La situation des sciences de lâhomme dans le systĂšme des sciences : introduction. Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, premiĂšre partie : Sciences sociales (1970) a
Il sâagira, en ce chapitre prĂ©liminaire, des particularitĂ©s Ă©pistĂ©mologiques des sciences de lâhomme quant aux conditions de leur objectivitĂ©, de leurs modes dâobservation ou dâexpĂ©rimentation et quant aux relations quâelles Ă©tablissent entre la thĂ©orie et lâexpĂ©rience. Il sâagira de leurs rapports avec les sciences exactes et naturelles ou avec les philosophies et les grands courants idĂ©ologiques ou culturels. Mais avant toute chose, il convient de prĂ©ciser ce que nous entendrons par sciences de lâhomme et pour cela de commencer par un essai de classification.
1. Classification des disciplines sociales et des « sciences humaines »
La distribution des disciplines dans les facultĂ©s universitaires varie grandement dâun pays Ă un autre et ne suffit pas Ă fournir un principe de classification. Bornons-nous Ă cet Ă©gard Ă signaler que lâon ne saurait retenir aucune distinction de nature entre ce que lâon appelle souvent les « sciences sociales » et les « sciences humaines », car il est Ă©vident que les phĂ©nomĂšnes sociaux dĂ©pendent de tous les caractĂšres de lâhomme y compris les processus psychophysiologiques et que rĂ©ciproquement les sciences humaines sont toutes sociales par lâun ou lâautre de leurs aspects. La distinction nâaurait de sens (et câest lĂ lâhypothĂšse qui est Ă son origine) que si lâon pouvait dissocier en lâhomme ce qui relĂšve des sociĂ©tĂ©s particuliĂšres dans lesquelles il vit et ce qui constitue la nature humaine universelle. Bien entendu de nombreux esprits demeurent attachĂ©s Ă une telle distinction avec une tendance Ă opposer lâinnĂ© Ă ce qui est acquis sous lâinfluence des milieux physiques ou sociaux, la « nature humaine » reposant ainsi sur lâensemble des caractĂšres hĂ©rĂ©ditaires. Mais on est de plus en plus portĂ© Ă penser que lâinnĂ©itĂ© consiste essentiellement en possibilitĂ©s de fonctionnement, sans hĂ©rĂ©ditĂ© de structures toutes montĂ©es 1 (contrairement au cas des instincts dont une part importante est « programmĂ©e » hĂ©rĂ©ditairement) : le langage, par exemple, sâacquiert socialement tout en correspondant Ă un centre cĂ©rĂ©bral (le centre de Broca), mais si ce centre est lĂ©sĂ© avant lâacquisition de la langue, il y a alors supplĂ©ance par dâautres rĂ©gions corticales non prĂ©dĂ©terminĂ©es Ă cet usage. Rien nâempĂȘche donc dâadmettre que la « nature humaine » comporte entre autres, contrairement Ă ce que lâon pensait du temps de Rousseau, lâexigence dâune appartenance Ă des sociĂ©tĂ©s particuliĂšres, de telle sorte que lâon a de plus en plus tendance Ă ne conserver aucune distinction entre les sciences dites sociales et celles qui sont dites « humaines ».
Par contre, il est indispensable dâintroduire dâautres subdivisions dans lâensemble considĂ©rable des disciplines qui concernent les multiples activitĂ©s de lâhomme, car, on lâa vu dans la PrĂ©face Ă cet ouvrage, celui-ci ne portera que sur certaines dâentre elles et exclusivement sur celles que lâon peut appeler « nomothĂ©tiques » ou poursuivant lâĂ©tablissement de « lois ». Or, toutes les Ă©tudes portant sur les hommes ou les sociĂ©tĂ©s sont loin de sâassigner un tel programme. Nous allons donc chercher Ă les rĂ©duire Ă quatre grands ensembles, Ă©tant naturellement entendu dâavance quâil sâagit lĂ dâune classification qui, comme toujours, comporte des cas typiques mais aussi, en nombre plus restreint, des cas intermĂ©diaires faisant la transition entre les situations exemplaires.
