Mémoire et intelligence (1968) a

B. Inhelder vient de vous l’exposer, notre première hypothèse est que le code qu’utilise la mémoire se transforme au cours du développement : d’où les améliorations paradoxales de souvenirs après six mois, comme dans le cas de la sériation, ou les altérations dans le sens d’une solution de conflits, lorsque par exemple des schèmes de longueurs et de correspondances numériques donnent lieu à des contradictions apparentes qui sont ensuite surmontées.

Notre deuxième hypothèse est que le code mnésique dépend étroitement de l’intelligence, dont les systèmes de schèmes serviraient de points d’appui à la conservation des indices perceptifs ou des images-souvenirs servant à la récognition ou à l’évocation. Cela revient à dire qu’il ne saurait y avoir de conservation de « traces » isolées comparables à des empreintes qui s’accumuleraient au fur et à mesure des enregistrements pour s’associer ensuite et ne s’organiser qu’en fonction de ces associations, elles-mêmes secondaires. Un tel associationnisme, solidaire d’une théorie de la connaissance-copie, est certes répudié en paroles par la plupart des auteurs, mais il est encore loin d’avoir disparu en réalité 1. Le vrai problème est, en effet, d’établir s’il peut se constituer des traces indépendamment d’une organisation, ou (ce qui revient au même) si l’organisation, l’enregistrement et la conservation des souvenirs tiennent d’emblée à la totalité du système ou s’ils résultent de traces préalables qui se relient ensuite. Or, faire intervenir les schèmes de l’intelligence revient précisément à affirmer que la « trace » la plus individuelle est solidaire d’un schème individualisé qui, en tant qu’individualisé (ce qui n’est pas synonyme d’isolé) est lui-même solidaire du système en son ensemble des schèmes accessibles au niveau considéré du sujet (schèmes sensori-moteurs avec leur degré d’organisation spatiale et leur système d’indices perceptifs, schèmes représentatifs préopératoires, opératoires, etc.). De même que, sur le terrain perceptif, le fait premier n’est ni la sensation (psychologiquement parlant), ni la Gestalt mais un système d’activités perceptives dont dépendent les relations perçues et leur organisation (les éléments et leurs relations étant indissociables dès le départ), de même sur le terrain mnésique, il se pourrait que la conservation d’une « trace » dépende à tous les niveaux d’activités assimilatrices dont le système d’ensemble constitue l’intelligence du sujet et en dehors desquelles on ne saurait parler ni de conservation ni par conséquent de trace 2.

Mais mon rôle, en ce demi-rapport, n’est pas de vous répéter ce qu’a déjà dit B. Inhelder. Il est d’examiner deux objections qu’on nous a adressées depuis la publication de notre ouvrage : que nous n’aurions atteint et étudié que des manifestations de l’intelligence, mais non point la mémoire comme telle, et que les schèmes eux-mêmes, sans cesse invoqués par nous, supposent en fait la mémoire.

I

Commençons par ce second point et introduisons d’abord une question de terminologie. Nous appellerons « mémoire au sens large » la conservation de tout ce qui a été acquis dans le passé de l’individu (par opposition à l’hérédité). Par exemple, si les principes logiques et les schèmes ne sont pas innés mais se sont construits et sont donc en un sens acquis, alors ils relèveraient d’une telle mémoire en un sens élargi : faire un syllogisme, appliquer le principe d’identité, etc., seraient ainsi des actes de mémoire autant que d’intelligence. Nous parlerons au contraire de « mémoire au sens strict » dans le cas seulement où le sujet se réfère à son passé au lieu de se borner à utiliser des conduites antérieurement élaborées : la récognition 3 implique ainsi le sentiment du déjà vu, l’évocation, le rappel intentionnel d’un passé vécu ou appris, etc.

Cela dit, le terme de mémoire nous paraît présenter des significations assez différentes selon qu’on l’emploie au sens large ou au sens strict, car, dans le premier, on ne saurait distinguer des phases d’enregistrement, de rétention et de rappel puisque le processus en jeu est celui d’une simple continuation (sans coupures) du travail organisateur de l’intelligence. À cet égard les schèmes se conservent du seul fait que ce travail continue et la mémoire d’un schème se confond avec ce schème lui-même, puisqu’il est, en tant que schème, instrument de répétition et de généralisation. Il est vrai que R. Meili nous a objecté un jour que l’on en pourrait dire autant des Gestalts elles-mêmes. Mais nous ne le croyons pas, ou, du moins il convient de distinguer les bonnes et les mauvaises formes. Dans le cas des premières, on peut certes le dire, mais parce que, à notre point de vue, les bonnes formes sont des schèmes. Par contre une mauvaise forme ne se conserve pas d’elle-même et il convient de distinguer sa perception, qui est celle d’une Gestalt comme une autre, et son souvenir, qui peut se détériorer comme se conserver et qui, s’il se conserve, fait appel à autre chose qu’à sa simple gestaltisation perceptive (cet autre chose impliquant alors une schématisation). Quant aux schèmes de nature logique, comme ceux qui correspondent au principe d’identité, aux divers modes de raisonnement (syllogisme, etc.), il va de soi qu’ils se conservent par leur exercice même ou leur application continuelle et ne requièrent aucun acte de mémoire stricte.

