticaux correspondraient aux stades successifs, tandis que les rayons s’écartant de plus en plus les uns des autres selon les coupes horizontales figureraient la diffĂ©renciation croissante des aptitudes.

On peut mĂȘme aller jusqu’à dire que certaines conduites sont caractĂ©risĂ©es par des stades Ă  propriĂ©tĂ©s gĂ©nĂ©rales jusqu’à un certain niveau Ă  partir duquel les aptitudes individuelles l’emportent sur ces caractĂšres gĂ©nĂ©raux et diversifient de plus en plus les sujets de mĂȘmes Ăąges. C’est, par exemple, le cas du dessin : jusqu’au niveau oĂč la reprĂ©sentation graphique des perspectives devient possible, on assiste Ă  des progrĂšs relativement gĂ©nĂ©raux, au point que le dessin d’un « bonhomme », pour ne citer que ce cas particulier, peut servir de test de dĂ©veloppement mental. Par contre, si l’on compare entre eux les dessins des sujets de 13-14 ans et a fortiori de 19-20 ans (ce qu’on a fait parfois sur des conscrits entrant au service militaire) on est frappĂ© des trĂšs grandes diffĂ©rences qui sĂ©parent les individus : la qualitĂ© des dessins n’a plus alors de relations avec le niveau d’intelligence. On a donc lĂ  un bon exemple d’une conduite d’abord subordonnĂ©e Ă  une Ă©volution par stades (cf. ceux qu’ont dĂ©crits Luquet et bien d’autres auteurs entre 2-3 et 8-9 ans) et qui se diversifie ensuite selon des critĂšres d’aptitudes et non plus de dĂ©veloppement gĂ©nĂ©ral (commun Ă  tous les individus).

Or, il en va de mĂȘme en plusieurs autres domaines, y compris certains qui paraissent ĂȘtre de nature beaucoup plus cognitive. Un exemple de ces derniers est fourni par la reprĂ©sentation de l’espace, qui dĂ©pend tout d’abord de facteurs opĂ©ratoires, avec les quatre pĂ©riodes habituelles, sensori-motrice (cf. le « groupe » pratique des dĂ©placements), prĂ©opĂ©ratoire, opĂ©ratoire concrĂšte (mesures, perspectives, etc.) et opĂ©ratoire formelle. Mais cette construction de l’espace dĂ©pend aussi de facteurs figuratifs (perception et images mentales) en partie subordonnĂ©s aux facteurs opĂ©ratoires, puis de plus en plus diffĂ©renciĂ©s en tant que mĂ©canismes symboliques et reprĂ©sentatifs. Il en rĂ©sulte alors que, pour l’espace en gĂ©nĂ©ral comme pour le dessin, on peut distinguer une Ă©volution primaire, caractĂ©risĂ©e par des stades au sens ordinaire du terme, et des diversifications croissant avec l’ñge et tenant aux aptitudes de plus en plus diffĂ©renciĂ©es quant Ă  la reprĂ©sentation imagĂ©e et aux instruments figuratifs. On sait que chez les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes il existe de notables diffĂ©rences quant Ă  ce qu’ils appellent « l’intuition gĂ©omĂ©trique ». PoincarĂ© distinguait Ă  cet Ă©gard deux « types » de mathĂ©maticiens : « les gĂ©omĂštres », dont l’esprit est concret, et les « algĂ©bristes » ou « analystes » d’esprit plus abstrait.

Il y a bien d’autres domaines oĂč l’on pourrait se livrer Ă  des considĂ©rations du mĂȘme ordre : il n’y a pas de doute, par exemple, que chez les adolescents il est possible de distinguer des individus plus douĂ©s pour la physique et les problĂšmes de causalitĂ© que pour la logique et la mathĂ©matique pures, tandis que d’autres sujets prĂ©sentent les aptitudes inverses. De mĂȘme pour, les questions linguistiques, littĂ©raires, etc., etc.