I. Nous appellerons dâabord sciences « nomothĂ©tiques » les disciplines qui cherchent Ă dĂ©gager des « lois » au sens parfois de relations quantitatives relativement constantes et exprimables sous la forme de fonctions mathĂ©matiques, mais au sens Ă©galement de faits gĂ©nĂ©raux ou de relations ordinales, dâanalyses structurales, etc., se traduisant au moyen du langage courant ou dâun langage plus ou moins formalisĂ© (logique, etc.).
La psychologie scientifique, la sociologie, lâethnologie, la linguistique, la science Ă©conomique et la dĂ©mographie constituent, sans aucun doute possible, des exemples de disciplines poursuivant la recherche de « lois » au sens large quâon vient de caractĂ©riser. Sans doute le psychologue peut-il Ă©tudier des cas individuels et faire de la psychologie « diffĂ©rentielle », le linguiste peut-il analyser une langue particuliĂšre ou faire de la typologie, etc., mais les plus dĂ©limitĂ©es de ces recherches nâen demeurent pas moins insĂ©rĂ©es dans des cadres de comparaison ou de classification qui tĂ©moignent encore dâun souci de gĂ©nĂ©ralitĂ© et dâĂ©tablissement de lois, mĂȘme si celles-ci ne portent que sur des questions de frĂ©quence ou de distribution et dâextension des fluctuations (et mĂȘme si, par prudence, on Ă©vite le terme de « lois »).
Dâautre part, il va de soi que chacune de ces disciplines comporte des recherches sur des phĂ©nomĂšnes se dĂ©roulant selon la dimension diachronique, autrement dit comportant une « histoire ». La linguistique Ă©tudie ainsi entre autres lâhistoire des langues, la psychologie dite gĂ©nĂ©tique Ă©tudie le dĂ©veloppement du comportement, etc. Cette dimension historique, dont lâimportance est fondamentale en bien des cas, rapproche donc certains secteurs des sciences nomothĂ©tiques de celles que nous appellerons tout Ă lâheure les sciences historiques. Mais certaines diffĂ©rences opposent nĂ©anmoins ces recherches diachroniques propres aux disciplines nomothĂ©tiques et celles des sciences historiques, encore que naturellement on trouve tous les degrĂ©s intermĂ©diaires. Dâune part dans le cas des dĂ©veloppements individuels (du langage, de lâintelligence, etc.) il sâagit de dĂ©roulements historiques qui se rĂ©pĂštent Ă chaque gĂ©nĂ©ration et peuvent donc donner lieu Ă des contrĂŽles expĂ©rimentaux et mĂȘme Ă une variation des facteurs, de telle sorte que lâobjectif principal demeure la recherche de lois, sous la forme de « lois du dĂ©veloppement ». Quant aux dĂ©roulements historiques collectifs, comme le dĂ©veloppement des langues, des structures Ă©conomiques, etc., il y a toujours encore recherche de lois, soit quâil sâagisse dâexpliquer par son passĂ© une structure gĂ©nĂ©rale donnĂ©e, ce qui nous ramĂšne aux lois de dĂ©veloppement, soit, au contraire, quâil sâagisse dâexpliquer des faits historiques antĂ©rieurs (par exemple le taux de lâintĂ©rĂȘt sur un marchĂ© ancien) par des lois synchroniques vĂ©rifiables actuellement.
LâĂ©tablissement ou la recherche de lois, propre aux sciences nomothĂ©tiques, va de pair avec un second caractĂšre fondamental les distinguant des trois catĂ©gories II-IV que nous examinerons ensuite : câest lâutilisation des mĂ©thodes, soit dâexpĂ©rimentation stricte, telle quâon la dĂ©finit par exemple en biologie (et son emploi sâimpose aujourdâhui dans la plupart des recherches en psychologie scientifique), soit dâexpĂ©rimentation au sens large de lâobservation systĂ©matique avec vĂ©rifications statistiques, analyse des « variances », contrĂŽle des relations dâimplication (analyse des contre-exemples), etc. Nous reviendrons sur les difficultĂ©s mĂ©thodologiques propres aux sciences nomothĂ©tiques de lâhomme (sous 3 et 4), mais faciles ou difficiles, les mĂ©thodes de vĂ©rification consistant Ă subordonner les schĂ©mas thĂ©oriques au contrĂŽle des faits dâexpĂ©rience constituent le caractĂšre distinctif le plus gĂ©nĂ©ral de ces disciplines par opposition aux suivantes.
