La situation des sciences de l’homme dans le système des sciences : introduction. Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, première partie : Sciences sociales (1970) a

Il s’agira, en ce chapitre préliminaire, des particularités épistémologiques des sciences de l’homme quant aux conditions de leur objectivité, de leurs modes d’observation ou d’expérimentation et quant aux relations qu’elles établissent entre la théorie et l’expérience. Il s’agira de leurs rapports avec les sciences exactes et naturelles ou avec les philosophies et les grands courants idéologiques ou culturels. Mais avant toute chose, il convient de préciser ce que nous entendrons par sciences de l’homme et pour cela de commencer par un essai de classification.

1. Classification des disciplines sociales et des « sciences humaines »

La distribution des disciplines dans les facultés universitaires varie grandement d’un pays à un autre et ne suffit pas à fournir un principe de classification. Bornons-nous à cet égard à signaler que l’on ne saurait retenir aucune distinction de nature entre ce que l’on appelle souvent les « sciences sociales » et les « sciences humaines », car il est évident que les phénomènes sociaux dépendent de tous les caractères de l’homme y compris les processus psychophysiologiques et que réciproquement les sciences humaines sont toutes sociales par l’un ou l’autre de leurs aspects. La distinction n’aurait de sens (et c’est là l’hypothèse qui est à son origine) que si l’on pouvait dissocier en l’homme ce qui relève des sociétés particulières dans lesquelles il vit et ce qui constitue la nature humaine universelle. Bien entendu de nombreux esprits demeurent attachés à une telle distinction avec une tendance à opposer l’inné à ce qui est acquis sous l’influence des milieux physiques ou sociaux, la « nature humaine » reposant ainsi sur l’ensemble des caractères héréditaires. Mais on est de plus en plus porté à penser que l’innéité consiste essentiellement en possibilités de fonctionnement, sans hérédité de structures toutes montées 1 ( contrairement au cas des instincts dont une part importante est « pro-

grammée » héréditairement) : le langage, par exemple, s’acquiert socialement tout en correspondant à un centre cérébral (le centre de Broca), mais si ce centre est lésé avant l’acquisition de la langue, il y a alors suppléance par d’autres régions corticales non prédéterminées à cet usage. Rien n’empêche donc d’admettre que la « nature humaine » comporte entre autres, contrairement à ce que l’on pensait du temps de Rousseau, l’exigence d’une appartenance à des sociétés particulières, de telle sorte que l’on a de plus en plus tendance à ne conserver aucune distinction entre les sciences dites sociales et celles qui sont dites « humaines ».

Par contre, il est indispensable d’introduire d’autres subdivisions dans l’ensemble considérable des disciplines qui concernent les multiples activités de l’homme, car, on l’a vu dans la Préface à cet ouvrage, celui-ci ne portera que sur certaines d’entre elles et exclusivement sur celles que l’on peut appeler « nomothétiques » ou poursuivant l’établissement de « lois ». Or, toutes les études portant sur les hommes ou les sociétés sont loin de s’assigner un tel programme. Nous allons donc chercher à les réduire à quatre grands ensembles, étant naturellement entendu d’avance qu’il s’agit là d’une classification qui, comme toujours, comporte des cas typiques mais aussi, en nombre plus restreint, des cas intermédiaires faisant la transition entre les situations exemplaires.

I. Nous appellerons d’abord sciences « nomothétiques » les disciplines qui cherchent à dégager des « lois » au sens parfois de relations quantitatives relativement constantes et exprimables sous la forme de fonctions mathématiques, mais au sens également de faits généraux ou de relations ordinales, d’analyses structurales, etc. se traduisant au moyen du langage courant ou d’un langage plus ou moins formalisé (logique, etc.).

La psychologie scientifique, la sociologie, l’ethnologie, la linguistique, la science économique et la démographie constituent, sans aucun doute possible, des exemples de disciplines poursuivant la recherche de « lois » au sens large qu’on vient de caractériser. Sans doute le psychologue peut-il étudier des cas individuels et faire de la psychologie « différentielle », le linguiste peut-il analyser une langue particulière ou faire de la typologie, etc., mais les plus délimitées de ces recherches n’en demeurent pas moins insérées dans des cadres de comparaison ou de classification qui témoignent encore d’un souci de généralité et d’établissement de lois, même si celles-ci ne portent que sur des questions de fréquence ou de distribution et d’extension des fluctuations (et même si, par prudence, on évite le terme de « lois » ).

D’autre part, il va de soi que chacune de ces disciplines comporte des recherches sur des phénomènes se déroulant selon la dimension diachronique, autrement dit comportant une « histoire ». La linguistique étudie ainsi entre autres l’histoire des langues, la psychologie dite génétique étudie le développement du comportement, etc. Cette dimension historique, dont l’importance est fondamentale en bien des cas, rapproche donc certains secteurs des sciences nomothétiques de celles que nous

appellerons tout à l’heure les sciences historiques. Mais certaines différences opposent néanmoins ces recherches diachroniques propres aux disciplines nomothétiques et celles des sciences historiques, encore que naturellement on trouve tous les degrés intermédiaires. D’une part dans le cas des développements individuels (du langage, de l’intelligence, etc. ) il s’agit de déroulements historiques qui se répètent à chaque génération et peuvent donc donner lieu à des contrôles expérimentaux et même à une variation des facteurs, de telle sorte que l’objectif principal demeure la recherche de lois, sous la forme de « lois du développement ». Quant aux déroulements historiques collectifs, comme le développement des langues, des structures économiques, etc., il y a toujours encore recherche de lois, soit qu’il s’agisse d’expliquer par son passé une structure générale donnée, ce qui nous ramène aux lois de développement, soit, au contraire, qu’il s’agisse d’expliquer des faits historiques antérieurs (par exemple le taux de l’intérêt sur un marché ancien) par des lois synchroniques vérifiables actuellement.

L’établissement ou la recherche de lois, propre aux sciences nomothétiques, va de pair avec un second caractère fondamental les distinguant des trois catégories II-IV que nous examinerons ensuite : c’est l’utilisation des méthodes, soit d’expérimentation stricte, telle qu’on la définit par exemple en biologie ( et son emploi s’impose aujourd’hui dans la plupart des recherches en psychologie scientifique), soit d’expérimentation au sens large de l’observation systématique avec vérifications statistiques, analyse des « variances », contrôle des relations d’implication (analyse des contre-exemples), etc. Nous reviendrons sur les difficultés méthodologiques propres aux sciences nomothétiques de l’homme (sous 3 et 4), mais faciles ou difficiles, les méthodes de vérification consistant à subordonner les schémas théoriques au contrôle des faits d’expérience constituent le caractère distinctif le plus général de ces disciplines par opposition aux suivantes.

Un troisième caractère fondamental va de pair avec les deux précédents ; c’est la tendance à ne faire porter les recherches que sur peu de variables à la fois. Bien entendu il n’est pas toujours possible d’isoler les facteurs comme en physique (et la remarque vaut dès la biologie), encore que certains procédés statistiques (analyse des variances) permettent en certains cas de juger des influences respectives de plusieurs variables simultanément en jeu. Mais, entre les sciences naturelles, dont les méthodes expérimentales permettent une dissociation précise des variables et les sciences historiques, sur le terrain desquelles les variables s’enchevêtront de façon souvent inextricable, les sciences nomothétiques de l’homme disposent de stratégies intermédiaires dont l’idéal est nettement tourné vers celui des premières.

II. Nous appellerons sciences historiques de l’homme les disciplines dont l’objet est de reconstituer et de comprendre le déroulement de toutes les manifestations de la vie sociale au cours du temps : qu’il s’agisse de la

vie des individus dont l’action a marqué cette vie sociale, de leurs œuvres, des idées qui ont eu quelque influence durable, des techniques et des sciences, des littératures et des arts, de la philosophie et des religions, des institutions, des échanges économiques ou autres et de la civilisation dans son ensemble, l’histoire couvre tout ce qui intéresse la vie collective en ses secteurs isolables comme en ses interdépendances.

La question qui se pose alors immédiatement est d’établir si les sciences historiques constituent un domaine à part, susceptible d’être caractérisé par des propriétés positives et spécifiques ou si elles portent simplement sur la dimension diachronique propre à chacune des disciplines nomothétiques, juridiques ou philosophiques. Le présent chapitre ne concerne pas les tendances mais l’état actuel des questions abordées. Nous n’avons donc pas à nous demander si les sciences historiques ne présentent qu’un statut provisoire et se résorberont tôt ou tard dans les autres catégories, mais simplement à dire pourquoi cet ouvrage (tout en soulignant sans cesse l’importance de la dimension diachronique des phénomènes) distinguera cependant les sciences historiques des sciences nomothétiques pour ne traiter que de ces dernières, car, dans l’état actuel, l’histoire proprement dite semble présenter certains caractères spécifiques et relativement stables.

Même si tous les intermédiaires existent entre l’analyse nomothétique et l’analyse historique du déroulement des phénomènes ou des événements dans le temps, il semble en effet subsister entre elles une différence assez sensible, parce qu’elle repose sur une relation de complémentarité dans la manière dont elles traitent les facteurs de ce déroulement temporel. On peut distinguer à cet égard quatre facteurs principaux : (a) les déterminations dues à des développements (un développement étant une suite régulière ou même séquentielle de transformations qualitatives assurant une structuration progressive) ; (b) les déterminations dues aux équilibrations synchroniques en leur dynamique propre ; (c) les interférences ou événements aléatoires et ( d) les « décisions » individuelles ou collectives. Or, quand les disciplines nomothétiques considèrent un déroulement temporel appelé ou non « histoire », leur effort est constamment de dégager des lois et pour cela d’isoler dans la mesure du possible les variables permettant d’obtenir ce résultat. Elles s’efforceront ainsi d’atteindre des lois de succession (a) ou d’équilibre (b) ; pour ce qui est du hasard (c) elles négligeront les cas singuliers, qui sont indéterminables, pour caractériser au contraire les effets de masses en tant que lois stochastiques ; et en ce qui concerne les décisions ( d ) elles s’intéresseront moins à leurs contenus qu’à leur processus même en tant que pouvant être analysé de façon probabiliste (théorie des jeux ou de la décision). Le propos de l’historien est au contraire, et de façon complémentaire (même s’il utilise comme il le fait aujourd’hui, toutes les données nomothétiques ), non pas d’abstraire du réel les variables convenant à l’établissement de lois, mais d’atteindre chaque processus concret en toute sa complexité et par conséquent en son originalité

irréductible. Dans les cas où se manifeste tel développement (a) ou telle rééquilibration (b), et même s’il s’intéresse à leurs lois en tant que permettant leur compréhension, l’historien vise moins les lois que les caractères propres à ces événements particuliers, en tant précisément que particuliers. Pour ce qui est des interférences aléatoires (c), c’est, il va de soi, le contenu individuel des événements qui concerne l’historien, contenu incalculable, mais reconstituable et dont l’histoire vise précisément la reconstitution. Quant aux décisions (d) c’est en leur contenu également qu’elles représentent la continuelle nouveauté spécifique du devenir historique humain en tant que réponses aux situations concrètes (mélanges inextricables de détermination et d’aléatoire (a) - (c).

En un mot, si étroite que soit la liaison des sciences nomothétiques et des sciences historiques, dont chaque groupe a sans cesse besoin de l’autre, leurs orientations sont distinctes en tant que complémentaires, même lorsqu’il s’agit de contenus communs : à Y abstraction nécessaire des premières correspond la restitution du concret chez les secondes, et c’est là une fonction tout aussi primordiale dans la connaissance de l’homme, mais une fonction distincte de l’établissement des lois.

Il est vrai que l’on parle souvent des « lois de l’histoire ». Mais (lorsqu’il ne s’agit pas d’une métaphore utilisée en particulier à des fins politiques), c’est qu’on se réfère à des régularités effectives, sociologiques (par exemple les phases des révolutions), économiques, etc. : en ces derniers cas, les régularités observées entrent ipso facto dans le domaine de sciences nomothétiques particulières, dont les méthodes pouvant naturellement être pratiquées par l’historien lui-même, s’il se fait sociologue ou économiste, etc., sont seules aptes à fournir les vérifications nécessaires et sont bien distinctes des méthodes de simple critique ou de reconstitution dont il vient d’être question. Il faut signaler à cet égard tout un courant contemporain visant à faire de l’histoire une science fondée sur la quantification et les structures (F. Braudel, J. Kruithof, J. Craebeckx, O. Lebran, etc. ) 2, point de vue certainement fécond, mais qui revient actuellement à faire de l’histoire la dimension diachronique de la sociologie ou de l’économie, ce qui, à l’avenir, pourrait conférer aux disciplines historiques le niveau d’une sorte de synthèse portant sur les dimensions dialectiques de toutes les sciences humaines.

Bien entendu, il existe, d’autre part, de nombreuses formes de l’histoire se rapprochant de l’étude de développements plus ou moins purs au sens défini plus haut. L’histoire des sciences en est un exemple et, en son sein, l’histoire des mathématiques occupe une place exceptionnelle par les caractères internes de la structuration progressive qu’elle décrit : elle rejoint ainsi nécessairement les problèmes centraux de la psychologie de l’intelligence, de la sociogenèse des connaissances et de l’épistémologie scientifique.

III. Les sciences juridiques occupent une position assez différenciée par le fait que le droit constitue un système de normes et qu’une norme se

distingue en son principe même des relations plus ou moins générales recherchées sous le nom de « lois » par les sciences nomothétiques. Une norme ne relève pas, en effet, de la simple constatation de relations existantes, mais d’une catégorie à part qui est celle de « devoir être » (sollen}. Le propre d’une norme est donc de prescrire un certain nombre d’obligations et d’attributions qui demeurent valables même si le sujet les viole ou n’en fait pas usage, tandis qu’une loi naturelle repose sur un déterminisme causal ou une distribution stochastique et que sa valeur de vérité tient exclusivement à son accord avec les faits.

Mais si tranchée que soit cette distinction, il existe une série de régions frontières entre les sciences proprement juridiques et les autres. Il faut considérer naturellement que l’histoire du droit, en tant qu’his- toire des institutions juridiques (sans parler de l’histoire des théories) n’est plus une discipline normative, mais une analyse de réalités qui ont été, ou en certains cas sont encore, reconnues comme des normes par les sociétés considérées, tout en constituant des faits historiques parmi d’autres pour l’historien lui-même du droit. Cette dualité de points de vue entre ce qui est norme pour le sujet, passé ou présent, et ce qui est fait pour l’observateur se retrouve encore plus nettement en une discipline proprement nomothétique, mais qui prend pour objet les comportements juridiques à titre de faits sociaux : telle est la sociologie juridique, dont l’objet n’est point d’étudier, comme la science juridique, les conditions de la validité normative, mais, ce qui est bien différent, d’analyser les faits sociaux qui sont en relation avec la constitution et le fonctionnement de telles normes. Aussi bien les spécialistes de cette discipline ont-ils introduit la notion féconde et générale de « faits normatifs », précisément pour désigner ce qui est normatif pour le sujet tout en étant objet d’analyse pour l’observateur qui étudie à titre de faits les conduites de ce sujet et les normes que celui-ci reconnaît. Cette notion est de portée générale comme dans l’étude des faits moraux où le sociologue n’a pas non plus à s’occuper de la validité des normes acceptées par les sujets, mais où il doit rechercher en vertu de quels processus ils se considèrent comme obligés par ces normes. En psychologie génétique de même, on étudie des « faits normatifs » lorsqu’il s’agit d’expliquer comment les sujets, d’abord insensibles à telles ou telles normes logiques, en viennent à les considérer comme nécessaires en vertu du processus dépendant en partie de la vie sociale et en partie de structurations internes de l’action. En bref, si le domaine juridique est de nature normative, il se trouve, comme c’est le cas de tous les autres domaines normatifs, donner prise à études de fait et à des analyses causales portant sur les conduites individuelles ou sociales en relations avec les normes considérées, et ces études sont alors nécessairement de caractère nomothétique.

En particulier lorsqu’une école juridique considère que le sollen propre à la norme de droit n’exprime que la volonté de l’Etat, et, à travers lui, celle des forces sociales (classes) qui dirigent la société, le

droit ne porte plus alors sur la catégorie formelle du devoir être, mais sur des relations purement matérielles donnant prise à une étude objective. Seulement, pour les normativistes, celle-ci relèverait de la sociologie juridique.

On trouvera au chap. VII d’autres exemples de relations entre les sciences juridiques et des recherches de catégories différentes, telles qu’en particulier la logique.

IV. Enfin vient un groupe particulièrement difficile à classer celui des disciplines philosophiques, parce qu’entre les auteurs qui s’y consacrent règne un certain désaccord quant à la portée, l’étendue et même l’unité des branches qu’il convient de réunir sous ce terme.

La seule proposition certaine, parce qu’elle semble commune à toutes les écoles, est que la philosophie se propose d’atteindre une coordination générale des valeurs humaines, c’est-à-dire une conception du monde tenant compte non seulement des connaissances acquises et de la critique de ces connaissances, mais encore des convictions et valeurs multiples de l’homme en toutes ses activités. La philosophie dépasse donc les sciences positives, et les situe par rapport à un ensemble d’évaluations et de signification s’étendant de la praxis aux métaphysiques proprement dites.

Où les divergences débutent, c’est dès la question de la nature de cette prise de position par rapport à la totalité du réel. Pour certains, la philosophie est essentiellement une sagesse, une « mise en route », comme dit Jaspers, tandis que tout savoir apodictique devient nécessairement affaire de connaissance spécialisée, autrement dit de science. Pour d’autres, comme plusieurs dialecticiens, la philosophie est avant tout une prise de conscience des procédés dialectiques mis en œuvre par les sciences en marche, mais avec en plus une prise de position imposée par l’engagement dans l’action. Pour d’autres enfin, comme Husserl, la philosophie atteint un savoir véritable, supérieur au savoir scientifique, bien que le positivisme et plusieurs auteurs non positivistes contestent d’un point de vue épistémologique une telle possibilité.

Nous n’avons point ici à prendre parti dans ces débats, qu’on retrouvera d’ailleurs inévitablement à propos des rapports entre les sciences nomothétiques et les courants philosophiques ( sous 5 ). Nous avons simplement pour l’instant à classer ce qu’il convient de situer parmi les disciplines philosophiques par opposition aux sciences nomothétiques de l’homme. Mais c’est précisément cette répartition qui fait problème, pour les raisons précédentes et surtout en raison d’un processus historique amorcé dès le XIXe siècle et qui s’affirme de plus en plus aujourd’hui : la différenciation d’un certain nombre de branches, initialement philosophiques, qui se constituent en tant que disciplines autonomes et spécialisées. Tel fut le cas de la sociologie et surtout de la psychologie, comme on y reviendra à l’instant à propos de l’histoire des sciences nomothétiques. Mais tel fut aussi le cas de la logique et aujourd’hui pour une bonne part de l’épistémologie scientifique, car, d’une part, la logique

moderne s’est constituée en une discipline quasi-mathématique avec ses méthodes propres et un champ de recherche indépendant de toute métaphysique, et, d’autre part, chaque science naturelle ou humaine tend à élaborer sa propre épistémologie, dont les liens sont alors plus étroits avec celle des autres disciplines qu’avec les préoccupations métaphysiques.

Mais la question difficile qui se pose au sujet de ces deux branches du savoir est alors de déterminer leur position par rapport aux sciences en général et aux sciences nomothétiques de l’homme. D’une part, la connaissance scientifique est à coup sûr une activité humaine et si la logique ou l’épistémologie scientifique nous donnent à son sujet des informations indispensables et vérifiables sans passer nécessairement par la philosophie au sens traditionnel et universitaire du terme, il va de soi qu’elles intéressent de près les sciences nomothétiques de l’homme. Il existe en particulier une parenté entre les recherches sur la psychogenèse de l’intelligence et ce qu’on a appelé l’épistémologie génétique, c’est-à-dire l’étude des procédés de la connaissance en leur développement. Mais d’autre part, la logique en tant qu’utilisant par la méthode axiomatique est plus proche des mathématiques que de toute autre discipline et l’épistémologie scientifique n’a encore conquis ses titres de noblesse que sur le terrain des connaissances mathématiques et physiques. Il faut donc voir en ces disciplines une attache parmi bien d’autres entre les sciences de l’homme et celles de la nature ou les disciplines déductives, et ce fait ajouté à d’autres nous montre d’emblée la complexité des rapports entre les sciences nomothétiques de l’homme et le système des sciences.

Néanmoins, et malgré les multiples termes de transition que l’on a notés comme exemple, la répartition des sciences ou disciplines selon les quatre catégories qu’on vient de distinguer semble correspondre à l’état actuel du savoir et confère aux sciences nomothétiques de l’homme une position à la fois naturelle et relativement indépendante.

2. Les dominances de l’histoire des sciences nomothétiques

Cet ouvrage n’est point un traité appelé à fournir sur les sciences nomothétiques de l’homme des aperçus historiques que l’on trouve partout. Mais, devant dégager les principales tendances actuelles de ces sciences, il doit débuter par quelques données préalables, et, parmi celles-ci, il est utile de rappeler les orientations antérieures de ces disciplines, autrement dit, les tendances passées dont les mouvements présents sont issus par filiation directe ou au contraire en réaction contre elles.

Le problème se pose dans les termes suivants. Depuis qu’il existe des penseurs et des enseignements, on a toujours discuté certaines questions de psychologie, de linguistique, de sociologie et d’économie. Les Mœurs des Germains de Tacite touchent à l’anthropologie culturelle et les géo-

graphes ont dû de tous temps soulever certains problèmes démographiques. D’une manière générale on a toujours réfléchi et disserté sur les activités de l’homme et chaque système philosophique présente quelque aspect permettant de discerner une ébauche ou une annonce des disciplines spécialisées dont nous aurons à nous occuper. Mais autre chose est la réflexion, suivie ou épisodique, et autre chose est la constitution d’une science proprement dite, avec inventaire et délimitation des problèmes ainsi que détermination et affinement des méthodes. En termes plus précis, autre chose est un discours et autre chose sont les procédés d’observation et surtout de vérification. Le problème est alors d’analyser les facteurs qui ont conduit nos disciplines de l’état préscientifique à l’état ou du moins à l’idéal de sciences nomothétiques. On en peut distinguer cinq :

I. Le premier de ces facteurs est la tendance comparatiste qui est loin d’être aussi générale et aussi naturelle qu’on pourrait le croire. Les deux tendances les plus naturelles de la pensée spontanée et même de la réflexion en ses stades initiaux sont de se croire au centre du monde, du monde spirituel comme matériel, et d’ériger en normes universelles les règles ou même les habitudes de sa conduite. Constituer une science ne se réduit donc nullement à partir de cette centration initiale et à accumuler des connaissances sur un mode additif, mais suppose également que cette addition s’accompagne de systématisations : or, la première condition d’une systématisation objective est une décentration par rapport au point de vue propre, dominant au départ. C’est cette décentration qu’assure l’attitude comparatiste tout en élargissant les exigences normatives jusqu’à les subordonner à des systèmes de références multiples.