La distinction que nous proposons ainsi entre les activités qui se conservent par simple continuation et les souvenirs (au sens strict) qui supposent une rétention et un rappel paraît correspondre à une différence biologique assez fondamentale qui nous semble déjà évidente sur le terrain des transmissions héréditaires. En un tel domaine il importe, en effet, de distinguer ce qui se transmet, c’est-à-dire les caractères héréditaires passant d’une génération à la suivante grâce à l’information contenue dans les gènes, et les conditions préalables de toute transmission, c’est-à-dire l’organisation même du génome (avec ses systèmes autorégulateurs). Or cette organisation ne se transmet pas à proprement parler, du moins dans le même sens que les caractères particuliers des gènes : elle se poursuit simplement sans aucune discontinuité à titre de fonctionnement nécessaire à la transmission. De même, il existe une activité des schèmes nécessaires à la transmission mnésique sans que cette activité soit elle-même un objet de transmission, puisqu’elle se poursuit sans plus et constitue la condition préalable de toute transmission : c’est en ce sens, nous semble-t-il, que la mémoire s’appuie sur l’intelligence.

II

Passons à la seconde objection qu’on nous a adressée : les faits que nous avons étudiés intéresseraient l’intelligence plus que la mémoire elle-même. En d’autres termes nous aurions surtout analysé la manière dont le sujet comprend ses souvenirs, et qui évolue naturellement avec l’âge, même au cours d’une période de six mois, tandis que les lois de la mémoire, comme telle, ou lois de l’enregistrement, de la rétention et du rappel, demeureraient constantes à tous les stades.

S’il ne s’était agi, en nos expériences, que de la mémoire d’évocation, l’objection eût été sérieuse, car on aurait pu se demander si, en se rappelant par exemple une configuration sériale de façon plus adéquate après six mois qu’après une semaine, le sujet ne se bornait pas à un effort de déduction actuelle et non pas de rappel mnémonique. Mais en fait nous avons sans cesse observé trois paliers distincts de conduites mnésiques et avons retrouvé les mêmes phénomènes sur chacun de ces trois paliers, avec en général (ou parfois sans) décalages chronologiques.

Le premier de ces paliers est naturellement celui de la récognition, dont nous avons pu vérifier en bien des situations que les réussites (reconnaissances exactes) précèdent dans le développement celles des paliers suivants (en certains cas exceptionnels elles sont contemporaines mais jamais ultérieures). En effet, du point de vue ontogénétique, la récognition débute dès les premiers stades sensori-moteurs, tandis que l’évocation par souvenir-image ne débute qu’avec la fonction sémiotique (1 ½ à 2 ans). Phylogénétiquement, la récognition s’observe de même dès le niveau des invertébrés inférieurs, tandis que l’évocation n’apparaît peut-être qu’avec l’hominisation.

Entre la récognition et l’évocation on rencontre un palier que nous pouvons appeler mémoire de reconstitution et dont les activités caractéristiques consistent, le matériel du modèle initial étant présenté à nouveau, à reconstruire la configuration qu’il comportait dans ce modèle (par exemple, un certain nombre d’allumettes étant fournies au sujet, mais excédant le nombre compris dans le modèle, il s’agit de retrouver la configuration rappelée dans la communication de B. Inhelder, fig. 2). La reconstitution est, d’une part, voisine de la récognition, puisque les éléments du modèle sont présents et perceptibles, mais elle s’apparente aussi à l’évocation puisqu’il s’agit de reconstruire la configuration, ce qui constitue une évocation en actes. Bien connue comme procédé technique d’analyse des souvenirs (Ebbinghaus, etc.), la reconstitution n’a pas suffisamment retenu l’attention comme palier psychogénétique de la mémoire. Or, du point de vue ontogénétique elle se situe à mi-chemin de la récognition et de l’évocation : presque tous nos résultats montrent, en effet, une plus grande facilité à la reconstitution qu’à l’évocation et une plus grande difficulté qu’à la simple récognition. Du point de vue phylogénétique on peut en dire autant, car la forme la plus simple de la reconstitution n’est autre que l’imitation, qui est une sorte de mémoire de reconstitution en actes : or, l’imitation est fréquente chez les oiseaux et les mammifères et débute sans doute déjà chez les abeilles de von Frisch.