Un troisiĂšme caractĂšre fondamental va de pair avec les deux prĂ©cĂ©dents ; câest la tendance Ă ne faire porter les recherches que sur peu de variables Ă la fois. Bien entendu il nâest pas toujours possible dâisoler les facteurs comme en physique (et la remarque vaut dĂšs la biologie), encore que certains procĂ©dĂ©s statistiques (analyse des variances) permettent en certains cas de juger des influences respectives de plusieurs variables simultanĂ©ment en jeu. Mais, entre les sciences naturelles, dont les mĂ©thodes expĂ©rimentales permettent une dissociation prĂ©cise des variables et les sciences historiques, sur le terrain desquelles les variables sâenchevĂȘtrent de façon souvent inextricable, les sciences nomothĂ©tiques de lâhomme disposent de stratĂ©gies intermĂ©diaires dont lâidĂ©al est nettement tournĂ© vers celui des premiĂšres.
II. Nous appellerons sciences historiques de lâhomme les disciplines dont lâobjet est de reconstituer et de comprendre le dĂ©roulement de toutes les manifestations de la vie sociale au cours du temps : quâil sâagisse de la vie des individus dont lâaction a marquĂ© cette vie sociale, de leurs Ćuvres, des idĂ©es qui ont eu quelque influence durable, des techniques et des sciences, des littĂ©ratures et des arts, de la philosophie et des religions, des institutions, des Ă©changes Ă©conomiques ou autres et de la civilisation dans son ensemble, lâhistoire couvre tout ce qui intĂ©resse la vie collective en ses secteurs isolables comme en ses interdĂ©pendances.
La question qui se pose alors immĂ©diatement est dâĂ©tablir si les sciences historiques constituent un domaine Ă part, susceptible dâĂȘtre caractĂ©risĂ© par des propriĂ©tĂ©s positives et spĂ©cifiques ou si elles portent simplement sur la dimension diachronique propre Ă chacune des disciplines nomothĂ©tiques, juridiques ou philosophiques. Le prĂ©sent chapitre ne concerne pas les tendances mais lâĂ©tat actuel des questions abordĂ©es. Nous nâavons donc pas Ă nous demander si les sciences historiques ne prĂ©sentent quâun statut provisoire et se rĂ©sorberont tĂŽt ou tard dans les autres catĂ©gories, mais simplement Ă dire pourquoi cet ouvrage (tout en soulignant sans cesse lâimportance de la dimension diachronique des phĂ©nomĂšnes) distinguera cependant les sciences historiques des sciences nomothĂ©tiques pour ne traiter que de ces derniĂšres, car, dans lâĂ©tat actuel, lâhistoire proprement dite semble prĂ©senter certains caractĂšres spĂ©cifiques et relativement stables.
MĂȘme si tous les intermĂ©diaires existent entre lâanalyse nomothĂ©tique et lâanalyse historique du dĂ©roulement des phĂ©nomĂšnes ou des Ă©vĂ©nements dans le temps, il semble en effet subsister entre elles une diffĂ©rence assez sensible, parce quâelle repose sur une relation de complĂ©mentaritĂ© dans la maniĂšre dont elles traitent les facteurs de ce dĂ©roulement temporel. On peut distinguer Ă cet Ă©gard quatre facteurs principaux : (a) les dĂ©terminations dues Ă des dĂ©veloppements (un dĂ©veloppement Ă©tant une suite rĂ©guliĂšre ou mĂȘme sĂ©quentielle de transformations qualitatives assurant une structuration progressive) ; (b) les dĂ©terminations dues aux Ă©quilibrations synchroniques en leur dynamique propre ; (c) les interfĂ©rences ou Ă©vĂ©nements alĂ©atoires et (d) les « dĂ©cisions » individuelles ou collectives. Or, quand les disciplines nomothĂ©tiques considĂšrent un dĂ©roulement temporel appelĂ© ou non « histoire », leur effort est constamment de dĂ©gager des lois et pour cela dâisoler dans la mesure du possible les variables permettant dâobtenir ce rĂ©sultat. Elles sâefforceront ainsi dâatteindre des lois de succession (a) ou dâĂ©quilibre (b) ; pour ce qui est du hasard (c) elles nĂ©gligeront les cas singuliers, qui sont indĂ©terminables, pour