La situation des sciences de l’homme dans le systùme des sciences : introduction. Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, premiùre partie : Sciences sociales (1970) a

Il s’agira, en ce chapitre prĂ©liminaire, des particularitĂ©s Ă©pistĂ©mologiques des sciences de l’homme quant aux conditions de leur objectivitĂ©, de leurs modes d’observation ou d’expĂ©rimentation et quant aux relations qu’elles Ă©tablissent entre la thĂ©orie et l’expĂ©rience. Il s’agira de leurs rapports avec les sciences exactes et naturelles ou avec les philosophies et les grands courants idĂ©ologiques ou culturels. Mais avant toute chose, il convient de prĂ©ciser ce que nous entendrons par sciences de l’homme et pour cela de commencer par un essai de classification.

1. Classification des disciplines sociales et des « sciences humaines »

La distribution des disciplines dans les facultĂ©s universitaires varie grandement d’un pays Ă  un autre et ne suffit pas Ă  fournir un principe de classification. Bornons-nous Ă  cet Ă©gard Ă  signaler que l’on ne saurait retenir aucune distinction de nature entre ce que l’on appelle souvent les « sciences sociales » et les « sciences humaines », car il est Ă©vident que les phĂ©nomĂšnes sociaux dĂ©pendent de tous les caractĂšres de l’homme y compris les processus psychophysiologiques et que rĂ©ciproquement les sciences humaines sont toutes sociales par l’un ou l’autre de leurs aspects. La distinction n’aurait de sens (et c’est lĂ  l’hypothĂšse qui est Ă  son origine) que si l’on pouvait dissocier en l’homme ce qui relĂšve des sociĂ©tĂ©s particuliĂšres dans lesquelles il vit et ce qui constitue la nature humaine universelle. Bien entendu de nombreux esprits demeurent attachĂ©s Ă  une telle distinction avec une tendance Ă  opposer l’innĂ© Ă  ce qui est acquis sous l’influence des milieux physiques ou sociaux, la « nature humaine » reposant ainsi sur l’ensemble des caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires. Mais on est de plus en plus portĂ© Ă  penser que l’innĂ©itĂ© consiste essentiellement en possibilitĂ©s de fonctionnement, sans hĂ©rĂ©ditĂ© de structures toutes montĂ©es 1 (contrairement au cas des instincts dont une part importante est « programmĂ©e » hĂ©rĂ©ditairement) : le langage, par exemple, s’acquiert socialement tout en correspondant Ă  un centre cĂ©rĂ©bral (le centre de Broca), mais si ce centre est lĂ©sĂ© avant l’acquisition de la langue, il y a alors supplĂ©ance par d’autres rĂ©gions corticales non prĂ©dĂ©terminĂ©es Ă  cet usage. Rien n’empĂȘche donc d’admettre que la « nature humaine » comporte entre autres, contrairement Ă  ce que l’on pensait du temps de Rousseau, l’exigence d’une appartenance Ă  des sociĂ©tĂ©s particuliĂšres, de telle sorte que l’on a de plus en plus tendance Ă  ne conserver aucune distinction entre les sciences dites sociales et celles qui sont dites « humaines ».

Par contre, il est indispensable d’introduire d’autres subdivisions dans l’ensemble considĂ©rable des disciplines qui concernent les multiples activitĂ©s de l’homme, car, on l’a vu dans la PrĂ©face Ă  cet ouvrage, celui-ci ne portera que sur certaines d’entre elles et exclusivement sur celles que l’on peut appeler « nomothĂ©tiques » ou poursuivant l’établissement de « lois ». Or, toutes les Ă©tudes portant sur les hommes ou les sociĂ©tĂ©s sont loin de s’assigner un tel programme. Nous allons donc chercher Ă  les rĂ©duire Ă  quatre grands ensembles, Ă©tant naturellement entendu d’avance qu’il s’agit lĂ  d’une classification qui, comme toujours, comporte des cas typiques mais aussi, en nombre plus restreint, des cas intermĂ©diaires faisant la transition entre les situations exemplaires.

I. Nous appellerons d’abord sciences « nomothĂ©tiques » les disciplines qui cherchent Ă  dĂ©gager des « lois » au sens parfois de relations quantitatives relativement constantes et exprimables sous la forme de fonctions mathĂ©matiques, mais au sens Ă©galement de faits gĂ©nĂ©raux ou de relations ordinales, d’analyses structurales, etc., se traduisant au moyen du langage courant ou d’un langage plus ou moins formalisĂ© (logique, etc.).

La psychologie scientifique, la sociologie, l’ethnologie, la linguistique, la science Ă©conomique et la dĂ©mographie constituent, sans aucun doute possible, des exemples de disciplines poursuivant la recherche de « lois » au sens large qu’on vient de caractĂ©riser. Sans doute le psychologue peut-il Ă©tudier des cas individuels et faire de la psychologie « diffĂ©rentielle », le linguiste peut-il analyser une langue particuliĂšre ou faire de la typologie, etc., mais les plus dĂ©limitĂ©es de ces recherches n’en demeurent pas moins insĂ©rĂ©es dans des cadres de comparaison ou de classification qui tĂ©moignent encore d’un souci de gĂ©nĂ©ralitĂ© et d’établissement de lois, mĂȘme si celles-ci ne portent que sur des questions de frĂ©quence ou de distribution et d’extension des fluctuations (et mĂȘme si, par prudence, on Ă©vite le terme de « lois »).

D’autre part, il va de soi que chacune de ces disciplines comporte des recherches sur des phĂ©nomĂšnes se dĂ©roulant selon la dimension diachronique, autrement dit comportant une « histoire ». La linguistique Ă©tudie ainsi entre autres l’histoire des langues, la psychologie dite gĂ©nĂ©tique Ă©tudie le dĂ©veloppement du comportement, etc. Cette dimension historique, dont l’importance est fondamentale en bien des cas, rapproche donc certains secteurs des sciences nomothĂ©tiques de celles que nous appellerons tout Ă  l’heure les sciences historiques. Mais certaines diffĂ©rences opposent nĂ©anmoins ces recherches diachroniques propres aux disciplines nomothĂ©tiques et celles des sciences historiques, encore que naturellement on trouve tous les degrĂ©s intermĂ©diaires. D’une part dans le cas des dĂ©veloppements individuels (du langage, de l’intelligence, etc.) il s’agit de dĂ©roulements historiques qui se rĂ©pĂštent Ă  chaque gĂ©nĂ©ration et peuvent donc donner lieu Ă  des contrĂŽles expĂ©rimentaux et mĂȘme Ă  une variation des facteurs, de telle sorte que l’objectif principal demeure la recherche de lois, sous la forme de « lois du dĂ©veloppement ». Quant aux dĂ©roulements historiques collectifs, comme le dĂ©veloppement des langues, des structures Ă©conomiques, etc., il y a toujours encore recherche de lois, soit qu’il s’agisse d’expliquer par son passĂ© une structure gĂ©nĂ©rale donnĂ©e, ce qui nous ramĂšne aux lois de dĂ©veloppement, soit, au contraire, qu’il s’agisse d’expliquer des faits historiques antĂ©rieurs (par exemple le taux de l’intĂ©rĂȘt sur un marchĂ© ancien) par des lois synchroniques vĂ©rifiables actuellement.

L’établissement ou la recherche de lois, propre aux sciences nomothĂ©tiques, va de pair avec un second caractĂšre fondamental les distinguant des trois catĂ©gories II-IV que nous examinerons ensuite : c’est l’utilisation des mĂ©thodes, soit d’expĂ©rimentation stricte, telle qu’on la dĂ©finit par exemple en biologie (et son emploi s’impose aujourd’hui dans la plupart des recherches en psychologie scientifique), soit d’expĂ©rimentation au sens large de l’observation systĂ©matique avec vĂ©rifications statistiques, analyse des « variances », contrĂŽle des relations d’implication (analyse des contre-exemples), etc. Nous reviendrons sur les difficultĂ©s mĂ©thodologiques propres aux sciences nomothĂ©tiques de l’homme (sous 3 et 4), mais faciles ou difficiles, les mĂ©thodes de vĂ©rification consistant Ă  subordonner les schĂ©mas thĂ©oriques au contrĂŽle des faits d’expĂ©rience constituent le caractĂšre distinctif le plus gĂ©nĂ©ral de ces disciplines par opposition aux suivantes.

Un troisiĂšme caractĂšre fondamental va de pair avec les deux prĂ©cĂ©dents ; c’est la tendance Ă  ne faire porter les recherches que sur peu de variables Ă  la fois. Bien entendu il n’est pas toujours possible d’isoler les facteurs comme en physique (et la remarque vaut dĂšs la biologie), encore que certains procĂ©dĂ©s statistiques (analyse des variances) permettent en certains cas de juger des influences respectives de plusieurs variables simultanĂ©ment en jeu. Mais, entre les sciences naturelles, dont les mĂ©thodes expĂ©rimentales permettent une dissociation prĂ©cise des variables et les sciences historiques, sur le terrain desquelles les variables s’enchevĂȘtrent de façon souvent inextricable, les sciences nomothĂ©tiques de l’homme disposent de stratĂ©gies intermĂ©diaires dont l’idĂ©al est nettement tournĂ© vers celui des premiĂšres.

II. Nous appellerons sciences historiques de l’homme les disciplines dont l’objet est de reconstituer et de comprendre le dĂ©roulement de toutes les manifestations de la vie sociale au cours du temps : qu’il s’agisse de la vie des individus dont l’action a marquĂ© cette vie sociale, de leurs Ɠuvres, des idĂ©es qui ont eu quelque influence durable, des techniques et des sciences, des littĂ©ratures et des arts, de la philosophie et des religions, des institutions, des Ă©changes Ă©conomiques ou autres et de la civilisation dans son ensemble, l’histoire couvre tout ce qui intĂ©resse la vie collective en ses secteurs isolables comme en ses interdĂ©pendances.

La question qui se pose alors immĂ©diatement est d’établir si les sciences historiques constituent un domaine Ă  part, susceptible d’ĂȘtre caractĂ©risĂ© par des propriĂ©tĂ©s positives et spĂ©cifiques ou si elles portent simplement sur la dimension diachronique propre Ă  chacune des disciplines nomothĂ©tiques, juridiques ou philosophiques. Le prĂ©sent chapitre ne concerne pas les tendances mais l’état actuel des questions abordĂ©es. Nous n’avons donc pas Ă  nous demander si les sciences historiques ne prĂ©sentent qu’un statut provisoire et se rĂ©sorberont tĂŽt ou tard dans les autres catĂ©gories, mais simplement Ă  dire pourquoi cet ouvrage (tout en soulignant sans cesse l’importance de la dimension diachronique des phĂ©nomĂšnes) distinguera cependant les sciences historiques des sciences nomothĂ©tiques pour ne traiter que de ces derniĂšres, car, dans l’état actuel, l’histoire proprement dite semble prĂ©senter certains caractĂšres spĂ©cifiques et relativement stables.

MĂȘme si tous les intermĂ©diaires existent entre l’analyse nomothĂ©tique et l’analyse historique du dĂ©roulement des phĂ©nomĂšnes ou des Ă©vĂ©nements dans le temps, il semble en effet subsister entre elles une diffĂ©rence assez sensible, parce qu’elle repose sur une relation de complĂ©mentaritĂ© dans la maniĂšre dont elles traitent les facteurs de ce dĂ©roulement temporel. On peut distinguer Ă  cet Ă©gard quatre facteurs principaux : (a) les dĂ©terminations dues Ă  des dĂ©veloppements (un dĂ©veloppement Ă©tant une suite rĂ©guliĂšre ou mĂȘme sĂ©quentielle de transformations qualitatives assurant une structuration progressive) ; (b) les dĂ©terminations dues aux Ă©quilibrations synchroniques en leur dynamique propre ; (c) les interfĂ©rences ou Ă©vĂ©nements alĂ©atoires et (d) les « dĂ©cisions » individuelles ou collectives. Or, quand les disciplines nomothĂ©tiques considĂšrent un dĂ©roulement temporel appelĂ© ou non « histoire », leur effort est constamment de dĂ©gager des lois et pour cela d’isoler dans la mesure du possible les variables permettant d’obtenir ce rĂ©sultat. Elles s’efforceront ainsi d’atteindre des lois de succession (a) ou d’équilibre (b) ; pour ce qui est du hasard (c) elles nĂ©gligeront les cas singuliers, qui sont indĂ©terminables, pour caractĂ©riser au contraire les effets de masses en tant que lois stochastiques ; et en ce qui concerne les dĂ©cisions (d) elles s’intĂ©resseront moins Ă  leurs contenus qu’à leur processus mĂȘme en tant que pouvant ĂȘtre analysĂ© de façon probabiliste (thĂ©orie des jeux ou de la dĂ©cision). Le propos de l’historien est au contraire, et de façon complĂ©mentaire (mĂȘme s’il utilise comme il le fait aujourd’hui, toutes les donnĂ©es nomothĂ©tiques), non pas d’abstraire du rĂ©el les variables convenant Ă  l’établissement de lois, mais d’atteindre chaque processus concret en toute sa complexitĂ© et par consĂ©quent en son originalitĂ© irrĂ©ductible. Dans les cas oĂč se manifeste tel dĂ©veloppement (a) ou telle rééquilibration (b), et mĂȘme s’il s’intĂ©resse Ă  leurs lois en tant que permettant leur comprĂ©hension, l’historien vise moins les lois que les caractĂšres propres Ă  ces Ă©vĂ©nements particuliers, en tant prĂ©cisĂ©ment que particuliers. Pour ce qui est des interfĂ©rences alĂ©atoires (c), c’est, il va de soi, le contenu individuel des Ă©vĂ©nements qui concerne l’historien, contenu incalculable, mais reconstituable et dont l’histoire vise prĂ©cisĂ©ment la reconstitution. Quant aux dĂ©cisions (d) c’est en leur contenu Ă©galement qu’elles reprĂ©sentent la continuelle nouveautĂ© spĂ©cifique du devenir historique humain en tant que rĂ©ponses aux situations concrĂštes (mĂ©langes inextricables de dĂ©termination et d’alĂ©atoire (a)-(c).

En un mot, si Ă©troite que soit la liaison des sciences nomothĂ©tiques et des sciences historiques, dont chaque groupe a sans cesse besoin de l’autre, leurs orientations sont distinctes en tant que complĂ©mentaires, mĂȘme lorsqu’il s’agit de contenus communs : Ă  l’abstraction nĂ©cessaire des premiĂšres correspond la restitution du concret chez les secondes, et c’est lĂ  une fonction tout aussi primordiale dans la connaissance de l’homme, mais une fonction distincte de l’établissement des lois.

Il est vrai que l’on parle souvent des « lois de l’histoire ». Mais (lorsqu’il ne s’agit pas d’une mĂ©taphore utilisĂ©e en particulier Ă  des fins politiques), c’est qu’on se rĂ©fĂšre Ă  des rĂ©gularitĂ©s effectives, sociologiques (par exemple les phases des rĂ©volutions), Ă©conomiques, etc. : en ces derniers cas, les rĂ©gularitĂ©s observĂ©es entrent ipso facto dans le domaine de sciences nomothĂ©tiques particuliĂšres, dont les mĂ©thodes pouvant naturellement ĂȘtre pratiquĂ©es par l’historien lui-mĂȘme, s’il se fait sociologue ou Ă©conomiste, etc., sont seules aptes Ă  fournir les vĂ©rifications nĂ©cessaires et sont bien distinctes des mĂ©thodes de simple critique ou de reconstitution dont il vient d’ĂȘtre question. Il faut signaler Ă  cet Ă©gard tout un courant contemporain visant Ă  faire de l’histoire une science fondĂ©e sur la quantification et les structures (F. Braudel, J. Kruithof, J. Craebeckx, O. Lebran, etc.) 2, point de vue certainement fĂ©cond, mais qui revient actuellement Ă  faire de l’histoire la dimension diachronique de la sociologie ou de l’économie, ce qui, Ă  l’avenir, pourrait confĂ©rer aux disciplines historiques le niveau d’une sorte de synthĂšse portant sur les dimensions dialectiques de toutes les sciences humaines.

Bien entendu, il existe, d’autre part, de nombreuses formes de l’histoire se rapprochant de l’étude de dĂ©veloppements plus ou moins purs au sens dĂ©fini plus haut. L’histoire des sciences en est un exemple et, en son sein, l’histoire des mathĂ©matiques occupe une place exceptionnelle par les caractĂšres internes de la structuration progressive qu’elle dĂ©crit : elle rejoint ainsi nĂ©cessairement les problĂšmes centraux de la psychologie de l’intelligence, de la sociogenĂšse des connaissances et de l’épistĂ©mologie scientifique.

III. Les sciences juridiques occupent une position assez diffĂ©renciĂ©e par le fait que le droit constitue un systĂšme de normes et qu’une norme se distingue en son principe mĂȘme des relations plus ou moins gĂ©nĂ©rales recherchĂ©es sous le nom de « lois » par les sciences nomothĂ©tiques. Une norme ne relĂšve pas, en effet, de la simple constatation de relations existantes, mais d’une catĂ©gorie Ă  part qui est celle de « devoir ĂȘtre » (sollen). Le propre d’une norme est donc de prescrire un certain nombre d’obligations et d’attributions qui demeurent valables mĂȘme si le sujet les viole ou n’en fait pas usage, tandis qu’une loi naturelle repose sur un dĂ©terminisme causal ou une distribution stochastique et que sa valeur de vĂ©ritĂ© tient exclusivement Ă  son accord avec les faits.

Mais si tranchĂ©e que soit cette distinction, il existe une sĂ©rie de rĂ©gions frontiĂšres entre les sciences proprement juridiques et les autres. Il faut considĂ©rer naturellement que l’histoire du droit, en tant qu’histoire des institutions juridiques (sans parler de l’histoire des thĂ©ories) n’est plus une discipline normative, mais une analyse de rĂ©alitĂ©s qui ont Ă©tĂ©, ou en certains cas sont encore, reconnues comme des normes par les sociĂ©tĂ©s considĂ©rĂ©es, tout en constituant des faits historiques parmi d’autres pour l’historien lui-mĂȘme du droit. Cette dualitĂ© de points de vue entre ce qui est norme pour le sujet, passĂ© ou prĂ©sent, et ce qui est fait pour l’observateur se retrouve encore plus nettement en une discipline proprement nomothĂ©tique, mais qui prend pour objet les comportements juridiques Ă  titre de faits sociaux : telle est la sociologie juridique, dont l’objet n’est point d’étudier, comme la science juridique, les conditions de la validitĂ© normative, mais, ce qui est bien diffĂ©rent, d’analyser les faits sociaux qui sont en relation avec la constitution et le fonctionnement de telles normes. Aussi bien les spĂ©cialistes de cette discipline ont-ils introduit la notion fĂ©conde et gĂ©nĂ©rale de « faits normatifs », prĂ©cisĂ©ment pour dĂ©signer ce qui est normatif pour le sujet tout en Ă©tant objet d’analyse pour l’observateur qui Ă©tudie Ă  titre de faits les conduites de ce sujet et les normes que celui-ci reconnaĂźt. Cette notion est de portĂ©e gĂ©nĂ©rale comme dans l’étude des faits moraux oĂč le sociologue n’a pas non plus Ă  s’occuper de la validitĂ© des normes acceptĂ©es par les sujets, mais oĂč il doit rechercher en vertu de quels processus ils se considĂšrent comme obligĂ©s par ces normes. En psychologie gĂ©nĂ©tique de mĂȘme, on Ă©tudie des « faits normatifs » lorsqu’il s’agit d’expliquer comment les sujets, d’abord insensibles Ă  telles ou telles normes logiques, en viennent Ă  les considĂ©rer comme nĂ©cessaires en vertu du processus dĂ©pendant en partie de la vie sociale et en partie de structurations internes de l’action. En bref, si le domaine juridique est de nature normative, il se trouve, comme c’est le cas de tous les autres domaines normatifs, donner prise Ă  Ă©tudes de fait et Ă  des analyses causales portant sur les conduites individuelles ou sociales en relations avec les normes considĂ©rĂ©es, et ces Ă©tudes sont alors nĂ©cessairement de caractĂšre nomothĂ©tique.

En particulier lorsqu’une Ă©cole juridique considĂšre que le sollen propre Ă  la norme de droit n’exprime que la volontĂ© de l’État, et, Ă  travers lui, celle des forces sociales (classes) qui dirigent la sociĂ©tĂ©, le droit ne porte plus alors sur la catĂ©gorie formelle du devoir ĂȘtre, mais sur des relations purement matĂ©rielles donnant prise Ă  une Ă©tude objective. Seulement, pour les normativistes, celle-ci relĂšverait de la sociologie juridique.

On trouvera au chap. VII d’autres exemples de relations entre les sciences juridiques et des recherches de catĂ©gories diffĂ©rentes, telles qu’en particulier la logique.

IV. Enfin vient un groupe particuliĂšrement difficile Ă  classer celui des disciplines philosophiques, parce qu’entre les auteurs qui s’y consacrent rĂšgne un certain dĂ©saccord quant Ă  la portĂ©e, l’étendue et mĂȘme l’unitĂ© des branches qu’il convient de rĂ©unir sous ce terme.

La seule proposition certaine, parce qu’elle semble commune Ă  toutes les Ă©coles, est que la philosophie se propose d’atteindre une coordination gĂ©nĂ©rale des valeurs humaines, c’est-Ă -dire une conception du monde tenant compte non seulement des connaissances acquises et de la critique de ces connaissances, mais encore des convictions et valeurs multiples de l’homme en toutes ses activitĂ©s. La philosophie dĂ©passe donc les sciences positives, et les situe par rapport Ă  un ensemble d’évaluations et de signification s’étendant de la praxis aux mĂ©taphysiques proprement dites.

OĂč les divergences dĂ©butent, c’est dĂšs la question de la nature de cette prise de position par rapport Ă  la totalitĂ© du rĂ©el. Pour certains, la philosophie est essentiellement une sagesse, une « mise en route », comme dit Jaspers, tandis que tout savoir apodictique devient nĂ©cessairement affaire de connaissance spĂ©cialisĂ©e, autrement dit de science. Pour d’autres, comme plusieurs dialecticiens, la philosophie est avant tout une prise de conscience des procĂ©dĂ©s dialectiques mis en Ɠuvre par les sciences en marche, mais avec en plus une prise de position imposĂ©e par l’engagement dans l’action. Pour d’autres enfin, comme Husserl, la philosophie atteint un savoir vĂ©ritable, supĂ©rieur au savoir scientifique, bien que le positivisme et plusieurs auteurs non positivistes contestent d’un point de vue Ă©pistĂ©mologique une telle possibilitĂ©.

Nous n’avons point ici Ă  prendre parti dans ces dĂ©bats, qu’on retrouvera d’ailleurs inĂ©vitablement Ă  propos des rapports entre les sciences nomothĂ©tiques et les courants philosophiques (sous 5). Nous avons simplement pour l’instant Ă  classer ce qu’il convient de situer parmi les disciplines philosophiques par opposition aux sciences nomothĂ©tiques de l’homme. Mais c’est prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©partition qui fait problĂšme, pour les raisons prĂ©cĂ©dentes et surtout en raison d’un processus historique amorcĂ© dĂšs le xixe siĂšcle et qui s’affirme de plus en plus aujourd’hui : la diffĂ©renciation d’un certain nombre de branches, initialement philosophiques, qui se constituent en tant que disciplines autonomes et spĂ©cialisĂ©es. Tel fut le cas de la sociologie et surtout de la psychologie, comme on y reviendra Ă  l’instant Ă  propos de l’histoire des sciences nomothĂ©tiques. Mais tel fut aussi le cas de la logique et aujourd’hui pour une bonne part de l’épistĂ©mologie scientifique, car, d’une part, la logique moderne s’est constituĂ©e en une discipline quasi-mathĂ©matique avec ses mĂ©thodes propres et un champ de recherche indĂ©pendant de toute mĂ©taphysique, et, d’autre part, chaque science naturelle ou humaine tend Ă  Ă©laborer sa propre Ă©pistĂ©mologie, dont les liens sont alors plus Ă©troits avec celle des autres disciplines qu’avec les prĂ©occupations mĂ©taphysiques.

Mais la question difficile qui se pose au sujet de ces deux branches du savoir est alors de dĂ©terminer leur position par rapport aux sciences en gĂ©nĂ©ral et aux sciences nomothĂ©tiques de l’homme. D’une part, la connaissance scientifique est Ă  coup sĂ»r une activitĂ© humaine et si la logique ou l’épistĂ©mologie scientifique nous donnent Ă  son sujet des informations indispensables et vĂ©rifiables sans passer nĂ©cessairement par la philosophie au sens traditionnel et universitaire du terme, il va de soi qu’elles intĂ©ressent de prĂšs les sciences nomothĂ©tiques de l’homme. Il existe en particulier une parentĂ© entre les recherches sur la psychogenĂšse de l’intelligence et ce qu’on a appelĂ© l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, c’est-Ă -dire l’étude des procĂ©dĂ©s de la connaissance en leur dĂ©veloppement. Mais d’autre part, la logique en tant qu’utilisant par la mĂ©thode axiomatique est plus proche des mathĂ©matiques que de toute autre discipline et l’épistĂ©mologie scientifique n’a encore conquis ses titres de noblesse que sur le terrain des connaissances mathĂ©matiques et physiques. Il faut donc voir en ces disciplines une attache parmi bien d’autres entre les sciences de l’homme et celles de la nature ou les disciplines dĂ©ductives, et ce fait ajoutĂ© Ă  d’autres nous montre d’emblĂ©e la complexitĂ© des rapports entre les sciences nomothĂ©tiques de l’homme et le systĂšme des sciences.

NĂ©anmoins, et malgrĂ© les multiples termes de transition que l’on a notĂ©s comme exemple, la rĂ©partition des sciences ou disciplines selon les quatre catĂ©gories qu’on vient de distinguer semble correspondre Ă  l’état actuel du savoir et confĂšre aux sciences nomothĂ©tiques de l’homme une position Ă  la fois naturelle et relativement indĂ©pendante.

2. Les dominances de l’histoire des sciences nomothĂ©tiques

Cet ouvrage n’est point un traitĂ© appelĂ© Ă  fournir sur les sciences nomothĂ©tiques de l’homme des aperçus historiques que l’on trouve partout. Mais, devant dĂ©gager les principales tendances actuelles de ces sciences, il doit dĂ©buter par quelques donnĂ©es prĂ©alables, et, parmi celles-ci, il est utile de rappeler les orientations antĂ©rieures de ces disciplines, autrement dit, les tendances passĂ©es dont les mouvements prĂ©sents sont issus par filiation directe ou au contraire en rĂ©action contre elles.

Le problĂšme se pose dans les termes suivants. Depuis qu’il existe des penseurs et des enseignements, on a toujours discutĂ© certaines questions de psychologie, de linguistique, de sociologie et d’économie. Les MƓurs des Germains de Tacite touchent Ă  l’anthropologie culturelle et les gĂ©ographes ont dĂ» de tout temps soulever certains problĂšmes dĂ©mographiques. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale on a toujours rĂ©flĂ©chi et dissertĂ© sur les activitĂ©s de l’homme et chaque systĂšme philosophique prĂ©sente quelque aspect permettant de discerner une Ă©bauche ou une annonce des disciplines spĂ©cialisĂ©es dont nous aurons Ă  nous occuper. Mais autre chose est la rĂ©flexion, suivie ou Ă©pisodique, et autre chose est la constitution d’une science proprement dite, avec inventaire et dĂ©limitation des problĂšmes ainsi que dĂ©termination et affinement des mĂ©thodes. En termes plus prĂ©cis, autre chose est un discours et autre chose sont les procĂ©dĂ©s d’observation et surtout de vĂ©rification. Le problĂšme est alors d’analyser les facteurs qui ont conduit nos disciplines de l’état prĂ©scientifique Ă  l’état ou du moins Ă  l’idĂ©al de sciences nomothĂ©tiques. On en peut distinguer cinq :

I. Le premier de ces facteurs est la tendance comparatiste qui est loin d’ĂȘtre aussi gĂ©nĂ©rale et aussi naturelle qu’on pourrait le croire. Les deux tendances les plus naturelles de la pensĂ©e spontanĂ©e et mĂȘme de la rĂ©flexion en ses stades initiaux sont de se croire au centre du monde, du monde spirituel comme matĂ©riel, et d’ériger en normes universelles les rĂšgles ou mĂȘme les habitudes de sa conduite. Constituer une science ne se rĂ©duit donc nullement Ă  partir de cette centration initiale et Ă  accumuler des connaissances sur un mode additif, mais suppose Ă©galement que cette addition s’accompagne de systĂ©matisations : or, la premiĂšre condition d’une systĂ©matisation objective est une dĂ©centration par rapport au point de vue propre, dominant au dĂ©part. C’est cette dĂ©centration qu’assure l’attitude comparatiste tout en Ă©largissant les exigences normatives jusqu’à les subordonner Ă  des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences multiples.