On pourrait donc faire l’hypothĂšse que si les structures « formelles » dĂ©crites au § I ne se retrouvent pas chez tous les sujets de 14-15 ans et tĂ©moignent d’une rĂ©partition moins gĂ©nĂ©rale Ă  cet Ăąge que ne le sont les structures « concrĂštes » au niveau de 7 Ă  10-11 ans, ce pourrait ĂȘtre pour des raisons de diversification des aptitudes avec l’ñge. Selon cette interprĂ©tation, il faudrait donc admettre que seuls les individus douĂ©s aux points de vue logico-mathĂ©matique et physique parviendraient Ă  construire de telles structures, tandis que les esprits littĂ©raires, artistiques ou simplement pratiques (techniciens, etc.) en demeureraient incapables. Il n’y aurait donc pas lĂ  un problĂšme de sous-dĂ©veloppement comparĂ© au dĂ©veloppement normal, mais plus simplement de diversification croissante des individus, l’éventail des aptitudes Ă©tant beaucoup plus large au niveau de 12-15 ans et surtout de 15-20 ans qu’à celui de 7-10 ans. En d’autres termes, notre quatriĂšme pĂ©riode ne caractĂ©riserait plus un stade proprement dit, mais un ensemble de progrĂšs dĂ©jĂ  spĂ©cialisĂ©s.

Seulement il existe une troisiĂšme hypothĂšse possible, et dans l’état actuel des connaissances c’est cette derniĂšre interprĂ©tation qui nous semble la plus probablement exacte, car elle permet de concilier les considĂ©rations de stades avec celles d’aptitudes progressivement diffĂ©renciĂ©es. En un mot notre troisiĂšme hypothĂšse reviendrait Ă  dire que tous les sujets normaux parviennent, sinon entre 11-12 et 14-15 ans mais en tous cas entre 15-20 ans, aux opĂ©rations et aux structures formelles, mais qu’ils y arrivent en des domaines diffĂ©rents, ceux-ci dĂ©pendant alors de leurs aptitudes et de leurs spĂ©cialisations professionnelles (Ă©tudes distinctes ou apprentissages diffĂ©renciĂ©s selon les mĂ©tiers) sans que l’utilisation de ces structures formelles soit exactement la mĂȘme dans tous les cas.

Nous nous sommes servis en effet, pour Ă©tudier les structures formelles, d’épreuves assez particuliĂšres de nature logico-mathĂ©matique et physique, parce qu’elles Ă©taient comprises des Ă©coliers interrogĂ©s dans les milieux scolaires que nous avions choisis. Mais rien ne prouve que ces Ă©preuves soient les plus gĂ©nĂ©rales possibles et qu’elles soient donc applicables en n’importe quel milieu scolaire ou professionnel. Supposons par exemple des apprentis charpentiers, serruriers ou mĂ©caniciens dont la culture gĂ©nĂ©rale n’est pas dĂ©veloppĂ©e, mais dont les aptitudes particuliĂšres se rĂ©vĂšlent suffisantes pour ĂȘtre initiĂ©s avec succĂšs aux mĂ©tiers qu’ils ont choisis. Il est alors fort possible que dans leur domaine spĂ©cialisĂ© ils sachent raisonner sur des hypothĂšses, dissocier les facteurs, se livrer Ă  des mises en relation multiples comportant une combinatoire et mĂȘme parvenir Ă  des raisonnements qui composent entre elles des nĂ©gations et des rĂ©ciprocitĂ©s. Ils seraient donc capables de pensĂ©e formelle dans leur domaine particulier, tandis qu’en prĂ©sence de nos Ă©preuves l’ignorance ou l’oubli d’un certain nombre de notions familiĂšres pour telle catĂ©gorie d’écoliers ou de collĂ©giens les empĂȘcheraient de raisonner formellement et ils donneraient l’apparence d’en demeurer au niveau des opĂ©rations concrĂštes. De mĂȘme, Ă  examiner des jeunes gens commençant des Ă©tudes de droit, on trouverait sur le terrain des notions juridiques et des argumentations verbales une logique bien supĂ©rieure Ă  celle dont ils tĂ©moigneraient en cherchant Ă  rĂ©soudre de petits problĂšmes de physique avec oubli total de notions prĂ©cĂ©demment connues.