caractĂ©riser au contraire les effets de masses en tant que lois stochastiques ; et en ce qui concerne les dĂ©cisions (d) elles sâintĂ©resseront moins Ă leurs contenus quâĂ leur processus mĂȘme en tant que pouvant ĂȘtre analysĂ© de façon probabiliste (thĂ©orie des jeux ou de la dĂ©cision). Le propos de lâhistorien est au contraire, et de façon complĂ©mentaire (mĂȘme sâil utilise comme il le fait aujourdâhui, toutes les donnĂ©es nomothĂ©tiques), non pas dâabstraire du rĂ©el les variables convenant Ă lâĂ©tablissement de lois, mais dâatteindre chaque processus concret en toute sa complexitĂ© et par consĂ©quent en son originalitĂ© irrĂ©ductible. Dans les cas oĂč se manifeste tel dĂ©veloppement (a) ou telle rééquilibration (b), et mĂȘme sâil sâintĂ©resse Ă leurs lois en tant que permettant leur comprĂ©hension, lâhistorien vise moins les lois que les caractĂšres propres Ă ces Ă©vĂ©nements particuliers, en tant prĂ©cisĂ©ment que particuliers. Pour ce qui est des interfĂ©rences alĂ©atoires (c), câest, il va de soi, le contenu individuel des Ă©vĂ©nements qui concerne lâhistorien, contenu incalculable, mais reconstituable et dont lâhistoire vise prĂ©cisĂ©ment la reconstitution. Quant aux dĂ©cisions (d) câest en leur contenu Ă©galement quâelles reprĂ©sentent la continuelle nouveautĂ© spĂ©cifique du devenir historique humain en tant que rĂ©ponses aux situations concrĂštes (mĂ©langes inextricables de dĂ©termination et dâalĂ©atoire (a)-(c).
En un mot, si Ă©troite que soit la liaison des sciences nomothĂ©tiques et des sciences historiques, dont chaque groupe a sans cesse besoin de lâautre, leurs orientations sont distinctes en tant que complĂ©mentaires, mĂȘme lorsquâil sâagit de contenus communs : Ă lâabstraction nĂ©cessaire des premiĂšres correspond la restitution du concret chez les secondes, et câest lĂ une fonction tout aussi primordiale dans la connaissance de lâhomme, mais une fonction distincte de lâĂ©tablissement des lois.
Il est vrai que lâon parle souvent des « lois de lâhistoire ». Mais (lorsquâil ne sâagit pas dâune mĂ©taphore utilisĂ©e en particulier Ă des fins politiques), câest quâon se rĂ©fĂšre Ă des rĂ©gularitĂ©s effectives, sociologiques (par exemple les phases des rĂ©volutions), Ă©conomiques, etc. : en ces derniers cas, les rĂ©gularitĂ©s observĂ©es entrent ipso facto dans le domaine de sciences nomothĂ©tiques particuliĂšres, dont les mĂ©thodes pouvant naturellement ĂȘtre pratiquĂ©es par lâhistorien lui-mĂȘme, sâil se fait sociologue ou Ă©conomiste, etc., sont seules aptes Ă fournir les vĂ©rifications nĂ©cessaires et sont bien distinctes des mĂ©thodes de simple critique ou de reconstitution dont il vient dâĂȘtre question. Il faut signaler Ă cet Ă©gard tout un courant contemporain visant Ă faire de lâhistoire une science fondĂ©e sur la quantification et les structures (F. Braudel, J. Kruithof, J. Craebeckx, O. Lebran, etc.) 2, point de vue certainement fĂ©cond, mais qui revient actuellement Ă faire de lâhistoire la dimension diachronique de la sociologie ou de lâĂ©conomie, ce qui, Ă lâavenir, pourrait confĂ©rer aux disciplines historiques le niveau dâune sorte de synthĂšse portant sur les dimensions dialectiques de toutes les sciences humaines.
Bien entendu, il existe, dâautre part, de nombreuses formes de lâhistoire se rapprochant de lâĂ©tude de dĂ©veloppements plus ou moins purs au sens dĂ©fini plus haut. Lâhistoire des sciences en est un exemple et, en son sein, lâhistoire des mathĂ©matiques occupe une place exceptionnelle par les caractĂšres internes de la structuration progressive quâelle dĂ©crit : elle rejoint ainsi nĂ©cessairement les problĂšmes centraux de la psychologie de lâintelligence, de la sociogenĂšse des connaissances et de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique.