Cette dimension comparatiste est particuliĂšrement claire dans l’histoire de la linguistique que l’on pourrait faire remonter Ă  deux ou trois millĂ©naires et qui a connu de multiples tentatives de systĂ©matisation avant l’époque contemporaine (qu’on se rappelle par exemple les essais sĂ©mantiques du Moyen Âge). Or, la rĂ©flexion sur la langue s’impose dĂšs l’enseignement et l’on peut donc se demander pourquoi la constitution d’une linguistique scientifique n’a pas Ă©tĂ© plus rapide ou plus continue. La rĂ©ponse est Ă©videmment que la rĂ©flexion sur le langage propre demeure Ă  ses dĂ©buts soumise Ă  une double centration : centration psychologique, tant que ne se multiplient pas les termes de comparaison, et centration normative qui pousse Ă  croire que la science du langage se rĂ©duit Ă  la grammaire et que la grammaire de la langue propre est un reflet plus ou moins direct de la logique universelle.

Sans doute l’enseignement des humanitĂ©s classiques a-t-il permis un dĂ©but de dĂ©centration, jointe Ă  la notion de filiation historique des langues (voir II). Aussi Lancelot Ă  cĂŽtĂ© de la Grammaire de Port-Royal s’est-il occupĂ© Ă©galement des Racines grecques, mais le titre seul de son ouvrage avec Arnauld Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e montre assez l’influence de cette centration normativiste dont il vient d’ĂȘtre question 3. C’est avec l’attitude rĂ©solument comparatiste de F. Bopp dans sa Grammaire comparĂ©e des langues indo-europĂ©ennes que dĂ©bute effectivement la dĂ©centration nĂ©cessaire Ă  l’attitude scientifique et l’on comprend pourquoi elle a Ă©tĂ© tardive.

Le phĂ©nomĂšne est trĂšs comparable en sociologie, oĂč la rĂ©flexion initiale sur la sociĂ©tĂ© est Ă  la fois dominĂ©e par un sociocentrisme idĂ©ologique, hĂ©ritage d’une trĂšs longue tradition, et par les prĂ©occupations normatives qui laissent indiffĂ©renciĂ©es la sociologie et la politique (ce qui ne signifie pas que les progrĂšs de l’objectivitĂ© en sociologie ne puissent pas avoir d’incidences politiques). La dĂ©centration comparatiste est en ce cas si difficile que Rousseau, pour penser le phĂ©nomĂšne social en cherchant ses rĂ©fĂ©rences dans les comportements Ă©lĂ©mentaires et non civilisĂ©s (ce qui marquait un grand progrĂšs par rapport aux idĂ©es de son temps), imagine le « bon sauvage » comme un individu antĂ©rieur Ă  toute sociĂ©tĂ© mais en lui prĂȘtant, sans s’en rendre compte, tous les caractĂšres de moralitĂ©, de rationalitĂ©, et mĂȘme de dĂ©duction juridique que la sociologie nous apprend ĂȘtre les produits de la vie collective. Ce bon sauvage est mĂȘme le produit d’une imagination si peu dĂ©centrĂ©e qu’il ressemble Ă©tonnamment Ă  J.-J. Rousseau lui-mĂȘme, inventant le Contrat social. Et ce phĂ©nomĂšne s’est encore reproduit en plein xixe siĂšcle, lorsque l’un des fondateurs de l’anthropologie culturelle, Tylor, a conçu pour expliquer l’animisme propre Ă  la « civilisation primitive », un « philosophe sauvage » raisonnant sur le rĂȘve, la maladie et la mort d’une façon trĂšs analogue Ă  ce qu’aurait fait un empiriste anglo-saxon, placĂ© dans la situation d’ignorance d’un non-civilisĂ© mais raisonnant exactement comme Hume, etc. NĂ©anmoins, le trĂšs grand progrĂšs accompli par Tylor a Ă©tĂ© de dĂ©couvrir la dimension comparatiste en s’efforçant d’accumuler des faits et pas seulement des idĂ©es.

C’est dans cette direction d’une dĂ©centration par rapport Ă  l’expĂ©rience sociale immĂ©diate que se sont engagĂ©s au xixe siĂšcle les fondateurs de la sociologie contemporaine, sans que nous ayons Ă  nous prononcer ici sur la rĂ©ussite ou l’insuffisance de leurs tentatives, suivies par bien d’autres. Le sens de la loi des trois Ă©tats de Comte est ainsi de dissocier des niveaux de reprĂ©sentations collectives pour situer la pensĂ©e scientifique par rapport aux autres attitudes intellectuelles. Le systĂšme de Marx est un vaste effort pour situer les idĂ©ologies par rapport aux classes sociales, celui de Durkheim pour situer nos reprĂ©sentations collectives par rapport aux stades Ă©lĂ©mentaires de la sociogenĂšse, etc. Or, en chacun de ces cas, la dĂ©centration principale consiste Ă  ne plus partir de la pensĂ©e individuelle Ă  titre de source des rĂ©alitĂ©s collectives, mais de voir en l’individu le produit d’une socialisation.

La dĂ©centration Ă  laquelle a dĂ» se livrer la psychologie pour se constituer Ă  titre de science est d’une autre nature, mais qui a conduit Ă©galement aux mĂ©thodes comparatistes. Sous l’influence de prĂ©occupations normatives, la psychologie philosophique Ă©tait centrĂ©e sur le moi en tant qu’expression immĂ©diate de l’ñme et la mĂ©thode qui paraissait suffire Ă©tait alors celle d’introspection. Par un long cheminement oĂč sont intervenues les comparaisons systĂ©matiques entre le normal et le pathologique, entre l’adulte et l’enfant et entre l’homme et l’animal, le point de vue gĂ©nĂ©ral qui a fini par prĂ©valoir dans la psychologie scientifique est que la conscience ne peut se comprendre que dans son insertion dans l’ensemble de la « conduite », ce qui suppose alors les mĂ©thodes d’observation et d’expĂ©rimentation dont nous reparlerons.

À comparer de mĂȘme les dĂ©veloppements multiples de la macroĂ©conomie (et encore de la microĂ©conomie Ă  laquelle on revient dans la perspective de la thĂ©orie des jeux), aux dĂ©buts de la science Ă©conomique avec les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de A. Smith, ou sous une forme plus gĂ©nĂ©rale le Discours de l’inĂ©galitĂ© de Rousseau, on ne peut qu’ĂȘtre frappĂ© de la dĂ©centration qui s’est effectuĂ©e Ă  partir de cette abstraction qu’était l’Homo Ɠconomicus, image de l’individu en certaines situations sociales restreintes et trĂšs spĂ©cialisĂ©es : tant dans la doctrine marxiste de l’aliĂ©nation que dans les analyses probabilistes et statistiques de Keynes ou de l’économĂ©trie moderne il est impossible de ne pas retrouver cette dimension fondamentale de la dĂ©centration comparatiste.

Il convient d’ailleurs de souligner le fait que cette dĂ©centration rendant possibles les progrĂšs de l’objectivitĂ© en sociologie et en Ă©conomie est souvent subordonnĂ©e Ă  l’évolution de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme : par exemple le problĂšme des classes sociales (dĂ©jĂ  entrevu par Thierry, Mignet ou Guizot dĂšs le dĂ©but du xixe siĂšcle) n’a pu se poser en toute son ampleur qu’en fonction de transformations Ă©conomiques bien connues.

II. Plusieurs des exemples qui viennent d’ĂȘtre citĂ©s montrent dĂ©jĂ  Ă©galement qu’à la dominante prĂ©cĂ©dente s’en ajoute nĂ©cessairement une seconde : il s’agit de la tendance historique ou gĂ©nĂ©tique. L’une des principales diffĂ©rences, en effet, entre les phases prĂ©scientifiques de nos disciplines et leur constitution en sciences autonomes et mĂ©thodiques est la dĂ©couverte progressive du fait que les Ă©tats individuels ou sociaux directement vĂ©cus et donnant apparemment prise Ă  une connaissance intuitive ou immĂ©diate sont en rĂ©alitĂ© le produit d’une histoire ou d’un dĂ©veloppement dont la connaissance est nĂ©cessaire pour comprendre les rĂ©sultantes. Il s’agit encore d’une dĂ©centration, si l’on veut, mais qui, en plus de la possibilitĂ© de comparaison, fournit une voie Ă  l’explication en tant que les dĂ©veloppements en jeu constituent des formations causales.

La linguistique a naturellement Ă©tĂ© la premiĂšre des sciences de l’homme Ă  bĂ©nĂ©ficier de cette dimension historique puisque les documents Ă©crits ont conservĂ© assez de textes des langues mĂšres pour reconstituer l’histoire des principales langues civilisĂ©es modernes. Les filiations sont mĂȘme suffisamment apparentes pour qu’on se voie livrĂ© trĂšs tĂŽt, sans toujours disposer de mĂ©thodes assurĂ©es, Ă  ces recherches Ă©tymologiques qui ont longtemps paru constituer l’essentiel de la science du langage avant que de Saussure ait distinguĂ© systĂ©matiquement les problĂšmes synchroniques des questions diachroniques.

AppuyĂ©e sur l’histoire, la sociologie a pu Ă©galement disposer de documents multiples sur le passĂ© de nos sociĂ©tĂ©s et de nos civilisations. Mais en un tel domaine oĂč les faits Ă©taient ainsi relativement accessibles, il est remarquable de constater combien tardive a Ă©tĂ© la prise de conscience du problĂšme de l’évolution comme telle, tant les prĂ©occupations initiales Ă©taient centrĂ©es sur la nature supposĂ©e permanente de l’homme et sur les conditions normatives de la vie sociale conçues comme Ă©manant, de façon constante Ă©galement, de la nature humaine. AprĂšs quelques prĂ©curseurs, dont peut-ĂȘtre ComĂ©nius 4 et Vico, c’est sans doute Hegel qui a le premier aperçu, mais sur un plan encore essentiellement conceptuel plus que factuel, la dimension sociologique de l’histoire en appliquant la dialectique au devenir social. Inutile de rappeler comment K. Marx a dĂ©veloppĂ© cette tendance, mais en passant de l’idĂ©e aux faits et en gĂ©nĂ©ralisant l’application de la dialectique historique aux structures Ă©conomiques autant qu’à l’analyse sociologique des idĂ©ologies.

L’un des facteurs dĂ©cisifs de la constitution des sciences de l’homme selon la dimension gĂ©nĂ©tique a Ă©tĂ© la dĂ©couverte ou la redĂ©couverte par Darwin de l’évolution des ĂȘtres organisĂ©s. Il va, en effet, de soi que dans la mesure oĂč l’homme n’est plus conçu comme donnĂ© une fois pour toutes Ă  partir d’un commencement absolu, l’ensemble des problĂšmes concernant ses activitĂ©s se pose en des termes entiĂšrement nouveaux : au lieu de pouvoir se rĂ©fĂ©rer Ă  un statut initial concernant (Ă  l’état prĂ©formĂ© ou prĂ©dĂ©terminĂ©) l’ensemble des virtualitĂ©s normatives qui dĂ©terminent la nature humaine, on se trouve en prĂ©sence de questions d’explication causale obligeant Ă  chercher selon quels facteurs de fait l’espĂšce humaine, dĂ©gagĂ©e de l’animalitĂ©, est parvenue Ă  construire des langages, des sociĂ©tĂ©s, une vie mentale, Ă  crĂ©er des techniques et une organisation Ă©conomique, bref Ă  engendrer ces innombrables structures dont la rĂ©flexion ne connaissait jusque-lĂ  que l’existence et les caractĂšres les plus apparents du fonctionnement, tandis qu’il s’agit dĂšs lors de comprendre leur formation. Et mĂȘme si les dĂ©buts de cette formation historique se perdent dans les mystĂšres de la palĂ©ontologie humaine, toute question de transformation actuelle comme passĂ©e, acquiert, en cette perspective Ă©volutionniste, une signification toute nouvelle en tant qu’exigeant l’analyse explicative. La doctrine positiviste de Comte, qui n’avait pas su retenir la leçon de l’évolutionnisme lamarckien et qui s’est constituĂ©e avant Darwin, pouvait rĂ©duire l’idĂ©al scientifique Ă  la seule fonction de la prĂ©vision fondĂ©e sur les lois : dans la perspective de l’évolution, il s’agit bien plus profondĂ©ment de comprendre le « mode de production » des phĂ©nomĂšnes, condamnĂ© par Comte et poursuivi inlassablement par les sciences nomothĂ©tiques de l’homme comme par les sciences de la nature.

Si l’évolutionnisme darwinien a eu ainsi une influence incontestable sur la sociologie, Ă  commencer par celle de Spencer, cette action a Ă©tĂ© plus directe encore sur la psychologie scientifique, en tant que la vie mentale et le comportement sont liĂ©s de plus prĂšs aux conditions organiques. Darwin lui-mĂȘme est l’un des fondateurs de la psychologie comparĂ©e, avec ses Ă©tudes sur l’expression des Ă©motions. En psychologie humaine, si nous ne savons que peu de chose des fonctions intellectuelles et affectives de l’homme prĂ©historique, dont nous ne connaissons que les techniques, l’idĂ©e d’évolution a animĂ© cette sorte d’embryologie mentale qu’est la psychologie de l’enfant ainsi que ses combinaisons Ă©troites avec la psychopathologie qui Ă©tudie les dĂ©sintĂ©grations en symĂ©trie avec les intĂ©grations propres au dĂ©veloppement. C’est pourquoi dĂšs la fin du xixe siĂšcle aux USA on a appelĂ© « psychologie gĂ©nĂ©tique » les Ă©tudes sur la formation des structures mentales chez l’enfant.

III. Une troisiĂšme influence dĂ©terminante dans le dĂ©veloppement des sciences de l’homme a Ă©tĂ© celle des modĂšles fournis par les sciences de la nature. Il faut ici distinguer d’ailleurs deux sortes de facteurs. L’un est l’action qu’a pu avoir la philosophie positiviste et diverses formes de mĂ©taphysiques scientistes du xixe siĂšcle dont le climat pouvait sembler propre Ă  favoriser une extension gĂ©nĂ©rale de l’esprit scientifique Ă  tous les domaines du savoir. C’est dans cet esprit, par exemple, que H. Taine voulait fonder la critique littĂ©raire sur des considĂ©rations naturalistes et qu’il a Ă©crit un ouvrage sur L’Intelligence pour la rĂ©duire Ă  un « polypier d’images ». En fait, ce facteur philosophique a plutĂŽt agi dans le sens d’une motivation ou d’une attitude gĂ©nĂ©rale rĂ©ductionniste que dans le dĂ©tail de la recherche objective. Par contre, un second facteur plus ou moins mĂȘlĂ© au prĂ©cĂ©dent chez certains auteurs mais bien distinct chez d’autres a Ă©tĂ© l’action des modĂšles suggĂ©rĂ©s par les sciences naturelles et dont il Ă©tait normal de se demander si leurs rĂ©ussites en ces domaines ne pouvaient pas conduire Ă  un succĂšs analogue dans les sciences de l’homme.

Un exemple bien clair est celui des dĂ©buts de la psychologie expĂ©rimentale dans le domaine des perceptions. La physiologie nerveuse nous met en prĂ©sence de multiples processus dans lesquels un excitant extĂ©rieur dĂ©clenche une rĂ©action et l’on peut analyser qualitativement et quantitativement de telles sĂ©quences. Dans le cas oĂč la rĂ©action s’accompagne d’états de conscience comme de « sensations » ou perceptions, il va de soi que le problĂšme se posait de chercher Ă  les Ă©valuer de façon objective et de chercher Ă  dĂ©terminer les relations exactes entre le stimulus physique et la maniĂšre dont il est perçu. De lĂ  est nĂ©e la « psychophysique » dont un grand nombre de rĂ©sultats demeurent valables aujourd’hui : les travaux de Weber et de Fechner, de Helmholtz, de Hering et de bien d’autres ont ainsi frayĂ© en plein xixe siĂšcle une voie qui n’est nullement Ă©puisĂ©e et dont le problĂšme essentiel demeure la coordination entre le domaine physiologique et l’analyse psychologique.

De mĂȘme l’anthropomĂ©trie de Galton a soulevĂ© des problĂšmes gĂ©nĂ©raux de mesure, avec les mĂ©thodes d’analyse statistique et de corrĂ©lations qu’ils comportent, et il faut voir en cet effort l’un des points de dĂ©part de la technique des tests.

Inutile d’en dire davantage ici puisque nous retrouverons (sous 6) le problĂšme d’ensemble des relations entre les sciences de l’homme et les sciences naturelles. Notons seulement pour l’instant que si les dĂ©buts de ce rapprochement ont Ă©tĂ© surtout marquĂ©s par des tendances rĂ©ductionnistes, la suite du dĂ©roulement historique des recherches a montrĂ©, d’abord que l’utilisation des modĂšles empruntĂ©s aux sciences de la nature n’excluait en rien la prise en considĂ©ration de la spĂ©cificitĂ© des phĂ©nomĂšnes d’ordre supĂ©rieur et, ensuite, que plusieurs techniques Ă©laborĂ©es sur le terrain des sciences de l’homme ont influencĂ© en retour les disciplines biologiques et mĂȘme physico-chimiques : au xixe siĂšcle dĂ©jĂ  les idĂ©es de Darwin sur la sĂ©lection ont Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©es en partie par des notions Ă©conomiques et dĂ©mographiques et pas seulement par la sĂ©lection artificielle des Ă©leveurs.

IV. Le facteur essentiel du dĂ©veloppement scientifique de branches qui, comme la psychologie et la sociologie, se sont dĂ©tachĂ©es du tronc commun initial de la philosophie a Ă©tĂ© la tendance Ă  la dĂ©limitation des problĂšmes, avec les exigences mĂ©thodologiques qui lui sont associĂ©es. Le positivisme considĂšre, et c’est lĂ  sa principale originalitĂ©, qu’il existe des frontiĂšres ne varietur marquant les bornes de la science et permettant par consĂ©quent de distinguer par leurs natures respectives elles-mĂȘmes les problĂšmes considĂ©rĂ©s comme scientifiques et les problĂšmes philosophiques ou mĂ©taphysiques. En rĂ©alitĂ©, l’examen des dĂ©veloppements historiques conduit Ă  deux sortes de constatations. La premiĂšre est que ces frontiĂšres se dĂ©placent sans cesse et que les sciences sont toujours indĂ©finiment « ouvertes ». Par exemple, l’introspection de sa conscience par le sujet lui-mĂȘme Ă©tait jugĂ©e irrecevable par A. Comte et classĂ©e dans les questions mĂ©taphysiques (d’oĂč la proscription de la psychologie du tableau comtien des sciences) : un peu plus d’un demi-siĂšcle plus tard l’école de Wurzbourg en Allemagne et A. Binet en France utilisent de façon mĂ©thodique l’introspection provoquĂ©e pour montrer que la pensĂ©e ne se rĂ©duit pas aux images mentales, mais consiste en actes proprement dits ; cela revenait Ă  ouvrir la voie aux mises en relation entre l’intelligence et l’action et Ă  la psychologie de la conduite qui rĂ©duit certes l’introspection Ă  un rĂŽle limitĂ©, mais aprĂšs une longue suite d’expĂ©riences systĂ©matiques fournissant « objectivement » les raisons de ces limitations au lieu de procĂ©der par dĂ©crets arbitraires.

La seconde constatation essentielle est que, si les dĂ©placements de frontiĂšres entre la philosophie et les sciences ne tiennent donc point Ă  une rĂ©partition a priori des problĂšmes on peut cependant assigner Ă  ces dĂ©limitations progressives certaines raisons prĂ©cises qui sont les suivantes. La philosophie visant la totalitĂ© du rĂ©el comporte nĂ©cessairement deux caractĂšres qui constituent son originalitĂ© propre. Le premier est qu’elle ne saurait dissocier les questions les unes des autres, puisque son effort spĂ©cifique consiste Ă  viser le tout. Le second est que, s’agissant d’une coordination de l’ensemble des activitĂ©s humaines, chaque position philosophique suppose des Ă©valuations et un engagement, ce qui exclut la possibilitĂ© d’un accord gĂ©nĂ©ral des esprits dans la mesure oĂč les valeurs en jeu demeurent irrĂ©ductibles (spiritualisme ou matĂ©rialisme, etc.). C’est d’un tel point de vue que l’introspection spiritualiste de Maine de Biran ou de Victor Cousin ne pouvait convenir Ă  Comte, et qu’il parlait donc avec raison Ă  son sujet de problĂšmes mĂ©taphysiques puisqu’elle avait pour but avouĂ© de justifier la libertĂ©, etc., c’est-Ă -dire des convictions sur lesquelles l’accord n’est pas rĂ©alisable ou n’était pas rĂ©alisĂ© en fait. La science commence par contre sitĂŽt que l’on convient de dĂ©limiter un problĂšme de façon Ă  subordonner sa solution Ă  des constatations accessibles Ă  tous et vĂ©rifiables par tous, en le dissociant des questions d’évaluations ou de convictions. Cela ne signifie pas que l’on sache d’avance ce que seront ces problĂšmes dĂ©limitables, car seule l’expĂ©rience montre si l’entreprise rĂ©ussit. Mais cela signifie que l’on s’efforce de chercher une dĂ©limitation en vue d’un accord possible des esprits : c’est ainsi qu’en utilisant l’introspection pour dĂ©cider des relations entre le jugement et l’image mentale et en Ă©cartant de leur champ d’études les problĂšmes de la libertĂ© ou de la nature de l’ñme, etc., les wurzbourgeois et Binet se sont engagĂ©s en une voie scientifique, en tant que bien dĂ©limitĂ©e, et l’expĂ©rience a montrĂ© qu’ils parvenaient Ă  un accord (d’autant plus frappant que les recherches allemandes et françaises s’ignoraient au dĂ©but).

En bref, des sciences comme la psychologie, la sociologie, la logique, etc., se sont dissociĂ©es de la philosophie, non pas parce que leurs problĂšmes Ă©taient une fois pour toutes de nature scientifique et n’intĂ©ressent pas la philosophie, encore moins pour s’attribuer d’avance une sorte de brevet d’exactitude supĂ©rieure, mais simplement parce que, pour progresser dans le savoir, il faut dĂ©limiter les questions, laisser Ă  l’arriĂšre-plan celles sur lesquelles aucun accord actuel n’est possible et aller de l’avant sur les terrains oĂč la constatation et la vĂ©rification communes sont accessibles. Les sĂ©parations ou diffĂ©renciations d’avec le tronc commun initial peuvent se faire sans bruit, comme ce fut le cas de la logique qui, sur son terrain dĂ©ductif et algĂ©brique, a trouvĂ© d’emblĂ©e ses mĂ©thodes et son autonomie, avec d’autant plus de facilitĂ© que les non-initiĂ©s avaient quelque peine Ă  suivre. En d’autres cas les dĂ©clarations d’indĂ©pendance ont Ă©tĂ© plus spectaculaires comme en psychologie oĂč chacun se croit compĂ©tent et oĂč les recherches spĂ©cialisĂ©es ont mis du temps Ă  faire reconnaĂźtre leur validitĂ© et leur statut. Mais en tous ces cas, la marche a Ă©tĂ© inspirĂ©e par des principes analogues de spĂ©cialisation due Ă  un besoin d’accord fondĂ© sur l’emploi de mĂ©thodes communes et convergentes.

V. Le cinquiĂšme facteur dĂ©cisif dans la constitution des sciences nomothĂ©tiques de l’homme tient alors au choix de ces mĂ©thodes. Nous reviendrons plus loin (sous 4) sur leurs caractĂšres propres. Ce qu’il convient maintenant de souligner, dans la perspective de leur genĂšse historique, c’est leur fonction gĂ©nĂ©rale et dĂ©cisive d’instruments de vĂ©rification. Une science ne dĂ©bute qu’avec une dĂ©limitation suffisante des problĂšmes susceptibles de circonscrire un terrain de recherches sur lequel l’accord des esprits est possible et l’on vient de voir que c’est bien ainsi que sont nĂ©es les sciences qui avaient Ă  se dissocier de la mĂ©taphysique. Mais en quoi consiste cet accord, et au moyen de quel critĂšre les adeptes d’une science naissante sont-ils parvenus au sentiment d’avoir rĂ©ussi Ă  constituer un consensus de nature diffĂ©rente de celui qui rĂ©unit les membres d’une mĂȘme Ă©cole philosophique ou d’un mĂȘme parti politique ou artistique ? Ce critĂšre n’est nullement de nature statique, car il peut demeurer bien plus de discussions et de litiges entre des expĂ©rimentateurs s’occupant d’une mĂȘme question qu’entre les disciples d’un crĂ©ateur de doctrine spĂ©culative. Ce qui a fait l’unitĂ© de nos sciences dĂšs leur pĂ©riode de formation, c’est la volontĂ© commune de vĂ©rification et d’une vĂ©rification dont la prĂ©cision augmente prĂ©cisĂ©ment en fonction des contrĂŽles mutuels et des critiques elles-mĂȘmes.

Les seules mĂ©thodes accessibles dans les domaines oĂč interviennent les jugements fondamentaux de valeur et les engagements sont la rĂ©flexion et l’intuition. Le propre de la dĂ©limitation d’un problĂšme destinĂ©e Ă  le dissocier de ses attaches avec les convictions vitales ou affectives est alors la recherche d’un terrain commun de vĂ©rification : vĂ©rification expĂ©rimentale au sens large dĂšs qu’il est question de fait, ou vĂ©rification algorithmique et formalisĂ©e s’il s’agit d’un corps dĂ©ductif comme en logique. Bien sĂ»r, tous les grands systĂšmes philosophiques abondent, Ă  cĂŽtĂ© de l’élĂ©ment spĂ©culatif, en observations prĂ©cises ou en donnĂ©es de fait et, surtout, les grands philosophes du passĂ© ont presque tous Ă©tĂ© des crĂ©ateurs en sciences naturelles ou humaines. Mais la phase scientifique de la recherche dĂ©bute lorsque, dissociant le vĂ©rifiable de ce qui n’est que rĂ©flexif ou intuitif, le chercheur Ă©labore des mĂ©thodes spĂ©ciales, adaptĂ©es Ă  son problĂšme, qui soient simultanĂ©ment des mĂ©thodes d’approche et de vĂ©rification.

Tel est le cinquiĂšme grand facteur qui, joint aux quatre prĂ©cĂ©dents, semble rendre compte des mouvements historiques qui ont caractĂ©risĂ© la naissance et le dĂ©veloppement des sciences nomothĂ©tiques de l’homme.

3. ParticularitĂ©s et fondements Ă©pistĂ©mologiques des sciences de l’homme

De façon gĂ©nĂ©rale, les sciences expĂ©rimentales se sont constituĂ©es bien aprĂšs les disciplines dĂ©ductives. Les Grecs ont dĂ©veloppĂ© une mathĂ©matique et une logique et se sont essayĂ© Ă  rĂ©soudre les problĂšmes astronomiques, mais malgrĂ© les spĂ©culations prometteuses des PrĂ©socratiques et malgrĂ© ArchimĂšde lui-mĂȘme il a fallu attendre les temps modernes pour constituer une physique proprement expĂ©rimentale. Les raisons de ce retard de l’expĂ©rimentation sur la dĂ©duction sont de trois au moins, qui intĂ©ressent directement aussi l’épistĂ©mologie des sciences de l’homme, bien que leur situation soit encore plus complexe.

I. La premiĂšre de ces raisons est que la tendance naturelle 5 de l’esprit est d’intuitionner le rĂ©el et de dĂ©duire, mais non pas d’expĂ©rimenter, car l’expĂ©rimentation n’est pas comme la dĂ©duction une construction libre ou du moins spontanĂ©e et directe de l’intelligence, mais suppose sa soumission Ă  des instances extĂ©rieures qui exigent un travail bien plus grand (et psychologiquement plus « coĂ»teux ») d’adaptation.