Cette dimension comparatiste est particulièrement claire dans l’histoire de la linguistique que l’on pourrait faire remonter à deux ou trois millénaires et qui a connu de multiples tentatives de systématisation avant l’époque contemporaine (qu’on se rappelle par exemple les essais sémantiques du Moyen Age). Or, la réflexion sur la langue s’impose dès l’enseignement et l’on peut donc se demander pourquoi la constitution d’une linguistique scientifique n’a pas été plus rapide ou plus continue. La réponse est évidemment que la réflexion sur le langage propre demeure à ses débuts soumise à une double centration : centration psychologique, tant que ne se multiplient pas les termes de comparaison, et centration normative qui pousse à croire que la science du langage se réduit à la grammaire et que la grammaire de la langue propre est un reflet plus ou moins direct de la logique universelle.

Sans doute l’enseignement des humanités classiques a-t-il permis un début de décentration, jointe à la notion de filiation historique des langues (voir II). Aussi Lancelot à côté de la Grammaire de Port-Royal s’est-il occupé également des Racines grecques, mais le titre seul de son ouvrage avec Arnauld Grammaire générale et raisonnée montre assez l’influence de cette centration normativiste dont il vient d’être question. 3 C’est avec l’attitude résolument comparatiste de F. Bopp dans sa Gram-

maire comparée des langues indo-européennes que débute effectivement la décentration nécessaire à l’attitude scientifique et l’on comprend pourquoi elle a été tardive.

Le phénomène est très comparable en sociologie, où la réflexion initiale sur la société est à la fois dominée par un sociocentrisme idéologique, héritage d’une très longue tradition, et par les préoccupations normatives qui laissent indifférenciées la sociologie et la politique (ce qui ne signifie pas que les progrès de l’objectivité en sociologie ne puissent pas avoir d’incidences politiques ). La décentration comparatiste est en ce cas si difficile que Rousseau, pour penser le phénomène social en cherchant ses références dans les comportements élémentaires et non civilisés (ce qui marquait un grand progrès par rapport aux idées de son temps ), imagine le « bon sauvage » comme un individu antérieur à toute société mais en lui prêtant, sans s’en rendre compte, tous les caractères de moralité, de rationnalité, et même de déduction juridique que la sociologie nous apprend être les produits de la vie collective. Ce bon sauvage est même le produit d’une imagination si peu décentrée qu’il ressemble étonnamment à JJ. Rousseau lui-même, inventant le Contrat social. Et ce phénomène s’est encore reproduit en plein XIXe siècle, lorsque l’un des fondateurs de l’anthropologie culturelle, Tylor, a conçu pour expliquer l’animisme propre à la « civilisation primitive », un « philosophe sauvage » raisonnant sur le rêve, la maladie et la mort d’une façon très analogue à ce qu’aurait fait un empiriste anglo-saxon, placé dans la situation d’ignorance d’un non-civilisé mais raisonnant exactement comme Hume, etc. Néanmoins, le très grand progrès accompli par Tylor a été de découvrir la dimension comparatiste en s’efforçant d’accumuler des faits et pas seulement des idées.

C’est dans cette direction d’une décentration par rapport à l’expérience sociale immédiate que se sont engagés au XIXe siècle les fondateurs de la sociologie contemporaine, sans que nous ayons à nous prononcer ici sur la réussite ou l’insuffisance de leurs tentatives, suivies par bien d’autres. Le sens de la loi des trois états de Comte est ainsi de dissocier des niveaux de représentations collectives pour situer la pensée scientifique par rapport aux autres attitudes intellectuelles. Le système de Marx est un vaste effort pour situer les idéologies par rapport aux classes sociales, celui de Durkheim pour situer nos représentations collectives par rapport aux stades élémentaires de la sociogenèse, etc. Or, en chacun de ces cas, la décentration principale consiste à ne plus partir de la pensée individuelle à titre de source des réalités collectives, mais de voir en l’individu le produit d’une socialisation.

La décentration à laquelle a dû se livrer la psychologie pour se constituer à titre de science est d’une autre nature, mais qui a conduit également aux méthodes comparatistes. Sous l’influence de préoccupations normatives, la psychologie philosophique était centrée sur le moi en tant qu’expression immédiate de l’âme et la méthode qui paraissait suffire était alors celle d’introspection. Par un long cheminement où sont inter-

venues les comparaisons systématiques entre le normal et le pathologique, entre l’adulte et l’enfant et entre l’homme et l’animal, le point de vue général qui a fini par prévaloir dans la psychologie scientifique est que la conscience ne peut se comprendre que dans son insertion dans l’ensemble de la « conduite », ce qui suppose alors les méthodes d’observation et d’expérimentation dont nous reparlerons.

A comparer de même les développements multiples de la macroéconomie (et encore de la microéconomie à laquelle on revient dans la perspective de la théorie des jeux), aux débuts de la science économique avec les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de A. Smith, ou sous une forme plus générale le Discours de l’inégalité de Rousseau, on ne peut qu’être frappé de la décentration qui s’est effectuée à partir de cette abstraction qu’était VHomo ceconomicus, image de l’individu en certaines situations sociales restreintes et très spécialisées : tant dans la doctrine marxiste de l’aliénation que dans les analyses probabilistes et statistiques de Keynes ou de l’économétrie moderne il est impossible de ne pas retrouver cette dimension fondamentale de la décentration comparatiste.

Il convient d’ailleurs de souligner le fait que cette décentration rendant possibles les progrès de l’objectivité en sociologie et en économie est souvent subordonnée à l’évolution de la société elle-même : par exemple le problème des classes sociales (déjà entrevu par Thierry, Mignet ou Guizot dès le début du XIXe siècle) n’a pu se poser en toute son ampleur qu’en fonction de transformations économiques bien connues.

II. Plusieurs des exemples qui viennent d’être cités montrent déjà également qu’à la dominante précédente s’en ajoute nécessairement une seconde : il s’agit de la tendance historique ou génétique. L’une des principales différences, en effet, entre les phases préscientifiques de nos disciplines et leur constitution en sciences autonomes et méthodiques est la découverte progressive du fait que les états individuels ou sociaux directement vécus et donnant apparemment prise à une connaissance intuitive ou immédiate sont en réalité le produit d’une histoire ou d’un développement dont la connaissance est nécessaire pour comprendre les résultantes. Il s’agit encore d’une décentration, si l’on veut, mais qui, en plus de la possibilité de comparaison, fournit une voie à l’explication en tant que les développements en jeu constituent des formations causales.

La linguistique a naturellement été la première des sciences de l’homme à bénéficier de cette dimension historique puisque les documents écrits ont conservé assez de textes des langues mères pour reconstituer l’histoire des principales langues civilisées modernes. Les filiations sont même suffisamment apparentes pour qu’on se voit livré très tôt, sans toujours disposer de méthodes assurées, à ces recherches étymologiques qui ont longtemps paru constituer l’essentiel de la science du langage avant que de Saussure ait distingué systématiquement les problèmes synchroniques des questions diachroniques.

Appuyée sur l’histoire, la sociologie a pu également disposer de documents multiples sur le passé de nos sociétés et de nos civilisations. Mais en un tel domaine où les faits étaient ainsi relativement accessibles, il est remarquable de constater combien tardive a été la prise de conscience du problème de l’évolution comme telle, tant les préoccupations initiales étaient centrées sur la nature supposée permanente de l’homme et sur les conditions normatives de la vie sociale conçues comme émanant, de façon constante également, de la nature humaine. Après quelques précurseurs, dont peut-être Coménius 4 et Vico, c’est sans doute Hegel qui a le premier aperçu, mais sur un plan encore essentiellement conceptuel plus que factuel, la dimension sociologique de l’histoire en appliquant la dialectique au devenir social. Inutile de rappeler comment K. Marx a développé cette tendance, mais en passant de l’idée aux faits et en généralisant l’application de la dialectique historique aux structures économiques autant qu’à l’analyse sociologique des idéologies.

L’un des facteurs décisifs de la constitution des sciences de l’homme selon la dimension génétique a été la découverte ou la redécouverte par Darwin de l’évolution des êtres organisés. Il va, en effet, de soi que dans la mesure où l’homme n’est plus conçu comme donné une fois pour toutes à partir d’un commencement absolu, l’ensemble des problèmes concernant ses activités se pose en des termes entièrement nouveaux : au lieu de pouvoir se référer à un statut initial concernant ( à l’état préformé ou prédéterminé) l’ensemble des virtualités normatives qui déterminent la nature humaine, on se trouve en présence de questions d’explication causale obligeant à chercher selon quels facteurs de fait l’espèce humaine, dégagée de l’animalité, est parvenue à construire des langages, des sociétés, une vie mentale, à créer des techniques et une organisation économique, bref à engendrer ces innombrables structures dont la réflexion ne connaissait jusque là que l’existence et les caractères les plus apparents du fonctionnement, tandis qu’il s’agit dès lors de comprendre leur formation. Et même si les débuts de cette formation historique se perdent dans les mystères de la paléontologie humaine, toute question de transformation actuelle comme passée, acquiert, en cette perspective évolutionniste, une signification toute nouvelle en tant qu’exigeant l’analyse explicative. La doctrine positiviste de Comte, qui n’avait pas su retenir la leçon de l’évolutionnisme lamarckien et qui s’est constituée avant Darwin, pouvait réduire l’idéal scientifique à la seule fonction de la prévision fondée sur les lois : dans la perspective de l’évolution, il s’agit bien plus profondément de comprendre le « mode de production » des phénomènes, condamné par Comte et poursuivi inlassablement par les sciences nomothétiques de l’homme comme par les sciences de la nature.

Si l’évolutionnisme darwinien a eu ainsi une influence incontestable sur la sociologie, à commencer par celle de Spencer, cette action a été plus directe encore sur la psychologie scientifique, en tant que la vie mentale et le comportement sont liés de plus près aux conditions organiques. Darwin lui-même est l’un des fondateurs de la psychologie comparée, avec

ses études sur l’expression des émotions. En psychologie humaine, si nous ne savons que peu de chose des fonctions intellectuelles et affectives de l’homme préhistorique, dont nous ne connaissons que les techniques, l’idée d’évolution a animé cette sorte d’embryologie mentale qu’est la psychologie de l’enfant ainsi que ses combinaisons étroites avec la psychopathologie qui étudie les désintégrations en symétrie avec les intégrations propres au développement. C’est pourquoi dès la fin du XIXe siècle aux U.S.A. on a appelé « psychologie génétique » les études sur la formation des structures mentales chez l’enfant.

III. Une troisième influence déterminante dans le développement des sciences de l’homme a été celle des modèles fournis par les sciences de la nature. Il faut ici distinguer d’ailleurs deux sortes de facteurs. L’un est l’action qu’a pu avoir la philosophie positiviste et diverses formes de métaphysiques scientistes du XIXe siècle dont le climat pouvait sembler propre à favoriser une extension générale de l’esprit scientifique à tous les domaines du savoir. C’est dans cet esprit, par exemple, que H. Taine voulait fonder la critique littéraire sur des considérations naturalistes et qu’il a écrit un ouvrage sur l’Intelligence pour la réduire à un « polypier d’images ». En fait, ce facteur philosophique a plutôt agi dans le sens d’une motivation ou d’une attitude générale réductionniste que dans le détail de la recherche objective. Par contre, un second facteur plus ou moins mêlé au précédent chez certains auteurs mais bien distinct chez d’autres a été l’action des modèles suggérés par les sciences naturelles et dont il était normal de se demander si leurs réussites en ces domaines ne pouvaient pas conduire à un succès analogue dans les sciences de l’homme.

Un exemple bien clair est celui des débuts de la psychologie expérimentale dans le domaine des perceptions. La physiologie nerveuse nous met en présence de multiples processus dans lesquels un excitant extérieur déclenche une réaction et l’on peut analyser qualitativement et quantitativement de telles séquences. Dans le cas où la réaction s’accompagne d’états de conscience comme de « sensations » ou perceptions, il va de soi que le problème se posait de chercher à les évaluer de façon objective et de chercher à déterminer les relations exactes entre le stimulus physique et la manière dont il est perçu. De là est née la « psychophysique » dont un grand nombre de résultats demeurent valables aujourd’hui : les travaux de Weber et de Fechner, de Helmholtz, de Hering et de bien d’autres ont ainsi frayé en plein XIXe siècle une voie qui n’est nullement épuisée et dont le problème essentiel demeure la coordination entre le domaine physiologique et l’analyse psychologique.

De même l’anthropométrie de Galton a soulevé des problèmes généraux de mesure, avec les méthodes d’analyse statistique et de corrélations qu’ils comportent, et il faut voir en cet effort l’un des points de départ de la technique des tests.

Inutile d’en dire davantage ici puisque nous retrouverons (sous 6) le problème d’ensemble des relations entre les sciences de l’homme et les sciences naturelles. Notons seulement pour l’instant que si les débuts de ce rapprochement ont été surtout marqués par des tendances réductionnistes, la suite du déroulement historique des recherches a montré, d’abord que l’utilisation des modèles empruntés aux sciences de la nature n’excluait en rien la prise en considération de la spécificité des phénomènes d’ordre supérieur et, ensuite, que plusieurs techniques élaborées sur le terrain des sciences de l’homme ont influencé en retour les disciplines biologiques et même physico-chimiques : au XIXe siècle déjà les idées de Darwin sur la sélection ont été suggérées en partie par des notions économiques et démographiques et pas seulement par la sélection artificielle des éleveurs.

IV. Le facteur essentiel du développement scientifique de branches qui, comme la psychologie et la sociologie, se sont détachées du tronc commun initial de la philosophie a été la tendance à la délimitation des problèmes, avec les exigences méthodologiques qui lui sont associées. Le positivisme considère, et c’est là sa principale originalité, qu’il existe des frontières ne varietur marquant les bornes de la science et permettant par conséquent de distinguer par leurs natures respectives elles- mêmes les problèmes considérés comme scientifiques et les problèmes philosophiques ou métaphysiques. En réalité, l’examen des développements historiques conduit à deux sortes de constatations. La première est que ces frontières se déplacent sans cesse et que les sciences sont toujours indéfiniment « ouvertes ». Par exemple, l’introspection de sa conscience par le sujet lui-même était jugée irrecevable par A. Comte et classée dans les questions métaphysiques ( d’où la proscription de la psychologie du tableau comtien des sciences ) : un peu plus d’un demi-siècle plus tard l’école de Wurzbourg en Allemagne et A. Binet en France utilisent de façon méthodique l’introspection provoquée pour montrer que la pensée ne se réduit pas aux images mentales, mais consiste en actes proprement dits ; cela revenait à ouvrir la voie aux mises en relation entre l’intelligence et l’action et à la psychologie de la conduite qui réduit certes l’introspection à un rôle limité, mais après une longue suite d’expériences systématiques fournissant « objectivement » les raisons de ces limitations au lieu de procéder par décrets arbitraires.

La seconde constatation essentielle est que, si les déplacements de frontières entre la philosophie et les sciences ne tiennent donc point à une répartition a priori des problèmes on peut cependant assigner à ces délimitations progressives certaines raisons précises qui sont les suivantes. La philosophie visant la totalité du réel comporte nécessairement deux caractères qui constituent son originalité propre. Le premier est qu’elle ne saurait dissocier les questions les unes des autres, puisque son effort spécifique consiste à viser le tout. Le second est que, s’agissant d’une coordination de l’ensemble des activités humaines, chaque position

philosophique suppose des évaluations et un engagement, ce qui exclut la possibilité d’un accord général des esprits dans la mesure où les valeurs en jeu demeurent irréductibles (spiritualisme ou matérialisme, etc.). C’est d’un tel point de vue que l’introspection spiritualiste de Maine de Biran ou de Victor Cousin ne pouvait convenir à Comte, et qu’il parlait donc avec raison à son sujet de problèmes métaphysiques puisqu’elle avait pour but avoué de justifier la liberté, etc., c’est-à-dire des convictions sur lesquelles l’accord n’est pas réalisable ou n’était pas réalisé en fait. La science commence par contre sitôt que l’on convient de délimiter un problème de façon à subordonner sa solution à des constatations accessibles à tous et vérifiables par tous, en le dissociant des questions d’évaluations ou de convictions. Cela ne signifie pas que l’on sache d’avance ce que seront ces problèmes délimitables, car seule l’expérience montre si l’entreprise réussit. Mais cela signifie que l’on s’efforce de chercher une délimitation en vue d’un accord possible des esprits : c’est ainsi qu’en utilisant l’introspection pour décider des relations entre le jugement et l’image mentale et en écartant de leur champ d’études les problèmes de la liberté ou de la nature de l’âme, etc., les wurzbourgeois et Binet se sont engagés en une voie scientifique, en tant que bien délimitée, et l’expérience a montré qu’ils parvenaient à un accord ( d’autant plus frappant que les recherches allemandes et françaises s’ignoraient au début).

En bref, des sciences comme la psychologie, la sociologie, la logique, etc., se sont dissociées de la philosophie, non pas parce que leurs problèmes étaient une fois pour toutes de nature scientifique et n’intéressent pas la philosophie, encore moins pour s’attribuer d’avance une sorte de brevet d’exactitude supérieure, mais simplement parce que, pour progresser dans le savoir, il faut délimiter les questions, laisser à l’arrière- plan celles sur lesquelles aucun accord actuel n’est possible et aller de l’avant sur les terrains où la constatation et la vérification communes sont accessibles. Les séparations ou différenciations d’avec le tronc commun initial peuvent se faire sans bruit, comme ce fut le cas de la logique qui, sur son terrain déductif et algébrique, a trouvé d’emblée ses méthodes et son autonomie, avec d’autant plus de facilité que les non-initiés avaient quelque peine à suivre. En d’autres cas les déclarations d’indépendance ont été plus spectaculaires comme en psychologie où chacun se croit compétent et où les recherches spécialisées ont mis du temps à faire reconnaître leur validité et leur statut. Mais en tous ces cas, la marche a été inspirée par des principes analogues de spécialisation due à un besoin d’accord fondé sur l’emploi de méthodes communes et convergentes.

V. Le cinquième facteur décisif dans la constitution des sciences nomothétiques de l’homme tient alors au choix de ces méthodes. Nous reviendrons plus loin (sous 4) sur leurs caractères propres. Ce qu’il convient maintenant de souligner, dans la perspective de leur genèse histo-

rique, c’est leur fonction générale et décisive d’instruments de vérification. Une science ne débute qu’avec une délimitation suffisante des problèmes susceptibles de circonscrire un terrain de recherches sur lequel l’accord des esprits est possible et l’on vient de voir que c’est bien ainsi que sont nées les sciences qui avaient à se dissocier de la métaphysique. Mais en quoi consiste cet accord, et au moyen de quel critère les adeptes d’une science naissante sont-ils parvenus au sentiment d’avoir réussi à constituer un consensus de nature différente de celui qui réunit les membres d’une même école philosophique ou d’un même parti politique ou artistique ? Ce critère n’est nullement de nature statique, car il peut demeurer bien plus de discussions et de litiges entre des expérimentateurs s’occupant d’une même question qu’entre les disciples d’un créateur de doctrine spéculative. Ce qui a fait l’unité de nos sciences dès leur période de formation, c’est la volonté commune de vérification et d’une vérification dont la précision augmente précisément en fonction des contrôles mutuels et des critiques elles-mêmes.

Les seules méthodes accessibles dans les domaines où interviennent les jugements fondamentaux de valeur et les engagements sont la réflexion et l’intuition. Le propre de la délimitation d’un problème destinée à le dissocier de ses attaches avec les convictions vitales ou affectives est alors la recherche d’un terrain commun de vérification : vérification expérimentale au sens large dès qu’il est question de fait, ou vérification algorithmique et formalisée s’il s’agit d’un corps déductif comme en logique. Bien sûr, tous les grands systèmes philosophiques abondent, à côté de l’élément spéculatif, en observations précises ou en données de fait et, surtout, les grands philosophes du passé ont presque tous été des créateurs en sciences naturelles ou humaines. Mais la phase scientifique de la recherche débute lorsque, dissociant le vérifiable de ce qui n’est que réflexif ou intuitif, le chercheur élabore des méthodes spéciales, adaptées à son problème, qui soient simultanément des méthodes d’approche et de vérification.

Tel est le cinquième grand facteur qui, joint aux quatre précédents, semble rendre compte des mouvements historiques qui ont caractérisé la naissance et le développement des sciences nomothétiques de l’homme.

3. Particularités et fondements épistémologiques des sciences de l’homme

De façon générale, les sciences expérimentales se sont constituées bien après les disciplines déductives. Les Grecs ont développé une mathématique et une logique et se sont essayé à résoudre les problèmes astronomiques, mais malgré les spéculations prometteuses des Présocratiques et malgré Archimède lui-même il a fallu attendre les temps modernes pour constituer une physique proprement expérimentale. Les raisons de ce retard de l’expérimentation sur la déduction sont de trois au moins,

qui intéressent directement aussi l’épistémologie des sciences de l’homme, bien que leur situation soit encore plus complexe.

I. La première de ces raisons est que la tendance naturelle5 de l’esprit est d’intuitionner le réel et de déduire, mais non pas d’expérimenter, car l’expérimentation n’est pas comme la déduction une construction libre ou du moins spontanée et directe de l’intelligence, mais suppose sa soumission à des instances extérieures qui exigent un travail bien plus grand ( et psychologiquement plus « coûteux » ) d’adaptation.

La seconde raison qui prolonge et explique en retour la précédente est que sur le terrain déductif les opérations les plus élémentaires ou les plus primitives sont en même temps les plus simples : réunir ou dissocier, enchaîner des relations asymétriques ( = ordonner ) ou coordonner des symétries, mettre en correspondance, etc. Dans les domaines expérimentaux au contraire, le donné immédiat est d’une grande complexité et le problème préalable est toujours de dissocier les facteurs au sein de ces enchevêtrements : il a fallu en physique le génie de Galilée pour atteindre des mouvements simples susceptibles d’être mis en équations, tandis que la chute d’une feuille ou les déplacements d’un nuage sont d’une complication considérable au point de vue métrique.

La troisième raison qui explique le retard de l’expérimentation sur la déduction est d’importance encore plus fondamentale : c’est que la soi- disant « lecture » de l’expérience n’est jamais une simple lecture, mais suppose une action sur le réel, puisqu’il s’agit de dissocier les facteurs, et comporte donc une structuration logique ou mathématique. En d’autres termes, il est impossible d’atteindre le fait expérimental sans un cadre logico-mathématique et il est donc naturel, bien qu’on l’oublie sans cesse, qu’il faille disposer d’un certain nombre de cadres déductifs avant de pouvoir expérimenter et pour pouvoir le faire.