Enfin le palier supérieur est la mémoire d’évocation, qui suppose la représentation imagée et n’intervient qu’en l’absence des objets ou événements à se rappeler.

Cela dit, la meilleure preuve du fait que nos résultats ne concernent pas seulement le développement de l’intelligence mais relèvent également et très directement des mécanismes de la mémoire est que nous les retrouvons non pas seulement au plan de l’évocation, mais tout autant à ceux de la reconstitution et même de la récognition. Par exemple, tel sujet appelé à reconnaître la sériation en M (fig. 1) qu’il a vue auparavant, mais qu’on lui présente parmi un certain nombre de figures correspondant aux erreurs habituelles, croit retrouver le modèle qu’il avait perçu en choisissant des arrangements par couples ou par trios (fig. 2) et ne reconnaît pas la figure en M, pas plus que d’autres sujets ne parviennent à l’évoquer correctement. De façon générale les étapes observées lors de la récognition sont les mêmes que celles de l’évocation mais avec ordinairement une avance (décalage) de celle-là sur celle-ci, de telle sorte qu’aux stades initiaux la figure faussement reconnue est de niveau inférieur à celui du modèle mais supérieur à celui de l’évocation (sans quoi l’on pourrait croire que l’enfant reconnaît simplement son propre dessin antérieur et non pas le modèle lui-même).

Fig. 1 — Modèle
Fig. 2 — Conduites

Une autre raison pour laquelle on pourrait penser que nos résultats concernent l’intelligence davantage que la mémoire comme telle est que nous rencontrons parfois des sortes de raisonnements à l’intérieur des souvenirs. Mais, de même que Helmholtz a montré avec raison (approuvé en cela par Pavlov après qu’on en ait douté longtemps) l’existence d’inférences inconscientes au sein des perceptions, c’est-à-dire déjà à un niveau très élémentaire, de même nous avons fourni des exemples d’inférences (disons de « préinférences », comme pour la perception) de caractère mnésique. B. Inhelder en a rappelé tout à l’heure certains cas particuliers comme celui des bocaux horizontaux redressés dans le souvenir, mais avec le liquide plaqué verticalement contre le grand côté du récipient parce qu’en présentation couchée il était effectivement parallèle à ce côté.

III

Mais si nous croyons avoir bien étudié la mémoire comme telle, il n’en reste pas moins que ses mécanismes nous sont apparus comme beaucoup plus proches de ceux de l’intelligence qu’on ne l’admet généralement. C’est que, en fait et contrairement au cas d’une image mentale quelconque dont le rôle est de servir de symbole, l’image-souvenir comporte toujours, et en tant que souvenir, l’intervention d’un jugement, mais d’un type spécial parce que concernant le passé : la récognition par exemple consiste à décider entre les deux possibilités du « déjà vu » (ou entendu, etc.) ou du non-encore-perçu (etc.) ; la reconstitution et l’évocation soulèvent également les questions de vérité ou fausseté sur ce qui s’est passé antérieurement. Bref la mémoire au sens strict est un cas particulier de connaissance, qui est la connaissance du passé, et comme telle elle rentre dans l’ensemble des mécanismes cognitifs interdépendants que l’on peut qualifier globalement d’intelligence.

La première raison en est que, comme cela est bien connu, la mémoire d’un modèle présenté au sujet n’en retient que ce qui est compris par ce dernier. Nous pouvons rappeler à cet égard un exemple qui nous a particulièrement frappé. Dans un dispositif utilisé par C. Fot une bille descend le long d’une trajectoire en pente et vient heurter un bloc immobile derrière lequel est placée une autre bille qui part alors par transmission du mouvement à travers le bloc. Or jusque vers 8 ans les jeunes sujets ont mémorisé cette situation en croyant se rappeler que l’on enlevait le bloc de manière à permettre le choc des billes et le départ de la seconde, ou même simplement à permettre son départ en supprimant l’obstacle qui la retenait. Or, à cette époque, nous pensions, au vu des résultats d’expériences différentes et encore incomplètes, que dès 5-6 ans l’enfant admettait facilement la transmission du mouvement à travers des intermédiaires immobiles. Au vu de ces données nouvelles concernant la mémoire, nous avons repris les problèmes de transmission et constaté qu’effectivement une transmission interne à travers ces intermédiaires immobiles n’était comprise que tardivement : c’est donc ici d’abord la nature du souvenir qui nous a renseignés sur le degré de compréhension des sujets.