La seconde raison qui prolonge et explique en retour la prĂ©cĂ©dente est que sur le terrain dĂ©ductif les opĂ©rations les plus Ă©lĂ©mentaires ou les plus primitives sont en mĂȘme temps les plus simples : rĂ©unir ou dissocier, enchaĂźner des relations asymĂ©triques (= ordonner) ou coordonner des symĂ©tries, mettre en correspondance, etc. Dans les domaines expĂ©rimentaux au contraire, le donnĂ© immĂ©diat est d’une grande complexitĂ© et le problĂšme prĂ©alable est toujours de dissocier les facteurs au sein de ces enchevĂȘtrements : il a fallu en physique le gĂ©nie de GalilĂ©e pour atteindre des mouvements simples susceptibles d’ĂȘtre mis en Ă©quations, tandis que la chute d’une feuille ou les dĂ©placements d’un nuage sont d’une complication considĂ©rable au point de vue mĂ©trique.

La troisiĂšme raison qui explique le retard de l’expĂ©rimentation sur la dĂ©duction est d’importance encore plus fondamentale : c’est que la soi-disant « lecture » de l’expĂ©rience n’est jamais une simple lecture, mais suppose une action sur le rĂ©el, puisqu’il s’agit de dissocier les facteurs, et comporte donc une structuration logique ou mathĂ©matique. En d’autres termes, il est impossible d’atteindre le fait expĂ©rimental sans un cadre logico-mathĂ©matique et il est donc naturel, bien qu’on l’oublie sans cesse, qu’il faille disposer d’un certain nombre de cadres dĂ©ductifs avant de pouvoir expĂ©rimenter et pour pouvoir le faire.

Ces trois raisons sont a fortiori valables dans le domaine des sciences de l’homme, et mĂȘme avec un renforcement considĂ©rable, dĂ» Ă  la complexitĂ© accrue des problĂšmes et surtout au caractĂšre apparemment bien plus immĂ©diat des intuitions possibles sur les rĂ©alitĂ©s Ă  connaĂźtre, ce qui retarde le besoin d’une expĂ©rimentation systĂ©matique. Il en est rĂ©sultĂ© d’abord que la tendance Ă  dĂ©duire et Ă  spĂ©culer l’a emportĂ© beaucoup plus longtemps sur les exigences expĂ©rimentales, que la dissociation des facteurs a Ă©tĂ© et demeure bien plus difficile et que les cadres logico-mathĂ©matiques, qualitatifs ou probabilistes ont Ă©tĂ© bien moins aisĂ©s Ă  construire (et sont encore loin d’ĂȘtre suffisants). Si la physique expĂ©rimentale a connu des siĂšcles de retard sur les mathĂ©matiques, les sciences de l’homme n’ont donc point Ă  s’étonner de la lenteur passĂ©e de leur formation et peuvent avec confiance considĂ©rer leur situation actuelle comme un dĂ©but trĂšs modeste par rapport au travail qui reste Ă  accomplir et aux espoirs lĂ©gitimes.

Mais en plus de ces difficultĂ©s communes Ă  toutes les disciplines expĂ©rimentales, les sciences de l’homme se trouvent en prĂ©sence d’une situation Ă©pistĂ©mologique et de problĂšmes mĂ©thodologiques qui leur sont plus ou moins propres et qu’il importe d’examiner de prĂšs : c’est que, ayant l’homme comme objet, en ses activitĂ©s innombrables, et Ă©tant Ă©laborĂ©es par l’homme en ses activitĂ©s cognitives, les sciences humaines se trouvent placĂ©es en cette position particuliĂšre de dĂ©pendre de l’homme Ă  la fois comme sujet et comme objet, ce qui soulĂšve, cela va de soi, une sĂ©rie de questions particuliĂšres et difficiles.

Il convient d’ailleurs de commencer par noter que cette situation n’est pas radicalement nouvelle et qu’on en trouve certaines formes analogues dans les sciences de la nature, dont les solutions peuvent en ce cas faciliter parfois les nĂŽtres. Certes, quand la physique travaille sur des objets Ă  notre Ă©chelle courante d’observation, on peut considĂ©rer son objet comme relativement indĂ©pendant du sujet. Il est vrai que cet objet n’est alors connu que grĂące Ă  des perceptions, qui comportent un aspect subjectif, et grĂące Ă  des calculs ou Ă  une structuration mĂ©trique ou logico-mathĂ©matique, qui relĂšvent eux aussi d’activitĂ©s du sujet. Mais il convient dĂšs l’abord de distinguer le sujet individuel, centrĂ© sur ses organes des sens ou sur l’action propre, donc le « moi » ou sujet Ă©gocentrique source de dĂ©formations ou illusions possibles de nature « subjective » en ce premier sens du terme ; et le sujet dĂ©centrĂ© qui coordonne ses actions entre elles et avec celles d’autrui, qui mesure, calcule et dĂ©duit de façon vĂ©rifiable par chacun et dont les activitĂ©s Ă©pistĂ©miques sont donc communes Ă  tous les sujets, mĂȘme si l’on remplace ces sujets par des machines Ă©lectroniques ou cybernĂ©tiques pourvues au prĂ©alable d’une logique et d’une mathĂ©matique isomorphes Ă  celles qu’élaborent les cerveaux humains. Or, toute l’histoire de la physique est celle d’une dĂ©centration qui a rĂ©duit au minimum les dĂ©formations dues au sujet Ă©gocentrique pour la subordonner au maximum aux lois du sujet Ă©pistĂ©mique, ce qui revient Ă  dire que l’objectivitĂ© est devenue possible et que l’objet a Ă©tĂ© rendu relativement indĂ©pendant des sujets.

Mais aux grandes Ă©chelles, comme celles qu’étudie la thĂ©orie de la relativitĂ©, l’observateur est entraĂźnĂ© et modifiĂ© par le phĂ©nomĂšne observĂ©, de telle sorte que ce qu’il perçoit est en rĂ©alitĂ© relatif Ă  sa situation particuliĂšre sans qu’il puisse s’en douter tant qu’il ne s’est pas livrĂ© Ă  de nouvelles dĂ©centrations (de telle sorte que Newton encore considĂ©rait comme universelles les mesures spatio-temporelles prises Ă  notre Ă©chelle). La solution est alors fournie par les dĂ©centrations de niveaux supĂ©rieurs, c’est-Ă -dire par la coordination des co-variations inhĂ©rentes aux donnĂ©es des diffĂ©rents observateurs possibles. À l’échelle microphysique, d’autre part, chacun sait que l’action de l’expĂ©rimentateur modifie le phĂ©nomĂšne observĂ© (situation rĂ©ciproque de la prĂ©cĂ©dente), de telle sorte que l’« observable » est en fait un mixte au sein duquel intervient la modification due aux actions expĂ©rimentales : ici encore l’objectivitĂ© est possible grĂące aux dĂ©centrations coordinatrices qui dĂ©gagent les invariants des variations fonctionnelles Ă©tablies.

Seulement la situation des sciences de l’homme est bien plus complexe encore car le sujet qui observe ou expĂ©rimente sur lui-mĂȘme ou autrui peut ĂȘtre, d’une part, modifiĂ© par les phĂ©nomĂšnes observĂ©s, et, d’autre part, source de modifications quant au dĂ©roulement et Ă  la nature mĂȘme de ces phĂ©nomĂšnes. C’est en fonction de telles situations que le fait d’ĂȘtre Ă  la fois sujet et objet crĂ©e, dans le cas des sciences de l’homme, des difficultĂ©s supplĂ©mentaires par rapport Ă  celles de la nature oĂč le problĂšme est cependant dĂ©jĂ  assez gĂ©nĂ©ral de dissocier le sujet et l’objet. En d’autres termes la dĂ©centration qui est nĂ©cessaire Ă  l’objectivitĂ© est bien plus difficile dans le cas oĂč l’objet est formĂ© de sujets et cela pour deux raisons, toutes deux assez systĂ©matiques. La premiĂšre est que la frontiĂšre entre le sujet Ă©gocentrique et le sujet Ă©pistĂ©mique est d’autant moins nette que le moi de l’observateur est engagĂ© dans les phĂ©nomĂšnes qu’il devrait pouvoir Ă©tudier du dehors. La seconde est que dans la mesure mĂȘme oĂč l’observateur est « engagé » et attribue des valeurs aux faits qui l’intĂ©ressent, il est portĂ© Ă  croire les connaĂźtre intuitivement et sent d’autant moins la nĂ©cessitĂ© de techniques objectives.

Il faut ajouter que, mĂȘme si la biologie fournit une sĂ©rie de transitions entre les comportements des organismes Ă©lĂ©mentaires et les comportements humains, ces derniers prĂ©sentent un certain nombre de caractĂšres spĂ©cifiques qui se marquent par la formation de cultures collectives et par l’emploi d’instruments sĂ©miotiques ou symboliques trĂšs diffĂ©renciĂ©s (car le « langage » des abeilles n’est encore qu’un systĂšme d’indices sensori-moteurs). Il en rĂ©sulte que l’objet des sciences humaines, qui est donc un sujet, diffĂšre assez fondamentalement des corps et des forces aveugles constituant l’objet des sciences physiques et mĂȘme des objets-sujets qu’étudient la biologie et l’éthologie. Il en diffĂšre, cela va sans dire, par son degrĂ© de conscience, renforcĂ© par l’emploi des instruments sĂ©miotiques. Mais ceux-ci soulĂšvent en plus une difficultĂ© Ă©pistĂ©mologique particuliĂšre aux sciences de l’homme : ces moyens de communication diffĂ©rant souvent de façon assez profonde d’une sociĂ©tĂ© humaine Ă  une autre, le sujet psychologue ou sociologue est sans cesse obligĂ© de vĂ©rifier si sa comprĂ©hension est en fait suffisamment « riche » pour atteindre le dĂ©tail des structures symboliques de cultures Ă©loignĂ©es de la sienne dans l’espace et dans le temps. Il est mĂȘme conduit Ă  se demander si et jusqu’à quel point des feedbacks reliant les outils sĂ©miotiques et les caractĂšres psycho-physiologiques de l’homme ne modifient pas ces derniers et de nouvelles disciplines comme la neuro-linguistique de A. Luria se posent de tels problĂšmes. En bref, la difficultĂ© Ă©pistĂ©mologique centrale des sciences de l’homme Ă©tant que ce dernier est Ă  la fois sujet et objet se prolonge en celle-ci que cet objet Ă©tant Ă  son tour un sujet conscient, douĂ© de parole et de multiples symbolismes, l’objectivitĂ© et ses conditions prĂ©alables de dĂ©centration s’en trouvent rendues d’autant plus difficiles et souvent limitĂ©es.

II. À commencer par la psychologie, les divers aspects de la situation circulaire du sujet et de l’objet et les difficultĂ©s de la dĂ©centration se retrouvent au maximum dans le processus d’introspection et expliquent les diverses mĂ©thodes auxquelles on a recouru pour surmonter ces obstacles fondamentaux, soit en les contournant au risque de laisser Ă©chapper l’essentiel, soit en les prenant pour problĂšmes et en Ă©tudiant les dĂ©formations dues aux centrations Ă  titre de phĂ©nomĂšnes rĂ©vĂ©lateurs quant aux mĂ©canismes de la vie mentale elle-mĂȘme.

Dans l’introspection sous sa forme pure un mĂȘme individu est Ă  la fois sujet de connaissance et objet de sa propre connaissance. En ce cas le sujet est d’abord modifiĂ© par l’objet Ă  connaĂźtre et cela Ă  deux points de vue. En premier lieu il l’est par ses prĂ©-suppositions mĂȘmes sur la valeur de l’introspection, en ce sens que sa propre vie mentale le pousse Ă  croire qu’il possĂšde une conscience exacte de lui-mĂȘme, alors que la prise de conscience remplit en fait des fonctions plus utilitaires que strictement cognitives ou dĂ©sintĂ©ressĂ©es : du point de vue cognitif elle est centrĂ©e sur les rĂ©sultats extĂ©rieurs de l’action et ne fournit d’informations suffisantes ni sur le mĂ©canisme de cette action ni en gĂ©nĂ©ral sur les mĂ©canismes internes de la vie mentale ; du point de vue affectif, elle a pour fonction essentielle de constituer et d’entretenir certaines valorisations utiles Ă  l’équilibre intĂ©rieur et non pas de nous renseigner sur les lois de cet Ă©quilibre. En second lieu, le sujet qui s’introspecte est modifiĂ© par l’objet Ă  connaĂźtre du fait que toute son activitĂ©, y compris cette introspection, est influencĂ©e Ă  des degrĂ©s divers par son histoire antĂ©rieure, et qu’il ne la connaĂźt pas : en effet, la mĂ©moire de son passĂ© est l’Ɠuvre d’un historien trĂšs partial, qui oublie certaines sources et en dĂ©forme d’autres, en fonction Ă  nouveau de valorisations qui tiennent sans cesse en Ă©chec l’objectivitĂ© attribuĂ©e par le sujet Ă  sa connaissance du passĂ© comme Ă  son introspection actuelle.

D’autre part, et rĂ©ciproquement, l’introspection modifie constamment les phĂ©nomĂšnes observĂ©s et cela Ă  tous les niveaux. On sait, par exemple, que dans la perception des durĂ©es celles-ci paraissent plus longues si le sujet cherche Ă  les Ă©valuer pendant leur Ă©coulement mĂȘme. Le rĂŽle des images mentales dans la pensĂ©e a donnĂ© lieu Ă  toutes sortes d’erreurs introspectives avant qu’on ait vu la difficultĂ© des problĂšmes par une comparaison des sujets entre eux. Au point de vue affectif il va de soi et a fortiori que l’introspection des sentiments les modifie, soit par le fait de leur adjoindre une dimension cognitive soit en les subordonnant aux valeurs dirigeant Ă  l’insu du sujet l’introspection elle-mĂȘme. Si les romanciers et les philosophes peuvent utiliser l’introspection avec succĂšs, c’est prĂ©cisĂ©ment que leur analyse est solidaire de certaines visions du monde oĂč l’évaluation joue un rĂŽle central, mais si le problĂšme est la recherche des mĂ©canismes comme tels, l’introspection est donc insuffisante autant parce qu’elle modifie les phĂ©nomĂšnes Ă  observer que parce qu’elle est dĂšs le dĂ©part dĂ©formĂ©e par eux.

Les remĂšdes immĂ©diats (sans parler pour l’instant des mĂ©thodes gĂ©nĂ©rales en leurs techniques diffĂ©renciĂ©es) ont Ă©tĂ© de trois sortes. Le premier a naturellement consistĂ© Ă  dĂ©centrer l’introspection elle-mĂȘme en comparant les sujets entre eux et en limitant la recherche Ă  des problĂšmes bien circonscrits : en ce cas les questions posĂ©es au sujet constituent une canalisation de cette « introspection provoquĂ©e » et permettent une comparaison systĂ©matique. La mĂ©thode a fourni certains rĂ©sultats positifs, par exemple quant Ă  la dualitĂ© de nature du jugement en tant qu’acte et de l’image mentale. Mais elle a surtout mis en Ă©vidence les limites de l’introspection, d’oĂč la boutade dĂ©sabusĂ©e de Binet « la pensĂ©e est une activitĂ© inconsciente de l’esprit ».

La seconde solution a consistĂ© Ă  bannir l’introspection et Ă  ne plus Ă©tudier que le comportement. Solution trĂšs utile puisqu’elle a ouvert la voie Ă  une psychologie des conduites bien plus fĂ©conde que l’on aurait osĂ© espĂ©rer. Mais solution que bien des auteurs ont trouvĂ© trop restrictive pour les deux raisons complĂ©mentaires suivantes. La premiĂšre est que sauf Ă  considĂ©rer avec Skinner, l’organisme comme une « boĂźte noire » dont on dĂ©crit simplement les inputs et les outputs sans chercher Ă  rien expliquer, on recourt sans cesse implicitement Ă  des donnĂ©es introspectives : l’« expectation » dont Tolman souligne avec raison le rĂŽle en tout apprentissage, constituerait un facteur incomprĂ©hensible si nous n’en possĂ©dions pas l’expĂ©rience introspective. La seconde raison est qu’il ne suffit pas de supprimer les problĂšmes pour les rĂ©soudre et qu’une psychologie ignorant la conscience renonce Ă  s’occuper d’un nombre important de faits qui ont leur intĂ©rĂȘt puisque ce sont des faits et dont le caractĂšre « subjectif » n’empĂȘche pas les bĂ©havioristes de s’en servir sans cesse implicitement mĂȘme s’ils ne veulent pas les apercevoir dans leurs objets d’étude.

La troisiĂšme solution est par contre d’un grand intĂ©rĂȘt pour l’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©rale des sciences de l’homme : elle consiste Ă  prendre acte du fait que l’introspection est trompeuse mais Ă  se demander pourquoi et Ă  Ă©tudier les dĂ©formations cognitives de la conscience, puisqu’elles constituent des phĂ©nomĂšnes parmi d’autres et tout aussi dignes d’attention dans la mesure oĂč l’on peut espĂ©rer en dĂ©gager les lois et les facteurs explicatifs. Notons que, toutes proportions gardĂ©es, il y a lĂ  une dĂ©marche de relativisation analogue Ă  celle du physicien : quand celui-ci constate qu’une mesure temporelle prise Ă  notre Ă©chelle cinĂ©matique ne peut pas ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  d’autres, il ne rejette pas cette mesure mais la situe au contraire dans un systĂšme de co-variations qui lui confĂšre sa signification limitĂ©e (l’erreur n’ayant consistĂ© qu’à la croire universelle). Dans le cas de l’introspection la situation est naturellement bien plus complexe, parce que, aux erreurs systĂ©matiques et gĂ©nĂ©rales dues aux degrĂ©s variables ou aux insuffisances de coordination dĂ©centrĂ©e (par exemple ne prendre conscience que du rĂ©sultat des opĂ©rations sans apercevoir celles-ci Ă  titre de processus constructif comme cela a Ă©tĂ© le cas de la pensĂ©e mathĂ©matique des Grecs) il s’ajoute les erreurs individuelles dues aux multiples perspectives Ă©gocentriques. Mais celles-ci aussi obĂ©issent Ă  des lois et il reste intĂ©ressant et mĂȘme indispensable de les dĂ©gager.

Sur le terrain affectif, le grand mĂ©rite des mouvements psychanalytiques (mĂȘme s’ils ne sont pas suivis par chacun, dans le dĂ©tail de leurs doctrines) a Ă©tĂ© ainsi de ne pas ignorer la conscience mais de chercher Ă  les situer dans un systĂšme dynamique qui la dĂ©passe et qui explique Ă  la fois les dĂ©formations dont elle est l’objet et les activitĂ©s limitĂ©es mais essentielles qui la caractĂ©risent (par exemple la catharsis est un remĂšde aux dĂ©viations dues Ă  l’inconscient et un appel aux rĂ©gulations conscientes).

Sur le terrain cognitif, la psychologie de la « conduite » par opposition Ă  celle du seul comportement, replace la conscience dans sa perspective fonctionnelle, ce qui explique son rĂŽle adaptatif comme ses insuffisances et ses erreurs. ClaparĂšde a par exemple appelĂ© « loi de la prise de conscience » le processus selon lequel celle-ci se centre sur les zones de l’action oĂč il y a dĂ©sadaptation rĂ©elle ou possible et nĂ©glige les mĂ©canismes fonctionnant d’eux-mĂȘmes sans nĂ©cessitĂ© de contrĂŽle : d’oĂč le fait que la conscience remonte de la pĂ©riphĂ©rie dans la direction des processus centraux (cf. la conscience du rĂ©sultat des opĂ©rations prĂ©cĂ©dant celle de leur pouvoir constructif) au lieu de porter sur la vie intĂ©rieure comme le croit l’introspection naĂŻve et de procĂ©der de lĂ  par voie centrifuge. La psychologie de la conduite rend compte Ă©galement des illusions du temps, qui demeurent inexpliquĂ©es dans la simple intuition de la durĂ©e vĂ©cue, en replaçant la conscience du temps dans le contexte des rĂ©gulations cinĂ©matiques de l’action, etc. Bref, en de nombreux domaines, les faits de conscience si Ă©nigmatiques en leurs aspects dĂ©formants comme en leur efficience, trouvent une interprĂ©tation si tĂŽt que la dĂ©formation devient un problĂšme en lui-mĂȘme et que les faits Ă  expliquer sont situĂ©s dans une perspective dĂ©centrĂ©e oĂč, nous le verrons sous V, le sujet psychologue se dissocie du sujet humain qu’il Ă©tudie comme objet (il reste Ă  examiner comment il y parvient).

III. La sociologie pose un problĂšme Ă©pistĂ©mologique plus grave encore que la psychologie parce que son objet n’est pas seulement un sujet individuel extĂ©rieur au sujet psychologue quoique analogue Ă  lui, mais un « nous » collectif d’autant plus difficile Ă  atteindre objectivement que le sujet sociologue en fait partie, directement ou indirectement (en ce cas par l’intermĂ©diaire d’autres collectivitĂ©s, semblables ou rivales). En une telle situation, le sociologue lui-mĂȘme est sans cesse modifiĂ© par l’objet de sa recherche et l’est depuis sa naissance puisqu’il est le produit d’un dĂ©veloppement Ă©ducatif et social continu. Et ceci n’est nullement une vue de l’esprit puisque l’on peut invoquer Ă  cet Ă©gard des exemples prĂ©cis. On sait ainsi que les multiples remarques politiques dont Pareto a farci son grand TraitĂ© de sociologie gĂ©nĂ©rale et qu’il considĂ©rait avec quelque candeur comme des tĂ©moignages de son objectivitĂ© scientifique sont dues Ă  une attitude acquise en rĂ©action contre un pĂšre de convictions progressistes : il y a lĂ  un double indice d’influences idĂ©ologiques difficiles Ă  Ă©viter quand on s’occupe de sociologie et d’une opposition des gĂ©nĂ©rations en un sens Ă  la fois freudien et relatif Ă  certains milieux sociaux oĂč le conflit porte sur les idĂ©es autant que sur les problĂšmes affectifs.

RĂ©ciproquement le sociologue modifie les faits qu’il observe. Ce n’est pas qu’il se livre comme le psychologue Ă  des expĂ©rimentations qui placent le sujet en des situations nouvelles pour lui et transforment de ce fait en partie son comportement, puisqu’on n’expĂ©rimente pas sur la sociĂ©tĂ© en son ensemble. Mais et prĂ©cisĂ©ment dans la mesure oĂč la sociologie veut saisir cet ensemble et ne se borne pas Ă  des analyses microsociologiques de rapports particuliers, un tel problĂšme (et cela reste d’ailleurs vrai de la recherche microsociologique elle-mĂȘme) ne peut recevoir de solution que relativement Ă  des concepts, thĂ©oriques ou opĂ©rationnels, mĂ©tasociologiques ou portant sur les faits comme tels, qui impliquent un certain dĂ©coupage du rĂ©el et surtout une structuration active de la part du chercheur. Or, celle-ci impose ainsi aux faits des modĂšles, conçus Ă  leur contact ou empruntĂ©s Ă  d’autres disciplines, mais dont le pouvoir d’objectivation, c’est-Ă -dire de mise en relations respectueuse des articulations de la rĂ©alitĂ©, ou au contraire la possibilitĂ© de dĂ©formation ou de sĂ©lection involontaire, sont extrĂȘmement variables. Rappelons d’ailleurs, et ce rappel est de nature Ă  montrer que le problĂšme Ă©pistĂ©mologique de la sociologie est loin d’ĂȘtre sans solution, que cette structuration active du rĂ©el est inhĂ©rente Ă  toute recherche expĂ©rimentale, physique ou biologique comme sociologique, car il n’existe pas de lecture de l’expĂ©rience, aussi prĂ©cise soit-elle, sans un cadre logico-mathĂ©matique ; et, plus est riche le cadre, plus la lecture est objective. Le simple relevĂ© d’une tempĂ©rature sur un thermomĂštre suppose ainsi, en plus des dĂ©placements du niveau du mercure dans le tube qui sont indĂ©pendants du sujet (encore qu’il a choisi ce phĂ©nomĂšne comme indice et qu’il a construit l’appareil), tout un systĂšme de mesures faisant intervenir les classes logiques, l’ordre, le nombre, la partition d’un continu spatial, le groupe des dĂ©placements, le choix d’une unitĂ©, etc. Mais le cadre, dont le sujet enrichit ainsi l’objet, ne le dĂ©forme pas et permet au contraire de dĂ©gager, grĂące aux relations fonctionnelles ainsi construites, les processus objectifs qu’il s’agissait d’atteindre. Seulement dans le cas du tout social, le problĂšme est bien plus complexe, puisque cette totalitĂ© n’est pas perceptible, et le choix des variables ou des indices que l’on choisira pour le mettre en Ă©vidence et l’analyser dĂ©pendra donc d’activitĂ©s intellectuelles du sujet sociologue bien plus complexes que dans le cas d’une mesure physique et par consĂ©quent plus indĂ©terminĂ©es quant Ă  leur pouvoir d’objectivation ou leurs possibilitĂ©s de dĂ©formations ou d’erreurs.

En fait les grands types de structurations possibles de la totalitĂ© sont au nombre de trois (voir le chap. VII sous 5), avec un grand nombre de sous-variĂ©tĂ©s, et cela dans tous les domaines, ce qui montre d’emblĂ©e les facteurs de dĂ©cision inconsciente et d’assimilation objectivante ou dĂ©formante du rĂ©el au nom desquels il faut dire que l’observation des faits par le sociologue revient toujours Ă  les modifier, soit en les enrichissant sans les altĂ©rer, donc en utilisant des cadres schĂ©matisant simplement les liaisons objectives et les rendant conceptuellement assimilables, soit en les faisant dĂ©vier dans le sens de schĂ©mas laissant Ă©chapper l’essentiel ou le dĂ©formant plus ou moins systĂ©matiquement. Ces trois grands types sont ceux de la composition additive ou atomistique (la sociĂ©tĂ© conçue comme une somme d’individus possĂ©dant dĂ©jĂ  les caractĂšres Ă  expliquer) de l’émergence (le tout comme tel engendre des propriĂ©tĂ©s nouvelles s’imposant aux individus) et de la totalitĂ© relationnelle (systĂšme d’interactions modifiant dĂšs le dĂ©part les individus et expliquant par ailleurs les variations du tout) 6. Or, selon le type de modĂšles choisi, et choisi (involontairement aussi bien que consciemment) pour des raisons thĂ©oriques gĂ©nĂ©rales et pas seulement en vertu de l’éducation individualiste ou autoritaire, etc., reçue en fonction du groupe social, il va de soi que les faits recueillis seront modifiĂ©s dĂšs leur sĂ©lection et au cours de toute leur structuration, de la constatation Ă  l’interprĂ©tation. C’est pourquoi lĂ  oĂč Tarde part de l’imitation, Durkheim voit une contrainte formatrice et Pareto l’expression d’instincts hĂ©rĂ©ditaires, etc. ; lĂ  oĂč l’idĂ©aliste voit l’influence de « doctrines » rĂ©pandues dans le groupe, le marxiste aperçoit des conflits profonds dont les doctrines ne sont que le reflet symbolique et la compensation idĂ©ologique, etc.

Mais il va de soi que, de mĂȘme que les illusions introspectives soulĂšvent un problĂšme de fait intĂ©ressant comme tel la psychologie, de mĂȘme les modifications de l’esprit du sociologue par la sociĂ©tĂ© qui l’a formĂ© et les modifications du donnĂ© social par l’esprit du sociologue qui cherche Ă  le structurer constituent des faits sociaux intĂ©ressant la sociologie elle-mĂȘme en tant que pouvant Ă©tudier ces faits. Si le problĂšme Ă©pistĂ©mologique est ainsi plus compliquĂ© encore en sociologie qu’en psychologie, il n’a rien d’insoluble et nous verrons sous V par quelles sortes de dĂ©centrations intellectuelles il peut ĂȘtre rĂ©solu.