Ces trois raisons sont a fortiori valables dans le domaine des sciences de l’homme, et même avec un renforcement considérable, dû à la complexité accrue des problèmes et surtout au caractère apparemment bien plus immédiat des intuitions possibles sur les réalités à connaître, ce qui retarde le besoin d’une expérimentation systématique. Il en est résulté d’abord que la tendance à déduire et à spéculer l’a emporté beaucoup plus longtemps sur les exigences expérimentales, que la dissociation des facteurs a été et demeure bien plus difficile et que les cadres logico- mathématiques, qualitatifs ou probabilistes ont été bien moins aisés à construire ( et sont encore loin d’être suffisants ). Si la physique expérimentale a connu des siècles de retard sur les mathématiques, les sciences de l’homme n’ont donc point à s’étonner de la lenteur passée de leur formation et peuvent avec confiance considérer leur situation actuelle comme un début très modeste par rapport au travail qui reste à accomplir et aux espoirs légitimes.

Mais en plus de ces difficultés communes à toutes les disciplines expérimentales, les sciences de l’homme se trouvent en présence d’une

situation épistémologique et de problèmes méthodologiques qui leur sont plus ou moins propres et qu’il importe d’examiner de près : c’est que, ayant l’homme comme objet, en ses activités innombrables, et étant élaborées par l’homme en ses activités cognitives, les sciences humaines se trouvent placées en cette position particulière de dépendre de l’homme à la fois comme sujet et comme objet, ce qui soulève, cela va de soi, une série de questions particulières et difficiles.

Il convient d’ailleurs de commencer par noter que cette situation n’est pas radicalement nouvelle et qu’on en trouve certaines formes analogues dans les sciences de la nature, dont les solutions peuvent en ce cas faciliter parfois les nôtres. Certes, quand la physique travaille sur des objets à notre échelle courante d’observation, on peut considérer son objet comme relativement indépendant du sujet. Il est vrai que cet objet n’est alors connu que grâce à des perceptions, qui comportent un aspect subjectif, et grâce à des calculs ou à une structuration métrique ou logico- mathématique, qui relèvent eux aussi d’activités du sujet. Mais il convient dès l’abord de distinguer le sujet individuel, centré sur ses organes des sens ou sur l’action propre, donc le « moi » ou sujet égocentrique source de déformations ou illusions possibles de nature « subjective » en ce premier sens du terme ; et le sujet décentré qui coordonne ses actions entre elles et avec celles d’autrui, qui mesure, calcule et déduit de façon vérifiable par chacun et dont les activités épistémiques sont donc communes à tous les sujets, même si l’on remplace ces sujets par des machines électroniques ou cybernétiques pourvues au préalable d’une logique et d’une mathématique isomorphes à celles qu’élaborent les cerveaux humains. Or, toute l’histoire de la physique est celle d’une décentration qui a réduit au minimum les déformations dues au sujet égocentrique pour la subordonner au maximum aux lois du sujet épistémique, ce qui revient à dire que l’objectivité est devenue possible et que l’objet a été rendu relativement indépendant des sujets.

Mais aux grandes échelles, comme celles qu’étudie la théorie de la relativité, l’observateur est entraîné et modifié par le phénomène observé, de telle sorte que ce qu’il perçoit est en réalité relatif à sa situation particulière sans qu’il puisse s’en douter tant qu’il ne s’est pas livré à de nouvelles décentrations (de telle sorte que Newton encore considérait comme universelles les mesures spatio-temporelles prises à notre échelle). La solution est alors fournie par les décentrations de niveaux supérieurs, c’est-à-dire par la coordination des co-variations inhérentes aux données des différents observateurs possibles. A l’échelle microphysique, d’autre part, chacun sait que l’action de l’expérimentateur modifie le phénomène observé (situation réciproque de la précédente), de telle sorte que l’« observable » est en fait un mixte au sein duquel intervient la modification due aux actions expérimentales : ici encore l’objectivité est possible grâce aux décentrations coordinatrices qui dégagent les invariants des variations fonctionnelles établies.

Seulement la situation des sciences de l’homme est bien plus com-

plexe encore car le sujet qui observe ou expérimente sur lui-même ou autrui peut être, d’une part, modifié par les phénomènes observés, et, d’autre part, source de modifications quant au déroulement et à la nature même de ces phénomènes. C’est en fonction de telles situations que le fait d’être à la fois sujet et objet crée, dans le cas des sciences de l’homme, des difficultés supplémentaires par rapport à celles de la nature où le problème est cependant déjà assez général de dissocier le sujet et l’objet. En d’autres termes la décentration qui est nécessaire à l’objectivité est bien plus difficile dans le cas où l’objet est formé de sujets et cela pour deux raisons, toutes deux assez systématiques. La première est que la frontière entre le sujet égocentrique et le sujet épistémique est d’autant moins nette que le moi de l’observateur est engagé dans les phénomènes qu’il devrait pouvoir étudier du dehors. La seconde est que dans la mesure même où l’observateur est « engagé » et attribue des valeurs aux faits qui l’intéressent, il est porté à croire les connaître intuitivement et sent d’autant moins la nécessité de techniques objectives.

Il faut ajouter que, même si la biologie fournit une série de transitions entre les comportements des organismes élémentaires et les comportements humains, ces derniers présentent un certain nombre de caractères spécifiques qui se marquent par la formation de cultures collectives et par l’emploi d’instruments sémiotiques ou symboliques très différenciés ( car le « langage » des abeilles n’est encore qu’un système d’indices sensori-moteurs ). Il en résulte que l’objet des sciences humaines, qui est donc un sujet, diffère assez fondamentalement des corps et des forces aveugles constituant l’objet des sciences physiques et même des objets- sujets qu’étudient la biologie et l’éthologie. Il en diffère, cela va sans dire, par son degré de conscience, renforcé par l’emploi des instruments sémiotiques. Mais ceux-ci soulèvent en plus une difficulté épistémologique particulière aux sciences de l’homme : ces moyens de communication différant souvent de façon assez profonde d’une société humaine à une autre, le sujet psychologue ou sociologue est sans cesse obligé de vérifier si sa compréhension est en fait suffisamment « riche » pour atteindre le détail des structures symboliques de cultures éloignées de la sienne dans l’espace et dans le temps. Il est même conduit à se demander si et jusqu’à quel point des feedbacks reliant les outils sémiotiques et les caractères psycho-physiologiques de l’homme ne modifient pas ces derniers et de nouvelles disciplines comme la neuro-linguistique de A. Luria se posent de tels problèmes. En bref, la difficulté épistémologique centrale des sciences de l’homme étant que ce dernier est à la fois sujet et objet se prolonge en celle-ci que cet objet étant à son tour un sujet conscient, doué de parole et de multiples symbolismes, l’objectivité et ses conditions préalables de décentration s’en trouvent rendues d’autant plus difficiles et souvent limitées.

IL A commencer par la psychologie, les divers aspects de la situation circulaire du sujet et de l’objet et les difficultés de la décentration se

retrouvent au maximum dans le processus d’introspection et expliquent les diverses méthodes auxquelles on a recouru pour surmonter ces obstacles fondamentaux, soit en les contournant au risque de laisser échapper l’essentiel, soit en les prenant pour problèmes et en étudiant les déformations dues aux centrations à titre de phénomènes révélateurs quant aux mécanismes de la vie mentale elle-même.

Dans l’introspection sous sa forme pure un même individu est à la fois sujet de connaissance et objet de sa propre connaissance. En ce cas le sujet est d’abord modifié par l’objet à connaître et cela à deux points de vue. En premier lieu il l’est par ses pré-suppositions mêmes sur la valeur de l’introspection, en ce sens que sa propre vie mentale le pousse à croire qu’il possède une conscience exacte de lui-même, alors que la prise de conscience remplit en fait des fonctions plus utilitaires que strictement cognitives ou désintéressées : du point de vue cognitif elle est centrée sur les résultats extérieurs de l’action et ne fournit d’informations suffisantes ni sur le mécanisme de cette action ni en général sur les mécanismes internes de la vie mentale ; du point de vue affectif, elle a pour fonction essentielle de constituer et d’entretenir certaines valorisations utiles à l’équilibre intérieur et non pas de nous renseigner sur les lois de cet équilibre. En second lieu, le sujet qui s’introspecte est modifié par l’objet à connaître du fait que toute son activité, y compris cette introspection, est influencée à des degrés divers par son histoire antérieure, et qu’il ne la connaît pas : en effet, la mémoire de son passé est l’œuvre d’un historien très partial, qui oublie certaines sources et en déforme d’autres, en fonction à nouveau de valorisations qui tiennent sans cesse en échec l’objectivité attribuée par le sujet à sa connaissance du passé comme à son introspection actuelle.

D’autre part, et réciproquement, l’introspection modifie constamment les phénomènes observés et cela à tous les niveaux. On sait, par exemple, que dans la perception des durées celles-ci paraissent plus longues si le sujet cherche à les évaluer pendant leur écoulement même. Le rôle des images mentales dans la pensée a donné lieu à toutes sortes d’erreurs introspectives avant qu’on ait vu la difficulté des problèmes par une comparaison des sujets entre eux. Au point de vue affectif il va de soi et a fortiori que l’introspection des sentiments les modifie, soit par le fait de leur adjoindre une dimension cognitive soit en les subordonnant aux valeurs dirigeant à l’insu du sujet l’introspection elle-même. Si les romanciers et les philosophes peuvent utiliser l’introspection avec succès, c’est précisément que leur analyse est solidaire de certaines visions du monde où l’évaluation joue un rôle central, mais si le problème est la recherche des mécanismes comme tels, l’introspection est donc insuffisante autant parce qu’elle modifie les phénomènes à observer que parce qu’elle est dès le départ déformée par eux.

Les remèdes immédiats (sans parler pour l’instant des méthodes générales en leurs techniques différenciées) ont été de trois sortes. Le premier a naturellement consisté à décentrer l’introspection elle-même

en comparant les sujets entre eux et en limitant la recherche à des problèmes bien circonscrits : en ce cas les questions posées au sujet constituent une canalisation de cette « introspection provoquée » et permettent une comparaison systématique. La méthode a fourni certains résultats positifs, par exemple quant à la dualité de nature du jugement en tant qu’acte et de l’image mentale. Mais elle a surtout mis en évidence les limites de l’introspection, d’où la boutade désabusée de Binet « la pensée est une activité inconsciente de l’esprit ».

La seconde solution a consisté à bannir l’introspection et à ne plus étudier que le comportement. Solution très utile puisqu’elle a ouvert la voie à une psychologie des conduites bien plus féconde que l’on aurait osé espérer. Mais solution que bien des auteurs ont trouvé trop restrictive pour les deux raisons complémentaires suivantes. La première est que sauf à considérer avec Skinner, l’organisme comme une « boîte noire » dont on décrit simplement les inputs et les outputs sans chercher à rien expliquer », on recourt sans cesse implicitement à des données introspectives : l’« expectation » dont Tolman souligne avec raison le rôle en tout apprentissage, constituerait un facteur incompréhensible si nous n’en possédions pas l’expérience introspective. La seconde raison est qu’il ne suffit pas de supprimer les problèmes pour les résoudre et qu’une psychologie ignorant la conscience renonce à s’occuper d’un nombre important de faits qui ont leur intérêt puisque ce sont des faits et dont le caractère « subjectif » n’empêche pas les béhavioristes de s’en servir sans cesse implicitement même s’ils ne veulent pas les apercevoir dans leurs objets d’étude.

La troisième solution est par contre d’un grand intérêt pour l’épistémologie générale des sciences de l’homme : elle consiste à prendre acte du fait que l’introspection est trompeuse mais à se demander pourquoi et à étudier les déformations cognitives de la conscience, puisqu’elles constituent des phénomènes parmi d’autres et tout aussi dignes d’attention dans la mesure où l’on peut espérer en dégager les lois et les facteurs explicatifs. Notons que, toutes proportions gardées, il y a là une démarche de relativisation analogue à celle du physicien : quand celui-ci constate qu’une mesure temporelle prise à notre échelle cinématique ne peut pas être généralisée à d’autres, il ne rejette pas cette mesure mais la situe au contraire dans un système de co-variations qui lui confère sa signification limitée ( l’erreur n’ayant consisté qu’à la croire universelle ). Dans le cas de l’introspection la situation est naturellement bien plus complexe, parce que, aux erreurs systématiques et générales dues aux degrés variables ou aux insuffisances de coordination décentrée (par exemple ne prendre conscience que du résultat des opérations sans apercevoir celles-ci à titre de processus constructif comme cela a été le cas de la pensée mathématique des Grecs) il s’ajoute les erreurs individuelles dues aux multiples perspectives égocentriques. Mais celles-ci aussi obéissent à des lois et il reste intéressant et même indispensable de les dégager.

Sur le terrain affectif, le grand mérite des mouvements psychanalytiques (même s’ils ne sont pas suivis par chacun, dans le détail de leurs doctrines) a été ainsi de ne pas ignorer la conscience mais de chercher à les situer dans un système dynamique qui la dépasse et qui explique à la fois les déformations dont elle est l’objet et les activités limitées mais essentielles qui la caractérisent (par exemple la catharsis est un remède aux déviations dues à l’inconscient et un appel aux régulations conscientes ).

Sur le terrain cognitif, la psychologie de la « conduite » par opposition à celle du seul comportement, replace la conscience dans sa perspective fonctionnelle, ce qui explique son rôle adaptatif comme ses insuffisances et ses erreurs. Claparède a par exemple appelé « loi de la prise de conscience » le processus selon lequel celle-ci se centre sur les zones de l’action où il y a désadaptation réelle ou possible et néglige les mécanismes fonctionnant d’eux-mêmes sans nécessité de contrôle : d’où le fait que la conscience remonte de la périphérie dans la direction des processus centraux (cf. la conscience du résultat des opérations précédant celle de leur pouvoir constructif) au lieu de porter sur la vie intérieure comme le croit l’introspection naïve et de procéder de là par voie centrifuge. La psychologie de la conduite rend compte également des illusions du temps, qui demeurent inexpliquées dans la simple intuition de la durée vécue, en replaçant la conscience du temps dans le contexte des régulations cinématiques de l’action, etc. Bref, en de nombreux domaines, les faits de conscience si énigmatiques en leurs aspects déformants comme en leur efficience, trouvent une interprétation si tôt que la déformation devient un problème en lui-même et que les faits à expliquer sont situés dans une perspective décentrée où, nous le verrons sous V, le sujet psychologue se dissocie du sujet humain qu’il étudie comme objet (il reste à examiner comment il y parvient).

III. La sociologie pose un problème épistémologique plus grave encore que la psychologie parce que son objet n’est pas seulement un sujet individuel extérieur au sujet psychologue quoique analogue à lui, mais un « nous » collectif d’autant plus difficile à atteindre objectivement que le sujet sociologue en fait partie, directement ou indirectement (en ce cas par l’intermédiaire d’autres collectivités, semblables ou rivales ). En une telle situation, le sociologue lui-même est sans cesse modifié par l’objet de sa recherche et l’est depuis sa naissance puisqu’il est le produit d’un développement éducatif et social continu. Et ceci n’est nullement une vue de l’esprit puisque l’on peut invoquer à cet égard des exemples précis. On sait ainsi que les multiples remarques politiques dont Pareto a farci son grand Traité de sociologie générale et qu’il considérait avec quelque candeur comme des témoignages de son objectivité scientifique sont dues à une attitude acquise en réaction contre un père de convictions progressistes : il y a là un double indice d’influences idéologiques difficiles à éviter quand on s’occupe de sociologie et d’une

opposition des générations en un sens à la fois freudien et relatif à certains milieux sociaux où le conflit porte sur les idées autant que sur les problèmes affectifs.

Réciproquement le sociologue modifie les faits qu’il observe. Ce n’est pas qu’il se livre comme le psychologue à des expérimentations qui placent le sujet en des situations nouvelles pour lui et transforment de ce fait en partie son comportement, puisqu’on n’expérimente pas sur la société en son ensemble. Mais et précisément dans la mesure où la sociologie veut saisir cet ensemble et ne se borne pas à des analyses microsociologiques de rapports particuliers, un tel problème (et cela reste d’ailleurs vrai de la recherche microsociologique elle-même) ne peut recevoir de solution que relativement à des concepts, théoriques ou opérationnels, métasociologiques ou portant sur les faits comme tels, qui impliquent un certain découpage du réel et surtout une structuration active de la part du chercheur. Or, celle-ci impose ainsi aux faits des modèles, conçus à leur contact ou empruntés à d’autres disciplines, mais dont le pouvoir d’objectivation, c’est-à-dire de mise en relations respectueuse des articulations de la réalité, ou au contraire la possibilité de déformation ou de sélection involontaire, sont extrêmement variables. Rappelons d’ailleurs, et ce rappel est de nature à montrer que le problème épistémologique de la sociologie est loin d’être sans solution, que cette structuration active du réel est inhérente à toute recherche expérimentale, physique ou biologique comme sociologique, car il n’existe pas de lecture de l’expérience, aussi précise soit-elle, sans un cadre logico- mathématique ; et, plus est riche le cadre, plus la lecture est objective. Le simple relevé d’une température sur un thermomètre suppose ainsi, en plus des déplacements du niveau du mercure dans le tube qui sont indépendants du sujet ( encore qu’il a choisi ce phénomène comme indice et qu’il a construit l’appareil), tout un système de mesures faisant intervenir les classes logiques, l’ordre, le nombre, la partition d’un continu spatial, le groupe des déplacements, le choix d’une unité, etc. Mais le cadre, dont le sujet enrichit ainsi l’objet, ne le déforme pas et permet au contraire de dégager, grâce aux relations fonctionnelles ainsi construites, les processus objectifs qu’il s’agissait d’atteindre. Seulement dans le cas du tout social, le problème est bien plus complexe, puisque cette totalité n’est pas perceptible, et le choix des variables ou des indices que l’on choisira pour le mettre en évidence et l’analyser dépendra donc d’activités intellectuelles du sujet sociologue bien plus complexes que dans le cas d’une mesure physique et par conséquent plus indéterminées quant à leur pouvoir d’objectivation ou leurs possibilités de déformations ou d’erreurs.

En fait les grands types de structurations possibles de la totalité sont au nombre de trois (voir le chap. VII sous 5), avec un grand nombre de sous-variétés, et cela dans tous les domaines, ce qui montre d’emblée les facteurs de décision inconsciente et d’assimilation objectivante ou déformante du réel au nom desquels il faut dire que l’observation des

faits par le sociologue revient toujours à les modifier, soit en les enrichissant sans les altérer, donc en utilisant des cadres schématisant simplement les liaisons objectives et les rendant conceptuellement assimilables, soit en les faisant dévier dans le sens de schémas laissant échapper l’essentiel ou le déformant plus ou moins systématiquement. Ces trois grands types sont ceux de la composition additive ou atomistique (la société conçue comme une somme d’individus possédant déjà les caractères à expliquer) de l’émergence (le tout comme tel engendre des propriétés nouvelles s’imposant aux individus) et de la totalité relationnelle (système d’interactions modifiant dès le départ les individus et expliquant par ailleurs les variations du tout ).6 Or, selon le type de modèles choisi, et choisi (involontairement aussi bien que consciemment) pour des raisons théoriques générales et pas seulement en vertu de l’éducation individualiste ou autoritaire, etc., reçue en fonction du groupe social, il va de soi que les faits recueillis seront modifiés dès leur sélection et au cours de toute leur structuration, de la constatation à l’interprétation. C’est pourquoi là où Tarde part de l’imitation, Durkheim voit une contrainte formatrice et Pareto l’expression d’instincts héréditaires, etc. ; là où l’idéaliste voit l’influence de « doctrines » répandues dans le groupe, le marxiste aperçoit des conflits profonds dont les doctrines ne sont que le reflet symbolique et la compensation idéologique, etc.

Mais il va de soi que, de même que les illusions introspectives soulèvent un problème de fait intéressant comme tel la psychologie, de même les modifications de l’esprit du sociologue par la société qui l’a formé et les modifications du donné social par l’esprit du sociologue qui cherche à le structurer constituent des faits sociaux intéressant la sociologie elle-même en tant que pouvant étudier ces faits. Si le problème épistémologique est ainsi plus compliqué encore en sociologie qu’en psychologie, il n’a rien d’insoluble et nous verrons sous V par quelles sortes de décentrations intellectuelles il peut être résolu.

IV. La science économique est exposée aux mêmes difficultés. Il suffit pour s’en convaincre de constater combien, pour le marxisme, l’économie classique était le reflet d’une idéologie liée aux classes sociales. Il en résulte que, si précise que soit une loi économique par rapport aux faits constatés, on peut toujours se demander quel est le degré de généralité de cette loi vu sa subordination par rapport à une structure relativement spéciale que l’économiste est porté à croire générale s’il est formé par elle et qu’il la conçoit au travers de modèles non suffisamment décentrés. Et quand Fernand Braudel précise qu’il s’agit de « toutes les structures et toutes les conjonctures et non pas seulement d’infra-structures et d’infra-conjonctures matérielles », des « structures et conjonctures sociales » jusqu’à la « civilisation », il montre ainsi que, si les données métriques et statistiques sont bien plus aisées à réunir en économie qu’en sociologie, le problème épistémologique de la lecture objective de l’expérience autant que de l’interprétation demeure aussi complexe,

quant à son principe, dans la première de ces deux disciplines que dans la seconde.

Par contre l’ethnologie présente le grand avantage de porter sur des sociétés dont l’observateur ne fait pas partie intégrante. Mais la question subsiste d’établir ce que, en présence de données extérieures à lui, cet observateur introduit en elles d’instruments conceptuels nécessaires à leur structuration. Même si l’on ne connaissait rien du passé philosophique ni des habitudes intellectuelles d’un Frazer, d’un Lévy-Bruhl et d’un Lévi-Strauss, il ne serait pas tout à fait impossible de les reconstituer en examinant ce qu’ils disent du mythe ou de la manière de raisonner des sujets dont ils s’occupent : la question est alors de savoir si les lois de l’association des idées invoquées par le premier, le relativisme logique du second et le structuralisme du troisième sont plus proches de l’esprit de ces sujets ou de celui de ces auteurs. Or, on aperçoit d’emblée que si le structuralisme est plus adéquat aux faits que les deux autres positions ( sans avoir rien de contradictoire d’ailleurs avec un constructivisme qui retiendrait l’essentiel de la « prélogique » décrite par Lévy- Bruhl, pourvu qu’on ne parle plus d’hétérogénéités radicales ni de « mentalités » globales… en oubliant les techniques), ce n’est nullement parce qu’il se borne à copier les données d’observation : c’est au contraire parce qu’il intègre les faits en des systèmes algébrico-logiques qui en épousent les contours sans les déformer tout en les rendant assimilables selon des modes généraux d’explication.