III. Les sciences juridiques occupent une position assez diffĂ©renciĂ©e par le fait que le droit constitue un systĂšme de normes et quâune norme se distingue en son principe mĂȘme des relations plus ou moins gĂ©nĂ©rales recherchĂ©es sous le nom de « lois » par les sciences nomothĂ©tiques. Une norme ne relĂšve pas, en effet, de la simple constatation de relations existantes, mais dâune catĂ©gorie Ă part qui est celle de « devoir ĂȘtre » (sollen). Le propre dâune norme est donc de prescrire un certain nombre dâobligations et dâattributions qui demeurent valables mĂȘme si le sujet les viole ou nâen fait pas usage, tandis quâune loi naturelle repose sur un dĂ©terminisme causal ou une distribution stochastique et que sa valeur de vĂ©ritĂ© tient exclusivement Ă son accord avec les faits.
Mais si tranchĂ©e que soit cette distinction, il existe une sĂ©rie de rĂ©gions frontiĂšres entre les sciences proprement juridiques et les autres. Il faut considĂ©rer naturellement que lâhistoire du droit, en tant quâhistoire des institutions juridiques (sans parler de lâhistoire des thĂ©ories) nâest plus une discipline normative, mais une analyse de rĂ©alitĂ©s qui ont Ă©tĂ©, ou en certains cas sont encore, reconnues comme des normes par les sociĂ©tĂ©s considĂ©rĂ©es, tout en constituant des faits historiques parmi dâautres pour lâhistorien lui-mĂȘme du droit. Cette dualitĂ© de points de vue entre ce qui est norme pour le sujet, passĂ© ou prĂ©sent, et ce qui est fait pour lâobservateur se retrouve encore plus nettement en une discipline proprement nomothĂ©tique, mais qui prend pour objet les comportements juridiques Ă titre de faits sociaux : telle est la sociologie juridique, dont lâobjet nâest point dâĂ©tudier, comme la science juridique, les conditions de la validitĂ© normative, mais, ce qui est bien diffĂ©rent, dâanalyser les faits sociaux qui sont en relation avec la constitution et le fonctionnement de telles normes. Aussi bien les spĂ©cialistes de cette discipline ont-ils introduit la notion fĂ©conde et gĂ©nĂ©rale de « faits normatifs », prĂ©cisĂ©ment pour dĂ©signer ce qui est normatif pour le sujet tout en Ă©tant objet dâanalyse pour lâobservateur qui Ă©tudie Ă titre de faits les conduites de ce sujet et les normes que celui-ci reconnaĂźt. Cette notion est de portĂ©e gĂ©nĂ©rale comme dans lâĂ©tude des faits moraux oĂč le sociologue nâa pas non plus Ă sâoccuper de la validitĂ© des normes acceptĂ©es par les sujets, mais oĂč il doit rechercher en vertu de quels processus ils se considĂšrent comme obligĂ©s par ces normes. En psychologie gĂ©nĂ©tique de mĂȘme, on Ă©tudie des « faits normatifs » lorsquâil sâagit dâexpliquer comment les sujets, dâabord insensibles Ă telles ou telles normes logiques, en viennent Ă les considĂ©rer comme nĂ©cessaires en vertu du processus dĂ©pendant en partie de la vie sociale et en partie de structurations internes de lâaction. En bref, si le domaine juridique est de nature normative, il se trouve, comme câest le cas de tous les autres domaines normatifs, donner prise Ă Ă©tudes de fait et Ă des analyses causales portant sur les conduites individuelles ou sociales en relations avec les normes considĂ©rĂ©es, et ces Ă©tudes sont alors nĂ©cessairement de caractĂšre nomothĂ©tique.
En particulier lorsquâune Ă©cole juridique considĂšre que le sollen propre Ă la norme de droit nâexprime que la volontĂ© de lâĂtat, et, Ă travers lui, celle des forces sociales (classes) qui dirigent la sociĂ©tĂ©, le droit ne porte plus alors sur la catĂ©gorie formelle du devoir ĂȘtre, mais sur des relations purement matĂ©rielles donnant prise Ă une Ă©tude objective. Seulement, pour les normativistes, celle-ci relĂšverait de la sociologie juridique.