IV. La science Ă©conomique est exposĂ©e aux mĂȘmes difficultĂ©s. Il suffit pour s’en convaincre de constater combien, pour le marxisme, l’économie classique Ă©tait le reflet d’une idĂ©ologie liĂ©e aux classes sociales. Il en rĂ©sulte que, si prĂ©cise que soit une loi Ă©conomique par rapport aux faits constatĂ©s, on peut toujours se demander quel est le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette loi vu sa subordination par rapport Ă  une structure relativement spĂ©ciale que l’économiste est portĂ© Ă  croire gĂ©nĂ©rale s’il est formĂ© par elle et qu’il la conçoit au travers de modĂšles non suffisamment dĂ©centrĂ©s. Et quand Fernand Braudel prĂ©cise qu’il s’agit de « toutes les structures et toutes les conjonctures et non pas seulement d’infra-structures et d’infra-conjonctures matĂ©rielles », des « structures et conjonctures sociales » jusqu’à la « civilisation », il montre ainsi que, si les donnĂ©es mĂ©triques et statistiques sont bien plus aisĂ©es Ă  rĂ©unir en Ă©conomie qu’en sociologie, le problĂšme Ă©pistĂ©mologique de la lecture objective de l’expĂ©rience autant que de l’interprĂ©tation demeure aussi complexe, quant Ă  son principe, dans la premiĂšre de ces deux disciplines que dans la seconde.

Par contre l’ethnologie prĂ©sente le grand avantage de porter sur des sociĂ©tĂ©s dont l’observateur ne fait pas partie intĂ©grante. Mais la question subsiste d’établir ce que, en prĂ©sence de donnĂ©es extĂ©rieures Ă  lui, cet observateur introduit en elles d’instruments conceptuels nĂ©cessaires Ă  leur structuration. MĂȘme si l’on ne connaissait rien du passĂ© philosophique ni des habitudes intellectuelles d’un Frazer, d’un LĂ©vy-Bruhl et d’un LĂ©vi-Strauss, il ne serait pas tout Ă  fait impossible de les reconstituer en examinant ce qu’ils disent du mythe ou de la maniĂšre de raisonner des sujets dont ils s’occupent : la question est alors de savoir si les lois de l’association des idĂ©es invoquĂ©es par le premier, le relativisme logique du second et le structuralisme du troisiĂšme sont plus proches de l’esprit de ces sujets ou de celui de ces auteurs. Or, on aperçoit d’emblĂ©e que si le structuralisme est plus adĂ©quat aux faits que les deux autres positions (sans avoir rien de contradictoire d’ailleurs avec un constructivisme qui retiendrait l’essentiel de la « prĂ©logique » dĂ©crite par LĂ©vy-Bruhl, pourvu qu’on ne parle plus d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s radicales ni de « mentalitĂ©s » globales
 en oubliant les techniques), ce n’est nullement parce qu’il se borne Ă  copier les donnĂ©es d’observation : c’est au contraire parce qu’il intĂšgre les faits en des systĂšmes algĂ©brico-logiques qui en Ă©pousent les contours sans les dĂ©former tout en les rendant assimilables selon des modes gĂ©nĂ©raux d’explication.

La linguistique connaĂźt encore moins la modification de l’observateur par les faits observĂ©s puisqu’un linguiste est par profession un comparatiste qui ne rĂ©duit pas tout Ă  sa langue et s’intĂ©resse aux diffĂ©rences autant qu’aux similitudes entre les langages qu’il confronte. Mais, ici Ă  nouveau cela ne signifie en rien que la thĂ©orie soit une copie conforme aux faits Ă  interprĂ©ter, car, plus progresse le structuralisme linguistique, et plus il s’engage dans la voie de modĂšles abstraits enrichissant le donnĂ© au moyen de structures logico-mathĂ©matiques. La dĂ©mographie enfin est celle de nos disciplines qui pose le moins de problĂšmes spĂ©cifiques aux sciences humaines, quant aux relations entre le sujet et l’objet : c’est que, portant sur des donnĂ©es plus aisĂ©ment quantifiables, elle rencontre prĂ©cisĂ©ment le moins de ces situations circulaires ou dialectiques qui font la difficultĂ© mais aussi la richesse propre des sciences de l’homme 7.

Les difficultĂ©s dont on vient de fournir un aperçu schĂ©matique, peuvent paraĂźtre insurmontables. Mais, lorsque l’on compare les dĂ©buts de la psychologie scientifique, discipline oĂč elles sont particuliĂšrement frappantes et graves Ă  ce qu’est devenue cette science en plein Ă©panouissement actuel, on ne peut qu’ĂȘtre rassurĂ© tout en se demandant par quels moyens cachĂ©s on est parvenu, non pas encore Ă  les surmonter pleinement, mais tout au moins Ă  les dĂ©mystifier.

V. Ces moyens sont relativement simples en principe mais d’autant plus complexes en fait que l’expĂ©rimentation est plus difficile. La situation telle que le sujet d’un mode de connaissance soit modifiĂ© par l’objet qu’il Ă©tudie, tout en le modifiant en retour constitue le prototype d’une interaction dialectique. Or, les mĂ©thodes d’approche de telles interactions sont au nombre de deux principales, et ce sont prĂ©cisĂ©ment ces deux sortes de mĂ©thodes que l’on a coutume de dĂ©crire Ă©galement en termes dialectiques : il s’agit, d’une part, d’éclairer ces interactions en fonction de leur dĂ©veloppement mĂȘme, autrement dit de les placer dans une perspective historique ou gĂ©nĂ©tique ; et il s’agit, d’autre part, de les analyser en termes de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations, autrement dit d’autorĂ©gulations et de circuits d’interactions causales.

Dans le domaine psychologique, par exemple, le moyen le plus efficace pour dissocier, en une interprĂ©tation ou mĂȘme en une analyse descriptive de faits portant sur le comportement ou la conscience adultes est de retracer la genĂšse de ces conduites Ă  partir de l’enfance et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que seule l’étude de la formation d’un systĂšme de rĂ©actions en fournit l’explication causale, car une structure n’est comprĂ©hensible que si l’on parvient Ă  saisir comment elle s’est constituĂ©e. MĂȘme lorsqu’il s’agit de rĂ©gulations dont le dynamisme est synchronique, encore reste-t-il Ă  comprendre comment elles ont pu s’établir et ici encore l’étude du dĂ©veloppement devient explicative. La seconde raison est que, dans la mesure oĂč une structure attribuĂ©e Ă  l’individu adulte peut ĂȘtre soupçonnĂ©e appartenir Ă  l’observateur plus qu’aux sujets observĂ©s, l’étude des stades de son dĂ©veloppement fournit un ensemble de rĂ©fĂ©rences objectives qu’il est difficile de plier Ă  volontĂ© aux exigences de thĂ©ories subjectives : autrement dit, si la structure incriminĂ©e n’existe que dans l’esprit du thĂ©oricien il n’est pas possible de dĂ©celer chez les sujets des stades antĂ©rieurs des traces de sa formation progressive, tandis que si cette formation peut ĂȘtre suivie pas Ă  pas il n’y a plus de raison de douter de l’existence objective de son aboutissement final 8.

L’autre mĂ©thode pour s’assurer qu’une structure supposĂ©e Ă  l’Ɠuvre dans l’esprit du sujet y joue effectivement ce rĂŽle et ne relĂšve pas seulement de la conceptualisation de l’observateur consiste Ă  Ă©tudier ses effets dans l’équilibre du comportement ou de la pensĂ©e de ce sujet. Par exemple, on croit pouvoir distinguer dans l’intelligence des enfants de 7-8 ans des structures de sĂ©riation A < B < C
 construites par tĂątonnements successifs. Or, la logique caractĂ©rise ces sĂ©riations comme une ordination des relations asymĂ©triques, connexes et transitives : il suffit alors d’examiner si les sujets capables de sĂ©riation deviennent Ă©galement aptes Ă  conclure que X < Z (sans les voir ensemble) lorsque X < Y et Y < Z (ces deux faits Ă©tant seuls constatĂ©s par eux). Or c’est ce que l’on observe, alors que ce n’était nullement le cas auparavant.

Dans les domaines sociologiques oĂč l’expĂ©rimentation n’est guĂšre possible, la mĂ©thode historique ou sociogĂ©nĂ©tique joue un rĂŽle fondamental pour conduire l’observateur Ă  comprendre dans quels courants sociaux il est lui-mĂȘme entraĂźnĂ©. Quant aux crises ou conflits actuels au sein desquels il est Ă  la fois juge et partie, l’analyse dĂ©taillĂ©e des formes de causalitĂ© sociale permet Ă  l’observateur une certaine dĂ©centration, toujours plus ou moins limitĂ©e il est vrai, en lui montrant en quoi ce qu’il est portĂ© Ă  considĂ©rer comme des liaisons causales Ă  sens unique constitue toujours des liaisons circulaires avec actions en retour. Il n’est pas possible en ce cas de poursuivre cette analyse sans ĂȘtre conduit Ă  la constatation du fait, que sur le terrain social comme dans le comportement individuel, il existe au moins deux plans : celui du comportement effectif et celui d’une prise de conscience non toujours adĂ©quate Ă  ce comportement, autrement dit celui des substructures accessibles Ă  la recherche proprement causale et celui des systĂšmes conceptuels ou idĂ©ologiques au moyen desquels les individus en sociĂ©tĂ© justifient et s’expliquent Ă  eux-mĂȘmes leurs conduites sociales. C’est grĂące Ă  de telles recherches et de telles distinctions communes en fait Ă  tous les sociologues que ceux-ci en viennent Ă  une dĂ©centration objectivante, encore que celle-ci, tout en fournissant une mĂ©thode gĂ©nĂ©rale de dissociation entre les schĂ©mas de l’observateur et les faits observĂ©s, demeure toujours incomplĂšte et sujette Ă  rĂ©visions parce que ces schĂ©mas eux-mĂȘmes demeurent influencĂ©s par une idĂ©ologie. Certains sociologues en concluent que l’objectivitĂ© scientifique, au sens des sciences naturelles, demeure inaccessible en sociologie et que le progrĂšs cognitif n’est possible en ce domaine qu’en liant la recherche Ă  un engagement de l’observateur et Ă  une praxis dĂ©terminĂ©e : mais la volontĂ© mĂȘme d’en prendre conscience systĂ©matiquement constitue Ă  cet Ă©gard un instrument de distinction entre le sujet et l’objet de la recherche puisque, mĂȘme en physique, l’objectivitĂ© ne consiste pas Ă  demeurer Ă©tranger ou extĂ©rieur au phĂ©nomĂšne, mais Ă  le provoquer en agissant sur l’objet, l’« observable » n’étant jamais qu’un effet d’interaction entre l’action expĂ©rimentale et la rĂ©alitĂ©. La diffĂ©rence subsiste naturellement qu’en physique ces observables sont plus aisĂ©ment mesurables et coordonnables en structures logico-mathĂ©matiques tandis que l’action sociale demeure bien plus globale. Mais en distinguant alors en sociologie les liaisons mesurables et toute la zone que certains appellent « mĂ©ta-sociologique » parce qu’elle n’est accessible qu’à la rĂ©flexion thĂ©orique, on peut espĂ©rer reculer progressivement la frontiĂšre toujours mobile entre ces deux rĂ©gions.

La science Ă©conomique connaĂźt des problĂšmes semblables, mais comme les mesures y sont plus accessibles et la thĂ©orie mathĂ©matique (ou Ă©conomĂ©trique) bien plus poussĂ©e, le problĂšme se rĂ©duit alors Ă  celui de l’ajustement des modĂšles thĂ©oriques aux schĂ©mas expĂ©rimentaux (au sens le plus large), ce qui nous conduit aux problĂšmes dont la discussion va suivre.

4. Les mĂ©thodes d’expĂ©rimentation et l’analyse des donnĂ©es de fait

Les difficultĂ©s Ă©pistĂ©mologiques propres aux sciences de l’homme et dont on vient de donner un aperçu schĂ©matique se cristallisent naturellement autour des problĂšmes de mĂ©thodes puisque le rĂ©sultat le plus clair des interactions entre le sujet et l’objet propres aux disciplines dont nous nous occupons ici est de rendre particuliĂšrement difficile l’expĂ©rimentation au sens oĂč elle est utilisĂ©e dans les sciences de la nature.

Dans le cas de la psychologie, dont l’objet est la conduite d’individus extĂ©rieurs Ă  l’observateur lui-mĂȘme, l’expĂ©rimentation n’est en principe ni plus ni moins complexe qu’en biologie, la diffĂ©rence principale tenant au fait que l’on n’a pas le droit de soumettre des ĂȘtres humains Ă  n’importe quelle expĂ©rience et que, dans le cas particulier, l’animal ne saurait remplacer l’homme comme c’est souvent le cas en physiologie. Par contre, dĂšs qu’il s’agit de phĂ©nomĂšnes collectifs, comme en sociologie, en Ă©conomie, en linguistique et en dĂ©mographie, l’expĂ©rimentation au sens strict, c’est-Ă -dire en tant que modification des phĂ©nomĂšnes avec variation libre des facteurs, est naturellement impossible et ne peut qu’ĂȘtre remplacĂ©e par une observation systĂ©matique utilisant les variations de fait en les analysant de façon fonctionnelle (au sens de la logique et des mathĂ©matiques).

I. Mais avant d’entrer dans le dĂ©tail de ces diverses situations, il convient tout d’abord de rappeler que ces difficultĂ©s particuliĂšres de l’expĂ©rimentation ne sont pas spĂ©ciales aux sciences de l’homme et ne tiennent pas toutes au fait que l’objet d’études est une collectivitĂ© dont l’observateur est ou pourrait ĂȘtre partie intĂ©grante. La difficultĂ© est d’abord d’ordre plus gĂ©nĂ©ral et tient Ă  l’impossibilitĂ© d’agir Ă  volontĂ© sur les objets de l’observation lorsque ceux-ci sont situĂ©s Ă  des Ă©chelles supĂ©rieures Ă  celle de l’action individuelle : or, cet obstacle relatif Ă  l’échelle des phĂ©nomĂšnes n’est pas particulier aux sciences sociales et s’observe dĂ©jĂ  en des sciences de la nature, comme l’astronomie et surtout comme la cosmologie et la gĂ©ologie qui sont en plus des disciplines historiques.

Le cas de l’astronomie est intĂ©ressant Ă  un double point de vue. En premier lieu il montre la possibilitĂ© d’une grande prĂ©cision sans expĂ©riences directes Ă  l’échelle considĂ©rĂ©e, mais par convergence entre les schĂ©mas thĂ©oriques et les mesures prises, lorsque celles-ci sont suffisamment nombreuses et exactes. C’est ainsi que la mĂ©canique cĂ©leste de Newton a abouti Ă  une correspondance extrĂȘmement remarquable entre le calcul et les donnĂ©es mĂ©triques, Ă  l’exception d’une divergence minime (de l’ordre de la fraction de seconde) en ce qui concerne le pĂ©rihĂ©lie de Mercure. Or, de telles convergences permettent d’organiser l’équivalent d’expĂ©riences, sous la forme d’une confrontation entre les mesures et les consĂ©quences nouvelles tirĂ©es de la thĂ©orie Ă  l’occasion d’un problĂšme non encore soulevé : telle a Ă©tĂ© ce que l’on peut appeler « l’expĂ©rience » de Michelson et Morley, consistant Ă  mesurer la vitesse de la lumiĂšre selon les dĂ©placements de l’observateur et de la source lumineuse. Ces mesures ayant montrĂ© que de tels dĂ©placements n’ont pas d’effet, il ne restait qu’à choisir entre trois solutions : mettre en doute les mesures, qui ont Ă©tĂ© en fait confirmĂ©es, renoncer au principe gĂ©nĂ©ral de relativitĂ©, ce qui depuis GalilĂ©e est rationnellement exclu, ou rendre l’espace et le temps relatifs Ă  la vitesse, voie qui a Ă©tĂ© suivie par la mĂ©canique relativiste (laquelle fournissait du mĂȘme coup une approximation satisfaisante dans le calcul du pĂ©rihĂ©lie de Mercure).

On voit ainsi que la concordance du calcul et de la mesure conduit en fait Ă  l’équivalent d’une expĂ©rimentation dans les cas oĂč l’organisation des mesures s’effectue Ă  l’occasion de prĂ©visions possibles, c’est-Ă -dire dans des situations oĂč l’observation permet de choisir entre les branches d’alternatives prĂ©cises. Mais il reste Ă©galement une voie indirecte toujours ouverte Ă  l’expĂ©rimentation : de la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale portant sur des phĂ©nomĂšnes dont l’échelle les rend inaccessibles Ă  la dissociation des facteurs, on peut tirer parfois des consĂ©quences Ă  l’échelle des actions de l’expĂ©rimentateur. En ce dernier cas les expĂ©riences de contrĂŽle sont alors rĂ©alisables : c’est ce qui s’est produit dĂšs la mĂ©canique newtonienne, en ce qui concerne ses applications Ă  l’échelle des mesures de laboratoire (pesanteur, etc.) et avec la thĂ©orie de la relativitĂ© en un certain nombre de consĂ©quences Ă©galement vĂ©rifiables (expĂ©riences de Ch. E. Guye et Lavanchy sur les relations de la masse et de l’énergie, etc.).

Notons d’emblĂ©e que ces succĂšs de l’astronomie, malgrĂ© l’impossibilitĂ© d’expĂ©rimenter aux Ă©chelles supĂ©rieures, sont de nature Ă  fournir quelque espoir Ă  des disciplines telles que l’économĂ©trie ou mĂȘme la sociologie, pour autant que les mesures pourraient ĂȘtre assez prĂ©cises et permettraient une confrontation suffisante avec les schĂ©mas thĂ©oriques. Mais la grande difficultĂ© qui s’ajoute Ă  celle de la mesure est que les phĂ©nomĂšnes sociaux dĂ©pendent tous Ă  des degrĂ©s divers de dĂ©roulements historiques et que de tels processus diachroniques ne donnent prises ni Ă  l’expĂ©rimentation ni mĂȘme Ă  des schĂ©mas proprement dĂ©ductifs. Seulement, ici encore, la situation n’est pas spĂ©ciale aux sciences de l’homme, puisque la gĂ©ologie, par exemple, ne connaĂźt elle non plus ni l’expĂ©rimentation ni la dĂ©duction au sens strict.

Cependant la gĂ©ologie, une fois Ă©tablis les niveaux fournissant le repĂ©rage chronologique nĂ©cessaire (stratigraphie appuyĂ©e sur les donnĂ©es minĂ©ralogiques et palĂ©ontologiques), parvient grĂące Ă  eux Ă  l’élaboration de sĂ©ries causales proprement dites : on connaĂźt en effet les thĂ©ories gĂ©nĂ©rales de la tectonique concernant les nappes de charriage (Termier), les dĂ©placements des continents (Wegener) et la formation des chaĂźnes alpines par Ă©tapes successives (Argand). Or, ces lois gĂ©ologiques, tout en s’appuyant sur les rĂ©gularitĂ©s des successions historiques, s’accordent par ailleurs avec certaines lois structurales : le mathĂ©maticien Wavre a, par exemple, Ă©tabli les Ă©quations des effets dus Ă  la rotation des masses plus ou moins fluides et cette analyse structurale fournit un appui aux interprĂ©tations de Wegener, etc.

Quant aux sciences naturelles portant sur un dĂ©roulement historique Ă  jamais rĂ©volu, mais en partie Ă©clairĂ© par l’expĂ©rimentation actuelle, comme la thĂ©orie de l’évolution des ĂȘtres organisĂ©s dans ses rapports avec la gĂ©nĂ©tique, il va de soi que leur situation est en principe meilleure, puisqu’elles bĂ©nĂ©ficient Ă  la fois de donnĂ©es expĂ©rimentales, quoique trĂšs partielles, et de schĂ©mas mathĂ©matiques (la gĂ©nĂ©tique mathĂ©matique a dĂ©jĂ  rendu de grands services dans l’élaboration des modĂšles de sĂ©lection et de recombinaison). Mais la complexitĂ© des problĂšmes en jeu et l’impossibilitĂ© d’expĂ©rimenter sur les variations aux grandes Ă©chelles rendent la position de ces disciplines assez comparable Ă  celle des sciences sociales, de telle sorte qu’en dĂ©finitive on ne saurait considĂ©rer les sciences de l’homme comme condamnĂ©es dĂšs le dĂ©part Ă  un Ă©tat d’infĂ©rioritĂ© systĂ©matique.

II. Il n’en demeure pas moins que les problĂšmes mĂ©thodologiques de l’expĂ©rimentation, de la mesure et de la confrontation entre les donnĂ©es d’expĂ©riences et les schĂ©mas thĂ©oriques prĂ©sentent dans les sciences de l’homme des difficultĂ©s assez particuliĂšres. Celles-ci ne tiennent pas tant, comme on vient de le voir, aux limitations de l’expĂ©rimentation elle-mĂȘme, puisque le mĂȘme problĂšme se retrouve en certaines sciences de la nature pour des raisons d’échelles et de dĂ©roulement historique : en principe, l’expĂ©rimentation stricte peut, comme on l’a soulignĂ©, ĂȘtre remplacĂ©e par une analyse suffisante des donnĂ©es d’observation et des mesures. Le problĂšme le plus grave, et sur ce point les obstacles que rencontrent les sciences de l’homme, sont assez comparables Ă  ceux que connaissent un certain nombre de disciplines biologiques, est celui de la mesure comme telle, autrement dit du degrĂ© de prĂ©cision dans la connotation des faits d’observation eux-mĂȘmes.

La mesure consiste, en principe, en une application du nombre aux donnĂ©es discontinues ou continues qu’il s’agit d’évaluer. Et, si l’on recourt au nombre, ce n’est pas en vertu du prestige des mathĂ©matiques ou en raison de quelque prĂ©jugĂ© accordant un primat Ă  la quantitĂ©, car celle-ci n’est qu’un rapport entre les qualitĂ©s et il est impossible de dissocier les aspects qualitatifs et quantitatifs de n’importe quelle structure, mĂȘme purement logique 9. La valeur instrumentale du nombre provient du fait qu’il constitue une structure beaucoup plus riche que celle des propriĂ©tĂ©s logiques dont il est composé : l’inclusion des classes, d’une part, qui domine les systĂšmes de classification et l’ordre, d’autre part, qui caractĂ©rise les sĂ©riations. En tant que synthĂšse de l’inclusion et de l’ordre, le nombre prĂ©sente donc une richesse et une mobilitĂ© qui rendent ses structures particuliĂšrement utiles en toutes les questions de comparaison, c’est-Ă -dire de correspondances et d’isomorphismes : d’oĂč la nĂ©cessitĂ© de la mesure.

Seulement l’emploi de la mesure et l’application du nombre supposant la constitution d’« unitĂ©s », c’est-Ă -dire la considĂ©ration d’élĂ©ments dont il est possible de nĂ©gliger les qualitĂ©s diffĂ©rentielles de maniĂšre Ă  assurer leur Ă©quivalence. Tant qu’un systĂšme d’unitĂ©s n’a pu ĂȘtre organisĂ©, l’analyse structurale ne peut s’orienter que dans les deux directions complĂ©mentaires des systĂšmes d’emboĂźtements ou des systĂšmes ordinaux, qui fournissent des succĂ©danĂ©s plus ou moins incomplets ou des approximations plus ou moins poussĂ©es de mesures, mais elle Ă©choue Ă  toute mesure exacte. Celle-ci ne dĂ©bute, en effet, dans les domaines physiques, chimiques, astronomiques, etc., qu’à partir du moment oĂč des systĂšmes d’unitĂ©s ont Ă©tĂ© constituĂ©s, dans leurs propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques et dans la dĂ©finition des rapports permettant de passer d’une unitĂ© Ă  une autre.

La difficultĂ© majeure des sciences de l’homme, et d’ailleurs de toutes les sciences de la vie dĂšs qu’il s’agit de structures d’ensemble et non pas de processus isolĂ©s et particuliers, est alors l’absence d’unitĂ©s de mesure, soit que l’on n’ait pas encore rĂ©ussi Ă  les constituer, soit que les structures en jeu, tout en pouvant fort bien ĂȘtre de nature logico-mathĂ©matique (algĂ©brique, ordinale, topologique, probabiliste, etc.) ne prĂ©sentent pas de caractĂšres proprement numĂ©riques.

(A) La seule des sciences de l’homme qui ne connaisse pas cette difficultĂ© fondamentale est la dĂ©mographie, oĂč la mesure est fournie par le nombre des individus prĂ©sentant tel ou tel caractĂšre. Mais prĂ©cisĂ©ment parce que, en un tel cas, les mĂ©thodes statistiques utilisĂ©es peuvent demeurer relativement simples (malgrĂ© la complexitĂ© de certains problĂšmes de croissance), elles ne sont pas sans plus transposables en d’autres domaines des sciences humaines. Il en rĂ©sulte que le champ des Ă©tudes dĂ©mographiques, bien que d’importance essentielle pour les recherches Ă©conomiques et sociologiques, demeure relativement fermé 10 et nĂ©anmoins prospĂšre, l’absence d’expĂ©rimentation possible (au sens strict de la dissociation des facteurs) Ă©tant compensĂ© par la prĂ©cision relative des mesures et le succĂšs des diffĂ©rentes mĂ©thodes statistiques portant sur les variances et les diverses liaisons fonctionnelles accessibles au calcul.

(B) La psychologie scientifique est situĂ©e, Ă  certains Ă©gards, aux antipodes de cette situation de la dĂ©mographie, en ce double sens que l’expĂ©rimentation y est relativement aisĂ©e, mais que les unitĂ©s de mesure font Ă  peu prĂšs totalement dĂ©faut quant aux processus formateurs ou fonctionnels eux-mĂȘmes. L’expĂ©rimentation est, comme on l’a dit, du mĂȘme type en biologie et en psychologie puisque celle-ci a pour objet le comportement qui est l’un des aspects de la vie en gĂ©nĂ©ral. Il est relativement possible en certains cas de faire varier un seul facteur ou un seul groupe de facteurs, en neutralisant plus ou moins les autres, la difficultĂ© demeurant dans les deux cas de maintenir « toutes choses Ă©gales d’ailleurs » puisque l’organisme comme le comportement constitue une totalitĂ© fonctionnelle dont les Ă©lĂ©ments sont Ă  des degrĂ©s divers interdĂ©pendants. Dans le cas du comportement humain la dissociation des facteurs n’est pas toujours possible pour des raisons morales autant que techniques, mais souvent les Ă©tats pathologiques offrent Ă  l’expĂ©rimentateur ce qui est interdit Ă  l’expĂ©rience comme telle : par exemple l’aphasie ou la surdimutitĂ© rĂ©alisent en fait une dissociation du langage et de la pensĂ©e, etc. D’autre part, si le sujet humain est moins manipulable que l’animal, il prĂ©sente le grand avantage de pouvoir en gĂ©nĂ©ral dĂ©crire verbalement une partie de ses rĂ©actions. Quant aux dimensions historiques ou diachroniques de la psychologie, si les donnĂ©es de la palĂ©ontologie humaine et de la prĂ©histoire sont Ă  peu prĂšs inexistantes au point de vue mental (sauf Ă  chercher comme Leroi-Gourhan une reconstitution de l’intelligence Ă  travers les techniques), la psychologie du dĂ©veloppement individuel parvient Ă  utiliser l’expĂ©rimentation Ă  tous les niveaux d’ñge et constitue ainsi une mine inĂ©puisable quant Ă  notre connaissance des mĂ©canismes formateurs.