La linguistique connaît encore moins la modification de l’observateur par les faits observés puisqu’un linguiste est par profession un comparatiste qui ne réduit pas tout à sa langue et s’intéresse aux différences autant qu’aux similitudes entre les langages qu’il confronte. Mais, ici à nouveau cela ne signifie en rien que la théorie soit une copie conforme aux faits à interpréter, car, plus progresse le structuralisme linguistique, et plus il s’engage dans la voie de modèles abstraits enrichissant le donné au moyen de structures logico-mathématiques. La démographie enfin est celle de nos disciplines qui pose le moins de problèmes spécifiques aux sciences humaines, quant aux relations entre le sujet et l’objet : c’est que, portant sur des données plus aisément quantifiables, elle rencontre précisément le moins de ces situations circulaires ou dialectiques qui font la difficulté mais aussi la richesse propre des sciences de l’homme.7

Les difficultés dont on vient de fournir un aperçu schématique, peuvent paraître insurmontables. Mais, lorsque l’on compare les débuts de la psychologie scientifique, discipline où elles sont particulièrement frappantes et graves à ce qu’est devenue cette science en plein épanouissement actuel, on ne peut qu’être rassuré tout en se demandant par quels moyens cachés on est parvenu, non pas encore à les surmonter pleinement, mais tout au moins à les démystifier.

V. Ces moyens sont relativement simples en principe mais d’autant plus complexes en fait que l’expérimentation est plus difficile. La situa-

tion telle que le sujet d’un mode de connaissance soit modifié par l’objet qu’il étudie, tout en le modifiant en retour constitue le prototype d’une interaction dialectique. Or, les méthodes d’approche de telles interactions sont au nombre de deux principales, et ce sont précisément ces deux sortes de méthodes que l’on a coutume de décrire également en termes dialectiques : il s’agit, d’une part, d’éclairer ces interactions en fonction de leur développement même, autrement dit de les placer dans une perspective historique ou génétique ; et il s’agit, d’autre part, de les analyser en termes de déséquilibres et de rééquilibrations, autrement dit d’autorégulations et de circuits d’interactions causales.

Dans le domaine psychologique, par exemple, le moyen le plus efficace pour dissocier, en une interprétation ou même en une analyse descriptive de faits portant sur le comportement ou la conscience adultes est de retracer la genèse de ces conduites à partir de l’enfance et cela pour deux raisons. La première est que seule l’étude de la formation d’un système de réactions en fournit l’explication causale, car une structure n’est compréhensible que si l’on parvient à saisir comment elle s’est constituée. Même lorsqu’il s’agit de régulations dont le dynamisme est synchronique, encore reste-t-il à comprendre comment elles ont pu s’établir et ici encore l’étude du développement devient explicative. La seconde raison est que, dans la mesure où une structure attribuée à l’individu adulte peut être soupçonnée appartenir à l’observateur plus qu’aux sujets observés, l’étude des stades de son développement fournit un ensemble de références objectives qu’il est difficile de plier à volonté aux exigences de théories subjectives : autrement dit, si la structure incriminée n’existe que dans l’esprit du théoricien il n’est pas possible de déceler chez les sujets des stades antérieurs des traces de sa formation progressive, tandis que si cette formation peut être suivie pas à pas il n’y a plus de raison de douter de l’existence objective de son aboutissement final.8

L’autre méthode pour s’assurer qu’une structure supposée à l’œuvre dans l’esprit du sujet y joue effectivement ce rôle et ne relève pas seulement de la conceptualisation de l’observateur consiste à étudier ses effets dans l’équilibre du comportement ou de la pensée de ce sujet. Par exemple, on croit pouvoir distinguer dans l’intelligence des enfants de 7-8 ans des structures de sériation A< B<C… construites par tâtonnements successifs. Or, la logique caractérise ces sériations comme une ordination des relations asymétriques, connexes et transitives : il suffit alors d’examiner si les sujets capables de sériation deviennent également aptes à conclure que X<Z (sans les voir ensemble) lorsque X<Y et Y<Z (ces deux faits étant seuls constatés par eux). Or c’est ce que l’on observe, alors que ce n’était nullement le cas auparavant.

Dans les domaines sociologiques où l’expérimentation n’est guère possible, la méthode historique ou sociogénétique joue un rôle fondamental pour conduire l’observateur à comprendre dans quels courants sociaux il est lui-même entraîné. Quant aux crises ou conflits actuels au

sein desquels il est à la fois juge et partie, l’analyse détaillée des formes de causalité sociale permet à l’observateur une certaine décentration, toujours plus ou moins limitée il est vrai, en lui montrant en quoi ce qu’il est porté à considérer comme des liaisons causales à sens unique constitue toujours des liaisons circulaires avec actions en retour. Il n’est pas possible en ce cas de poursuivre cette analyse sans être conduit à la constatation du fait, que sur le terrain social comme dans le comportement individuel, il existe au moins deux plans : celui du comportement effectif et celui d’une prise de conscience non toujours adéquate à ce comportement, autrement dit celui des substructures accessibles à la recherche proprement causale et celui des systèmes conceptuels ou idéologiques au moyen desquels les individus en société justifient et s’expliquent à eux- mêmes leurs conduites sociales. C’est grâce à de telles recherches et de telles distinctions communes en fait à tous les sociologues que ceux-ci en viennent à une décentration objectivante, encore que celle-ci, tout en fournissant une méthode générale de dissociation entre les schémas de l’observateur et les faits observés, demeure toujours incomplète et sujette à révisions parce que ces schémas eux-mêmes demeurent influencés par une idéologie. Certains sociologues en concluent que l’objectivité scientifique, au sens des sciences naturelles, demeure inaccessible en sociologie et que le progrès cognitif n’est possible en ce domaine qu’en liant la recherche à un engagement de l’observateur et à une praxis déterminée : mais la volonté même d’en prendre conscience systématiquement constitue à cet égard un instrument de distinction entre le sujet et l’objet de la recherche puisque, même en physique, l’objectivité ne consiste pas à demeurer étranger ou extérieur au phénomène, mais à le provoquer en agissant sur l’objet, l’« observable » n’étant jamais qu’un effet d’interaction entre l’action expérimentale et la réalité. La différence subsiste naturellement qu’en physique ces observables sont plus aisément mesurables et coordonnables en structures logico-mathématiques tandis que l’action sociale demeure bien plus globale. Mais en distinguant alors en sociologie les liaisons mesurables et toute la zone que certains appellent « méta-sociologique » parce qu’elle n’est accessible qu’à la réflexion théorique, on peut espérer reculer progressivement la frontière toujours mobile entre ces deux régions.

La science économique connaît des problèmes semblables, mais comme les mesures y sont plus accessibles et la théorie mathématique (ou économétrique) bien plus poussée, le problème se réduit alors à celui de l’ajustement des modèles théoriques aux schémas expérimentaux ( au sens le plus large ), ce qui nous conduit aux problèmes dont la discussion va suivre.

4. Les méthodes d’expérimentation et l’analyse des données de fait

Les difficultés épistémologiques propres aux sciences de l’homme et dont on vient de donner un aperçu schématique se cristallisent naturellement autour des problèmes de méthodes puisque le résultat le plus clair des interactions entre le sujet et l’objet propres aux disciplines dont nous nous occupons ici est de rendre particulièrement difficile l’expérimentation au sens où elle est utilisée dans les sciences de la nature.

Dans le cas de la psychologie, dont l’objet est la conduite d’individus extérieurs à l’observateur lui-même, l’expérimentation n’est en principe ni plus ni moins complexe qu’en biologie, la différence principale tenant au fait que l’on n’a pas le droit de soumettre des êtres humains à n’importe quelle expérience et que, dans le cas particulier, l’animal ne saurait remplacer l’homme comme c’est souvent le cas en physiologie. Par contre, dès qu’il s’agit de phénomènes collectifs, comme en sociologie, en économie, en linguistique et en démographie, l’expérimentation au sens strict, c’est-à-dire en tant que modification des phénomènes avec variation libre des facteurs, est naturellement impossible et ne peut qu’être remplacée par une observation systématique utilisant les variations de fait en les analysant de façon fonctionnelle ( au sens de la logique et des mathématiques ).

I. Mais avant d’entrer dans le détail de ces diverses situations, il convient tout d’abord de rappeler que ces difficultés particulières de l’expérimentation ne sont pas spéciales aux sciences de l’homme et ne tiennent pas toutes au fait que l’objet d’études est une collectivité dont l’observateur est ou pourrait être partie intégrante. La difficulté est d’abord d’ordre plus général et tient à l’impossibilité d’agir à volonté sur les objets de l’observation lorsque ceux-ci sont situés à des échelles supérieures à celle de l’action individuelle : or, cet obstacle relatif à l’échelle des phénomènes n’est pas particulier aux sciences sociales et s’observe déjà en des sciences de la nature, comme l’astronomie et surtout comme la cosmologie et la géologie qui sont en plus des disciplines historiques.

Le cas de l’astronomie est intéressant à un double point de vue. En premier lieu il montre la possibilité d’une grande précision sans expériences directes à l’échelle considérée, mais par convergence entre les schémas théoriques et les mesures prises, lorsque celles-ci sont suffisamment nombreuses et exactes. C’est ainsi que la mécanique céleste de Newton a abouti à une correspondance extrêmement remarquable entre le calcul et les données métriques, à l’exception d’une divergence minime ( de l’ordre de la fraction de seconde ) en ce qui concerne le périhélie de Mercure. Or, de telles convergences permettent d’organiser l’équivalent d’expériences, sous la forme d’une confrontation entre les mesures et les conséquences nouvelles tirées de la théorie à l’occasion d’un problème non encore soulevé : telle a été ce que l’on peut appeler « l’expérience »

de Michelson et Morley, consistant à mesurer la vitesse de la lumière selon les déplacements de l’observateur et de la source lumineuse. Ces mesures ayant montré que de tels déplacements n’ont pas d’effet, il ne restait qu’à choisir entre trois solutions : mettre en doute les mesures, qui ont été en fait confirmées, renoncer au principe général de relativité, ce qui depuis Galilée est rationnellement exclu, ou rendre l’espace et le temps relatifs à la vitesse, voie qui a été suivie par la mécanique relativiste (laquelle fournissait du même coup une approximation satisfaisante dans le calcul du périhélie de Mercure).

On voit ainsi que la concordance du calcul et de la mesure conduit en fait à l’équivalent d’une expérimentation dans les cas où l’organisation des mesures s’effectue à l’occasion de prévisions possibles, c’est-à-dire dans des situations où l’observation permet de choisir entre les branches d’alternatives précises. Mais il reste également une voie indirecte toujours ouverte à l’expérimentation : de la théorie générale portant sur des phénomènes dont l’échelle les rend inaccessibles à la dissociation des facteurs, on peut tirer parfois des conséquences à l’échehe des actions de l’expérimentateur. En ce dernier cas les expériences de contrôle sont alors réalisables : c’est ce qui s’est produit dès la mécanique newton- nienne, en ce qui concerne ses applications à l’échelle des mesures de laboratoire (pesanteur, etc.) et avec la théorie de la relativité en un certain nombre de conséquences également vérifiables (expériences de Ch. E. Guye et Lavanchy sur les relations de la masse et de l’énergie, etc.).

Notons d’emblée que ces succès de l’astronomie, malgré l’impossibilité d’expérimenter aux échelles supérieures, sont de nature à fournir quelque espoir à des disciplines telles que l’économétrie ou même la sociologie, pour autant que les mesures pourraient être assez précises et permettraient une confrontation suffisante avec les schémas théoriques. Mais la grande difficulté qui s’ajoute à celle de la mesure est que les phénomènes sociaux dépendent tous à des degrés divers de déroulements historiques et que de tels processus diachroniques ne donnent prises ni à l’expérimentation ni même à des schémas proprement déductifs. Seulement, ici encore, la situation n’est pas spéciale aux sciences de l’homme, puisque la géologie, par exemple, ne connaît elle non plus ni l’expérimentation ni la déduction au sens strict.

Cependant la géologie, une fois établis les niveaux fournissant le repérage chronologique nécessaire ( stratigraphie appuyée sur les données minéralogiques et paléontologiques ), parvient grâce à eux à l’élaboration de séries causales proprement dites : on connaît en effet les théories générales de la tectonique concernant les nappes de charriage (Termier), les déplacements des continents (Wegener) et la formation des chaînes alpines par étapes successives (Argand). Or, ces lois géologiques, tout en s’appuyant sur les régularités des successions historiques, s’accordent par ailleurs avec certaines lois structurales : le mathématicien Wavre a, par exemple, établi les équations des effets dus à la rotation des masses

plus ou moins fluides et cette analyse structurale fournit un appui aux interprétations de Wegener, etc.

Quant aux sciences naturelles portant sur un déroulement historique à jamais révolu, mais en partie éclairé par l’expérimentation actuelle, comme la théorie de l’évolution des êtres organisés dans ses rapports avec la génétique, il va de soi que leur situation est en principe meilleure, puisqu’elles bénéficient à la fois de données expérimentales, quoique très partielles, et de schémas mathématiques (la génétique mathématique a déjà rendu de grands services dans l’élaboration des modèles de sélection et de recombinaison ). Mais la complexité des problèmes en jeu et l’impossibilité d’expérimenter sur les variations aux grandes échelles rendent la position de ces disciplines assez comparable à celle des sciences sociales, de telle sorte qu’en définitive on ne saurait considérer les sciences de l’homme comme condamnées dès le départ à un état d’infériorité systématique.

II. Il n’en demeure pas moins que les problèmes méthodologiques de l’expérimentation, de la mesure et de la confrontation entre les données d’expériences et les schémas théoriques présentent dans les sciences de l’homme des difficultés assez particulières. Celles-ci ne tiennent pas tant, comme on vient de le voir, aux limitations de l’expérimentation elle-même, puisque le même problème se retrouve en certaines sciences de la nature pour des raisons d’échelles et de déroulement historique : en principe, l’expérimentation stricte peut, comme on l’a souligné, être remplacée par une analyse suffisante des données d’observation et des mesures. Le problème le plus grave, et sur ce point les obstacles que rencontrent les sciences de l’homme, sont assez comparables à ceux que connaissent un certain nombre de disciplines biologiques, est celui de la mesure comme telle, autrement dit du degré de précision dans la connotation des faits d’observation eux-mêmes.

La mesure consiste, en principe, en une application du nombre aux données discontinues ou continues qu’il s’agit d’évaluer. Et, si l’on recourt au nombre, ce n’est pas en vertu du prestige des mathématiques ou en raison de quelque préjugé accordant un primat à la quantité, car celle-ci n’est qu’un rapport entre les qualités et il est impossible de dissocier les aspects qualitatifs et quantitatifs de n’importe quelle structure, même purement logique.9 La valeur instrumentale du nombre provient du fait qu’il constitue une structure beaucoup plus riche que celle des propriétés logiques dont il est composé : l’inclusion des classes, d’une part, qui domine les systèmes de classification et l’ordre, d’autre part, qui caractérise les sériations. En tant que synthèse de l’inclusion et de l’ordre, le nombre présente donc une richesse et une mobilité qui rendent ses structures particulièrement utiles en toutes les questions de comparaison, c’est-à-dire de correspondances et d’isomorphismes : d’où la nécessité de la mesure.

Seulement l’emploi de la mesure et l’application du nombre suppo-

sant la constitution d’« unités », c’est-à-dire la considération d’éléments dont il est possible de négliger les qualités différentielles de manière à assurer leur équivalence. Tant qu’un système d’unités n’a pu être organisé, l’analyse structurale ne peut s’orienter que dans les deux directions complémentaires des systèmes d’emboîtements ou des systèmes ordinaux, qui fournissent des succédanés plus ou moins incomplets ou des approximations plus ou moins poussées de mesures, mais elle échoue à toute mesure exacte. Celle-ci ne débute, en effet, dans les domaines physiques, chimiques, astronomiques, etc., qu’à partir du moment où des systèmes d’unités ont été constitués, dans leurs propriétés intrinsèques et dans la définition des rapports permettant de passer d’une unité à une autre.

La difficulté majeure des sciences de l’homme, et d’ailleurs de toutes les sciences de la vie dès qu’il s’agit de structures d’ensemble et non pas de processus isolés et particuliers, est alors l’absence d’unités de mesure, soit que l’on n’ait pas encore réussi à les constituer, soit que les structures en jeu, tout en pouvant fort bien être de nature logico-mathéma- tique (algébrique, ordinale, topologique, probabiliste, etc.) ne présentent pas de caractères proprement numériques.

(A) La seule des sciences de l’homme qui ne connaisse pas cette difficulté fondamentale est la démographie, où la mesure est fournie par le nombre des individus présentant tel ou tel caractère. Mais précisément parce que, en un tel cas, les méthodes statistiques utilisées peuvent demeurer relativement simples (malgré la complexité de certains problèmes de croissance), elles ne sont pas sans plus transposables en d’autres domaines des sciences humaines. Il en résulte que le champ des études démographiques, bien que d’importance essentielle pour les recherches économiques et sociologiques, demeure relativement fermé 10 et néanmoins prospère, l’absence d’expérimentation possible (au sens strict de la dissociation des facteurs) étant compensé par la précision relative des mesures et le succès des différentes méthodes statistiques portant sur les variances et les diverses liaisons fonctionnelles accessibles au calcul.

(B) La psychologie scientifique est située, à certains égards, aux antipodes de cette situation de la démographie, en ce double sens que l’expérimentation y est relativement aisée, mais que les unités de mesure font à peu près totalement défaut quant aux processus formateurs ou fonctionnels eux-mêmes. L’expérimentation est, comme on l’a dit, du même type en biologie et en psychologie puisque celle-ci a pour objet le comportement qui est l’un des aspects de la vie en général. Il est relativement possible en certains cas de faire varier un seul facteur ou un seul groupe de facteurs, en neutralisant plus ou moins les autres, la difficulté demeurant dans les deux cas de maintenir « toutes choses égales d’ailleurs » puisque l’organisme comme le comportement constitue une totalité fonctionnelle dont les éléments sont à des degrés divers interdépen-

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dants. Dans le cas du comportement humain la dissociation des facteurs n’est pas toujours possible pour des raisons morales autant que techniques, mais souvent les états pathologiques offrent à l’expérimentateur ce qui est interdit à l’expérience comme telle : par exemple l’aphasie ou la surdimutité réalisent en fait une dissociation du langage et de la pensée, etc. D’autre part, si le sujet humain est moins manipulable que l’animal, il présente le grand avantage de pouvoir en général décrire verbalement une partie de ses réactions. Quant aux dimensions historiques ou diachroniques de la psychologie, si les données de la paléontologie humaine et de la préhistoire sont à peu près inexistantes au point de vue mental (sauf à chercher comme Leroi-Gourhan une reconstitution de l’intelligence à travers les techniques), la psychologie du développement individuel parvient à utiliser l’expérimentation à tous les niveaux d’âge et constitue ainsi une mine inépuisable quant à notre connaissance des mécanismes formateurs.

Par contre, la grande difficulté de la psychologie est l’absence d’unités de mesure. Certes la méthode des tests ainsi que les multiples procédés de la « psycho-physique » fournissent d’innombrables données dites métriques parce qu’elles portent sur le seul aspect actuellement mesurable des conduites, c’est-à-dire sur la résultante des réactions ou, si l’on préfère, sur les « performances ». Mais, même à s’en tenir à ces résultantes, on ne saurait encore parler d’unités de mesure : si un sujet retient, par exemple, 8 mots sur 15 et une épreuve de mémoire ou 4 secteurs d’un trajet spatial qui en comporte 6, on ne sait, ni si ces mots ou ces secteurs sont équivalents entre eux, ni comment comparer la mémoire des mots à celle des trajectoires.11 D’autre part, et surtout, la mesure d’une résultante ne nous renseigne pas encore sur les mécanismes intimes de la réaction observée et ce sont eux qu’il s’agirait de mesurer. On parvient certes, par un système de corrélations à la seconde puissance, à une analyse dite « factorielle » mais on ne connaît ni la nature des « facteurs » ainsi découverts ni leur mode d’action et ils demeurent en fait entièrement relatifs aux épreuves utilisées, donc aux résultantes ou performances et ne relèvent pas directement des mécanismes formateurs. En un mot les procédés métriques de la psychologie fournissent des données utiles quant aux comparaisons de détail, de proche en proche et du point de vue du résultat des diverses opérations mentales, mais elles n’atteignent pas celles-ci faute de tout système d’unités qui permettrait de remonter des effets au mécanisme causal.

La situation n’est nullement désespérée pour autant ni même inquiétante, car les structures numériques ou métriques n’épuisent en rien les structures logico-mathématiques et, si le nombre est d’un emploi particulièrement pratique dans les comparaisons il demeure bien d’autres variétés d’isomorphismes que les correspondances numériques. La difficulté de constituer des systèmes d’unités pourrait donc tenir à la structure même des totalités de nature biologique ou mentale (ou des deux) qui relèveraient alors de la topologie ou d’une algèbre qualitative plus

que des « groupes », « anneaux », ou « corps » numériques. Les philosophes ont souvent spéculé sur ces résistances de la mesure en psychologie. Les psychologues, plus prudents, se refusent d’abord à croire la question résolue et, en attendant, ils se servent d’instruments et de structures logico-mathématiques plus larges et plus souples, s’étageant entre les deux pôles constitués par les multiples modèles probabilistes et ceux de la logique algébrique, sans oublier, bien sûr, les modèles cybernétiques. C’est ainsi que, dans le domaine de l’intelligence, les structures algébriques qualitatives permettent de décrire le fonctionnement des opérations elles-mêmes et pas seulement leurs produits ou résultantes, seuls (actuellement) mesurables, et que l’on peut en outre analyser ces structures opératoires en tant que formes d’aboutissement entièrement équilibrées des multiples régulations génétiquement antérieures qui relèvent alors de modèles cybernétiques (y compris ceux de la théorie des décisions ou des jeux ). Dans toutes les questions de développement, là où la mesure stricte échoue, du moins actuellement, il demeure possible de recourir à des échelles d’ordination hiérarchique (comme celles de Guttman) et Suppes a décrit toute une gamme d’échelles s’échelonnant entre la classification nominale et les échelles métriques : on peut parler, en particulier, d’échelles « hyperordinales » lorsque les intervalles entre une valeur et la suivante ne sont pas réductibles à des compositions d’unités (équivalentes entre elles), mais peuvent déjà être évaluées en plus ou en moins.