De façon générale, dans la mesure où les souvenirs reposent sur des schèmes, comme l’a bien vu Bartlett et comme l’analyse psychogénétique le montre encore plus clairement puisque l’on voit alors les schèmes évoluer, il faut bien alors reconnaître, en premier lieu, que les schèmes s’organisent et, en second lieu, que cette organisation est isomorphe à celle des schèmes de l’intelligence. Si la notion d’association demeure claire dans l’hypothèse de « traces » statiques s’enregistrant automatiquement avant de s’organiser, parce qu’alors cette organisation se réduirait effectivement à des associations étant subordonnées à ces traces préalables, l’intervention de schèmes dès le départ suppose au contraire un mode assimilateur et non pas associatif d’organisation : cela revient donc à dire que ces schèmes s’organisent à la manière de ceux de l’intelligence.

Il n’existe aucune raison, en effet, d’admettre l’existence de deux catégories de schèmes ou de deux sortes d’organisations, les uns concernant la mémoire et les autres l’intelligence. Celle-ci embrasse l’ensemble des problèmes de connaissance, qu’il s’agisse de reconstruire le passé aussi bien que de s’adapter au présent ou de préparer l’avenir. Les seules différences sont que le futur est ouvert, le présent beaucoup moins et que le passé ne l’est plus, de telle sorte que, plus la connaissance est proactive et plus sont généraux les schèmes qu’elle emploie, tandis que plus elle est rétrospective et plus les schèmes seront individualisés et liés à une localisation spatio-temporelle détaillée. Mais comme l’a bien vu Janet, il n’existe pas de différence profonde de nature entre le travail de l’historien reconstituant un événement ancien et celui d’un sujet individuel qui, par la même « conduite du récit », cherche à reconstituer un événement vécu par lui : que les « documents » sur lesquels l’un et l’autre de ces sujets s’appuient soient extérieurs à lui dans un cas ou en partie intérieurs dans l’autre (mais notre mémoire individuelle recourt également à un ensemble considérable de données extérieures) n’exclut en rien les mêmes nécessités d’interprétation, de sériation, de classification, etc. Il est vrai que l’on a coutume de distinguer la « mémoire logique », qui répondrait à cette description, et la « mémoire brute » qui serait plus passive, mais nous n’avons jamais rencontré de telle mémoire à l’état pur, les schèmes logiques propres à cette mémoire « brute » étant seulement plus simples ou moins organisés, mais sans différences de nature (même dans le cas connu de la mémoire hypertrophiée des débiles mentaux qui témoigne aussi d’une logique, mais beaucoup plus « courte » que la nôtre).

Mais il reste à comprendre les liaisons des formes supérieures de la mémoire d’évocation humaine avec les formes inférieures simplement récognitives ou motrices, et animales autant qu’humaines (puis, on y viendra tôt ou tard, végétales autant qu’animales). Or l’ensemble des hypothèses précédentes pourrait faire croire à une présence de l’intelligence à tous les niveaux, ce qui serait le propre du vitalisme ou même de l’animisme, tandis que notre effort est constamment de distinguer les paliers et de ne voir dans l’intelligence des espèces supérieures que l’aboutissement d’autorégulations biologiques à expliquer causalement. La parole est donc aux physiologistes et aux biochimistes. Nous nous contenterons à cet égard de rappeler les travaux de P. Weiss et le film qu’il a bien voulu nous montrer récemment sur les mouvements continuels de la cellule nerveuse (ondes, etc.) avec reconstitution perpétuelle des enzymes en des laps de temps d’une à trois semaines. Au sein de telles transformations ininterrompues, la question qui se pose immédiatement est de savoir où situer les « engrammes » : les considérer comme « statiques », au sens de liés à telle ou telle substance isolable dont la conservation individuelle (= morceau par morceau) assurerait la leur, semble radicalement exclu puisque tout ce que l’on pourrait invoquer à cet égard est sans cesse en mouvement. La seule conservation paraît alors être celle d’un dynamisme, ce qui est compatible avec la formation de schèmes, mais exclut la notion de « traces » au sens d’empreintes statiques. C’est le jour où l’on connaîtra les innombrables paliers intermédiaires entre les formes élémentaires d’un tel dynamisme et les formes supérieures de ce que chez l’homme on peut appeler globalement l’intelligence que l’on pourra préciser les rapports entre celle-ci et la mémoire. Pour l’instant nous nous contenterons de chercher à les comprendre au cours des stades du développement de l’enfant.