Par contre, la grande difficultĂ© de la psychologie est l’absence d’unitĂ©s de mesure. Certes la mĂ©thode des tests ainsi que les multiples procĂ©dĂ©s de la « psycho-physique » fournissent d’innombrables donnĂ©es dites mĂ©triques parce qu’elles portent sur le seul aspect actuellement mesurable des conduites, c’est-Ă -dire sur la rĂ©sultante des rĂ©actions ou, si l’on prĂ©fĂšre, sur les « performances ». Mais, mĂȘme Ă  s’en tenir Ă  ces rĂ©sultantes, on ne saurait encore parler d’unitĂ©s de mesure : si un sujet retient, par exemple, 8 mots sur 15 et une Ă©preuve de mĂ©moire ou 4 secteurs d’un trajet spatial qui en comporte 6, on ne sait, ni si ces mots ou ces secteurs sont Ă©quivalents entre eux, ni comment comparer la mĂ©moire des mots Ă  celle des trajectoires 11. D’autre part, et surtout, la mesure d’une rĂ©sultante ne nous renseigne pas encore sur les mĂ©canismes intimes de la rĂ©action observĂ©e et ce sont eux qu’il s’agirait de mesurer. On parvient certes, par un systĂšme de corrĂ©lations Ă  la seconde puissance, Ă  une analyse dite « factorielle » mais on ne connaĂźt ni la nature des « facteurs » ainsi dĂ©couverts ni leur mode d’action et ils demeurent en fait entiĂšrement relatifs aux Ă©preuves utilisĂ©es, donc aux rĂ©sultantes ou performances et ne relĂšvent pas directement des mĂ©canismes formateurs. En un mot les procĂ©dĂ©s mĂ©triques de la psychologie fournissent des donnĂ©es utiles quant aux comparaisons de dĂ©tail, de proche en proche et du point de vue du rĂ©sultat des diverses opĂ©rations mentales, mais elles n’atteignent pas celles-ci faute de tout systĂšme d’unitĂ©s qui permettrait de remonter des effets au mĂ©canisme causal.

La situation n’est nullement dĂ©sespĂ©rĂ©e pour autant ni mĂȘme inquiĂ©tante, car les structures numĂ©riques ou mĂ©triques n’épuisent en rien les structures logico-mathĂ©matiques et, si le nombre est d’un emploi particuliĂšrement pratique dans les comparaisons il demeure bien d’autres variĂ©tĂ©s d’isomorphismes que les correspondances numĂ©riques. La difficultĂ© de constituer des systĂšmes d’unitĂ©s pourrait donc tenir Ă  la structure mĂȘme des totalitĂ©s de nature biologique ou mentale (ou des deux) qui relĂšveraient alors de la topologie ou d’une algĂšbre qualitative plus que des « groupes », « anneaux », ou « corps » numĂ©riques. Les philosophes ont souvent spĂ©culĂ© sur ces rĂ©sistances de la mesure en psychologie. Les psychologues, plus prudents, se refusent d’abord Ă  croire la question rĂ©solue et, en attendant, ils se servent d’instruments et de structures logico-mathĂ©matiques plus larges et plus souples, s’étageant entre les deux pĂŽles constituĂ©s par les multiples modĂšles probabilistes et ceux de la logique algĂ©brique, sans oublier, bien sĂ»r, les modĂšles cybernĂ©tiques. C’est ainsi que, dans le domaine de l’intelligence, les structures algĂ©briques qualitatives permettent de dĂ©crire le fonctionnement des opĂ©rations elles-mĂȘmes et pas seulement leurs produits ou rĂ©sultantes, seuls (actuellement) mesurables, et que l’on peut en outre analyser ces structures opĂ©ratoires en tant que formes d’aboutissement entiĂšrement Ă©quilibrĂ©es des multiples rĂ©gulations gĂ©nĂ©tiquement antĂ©rieures qui relĂšvent alors de modĂšles cybernĂ©tiques (y compris ceux de la thĂ©orie des dĂ©cisions ou des jeux). Dans toutes les questions de dĂ©veloppement, lĂ  oĂč la mesure stricte Ă©choue, du moins actuellement, il demeure possible de recourir Ă  des Ă©chelles d’ordination hiĂ©rarchique (comme celles de Guttman) et Suppes a dĂ©crit toute une gamme d’échelles s’échelonnant entre la classification nominale et les Ă©chelles mĂ©triques : on peut parler, en particulier, d’échelles « hyperordinales » lorsque les intervalles entre une valeur et la suivante ne sont pas rĂ©ductibles Ă  des compositions d’unitĂ©s (Ă©quivalentes entre elles), mais peuvent dĂ©jĂ  ĂȘtre Ă©valuĂ©es en plus ou en moins.

GrĂące Ă  ces divers modĂšles, la psychologie, mĂȘme sans avoir dominĂ© le problĂšme de la mesure dans le sens d’une rĂ©duction entiĂšre au nombre et aux systĂšmes d’unitĂ©s, est en possession de donnĂ©es statistiques et de structures logico-mathĂ©matiques qualitatives suffisantes pour permettre en bien des cas une certaine prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes (par exemple sur les terrains de la perception et de l’intelligence) et surtout certains dĂ©buts d’explication (voir plus loin sous 7).

(C) Les sciences Ă©conomiques se trouvent Ă  peu prĂšs Ă  mi-chemin des situations extrĂȘmes constituĂ©es par la dĂ©mographie et la psychologie, en ce sens que la mesure y est plus aisĂ©e qu’en psychologie mais que l’expĂ©rimentation y est plus malaisĂ©e et d’une difficultĂ© analogue Ă  celle que l’on rencontre en dĂ©mographie, sauf que les multiples manipulations Ă©tatiques ou privĂ©es de l’économie constituent en certains cas l’équivalent d’expĂ©riences (plus ou moins bien ou mal faites).

La mesure est plus accessible en Ă©conomie qu’en psychologie, car il est de la nature des Ă©changes de valeurs intervenant en un tel domaine d’ĂȘtre quantifiĂ©s, par opposition aux Ă©changes qualitatifs caractĂ©risant les relations sociales d’ordre moral, politique ou affectif en gĂ©nĂ©ral. Par exemple si deux Ă©tudiants prennent plaisir ou trouvent de l’intĂ©rĂȘt Ă  se voir librement et Ă  parler l’un de mathĂ©matiques et l’autre de linguistique, on ne saurait y voir un Ă©change Ă©conomique ; mais s’ils conviennent de rĂ©gulariser cet Ă©change en fixant qu’il y aura chaque fois une heure de mathĂ©matiques contre une heure de linguistique, ce troc devient Ă©conomique mĂȘme si rien n’est changĂ© aux contenus de l’échange, et ce troc comporte une mesure (ici une mesure du temps, Ă  dĂ©faut de celle des informations ou des idĂ©es fournies). Les prix, la monnaie, etc., constituent ainsi un ensemble de quantifications, non pas simplement ordinales ou « intensives » 12, mais extensives ou mĂ©triques. Il est donc aisĂ© de trouver l’occasion de multiples mesures authentiques dans les domaines de la science Ă©conomique, et comportant des unitĂ©s particuliĂšres Ă  tel ou tel secteur (par exemple le produit par habitant dans la comparaison des formations socio-Ă©conomiques). Mais nous sommes encore trĂšs loin d’un systĂšme complet d’unitĂ©s, avec possibilitĂ© de mises en Ă©quivalences entre elles, comme en physique.

Par contre, l’expĂ©rimentation ne saurait ĂȘtre pratiquĂ©e en Ă©conomie dans le sens strict d’une dissociation et d’une variation systĂ©matique des facteurs et elle y est dĂ©finie « en un sens trĂšs large, comme Ă©tant toute action directe ou indirecte effectuĂ©e sur une rĂ©alitĂ© donnĂ©e en vue de susciter ou de recueillir des consĂ©quences observables » (Solari). En fait, l’expĂ©rimentation ainsi conçue consiste avant tout en une observation dirigĂ©e par un systĂšme d’abstractions, elles-mĂȘmes inspirĂ©es par les modĂšles thĂ©oriques choisis Ă  titre d’hypothĂšses. C’est donc l’union du modĂšle thĂ©orique et du schĂ©ma expĂ©rimental, c’est-Ă -dire en fait un schĂ©ma orientant l’observation et les mesures Ă  prendre, qui constitue la dĂ©marche mĂ©thodologique fondamentale de l’économĂ©trie et qu’on reconnaĂźt immĂ©diatement en cette interaction de la dĂ©duction et de l’expĂ©rience ainsi que dans ce rĂŽle des abstractions mĂ©thodiques le caractĂšre gĂ©nĂ©ral de toute science, naturelle comme humaine.

Mais la difficultĂ© propre Ă  cette discipline, en l’absence d’une expĂ©rimentation au sens strict et Ă©tant donnĂ©e l’extraordinaire complexitĂ© des facteurs synchroniques et diachroniques toujours en prĂ©sence, est d’ajuster le modĂšle thĂ©orique aux schĂ©mas expĂ©rimentaux, ceux-ci risquant de demeurer trop globaux et insuffisamment diffĂ©renciĂ©s pour permettre les dĂ©cisions rĂ©sultant de l’analyse. Un modĂšle thĂ©orique n’aboutissant pas Ă  une interprĂ©tation concrĂšte effectivement vĂ©rifiable ne constitue, en effet, qu’un schĂ©ma logique ; et rĂ©ciproquement un ensemble d’observables sans une structuration assez poussĂ©e se rĂ©duit Ă  une simple description.

Or, les modĂšles thĂ©oriques utilisĂ©s par l’économie sont de plus en plus raffinĂ©s : la logique mathĂ©matique, les modĂšles mĂ©caniques et stochastiques, la thĂ©orie des jeux et les mĂ©thodes opĂ©rationnelles (avec programmes linĂ©aires et non linĂ©aires), les modĂšles cybernĂ©tiques, etc., sont utilisĂ©s tour Ă  tour et combinĂ©s, lorsqu’il le faut, avec les analyses historiques et avec celle des paramĂštres institutionnels. Mais, par ailleurs, l’application de toutes ces mĂ©thodes aux donnĂ©es d’expĂ©rience se heurte Ă  la difficultĂ© constante du dĂ©coupage des champs d’observation, donc du niveau de l’abstraction opportune, car, Ă  cĂŽtĂ© des lois gĂ©nĂ©rales et des lois non gĂ©nĂ©rales mais s’appliquant Ă  plus d’une formation Ă©conomique, il existe des lois spĂ©ciales Ă  une seule formation et il se pose sans cesse des problĂšmes de typologie selon les Ă©chelles des valeurs.

(D) La linguistique fournit le bel exemple d’une science oĂč l’expĂ©rimentation est Ă  peu prĂšs impossible (sauf en phonĂ©tique expĂ©rimentale et en psycholinguistique) et oĂč l’analyse systĂ©matique des observables a suffi Ă  constituer des mĂ©thodes dont la rigueur est un exemple pour d’autres sciences de l’homme. Et cependant, en ce domaine comme en psychologie, on ne parvient pas Ă  Ă©laborer de systĂšmes d’unitĂ©s de mesure, sauf le cas d’unitĂ©s pour ainsi dire locales, c’est-Ă -dire choisies arbitrairement au sein d’un contexte limitĂ©.

La recherche des rĂ©gularitĂ©s (les linguistes parlent de moins en moins de « lois » pour ne pas crĂ©er de rapprochements trompeurs avec celles de la physique) s’y effectue essentiellement sur le modĂšle des foncteurs logiques, et en particulier de l’implication. On sait que l’expression « x implique y » signifie que l’on observe y toutes les fois que x est donnĂ©, que l’on peut observer y sans x ainsi que ni x ni y, mais que l’on n’a jamais x et non y. En phonologie, par exemple, on constate que les phonĂšmes p et b sont l’un et l’autre explosifs mais que seul le second exige l’utilisation des cordes vocales et cette situation permet de prĂ©voir des rĂ©gularitĂ©s dans leur fonctionnement commun et leurs oppositions.

Mais Ă  partir de telles rĂ©gularitĂ©s de formes logiques et qualitatives on peut naturellement s’engager dans deux directions opposĂ©es et complĂ©mentaires : celle des rĂ©gularitĂ©s statistiques portant sur les rĂ©sultantes extĂ©rieures du fonctionnement du langage et celle de l’analyse des structures internes dont le fonctionnement est l’expression. Comme exemple de la premiĂšre tendance on peut citer la « loi » de Zipf, qui Ă©nonce un rapport plus ou moins rĂ©gulier entre les espĂšces et les genres dans les classifications verbales. Le caractĂšre probabiliste de telles constatations soulĂšve alors le problĂšme de leur explication Ă  partir des objets dĂ©signĂ©s, du sujet de la langue ou des deux. Sur le terrain diachronique (et ses connexions avec l’équilibre synchronique), Martinet a cherchĂ© Ă  rendre compte des changements phonologiques par un compromis entre les besoins de l’expressivitĂ© et des raisons d’économie de source psychologique ou probabiliste. On connaĂźt le rĂŽle de l’entropie en thĂ©orie de l’information et Whatnough en a fait encore rĂ©cemment un usage linguistique.

Comme exemple de la seconde tendance il faut citer tous les travaux du structuralisme linguistique, visant entre autres, avec Chomsky, Ă  atteindre les rĂ©gularitĂ©s dans les transformations mĂȘmes des rĂšgles possibles, mais en laissant encore ouverte la question des modĂšles explicatifs, cherchĂ©s (avec Saumjan, etc.) dans la direction des structures cybernĂ©tiques.

En bref on voit ainsi comment une science humaine, privĂ©e de presque tous les moyens de l’expĂ©rimentation ainsi que de l’emploi d’unitĂ©s de mesure de caractĂšre gĂ©nĂ©ral parvient nĂ©anmoins sur le double plan des successions diachroniques et des rĂ©gulations synchroniques, Ă  se constituer une mĂ©thodologie assez prĂ©cise pour permettre des progrĂšs constants et souvent exemplaires.

(E) La sociologie et l’ethnologie occupent sans doute parmi les sciences de l’homme la situation la plus difficile du triple point de vue de l’impossibilitĂ© de l’expĂ©rimentation, des rĂ©sistances Ă  la mesure faute d’unitĂ©s gĂ©nĂ©rales et de la complexitĂ© des phĂ©nomĂšnes, qui dĂ©pendent de la totalitĂ© des facteurs conditionnant la vie et le comportement humains (en opposition avec un secteur relativement bien dĂ©limitĂ© comme celui de l’objet de la linguistique). À reprendre les comparaisons avec les sciences naturelles dont il a Ă©tĂ© question sous I, la sociologie prĂ©sente donc en commun avec l’astronomie le dĂ©faut d’expĂ©riences, mais sans bĂ©nĂ©ficier des mesures convergeant avec la dĂ©duction mathĂ©matique, et avec la gĂ©ologie la prĂ©dominance des facteurs diachroniques et qualitatifs non dĂ©ductibles, mais sans ĂȘtre en possession d’une stratigraphie ni d’une palĂ©ontologie suffisantes.

Cinq voies mĂ©thodologiques demeurent cependant ouvertes en une situation aussi lacunaire. La premiĂšre consiste naturellement Ă  affiner l’analyse mathĂ©matique des variations et des dĂ©pendances fonctionnelles. Une sĂ©rie de progrĂšs rĂ©cents ont Ă©tĂ© accomplis Ă  cet Ă©gard, en particulier au moyen de ce que l’on a appelĂ© l’analyse multivariĂ©e, permettant de dĂ©passer les corrĂ©lations dans la direction de la causalitĂ©. L’« école de Columbia » a ainsi fourni de nombreux travaux sur l’opinion publique (voir notamment ceux de P. F. Lazarsfeld sur le two step flow mettant en Ă©vidence les facteurs d’intĂ©rĂȘt, de passivitĂ© ou de plasticitĂ©, les mĂ©canismes en jeu dans les manipulations de l’opinion, etc.).

La seconde consiste Ă  chercher sous les observables le rĂŽle des « structures » en tant que systĂšmes de transformations, dont l’équilibre mobile se prĂȘte aux analyses de la mathĂ©matique qualitative (algĂšbre gĂ©nĂ©rale). C’est la mĂ©thode structuraliste utilisĂ©e par Cl. LĂ©vi-Strauss et qui tend Ă  dĂ©passer la causalitĂ© en tant que dĂ©pendances fonctionnelles entre les observables par des explications Ă  la fois causales et implicatrices rendant compte de ceux-ci par les systĂšmes d’ensemble sous-jacents.

La troisiĂšme, surtout reprĂ©sentĂ©e dans les Ă©coles ayant subi des influences marxistes, consiste Ă  coordonner l’analyse structuraliste avec l’analyse historique, l’explication consistant alors Ă  combiner la structure et la genĂšse. Jointes aux recherches ethnologiques (et il convient de signaler le regain d’intĂ©rĂȘt qui depuis quelques annĂ©es semble se manifester un peu partout pour les formes politiques et culturelles de dĂ©veloppement), ces tendances historico-structuralistes sont naturellement de nature Ă  favoriser la « dĂ©centration » des observateurs occidentaux.

Une quatriĂšme voie mĂ©thodologique (dont on a vu l’analogie avec nos rĂ©flexions sommaires sur l’astronomie) consiste Ă  Ă©tudier Ă  une Ă©chelle infĂ©rieure les rĂ©percussions ou les correspondants des grands phĂ©nomĂšnes d’échelle supĂ©rieure. La microsociologie se donne une telle tĂąche et elle a fourni des rĂ©sultats notables dans les expĂ©riences sur la dynamique des petits groupes et les analyses des comportements sociaux Ă©lĂ©mentaires. Mais les problĂšmes qu’elle soulĂšve constamment sont ceux du raccordement entre les diverses Ă©chelles, le problĂšme central de la sociologie Ă©tant toujours celui des relations entre les sous-systĂšmes ou entre eux et le systĂšme d’ensemble. À cet Ă©gard, les dĂ©buts de rĂ©ponses thĂ©oriques ont Ă©tĂ© de deux sortes. Les unes ont consistĂ© en un effort assez systĂ©matique pour constituer des modĂšles abstraits (dans le langage du symbolisme logico-mathĂ©matique mais parfois aussi par des mĂ©thodes de simulation). Les autres reviennent Ă  combiner le structuralisme avec l’analyse fonctionnaliste dans le dĂ©tail des relations ou actions sociales. C’est ainsi que la sociologie gĂ©nĂ©rale de T. Parsons, qu’il appelle lui-mĂȘme « structurale-fonctionnelle » ne vise pas seulement l’étude des formes d’équilibre d’ensemble de la sociĂ©tĂ©, mais Ă©galement le raccord entre les Ă©chelles par une analyse de l’« action sociale » Ă©lĂ©mentaire (valeurs, etc.). De mĂȘme le « nĂ©o-fonctionnalisme » de A. W. Gouldner ou de P. M. Blau cherche dans l’étude des « rĂ©ciprocitĂ©s » et des Ă©changes, l’instrument de coordination des sous-systĂšmes conduisant des relations inter-individuelles aux stratifications elles-mĂȘmes.

La cinquiĂšme mĂ©thode a Ă©tĂ© peu utilisĂ©e mais reste ouverte aux yeux de bien des auteurs : la condition nĂ©cessaire (quoique non suffisante) de toute vie sociale Ă©tant la formation des nouvelles gĂ©nĂ©rations par les prĂ©cĂ©dentes, toute Ă©tude comparative sur le dĂ©veloppement de l’ĂȘtre humain en diffĂ©rents milieux sociaux fournit une information dĂ©cisive sur les apports collectifs Ă  la nature de l’homme. En chaque question telle que celles du caractĂšre social, mental ou biologique de la logique, des sentiments moraux, des systĂšmes sĂ©miotiques ou symboliques, etc., une telle mĂ©thode d’analyse des processus formateurs est d’une indĂ©niable fĂ©conditĂ©, et elle a dĂ©jĂ  permis de montrer l’identitĂ© profonde de nature entre les « opĂ©rations » de la pensĂ©e individuelle et celles qui interviennent en toute « co-opĂ©ration » sociale.

5. Sciences de l’homme et grands courants philosophiques ou idĂ©ologiques

AprĂšs avoir rappelĂ© certains des aspects des sciences de l’homme et les principales difficultĂ©s qu’elles ont rencontrĂ©es en leur constitution et en leur dĂ©veloppement, le moment pourrait paraĂźtre venu de les situer dans le systĂšme gĂ©nĂ©ral des sciences, conformĂ©ment au titre de ce chapitre. Mais Ă  tous les obstacles dĂ©jĂ  mentionnĂ©s qu’il s’agit de franchir pour aboutir Ă  une connaissance objective des faits humains, s’en ajoute un dernier qui est peut-ĂȘtre l’un des plus importants et en tous cas le plus spĂ©cifique quant aux diffĂ©rences entre les sciences de l’homme et celles de la nature. Il importe donc d’y venir maintenant avant de pouvoir situer les unes par rapport aux autres dans le systĂšme d’ensemble des disciplines scientifiques.

Cet obstacle suprĂȘme, liĂ© de prĂšs aux difficultĂ©s de la dĂ©centration intellectuelle dont il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© question sous 2 et Ă  l’emprise du « nous » sur le sujet cognitif qui construit la science (voir sous 3), tient simplement au fait qu’un homme de science n’est jamais un pur savant, mais qu’il est toujours Ă©galement engagĂ© en quelque position philosophique ou idĂ©ologique. Or, si ce fait n’a qu’une importance secondaire dans les recherches mathĂ©matiques, physiques ou mĂȘme biologiques (en ce dernier cas nous sommes dĂ©jĂ  en une rĂ©gion frontiĂšre), il peut ĂȘtre d’une grande influence en certains problĂšmes Ă©tudiĂ©s dans les sciences de l’homme. La linguistique est Ă  peu prĂšs la mĂȘme en tous les pays. La psychologie varie un peu plus selon les milieux culturels, mais sans contradictions inquiĂ©tantes, car les variations en jeu relĂšvent davantage de la diversitĂ© des Ă©coles que de celle des idĂ©ologies. Avec l’économie et surtout la sociologie les oppositions s’accentuent. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale il y a donc lĂ  un problĂšme et il convient de l’examiner maintenant.

Plus prĂ©cisĂ©ment il y a lĂ  plusieurs sortes de problĂšmes, selon que les courants idĂ©ologiques ou philosophiques renforcent telle ou telle orientation dans la recherche, selon qu’ils tendent Ă  voiler tel ou tel aspect des domaines Ă  explorer ou selon encore qu’ils aboutissent Ă  stĂ©riliser telle ou telle discipline en s’opposant implicitement ou mĂȘme explicitement Ă  son dĂ©veloppement. La mĂ©thode Ă  suivre consiste donc Ă  prendre quelques exemples particuliers pour ne conclure qu’à propos de chacun d’eux.

I. Un premier exemple assez frappant est celui de la philosophie empiriste, dont la tradition demeure trĂšs vivante dans les idĂ©ologies anglo-saxonnes et dont l’un des aboutissements actuels est le mouvement appelĂ© indiffĂ©remment « empirisme ou positivisme logiques ». Cette philosophie empiriste a, en effet, jouĂ© un rĂŽle non nĂ©gligeable dans la formation et le dĂ©veloppement de divers aspects des sciences humaines, tout en leur imprimant par ailleurs des orientations que d’autres Ă©coles jugent aujourd’hui quelque peu limitatives.

À l’actif de la philosophie empiriste on peut certainement dire qu’elle a Ă©tĂ© l’une des sources de la psychologie et de la sociologie scientifique en ce sens qu’elle en a anticipĂ© la nĂ©cessitĂ© future et a mĂȘme contribuĂ© Ă  leur dĂ©veloppement. Locke voulait rĂ©soudre les problĂšmes en s’appuyant sur les faits et non plus sur la seule spĂ©culation et Hume mettait en sous-titre de son fameux traitĂ© Essai pour introduire le raisonnement expĂ©rimental dans les sujets moraux. Toute la psychologie anglo-saxonne a baignĂ© Ă  ses dĂ©buts dans une telle atmosphĂšre et l’« école anthropologique anglaise » avec Tylor, Frazer et bien d’autre en a Ă©tĂ© Ă©galement alimentĂ©e. Il est donc indĂ©niable qu’un tel courant idĂ©ologique a contribuĂ©, de façon positive, Ă  l’avancement des sciences de l’homme et l’on ne saurait pas davantage nĂ©gliger les apports contemporains de l’empirisme logique au dĂ©veloppement de la logique et de la thĂ©orie des sciences.

Mais, en tant prĂ©cisĂ©ment que philosophie ou que cristallisation d’une idĂ©ologie, l’empirisme (terme forcĂ©ment trĂšs global et qui n’exclut en rien les innombrables variantes individuelles) a Ă©galement jouĂ© en certains cas un rĂŽle d’orientation ou de canalisation que les psychologues, sociologues ou logiciens non empiristes ont pu juger limitatives. L’empirisme ne se borne pas, en effet, Ă  insister sur la nĂ©cessitĂ© de l’expĂ©rimentation en toutes les disciplines portant sur les questions de faits (psychologie, etc.), car sur ce point tout le monde est d’accord. Il ajoute Ă  cela une interprĂ©tation particuliĂšre de l’expĂ©rience, tant de celle du savant que de celle du sujet humain en gĂ©nĂ©ral (objet des Ă©tudes psychologiques et sociologiques), en rĂ©duisant cette expĂ©rience Ă  un simple enregistrement des donnĂ©es observables au lieu d’y voir comme d’autres Ă©pistĂ©mologies une structuration active des objets, toujours solidaire des actions du sujet et de ses essais d’interprĂ©tation. Il en rĂ©sulte alors, par exemple, que, sur le terrain de la psychologie de l’apprentissage et de l’intelligence, les chercheurs se rattachant Ă  la philosophie empiriste sont naturellement portĂ©s Ă  sous-estimer ce que d’autres auteurs souligneront sous le nom d’activitĂ©s du sujet : c’est ainsi que plusieurs thĂ©ories de l’apprentissage conçoivent les connaissances acquises comme une sorte de copie de la rĂ©alitĂ© et mettent tout l’accent sur les « renforcements » externes qui consolident les associations, tandis que les thĂ©ories non empiristes insistent sur les facteurs d’organisation et de renforcement internes.

Sur le terrain de la logique qui, comme on le verra plus loin (sous 6), n’est pas entiĂšrement dissociable des facteurs psycho-sociologiques, l’empirisme logique a Ă©tĂ© conduit Ă  prĂ©senter les structures logico-mathĂ©matiques comme l’expression d’un simple langage, en tant que syntaxe et sĂ©mantique gĂ©nĂ©rales, tandis que les auteurs ne se rattachant pas Ă  cette Ă©cole voient dans la logique naturelle le dĂ©ploiement d’opĂ©rations qui plongent leurs racines jusque dans la coordination gĂ©nĂ©rale des actions Ă  un niveau plus profond que celui du langage.

Ces oppositions d’écoles philosophiques, dues aux influences idĂ©ologiques, sont d’ailleurs parfois fĂ©condes et plus profitables que nuisibles au dĂ©veloppement des sciences de l’homme 13. II est certain, par exemple, que les thĂ©ories amĂ©ricaines de l’apprentissage, inspirĂ©es par l’empirisme, ont jouĂ© un rĂŽle positif, d’abord en poussant Ă  l’extrĂȘme une forme d’interprĂ©tation dont il Ă©tait utile de l’exploiter Ă  fond et ensuite en provoquant une sĂ©rie de travaux sur les aspects nĂ©gligĂ©s par cette sorte d’associationnisme. De mĂȘme l’empirisme logique en dissociant de façon trop radicale les jugements synthĂ©tiques ou expĂ©rimentaux des jugements analytiques ou logico-mathĂ©matiques a conduit Ă  des rĂ©actions de logiciens (comme W. V. Quine) ou de psychologues dont les travaux ont enrichi nos connaissances en fonction mĂȘme des problĂšmes soulevĂ©s par les empiristes lorsqu’ils ont voulu mettre en doute le constructivisme logico-mathĂ©matique.

En bref, ce premier exemple met d’emblĂ©e en lumiĂšre les avantages et les dangers des influences philosophiques ou idĂ©ologiques. Les inconvĂ©nients l’emporteraient sans doute s’il y avait uniformisation de toutes les tendances ou absence de discussion et de coopĂ©ration entre les Ă©coles. Tant qu’il s’agit par contre de problĂšmes posĂ©s en termes de vĂ©rification possible, expĂ©rimentale ou par formalisation, la connaissance ne saurait que bĂ©nĂ©ficier d’oppositions qui, comme toujours en science, constituent des facteurs de progrĂšs.

II. Ceci nous conduit aux philosophies dialectiques qui jouent un rĂŽle essentiel dans les idĂ©ologies socialistes, notamment dans les domaines de la sociologie et de l’économie et, de façon gĂ©nĂ©rale, en toutes les disciplines comportant une dimension de dĂ©veloppement historique.