Il est vrai que l’un des caractĂšres de la pensĂ©e formelle nous a paru ĂȘtre constituĂ© par l’indĂ©pendance des formes et des contenus. Tandis qu’au niveau des opĂ©rations concrĂštes une mĂȘme structure opĂ©ratoire ne peut pas ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  des contenus hĂ©tĂ©rogĂšnes, mais demeure liĂ©e Ă  tel ou tel systĂšme d’objets ou de propriĂ©tĂ©s d’objets (ainsi le poids ne devient structurĂ© logiquement qu’aprĂšs la quantitĂ© de matiĂšre et le volume physique aprĂšs le poids), une structure formelle apparaĂźt au contraire comme plus aisĂ©ment gĂ©nĂ©ralisable puisque pouvant porter sur de simples hypothĂšses. Mais autre chose est de se libĂ©rer du contenu en un domaine qui intĂ©resse le sujet et Ă  l’intĂ©rieur duquel il pourra faire preuve de curiositĂ© et d’initiatives, et autre chose est de tĂ©moigner de la mĂȘme spontanĂ©itĂ© de recherche et de comprĂ©hension en des domaines Ă©trangers au programme de vie du sujet. Faire raisonner un futur avocat sur la thĂ©orie de la relativitĂ© en physique, ou faire raisonner un Ă©tudiant en physique sur le Code des obligations est autre chose que d’attendre d’un enfant qu’il gĂ©nĂ©ralisera aux questions de conservation du poids ce qu’il a dĂ©couvert dans la conservation de la matiĂšre : c’est non pas seulement passer d’un contenu de pensĂ©e Ă  des contenus diffĂ©rents mais comparables, c’est sortir d’un domaine et d’activitĂ©s vitales pour aborder un domaine Ă©tranger aux intĂ©rĂȘts et aux projets du sujet. En un mot, on peut bien conserver l’idĂ©e que les opĂ©rations formelles se libĂšrent des attaches avec leur contenu concret mais Ă  condition d’ajouter « à aptitudes Ă©gales » ou « à intĂ©rĂȘts vitaux comparables ».

III) Conclusion

À vouloir maintenant tirer de ces rĂ©flexions quelque conclusion gĂ©nĂ©rale, nous sommes obligĂ©s de constater qu’au point de vue cognitif, le passage de l’adolescence Ă  l’ñge adulte soulĂšve encore de nombreux problĂšmes non rĂ©solus et qui demandent une sĂ©rie de nouvelles Ă©tudes.

L’ñge de 15-20 ans est celui des dĂ©buts de la spĂ©cialisation professionnelle et par consĂ©quent de la construction des programmes de vie correspondant aux aptitudes des individus. La question centrale que nous nous sommes posĂ©e est alors d’établir si, Ă  ce niveau du dĂ©veloppement, il existe comme aux niveaux prĂ©cĂ©dents des structures cognitives communes Ă  tous les individus, mais que chacun appliquerait ou diffĂ©rencierait en fonction de ses activitĂ©s particuliĂšres.

La rĂ©ponse sera probablement positive, mais il reste Ă  l’établir au moyen des mĂ©thodes expĂ©rimentales Ă©prouvĂ©es qui utilisent la psychologie et la sociologie. Seulement, mĂȘme si elle est positive il restera en outre Ă  analyser l’ensemble des processus probables de diffĂ©renciation, soit que les mĂȘmes structures suffisent Ă  l’organisation de domaines diffĂ©rents d’activitĂ©, mais avec des diffĂ©rences dans les modes d’application, soit qu’il s’y ajoute des structures particuliĂšres qui demeurent Ă  dĂ©couvrir et Ă  Ă©tudier.

C’est le mĂ©rite de l’Institution FONEME que d’avoir saisi l’importance de ces problĂšmes et surtout d’avoir compris leur existence et leur complexitĂ©, alors que la psychologie du dĂ©veloppement croyait en gĂ©nĂ©ral pouvoir terminer son Ɠuvre avec l’étude de l’adolescence. Certains nouveaux chercheurs ont heureusement aujourd’hui conscience de l’existence de ces donnĂ©es et l’on peut donc espĂ©rer en savoir bientĂŽt davantage.

Mais l’étude des jeunes adultes est malheureusement bien plus difficile que l’enfant, car ils sont moins crĂ©ateurs et font dĂ©jĂ  partie d’une sociĂ©tĂ© organisĂ©e qui les canalise, les freine ou suscite leur rĂ©volte. Mais ce que nous savons dĂ©jĂ  de l’enfant et de l’adolescent peut nous aider Ă  comprendre la suite, de mĂȘme que les nouvelles Ă©tudes Ă©claireront rĂ©troactivement ce que nous croyons savoir des niveaux prĂ©cĂ©dents.