Discussion du rapport par F. Bresson

Laboratoire de psychologie (E.P.H.E., VIe Section)

C’est une tâche fort difficile que de discuter un travail aussi important que ces recherches et cette théorie de J. Piaget sur la mémoire, d’autant plus difficile que je suis profondément d’accord avec la plupart de ces conclusions.

Je commencerai par le problème de l’autoconservation des schèmes. Les schèmes opératoires ne me semblent pas poser de difficulté, et l’interprétation de leur conservation est très convaincante. Mais les problèmes se posent avec les schèmes préopératoires du type habitude. En effet, certains se conservent la vie durant, comme ceux qui sont en relation avec l’exploration visuelle ou tactilo-kinesthésique. D’autres disparaissent, comme le schème de sucer son pouce. Piaget nous dit que cette disparition s’expliquerait par le non-exercice qui entraînerait leur affaiblissement, et que, corrélativement, les autres se conserveraient parce que constamment exercés. L’exercice de ces schèmes semble fonction de l’attente des effets qu’ils entraînent : l’enfant suce son pouce pour obtenir un certain effet qui, en feed-back, conditionne la conservation de ce schème. L’effet apparaît alors à la fois comme une condition nécessaire de la performance, au sens que Tolman donnait à ce terme dans sa théorie de l’apprentissage latent, et de la conservation. Mais alors on ne voit plus comment on pourrait distinguer, à ce niveau, l’explication par l’organisation interne de l’explication par le renforcement continu, si ce n’est que celle-ci ne paraît pas suffisante dans le cas des schèmes opératoires, ou qu’elle est alors inadaptée. Si pour ma part, je me rallierai volontiers à la thèse de l’autoconservation parce que, pour diverses raisons, les explications par le renforcement ne me semblent pas convaincantes, je pense toutefois qu’il serait nécessaire de lever ici cette objection de la conservation par l’effet du renforcement constant. Autrement dit : le schème de sucer son pouce s’est-il « affaibli », a-t-il disparu, ou, en l’absence de motif de l’exercer, son autoconservation n’est-elle plus apparente ? Après tout chacun de nous sait sans doute encore ce qu’il faut faire pour sucer son pouce.

Un problème de même ordre peut d’ailleurs se poser au niveau opératoire avec les algorithmes. Est-ce qu’un algorithme fonctionne comme un schème, ou un système de schèmes, dont, quand on le considère dans sa totalité avec ses conditions d’application, il possède certaines caractéristiques d’assimilation généralisatrice ? On peut en effet distinguer deux cas, ou deux descriptions. Ainsi on peut apprendre l’algorithme de l’extraction des racines carrées comme l’enchaînement d’une série d’opérations : un certain programme qui, mené correctement, mène nécessairement au résultat attendu. Si cet enchaînement d’opérations est considéré comme une chaîne d’habitudes (ou une habitude d’enchaînement), admettra-t-on que le non-exercice entraîne sa disparition, car ici, à la différence du schème de sucer son pouce, beaucoup d’entre nous qui ont appris naguère cet algorithme auraient quelque peine à le reconstituer. Au contraire on admettra que s’il est vraiment opératoire, il est reconstituable, parce qu’il est alors inséré dans tout un système d’opérations : il est autoconservateur parce qu’on se trouve à chaque fois dans les conditions d’une découverte spontanée. Doit-on alors faire des catégories de schèmes ? Les habitudes sont-elles toujours des schèmes ou les schèmes ne sont-ils pas toujours autoconservateurs ?

Le second point que je voudrais discuter est le problème de la relation de l’image et du schème. Les belles expériences que vient de nous rapporter B. Inhelder, comme celles qui sont décrites dans Mémoire et intelligence démontrent l’existence d’une évolution du souvenir. Il est assez surprenant de voir ces enfants, qui, après avoir reproduit une sériation comme une alternance de bâtonnets longs et courts, interrogés après quelques semaines reproduisent la sériation correcte. Quelles sont les implications de ces faits pour la conservation du souvenir ? Il me semble que l’on peut en donner deux descriptions, ou deux interprétations. On peut d’abord dire que l’on présente à l’enfant une certaine configuration ; pour la percevoir, il va utiliser les schèmes qu’il possède ; cette configuration ne peut être indexée, en mémoire à court terme ou en mémoire à long terme, qu’à travers le système des relations qu’on peut lui appliquer. On peut ne retenir de ce qui est présenté, ou ne décrire cet objet, que comme un alignement de bâtons grands et petits, ou comme des bâtons grands et petits alignés dans un certain ordre, etc. Autrement dit, on peut utiliser un plus ou moins grand nombre des relations impliquées par la configuration (fig. 1) :