Mais, le cas de la dialectique est quelque peu diffĂ©rent de celui de l’empirisme en ce sens que, quand ce dernier souligne avec raison le rĂŽle de l’expĂ©rience, il donne dĂ©jĂ  de celle-ci une interprĂ©tation non acceptĂ©e par les non-empiristes, tandis que, quand la dialectique met en Ă©vidence la nature spĂ©cifique des dĂ©veloppements historiques avec leurs conflits, oppositions et dĂ©passements continuels, elle se borne souvent Ă  dĂ©gager des mĂ©canismes que chacun pourrait admettre, car l’esprit dialectique est sans doute plus large que l’appartenance Ă  telle ou telle Ă©cole.

On peut, en effet, discerner deux courants dans les mouvements dialectiques contemporains, celui que nous appellerons la dialectique immanente ou mĂ©thodologique et celui d’une dialectique plus gĂ©nĂ©rale ou philosophique.

Les reprĂ©sentants du premier de ces courants conçoivent la dialectique comme un effort Ă©pistĂ©mologique cherchant Ă  dĂ©gager les traits communs ou au contraire diffĂ©renciĂ©s d’un cas Ă  l’autre de toutes les dĂ©marches scientifiques visant Ă  rendre compte des dĂ©veloppements se dĂ©roulant dans le temps. La dialectique ainsi conçue constitue donc une prise de conscience des mĂ©thodes d’interprĂ©tation effectivement employĂ©es en certaines recherches biologiques, psychogĂ©nĂ©tiques, Ă©conomiques, etc. Et, respectueuse des faits, elle peut alors frĂ©quemment converger, et souvent de trĂšs prĂšs, avec les considĂ©rations d’auteurs qui ne savaient rien ou ne voulaient rien savoir de la dialectique philosophique. Par exemple, Pavlov, dont les travaux ont eu une si grande importance dans les milieux de la dialectique soviĂ©tique, rĂ©pĂ©tait frĂ©quemment qu’il ignorait tout de cette philosophie, ce qui n’avait aucune importance puisque son Ɠuvre comportait une mĂ©thodologie en actes, que d’autres se chargeaient de dĂ©gager rĂ©flexivement. En psychologie du dĂ©veloppement psychogĂ©nĂ©tique, les travaux sur la formation des opĂ©rations intellectuelles Ă  partir des rĂ©gulations prĂ©opĂ©ratoires et sensori-motrices, sur le rĂŽle des dĂ©sĂ©quilibres ou contradictions et des rééquilibrations par synthĂšses nouvelles et dĂ©passements, bref tout le constructivisme caractĂ©risant la constitution progressive des structures cognitives ont souvent Ă©tĂ© rapprochĂ©s des interprĂ©tations dialectiques sans qu’il y ait eu, sauf exception, d’influences directes. Il va donc de soi que de tels rapprochements peuvent ĂȘtre utilisĂ©s par les partisans d’une dialectique mĂ©thodologique qui ne cherche qu’à dĂ©gager les orientations des sciences du dĂ©veloppement sans intervenir dans les sciences elles-mĂȘmes et ce travail de comparaison et de rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique ne peut que leur ĂȘtre utile.

Mais on peut concevoir Ă©galement, depuis Kant et Hegel, une dialectique philosophique et il arrive parfois que comme bien des philosophies, elle en vienne Ă  vouloir fonder et mĂȘme orienter les sciences. En un tel cas, elle ne constitue plus alors qu’un systĂšme d’interprĂ©tation parmi d’autres. Il va nĂ©anmoins de soi que son rĂŽle a Ă©tĂ© considĂ©rable, puisque, en l’espĂšce, elle peut s’appuyer sur une mĂ©thodologie Ă©prouvĂ©e, qui coĂŻncide avec la mĂ©thodologie spontanĂ©e de plusieurs disciplines, comme on l’a rappelĂ© Ă  l’instant. Le seul problĂšme intĂ©ressant pour nous est donc celui de la conformitĂ© des idĂ©es avec les faits.

L’influence de cette dialectique philosophique s’est traduite en des formes concrĂštes dans les domaines de la sociologie et de l’économie, et il est incontestable que la dialectique marxiste a exercĂ© une action particuliĂšrement importante Ă  cet Ă©gard. Il est intĂ©ressant de noter Ă  ce sujet, puisque cet ouvrage porte essentiellement sur les tendances des sciences de l’homme et n’a pas Ă  fournir de synthĂšse doctrinale, que l’on peut distinguer en l’état prĂ©sent trois sortes d’attitudes envers un tel mouvement. Pour les uns la dialectique marxiste exprime les vĂ©ritĂ©s dominantes actuellement accessibles dans le domaine sociologique. D’autres sont d’avis contraire et y voient une interprĂ©tation parmi plusieurs sans privilĂšge aujourd’hui dĂ©cidable. Les troisiĂšmes enfin la considĂšrent une « mĂ©tasociologie » d’un intĂ©rĂȘt Ă©vident Ă  titre de guide sans doute le meilleur de la recherche mais sans contrĂŽle expĂ©rimental possible et situĂ© sur le terrain de la seule interprĂ©tation.

III. Un troisiĂšme exemple est d’une tout autre nature : c’est celui de la phĂ©nomĂ©nologie, c’est-Ă -dire d’une philosophie qui ne prĂ©tend pas conduire Ă  une recherche scientifique ou dĂ©gager les mĂ©thodes des sciences dĂ©jĂ  constituĂ©es mais bien doubler ces sciences elles-mĂȘmes en fournissant une connaissance plus authentique des rĂ©alitĂ©s considĂ©rĂ©es.

Il convient Ă  propos de ce groupe de tendances (dont le bergsonisme a Ă©tĂ© un exemple antĂ©rieur) de noter tout d’abord que les conflits entre les sciences et certaines philosophies ne datent guĂšre que du xixe siĂšcle, Ă  une Ă©poque oĂč quelques philosophes ont rĂȘvĂ© d’un pouvoir spĂ©culatif permettant d’embrasser la nature elle-mĂȘme (comme Hegel en sa Naturphilosophie) et oĂč, rĂ©ciproquement, quelques savants prĂ©tendaient tirer de leur savoir positif des mĂ©taphysiques scientistes (comme le matĂ©rialisme dogmatique) et provoquaient ainsi des rĂ©actions dans le sens de systĂšmes destinĂ©s Ă  protĂ©ger les valeurs morales contre ces empiĂ©tements considĂ©rĂ©s comme illĂ©gitimes. Il en est rĂ©sultĂ© que la critique de la science, au sens de la rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique, a conduit en bien des cas certaines philosophies Ă  assigner des frontiĂšres au savoir scientifique, ce que souhaitaient par ailleurs les doctrines positivistes, et Ă  s’efforcer de constituer, par delĂ  les frontiĂšres, un autre type de savoir revenant en ce cas Ă  doubler la science elle-mĂȘme en tel ou tel de ses domaines.

La question est ainsi d’une grande importance puisqu’elle revient en derniĂšre analyse Ă  se demander si la science est « ouverte » ou s’il existe des frontiĂšres stables et dĂ©finitives sĂ©parant par leur nature mĂȘme les problĂšmes scientifiques des problĂšmes philosophiques. Cette seconde solution a donc Ă©tĂ© celle du positivisme qui, au temps de Comte, rĂ©servait Ă  la science l’établissement des lois et Ă©liminait de son domaine la recherche des causes jugĂ©e inaccessible, et, dans l’état actuel, veut rĂ©duire les sciences Ă  une description des observables et Ă  l’emploi du « langage » logico-mathĂ©matique en renvoyant Ă  la mĂ©taphysique les autres questions jugĂ©es « sans signification ». De mĂȘme et d’un tout autre point de vue, la phĂ©nomĂ©nologie de Husserl veut rĂ©server Ă  la science l’étude du « monde » spatio-temporel, mais en admettant alors, au-delĂ  de cette frontiĂšre stable, une connaissance « eidĂ©tique » ou des formes et essences, fournie par l’intuition mĂ©taphysique.

Or, depuis les rĂ©volutions successives de la physique, qui a modifiĂ© certaines de nos intuitions les plus fondamentales au profit, non pas d’un relativisme sceptique, mais bien d’une objectivitĂ© relationnelle de plus en plus efficace, la tendance gĂ©nĂ©rale des sciences est de se considĂ©rer comme « ouvertes » dans le sens d’une rĂ©visibilitĂ© toujours possible des notions ou principes et des problĂšmes eux-mĂȘmes. Aucune notion fondamentale de la science n’est demeurĂ©e identique Ă  elle-mĂȘme au cours de l’histoire et ces transformations ont conduit jusqu’à des refontes successives de la logique comme telle. Il est donc sans doute assez vain de chercher Ă  tracer des frontiĂšres immuables entre tel groupe de notions considĂ©rĂ©es comme seules scientifiques et tel autre qui serait rĂ©servĂ© Ă  la philosophie. Or s’il en est ainsi, il est peut-ĂȘtre aussi vain — du moins observe-t-on une tendance de plus en plus frĂ©quente Ă  le croire — d’établir des frontiĂšres dĂ©finitives ou simplement stables entre les problĂšmes scientifiques et les problĂšmes philosophiques. Un problĂšme demeure philosophique tant qu’il n’est traitĂ© que spĂ©culativement et, comme on l’a vu (sous 2) il devient scientifique sitĂŽt qu’on parvient Ă  le dĂ©limiter d’une maniĂšre suffisante pour que des mĂ©thodes de vĂ©rification, expĂ©rimentales, statistiques ou algorithmiques, permettent de rĂ©aliser quant Ă  ses solutions un certain accord des esprits par convergence, non pas des opinions ou croyances, mais des recherches techniques ainsi prĂ©cisĂ©es.

Cela Ă©tant, une philosophie parascientifique comme la phĂ©nomĂ©nologie court naturellement le danger de demeurer relative Ă  l’état considĂ©rĂ© des sciences dont elle fait la critique. Husserl (aprĂšs Bergson) s’en est pris Ă  une certaine psychologie empiriste et associationniste qui Ă©tait celle des dĂ©buts de ce siĂšcle et il en a montrĂ© avec raison les insuffisances. Mais, au lieu de travailler Ă  la corriger et Ă  la perfectionner, il l’a admise comme telle et a simplement voulu lui tracer des frontiĂšres, de maniĂšre Ă  construire au-delĂ  de celles-ci une autre forme de connaissance qui relĂšverait seulement des « intentions », des significations et des intuitions. Seulement entre deux la psychologie a Ă©voluĂ© et s’est considĂ©rablement enrichie, de telle sorte que le problĂšme se pose aujourd’hui en de tout autres termes. Il en rĂ©sulte que des problĂšmes tels que celui de la libĂ©ration de l’intelligence logique par rapport au « monde » spatio-temporel (la « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique) sont abordĂ©s aujourd’hui sur le terrain de la psychologie du dĂ©veloppement par des mĂ©thodes susceptibles de vĂ©rification et que l’intuition phĂ©nomĂ©nologique paraĂźt aux logiciens comme plus entachĂ©e de ce « psychologisme » 14 qu’il s’agissait de combattre, que ce n’est le cas des travaux des psychologues eux-mĂȘmes. En bref, si la psychologie philosophique de nature phĂ©nomĂ©nologique a pu influencer momentanĂ©ment quelques auteurs individuels (comme les fondateurs de la Gestaltpsychologie, qui s’est d’ailleurs orientĂ©e en une direction nettement naturaliste), elle n’a modifiĂ© en rien les grandes tendances de la psychologie scientifique contemporaine, qui s’est dĂ©veloppĂ©e par elle-mĂȘme.

6. Les sciences de l’homme, celles de la nature et le systùme des sciences

L’un des problĂšmes au sujet desquels les influences idĂ©ologiques parfois mĂȘme nationales se sont le plus fait sentir est celui des relations entre les sciences de l’homme et celles de la nature. Dans les milieux les moins portĂ©s Ă  la spĂ©culation mĂ©taphysique, comme les pays anglo-saxons et les rĂ©publiques populaires (malgrĂ© toutes les diffĂ©rences qui opposent les tendances empiristes aux tendances dialectiques), une telle question n’existe pas ou se prĂ©sente sous une forme trĂšs attĂ©nuĂ©e : il va de soi, par exemple, que la psychologie y est considĂ©rĂ©e comme participant Ă  la fois des sciences de la nature et des disciplines sociales. Dans les milieux sensibles, au contraire, aux orientations mĂ©taphysiques comme les pays germaniques (Ă  l’exception du positivisme traditionnel des Viennois) ou latins, de nombreuses doctrines ont insistĂ© sur la diffĂ©rence des Naturwissenschaften et des Geisteswissenschaften et la psychologie y a en gĂ©nĂ©ral Ă©tĂ© rattachĂ©e Ă  la philosophie. Il est d’un certain intĂ©rĂȘt de noter que durant la maladie sociale qui s’est abattue sur l’Allemagne jusqu’à la fin du nazisme, l’opposition en question a Ă©tĂ© renforcĂ©e au paroxysme et, durant toute la pĂ©riode du fascisme, les chaires de psychologie et de sociologie scientifiques ont Ă©tĂ© supprimĂ©es dans ce pays et en Italie (et en cette derniĂšre malgrĂ© les idĂ©es politiques trĂšs voisines qui avaient Ă©tĂ© celles de V. Pareto), pour ne refleurir qu’ensuite.

I. La distinction des sciences de l’homme et de celles de la nature peut assurĂ©ment ĂȘtre soutenue d’abord du point de vue des difficultĂ©s Ă©pistĂ©mologiques et mĂ©thodologiques sur lesquels on a insistĂ© en 3 et 4. Mais, d’une part, comme on l’a vu, plusieurs de ces difficultĂ©s ne sont pas spĂ©ciales aux sciences de l’homme et le problĂšme de l’objectivitĂ© expĂ©rimentale ne comporte pas seulement deux solutions extrĂȘmes, selon que la recherche scientifique porte sur des objets physiques Ă  notre Ă©chelle ou sur l’homme en sociĂ©tĂ©, mais il donne lieu Ă  toute une gamme d’approximations successives, selon que les phĂ©nomĂšnes physiques sont Ă©tudiĂ©s Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles et surtout selon que l’on passe de la physico-chimie Ă  la biophysique et Ă  la biochimie, de lĂ  aux disciplines proprement biologiques puis Ă  la psychologie et enfin seulement aux sciences portant sur les sociĂ©tĂ©s humaines Ă  titre de totalitĂ©s. D’autre part, et surtout, les mĂ©thodes utilisĂ©es se prĂȘtent Ă  des Ă©changes de plus en plus frĂ©quents entre les sciences de la nature et celles de l’homme, et nous y insisterons tantĂŽt.

La principale raison de l’opposition entre ces deux groupes de sciences tient au rĂŽle et aux propriĂ©tĂ©s du « sujet » et c’est pourquoi cette opposition varie selon que les milieux culturels oĂč se dĂ©veloppent les sciences de l’homme sont plus ou moins sensibles aux sĂ©ductions mĂ©taphysiques. Pour les partisans irrĂ©ductibles des Geisteswissenschaften conçues comme sui generis, le « sujet » ne fait pas partie de la nature, mais en est le spectateur ou parfois mĂȘme l’auteur, tandis que, pour les partisans de la continuitĂ©, le fait que l’homme soit un sujet est un phĂ©nomĂšne naturel comme un autre, ce qui n’empĂȘche pas le sujet de dominer la nature ou de la modifier ni de prĂ©senter toutes les activitĂ©s que la philosophie traditionnelle attribue aux « sujets ». Tel est l’enjeu du problĂšme.

Or, depuis l’époque oĂč l’on a voulu opposer le sujet Ă  la nature et en faire un champ d’études rĂ©servĂ© Ă  des sciences de l’esprit plus voisines de la mĂ©taphysique que des sciences dites « exactes et naturelles » un grand nombre de changements se sont produits dans l’évolution des sciences en gĂ©nĂ©ral, de telle sorte que les tendances actuelles, tout en insistant sur la spĂ©cificitĂ© des problĂšmes Ă  tous les niveaux de la rĂ©alitĂ©, sont loin d’ĂȘtre favorables Ă  une simple dichotomie.

Un premier fait Ă  signaler, et il est fondamental, est l’évolution de la biologie, dont les apports actuels sont d’une grande importance pour les interprĂ©tations de la formation du « sujet ». Le nĂ©odarwinisme des dĂ©buts de ce siĂšcle voyait dans l’évolution des ĂȘtres organisĂ©s le produit de deux facteurs fondamentaux dans lesquels l’animal comme sujet ne jouait aucun rĂŽle : d’un cĂŽtĂ© des variations alĂ©atoires ou mutations (par opposition aux recombinaisons du pool gĂ©nĂ©tique de la population, sur lesquels on insiste de plus en plus aujourd’hui), et d’un autre cĂŽtĂ© une sĂ©lection imposĂ©e par le milieu, mais conçue comme un simple triage conservant les plus aptes et Ă©liminant les autres. Le comportement de l’animal n’était donc considĂ©rĂ© que comme un facteur trĂšs secondaire, jouant un petit rĂŽle dans la survie mais sans aucune causalitĂ© essentielle. On est au contraire conduit aujourd’hui Ă  comprendre que la sĂ©lection porte fondamentalement sur les variations phĂ©notypiques, interprĂ©tĂ©es elles-mĂȘmes comme des « rĂ©ponses » du gĂ©nome aux tensions du milieu (Dobzhansky, Waddington, etc.). Or la phĂ©notype englobe dĂ©jĂ  le comportement, puisque tous deux sont de nature adaptative. D’autre part, la sĂ©lection est aujourd’hui conçue sur des modĂšles de feedbacks et d’actions en retour : l’organisme choisit son milieu et le modifie, autant qu’il est influencĂ© par lui. Mais le choix et les modifications de l’environnement dĂ©pendent entre autres du comportement, Ă  titre de facteur de plus en plus important en cours de l’évolution. D’autre part, la notion de « progrĂšs », Ă©liminĂ©e par le nĂ©o-darwinisme classique aprĂšs les excĂšs d’optimisme de l’évolutionnisme initial, donne lieu Ă  des recherches objectives (J. Huxley, Rentsch, etc.), dont les critĂšres utilisĂ©s se rĂ©fĂšrent naturellement aussi au comportement. Pour toutes ces raisons, la zoopsychologie ou Ă©thologie joue un rĂŽle toujours plus essentiel en biologie zoologique pendant que les botanistes insistent toujours davantage sur les processus rĂ©actionnels. Or cette zoopsychologie fournit aujourd’hui un tableau dĂ©jĂ  assez impressionnant des Ă©tapes de l’apprentissage et de l’intelligence des insectes ou des CĂ©phalopodes Ă  l’homme, et K. Lorenz a montrĂ©, en une Ă©tude trĂšs suggestive, comment les thĂ©ories modernes de l’instinct pourraient se prolonger en une interprĂ©tation aprioriste (K. Lorenz est kantien !) des principales catĂ©gories de la pensĂ©e humaine. Sans adopter nĂ©cessairement cette derniĂšre solution, il est en tous cas exclu aujourd’hui de considĂ©rer le « sujet » comme Ă©tranger Ă  la nature, puisque les tendances les plus gĂ©nĂ©rales de la biologie et de l’ethologie sont de considĂ©rer le comportement et la vie organique comme Ă©troitement liĂ©s et d’étudier l’animal Ă  titre de sujet.

II. Une seconde zone fondamentale de soudure entre les sciences de la nature et celles de l’homme est constituĂ©e par l’échange des mĂ©thodes. Nous disons bien « échange », car on va constater que ces services sont rĂ©ciproques.

En premier lieu, il va de soi que les sciences de l’homme sont conduites Ă  utiliser de plus en plus des mĂ©thodes statistiques et probabilistes ainsi que des modĂšles abstraits qui ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s sur le terrain des sciences de la nature (le chapitre VIII renseignera le lecteur Ă  ce sujet). Pour ne citer qu’un exemple de ces structures logico-mathĂ©matiques dues aux sciences naturelles et qui ont rendu service aux sciences de l’homme, rappelons les convergences bien connues entre les notions d’entropie en physique et en thĂ©orie de l’information. Rien, au premier abord, ne pouvait sembler ĂȘtre de nature Ă  crĂ©er un lien entre des disciplines aussi Ă©loignĂ©es l’une de l’autre que la thermodynamique et la linguistique. Cependant, en constituant une thĂ©orie mathĂ©matique de l’information et en comparant la forme des expressions servant Ă  caractĂ©riser l’accroissement d’information par rapport aux « bruits » et au dĂ©sordre, on s’est aperçu, d’un point de vue essentiellement formel et relatif aux symĂ©tries en jeu, qu’il existait un certain isomorphisme entre ces fonctions et celles qui sont utilisĂ©es dans les problĂšmes de l’entropie : en un tel cas, les techniques acquises en une science naturelle ont pu Ă©clairer directement celles qu’il s’agissait de constituer pour rĂ©soudre un difficile problĂšme, central pour les sciences de l’homme.

Les partisans de la spĂ©cificitĂ© des Geisteswissenschaften peuvent naturellement objecter que de tels exemples, si nombreux soient-ils, ne prouvent rien, sinon l’esprit « naturaliste » qui sĂ©vit de plus en plus dans les sciences de l’homme, et, d’aprĂšs eux, Ă  tort ! Mais il existe une rĂ©ponse, et elle est frappante, car elle est de nature Ă  rassurer ceux qui voient en de tels rapprochements un danger d’affaiblissement en ce qui concerne l’originalitĂ© propre aux comportements humains et supĂ©rieurs. Il se trouve, en effet, et de plus en plus, que les sciences de l’homme, empruntant simplement aux sciences de la nature le grand modĂšle tout Ă  fait gĂ©nĂ©ral de l’union de la dĂ©duction logico-mathĂ©matique et de l’expĂ©rience, ont Ă©tĂ© conduites Ă  construire pour leurs propres besoins certaines techniques logico-mathĂ©matiques nouvelles : or, ces techniques, d’intentions spĂ©cifiquement « humaines », se sont trouvĂ©es en bien des cas rejaillir sur les sciences de la nature et fournir des solutions imprĂ©vues sur des points oĂč les techniques « naturalistes » Ă©taient restĂ©es jusque-lĂ  insuffisantes. En d’autres termes, s’il existe une tendance Ă  « naturaliser » les sciences de l’homme, il existe aussi une tendance rĂ©ciproque Ă  « humaniser » certains processus naturels !

La thĂ©orie de l’information en est prĂ©cisĂ©ment un premier exemple, car, aprĂšs avoir tirĂ© de la thermodynamique ses inspirations formelles, elle a agi en retour sur les interprĂ©tations de cette discipline au point que L. de Broglie a pu considĂ©rer le rapprochement des problĂšmes d’entropie et d’information comme l’un des plus fĂ©conds et des plus suggestifs de ces derniĂšres dĂ©cades. D’autre part, il est impossible d’ouvrir quelque ouvrage contemporain de biologie sans retrouver sans cesse les problĂšmes d’information, depuis l’encodage de l’information gĂ©nĂ©tique dans l’ordination des spirales d’ADN (acide dĂ©soxyribonuclĂ©ique constitutif du gĂ©nome) jusqu’aux problĂšmes de la conservation acquise ou « mĂ©moire » (ce terme Ă  lui seul suffirait Ă  rĂ©vĂ©ler la tendance dont nous parlions Ă  humaniser les processus Ă©lĂ©mentaires), mĂ©moire qui suppose probablement l’intĂ©gritĂ© de l’ARN (acide ribonuclĂ©ique dont le rĂŽle est fondamental durant toute l’épigenĂšse et jusqu’aux adaptations phĂ©notypiques).

Un autre exemple trĂšs frappant est celui de la « thĂ©orie des jeux » ou de la dĂ©cision, ajustĂ©e aux besoins de l’économĂ©trie par V. Neumann et Morgenstern. Or, cette technique, dont l’utilitĂ© se trouve ĂȘtre de plus en plus grande pour l’étude des comportements humains (de la perception, avec Tanner, jusqu’aux conduites morales avec Braitswaithe), a eu des rĂ©percussions dans les sciences de la nature et l’on peut en donner deux exemples. Le premier est celui du fameux problĂšme du dĂ©mon de Maxwell en thermodynamique, dont Sczilard avait dĂ©jĂ  fourni il y a une quarantaine d’annĂ©es une rĂ©vision pleine de promesses et dont on peut aujourd’hui donner une thĂ©orie rationnelle en se fondant sur la notion de son « coĂ»t d’information ». Le second relĂšve de la biologie, oĂč les problĂšmes d’économie se posent d’ailleurs sans cesse : Ashby a montrĂ© rĂ©cemment que l’on peut fonder l’un des modĂšles les plus simples de rĂ©gulation biologique ou nerveuse sur des « stratĂ©gies », et sur une table d’imputation relevant de la thĂ©orie des jeux.

La cybernĂ©tique entiĂšre constitue aujourd’hui un chaĂźnon essentiel dans le passage de la physique Ă  la biologie. Portant Ă  la fois sur les problĂšmes d’information, dont il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© question, et de guidage, elle ne constitue peut-ĂȘtre pas, de ce second point de vue, une Ă©manation directe des sciences de l’homme, puisque celui-ci songe parfois plus souvent Ă  guider ses robots qu’à se guider lui-mĂȘme. Mais il lui arrive aussi de songer Ă  diriger sa propre conduite et il semble impossible de contester que ce guidage humain a jouĂ© un rĂŽle dans la constitution de la cybernĂ©tique. Il suffit Ă  cet Ă©gard de songer Ă  l’évolution de l’idĂ©e de finalitĂ©. On sait assez, en effet, que le finalisme sous sa forme aristotĂ©licienne un peu crue recouvre un systĂšme de notions inspirĂ©es par l’action intentionnelle de l’homme et qualifiĂ©es pour cette raison d’anthropomorphiques par le mĂ©canisme cartĂ©sien et classique. Mais si l’idĂ©e de finalitĂ© reste obscure les problĂšmes d’adaptation, d’utilitĂ© fonctionnelle, d’anticipation, etc., soulevĂ©s par le finalisme sont demeurĂ©s entiers : or, en dĂ©couvrant des « équivalents mĂ©caniques de la finalité », et en mettant au point une « tĂ©lĂ©onomie » bien distincte par sa rationalitĂ©, de la tĂ©lĂ©ologie du sens commun, la cybernĂ©tique a fourni une contribution essentielle Ă  la fois aux sciences de l’homme et Ă  leur action en retour sur celles de la nature (dans le cas particulier sur la biologie entiĂšre).

III. La cybernĂ©tique est un premier exemple de ces disciplines que l’on ne sait pas exactement oĂč classer entre les sciences de la nature et celles de l’homme. Or, il y en a bien d’autres et c’est lĂ  un troisiĂšme argument qui pĂšse de plus en plus actuellement en faveur de la continuitĂ©.

Il convient tout d’abord de noter que les sciences dont on a coutume de les opposer Ă  celles de l’homme, et de les rĂ©unir dans les FacultĂ©s des Sciences, sont gĂ©nĂ©ralement appelĂ©es « Sciences exactes et naturelles ». Que peut alors signifier le terme de « exactes » ? On l’applique souvent Ă  la physique, car il existe une physique mathĂ©matique, mais il va de soi que toute science expĂ©rimentale n’est jamais qu’approximative, y compris la physique thĂ©orique. « Exactes » s’applique donc essentiellement aux mathĂ©matiques. Mais alors demeurent-elles « naturelles » ? Si l’on veut simplement dire qu’elles s’appliquent Ă  la nature, il faut alors rĂ©pondre qu’elles conviennent aussi Ă  l’homme. Sinon elles ne sont pas naturelles au sens de tirĂ©es sans plus de l’expĂ©rience physique, car elles la dĂ©passent trĂšs largement et connaissent une nĂ©cessitĂ© interne qu’elle ignore. Dire que les mathĂ©matiques sont exactes signifie donc qu’elles font corps avec la logique. Mais que serait la logique sans l’homme, mĂȘme si elle plonge ses racines dans les nĂ©cessitĂ©s de l’organisation biologique ?