On trouvera au chap. VII dâautres exemples de relations entre les sciences juridiques et des recherches de catĂ©gories diffĂ©rentes, telles quâen particulier la logique.
IV. Enfin vient un groupe particuliĂšrement difficile Ă classer celui des disciplines philosophiques, parce quâentre les auteurs qui sây consacrent rĂšgne un certain dĂ©saccord quant Ă la portĂ©e, lâĂ©tendue et mĂȘme lâunitĂ© des branches quâil convient de rĂ©unir sous ce terme.
La seule proposition certaine, parce quâelle semble commune Ă toutes les Ă©coles, est que la philosophie se propose dâatteindre une coordination gĂ©nĂ©rale des valeurs humaines, câest-Ă -dire une conception du monde tenant compte non seulement des connaissances acquises et de la critique de ces connaissances, mais encore des convictions et valeurs multiples de lâhomme en toutes ses activitĂ©s. La philosophie dĂ©passe donc les sciences positives, et les situe par rapport Ă un ensemble dâĂ©valuations et de signification sâĂ©tendant de la praxis aux mĂ©taphysiques proprement dites.
OĂč les divergences dĂ©butent, câest dĂšs la question de la nature de cette prise de position par rapport Ă la totalitĂ© du rĂ©el. Pour certains, la philosophie est essentiellement une sagesse, une « mise en route », comme dit Jaspers, tandis que tout savoir apodictique devient nĂ©cessairement affaire de connaissance spĂ©cialisĂ©e, autrement dit de science. Pour dâautres, comme plusieurs dialecticiens, la philosophie est avant tout une prise de conscience des procĂ©dĂ©s dialectiques mis en Ćuvre par les sciences en marche, mais avec en plus une prise de position imposĂ©e par lâengagement dans lâaction. Pour dâautres enfin, comme Husserl, la philosophie atteint un savoir vĂ©ritable, supĂ©rieur au savoir scientifique, bien que le positivisme et plusieurs auteurs non positivistes contestent dâun point de vue Ă©pistĂ©mologique une telle possibilitĂ©.
Nous nâavons point ici Ă prendre parti dans ces dĂ©bats, quâon retrouvera dâailleurs inĂ©vitablement Ă propos des rapports entre les sciences nomothĂ©tiques et les courants philosophiques (sous 5). Nous avons simplement pour lâinstant Ă classer ce quâil convient de situer parmi les disciplines philosophiques par opposition aux sciences nomothĂ©tiques de lâhomme. Mais câest prĂ©cisĂ©ment cette rĂ©partition qui fait problĂšme, pour les raisons prĂ©cĂ©dentes et surtout en raison dâun processus historique amorcĂ© dĂšs le xixe siĂšcle et qui sâaffirme de plus en plus aujourdâhui : la diffĂ©renciation dâun certain nombre de branches, initialement philosophiques, qui se constituent en tant que disciplines autonomes et spĂ©cialisĂ©es. Tel fut le cas de la sociologie et surtout de la psychologie, comme on y reviendra Ă lâinstant Ă propos de lâhistoire des sciences nomothĂ©tiques. Mais tel fut aussi le cas de la logique et aujourdâhui pour une bonne part de lâĂ©pistĂ©mologie scientifique, car, dâune part, la logique moderne sâest constituĂ©e en une discipline quasi-mathĂ©matique avec ses mĂ©thodes propres et un champ de recherche indĂ©pendant de toute mĂ©taphysique, et, dâautre part, chaque science naturelle ou humaine tend Ă Ă©laborer sa propre Ă©pistĂ©mologie, dont les liens sont alors plus Ă©troits avec celle des autres disciplines quâavec les prĂ©occupations mĂ©taphysiques.