Fig. 1

Pour prendre un autre exemple, quand on essaye de faire un portrait, il faut tenir compte de toutes les relations en présence (ou de toutes les relations non totalement dépendantes). Si l’on est malhabile, on commence par un bout, et l’on s’aperçoit lorsqu’on arrive au terme, que l’ensemble ne va pas ; on peut même arriver à des incompatibilités évidentes ; et ceci parce qu’on a négligé certaines des relations, que des erreurs se sont sommées. Ainsi l’exploration, la compréhension d’une certaine configuration demanderaient l’utilisation de relations ; et il peut exister une différence entre les relations nécessaires à la représentation, ou à la reproduction correcte, et les relations dont on dispose au moment de la présentation de cette configuration. En un mot ce qui sera codé dépendra des fonctions de codage que l’on peut appliquer.

Il faut, peut-être, s’entendre ici sur ce terme « code » que nous utilisons tous, sans que je sois sûr de notre accord sur le sens. Je dirai qu’un code est défini par une application, une fonction qui applique un ensemble sur un autre ensemble. Ainsi, dans le cas le plus simple, on appliquera les mots composés avec un premier alphabet sur les mots composés avec un deuxième alphabet. Ce qui est important, et qui est l’essentiel dans les cas moins simples c’est de déterminer les morphismes établis entre ces deux langages par la fonction de codage : quelles relations entre les mots demeurent invariantes quand, par la transformation que constitue la fonction de codage, on passe d’une langue dans une autre, d’un code dans un autre. Ainsi, un système de mots n’est un code par rapport à un second système que si on précise la fonction de codage et, par conséquent, ses propriétés d’invariance. C’est donc abusivement que l’on appelle trop souvent code tout système de mots, et même tout alphabet, sans se soucier de savoir ce qu’il code et comment il le code, c’est-à-dire sans lui associer une fonction de codage par rapport à un autre système. Je crois que c’est à ce type de problème que faisait allusion M. Fessard en parlant de codage.

Si nous reprenons notre description de la mémorisation d’une sériation, nous dirons que le système de relations qui constitue l’indexation en mémoire est comme une fonction de codage qui ne peut conserver invariante qu’une partie des relations théoriquement compatibles avec le stimulus. Celui-ci est le langage 1, et le « souvenir » est dans le langage 2, la fonction de codage à un certain moment fonctionnera comme un filtre qui ne conserve qu’une partie de ce qui, avec une autre fonction, pourrait être codé. Lorsque, plus tard, on va reproduire ce souvenir, on va procéder à un codage inverse, un décodage, qui peut utiliser la même fonction, ou, si le sujet s’est modifié, une fonction différente : le filtre au temps t + x n’est pas nécessairement le même qu’au temps t. Ceci correspond aux évolutions décrites par Piaget. Ce qui évolue dans notre description c’est la fonction, donc les morphismes. Mais il me semble, et c’est sur ce point que j’aimerais avoir quelques explications de J. Piaget, que la condition nécessaire pour rendre compte de ces expériences c’est que ce qui est indexé doit être compatible avec les deux fonctions :

Fig. 2

Il me semble que la théorie rend parfaitement compte de l’évolution de la fonction de codage de Φ’ en Φ’’, mais, et sans doute n’ai-je pas bien compris, il est pour moi moins clair de savoir ce qui a été indexé en mémoire, ce qui se conserve. Est-ce que la configuration de la figure 3 a, comme stimulus, n’aurait pas été codée sous la forme de la figure 3 b, c’est-à-dire en constituant, avec la première configuration présentée (3 c) une classe d’équivalence ? Quelle aurait été alors, en t + x, la configuration restituée ? N’aurait-elle pas correspondu adéquatement au stimulus ?

Fig. 3

J’admets que cette expérience, même si on l’avait faite, n’apparaisse pas concluante : le système de relations utilisables pour indexer le stimulus était suffisant pour en rendre compte totalement. Mais dans le cas de la sériation, pour qu’elle puisse être reconstituée en t + x de manière correcte, ne faut-il pas que ce qui a été stocké en t soit compatible avec les deux « sorties » de la boîte noire ? Est-ce que le filtre seul évolue (la fonction de codage) ou le système de trace lui-même : les mots du langage 1 se modifiant, et la fonction restant la même (ou éventuellement évoluant aussi).

Il me semble qu’il n’y a pas là simplement une querelle de mots. Est-ce que le souvenir c’est le système des traces indexées et des fonctions de codage (les filtres), ou est-ce simplement ces fonctions ? Il me semble nécessaire, pour pouvoir expliquer l’évolution de la mémoire, qu’il y ait évolution du filtre et de la mise en relation, mais il est nécessaire aussi qu’il y ait des traces qui permettent d’indexer « la présentation du stimulus au temps t », événement singulier. On peut penser que les mises en relations perceptives et l’indexation en mémoire véhiculent plus de relations que les fonctions de décodage qui permettent de restituer cette image au temps t.