Le problĂšme devient alors aigu Ă  propos de la logique elle-mĂȘme. Sous sa forme actuelle, la logique est une discipline axiomatique et algorithmique Ă©troitement jointe aux mathĂ©matiques et qui s’enseigne souvent dans les FacultĂ©s des Sciences sous le nom de logique mathĂ©matique. Comme telle, elle appartient donc aux sciences exactes et naturelles et, Ă  cĂŽtĂ© de ses applications proprement mathĂ©matiques elle connaĂźt de multiples usages en physique et jusqu’en biologie (Woodger). D’un tel point de vue, elle n’est ainsi qu’une technique opĂ©ratoire, comparable Ă  la thĂ©orie des groupes ou Ă  l’algĂšbre en gĂ©nĂ©ral, et constitue par consĂ©quent une « logique sans sujet » qui ne semble plus concerner les sciences de l’homme. Seulement, dĂ©jĂ  sur le terrain de logique de la science ou de la thĂ©orie scientifique en tant que thĂ©orie, on ne peut pas dissocier entiĂšrement la logique et le sujet logique. D’une part, le langage logique ou syntaxe gĂ©nĂ©rale appelle un mĂ©talangage ou systĂšme de significations et cette sĂ©mantique gĂ©nĂ©rale concerne le sujet humain. D’autre part, les multiples travaux sur les limites de la formalisation et issue* des thĂ©orĂšmes de Gödel (1931) soulĂšvent Ă©galement le problĂšme du sujet puisqu’il s’agit d’expliquer cette impossibilitĂ© de tout formaliser Ă  la fois et cette nĂ©cessitĂ© d’un constructivisme passant des thĂ©ories plus « faibles » aux plus « fortes » sans jamais pouvoir se contenter des seules bases de dĂ©part.

Mais surtout Ă  cĂŽtĂ© de la logique du logicien il y a celle du sujet en gĂ©nĂ©ral. En effet, si la logique est une axiomatique il faut bien qu’elle le soit d’une rĂ©alitĂ© antĂ©rieure Ă  elle, de nature donnĂ©e et qu’il s’agit d’axiomatiser. Or, ce donnĂ© ne se rĂ©duit pas aux Ă©lĂ©ments de la conscience du sujet, mais tient aux structures opĂ©ratoires utilisĂ©es par celui-ci en ses actions et ses raisonnements et dont il ne prend qu’une conscience partielle. De mĂȘme qu’il existe des « nombres naturels » en jeu dans la numĂ©rotation prĂ©scientifique et dont l’arithmĂ©tique a ensuite fait la thĂ©orie en les dĂ©passant largement, de mĂȘme il existe ainsi des structures logiques naturelles (classifications, sĂ©riations, correspondances, etc.) que construit et utilise le sujet en ses activitĂ©s spontanĂ©es et qu’utilise le logicien lui-mĂȘme en son travail de formalisation.

Or ces structures logico-mathĂ©matiques du sujet sont celles qu’étudient par ailleurs la psychologie du dĂ©veloppement, l’anthropologie culturelle et la sociologie elle-mĂȘme en son secteur de sociologie de la connaissance. Il est donc exclu de dissocier la logique des sciences de l’homme, puisque la logique du logicien constitue un prolongement formalisĂ© et largement enrichi de celle du sujet en ses opĂ©rations effectives. Ce caractĂšre humain des sources structurales et opĂ©ratoires de la logique est mĂȘme si profond que, en-deçà des coordinations gĂ©nĂ©rales et mĂȘme sensori-motrices de l’action dont procĂšdent les opĂ©rations, c’est jusqu’aux coordinations nerveuses que l’on peut aujourd’hui remonter ; Mc Culloch et Pitts ont montrĂ©, en effet, qu’il y a isomorphisme entre les opĂ©rateurs intervenant dans les diffĂ©rentes formes de connexions neuroniques et les foncteurs de la logique des propositions (rĂ©seau boolĂ©en) et ce fait fondamental indique que si les structures logiques sont le produit de constructions progressives, se rĂ©organisant et se poursuivant de palier en palier jusqu’à celui de la formalisation elle-mĂȘme, ces constructions, sans ĂȘtre prĂ©formĂ©es puisqu’elles sont de plus en plus riches, remontent jusqu’aux coordinations nerveuses et sensori-motrices elles-mĂȘmes.

En bref la logique appartient Ă  la fois aux sciences exactes et naturelles et Ă  celles de l’homme et assure une connexion entre elles toutes qui Ă©chappe aux classifications linĂ©aires. Mais, s’il en est ainsi, il faut en dire autant des formes scientifiques de l’épistĂ©mologie elle-mĂȘme. L’épistĂ©mologie a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e classiquement comme une branche de la philosophie, mais deux sortes de faits nouveaux tĂ©moignent aujourd’hui de tendances Ă  l’autonomie analogues Ă  celles qui ont marquĂ© l’indĂ©pendance progressive de la psychologie, de la sociologie et de la logique.

Le premier de ces faits est que les sciences avancĂ©es constituent leur propre Ă©pistĂ©mologie par des recherches dues Ă  des spĂ©cialistes appartenant Ă  ces sciences elles-mĂȘmes. Par exemple les problĂšmes des fondements des mathĂ©matiques sont de plus en plus traitĂ©s par les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes, et font intervenir des considĂ©rations de nature surtout logique mais souvent aussi historiques et proprement psychologiques (PoincarĂ©, Brouwer, Enriques, Gonseth). La thĂ©orie Ă©pistĂ©mologique de l’expĂ©rience physique est, surtout depuis les rĂ©volutions de la microphysique, Ă©laborĂ©e par les physiciens eux-mĂȘmes. En biologie une tentative de mise au point Ă©pistĂ©mologique due Ă  L. von Bertalanffy a abouti Ă  un mouvement qui, sous le nom de « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des systĂšmes », cherche Ă  dĂ©gager les mĂ©canismes Ă©pistĂ©miques communs aux diverses disciplines intĂ©ressĂ©es, y compris la psychologie, etc.

Le second de ces faits est que certaines mĂ©thodes d’approche des recherches Ă©pistĂ©mologiques s’orientent dans la direction de l’étude du dĂ©veloppement. Il y a longtemps dĂ©jĂ  que sous le nom de « mĂ©thode historico-critique » des thĂ©oriciens de la connaissance ont compris en quoi l’analyse historique de la formation des idĂ©es et des mĂ©thodes Ă©claire les mĂ©canismes du savoir scientifique. Des travaux comme ceux de A. KoyrĂ© ou de T. S. Kuhn sont par exemple extrĂȘmement instructifs au point de vue de l’épistĂ©mologie de la physique et de la chimie et l’histoire des mathĂ©matiques a fourni Ă  L. Brunschvicg et Ă  P. Boutroux l’occasion d’analyses Ă©pistĂ©mologiques pĂ©nĂ©trantes. Seulement l’histoire ne rĂ©pond pas Ă  toutes nos questions et, en dessous ou en deçà du plan historique il y a la psychogenĂšse et la sociogenĂšse. T. S. Kuhn lui-mĂȘme, par exemple, se rĂ©fĂšre explicitement Ă  nos travaux sur l’enfant comme ce fut dĂ©jĂ  le cas de Brunschvicg et cela montre que quand l’historien se fait Ă©pistĂ©mologiste ou l’inverse il a besoin de donnĂ©es psychologiques.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale toute Ă©pistĂ©mologie scientifique se rĂ©fĂšre implicitement ou explicitement Ă  des interprĂ©tations psychologiques, qu’il s’agisse de perception, de langage (en ses relations avec la pensĂ©e) ou de structures opĂ©ratoires. Mais au lieu d’une psychologie sommaire et parfois spĂ©culative, on peut concevoir un ensemble de recherches qui se donneraient pour tĂąche de contrĂŽler expĂ©rimentalement les diverses hypothĂšses psychologiques en jeu dans les multiples Ă©pistĂ©mologies du nombre, de l’espace, du temps, etc. C’est le travail qu’a entrepris systĂ©matiquement sous le nom d’« épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique » un groupe de chercheurs travaillant de façon interdisciplinaire et faisant collaborer sur chaque question Ă©pistĂ©mologique des psychologues du dĂ©veloppement, des logiciens et des spĂ©cialistes de la discipline considĂ©rĂ©e. Il est alors impossible de nier que ce mouvement participe des sciences de l’homme, tout en faisant porter les travaux sur des questions d’épistĂ©mologie pouvant relever des sciences exactes et naturelles. Ici encore, on trouve donc en l’épistĂ©mologie un trait d’union indissociable entre les deux groupes de disciplines.

Si l’on en vient enfin Ă  essayer de situer les sciences de l’homme dans l’ensemble du systĂšme des sciences, les diffĂ©rentes remarques qui prĂ©cĂšdent montrent l’impossibilitĂ© de s’en tenir Ă  une classification simplement linĂ©aire.

Le modĂšle de ces classifications linĂ©aires a Ă©tĂ© fourni par A. Comte qui ordonnait les sciences selon leur complexitĂ© croissante et leur gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante. Une telle sĂ©rie, appliquĂ©e Ă  notre problĂšme reviendrait donc dans les grandes lignes Ă  la suivante : mathĂ©matiques, sciences physiques, sciences biologiques, psychologie et enfin sciences sociales en leurs interdĂ©pendances. Mais on voit alors aussitĂŽt que la difficultĂ© est de situer la logique. Comte lui-mĂȘme n’a pas abordĂ© le problĂšme sous cette forme, sans doute parce que la logique symbolique moderne n’était pas encore constituĂ©e, mais il parle souvent d’une « logique naturelle » soit pour insister sur son rĂŽle dans la constitution des mathĂ©matiques, soit, plus implicitement, en la considĂ©rant comme l’un des produits de la vie collective, ce qui revenait en substance Ă  la situer dans le domaine des rĂ©alitĂ©s sociales (et le « positivisme logique » ultĂ©rieur la rattache explicitement Ă  la linguistique en ses aspects les plus gĂ©nĂ©raux). Or, si la logique prĂ©sente quelques rapports avec le sujet humain, et l’on a vu plus haut les bonnes raisons qu’on a de l’admettre aujourd’hui, elle appartient donc aux domaines situĂ©s au terme de la sĂ©rie, tout en jouant un rĂŽle fondamental en mathĂ©matiques, c’est-Ă -dire aux dĂ©buts de la sĂ©rie ; cela revient donc Ă  dire que l’ordre linĂ©aire est illusoire et qu’il y a en fait circularitĂ©.

En rĂ©alitĂ©, aucune des sciences ne peut ĂȘtre Ă©talĂ©e sur un plan unique et chacune d’entre elles comporte des niveaux hiĂ©rarchiques : (a) son objet, ou contenu matĂ©riel de l’étude ; (b) ses interprĂ©tations conceptuelles ou technique thĂ©orique ; (c) son Ă©pistĂ©mologie interne ou analyse de ses fondements ; et (d) son Ă©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e ou analyse des relations entre le sujet et l’objet en connexion avec les autres sciences.

Si l’on s’en tient alors aux niveaux (b) et peut-ĂȘtre (c), c’est-Ă -dire aux techniques thĂ©oriques des sciences, y compris leur Ă©pistĂ©mologie interne, l’ordre linĂ©aire indiquĂ© est entiĂšrement acceptable et la logique doit ĂȘtre situĂ©e en tĂȘte de sĂ©rie, car les logiciens n’ont recours ni aux psychologues ni mĂȘme aux linguistes pour construire leurs axiomatisations ; les mathĂ©maticiens peuvent se subordonner Ă  la logique mais point Ă  la physique ou Ă  la biologie ; etc.

Par contre, sitĂŽt que l’on considĂšre l’objet des disciplines (soit a) et leur Ă©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e (d), il devient clair que l’objet de la logique ne peut ĂȘtre entiĂšrement dĂ©tachĂ© du sujet, pour autant que la logique formalise des structures opĂ©ratoires construites par ce dernier, et l’ordre des sciences redevient nĂ©cessairement circulaire.

Cette circularitĂ© est d’ailleurs d’un grand intĂ©rĂȘt pour l’épistĂ©mologie des sciences de l’homme, car elle tient au cercle fondamental qui caractĂ©rise les interactions du sujet et de l’objet : le sujet ne connaĂźt les objets qu’à travers ses propres activitĂ©s, mais il n’apprend Ă  se connaĂźtre lui-mĂȘme qu’en agissant sur les objets. La physique est ainsi une science de l’objet, mais elle n’atteint celui-ci que par l’intermĂ©diaire des structures logico-mathĂ©matiques dues aux activitĂ©s du sujet. La biologie est encore une science de l’objet, mais l’ĂȘtre vivant qu’elle Ă©tudie grĂące aux instruments empruntĂ©s en partie Ă  la physico-chimie est en mĂȘme temps le point de dĂ©part d’un sujet de comportement qui aboutira au sujet humain. La psychologie et les sciences de l’homme Ă©tudient ce dernier en utilisant en partie les techniques des sciences prĂ©cĂ©dentes, mais le sujet humain construit par ailleurs les structures logico-mathĂ©matiques qui sont au point de dĂ©part des formalisations de la logique et des mathĂ©matiques. Au total le systĂšme des sciences est engagĂ© en une spirale sans fin, dont la circularitĂ© n’a rien de vicieux mais exprime sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale la dialectique du sujet et de l’objet.

On voit ainsi que tout en demeurant les plus complexes et les plus difficiles, les sciences de l’homme occupent une position privilĂ©giĂ©e dans le cercle des sciences : sciences du sujet qui construit les autres sciences, elles ne sauraient ĂȘtre dĂ©tachĂ©es de celles-ci sans une simplification dĂ©formante et artificielle, mais, si l’on replace le sujet humain en sa vĂ©ritable position, qui est celle, tout Ă  la fois, d’un aboutissement, dans la perspective de l’objet physique et biologique, et d’un point de dĂ©part crĂ©ateur, dans la perspective de l’action et de la pensĂ©e, les sciences de l’homme rendent seules intelligible la fermeture ou plutĂŽt la cohĂ©rence interne de ce cercle des sciences.

7. Les grandes orientations théoriques : prévision et explication

I. Dans la mesure oĂč les sciences de l’homme ne sont pas isolables mais font partie du systĂšme d’ensemble des sciences et dans la mesure oĂč celui-ci prĂ©sente une forme gĂ©nĂ©rale circulaire ou en spirale, le premier problĂšme dominant les grandes orientations thĂ©oriques est assurĂ©ment celui de la spĂ©cificitĂ© ou au contraire de la rĂ©ductibilitĂ© des phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s dans les diffĂ©rentes branches du savoir, car si les notions d’interactions et d’interdĂ©pendances tendent Ă  se substituer aux sĂ©ries linĂ©aires ou aux arbres gĂ©nĂ©alogiques simples, la question se pose naturellement de savoir si l’on tend Ă  des assimilations gĂ©nĂ©rales ou Ă  des modes relationnels ou dialectiques d’interprĂ©tation tenant compte des oppositions comme des analogies.

Ce n’est nullement lĂ  une question acadĂ©mique, mais un problĂšme trĂšs rĂ©el. Il existe une tendance en psychologie Ă  rĂ©duire les faits observables Ă  la physiologie, d’une part, et Ă  la sociologie de l’autre, en Ă©liminant la spĂ©cificitĂ© du mental. Il existe en sociologie une tendance Ă  rĂ©duire les conduites Ă  une Ă©chelle voisine de celle de la psychologie sociale ou aux secteurs Ă©conomiques, linguistiques, etc., sans retenir d’objets spĂ©cifiques propres qui seraient les formes d’ensemble de la sociĂ©tĂ©. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale partout oĂč se manifestent des diffĂ©rences d’échelles — car, dans les sciences de l’homme comme dans celles de la nature c’est l’échelle qui crĂ©e le phĂ©nomĂšne, selon la profonde remarque de Ch. E. Guye — la question est d’établir si les mĂ©canismes d’échelle supĂ©rieure sont rĂ©ductibles aux infĂ©rieurs, ou si les premiers sont simplement irrĂ©ductibles, ou encore s’il existe entre deux quelque relation intelligible.

Le problĂšme est courant dans les sciences de la nature. Le dĂ©terminisme laplacien constituait le rĂȘve d’une rĂ©ductibilitĂ© intĂ©grale tel que l’univers entier en ses manifestations innombrables se rĂ©duirait Ă  une Ă©quation de base d’oĂč l’on pourrait tirer toutes les autres. Au contraire A. Comte, malgrĂ© la forme linĂ©aire de sa classification des sciences, considĂ©rait chaque palier comme caractĂ©risĂ© par quelque notion irrĂ©ductible et s’opposait par exemple Ă  la rĂ©duction de l’affinitĂ© chimique aux lois de la physique. Or, en fait, sauf dans les cas oĂč il y a eu rĂ©duction simple (c’est-Ă -dire dĂ©couverte d’une identitĂ© sous les apparences contraires), le problĂšme du rĂ©ductionnisme aboutit en gĂ©nĂ©ral dans les sciences physico-chimiques Ă  une causalitĂ© circulaire par assimilation rĂ©ciproque. C’est ainsi qu’Einstein a pu faire l’économie de la force d’attraction Ă  distance des Newtoniens en rĂ©duisant les mouvements des astres Ă  des mouvements inertiaux selon les courbures d’un espace riemanien. Seulement cette gĂ©omĂ©trisation de la gravitation s’est accompagnĂ©e d’une physicalisation de l’espace en ce sens que les courbures ont Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme dĂ©pendant des masses. De mĂȘme les relations entre la mĂ©canique et l’électro-magnĂ©tisme, aprĂšs une phase d’essais de rĂ©duction, ont abouti Ă  des interdĂ©pendances et des dĂ©passements d’oĂč est sortie la mĂ©canique ondulatoire.

Dans le cas des sciences de l’homme, il va de soi que, si les problĂšmes de ce genre se posent sans cesse, quoiqu’en termes bien diffĂ©rents, la gamme des solutions possibles est en gĂ©nĂ©ral plus restreinte faute de techniques logico-mathĂ©matiques et surtout expĂ©rimentales aussi poussĂ©es. NĂ©anmoins on retrouve la mĂȘme triade du rĂ©ductionnisme, de la spĂ©cificitĂ© des phĂ©nomĂšnes d’échelle supĂ©rieure et de la causalitĂ© avec action en retour.

Un exemple banal est celui des relations entre le langage, mĂ©canisme collectif et Ă  cet Ă©gard supĂ©rieur, et l’intelligence ou pensĂ©e propres Ă  l’individu et Ă  cet Ă©gard d’échelle infĂ©rieure. Nous y reviendrons plus en dĂ©tail au chap. VII (§ 16). Il suffit pour l’instant de rappeler que, si la rĂ©duction de la grammaire Ă  la « raison » paraissait Ă©vidente aux xviie et xviiie siĂšcles, la subordination inverse de la pensĂ©e au langage l’a emportĂ© ensuite et jusque tout rĂ©cemment. Par contre, Chomsky en revient en partie Ă  la position classique, mais sa dĂ©couverte des grammaires transformationnelles permet une analyse bien plus poussĂ©e qu’auparavant des interactions psycholinguistiques, en liaison avec l’étude psychogĂ©nĂ©tique des fonctions cognitives : dans l’état actuel des questions, il semble donc bien que l’intelligence prĂ©cĂšde le langage et conditionne son acquisition, mais avec actions en retour au sein de processus oĂč l’innĂ© et l’acquis sont tous deux dĂ©passĂ©s par un mĂ©canisme plus gĂ©nĂ©ral d’équilibration progressive. C’est donc dans la direction de dĂ©passements des thĂšses antithĂ©tiques initiales qu’on est conduit Ă  s’engager, ce qui suppose un affinement continuel des formes de causalitĂ© utilisĂ©es.

II. Ceci conduit au problĂšme central des lois et des causes ou de la prĂ©vision et de l’explication. On sait assez combien le positivisme a constamment insistĂ© sur l’obligation qu’il voulait imposer Ă  la science de s’en tenir Ă  la recherche des lois ou Ă  la prĂ©vision fondĂ©e sur elles et d’exclure la recherche des causes ou du « mode de production » des phĂ©nomĂšnes. Chez A. Comte, qui Ă©tait convaincu, Ă  tort ou Ă  raison, du caractĂšre utilitaire de la science, cette interdiction est d’autant plus Ă©trange que, si la prĂ©vision est utile aux actions humaines, celles-ci consistent avant tout Ă  produire autant qu’à reproduire et que, Ă  ces deux points de vue, le « mode de production » est d’un intĂ©rĂȘt bien supĂ©rieur Ă  celui de la prĂ©vision.

Dans le domaine des sciences de la nature, il est assez courant que les spĂ©cialistes des diffĂ©rentes disciplines se disent positivistes et insĂšrent en leurs prĂ©faces quelque dĂ©claration en ce sens, comme si la science ne revenait qu’à Ă©tablir et gĂ©nĂ©raliser des lois ainsi qu’à en tirer des prĂ©dictions Ă  vĂ©rifier par l’expĂ©rience. Mais si, comme l’a soulignĂ© sans cesse E. Meyerson, on passe des prĂ©faces au corps des ouvrages on trouve tout autre chose et aucun esprit scientifique digne de ce nom ne s’occupe de lois ou de fonctions sans en chercher la raison, sans chercher Ă  dissocier les « facteurs » et sans introduire des hypothĂšses explicatives parmi les idĂ©es dirigeant la recherche. L’un des exemples les plus fameux de la vanitĂ© des interdictions est celui de l’atomisme, dont l’hypothĂšse Ă©tait sĂ©vĂšrement condamnĂ©e par certains positivistes alors qu’elle n’était qu’une hypothĂšse explicative et qui, depuis lors, a eu les destinĂ©es que l’on connaĂźt. Sans doute, si l’atomisme constitue un modĂšle causal pour les phĂ©nomĂšnes d’échelle supĂ©rieure Ă  lui, on ne trouve, Ă  Ă©tudier l’atome, que des lois et non pas directement des causes. Mais les lois elles-mĂȘmes requiĂšrent Ă  leur tour une explication, et ainsi de suite.

Sur le terrain des sciences humaines, la condamnation de la recherche des causes ou du mode de production des phĂ©nomĂšnes a certes eu moins de retentissement, d’abord parce que les disciplines sont plus rĂ©centes et plus modestes (et que les courants s’intitulant « positivistes » y diffĂšrent les uns des autres encore davantage qu’ailleurs), mais ensuite et surtout parce que le propre de l’homme est d’agir et de produire, et non pas simplement de contempler et de prĂ©voir, de telle sorte que le besoin de comprendre et d’expliquer est, dans le domaine des sciences psychologiques et sociales, non pas plus vif qu’ailleurs (il est en fait constant partout), mais peut-ĂȘtre plus explicite et plus conscient. Il est vrai que, Ă  la suite des rĂ©flexions de Dilthey et de la psychopathologie de Jaspers, certaines Ă©coles tendent Ă  dissocier l’« explication » qui serait de nature matĂ©rielle et causale et la « comprĂ©hension », qui porterait sur les significations et intentions conscientes, mais ce n’est lĂ  qu’une complication du problĂšme (voir plus loin sous III) et personne ne songe Ă  contester la nĂ©cessitĂ© de l’explication ; la notion mĂȘme de « causalité » revient Ă  la mode en sociologie Ă  la suite des travaux sur l’« analyse multivariĂ©e ».

Mais en quoi consiste donc l’explication ? Dans les sciences de l’homme comme en celles de la nature, la recherche de la causalitĂ© comporte trois Ă©tapes, dont les deux derniĂšres seules caractĂ©risent l’explication :

(a) Il y a d’abord l’établissement des faits et des lois, mais sans qu’il y ait lĂ  deux problĂšmes distincts, car le fait n’est qu’une relation rĂ©pĂ©table. La lĂ©galitĂ© se rĂ©duit donc Ă  la constatation de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du fait et ne comporte aucune explication par elle-mĂȘme. Il est vrai que l’on parle souvent, mais Ă  tort, de « lois causales » dans le sens de successions rĂ©guliĂšres dans le temps, mais la soi-disant loi causale n’est qu’une loi donnant prise comme toute autre Ă  une recherche de la causalitĂ© et ne comporte aucune explication par elle-mĂȘme. En outre toute loi permet une prĂ©vision, du seul fait qu’elle exprime une rĂ©gularitĂ© de nature statistique ou entiĂšrement dĂ©terminĂ©e, mais la prĂ©vision n’est que l’anticipation d’un nouveau fait, conforme Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© propre Ă  la loi considĂ©rĂ©e, et ne comporte elle non plus aucune explication, c’est-Ă -dire rien qui ne dĂ©passe la constatation de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du fait. Par contre, si le critĂšre de la causalitĂ© est l’intervention de conditions nĂ©cessaires et suffisantes, il existe, dĂšs le domaine des lois, une Ă©tape intermĂ©diaire conduisant Ă  ces rapports de nĂ©cessité : c’est celle de la dĂ©pendance fonctionnelle y = f (x) ou de la dĂ©termination des variations de y par celles de x. En cas de multiples variations, il est donc lĂ©gitime de reconnaĂźtre dĂ©jĂ  un certain degrĂ© de causalitĂ© dans le rĂŽle attribuĂ© aux facteurs dĂ©terminants.

(b) La seconde Ă©tape dĂ©bute avec mise en connexions, c’est-Ă -dire avec la dĂ©duction des lois. La diffĂ©rence entre la nĂ©cessitĂ© propre Ă  l’explication et la gĂ©nĂ©ralitĂ© caractĂ©ristique des lois comme telles est que la gĂ©nĂ©ralitĂ© ne tient qu’aux faits (quelle que soit la complexitĂ© des mĂ©thodes inductives, c’est-Ă -dire probabilistes ou statistiques qui permettent de l’établir), tandis que la nĂ©cessitĂ© est le propre des liaisons logiques ou mathĂ©matiques : en cherchant Ă  dĂ©duire les lois au lieu de les constater simplement, on introduit donc un Ă©lĂ©ment de nĂ©cessitĂ© qui nous rapproche de l’explication.

Seulement il existe deux sortes de dĂ©ductions. L’une est simplement inclusive ou syllogistique et n’est fondĂ©e que sur les rapports du « tous » et du « quelques » : d’un tel point de vue, une loi A (par exemple celle d’une illusion perceptive ou optico-gĂ©omĂ©trique comme dans la figure de MĂŒller-Lyer) peut ĂȘtre dĂ©duite d’une loi B (celle de toutes les illusions optico-gĂ©omĂ©triques relĂšve des « effets de champ » ou de ce que nous avons appelĂ© les centrations relatives) simplement parce que cette loi B est plus gĂ©nĂ©rale : en ce cas nous ne sortons pas du domaine des lois, et la dĂ©duction n’est qu’une gĂ©nĂ©ralisation, qui nous rapproche de l’explication mais en reculant sans plus le problĂšme. L’autre forme de dĂ©duction, qui seule est explicative, peut ĂȘtre appelĂ©e constructive et consiste Ă  insĂ©rer les lois dans une structure mathĂ©matique comportant ses normes propres de composition, non plus par emboĂźtement simple comme le syllogisme, mais selon des transformations plus ou moins complexes : une structure de « rĂ©seau », par exemple, ou de « groupe », ou de systĂšme Ă  boucles (rĂ©gulations ou feedbacks), etc. En ce cas la nĂ©cessitĂ© des transformations s’ajoute Ă  la gĂ©nĂ©ralitĂ© des lois et s’oriente vers l’explication.

(c) Seulement une dĂ©duction logico-mathĂ©matique mĂȘme constructive, n’est que logique ou mathĂ©matique et ne concerne pas encore les faits sinon par une troisiĂšme dĂ©marche, nĂ©cessaire, Ă  cette explication : c’est la construction d’un « modĂšle » adaptĂ© aux faits eux-mĂȘmes et tel que l’on puisse mettre les transformations dĂ©ductives en correspondance avec des transformations rĂ©elles : le modĂšle est donc la projection du schĂ©ma logico-mathĂ©matique dans la rĂ©alitĂ© et consiste ainsi en une reprĂ©sentation concrĂšte retrouvant dans le rĂ©el des modes de composition ou de transformations exprimables en termes de ce schĂ©ma. Un circuit cybernĂ©tique, par exemple, ne se rĂ©duit pas Ă  des Ă©quations, mais revient Ă  retrouver dans les faits le dĂ©tail des feedbacks supposĂ©s. Bien entendu les faits ne donneront alors lieu qu’à des constatations de lois, mais d’échelles diffĂ©rentes et le modĂšle consiste Ă  les rĂ©unir en un systĂšme cohĂ©rent correspondant terme Ă  terme aux transformations mathĂ©matiques dĂ©duites ou dĂ©ductibles. En un mot le modĂšle est explicatif dans la mesure oĂč il permet d’attribuer aux processus objectifs eux-mĂȘmes une « structure » qui lui est isomorphe.