Mais la question difficile qui se pose au sujet de ces deux branches du savoir est alors de dĂ©terminer leur position par rapport aux sciences en gĂ©nĂ©ral et aux sciences nomothĂ©tiques de lâhomme. Dâune part, la connaissance scientifique est Ă coup sĂ»r une activitĂ© humaine et si la logique ou lâĂ©pistĂ©mologie scientifique nous donnent Ă son sujet des informations indispensables et vĂ©rifiables sans passer nĂ©cessairement par la philosophie au sens traditionnel et universitaire du terme, il va de soi quâelles intĂ©ressent de prĂšs les sciences nomothĂ©tiques de lâhomme. Il existe en particulier une parentĂ© entre les recherches sur la psychogenĂšse de lâintelligence et ce quâon a appelĂ© lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique, câest-Ă -dire lâĂ©tude des procĂ©dĂ©s de la connaissance en leur dĂ©veloppement. Mais dâautre part, la logique en tant quâutilisant par la mĂ©thode axiomatique est plus proche des mathĂ©matiques que de toute autre discipline et lâĂ©pistĂ©mologie scientifique nâa encore conquis ses titres de noblesse que sur le terrain des connaissances mathĂ©matiques et physiques. Il faut donc voir en ces disciplines une attache parmi bien dâautres entre les sciences de lâhomme et celles de la nature ou les disciplines dĂ©ductives, et ce fait ajoutĂ© Ă dâautres nous montre dâemblĂ©e la complexitĂ© des rapports entre les sciences nomothĂ©tiques de lâhomme et le systĂšme des sciences.
NĂ©anmoins, et malgrĂ© les multiples termes de transition que lâon a notĂ©s comme exemple, la rĂ©partition des sciences ou disciplines selon les quatre catĂ©gories quâon vient de distinguer semble correspondre Ă lâĂ©tat actuel du savoir et confĂšre aux sciences nomothĂ©tiques de lâhomme une position Ă la fois naturelle et relativement indĂ©pendante.
2. Les dominances de lâhistoire des sciences nomothĂ©tiques
Cet ouvrage nâest point un traitĂ© appelĂ© Ă fournir sur les sciences nomothĂ©tiques de lâhomme des aperçus historiques que lâon trouve partout. Mais, devant dĂ©gager les principales tendances actuelles de ces sciences, il doit dĂ©buter par quelques donnĂ©es prĂ©alables, et, parmi celles-ci, il est utile de rappeler les orientations antĂ©rieures de ces disciplines, autrement dit, les tendances passĂ©es dont les mouvements prĂ©sents sont issus par filiation directe ou au contraire en rĂ©action contre elles.
Le problĂšme se pose dans les termes suivants. Depuis quâil existe des penseurs et des enseignements, on a toujours discutĂ© certaines questions de psychologie, de linguistique, de sociologie et dâĂ©conomie. Les MĆurs des Germains de Tacite touchent Ă lâanthropologie culturelle et les gĂ©ographes ont dĂ» de tout temps soulever certains problĂšmes dĂ©mographiques. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale on a toujours rĂ©flĂ©chi et dissertĂ© sur les activitĂ©s de lâhomme et chaque systĂšme philosophique prĂ©sente quelque aspect permettant de discerner une Ă©bauche ou une annonce des disciplines spĂ©cialisĂ©es dont nous aurons Ă nous occuper. Mais autre chose est la rĂ©flexion, suivie ou Ă©pisodique, et autre chose est la constitution dâune science proprement dite, avec inventaire et dĂ©limitation des problĂšmes ainsi que dĂ©termination et affinement des mĂ©thodes. En termes plus prĂ©cis, autre chose est un discours et autre chose sont les procĂ©dĂ©s dâobservation et surtout de vĂ©rification. Le problĂšme est alors dâanalyser les facteurs qui ont conduit nos disciplines de lâĂ©tat prĂ©scientifique Ă lâĂ©tat ou du moins Ă lâidĂ©al de sciences nomothĂ©tiques. On en peut distinguer cinq :
I. Le premier de ces facteurs est la tendance comparatiste qui est loin dâĂȘtre aussi gĂ©nĂ©rale et aussi naturelle quâon pourrait le croire. Les deux tendances les plus naturelles de la pensĂ©e spontanĂ©e et mĂȘme de la rĂ©flexion en ses stades initiaux sont de se croire au centre du monde, du monde spirituel comme matĂ©riel, et dâĂ©riger en normes universelles les rĂšgles ou mĂȘme les habitudes de sa conduite. Constituer une science ne se rĂ©duit donc nullement Ă partir de cette centration initiale et Ă accumuler des connaissances sur un mode additif, mais suppose Ă©galement que cette addition sâaccompagne de systĂ©matisations : or, la premiĂšre condition dâune systĂ©matisation objective est une dĂ©centration par rapport au point de vue propre, dominant au dĂ©part. Câest cette dĂ©centration quâassure lâattitude comparatiste tout en Ă©largissant les exigences normatives jusquâĂ les subordonner Ă des systĂšmes de rĂ©fĂ©rences multiples.