Grâce à ces divers modèles, la psychologie, même sans avoir dominé le problème de la mesure dans le sens d’une réduction entière au nombre et aux systèmes d’unités, est en possession de données statistiques et de structures logico-mathématiques qualitatives suffisantes pour permettre en bien des cas une certaine prévision des phénomènes (par exemple sur les terrains de la perception et de l’intelligence ) et surtout certains débuts d’explication (voir plus loin sous 7).

(C) Les sciences économiques se trouvent à peu près à mi-chemin des situations extrêmes constituées par la démographie et la psychologie, en ce sens que la mesure y est plus aisée qu’en psychologie mais que l’expérimentation y est plus malaisée et d’une difficulté analogue à celle que l’on rencontre en démographie, sauf que les multiples manipulations étatiques ou privées de l’économie constituent en certains cas l’équivalent d’expériences (plus ou moins bien ou mal faites).

La mesure est plus accessible en économie qu’en psychologie, car il est de la nature des échanges de valeurs intervenant en un tel domaine d’être quantifiés, par opposition aux échanges qualitatifs caractérisant les relations sociales d’ordre moral, politique ou affectif en général. Par exemple si deux étudiants prennent plaisir ou trouvent de l’intérêt à se voir librement et à parler l’un de mathématiques et l’autre de linguistique, on ne saurait y voir un échange économique ; mais s’ils conviennent de régulariser cet échange en fixant qu’il y aura chaque fois une

heure de mathématiques contre une heure de linguistique, ce troc devient économique même si rien n’est changé aux contenus de l’échange, et ce troc comporte une mesure (ici une mesure du temps, à défaut de celle des informations ou des idées fournies). Les prix, la monnaie, etc., constituent ainsi un ensemble de quantifications, non pas simplement ordinales ou « intensives »,12 mais extensives ou métriques. Il est donc aisé de trouver l’occasion de multiples mesures authentiques dans les domaines de la science économique, et comportant des unités particulières à tel ou tel secteur (par exemple le produit par habitant dans la comparaison des formations socio-économiques ). Mais nous sommes encore très loin d’un système complet d’unités, avec possibilité de mises en équivalences entre elles, comme en physique.

Par contre, l’expérimentation ne saurait être pratiquée en économie dans le sens strict d’une dissociation et d’une variation systématique des facteurs et elle y est définie « en un sens très large, comme étant toute action directe ou indirecte effectuée sur une réalité donnée en vue de susciter ou de recueillir des conséquences observables » ( Solari ). En fait, l’expérimentation ainsi conçue consiste avant tout en une observation dirigée par un système d’abstractions, elles-mêmes inspirées par les modèles théoriques choisis à titre d’hypothèses. C’est donc l’union du modèle théorique et du schéma expérimental, c’est-à-dire en fait un schéma orientant l’observation et les mesures à prendre, qui constitue la démarche méthodologique fondamentale de l’économétrie et qu’on reconnaît immédiatement en cette interaction de la déduction et de l’expérience ainsi que dans ce rôle des abstractions méthodiques le caractère général de toute science, naturelle comme humaine.

Mais la difficulté propre à cette discipline, en l’absence d’une expérimentation au sens strict et étant donnée l’extraordinaire complexité des facteurs synchroniques et diachroniques toujours en présence, est d’ajuster le modèle théorique aux schémas expérimentaux, ceux-ci risquant de demeurer trop globaux et insuffisamment différenciés pour permettre les décisions résultant de l’analyse. Un modèle théorique n’aboutissant pas à une interprétation concrète effectivement vérifiable ne constitue, en effet, qu’un schéma logique ; et réciproquement un ensemble d’observables sans une structuration assez poussée se réduit à une simple description.

Or, les modèles théoriques utilisés par l’économie sont de plus en plus raffinés : la logique mathématique, les modèles mécaniques et stochastiques, la théorie des jeux et les méthodes opérationnelles (avec programmes linéaires et non linéaires), les modèles cybernétiques, etc., sont utilisés tour à tour et combinés, lorsqu’il le faut, avec les analyses historiques et avec celle des paramètres institutionnels. Mais, par ailleurs, l’application de toutes ces méthodes aux données d’expérience se heurte à la difficulté constante du découpage des champs d’observation, donc du niveau de l’abstraction opportune, car, à côté des lois générales et des lois non générales mais s’appliquant à plus d’une formation écono-

mique, il existe des lois spéciales à une seule formation et il se pose sans cesse des problèmes de typologie selon les échelles des valeurs.

( D ) La linguistique fournit le bel exemple d’une science où l’expérimentation est à peu près impossible ( sauf en phonétique expérimentale et en psycholinguistique) et où l’analyse systématique des observables a suffi à constituer des méthodes dont la rigueur est un exemple pour d’autres sciences de l’homme. Et cependant, en ce domaine comme en psychologie, on ne parvient pas à élaborer de systèmes d’unités de mesure, sauf le cas d’unités pour ainsi dire locales, c’est-à-dire choisies arbitrairement au sein d’un contexte limité.

La recherche des régularités (les linguistes parlent de moins en moins de « lois » pour ne pas créer de rapprochements trompeurs avec celles de la physique) s’y effectue essentiellement sur le modèle des foncteurs logiques, et en particulier de l’implication. On sait que l’expression « x implique y » signifie que l’on observe y toutes les fois que x est donné, que l’on peut observer y sans x ainsi que ni x ni y, mais que l’on n’a jamais x et non y. En phonologie, par exemple, on constate que les phonèmes p et b sont l’un et l’autre explosifs mais que seul le second exige l’utilisation des cordes vocales et cette situation permet de prévoir des régularités dans leur fonctionnement commun et leurs oppositions.

Mais à partir de telles régularités de formes logiques et qualitatives on peut naturellement s’engager dans deux directions opposées et complémentaires : celle des régularités statistiques portant sur les résultantes extérieures du fonctionnement du langage et celle de l’analyse des structures internes dont le fonctionnement est l’expression. Comme exemple de la première tendance on peut citer la « loi » de Zipf, qui énonce un rapport plus ou moins régulier entre les espèces et les genres dans les classifications verbales. Le caractère probabiliste de telles constatations soulève alors le problème de leur explication à partir des objets désignés, du sujet de la langue ou des deux. Sur le terrain diachronique (et ses connexions avec l’équilibre synchronique), Martinet a cherché à rendre compte des changements phonologiques par un compromis entre les besoins de l’expressivité et des raisons d’économie de source psychologique ou probabiliste. On connaît le rôle de l’entropie en théorie de l’information et Whatnough en a fait encore récemment un usage linguistique.

Comme exemple de la seconde tendance il faut citer tous les travaux du structuralisme linguistique, visant entre autres, avec Chomsky, à atteindre les régularités dans les transformations mêmes des règles possibles, mais en laissant encore ouverte la question des modèles explicatifs, cherchés (avec Saumjan, etc.) dans la direction des structures cybernétiques.

En bref on voit ainsi comment une science humaine, privée de presque tous les moyens de l’expérimentation ainsi que de l’emploi d’unités

de mesure de caractère général parvient néanmoins sur le double plan des successions diachroniques et des régulations synchroniques, à se constituer une méthodologie assez précise pour permettre des progrès constants et souvent exemplaires.

(E) La sociologie et l’ethnologie occupent sans doute parmi les sciences de l’homme la situation la plus difficile du triple point de vue de l’impossibilité de l’expérimentation, des résistances à la mesure faute d’unités générales et de la complexité des phénomènes, qui dépendent de la totalité des facteurs conditionnant la vie et le comportement humains (en opposition avec un secteur relativement bien délimité comme celui de l’objet de la linguistique). A reprendre les comparaisons avec les sciences naturelles dont il a été question sous I, la sociologie présente donc en commun avec l’astronomie le défaut d’expériences, mais sans bénéficier des mesures convergeant avec la déduction mathématique, et avec la géologie la prédominance des facteurs diachroniques et qualitatifs non déductibles, mais sans être en possession d’une stratigraphie ni d’une paléontologie suffisantes.

Cinq voies méthodologiques demeurent cependant ouvertes en une situation aussi lacunaire. La première consiste naturellement à affiner l’analyse mathématique des variations et des dépendances fonctionnelles. Une série de progrès récents ont été accomplis à cet égard, en particulier au moyen de ce que l’on a appelé l’analyse multivariée, permettant de dépasser les corrélations dans la direction de la causalité. L’« école de Columbia » a ainsi fourni de nombreux travaux sur l’opinion publique (voir notamment ceux de P.F. Lazarsfeld sur le two step flow mettant en évidence les facteurs d’intérêt, de passivité ou de plasticité, les mécanismes en jeu dans les manipulations de l’opinion, etc.).

La seconde consiste à chercher sous les observables le rôle des « structures » en tant que systèmes de transformations, dont l’équilibre mobile se prête aux analyses de la mathématique qualitative ( algèbre générale ). C’est la méthode structuraliste utilisée par Cl. Lévi-Strauss et qui tend à dépasser la causalité en tant que dépendances fonctionnelles entre les observables par des explications à la fois causales et implicatrices rendant compte de ceux-ci par les systèmes d’ensemble sous-jacents.

La troisième, surtout représentée dans les écoles ayant subi des influences marxistes, consiste à coordonner l’analyse structuraliste avec l’analyse historique, l’explication consistant alors à combiner la structure et la genèse. Jointes aux recherches ethnologiques (et il convient de signaler le regain d’intérêt qui depuis quelques années semble se manifester un peu partout pour les formes politiques et culturelles de développement ), ces tendances historico-structuralistes sont naturellement de nature à favoriser la « décentration » des observateurs occidentaux.

Une quatrième voie méthodologique (dont on a vu l’analogie avec nos réflexions sommaires sur l’astronomie) consiste à étudier à une échelle inférieure les répercussions ou les correspondants des grands phé-

nomènes d’échelle supérieure. La microsociologie se donne une telle tâche et elle a fourni des résultats notables dans les expériences sur la dynamique des petits groupes et les analyses des comportements sociaux élémentaires. Mais les problèmes qu’elle soulève constamment sont ceux du raccordement entre les diverses échelles, le problème central de la sociologie étant toujours celui des relations entre les sous-systèmes ou entre eux et le système d’ensemble. A cet égard, les débuts de réponses théoriques ont été de deux sortes. Les unes ont consisté en un effort assez systématique pour constituer des modèles abstraits (dans le langage du symbolisme logico-mathématique mais parfois aussi par des méthodes de simulation). Les autres reviennent à combiner le structuralisme avec l’analyse fonctionnaliste dans le détail des relations ou actions sociales. C’est ainsi que la sociologie générale de T. Parsons, qu’il appelle lui- même « structurale-fonctionnelle » ne vise pas seulement l’étude des formes d’équilibre d’ensemble de la société, mais également le raccord entre les échelles par une analyse de l’« action sociale » élémentaire (valeurs, etc.). De même le « néo-fonctionnalisme » de A.W. Gouldner ou de P.M. Blau cherche dans l’étude des « réciprocités » et des échanges, l’instrument de coordination des sous-systèmes conduisant des relations inter-individuelles aux stratifications elles-mêmes.

La cinquième méthode a été peu utilisée mais reste ouverte aux yeux de bien des auteurs : la condition nécessaire ( quoique non suffisante ) de toute vie sociale étant la formation des nouvelles générations par les précédentes, toute étude comparative sur le développement de l’être humain en différents milieux sociaux fournit une information décisive sur les apports collectifs à la nature de l’homme. En chaque question telle que celles du caractère social, mental ou biologique de la logique, des sentiments moraux, des systèmes sémiotiques ou symboliques, etc., une telle méthode d’analyse des processus formateurs est d’une indéniable fécondité, et elle a déjà permis de montrer l’identité profonde de nature entre les « opérations » de la pensée individuelle et celles qui interviennent en toute « co-opération » sociale.

5. Sciences de l’homme et grands courants philosophiques ou idéologiques

Après avoir rappelé certains des aspects des sciences de l’homme et les principales difficultés qu’elles ont rencontrées en leur constitution et en leur développement, le moment pourrait paraître venu de les situer dans le système général des sciences, conformément au titre de ce chapitre. Mais à tous les obstacles déjà mentionnés qu’il s’agit de franchir pour aboutir à une connaissance objective des faits humains, s’en ajoute un dernier qui est peut-être l’un des plus importants et en tous cas le plus spécifique quant aux différences entre les sciences de l’homme et celles de la nature. Il importe donc d’y venir maintenant avant de pouvoir

situer les unes par rapport aux autres dans le système d’ensemble des disciplines scientifiques.

Cet obstacle suprême, lié de près aux difficultés de la décentration intellectuelle dont il a déjà été question sous 2 et à l’emprise du « nous » sur le sujet cognitif qui construit la science (voir sous 3), tient simplement au fait qu’un homme de science n’est jamais un pur savant, mais qu’il est toujours également engagé en quelque position philosophique ou idéologique. Or, si ce fait n’a qu’une importance secondaire dans les recherches mathématiques, physiques ou même biologiques (en ce dernier cas nous sommes déjà en une région frontière), il peut être d’une grande influence en certains problèmes étudiés dans les sciences de l’homme. La linguistique est à peu près la même en tous les pays. La psychologie varie un peu plus selon les milieux culturels, mais sans contradictions inquiétantes, car les variations en jeu relèvent davantage de la diversité des écoles que de celle des idéologies. Avec l’économie et surtout la sociologie les oppositions s’accentuent. D’une manière générale il y a donc là un problème et il convient de l’examiner maintenant.

Plus précisément il y a là plusieurs sortes de problèmes, selon que les courants idéologiques ou philosophiques renforcent telle ou telle orientation dans la recherche, selon qu’ils tendent à voiler tel ou tel aspect des domaines à explorer ou selon encore qu’ils aboutissent à stériliser telle ou telle discipline en s’opposant implicitement ou même explicitement à son développement. La méthode à suivre consiste donc à prendre quelques exemples particuliers pour ne conclure qu’à propos de chacun d’eux.

I. Un premier exemple assez frappant est celui de la philosophie empiriste, dont la tradition demeure très vivante dans les idéologies anglo-saxonnes et dont l’un des aboutissements actuels est le mouvement appelé indifféremment « empirisme ou positivisme logiques ». Cette philosophie empiriste a, en effet, joué un rôle non négligeable dans la formation et le développement de divers aspects des sciences humaines, tout en leur imprimant par ailleurs des orientations que d’autres écoles jugent aujourd’hui quelque peu limitatives.

A l’actif de la philosophie empiriste on peut certainement dire qu’elle a été l’une des sources de la psychologie et de la sociologie scientifique en ce sens qu’elle en a anticipé la nécessité future et a même contribué à leur développement. Locke voulait résoudre les problèmes en s’appuyant sur les faits et non plus sur la seule spéculation et Hume mettait en sous- titre de son fameux traité Essai pour introduire le raisonnement expérimental dans les sujets moraux. Toute la psychologie anglo-saxonne a baigné à ses débuts dans une telle atmosphère et l’« école anthropologique anglaise » avec Tylor, Frazer et bien d’autre en a été également alimentée. Il est donc indéniable qu’un tel courant idéologique a contribué, de façon positive, à l’avancement des sciences de l’homme et l’on ne saurait pas davantage négliger les apports contemporains de l’empi-

risme logique au développement de la logique et de la théorie des sciences.

Mais, en tant précisément que philosophie ou que cristallisation d’une idéologie, l’empirisme ( terme forcément très global et qui n’exclut en rien les innombrables variantes individuelles) a également joué en certains cas un rôle d’orientation ou de canalisation que les psychologues, sociologues ou logiciens non empiristes ont pu juger limitatives. L’empirisme ne se borne pas, en effet, à insister sur la nécessité de l’expérimentation en toutes les disciplines portant sur les questions de faits (psychologie, etc.), car sur ce point tout le monde est d’accord. Il ajoute à cela une interprétation particulière de l’expérience, tant de celle du savant que de celle du sujet humain en général (objet des études psychologiques et sociologiques), en réduisant cette expérience à un simple enregistrement des données observables au lieu d’y voir comme d’autres épistémologies une structuration active des objets, toujours solidaire des actions du sujet et de ses essais d’interprétation. Il en résulte alors, par exemple, que, sur le terrain de la psychologie de l’apprentissage et de l’intelligence, les chercheurs se rattachant à la philosophie empiriste sont naturellement portés à sous-estimer ce que d’autres auteurs souligneront sous le nom d’activités du sujet : c’est ainsi que plusieurs théories de l’apprentissage conçoivent les connaissances acquises comme une sorte de copie de la réalité et mettent tout l’accent sur les « renforcements » externes qui consolident les associations, tandis que les théories non empiristes insistent sur les facteurs d’organisation et de renforcement internes.

Sur le terrain de la logique qui, comme on le verra plus loin ( sous 6 ), n’est pas entièrement dissociable des facteurs psycho-sociologiques, l’empirisme logique a été conduit à présenter les structures logico-mathématiques comme l’expression d’un simple langage, en tant que syntaxe et sémantique générales, tandis que les auteurs ne se rattachant pas à cette école voient dans la logique naturelle le déploiement d’opérations qui plongent leurs racines jusque dans la coordination générale des actions à un niveau plus profond que celui du langage.

Ces oppositions d’écoles philosophiques, dues aux influences idéologiques, sont d’ailleurs parfois fécondes et plus profitables que nuisibles au développement des sciences de l’homme.13 II est certain, par exemple, que les théories américaines de l’apprentissage, inspirées par l’empirisme, ont joué un rôle positif, d’abord en poussant à l’extrême une forme d’interprétation dont il était utile de l’exploiter à fond et ensuite en provoquant une série de travaux sur les aspects négligés par cette sorte d’associationnisme. De même l’empirisme logique en dissociant de façon trop radicale les jugements synthétiques ou expérimentaux des jugements analytiques ou logico-mathématiques a conduit à des réactions de logiciens (comme W.V. Quine) ou de psychologues dont les travaux ont enrichi nos connaissances en fonction même des problèmes soulevés par

les empiristes lorsqu’ils ont voulu mettre en doute le constructivisme logico-mathématique.

En bref, ce premier exemple met d’emblée en lumière les avantages et les dangers des influences philosophiques ou idéologiques. Les inconvénients l’emporteraient sans doute s’il y avait uniformisation de toutes les tendances ou absence de discussion et de coopération entre les écoles. Tant qu’il s’agit par contre de problèmes posés en termes de vérification possible, expérimentale ou par formalisation, la connaissance ne saurait que bénéficier d’oppositions qui, comme toujours en science, constituent des facteurs de progrès.

IL Ceci nous conduit aux philosophies dialectiques qui jouent un rôle essentiel dans les idéologies socialistes, notamment dans les domaines de la sociologie et de l’économie et, de façon générale, en toutes les disciplines comportant une dimension de développement historique.

Mais, le cas de la dialectique est quelque peu différent de celui de l’empirisme en ce sens que, quand ce dernier souligne avec raison le rôle de l’expérience, il donne déjà de celle-ci une interprétation non acceptée par les non-empiristes, tandis que, quand la dialectique met en évidence la nature spécifique des développements historiques avec leurs conflits, oppositions et dépassements continuels, elle se borne souvent à dégager des mécanismes que chacun pourrait admettre, car l’esprit dialectique est sans doute plus large que l’appartenance à telle ou telle école.

On peut, en effet, discerner deux courants dans les mouvements dialectiques contemporains, celui que nous appellerons la dialectique immanente ou méthodologique et celui d’une dialectique plus générale ou philosophique.

Les représentants du premier de ces courants conçoivent la dialectique comme un effort épistémologique cherchant à dégager les traits communs ou au contraire différenciés d’un cas à l’autre de toutes les démarches scientifiques visant à rendre compte des développements se déroulant dans le temps. La dialectique ainsi conçue constitue donc une prise de conscience des méthodes d’interprétation effectivement employées en certaines recherches biologiques, psychogénétiques, économiques, etc. Et, respectueuse des faits, elle peut alors fréquemment converger, et souvent de très près, avec les considérations d’auteurs qui ne savaient rien ou ne voulaient rien savoir de la dialectique philosophique. Par exemple, Pavlov, dont les travaux ont eu une si grande importance dans les milieux de la dialectique soviétique, répétait fréquemment qu’il ignorait tout de cette philosophie, ce qui n’avait aucune importance puisque son œuvre comportait une méthodologie en actes, que d’autres se chargeaient de dégager réflexivement. En psychologie du développement psychogénétique, les travaux sur la formation des opérations intellectuelles à partir des régulations préopératoires et sensori-motrices, sur le rôle des déséquilibres ou contradictions et des rééquilibrations par synthèses nouvelles et dépassements, bref tout le constructivisme carac-

térisant la constitution progressive des structures cognitives ont souvent été rapprochés des interprétations dialectiques sans qu’il y ait eu, sauf exception, d’influences directes. Il va donc de soi que de tels rapprochements peuvent être utilisés par les partisants d’une dialectique méthodologique qui ne cherche qu’à dégager les orientations des sciences du développement sans intervenir dans les sciences elle-mêmes et ce travail de comparaison et de réflexion épistémologique ne peut que leur être utile.

Mais on peut concevoir également, depuis Kant et Hegel, une dialectique philosophique et il arrive parfois que comme bien des philosophies, elle en vienne à vouloir fonder et même orienter les sciences. En un tel cas, elle ne constitue plus alors qu’un système d’interprétation parmi d’autres. Il va néanmoins de soi que son rôle a été considérable, puisque, en l’espèce, ehe peut s’appuyer sur une méthodologie éprouvée, qui coïncide avec la méthodologie spontanée de plusieurs disciplines, comme on l’a rappelé à l’instant. Le seul problème intéressant pour nous est donc celui de la conformité des idées avec les faits.

L’influence de cette dialectique philosophique s’est traduite en des formes concrètes dans les domaines de la sociologie et de l’économie, et il est incontestable que la dialectique marxiste a exercé une action particulièrement importante à cet égard. Il est intéressant de noter à ce sujet, puisque cet ouvrage porte essentiellement sur les tendances des sciences de l’homme et n’a pas à fournir de synthèse doctrinale, que l’on peut distinguer en l’état présent trois sortes d’attitudes envers un tel mouvement. Pour les uns la dialectique marxiste exprime les vérités dominantes actuellement accessibles dans le domaine sociologique. D’autres sont d’avis contraire et y voient une interprétation parmi plusieurs sans privilège aujourd’hui décidable. Les troisièmes enfin la considèrent une « métasociologie » d’un intérêt évident à titre de guide sans doute le meilleur de la recherche mais sans contrôle expérimental possible et situé sur le terrain de la seule interprétation.

III. Un troisième exemple est d’une tout autre nature : c’est celui de la phénoménologie, c’est-à-dire d’une philosophie qui ne prétend pas conduire à une recherche scientifique ou dégager les méthodes des sciences déjà constituées mais bien doubler ces sciences elles-mêmes en fournissant une connaissance plus authentique des réalités considérées.