Nous retrouvons ainsi les interprĂ©tations rationalistes classiques de la causalitĂ©, non plus seulement en tant que simples successions rĂ©guliĂšres comme le voulait l’empirisme de Hume, mais en tant que raison des choses (causa seu ratio, disait Descartes) ou qu’analogie entre la dĂ©duction de l’expĂ©rience (Kant) ou que construction dialectique. Que cette causalitĂ© relĂšve du dĂ©terminisme strict ou des modĂšles probabilistes, qu’elle atteigne des successions linĂ©aires ou s’oriente toujours, en dĂ©finitive, vers les systĂšmes Ă  boucles ou interactions circulaires, peu importe le dĂ©tail, car entre l’inĂ©puisable richesse de l’expĂ©rience et la fĂ©conditĂ© indĂ©finie des structures logico-mathĂ©matiques se conserve en tous les cas ce caractĂšre propre de la causalitĂ© de constituer une construction dĂ©ductive faisant corps avec le rĂ©el.

III. Mais un problĂšme spĂ©cifique aux sciences de l’homme se pose alors nĂ©cessairement : c’est celui de l’interprĂ©tation des faits de conscience par opposition aux faits matĂ©riels, ce qui conduit Ă  la question gĂ©nĂ©rale de la comprĂ©hension (Verstehen) par opposition Ă  l’explication (ErklĂ€ren).

La psychologie connaĂźt bien le problĂšme, qui est celui des relations entre la conscience et le corps. Deux solutions classiques lui ont Ă©tĂ© donnĂ©es : celle de l’interaction et celle du parallĂ©lisme ou isomorphisme. Selon la premiĂšre, la conscience constitue ou possĂšde une sorte de force susceptible d’agir sur le corps, de mĂȘme que celui-ci agirait sur elle. La difficultĂ© est alors que l’on prĂȘte Ă  la conscience des propriĂ©tĂ©s spĂ©cifiques de la matiĂšre (travail, force, Ă©nergie, etc.), ce qui, thĂ©oriquement, rend difficile le maintien du principe de la conservation de l’énergie 15 dans les cas oĂč se produirait cette intervention de la conscience au sein des mĂ©canismes physiologiques et ce qui, expĂ©rimentalement, est invĂ©rifiable car ce que l’on observe est l’action des concomitants physiologiques et non pas de la conscience comme telle. Il est Ă  noter que les nombreux faits positifs rĂ©unis par la mĂ©decine dite (selon les idĂ©ologies) psychosomatique ou cortico-viscĂ©rale ne prouvent rien Ă  cet Ă©gard, car ils dĂ©montrent seulement l’action de la vie mentale (conscience et activitĂ© nerveuse supĂ©rieure rĂ©unies) sur les organes soumis Ă  des rĂ©gulations hormonales et nerveuses et ne dĂ©montrent en rien l’action de la conscience comme telle indĂ©pendamment de ses concomitants nerveux.

La seconde solution est alors celle du parallĂ©lisme ou isomorphisme psychophysiologiques, selon laquelle la conscience et ses concomitants organiques constitueraient les deux aspects, intĂ©rieur et extĂ©rieur, d’une mĂȘme rĂ©alitĂ©, mais sans interaction causale possible entre ces aspects, qui sont les deux traductions possibles d’une mĂȘme rĂ©alitĂ© (que l’on peut Ă  volontĂ© traduire en termes d’idĂ©alisme, de matĂ©rialisme ou de dualitĂ© de nature). La solution est rationnelle mais son inconvĂ©nient est que l’on ne discerne plus la fonction de la conscience, qui se borne Ă  accompagner certains processus matĂ©riels sans rien produire elle-mĂȘme.

Nous avons donc proposĂ© une troisiĂšme solution, qui n’est d’ailleurs qu’une gĂ©nĂ©ralisation Ă©pistĂ©mologique de la seconde, mais confĂ©rant Ă  la conscience une activitĂ© cognitive sui generis. À analyser les rapports entre Ă©tats de conscience, on s’aperçoit, en effet, de cette circonstance essentielle qu’ils ne relĂšvent jamais de la causalitĂ© proprement dite, au sens caractĂ©risĂ© plus haut, mais d’un autre type de rapports que l’on pourrait appeler l’implication au sens large. Un Ă©tat de conscience exprime essentiellement une signification, et une signification n’est pas la cause d’une autre mais elle l’implique (plus ou moins logiquement) : les concepts de 2 et 4 ne sont pas cause, par exemple, de la proposition 2 + 2 = 4 mais l’impliquent nĂ©cessairement, ce qui n’est pas la mĂȘme chose, et si, en une machine Ă  calculer, on peut obtenir 4 Ă  partir de 2 et 2, ce produit causal ne constitue pas un Ă©tat de conscience tant que l’utilisateur ne lui confĂšre pas de significations et ne le traduit pas en implications conscientes. En bref, la conscience constituerait un systĂšme d’implications (entre concepts, valeurs affectives, etc.), le systĂšme nerveux un systĂšme causal et le parallĂ©lisme psychophysiologique constituerait un cas particulier de l’isomorphisme entre les systĂšmes d’implications et de causalitĂ©, ce qui restitue une fonction propre Ă  la conscience 16.

Dans les sciences proprement sociales, la dualitĂ© des faits de conscience et de la causalitĂ© matĂ©rielle se retrouve sans cesse et si des sociologies comme celle de Weber insistent sur l’aspect phĂ©nomĂ©nologique des premiers, d’autres comme le marxisme ne se satisfont que d’explications englobant en outre les faits matĂ©riels.

On en est donc venu, notamment avec les travaux psychopathologiques de Jaspers, Ă  opposer deux grands types d’interprĂ©tations, les unes fondĂ©es sur la « comprĂ©hension » des intentions et significations conscientes, les autres sur l’« explication » par causalitĂ© matĂ©rielle. Mais si cette distinction est utile, et mĂȘme trĂšs pertinente, il ne saurait s’agir d’une opposition radicale, et l’on a dĂ©jĂ  vu pourquoi en traitant des conflits artificiels que l’on a voulu Ă©tablir entre les Geisteswissenschaften et les sciences de la nature. En rĂ©alitĂ©, si l’on veut bien utiliser l’hypothĂšse d’un parallĂ©lisme entre l’implication et la causalitĂ©, au sens gĂ©nĂ©ral indiquĂ© Ă  l’instant, il y a lĂ  une complĂ©mentaritĂ© bien plus qu’une opposition fondamentale, et cette complĂ©mentaritĂ© se retrouve mĂȘme, en des formes diffĂ©rentes mais comparables, dans les sciences exactes et naturelles : tandis que les mathĂ©matiques portent sur des implications, qu’il s’agit seulement de « comprendre » sans explication causale, la physique porte sur des faits matĂ©riels, qu’il s’agit d’« expliquer », et le parallĂ©lisme entre l’implication notionnelle et la causalitĂ© matĂ©rielle est alors si Ă©troit que les modĂšles d’ordre causal ou explicatif Ă©tablissent une liaison de plus en plus intime entre les sĂ©quences implicatives et les sĂ©quences matĂ©rielles. La tendance trĂšs gĂ©nĂ©rale des sciences de l’homme est de s’engager dans une direction analogue, c’est-Ă -dire qu’elles cherchent toutes Ă  comprendre et Ă  expliquer, mais non pas Ă  comprendre sans expliquer ou Ă  expliquer sans comprendre.

Il y aurait bien d’autres questions Ă  aborder en ce paragraphe sur les principales orientations thĂ©oriques des sciences de l’homme, mais on y reviendra dans le chapitre sur leurs mĂ©canismes communs (chap. VII).

8. Spécialisations et intégrations : recherche fondamentale et applications

Il va de soi que le progrĂšs de toute discipline est caractĂ©risĂ© par une diffĂ©renciation des problĂšmes et des thĂ©ories, ainsi que par des mises en relations intĂ©gratives intĂ©rieures Ă  elle ou le reliant Ă  ses voisines. Mais ce dĂ©veloppement spontanĂ©, qui prĂ©sente un aspect quasi biologique et rĂ©sulte directement des lois de structuration propres Ă  l’intelligence en ses opĂ©rations intra- et interindividuelles, se complique d’interfĂ©rences sociologiques et parfois mĂȘme idĂ©ologiques multiples, sans parler des considĂ©rations Ă©pistĂ©mologiques qui font en gĂ©nĂ©ral plus ou moins corps avec les tendances spontanĂ©es de la science en devenir mais qui peuvent agir Ă  titre de facteurs spĂ©ciaux, accĂ©lĂ©rateurs ou perturbateurs.

I. Le facteur sociologique gĂ©nĂ©ral qui, dans les sciences de l’homme, vient compliquer le processus naturel de spĂ©cialisation et substituer souvent Ă  ses avantages certains inconvĂ©nients notables est la formation d’« écoles » proprement dites, intĂ©rieures aux disciplines elles-mĂȘmes, avec ce que cela comporte d’isolement et de risques de dogmatisme.

Ce phĂ©nomĂšne est probablement spĂ©cial aux sciences de l’homme, car, si l’on a parlĂ© d’écoles dans les sciences de la nature, il s’agit plutĂŽt de courants de pensĂ©e liĂ©s Ă  des positions contraires tant que l’expĂ©rience ou la dĂ©duction n’ont pas mis un terme au dĂ©bat. Par exemple le conflit des Ă©nergĂ©tistes et des atomistes dans la physique de la fin du xixe siĂšcle Ă©tait davantage une opposition de caractĂšre Ă©pistĂ©mologique qu’une manifestation d’écoles et les faits nouveaux dĂ©couverts dans la suite ont ralliĂ© toutes les opinions. Dans la microphysique contemporaine on parle bien de l’école de Copenhague et de celle de Paris, Ă  cause des grands noms de Niels Bohr et de L. de Broglie, mais la discussion qui porte sur le caractĂšre primaire ou dĂ©rivĂ© de l’alĂ©atoire et sur la non-possibilitĂ© ou l’existence d’un dĂ©terminisme sous-jacent est de celles qui rĂ©sultent de l’éventail des interprĂ©tations lĂ©gitimes en attendant un accord ultĂ©rieur.

Dans le cas des sciences de l’homme les idĂ©ologies elles-mĂȘmes entraĂźnent des oppositions d’écoles, ce qui est trĂšs naturel et conduit souvent Ă  des oppositions fĂ©condes. Mais sans revenir sur ce facteur, il convient de noter que le phĂ©nomĂšne est parfois bien Ă©tendu et que des spĂ©cialisations par Ă©coles se constituent encore Ă  une Ă©chelle bien infĂ©rieure Ă  celle des grands conflits idĂ©ologiques. Il peut donc ĂȘtre utile d’en donner un ou deux exemples et nous les choisirons dans le domaine de la psychologie en tant qu’il s’agit de la plus expĂ©rimentale de nos disciplines.

Un exemple typique est celui des diverses Ă©coles de psychanalyse. Freud a dĂ©couvert un certain nombre de donnĂ©es et d’interprĂ©tations nouvelles, mais qui n’ont pas d’emblĂ©e ralliĂ© l’opinion Ă  cause de leur caractĂšre imprĂ©vu et des modes originaux de pensĂ©e que comportait le freudisme en opposition avec les courants mĂ©canistes d’alors. Mais au lieu de chercher Ă  convaincre les psychologues et les psychiatres en se plaçant sur leur terrain habituel de discussion, ce qui eĂ»t Ă©tĂ© possible en s’appuyant sur un certain nombre de rĂ©actions sympathiques comme celles de E. Bleuler, de Th. Flournoy, etc., Freud a prĂ©fĂ©rĂ© travailler Ă  la tĂȘte d’une Ă©quipe de disciples de premiĂšre heure et poursuivre sa voie sans tentatives systĂ©matiques de rapprochements. En raison de cette attitude scientifique, mais Ă©galement en vue de protĂ©ger professionnellement leurs techniques naissantes, les freudiens ont alors fondĂ© une sociĂ©tĂ© internationale de psychanalyse, ne groupant que des membres formĂ©s par elle. L’avantage de la constitution d’un tel esprit d’« école » est naturellement de permettre Ă  des spĂ©cialistes s’accordant sur les mĂȘmes principes d’aller de l’avant sans revenir sans cesse aux problĂšmes de dĂ©part. Mais l’inconvĂ©nient est double. D’une part, Ă  s’entendre trop rapidement on nĂ©glige les vĂ©rifications et c’est surtout cet aspect de la psychanalyse qui a retenu des psychologues expĂ©rimentaux intĂ©ressĂ©s par ailleurs au fonctionnalisme freudien. D’autre part, les divergences d’opinions conduisent Ă  la crĂ©ation de nouvelles Ă©coles et c’est ce qui s’est produit avec Jung et Adler. Dans l’état actuel des choses, la situation est en voie de se modifier pour deux raisons. La premiĂšre est qu’un certain nombre de psychanalystes ont senti la nĂ©cessitĂ© d’une assise expĂ©rimentale et d’une mise en connexion de la thĂ©orie avec celles de la psychologie en gĂ©nĂ©ral : tel est par exemple le mouvement issu des travaux de D. Rapaport Ă  Stockbridge. La seconde est que les psychologues expĂ©rimentaux tendent de plus en plus Ă  intĂ©grer non pas le dĂ©tail du freudisme mais les idĂ©es directrices principales de la psychanalyse. Les « écoles » psychanalytiques n’en subsistent pas moins avec une tendance non nĂ©gligeable et significative Ă  la dissociation en « clans » particuliers.

Un autre exemple, mais d’une autre nature, est celui de la tendance qu’a marquĂ©e pendant quelque temps le behaviorisme amĂ©ricain Ă  s’opposer aux recherches suspectes de « mentalisme » ou se rĂ©fĂ©rant plus ou moins directement Ă  la conscience des sujets. Le behaviorisme, illustrĂ© par Watson, mais correspondant Ă  des courants convergents en bien d’autres rĂ©gions que les États-Unis (cf. la psychologie soviĂ©tique avec Pavlov ou celle de langue française avec PiĂ©ron) prĂ©conise une mĂ©thodologie fondamentale qui consiste, pour Ă©tudier le sujet, Ă  partir non pas de son introspection, mais de l’ensemble de sa conduite. D’un tel point de vue les mĂ©canismes internes de la pensĂ©e apparaissent comme constituant essentiellement le produit d’une intĂ©riorisation des actions elles-mĂȘmes : du langage une fois intĂ©riorisĂ©, ou d’actions sensori-motrices, etc. Mais le propre de l’école behavioriste Ă  ses dĂ©buts a Ă©tĂ© d’aller jusqu’à nier l’existence mĂȘme de la pensĂ©e, sinon Ă  titre de systĂšme des significations verbales et Ă  proscrire toute allusion Ă  la conscience. Ce sont donc les extrapolations thĂ©oriques d’une mĂ©thodologie par ailleurs valable qui ont caractĂ©risĂ© la formation d’une telle Ă©cole et l’on comprend bien l’utilitĂ© qu’il peut y avoir eu pour faire fructifier une mĂ©thodologie nouvelle, de marquer les oppositions plus que les convergences entre les chercheurs. Mais depuis lors les positions se sont assouplies et la « thĂ©orie du comportement », comme on dit aujourd’hui, en ralliant Ă  son point de vue la grande majoritĂ© des chercheurs, comporte par cela mĂȘme tout un Ă©ventail de nuances possibles, de telle sorte qu’il n’est plus lĂ©gitime de parler d’« école » proprement dite : nous avons dĂ©jĂ  dit que quand Tolman, par exemple, fait intervenir l’« expectation » comme l’un des facteurs fondamentaux de l’apprentissage, on ne voit guĂšre ce qui sĂ©pare cette notion des concepts mentalistes. Par contre lorsque Skinner se refuse Ă  faire appel aux variables intermĂ©diaires et considĂšre l’organisme comme une « boĂźte vide » dont on ne connaĂźt que les inputs et les outputs, il applique rigoureusement les rĂšgles behavioristes, mais par prudence mĂ©thodologique et non plus nĂ©cessairement par esprit d’« école », car il sait bien que l’avenir des recherches conduira Ă  garnir sa « boĂźte » d’un contenu Ă  la fois physiologique et psychologique.

Un processus encore plus simple de formation d’« école » est celui de l’isolement (sociologiquement comparable Ă  ce facteur biologique qui, en certaines Ăźles sĂ©parĂ©es des continents, conduit Ă  la constitution d’espĂšces nouvelles). On observe un mĂ©canisme de ce genre dans les recherches actuelles de la psychologie sociale. Celle-ci est nĂ©e de la dĂ©couverte de problĂšmes nouveaux, entiĂšrement lĂ©gitimes : celui de l’action possible des interactions collectives sur des fonctions mentales qui au premier abord en paraissaient indĂ©pendantes (perception, etc.) ou celui de la dynamique des interactions en de petits groupes sociaux. Or, si les meilleurs auteurs, en psychologie sociale, sont parfaitement au courant des recherches de la psychologie expĂ©rimentale en gĂ©nĂ©ral et fournissent ainsi des synthĂšses fort utiles (cf. l’ouvrage rĂ©cent de M. Brown : Social psychology), une proportion importante de « psychologues sociaux » se cantonnent en leur seul domaine. En ce cas la spĂ©cialisation scientifique tend Ă  s’accompagner de la formation d’une « école » due Ă  un simple artĂ©fact de nature psycho-sociologique.

II. Si la constitution des Ă©coles tend ainsi en gĂ©nĂ©ral Ă  renforcer la spĂ©cialisation, mais par interfĂ©rence avec des facteurs plus ou moins extrascientifiques, il peut arriver au contraire que certaines d’entre elles visent une intĂ©gration plus complĂšte que celles dont tĂ©moignent les coordinations intra- ou interdisciplinaires spontanĂ©es, et qu’elles y parviennent en partie mais en s’opposant Ă  nouveau prĂ©cisĂ©ment par esprit d’école Ă  d’autres intĂ©grations possibles et qui eussent Ă©tĂ© parfois plus naturelles et en tous cas plus larges.

On peut une fois de plus citer comme exemple le positivisme logique issu du « Cercle de Vienne » (le facteur psychosociologique est ici assez net car les Viennois ont toujours eu un talent particulier pour l’organisation de telles sociĂ©tĂ©s intellectuelles). Le but de l’école est en ce cas explicitement « l’UnitĂ© de la science » (cet idĂ©al se retrouve dans le titre de l’Encyclopedia for unified science et dans celui de l’Institut que Ph. Frank a créé Ă  Harvard) et cette unitĂ© est recherchĂ©e dans la direction de la rĂ©duction des donnĂ©es scientifiques soit Ă  des observables constatĂ©s perceptivement soit Ă  la constitution d’un langage prĂ©cis, celui de la logique et des mathĂ©matiques. Mais les adversaires du positivisme logique lui reprochent de manquer au contraire cette unitĂ© et pour deux raisons. La premiĂšre est la coupure radicale introduite entre les faits d’expĂ©rience et le langage logico-mathĂ©matique, tandis que, Ă  lier les structures logico-mathĂ©matiques aux actions et opĂ©rations d’un sujet, on atteint une unitĂ© plus grande dans les relations entre le sujet et l’objet. La seconde est que, en rĂ©tablissant les activitĂ©s du sujet on se donne des sciences une conception plus constructiviste qui les rend plus « ouvertes » au lieu de les fermer grĂące aux frontiĂšres classiques de tout positivisme. On voit ainsi que, source d’intĂ©gration pour les uns, le positivisme logique apparaĂźt Ă  d’autres comme liĂ© Ă  une « école » et comme restreignant l’intĂ©gration souhaitĂ©e.

D’autres mouvements dont le caractĂšre d’école est moins accentuĂ© se proposent Ă©galement de favoriser l’intĂ©gration des recherches scientifiques. On a dĂ©jĂ  citĂ© Ă  cet Ă©gard l’intĂ©ressant mouvement créé par L. von Bertalanffy sous le nom de « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des systĂšmes » et qui englobe les sciences de l’homme comme celles de la nature. Le but en est de chercher Ă  dĂ©gager les structures thĂ©oriques communes qui interviennent en tous les essais de synthĂšses, qu’il s’agisse de l’organicisme en biologie ou des interprĂ©tations des donnĂ©es d’ensembles en sociologie et en psychologie. Un tel mouvement rejoint en fait tous les courants tendant Ă  une mathĂ©matisation et surtout Ă  une cybernĂ©tisation des sciences s’intĂ©ressant Ă  la vie organique mentale ou sociale.

III. Le double courant de spĂ©cialisation et d’intĂ©gration, dĂ» aux mouvements des idĂ©es et des problĂšmes mais s’accompagnant, comme on a vu, d’incitations sociologiques diverses, interfĂšre par ailleurs avec la division spontanĂ©e du travail en recherches fondamentales et en essais d’application. Il y a lĂ  une question d’importance essentielle pour le prĂ©sent ouvrage, car si l’Unesco a entrepris cette enquĂȘte sur les tendances actuelles des sciences de l’homme c’est bien entendu parce qu’elles sont utiles Ă  la sociĂ©tĂ© et le seront toujours davantage.

Mais il nous a paru indiquĂ© de lier ce problĂšme Ă  celui de la spĂ©cialisation et des « écoles », non seulement parce que c’est souvent le souci d’application qui domine dans la formation de celles-ci, mais encore parce que l’isolement frĂ©quent des praticiens par rapport Ă  la recherche thĂ©orique peut prĂ©senter les mĂȘmes inconvĂ©nients que ceux dont tĂ©moigne la sĂ©paration en Ă©coles et alors d’autant plus grave qu’ils diminuent l’efficacitĂ© de la pratique.

Les rapports entre la recherche fondamentale et les essais multiples d’application diffĂšrent de façon profonde selon qu’il s’agit de disciplines dans lesquelles l’expĂ©rimentation au sens strict est possible ou de disciplines portant sur des Ă©chelles de phĂ©nomĂšnes excluant l’expĂ©rimentation au profit de l’analyse statistique et probabiliste des observables. En ce second cas, en effet, l’application joue un rĂŽle essentiel parce qu’elle tient lieu en fait de substitut de l’expĂ©rimentation. Le cas type de cette seconde espĂšce est celui de la science Ă©conomique : lorsque l’on fait appel Ă  l’économiste en vue d’organiser tel ou tel essai, le spĂ©cialiste se livre alors Ă  un ensemble de prĂ©visions fondĂ©es sur la thĂ©orie ; et l’expĂ©rience qui suit les confirme ou les infirme Ă  la maniĂšre d’une expĂ©rimentation, sauf qu’il n’est pas toujours possible de dissocier tous les facteurs. Aussi bien ce genre d’applications fait-il corps avec la recherche fondamentale et l’on peut citer nombre de grands auteurs qui comme Keynes ont Ă©tĂ© Ă  la fois des thĂ©oriciens de rang supĂ©rieur et les inspirateurs de multiples expĂ©riences pratiques. En ces cas il va de soi que l’application profite au maximum de l’état des recherches fondamentales, puisqu’elle favorise celles-ci.

Toute autre est la situation de disciplines qui, telle la psychologie, peuvent poursuivre leurs recherches fondamentales en disposant de mĂ©thodes d’expĂ©rimentation sans s’appuyer nĂ©cessairement sur des applications. Il n’empĂȘche que, presque dĂšs ses dĂ©buts, la psychologie expĂ©rimentale a donnĂ© lieu Ă  un grand nombre d’applications et que de grands auteurs comme Binet ont Ă©tĂ© Ă  la fois les initiateurs de recherches fondamentales importantes (ses recherches sur l’intelligence par exemple) et de procĂ©dĂ©s pratiques largement rĂ©pandus (ses tests de niveau intellectuel). La principale raison en est Ă©videmment que toute thĂ©orie psychologique intĂ©resse la vie humaine et que les circonstances conduisent sans cesse Ă  un appel aux psychologues pour rĂ©soudre tel ou tel problĂšme pratique. Mais une seconde raison tient peut-ĂȘtre Ă  l’exemple de la mĂ©decine, avec laquelle la psychologie a toujours entretenu des rapports Ă©troits et qui doit une bonne partie de son savoir Ă  l’étude des applications, encore qu’elle puise nĂ©anmoins ses bases dans la physiologie et la biologie gĂ©nĂ©rales.

Pour ce qui est alors des rapports, en psychologie, entre la recherche fondamentale et l’application, deux problĂšmes sont Ă  distinguer : celui des apports de la seconde Ă  la premiĂšre, et celui des apports de sens inverse. Mais les deux problĂšmes sont plus ou moins liĂ©s et sont finalement de nature Ă  mettre en question la notion mĂȘme de « psychologie appliquĂ©e » du double point de vue de son interprĂ©tation thĂ©orique et des avantages de l’application en ses propres fins.

Ces applications de la psychologie ont en somme peu contribuĂ© Ă  la connaissance psychologique elle-mĂȘme sauf sur le terrain de la psychologie pathologique oĂč la maladie constitue une sorte d’expĂ©rimentation naturelle (par exemple la dissociation du facteur de langage dans l’aphasie, etc.) et oĂč la recherche appliquĂ©e prend alors une valeur heuristique comme nous l’avons notĂ© pour l’économie. Par contre, dans les autres domaines on ne saurait citer de dĂ©couvertes dues Ă  l’application et Binet, par exemple, n’a rien tirĂ© de ses tests dans ses interprĂ©tations de l’intelligence. Or, pourtant, comme on l’a vu, la « psychologie appliquĂ©e » est presque aussi ancienne que la psychologie et elle aurait donc pu fĂ©conder celle-ci. Mais, prĂ©cisĂ©ment pour cette raison, elle n’a pas toujours su profiter des recherches fondamentales qui lui auraient Ă©tĂ© utiles parce qu’elle est nĂ©e trop tĂŽt et qu’on a toujours voulu appliquer les connaissances en tel ou tel secteur avant qu’elles soient approfondies : on a donc cherchĂ© Ă  mesurer des performances ou rĂ©sultantes avant de connaĂźtre les mĂ©canismes formateurs et il en est souvent rĂ©sultĂ© un appauvrissement mutuel.

Il s’y est ajoutĂ© les effets de la formation d’« écoles ». La psychologie appliquĂ©e organise ses propres congrĂšs et tend Ă  constituer une sorte d’État dans l’État avec tous les inconvĂ©nients auxquels conduit en science un isolement relatif : Ă  ne penser qu’à l’application, on limite forcĂ©ment le champ des problĂšmes et ceux qui finalement seraient les plus utiles Ă  rĂ©soudre du point de vue des applications elles-mĂȘmes sont parfois nĂ©gligĂ©s parce que sous leur forme initiale ils ne semblent concerner que la recherche fondamentale ou la seule thĂ©orie.

Si nous insistons sur cet exemple c’est qu’il est trĂšs instructif en comparaison notamment avec le processus des applications dans le domaine des sciences de la nature. On sait, en effet, que les applications autrement plus solides de la physique, de la chimie et de la biologie sont souvent nĂ©es de la maniĂšre la plus imprĂ©vue de recherches fondamentales et parfois mĂȘme purement thĂ©oriques qui ne visaient en rien la pratique : on a souvent citĂ© Ă  cet Ă©gard le rĂŽle des Ă©quations de Maxwell dans les applications actuelles de l’électro-magnĂ©tique. À se cantonner au contraire dans l’application seule, et Ă  vouloir, par exemple, mesurer l’intelligence des sujets avant de comprendre ce qu’est l’intelligence en gĂ©nĂ©ral et comment elle se constitue ou n’aboutit qu’à des applications bien plus Ă©troites que celles dont on peut attendre l’élaboration une fois que l’on aura compris les mĂ©canismes formateurs.

En un mot, il n’existe pas de « psychologie appliquĂ©e » en tant que discipline autonome, mais toute bonne psychologie conduit Ă  des applications valables. D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les sciences de l’homme sont appelĂ©es Ă  fournir des applications de plus en plus importantes et en tous les domaines, mais Ă  la condition de dĂ©velopper la recherche fondamentale sans la limiter d’avance au nom de critĂšres utilitaires, car ce qui paraĂźt le moins utile au dĂ©part peut ĂȘtre le plus riche en consĂ©quences imprĂ©vues, tandis qu’une dĂ©limitation initiale en vue de la pratique empĂȘche de dominer l’ensemble des questions et peut laisser Ă©chapper ce qui est en fait le plus indispensable et le plus fĂ©cond.