Cette difficulté de l’explication de la mémorisation d’un événement singulier me semble apparaître en d’autres points de l’ouvrage de J. Piaget et B. Inhelder. Ainsi dans l’exemple de la bouteille et du camion, dans celui des tubes en U, ou dans celui, dont B. Inhelder n’a pas parlé aujourd’hui, des sériations de couleurs. Dans cette expérience (de G. Voyat) les bâtonnets différaient non seulement par la taille, ordonnée en sériation, mais par un second caractère, leur couleur. Or dans ce cas les souvenirs des couleurs sont médiocres, n’évoluent pas avec l’âge des sujets, et régressent entre la reconstitution immédiate et l’évocation après un mois. Au contraire la reproduction de la sériation suit la même évolution que dans l’expérience sans couleur, et la reproduction en noir des dessins colorés est meilleure que leur reproduction en couleur. On peut dire que la relation couleur-taille est arbitraire, tandis que l’ordonnancement des tailles correspond au schème de la sériation. On peut, bien sûr, décrire l’indexation des localisations relatives des couleurs, et même dans une certaine mesure des différences de couleurs, par une série de mises en relations correspondant à des schèmes. Comme dans le cas du portrait dont j’ai parlé précédemment, on peut décrire un événement singulier par une série complexe de mises en relations. Mais la difficulté est que si, dans le cas des tailles, l’ensemble des schèmes de mises en relations est « intégré », les schèmes qui indexeraient la coloration des bâtonnets sont, d’une certaine manière, à part et sans relation logique entre eux. On devrait dans ce cas indexer la série de ces mises en relations : comment cet inventaire singulier est-il lui-même conservé ? Pourquoi serait-il parfois retenu correctement après une seule présentation, comme dans certains souvenirs de visages ou de paysages ? Dire que la perception est mise en relation, utilisation de schèmes relationnels ne me semble pas suffire pour expliquer certaines conservations de séquences singulières d’utilisation de ces schèmes.

Je voudrais enfin aborder un dernier problème : celui de la polarité récognition-évocation. Ne doit-on pas considérer qu’il y a différents niveaux de récognition et en donner une analyse un peu différente de celle de J. Piaget ? Prenons un exemple : je traverse le pont du Mont-Blanc et croise une personne ; je dis :« Tiens, voilà X… » : c’est une récognition. Un autre exemple : je veux écrire et cherche sur ma table ou dans un tiroir un objet quelconque susceptible de servir à cet usage : crayon taillé, stylo, etc. ; j’explore et j’arrête la recherche quand j’ai trouvé un objet qui me satisfait. Il y a encore récognition dans la multiplicité des objets qui s’offraient à moi. Ces récognitions impliquent différentes utilisations de systèmes de repères, d’organisation, de complétion. On peut alors se poser la question, au moins pour certaines récognitions, celles du second exemple, de l’identité des systèmes d’indexation entre mise en mémoire, récognition et évocation. On peut se demander si l’organisation des relations indexées se fait à la mise en mémoire, ou est aussi partiellement dépendante des conditions d’utilisation. Ainsi S. de Schonen a pu, dans mon laboratoire, montrer l’existence de relations entre différents systèmes d’indexation en mémoire. Elle faisait apprendre des rimes et des synonymes. En situation de reconnaissance le système, plus fort, d’indexation des synonymes permettait aussi de reconnaître les rimes, mais l’inverse n’était pas vrai. Un système de filtre d’entrée plus complexe, permet à la sortie des utilisations ou complexes ou plus simples.

En résumé, il me semble qu’il y a deux problèmes : 1) Savoir ce qui est indexé ; 2) Savoir si ce qui évolue est autre chose que le système de sortie. Il me semble même que dans le cas des tubes en U vous parliez de préinférences immédiates et disiez, si je ne me trompe, que rien ne s’oppose à ce que ce soit juste au système de sortie que l’on constate ces réactions. Dans ce cas rien ne s’opposerait à l’existence d’un système d’indexation, de traces stables avec un système d’utilisation, de décodage, de mises en relations, variable. Cette explication permettrait de rendre compte du souvenir des événements singuliers.

M. J. Piaget. — Je remercie très vivement F. Bresson de ses remarques qui sont profondes, comme toutes les siennes, et qui mettent le doigt sur les problèmes essentiels. Je répondrai en deux mots seulement.