Il convient à propos de ce groupe de tendances ( dont le bergsonisme a été un exemple antérieur) de noter tout d’abord que les conflits entre les sciences et certaines philosophies ne datent guère que du XIXe siècle, à une époque où quelques philosophes ont révé d’un pouvoir spéculatif permettant d’embrasser la nature elle-même (comme Hegel en sa Natur- philosophie) et où, réciproquement, quelques savants prétendaient tirer de leur savoir positif des métaphysiques scientistes (comme le matérialisme dogmatique) et provoquaient ainsi des réactions dans le sens de systèmes destinés à protéger les valeurs morales contre ces empiétements

considérés comme illégitimes. Il en est résulté que la critique de la science, au sens de la réflexion épistémologique, a conduit en bien des cas certaines philosophies à assigner des frontières au savoir scientifique, ce que souhaitaient par ailleurs les doctrines positivistes, et à s’efforcer de constituer, par delà les frontières, un autre type de savoir revenant en ce cas à doubler la science elle-même en tel ou tel de ses domaines.

La question est ainsi d’une grande importance puisqu’elle revient en dernière analyse à se demander si la science est « ouverte » ou s’il existe des frontières stables et définitives séparant par leur nature même les problèmes scientifiques des problèmes philosophiques. Cette seconde solution a donc été celle du positivisme qui, au temps de Comte, réservait à la science l’établissement des lois et éliminait de son domaine la recherche des causes jugée inaccessible, et, dans l’état actuel, veut réduire les sciences à une description des observables et à l’emploi du « langage » logico-mathématique en renvoyant à la métaphysique les autres questions jugées « sans signification ». De même et d’un tout autre point de vue, la phénoménologie de Husserl veut réserver à la science l’étude du « monde » spatio-temporel, mais en admettant alors, au-delà de cette frontière stable, une connaissance « eidétique » ou des formes et essences, fournie par l’intuition métaphysique.

Or, depuis les révolutions successives de la physique, qui a modifié certaines de nos intuitions les plus fondamentales au profit, non pas d’un relativisme sceptique, mais bien d’une objectivité relationnelle de plus en plus efficace, la tendance générale des sciences est de se considérer comme « ouvertes » dans le sens d’une révisibilité toujours possible des notions ou principes et des problèmes eux-mêmes. Aucune notion fondamentale de la science n’est demeurée identique à elle-même au cours de l’histoire et ces transformations ont conduit jusqu’à des refontes successives de la logique comme telle. Il est donc sans doute assez vain de chercher à tracer des frontières immuables entre tel groupe de notions considérées comme seules scientifiques et tel autre qui serait réservé à la philosophie. Or s’il en est ainsi, il est peut-être aussi vain — du moins observe-t-on une tendance de plus en plus fréquente à le croire — d’établir des frontières définitives ou simplement stables entre les problèmes scientifiques et les problèmes philosophiques. Un problème demeure philosophique tant qu’il n’est traité que spéculativement et, comme on l’a vu (sous 2) il devient scientifique sitôt qu’on parvient à le délimiter d’une manière suffisante pour que des méthodes de vérification, expérimentales, statistiques ou algorithmiques, permettent de réaliser quant à ses solutions un certain accord des esprits par convergence, non pas des opinions ou croyances, mais des recherches techniques ainsi précisées.

Cela étant, une philosophie parascientifique comme la phénoménologie court naturellement le danger de demeurer relative à l’état considéré des sciences dont elle fait la critique. Husserl (après Bergson) s’en est pris à une certaine psychologie empiriste et associationniste qui était

celle des débuts de ce siècle et il en a montré avec raison les insuffisances. Mais, au lieu de travailler à la corriger et à la perfectionner, il l’a admise comme telle et a simplement voulu lui tracer des frontières, de manière à construire au-delà de celles-ci une autre forme de connaissance qui relèverait seulement des « intentions », des significations et des intuitions. Seulement entre deux la psychologie a évolué et s’est considérablement enrichie, de telle sorte que le problème se pose aujourd’hui en de tout autres termes. Il en résulte que des problèmes tels que celui de la libération de l’intelligence logique par rapport au « monde » spatio-temporel ( la « réduction » phénoménologique ) sont abordés aujourd’hui sur le terrain de la psychologie du développement par des méthodes susceptibles de vérification et que l’intuition phénoménologique paraît aux logiciens comme plus entachée de ce « psychologisme » 14 qu’il s’agissait de combattre, que ce n’est le cas des travaux des psychologues eux-mêmes. En bref, si la psychologie philosophique de nature phénoménologique a pu influencer momentanément quelques auteurs individuels (comme les fondateurs de la Gestaltpsychologie, qui s’est d’ailleurs orientée en une direction nettement naturaliste), elle n’a modifié en rien les grandes tendances de la psychologie scientifique contemporaine, qui s’est développée par elle-même.

6. Les sciences de l’homme, celles de la nature et le système des sciences

L’un des problèmes au sujet desquels les influences idéologiques parfois même nationales se sont le plus fait sentir est celui des relations entre les sciences de l’homme et celles de la nature. Dans les milieux les moins portés à la spéculation métaphysique, comme les pays anglo-saxons et les républiques populaires (malgré toutes les différences qui opposent les tendances empiristes aux tendances dialectiques), une telle question n’existe pas ou se présente sous une forme très atténuée : il va de soi, par exemple, que la psychologie y est considérée comme participant à la fois des sciences de la nature et des disciplines sociales. Dans les milieux sensibles, au contraire, aux orientations métaphysiques comme les pays germaniques ( à l’exception du positivisme traditionnel des Viennois ) ou latins, de nombreuses doctrines ont insisté sur la différence des Natur- wissenschaften et des Geisteswissenschaften et la psychologie y a en général été rattachée à la philosophie. Il est d’un certain intérêt de noter que durant la maladie sociale qui s’est abattue sur l’Allemagne jusqu’à la fin du nazisme, l’opposition en question a été renforcée au paroxysme et, durant toute la période du fascisme, les chaires de psychologie et de sociologie scientifiques ont été supprimées dans ce pays et en Italie (et en cette dernière malgré les idées politiques très voisines qui avaient été celles de V. Pareto), pour ne refleurir qu’ensuite.

I. La distinction des sciences de l’homme et de celles de la nature peut assurément être soutenue d’abord du point de vue des difficultés épistémologiques et méthodologiques sur lesquels on a insisté en 3 et 4. Mais, d’une part, comme on l’a vu, plusieurs de ces difficultés ne sont pas spéciales aux sciences de l’homme et le problème de l’objectivité expérimentale ne comporte pas seulement deux solutions extrêmes, selon que la recherche scientifique porte sur des objets physiques à notre échelle ou sur l’homme en société, mais il donne lieu à toute une gamme d’approximations successives, selon que les phénomènes physiques sont étudiés à différentes échelles et surtout selon que l’on passe de la physico-chimie à la biophysique et à la biochimie, de là aux disciplines proprement biologiques puis à la psychologie et enfin seulement aux sciences portant sur les sociétés humaines à titre de totalités. D’autre part, et surtout, les méthodes utilisées se prêtent à des échanges de plus en plus fréquents entre les sciences de la nature et celles de l’homme, et nous y insisterons tantôt.

La principale raison de l’opposition entre ces deux groupes de sciences tient au rôle et aux propriétés du « sujet » et c’est pourquoi cette opposition varie selon que les milieux culturels où se développent les sciences de l’homme sont plus ou moins sensibles aux séductions métaphysiques. Pour les partisans irréductibles des Geisteswissenschaften conçues comme sui generis, le « sujet » ne fait pas partie de la nature, mais en est le spectateur ou parfois même l’auteur, tandis que, pour les partisans de la continuité, le fait que l’homme soit un sujet est un phénomène naturel comme un autre, ce qui n’empêche pas le sujet de dominer la nature ou de la modifier ni de présenter toutes les activités que la philosophie traditionnelle attribue aux « sujets ». Tel est l’enjeu du problème.

Or, depuis l’époque où l’on a voulu opposer le sujet à la nature et en faire un champ d’études réservé à des sciences de l’esprit plus voisines de la métaphysique que des sciences dites « exactes et naturelles » un grand nombre de changements se sont produits dans l’évolution des sciences en général, de telle sorte que les tendances actuelles, tout en insistant sur la spécificité des problèmes à tous les niveaux de la réalité, sont loin d’être favorables à une simple dichotomie.

Un premier fait à signaler, et il est fondamental, est l’évolution de la biologie, dont les apports actuels sont d’une grande importance pour les interprétations de la formation du « sujet ». Le néodarwinisme des débuts de ce siècle voyait dans l’évolution des êtres organisés le produit de deux facteurs fondamentaux dans lesquels l’animal comme sujet ne jouait aucun rôle : d’un côté des variations aléatoires ou mutations (par opposition aux recombinaisons du pool génétique de la population, sur lesquels on insiste de plus en plus aujourd’hui), et d’un autre côté une sélection imposée par le milieu, mais conçue comme un simple triage conservant les plus aptes et éliminant les autres. Le comportement de l’animal n’était donc considéré que comme un facteur très secondaire,

jouant un petit rôle dans la survie mais sans aucune causalité essentielle. On est au contraire conduit aujourd’hui à comprendre que la sélection porte fondamentalement sur les variations phénotypiques, interprétées elles-mêmes comme des « réponses » du génome aux tensions du milieu (Dobzhansky, Waddington, etc.). Or la phénotype englobe déjà le comportement, puisque tous deux sont de nature adaptative. D’autre part, la sélection est aujourd’hui conçue sur des modèles de feedbacks et d’actions en retour : l’organisme choisit son milieu et le modifie, autant qu’il est influencé par lui. Mais le choix et les modifications de l’environnement dépendent entre autres du comportement, à titre de facteur de plus en plus important en cours de l’évolution. D’autre part, la notion de « progrès », éliminée par le néo-darwinisme classique après les excès d’optimisme de l’évolutionnisme initial, donne lieu à des recherches objectives (J. Huxley, Rentsch, etc.), dont les critères utilisés se réfèrent naturellement aussi au comportement. Pour toutes ces raisons, la zoopsychologie ou éthologie joue un rôle toujours plus essentiel en biologie zoologique pendant que les botanistes insistent toujours davantage sur les processus réactionnels. Or cette zoopsychologie fournit aujourd’hui un tableau déjà assez impressionnant des étapes de l’apprentissage et de l’intelligence des insectes ou des Céphalopodes à l’homme, et K. Lorenz a montré, en une étude très suggestive, comment les théories modernes de l’instinct pourraient se prolonger en une interprétation aprioriste (K. Lorenz est kantien !) des principales catégories de la pensée humaine. Sans adopter nécessairement cette dernière solution, il est en tous cas exclu aujourd’hui de considérer le « sujet » comme étranger à la nature, puisque les tendances les plus générales de la biologie et de l’ethnologie sont de considérer le comportement et la vie organique comme étroitement liés et d’étudier l’animal à titre de sujet.

IL Une seconde zone fondamentale de soudure entre les sciences de la nature et celles de l’homme est constituée par l’échange des méthodes. Nous disons bien « échange », car on va constater que ces services sont réciproques.

En premier lieu, il va de soi que les sciences de l’homme sont conduites à utiliser de plus en plus des méthodes statistiques et probabilistes ainsi que des modèles abstraits qui ont été développés sur le terrain des sciences de la nature (le Chapitre VIII renseignera le lecteur à ce sujet). Pour ne citer qu’un exemple de ces structures logico-mathématiques dues aux sciences naturelles et qui ont rendu service aux sciences de l’homme, rappelons les convergences bien connues entre les notions d’entropie en physique et en théorie de l’information. Rien, au premier abord, ne pouvait sembler être de nature à créer un lien entre des disciplines aussi éloignées l’une de l’autre que la thermodynamique et la linguistique. Cependant, en constituant une théorie mathématique de l’information et en comparant la forme des expressions servant à caractériser l’accroissement d’information par rapport aux « bruits » et au désordre, on s’est

aperçu, d’un point de vue essentiellement formel et relatif aux symétries en jeu, qu’il existait un certain isomorphisme entre ces fonctions et celles qui sont utilisées dans les problèmes de l’entropie : en un tel cas, les techniques acquises en une science naturelle ont pu éclairer directement celles qu’il s’agissait de constituer pour résoudre un difficile problème, central pour les sciences de l’homme.

Les partisans de la spécificité des Geisteswissenschaften peuvent naturellement objecter que de tels exemples, si nombreux soient-ils, ne prouvent rien, sinon l’esprit « naturaliste » qui sévit de plus en plus dans les sciences de l’homme, et, d’après eux, à tort ! Mais il existe une réponse, et elle est frappante, car elle est de nature à rassurer ceux qui voient en de tels rapprochements un danger d’affaiblissement en ce qui concerne l’originalité propre aux comportements humains et supérieurs. Il se trouve, en effet, et de plus en plus, que les sciences de l’homme, empruntant simplement aux sciences de la nature le grand modèle tout à fait général de l’union de la déduction logico-mathématique et de l’expérience, ont été conduites à construire pour leurs propres besoins certaines techniques logico-mathématiques nouvelles : or, ces techniques, d’intentions spécifiquement « humaines », se sont trouvées en bien des cas rejaillir sur les sciences de la nature et fournir des solutions imprévues sur des points où les techniques « naturalistes » étaient restées jusque là insuffisantes. En d’autres termes, s’il existe une tendance à « naturaliser » les sciences de l’homme, il existe aussi une tendance réciproque à « humaniser » certains processus naturels !

La théorie de l’information en est précisément un premier exemple, car, après avoir tiré de la thermodynamique ses inspirations formelles, elle a agi en retour sur les interprétations de cette discipline au point que L. de Broglie a pu considérer le rapprochement des problèmes d’entropie et d’information comme l’un des plus féconds et des plus suggestifs de ces dernières décades. D’autre part, il est impossible d’ouvrir quelque ouvrage contemporain de biologie sans retrouver sans cesse les problèmes d’information, depuis l’encodage de l’information génétique dans l’ordination des spirales d’ADN (acide désoxyribonucléique constitutif du génome) jusqu’aux problèmes de la conservation acquise ou « mémoire » ( ce terme à lui seul suffirait à révéler la tendance dont nous parlions à humaniser les processus élémentaires, mémoire qui suppose probablement l’intégrité de l’ARN (acide ribonucléique dont le rôle est fondamental durant toute l’épigenèse et jusqu’aux adaptations phénotypiques ).

Un autre exemple très frappant est celui de la « théorie des jeux » ou de la décision, ajustée aux besoins de l’économétrie par V. Neumann et Morgenstern. Or, cette technique, dont l’utilité se trouve être de plus en plus grande pour l’étude des comportements humains (de la perception, avec Tanner, jusqu’aux conduites morales avec Braitswaithe), a eu des répercussions dans les sciences de la nature et l’on peut en donner deux exemples. Le premier est celui du fameux problème du démon de

Maxwell en thermodynamique, dont Sczilard avait déjà fourni il y a une quarantaine d’années une révision pleine de promesses et dont on peut aujourd’hui donner une théorie rationnelle en se fondant sur la notion de son « coût d’information ». Le second relève de la biologie, où les problèmes d’économie se posent d’ailleurs sans cesse : Ashby a montré récemment que l’on peut fonder l’un des modèles les plus simples de régulation biologique ou nerveuse sur des « stratégies », et sur une table d’imputation relevant de la théorie des jeux.

La cybernétique entière constitue aujourd’hui un chaînon essentiel dans le passage de la physique à la biologie. Portant à la fois sur les problèmes d’information, dont il a déjà été question, et de guidage, elle ne constitue peut-être pas, de ce second point de vue, une émanation directe des sciences de l’homme, puisque celui-ci songe parfois plus souvent à guider ses robots qu’à se guider lui-même. Mais il lui arrive aussi de songer à diriger sa propre conduite et il semble impossible de contester que ce guidage humain a joué un rôle dans la constitution de la cybernétique. Il suffit à cet égard de songer à l’évolution de l’idée de finalité. On sait assez, en effet, que le finalisme sous sa forme aristotélicienne un peu crue recouvre un système de notions inspirées par l’action intentionnelle de l’homme et qualifiées pour cette raison d’anthropomorphiques par le mécanisme cartésien et classique. Mais si l’idée de finalité reste obscure les problèmes d’adaptation, d’utilité fonctionnelle, d’anticipation, etc., soulevés par le finalisme sont demeurés entiers : or, en découvrant des « équivalents mécaniques de la finalité », et en mettant au point une « téléonomie » bien distincte par sa rationalité, de la téléo- logie du sens commun, la cybernétique a fourni une contribution essentielle à la fois aux sciences de l’homme et à leur action en retour sur celles de la nature (dans le cas particulier sur la biologie entière).

III. La cybernétique est un premier exemple de ces disciplines que l’on ne sait pas exactement où classer entre les sciences de la nature et celles de l’homme. Or, il y en a bien d’autres et c’est là un troisième argument qui pèse de plus en plus actuellement en faveur de la continuité.

Il convient tout d’abord de noter que les sciences dont on a coutume de les opposer à celles de l’homme, et de les réunir dans les Facultés des Sciences, sont généralement appelées « Sciences exactes et naturelles ». Que peut alors signifier le terme de « exactes » ? On l’applique souvent à la physique, car il existe une physique mathématique, mais il va de soi que toute science expérimentale n’est jamais qu’approximative, y compris la physique théorique. « Exactes » s’applique donc essentiellement aux mathématiques. Mais alors demeurent-elles « naturelles » ? Si l’on veut simplement dire qu’elles s’appliquent à la nature, il faut alors répondre qu’elles conviennent aussi à l’homme. Sinon elles ne sont pas naturelles au sens de tirées sans plus de l’expérience physique, car elles la dépassent très largement et connaissent une nécessité interne qu’elle ignore. Dire que les mathématiques sont exactes signifie donc qu’elles

font corps avec la logique. Mais que serait la logique sans l’homme, même si elle plonge ses racines dans les nécessités de l’organisation biologique ?

Le problème devient alors aigu à propos de la logique elle-même. Sous sa forme actuelle, la logique est une discipline axiomatique et algorithmique étroitement jointe aux mathématiques et qui s’enseigne souvent dans les Facultés des Sciences sous le nom de logique mathématique. Comme telle, elle appartient donc aux sciences exactes et naturelles et, à côté de ses applications proprement mathématiques elle connaît de multiples usages en physique et jusqu’en biologie (Woodger). D’un tel point de vue, elle n’est ainsi qu’une technique opératoire, comparable à la théorie des groupes ou à l’algèbre en général, et constitue par conséquent une « logique sans sujet » qui ne semble plus concerner les sciences de l’homme. Seulement, déjà sur le terrain de logique de la science ou de la théorie scientifique en tant que théorie, on ne peut pas dissocier entièrement la logique et le sujet logique. D’une part, le langage logique ou syntaxe générale appelle un métalangage ou système de significations et cette sémantique générale concerne le sujet humain. D’autre part, les multiples travaux sur les limites de la formalisation et issue des théorèmes de Goedel ( 1931 ) soulèvent également le problème du sujet puisqu’il s’agit d’expliquer cette impossibilité de tout formaliser à la fois et cette nécessité d’un constructivisme passant des théories plus « faibles » aux plus « fortes » sans jamais pouvoir se contenter des seules bases de départ.

Mais surtout à côté de la logique du logicien il y a celle du sujet en général. En effet, si la logique est une axiomatique il faut bien qu’elle le soit d’une réalité antérieure à elle, de nature donnée et qu’il s’agit d’axiomatiser. Or, ce donné ne se réduit pas aux éléments de la conscience du sujet, mais tient aux structures opératoires utilisées par celui- ci en ses actions et ses raisonnements et dont il ne prend qu’une conscience partielle. De même qu’il existe des « nombres naturels » en jeu dans la numérotation préscientifique et dont l’arithmétique a ensuite fait la théorie en les dépassant largement, de même il existe ainsi des structures logiques naturelles (classifications, sériations, correspondances, etc. ) que construit et utilise le sujet en ses activités spontanées et qu’uti- lise le logicien lui-même en son travail de formalisation.

Or ces structures logico-mathématiques du sujet sont celles qu’étudient par ailleurs la psychologie du développement, l’anthropologie culturelle et la sociologie elle-même en son secteur de sociologie de la connaissance. Il est donc exclu de dissocier la logique des sciences de l’homme, puisque la logique du logicien constitue un prolongement formalisé et largement enrichi de celle du sujet en ses opérations effectives. Ce caractère humain des sources structurales et opératoires de la logique est même si profond que, en-deçà des coordinations générales et même sensori-motrices de l’action dont procèdent les opérations, c’est jusqu’aux coordinations nerveuses que l’on peut aujourd’hui remonter ; Mc Culloch

et Pitts ont montré, en effet, qu’il y a isomorphisme entre les opérateurs intervenant dans les différentes formes de connexions neuroniques et les foncteurs de la logique des propositions (réseau booléen) et ce fait fondamental indique que si les structures logiques sont le produit de constructions progressives, se réorganisant et se poursuivant de palier en palier jusqu’à celui de la formalisation elle-même, ces constructions, sans être préformées puisqu’elles sont de plus en plus riches, remontent jusqu’aux coordinations nerveuses et sensori-motrices elles-mêmes.

En bref la logique appartient à la fois aux sciences exactes et naturelles et à celles de l’homme et assure une connexion entre elles toutes qui échappe aux classifications linéaires. Mais, s’il en est ainsi, il faut en dire autant des formes scientifiques de l’épistémologie elle-même. L’épistémologie a été considérée classiquement comme une branche de la philosophie, mais deux sortes de faits nouveaux témoignent aujourd’hui de tendances à l’autonomie analogues à celles qui ont marqué l’indépendance progressive de la psychologie, de la sociologie et de la logique.

Le premier de ces faits est que les sciences avancées constituent leur propre épistémologie par des recherches dues à des spécialistes appartenant à ces sciences elles-mêmes. Par exemple les problèmes des fondements des mathématiques sont de plus en plus traités par les mathématiciens eux-mêmes, et font intervenir des considérations de nature surtout logique mais souvent aussi historiques et proprement psychologiques (Poincaré, Brouwer, Enriques, Gonseth). La théorie épistémologique de l’expérience physique est, surtout depuis les révolutions de la microphysique, élaborée par les physiciens eux-mêmes. En biologie une tentative de mise au point épistémologique due à L. von Bertalanffy a abouti à un mouvement qui, sous le nom de « théorie générale des systèmes », cherche à dégager les mécanismes épistémiques communs aux diverses disciplines intéressées, y compris la psychologie, etc.