Premier point : il y a des schèmes qui se perdent, comme sucer son pouce, d’autres qui se conservent, comme l’objet permanent. Où est la frontière ? F. Bresson invoquait ici essentiellement le rôle des renforcements externes, autrement dit du résultat obtenu. Je pense que le facteur essentiel, c’est l’organisation totale des schèmes. Les schèmes ne sont pas isolés, ils s’impliquent les uns les autres ; ils forment un système qui dépend, à chaque moment, du niveau de l’intelligence du sujet et qui constitue la coordination de l’ensemble de ses conduites possibles. Un schème qui n’est pas nécessaire logiquement à l’exercice de tous les autres, tels que sucer son pouce, peut très bien être abandonné par l’adulte ou par l’enfant à partir d’un certain âge, tandis que d’autres schèmes, comme l’objet permanent, étant liés à tout le reste se conservent. Je ne crois pas qu’il y ait deux catégories et qu’il y ait une coupure nette qu’on puisse faire, cela dépend à chaque moment de l’ensemble du système.

La deuxième question est beaucoup plus délicate ; c’est la question de l’indexation des traces qui permettraient de reconstituer. Je ne pense pas qu’il faille poser le problème uniquement en termes de traces qui se conservent ou de données statiques. Il faut poser le problème en termes dynamiques et en termes de conflit et, en particulier, en termes de conflit entre les 3 niveaux de la mémoire que j’ai distingués tout à l’heure. Chez l’enfant qui a vu une sériation et qui dessine des couples ou les décrit pas gestes, il y a deux choses à distinguer : d’abord ce qu’il peut évoquer, et ensuite une sorte de récognition relative aux procédés employés pour exprimer son évocation, c’est-à-dire qu’il peut comparer par exemple son dessin à ce qu’il a vu auparavant. En ce cas, et au niveau de son dessin (le dessin une fois fait, ou le geste une fois fait, ou la description verbale une fois faite), il peut y avoir comparaison entre la copie et le modèle, c’est-à-dire que le sujet peut être insatisfait, tout en ne pouvant rien donner de plus. En un tel cas, il fournit une évocation qui constitue son maximum, mais qui ne le satisfait pas au plan de la récognition, et alors intervient un facteur dynamique qui va le pousser à perfectionner. Il subsiste donc une lacune et il se produit une espèce d’effet Zeigarnik généralisé. En Amérique, quand je rapportais ces faits, un collègue m’a cité cette jolie expérience : il a demandé à des adultes et des enfants de copier un trait en donnant sa longueur, le trait étant sous les yeux ; les sujets copient, puis le trait est enlevé et on demande aux sujets s’ils sont contents. Pas un des sujets n’était content de ce qu’il avait fait. La moitié des adultes disaient qu’ils l’avaient fait trop long, l’autre moitié, trop court, indépendamment de la justesse de la copie. A fortiori, dans le cas du souvenir, nous pouvons être en présence d’une sorte de lacune, d’insatisfaction qui va pousser plus loin la réorganisation mnésique. Je ne crois pas qu’il s’agisse ici seulement de la « sortie » : c’est l’ensemble du système qui intervient à nouveau, comme dans la question des schèmes qui se conservent ou ne se conservent pas.

Je n’ai pas exactement compris la troisième question au sujet des couleurs. Dans le cas de la sériation des couleurs, ce qui est intéressant dans les résultats, c’est que les couleurs sont négligées et que les tailles sont retenues parce qu’il n’y a pas d’intégration ici entre deux ordres de schèmes. Vous me demandez, d’autre part, une délimitation exacte, un inventaire précis des schèmes du sujet. J’aimerais vous le donner, mais voyez la complexité du problème : ce n’est pas un problème d’inventaire c’est un problème de cohérence totale du système et, d’un bout à l’autre, la mémoire dépend sans doute de cette cohérence totale et pas seulement de schèmes particuliers.

Au sujet de votre quatrième question sur les niveaux de récognition, je suis complètement d’accord et je croyais l’avoir dit dans la conclusion de notre ouvrage. Il y a des récognitions très différentes. Reconnaître un personnage qu’on n’a vu qu’une fois et qu’on retrouve par hasard est tout autre chose que reconnaître le style de Vivaldi si l’on écoute un disque que l’on entend pour la première fois. Ce sont deux formes de récognitions entièrement différentes et bien entendu dépendantes, mais à des degrés très distincts, de l’ensemble des schèmes. Au total, pour ma part, je serais sceptique sur une solution qui attribuerait tous les faits au seul niveau de la sortie. Je pense que tout se tient dans la cohérence des schèmes et, par conséquent, également dans le travail d’organisation du souvenir, depuis l’enregistrement jusqu’au rappel.