Le second de ces faits est que certaines méthodes d’approche des recherches épistémologiques s’orientent dans la direction de l’étude du développement. Il y a longtemps déjà que sous le nom de « méthode historico-critique » des théoriciens de la connaissance ont compris en quoi l’analyse historique de la formation des idées et des méthodes éclaire les mécanismes du savoir scientifique. Des travaux comme ceux de A. Koyré ou de T.S. Kuhn sont par exemple extrêmement instructifs au point de vue de l’épistémologie de la physique et de la chimie et l’histoire des mathématiques a fourni à L. Brunschvicg et à P. Boutroux l’occasion d’analyses épistémologiques pénétrantes. Seulement l’histoire ne répond pas à toutes nos questions et, en dessous ou en deçà du plan historique il y a la psychogenèse et la sociogenèse. T.S. Kuhn lui-même, par exemple, se réfère explicitement à nos travaux sur l’enfant comme ce fut déjà le cas de Brunschvicg et cela montre que quand l’historien se fait épistémologiste ou l’inverse il a besoin de données psychologiques.

D’une manière générale toute épistémologie scientifique se réfère implicitement ou explicitement à des interprétations psychologiques,

qu’il s’agisse de perception, de langage (en ses relations avec la pensée) ou de structures opératoires. Mais au lieu d’une psychologie sommaire et parfois spéculative, on peut concevoir un ensemble de recherches qui se donneraient pour tâche de contrôler expérimentalement les diverses hypothèses psychologiques en jeu dans les multiples épistémologies du nombre, de l’espace, du temps, etc. C’est le travail qu’a entrepris systématiquement sous le nom d’« épistémologie génétique » un groupe de chercheurs travaillant de façon interdisciplinaire et faisant collaborer sur chaque question épistémologique des psychologues du développement, des logiciens et des spécialistes de la discipline considérée. Il est alors impossible de nier que ce mouvement participe des sciences de l’homme, tout en faisant porter les travaux sur des questions d’épistémologie pouvant relever des sciences exactes et naturelles. Ici encore, on trouve donc en l’épistémologie un trait d’union indissociable entre les deux groupes de disciplines.

Si l’on en vient enfin à essayer de situer les sciences de l’homme dans l’ensemble du système des sciences, les différentes remarques qui précèdent montrent l’impossibilité de s’en tenir à une classification simplement linéaire.

Le modèle de ces classifications linéaires a été fourni par A. Comte qui ordonnait les sciences selon leur complexité croissante et leur généralité décroissante. Une telle série, appliquée à notre problème reviendrait donc dans les grandes lignes à la suivante : mathématiques, sciences physiques, sciences biologiques, psychologie et enfin sciences sociales en leurs interdépendances. Mais on voit alors aussitôt que la difficulté est de situer la logique. Comte lui-même n’a pas abordé le problème sous cette forme, sans doute parce que la logique symbolique moderne n’était pas encore constituée, mais il parle souvent d’une « logique naturelle » soit pour insister sur son rôle dans la constitution des mathématiques, soit, plus implicitement, en la considérant comme l’un des produits de la vie collective, ce qui revenait en substance à la situer dans le domaine des réalités sociales ( et le « positivisme logique » ultérieur la rattache explicitement à la linguistique en ses aspects les plus généraux). Or, si la logique présente quelques rapports avec le sujet humain, et l’on a vu plus haut les bonnes raisons qu’on a de l’admettre aujourd’hui, elle appartient donc aux domaines situés au terme de la série, tout en jouant un rôle fondamental en mathématiques, c’est-à-dire aux débuts de la série ; cela revient donc à dire que l’ordre linéaire est illusoire et qu’il y a en fait circularité.

En réalité, aucune des sciences ne peut être étalée sur un plan unique et chacune d’entre elles comporte des niveaux hiérarchiques : (a) son objet, ou contenu matériel de l’étude ; (b) ses interprétations conceptuelles ou technique théorique ; (c) son épistémologie interne ou analyse de ses fondements ; et (d) son épistémologie dérivée ou analyse des relations entre le sujet et l’objet en connexion avec les autres sciences.

Si l’on s’en tient alors aux niveaux (b) et peut-être (c), c’est-à-dire

aux techniques théoriques des sciences, y compris leur épistémologie interne, l’ordre linéaire indiqué est entièrement acceptable et la logique doit être située en tête de série, car les logiciens n’ont recours ni aux psychologues ni même aux linguistes pour construire leurs axiomatisations ; les mathématiciens peuvent se subordonner à la logique mais point à la physique ou à la biologie ; etc.

Par contre, sitôt que l’on considère l’objet des disciplines (soit a) et leur épistémologie dérivée (d), il devient clair que l’objet de la logique ne peut être entièrement détaché du sujet, pour autant que la logique formalise des structures opératoires construites par ce dernier, et l’ordre des sciences redevient nécessairement circulaire.

Cette circularité est d’ailleurs d’un grand intérêt pour l’épistémologie des sciences de l’homme, car elle tient au cercle fondamental qui caractérise les interactions du sujet et de l’objet : le sujet ne connaît les objets qu’à travers ses propres activités, mais il n’apprend à se connaître lui-même qu’en agissant sur les objets. La physique est ainsi une science de l’objet, mais elle n’atteint celui-ci que par l’intermédiaire des structures logico-mathématiques dues aux activités du sujet. La biologie est encore une science de l’objet, mais l’être vivant qu’elle étudie grâce aux instruments empruntés en partie à la physico-chimie est en même temps le point de départ d’un sujet de comportement qui aboutira au sujet humain. La psychologie et les sciences de l’homme étudient ce dernier en utilisant en partie les techniques des sciences précédentes, mais le sujet humain construit par ailleurs les structures logico-mathématiques qui sont au point de départ des formalisations de la logique et des mathématiques. Au total le système des sciences est engagé en une spirale sans fin, dont la circularité n’a rien de vicieux mais exprime sous sa forme la plus générale la dialectique du sujet et de l’objet.

On voit ainsi que tout en demeurant les plus complexes et les plus difficiles, les sciences de l’homme occupent une position privilégiée dans le cercle des sciences : sciences du sujet qui construit les autres sciences, elles ne sauraient être détachées de celles-ci sans une simplification déformante et artificielle, mais, si l’on replace le sujet humain en sa véritable position, qui est celle, tout à la fois, d’un aboutissement, dans la perspective de l’objet physique et biologique, et d’un point de départ créateur, dans la perspective de l’action et de la pensée, les sciences de l’homme rendent seules intelligible la fermeture ou plutôt la cohérence interne de ce cercle des sciences.

7. Les grandes orientations théoriques : prévision et explication

I. Dans la mesure où les sciences de l’homme ne sont pas isolables mais font partie du système d’ensemble des sciences et dans la mesure où celui-ci présente une forme générale circulaire ou en spirale, le premier

problème dominant les grandes orientations théoriques est assurément celui de la spécificité ou au contraire de la réductibilité des phénomènes étudiés dans les différentes branches du savoir, car si les notions d’interactions et d’interdépendances tendent à se substituer aux séries linéaires ou aux arbres généalogiques simples, la question se pose naturellement de savoir si l’on tend à des assimilations générales ou à des modes relationnels ou dialectiques d’interprétation tenant compte des oppositions comme des analogies.

Ce n’est nullement là une question académique, mais un problème très réel. Il existe une tendance en psychologie à réduire les faits observables à la physiologie, d’une part, et à la sociologie de l’autre, en éliminant la spécificité du mental. Il existe en sociologie une tendance à réduire les conduites à une échelle voisine de celle de la psychologie sociale ou aux secteurs économiques, linguistiques, etc., sans retenir d’objets spécifiques propres qui seraient les formes d’ensemble de la société. D’une manière générale partout où se manifestent des différences d’échelles — car, dans les sciences de l’homme comme dans celles de la nature c’est l’échelle qui crée le phénomène, selon la profonde remarque de Ch. E. Guye — la question est d’établir si les mécanismes d’échelle supérieure sont réductibles aux inférieurs, ou si les premiers sont simplement irréductibles, ou encore s’il existe entre deux quelque relation intelligible.

Le problème est courant dans les sciences de la nature. Le déterminisme laplacien constituait le rêve d’une réductibilité intégrale tel que l’univers entier en ses manifestations innombrables se réduirait à une équation de base d’où l’on pourrait tirer toutes les autres. Au contraire A. Comte, malgré la forme linéaire de sa classification des sciences, considérait chaque palier comme caractérisé par quelque notion irréductible et s’opposait par exemple à la réduction de l’affinité chimique aux lois de la physique. Or, en fait, sauf dans les cas où il y a eu réduction simple (c’est-à-dire découverte d’une identité sous les apparences contraires), le problème du réductionnisme aboutit en général dans les sciences physico-chimiques à une causalité circulaire par assimilation réciproque. C’est ainsi qu’Einstein a pu faire l’économie de la force d’attraction à distance des Newtoniens en réduisant les mouvements des astres à des mouvements inertiaux selon les courbures d’un espace riemanien. Seulement cette géométrisation de la gravitation s’est accompagnée d’une physicalisation de l’espace en ce sens que les courbures ont été considérées comme dépendant des masses. De même les relations entre la mécanique et l’électro-magnétisme, après une phase d’essais de réduction, ont abouti à des interdépendances et des dépassements d’où est sortie la mécanique ondulatoire.

Dans le cas des sciences de l’homme, il va de soi que, si les problèmes de ce genre se posent sans cesse, quoiqu’en termes bien différents, la gamme des solutions possibles est en général plus restreinte faute de techniques logico-mathématiques et surtout expérimentales aussi pous-

sées. Néanmoins on retrouve la même triade du réductionnisme, de la spécificité des phénomènes d’échelle supérieure et de la causalité avec action en retour.

Un exemple banal est celui des relations entre le langage, mécanisme collectif et à cet égard supérieur, et l’intelligence ou pensée propres à l’individu et à cet égard d’échelle inférieure. Nous y reviendrons plus en détail au chap. VII (§ 16). Il suffit pour l’instant de rappeler que, si la réduction de la grammaire à la « raison » paraissait évidente aux XVIIe et XVIIIe siècles, la subordination inverse de la pensée au langage l’a emporté ensuite et jusque tout récemment. Par contre, Chomsky en revient en partie à la position classique, mais sa découverte des grammaires transformationnelles permet une analyse bien plus poussée qu’au- paravant des interactions psycholinguistiques, en liaison avec l’étude psychogénétique des fonctions cognitives : dans l’état actuel des questions, il semble donc bien que l’intelligence précède le langage et conditionne son acquisition, mais avec actions en retour au sein de processus où l’inné et l’acquis sont tous deux dépassés par un mécanisme plus général d’équilibration progressive. C’est donc dans la direction de dépassements des thèses antithétiques initiales qu’on est conduit à s’engager, ce qui suppose un affinement continuel des formes de causalité utilisées.

II. Ceci conduit au problème central des lois et des causes ou de la prévision et de l’explication. On sait assez combien le positivisme a constamment insisté sur l’obligation qu’il voulait imposer à la science de s’en tenir à la recherche des lois ou à la prévision fondée sur elles et d’exclure la recherche des causes ou du « mode de production » des phénomènes. Chez A. Comte, qui était convaincu, à tort ou à raison, du caractère utilitaire de la science, cette interdiction est d’autant plus étrange que, si la prévision est utile aux actions humaines, celles-ci consistent avant tout à produire autant qu’à reproduire et que, à ces deux points de vue, le « mode de production » est d’un intérêt bien supérieur à celui de la prévision.

Dans le domaine des sciences de la nature, il est assez courant que les spécialistes des différentes disciplines se disent positivistes et insèrent en leurs préfaces quelque déclaration en ce sens, comme si la science ne revenait qu’à établir et généraliser des lois ainsi qu’à en tirer des prédictions à vérifier par l’expérience. Mais si, comme l’a souligné sans cesse E. Meyerson, on passe des préfaces au corps des ouvrages on trouve tout autre chose et aucun esprit scientifique digne de ce nom ne s’occupe de lois ou de fonctions sans en chercher la raison, sans chercher à dissocier les « facteurs » et sans introduire des hypothèses explicatives parmi les idées dirigeant la recherche. L’un des exemples les plus fameux de la vanité des interdictions est celui de l’atomisme, dont l’hypothèse était sévèrement condamnée par certains positivistes alors qu’elle n’était qu’une hypothèse explicative et qui, depuis lors, a eu les destinées que l’on connaît. Sans doute, si l’atomisme constitue un modèle causal pour

les phénomènes d’échelle supérieure à lui, on ne trouve, à étudier l’atome, que des lois et non pas directement des causes. Mais les lois elles-mêmes requièrent à leur tour une explication, et ainsi de suite.

Sur le terrain des sciences humaines, la condamnation de la recherche des causes ou du mode de production des phénomènes a certes eu moins de retentissement, d’abord parce que les disciplines sont plus récentes et plus modestes (et que les courants s’intitulant « positivistes » y diffèrent les uns des autres encore davantage qu’ailleurs), mais ensuite et surtout parce que le propre de l’homme est d’agir et de produire, et non pas simplement de contempler et de prévoir, de telle sorte que le besoin de comprendre et d’expliquer est, dans le domaine des sciences psychologiques et sociales, non pas plus vif qu’ailleurs (il est en fait constant partout), mais peut-être plus explicite et plus conscient. Il est vrai que, à la suite des réflexions de Dilthey et de la psychopathologie de Jaspers, certaines écoles tendent à dissocier l’« explication » qui serait de nature matérielle et causale et la « compréhension », qui porterait sur les significations et intentions conscientes, mais ce n’est là qu’une complication du problème (voir plus loin sous III) et personne ne songe à contester la nécessité de l’explication ; la notion même de « causalité » revient à la mode en sociologie à la suite des travaux sur l’« analyse multivariée ».

Mais en quoi consiste donc l’explication ? Dans les sciences de l’homme comme en celles de la nature, la recherche de la causalité comporte trois étapes, dont les deux dernières seules caractérisent l’explication :

(a) Il y a d’abord l’établissement des faits et des lois, mais sans qu’il y ait là deux problèmes distincts, car le fait n’est qu’une relation répétable. La légalité se réduit donc à la constatation de la généralité du fait et ne comporte aucune explication par elle-même. Il est vrai que l’on parle souvent, mais à tort, de « lois causales » dans le sens de successions régulières dans le temps, mais la soi-disant loi causale n’est qu’une loi donnant prise comme toute autre à une recherche de la causalité et ne comporte aucune explication par elle-même. En outre toute loi permet une prévision, du seul fait qu’elle exprime une régularité de nature statistique ou entièrement déterminée, mais la prévision n’est que l’anticipation d’un nouveau fait, conforme à la généralité propre à la loi considérée, et ne comporte elle non plus aucune explication, c’est-à-dire rien qui ne dépasse la constatation de la généralité du fait. Par contre, si le critère de la causalité est l’intervention de conditions nécessaires et suffisantes, il existe, dès le domaine des lois, une étape intermédiaire conduisant à ces rapports de nécessité : c’est celle de la dépendance fonctionnelle y = f ( x ) ou de la détermination des variations de y par celles de x. En cas de multiples variations, il est donc légitime de reconnaître déjà un certain degré de causalité dans le rôle attribué aux facteurs déterminants.

(b) La seconde étape débute avec mise en connexions, c’est-à-dire

avec la déduction des lois. La différence entre la nécessité propre à l’explication et la généralité caractéristique des lois comme telles est que la généralité ne tient qu’aux faits ( quelle que soit la complexité des méthodes inductives, c’est-à-dire probabilistes ou statistiques qui permettent de l’établir), tandis que la nécessité est le propre des liaisons logiques ou mathématiques : en cherchant à déduire les lois au lieu de les constater simplement, on introduit donc un élément de nécessité qui nous rapproche de l’explication.

Seulement il existe deux sortes de déductions. L’une est simplement inclusive ou syllogistique et n’est fondée que sur les rapports du « tous » et du « quelques » : d’un tel point de vue, une loi A (par exemple celle d’une illusion perceptive ou optico-géométrique comme dans la figure de Müller-Lyer) peut être déduite d’une loi B (celle de toutes les illusions optico-géométriques relève des « effets de champ » ou de ce que nous avons appelé les centrations relatives ) simplement parce que cette loi B est plus générale : en ce cas nous ne sortons pas du domaine des lois, et la déduction n’est qu’une généralisation, qui nous rapproche de l’explication mais en reculant sans plus le problème. L’autre forme de déduction, qui seule est explicative, peut être appelée constructive et consiste à insérer les lois dans une structure mathématique comportant ses normes propres de composition, non plus par emboîtement simple comme le syllogisme, mais selon des transformations plus ou moins complexes : une structure de « réseau », par exemple, ou de « groupe », ou de système à boucles (régulations ou feedbacks}, etc. En ce cas la nécessité des transformations s’ajoute à la généralité des lois et s’oriente vers l’explication.

(c) Seulement une déduction logico-mathématique même constructive, n’est que logique ou mathématique et ne concerne pas encore les faits sinon par une troisième démarche, nécessaire, à cette explication : c’est la construction d’un « modèle » adapté aux faits eux-mêmes et tel que l’on puisse mettre les transformations déductives en correspondance avec des transformations réelles : le modèle est donc la projection du schéma logico-mathématique dans la réalité et consiste ainsi en une représentation concrète retrouvant dans le réel des modes de composition ou de transformations exprimables en termes de ce schéma. Lin circuit cybernétique, par exemple, ne se réduit pas à des équations, mais revient à retrouver dans les faits le détail des feedbacks supposés. Bien entendu les faits ne donneront alors lieu qu’à des constatations de lois, mais d’echelles différentes et le modèle consiste à les réunir en un système cohérent correspondant terme à terme aux transformations mathématiques déduites ou déductibles. En un mot le modèle est explicatif dans la mesure où il permet d’attribuer aux processus objectifs eux-mêmes une « structure » qui lui est isomorphe.

Nous retrouvons ainsi les interprétations rationalistes classiques de la causalité, non plus seulement en tant que simples successions régulières comme le voulait l’empirisme de Hume, mais en tant que raison

des choses {causa seu ratio, disait Descartes) ou qu’analogie entre la déduction de l’expérience (Kant) ou que construction dialectique. Que cette causalité relève du déterminisme strict ou des modèles probabilistes, qu’elle atteigne des successions linéaires ou s’oriente toujours, en définitive, vers les systèmes à boucles ou interactions circulaires, peu importe le détail, car entre l’inépuisable richesse de l’expérience et la fécondité indéfinie des structures logico-mathématiques se conserve en tous les cas ce caractère propre de la causalité de constituer une construction déductive faisant corps avec le réel.

III. Mais un problème spécifique aux sciences de l’homme se pose alors nécessairement : c’est celui de l’interprétation des faits de conscience par opposition aux faits matériels, ce qui conduit à la question générale de la compréhension (Verstehen} par opposition à l’explication {Er- klaren ).

La psychologie connaît bien le problème, qui est celui des relations entre la conscience et le corps. Deux solutions classiques lui ont été données : celle de l’interaction et celle du parallélisme ou isomorphisme. Selon la première, la conscience constitue ou possède une sorte de force susceptible d’agir sur le corps, de même que celui-ci agirait sur elle. La difficulté est alors que l’on prête à la conscience des propriétés spécifiques de la matière (travail, force, énergie, etc.), ce qui, théoriquement, rend difficile le maintien du principe de la conservation de l’énergie 15 dans les cas où se produirait cette intervention de la conscience au sein des mécanismes physiologiques et ce qui, expérimentalement, est invérifiable car ce que l’on observe est l’action des concomitants physiologiques et non pas de la conscience comme telle. Il est à noter que les nombreux faits positifs réunis par la médecine dite ( selon les idéologies ) psychosomatique ou cortico-viscérale ne prouvent rien à cet égard, car ils démontrent seulement l’action de la vie mentale (conscience et activité nerveuse supérieure réunies) sur les organes soumis à des régulations hormonales et nerveuses et ne démontrent en rien l’action de la conscience comme telle indépendamment de ses concomitants nerveux.

La seconde solution est alors celle du parallélisme ou isomorphisme psychophysiologiques, selon laquelle la conscience et ses concomitants organiques constitueraient les deux aspects, intérieur et extérieur, d’une même réalité, mais sans interaction causale possible entre ces aspects, qui sont les deux traductions possibles d’une même réalité (que l’on peut à volonté traduire en termes d’idéalisme, de matérialisme ou de dualité de nature ). La solution est rationnelle mais son inconvénient est que l’on ne discerne plus la fonction de la conscience, qui se borne à accompagner certains processus matériels sans rien produire elle-même.

Nous avons donc proposé une troisième solution, qui n’est d’ailleurs qu’une généralisation épistémologique de la seconde, mais conférant à la conscience une activité cognitive sui generis. A analyser les rapports

entre états de conscience, on s’aperçoit, en effet, de cette circonstance essentielle qu’ils ne relèvent jamais de la causalité proprement dite, au sens caractérisé plus haut, mais d’un autre type de rapports que l’on pourrait appeler l’implication au sens large. Un état de conscience exprime essentiellement une signification, et une signification n’est pas la cause d’une autre mais elle l’implique (plus ou moins logiquement) : les concepts de 2 et 4 ne sont pas cause, par exemple, de la proposition 2 + 2 = 4 mais l’impliquent nécessairement, ce qui n’est pas la même chose, et si, en une machine à calculer, on peut obtenir 4 à partir de 2 et 2, ce produit causal ne constitue pas un état de conscience tant que l’utilisateur ne lui confère pas de significations et ne le traduit pas en implications conscientes. En bref, la conscience constituerait un système d’implications (entre concepts, valeurs affectives, etc.), le système nerveux un système causal et le parallélisme psychophysiologique constituerait un cas particulier de l’isomorphisme entre les systèmes d’implications et de causalité, ce qui restitue une fonction propre à la conscience.16

Dans les sciences proprement sociales, la dualité des faits de conscience et de la causalité matérielle se retrouve sans cesse et si des sociologies comme celle de Weber insistent sur l’aspect phénoménologique des premiers, d’autres comme le marxisme ne se satisfont que d’explications englobant en outre les faits matériels.

On en est donc venu, notamment avec les travaux psychopathologiques de Jaspers, à opposer deux grands types d’interprétations, les unes fondées sur la « compréhension » des intentions et significations conscientes, les autres sur l’« explication » par causalité matérielle. Mais si cette distinction est utile, et même très pertinente, il ne saurait s’agir d’une opposition radicale, et l’on a déjà vu pourquoi en traitant des conflits artificiels que l’on a voulu établir entre les Geisteswissen- schaften et les sciences de la nature. En réalité, si l’on veut bien utiliser l’hypothèse d’un parallélisme entre l’implication et la causalité, au sens général indiqué à l’instant, il y a là une complémentarité bien plus qu’une opposition fondamentale, et cette complémentarité se retrouve même, en des formes différentes mais comparables, dans les sciences exactes et naturelles : tandis que les mathématiques portent sur des implications, qu’il s’agit seulement de « comprendre » sans explication causale, la physique porte sur des faits matériels, qu’il s’agit d’« expliquer », et le parallélisme entre l’implication notionnelle et la causalité matérielle est alors si étroit que les modèles d’ordre causal ou explicatif établissent une liaison de plus en plus intime entre les séquences implicatives et les séquences matérielles. La tendance très générale des sciences de l’homme est de s’engager dans une direction analogue, c’est-à-dire qu’elles cherchent toutes à comprendre et à expliquer, mais non pas à comprendre sans expliquer ou à expliquer sans comprendre.

Il y aurait bien d’autres questions à aborder en ce paragraphe sur les principales orientations théoriques des sciences de l’homme, mais on y reviendra dans le chapitre sur leurs mécanismes communs (Chap. VII).

8. Spécialisations et intégrations : recherche fondamentale et applications

Il va de soi que le progrès de toute discipline est caractérisé par une différenciation des problèmes et des théories, ainsi que par des mises en relations intégratives intérieures à elle ou le reliant à ses voisines. Mais ce développement spontané, qui présente un aspect quasi biologique et résulte directement des lois de structuration propres à l’intelligence en ses opérations intra- et interindividuelles, se complique d’interférences sociologiques et parfois même idéologiques multiples, sans parler des considérations épistémologiques qui font en général plus ou moins corps avec les tendances spontanées de la science en devenir mais qui peuvent agir à titre de facteurs spéciaux, accélérateurs ou perturbateurs.

I. Le facteur sociologique général qui, dans les sciences de l’homme, vient compliquer le processus naturel de spécialisation et substituer souvent à ses avantages certains inconvénients notables est la formation d’« écoles » proprements dites, intérieures aux disciplines elles-mêmes, avec ce que cela comporte d’isolement et de risques de dogmatisme.

Ce phénomène est probablement spécial aux sciences de l’homme, car, si l’on a parlé d’écoles dans les sciences de la nature, il s’agit plutôt de courants de pensée liés à des positions contraires tant que l’expérience ou la déduction n’ont pas mis un terme au débat. Par exemple le conflit des énergétistes et des atomistes dans la physique de la fin du XIXe siècle était davantage une opposition de caractère épistémologique qu’une manifestation d’écoles et les faits nouveaux découverts dans la suite ont rallié toutes les opinions. Dans la microphysique contemporaine on parle bien de l’école de Copenhague et de celle de Paris, à cause des grands noms de Niels Bohr et de L. de Broglie, mais la discussion qui porte sur le caractère primaire ou dérivé de l’aléatoire et sur la non possibilité ou l’existence d’un déterminisme sous-jacent est de celles qui résultent de l’éventail des interprétations légitimes en attendant un accord ultérieur.

Dans le cas des sciences de l’homme les idéologies elles-mêmes entraînent des oppositions d’écoles, ce qui est très naturel et conduit souvent à des oppositions fécondes. Mais sans revenir sur ce facteur, il convient de noter que le phénomène est parfois bien étendu et que des spécialisations par écoles se constituent encore à une échelle bien inférieure à celle des grands conflits idéologiques. Il peut donc être utile d’en donner un ou deux exemples et nous les choisirons dans le domaine de la psychologie en tant qu’il s’agit de la plus expérimentale de nos disciplines.

Un exemple typique est celui des diverses écoles de psychanalyse. Freud a découvert un certain nombre de données et d’interprétations nouvelles, mais qui n’ont pas d’emblée rallié l’opinion à cause de leur caractère imprévu et des modes originaux de pensée que comportait le freudisme en opposition avec les courants mécanistes d’alors. Mais au lieu de chercher à convaincre les psychologues et les psychiatres en se

plaçant sur leur terrain habituel de discussion, ce qui eût été possible en s’appuyant sur un certain nombre de réactions sympathiques comme celles de E. Bleuler, de Th. Flournoy, etc., Freud a préféré travailler à la tête d’une équipe de disciples de première heure et poursuivre sa voie sans tentatives systématiques de rapprochements. En raison de cette attitude scientifique, mais également en vue de protéger professionnellement leurs techniques naissantes, les freudiens ont alors fondé une société internationale de psychanalyse, ne groupant que des membres formés par elle. L’avantage de la constitution d’un tel esprit d’« école » est naturellement de permettre à des spécialistes s’accordant sur les mêmes principes d’aller de l’avant sans revenir sans cesse aux problèmes de départ. Mais l’inconvénient est double. D’une part, à s’entendre trop rapidement on néglige les vérifications et c’est surtout cet aspect de la psychanalyse qui a retenu des psychologues expérimentaux intéressés par ailleurs au fonctionnalisme freudien. D’autre part, les divergences d’opinions conduisent à la création de nouvelles écoles et c’est ce qui s’est produit avec Jung et Adler. Dans l’état actuel des choses, la situation est en voie de se modifier pour deux raisons. La première est qu’un certain nombre de psychanalystes ont senti la nécessité d’une assise expérimentale et d’une mise en connexion de la théorie avec celles de la psychologie en général : tel est par exemple le mouvement issu des travaux de D. Rapaport à Stockbridge. La seconde est que les psychologues expérimentaux tendent de plus en plus à intégrer non pas le détail du freudisme mais les idées directrices principales de la psychanalyse. Les « écoles » psychanalytiques n’en subsistent pas moins avec une tendance non négligeable et significative à la dissociation en « clans » particuliers.

Un autre exemple, mais d’une autre nature, est celui de la tendance qu’a marquée pendant quelque temps le behaviorisme américain à s’opposer aux recherches suspectes de « mentalisme » ou se référant plus ou moins directement à la conscience des sujets. Le behaviorisme, illustré par Watson, mais correspondant à des courants convergents en bien d’autres régions que les Etats-Unis (cf. la psychologie soviétique avec Pavlov ou celle de langue française avec Piéron) préconise une méthodologie fondamentale qui consiste, pour étudier le sujet, à partir non pas de son introspection, mais de l’ensemble de sa conduite. D’un tel point de vue les mécanismes internes de la pensée apparaissent comme constituant essentiellement le produit d’une intériorisation des actions elles-mêmes : du langage une fois intériorisé, ou d’actions sensori-motrices, etc. Mais le propre de l’école behavioriste à ses débuts a été d’aller jusqu’à nier l’existence même de la pensée, sinon à titre de système des significations verbales et à proscrire toute allusion à la conscience. Ce sont donc les extrapolations théoriques d’une méthodologie par ailleurs valable qui ont caractérisé la formation d’une telle école et l’on comprend bien l’utilité qu’il peut y avoir eu pour faire fructifier une méthodologie nouvelle, de marquer les oppositions plus que les convergences entre les chercheurs. Mais depuis lors les positions se sont assou-

plies et la « théorie du comportement », comme on dit aujourd’hui, en ralliant à son point de vue la grande majorité des chercheurs, comporte par cela même tout un éventail de nuances possibles, de telle sorte qu’il n’est plus légitime de parler d’« école » proprement dite : nous avons déjà dit que quand Tolman, par exemple, fait intervenir l’« expectation » comme l’un des facteurs fondamentaux de l’apprentissage, on ne voit guère ce qui sépare cette notion des concepts mentalistes. Par contre lorsque Skinner se refuse à faire appel aux variables intermédiaires et considère l’organisme comme une « boîte vide » dont on ne connaît que les inputs et les outputs, il applique rigoureusement les règles behavioristes, mais par prudence méthodologique et non plus nécessairement par esprit d’« école », car il sait bien que l’avenir des recherches conduira à garnir sa « boîte » d’un contenu à la fois physiologique et psychologique.

Un processus encore plus simple de formation d’« école » est celui de l’isolement ( sociologiquement comparable à ce facteur biologique qui, en certaines îles séparées des continents, conduit à la constitution d’espèces nouvelles ). On observe un mécanisme de ce genre dans les recherches actuelles de la psychologie sociale. Celle-ci est née de la découverte de problèmes nouveaux, entièrement légitimes : celui de l’action possible des interactions collectives sur des fonctions mentales qui au premier abord en paraissaient indépendantes (perception, etc.) ou celui de la dynamique des interactions en de petits groupes sociaux. Or, si les meilleurs auteurs, en psychologie sociale, sont parfaitement au courant des recherches de la psychologie expérimentale en général et fournissent ainsi des synthèses fort utiles (cf. l’ouvrage récent de M. Brown : Social psychology ), une proportion importante de « psychologues sociaux » se cantonnent en leur seul domaine. En ce cas la spécialisation scientifique tend à s’accompagner de la formation d’une « école » due à un simple artéfact de nature psycho-sociologique.

IL Si la constitution des écoles tend ainsi en général à renforcer la spécialisation, mais par interférence avec des facteurs plus ou moins extrascientifiques, il peut arriver au contraire que certaines d’entre elles visent une intégration plus complète que celles dont témoignent les coordinations intra- ou interdisciplinaires spontanées, et qu’elles y parviennent en partie mais en s’opposant à nouveau précisément par esprit d’école à d’autres intégrations possibles et qui eussent été parfois plus naturelles et en tous cas plus larges.

On peut une fois de plus citer comme exemple le positivisme logique issu du « Cercle de Vienne » (le facteur psychosociologique est ici assez net car les Viennois ont toujours eu un talent particulier pour l’organisation de telles sociétés intellectuelles). Le but de l’école est en ce cas explicitement « l’Unité de la science » (cet idéal se retrouve dans le titre de YEncyclopedia for unified science et dans celui de l’Institut que Ph. Frank a créé à Harvard) et cette unité est recherchée dans la direction de la réduction des données scientifiques soit à des observables

constatés perceptivement soit à la constitution d’un langage précis, celui de la logique et des mathématiques. Mais les adversaires du positivisme logique lui reprochent de manquer au contraire cette unité et pour deux raisons. La première est la coupure radicale introduite entre les faits d’expérience et le langage logico-mathématique, tandis que, à lier les structures logico-mathématiques aux actions et opérations d’un sujet, on atteint une unité plus grande dans les relations entre le sujet et l’objet. La seconde est que, en rétablissant les activités du sujet on se donne des sciences une conception plus constructiviste qui les rend plus « ouvertes » au lieu de les fermer grâce aux frontières classiques de tout positivisme. On voit ainsi que, source d’intégration pour les uns, le positivisme logique apparaît à d’autres comme Hé à une « école » et comme restreignant l’intégration souhaitée.

D’autres mouvements dont le caractère d’école est moins accentué se proposent également de favoriser l’intégration des recherches scientifiques. On a déjà cité à cet égard l’intéressant mouvement créé par L. von Bertalanffy sous le nom de « théorie générale des systèmes » et qui englobe les sciences de l’homme comme celles de la nature. Le but en est de chercher à dégager les structures théoriques communes qui interviennent en tous les essais de synthèses, qu’il s’agisse de l’organicisme en biologie ou des interprétations des données d’ensembles en sociologie et en psychologie. Un tel mouvement rejoint en fait tous les courants tendant à une mathématisation et surtout à une cybernétisation des sciences s’intéressant à la vie organique mentale ou sociale.

III. Le double courant de spécialisation et d’intégration, dû aux mouvements des idées et des problèmes mais s’accompagnant, comme on a vu, d’incitations sociologiques diverses, interfère par ailleurs avec la division spontanée du travail en recherches fondamentales et en essais d’application. Il y a là une question d’importance essentielle pour le présent ouvrage, car si l’Unesco a entrepris cette enquête sur les tendances actuelles des sciences de l’homme c’est bien entendu parce qu’elles sont utiles à la société et le seront toujours davantage.

Mais il nous a paru indiqué de lier ce problème à celui de la spécialisation et des « écoles », non seulement parce que c’est souvent le souci d’application qui domine dans la formation de celles-ci, mais encore parce que l’isolement fréquent des praticiens par rapport à la recherche théorique peut présenter les mêmes inconvénients que ceux dont témoigne la séparation en écoles et alors d’autant plus grave qu’ils diminuent l’efficacité de la pratique.

Les rapports entre la recherche fondamentale et les essais multiples d’application diffèrent de façon profonde selon qu’il s’agit de disciplines dans lesquelles l’expérimentation au sens strict est possible ou de disciplines portant sur des échelles de phénomènes excluant l’expérimentation au profit de l’analyse statistique et probabiliste des observables. En ce second cas, en effet, l’application joue un rôle essentiel parce qu’elle tient

lieu en fait de substitut de l’expérimentation. Le cas type de cette seconde espèce est celui de la science économique : lorsque l’on fait appel à l’économiste en vue d’organiser tel ou tel essai, le spécialiste se livre alors à un ensemble de prévisions fondées sur la théorie ; et l’expérience qui suit les confirme ou les infirme à la manière d’une expérimentation, sauf qu’il n’est pas toujours possible de dissocier tous les facteurs. Aussi bien ce genre d’applications fait-il corps avec la recherche fondamentale et l’on peut citer nombre de grands auteurs qui comme Keynes ont été à la fois des théoriciens de rang supérieur et les inspirateurs de multiples expériences pratiques. En ces cas il va de soi que l’application profite au maximum de l’état des recherches fondamentales, puisqu’elle favorise celles-ci.

Toute autre est la situation de disciplines qui, telle la psychologie, peuvent poursuivre leurs recherches fondamentales en disposant de méthodes d’expérimentation sans s’appuyer nécessairement sur des applications. Il n’empêche que, presque dès ses débuts, la psychologie expérimentale a donné lieu à un grand nombre d’applications et que de grands auteurs comme Binet ont été à la fois les initiateurs de recherches fondamentales importantes (ses recherches sur l’intelligence par exemple) et de procédés pratiques largement répandus (ses tests de niveau intellectuel). La principale raison en est évidemment que toute théorie psychologique intéresse la vie humaine et que les circonstances conduisent sans cesse à un appel aux psychologues pour résoudre tel ou tel problème pratique. Mais une seconde raison tient peut-être à l’exemple de la médecine, avec laquelle la psychologie a toujours entretenu des rapports étroits et qui doit une bonne partie de son savoir à l’étude des applications, encore qu’elle puise néanmoins ses bases dans la physiologie et la biologie générales.

Pour ce qui est alors des rapports, en psychologie, entre la recherche fondamentale et l’application, deux problèmes sont à distinguer : celui des apports de la seconde à la première, et celui des apports de sens inverse. Mais les deux problèmes sont plus ou moins liés et sont finalement de nature à mettre en question la notion même de « psychologie appliquée » du double point de vue de son interprétation théorique et des avantages de l’application en ses propres fins.

Ces applications de la psychologie ont en somme peu contribué à la connaissance psychologique elle-même sauf sur le terrain de la psychologie pathologique où la maladie constitue une sorte d’expérimentation naturelle (par exemple la dissociation du facteur de langage dans l’aphasie, etc. ) et où la recherche appliquée prend alors une valeur heuristique comme nous l’avons noté pour l’économie. Par contre, dans les autres domaines on ne saurait citer de découvertes dues à l’application et Binet, par exemple, n’a rien tiré de ses tests dans ses interprétations de l’intelligence. Or, pourtant, comme on l’a vu, la « psychologie appliquée » est presque aussi ancienne que la psychologie et elle aurait donc pu féconder celle-ci. Mais, précisément pour cette raison, elle n’a pas toujours su

profiter des recherches fondamentales qui lui auraient été utiles parce qu’elle est née trop tôt et qu’on a toujours voulu appliquer les connaissances en tel ou tel secteur avant qu’elles soient approfondies : on a donc cherché à mesurer des performances ou résultantes avant de connaître les mécanismes formateurs et il en est souvent résulté un appauvrissement mutuel.

Il s’y est ajouté les effets de la formation d’« écoles ». La psychologie appliquée organise ses propres congrès et tend à constituer une sorte d’Etat dans l’Etat avec tous les inconvénients auxquels conduit en science un isolement relatif : à ne penser qu’à l’application, on limite forcément le champ des problèmes et ceux qui finalement seraient les plus utiles à résoudre du point de vue des applications elles-mêmes sont parfois négligés parce que sous leur forme initiale ils ne semblent concerner que la recherche fondamentale ou la seule théorie.

Si nous insistons sur cet exemple c’est qu’il est très instructif en comparaison notamment avec le processus des applications dans le domaine des sciences de la nature. On sait, en effet, que les applications autrement plus solides de la physique, de la chimie et de la biologie sont souvent nées de la manière la plus imprévue de recherches fondamentales et parfois même purement théoriques qui ne visaient en rien la pratique : on a souvent cité à cet égard le rôle des équations de Maxwell dans les applications actuelles de l’électro-magnétique. A se cantonner au contraire dans l’application seule, et à vouloir, par exemple, mesurer l’intelligence des sujets avant de comprendre ce qu’est l’intelligence en général et comment elle se constitue ou n’aboutit qu’à des applications bien plus étroites que celles dont on peut attendre l’élaboration une fois que l’on aura compris les mécanismes formateurs.

En un mot, il n’existe pas de « psychologie appliquée » en tant que discipline autonome, mais toute bonne psychologie conduit à des applications valables. D’une manière générale, les sciences de l’homme sont appelées à fournir des applications de plus en plus importantes et en tous les domaines, mais à la condition de développer la recherche fondamentale sans la limiter d’avance au nom de critères utilitaires, car ce qui paraît le moins utile au départ peut être le plus riche en conséquences imprévues, tandis qu’une délimitation initiale en vue de la pratique empêche de dominer l’ensemble des questions et peut laisser échapper ce qui est en fait le plus indispensable et le plus fécond.

NOTES

1. Il faut cependant noter un retour à l’hypothèse de l’innéité chez le linguiste Chomsky, mais dont les théories demeureraient tout aussi valables si l’on remplaçait son « noyau fixe inné » par un mécanisme autorégulateur issu du développement sensori-moteur au niveau du passage à la représentation.

2. A signaler aussi l’étude de G. Beaujouan sur « Le temps historique » dans L’histoire et ses méthodes (Encyclopédie de la Pléiade) qui porte sur les rythmes ou les cycles en histoire.

3. Il est vrai que N. Chomsky se considère comme un héritier de la grammaire de Port-Royal parce qu’il admet (sans doute avec raison) une action de la logique sur le langage plus que l’inverse. Mais le seul fait qu’il ajoute au « noyau fixe » de la grammaire une série de processus transformationnels dont il a découvert l’existence et les lois montre le progrès accompli dans la direction de la décentration.

4. Dont les tendances quasi évolutionnistes étaient dues à son néoplatonisme récemment mis en lumière par les spécialistes de Prague.

5. Nous entendons sous ce terme les tendances qu’une étude objective du développement mental permet d’observer en tant que spontanées. C’est ainsi que chez l’enfant (et indépendamment des transmissions scolaires ou adultes), on constate que les opérations déductives se constituent bien avant les conduites expérimentales et que ces dernières sont nettement subordonnées aux formes supérieures de celles-là. De tels faits, qu’il est facile de contrôler dans le détail, montrent que les facteurs socio-économiques, dont en général le rôle n’est pas négligeable, ne suffisent pas à expliquer ce décalage de l’expérimentation par rapport à la déduction.

6. Un exemple fera comprendre la différence entre les types II et III : pour Durkheim (émergence du type II) l’obligation de conscience résulte de la contrainte que le tout social exerce sur les individus y compris sur les parents, dont l’autorité sur leurs enfants est respectée en tant seulement qu’elle émane de la loi collective (cf. le respect chez Kant). Pour J.M. Baldwin, P. Bovet et Freud c’est au contraire le rapport affectif entre parents et enfants qui explique le respect et rend coercitifs les exemples ou les consignes des premiers ; et c’est à partir d’interactions analogues que se constituent les contraintes morales du groupe en son ensemble.

7. Sauf en des questions où, comme celles des migrations et de l’urbanisation, il y a sans doute interférence nécessaire entre la démographie et la sociologie.

8. Par exemple, nous avons cru trouver dans la « logique naturelle » de l’adolescent et de l’adulte une structure de « groupe » de quatre transformations telle que, à chaque opération propositionnelle (par exemple une implication) corresponde une transformation inverse, une réciproque, une corrélative et une identique. On a pu alors se demander si ce groupe de Klein existait bien dans le comportement intellectuel du sujet (nous ne disons naturellement pas dans sa conscience réfléchie, mais dans ses modes de raisonnements) ou si le psychologue avait simplement traduit les faits en ce langage commode tout en projetant abusivement cette structure dans l’esprit des sujets. Seulement comme il est facile de constater la formation, entre 7 et 12 ans, de structures fondées sur des opérations dont la forme de réversibilité est l’inversion (comme la classification où +A— 4 = 0) et d’autres sur des opérations dont la réversibilité se traduit par une réciprocité (A=B d’où B=4), il est alors très probable que ces deux sortes de systèmes, une fois traduits en termes de propositions, se combinent finalement en une synthèse comportant les deux formes de réversibilité, d’où le groupe en question.

9. Quant aux structures proprement mathématiques, les mathématiciens contemporains insistent toujours sur leurs aspects qualitatifs et ce serait une pure méconnaissance des travaux actuels que d’identifier les mathématiques avec l’étude de la quantité.

10. « Relativement » par rapport aux autres sciences de l’homme, mais il existe, comme il va de soi, des problèmes communs à la sociologie et à la démographie, où les recherches sont essentiellement interdisciplinaires : telles sont en particulier les questions de migration et d’urbanisation.

11. En une correction d’examens, si un candidat est évalué 12 sur 20 en mathématiques et à 10 en histoire, on ne sait ni si la différence de 11 à 12 est équivalente à celles de 9 à 10 ou de 2 à 3, ni si ces nombres tout symboliques sont comparables dans les deux branches citées.

12. Si A est inclus dans B sous la forme A + A’ =B on parlera de quantité intensive si l’on sait seulement que A<B sans connaître les rapports de A et de A’. La quantité extensive intervient avec la connaissance de ces rapports (par exemple A<A’) et la quantité métrique avec l’introduction de l’unité (par exemple B = 2A parce que A = A’).

13. Ce qui n’exclut pas certains inconvénients résultant de l’existence d’« écoles » intérieures aux disciplines.

14. On appelle psychologisme le passage illégitime du fait à la norme.

15. Ou le second principe de la thermodynamique, puisque parmi les évolutions matérielles possibles, la conscience aboutirait alors au choix des moins probables (mais c’est précisément cette action anti-entropique que souhaient lui prêter certains partisans de l’interactionnisme).

16. Précisons que, dans le détail des faits psychophysiologiques, cette solution n’ajoute rien aux modèles « parallélistes ». Mais du point de vue épistémologique elle présente l’avantage comme on le verra à l’instant de situer la question dans le problème bien plus général de l’accord entre les systèmes d’implications (logico-mathématiques) et les réalités physiques (et non pas seulement physiologiques ).