Cette dimension comparatiste est particuliĂšrement claire dans lâhistoire de la linguistique que lâon pourrait faire remonter Ă deux ou trois millĂ©naires et qui a connu de multiples tentatives de systĂ©matisation avant lâĂ©poque contemporaine (quâon se rappelle par exemple les essais sĂ©mantiques du Moyen Ăge). Or, la rĂ©flexion sur la langue sâimpose dĂšs lâenseignement et lâon peut donc se demander pourquoi la constitution dâune linguistique scientifique nâa pas Ă©tĂ© plus rapide ou plus continue. La rĂ©ponse est Ă©videmment que la rĂ©flexion sur le langage propre demeure Ă ses dĂ©buts soumise Ă une double centration : centration psychologique, tant que ne se multiplient pas les termes de comparaison, et centration normative qui pousse Ă croire que la science du langage se rĂ©duit Ă la grammaire et que la grammaire de la langue propre est un reflet plus ou moins direct de la logique universelle.
Sans doute lâenseignement des humanitĂ©s classiques a-t-il permis un dĂ©but de dĂ©centration, jointe Ă la notion de filiation historique des langues (voir II). Aussi Lancelot Ă cĂŽtĂ© de la Grammaire de Port-Royal sâest-il occupĂ© Ă©galement des Racines grecques, mais le titre seul de son ouvrage avec Arnauld Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e montre assez lâinfluence de cette centration normativiste dont il vient dâĂȘtre question 3. Câest avec lâattitude rĂ©solument comparatiste de F. Bopp dans sa Grammaire comparĂ©e des langues indo-europĂ©ennes que dĂ©bute effectivement la dĂ©centration nĂ©cessaire Ă lâattitude scientifique et lâon comprend pourquoi elle a Ă©tĂ© tardive.
Le phĂ©nomĂšne est trĂšs comparable en sociologie, oĂč la rĂ©flexion initiale sur la sociĂ©tĂ© est Ă la fois dominĂ©e par un sociocentrisme idĂ©ologique, hĂ©ritage dâune trĂšs longue tradition, et par les prĂ©occupations normatives qui laissent indiffĂ©renciĂ©es la sociologie et la politique (ce qui ne signifie pas que les progrĂšs de lâobjectivitĂ© en sociologie ne puissent pas avoir dâincidences politiques). La dĂ©centration comparatiste est en ce cas si difficile que Rousseau, pour penser le phĂ©nomĂšne social en cherchant ses rĂ©fĂ©rences dans les comportements Ă©lĂ©mentaires et non civilisĂ©s (ce qui marquait un grand progrĂšs par rapport aux idĂ©es de son temps), imagine le « bon sauvage » comme un individu antĂ©rieur Ă toute sociĂ©tĂ© mais en lui prĂȘtant, sans sâen rendre compte, tous les caractĂšres de moralitĂ©, de rationalitĂ©, et mĂȘme de dĂ©duction juridique que la sociologie nous apprend ĂȘtre les produits de la vie collective. Ce bon sauvage est mĂȘme le produit dâune imagination si peu dĂ©centrĂ©e quâil ressemble Ă©tonnamment Ă J.-J. Rousseau lui-mĂȘme, inventant le Contrat social. Et ce phĂ©nomĂšne sâest encore reproduit en plein xixe siĂšcle, lorsque lâun des fondateurs de lâanthropologie culturelle, Tylor, a conçu pour expliquer lâanimisme propre Ă la « civilisation primitive », un « philosophe sauvage » raisonnant sur le rĂȘve, la maladie et la mort dâune façon trĂšs analogue Ă ce quâaurait fait un empiriste anglo-saxon, placĂ© dans la situation dâignorance dâun non-civilisĂ© mais raisonnant exactement comme Hume, etc. NĂ©anmoins, le trĂšs grand progrĂšs accompli par Tylor a Ă©tĂ© de dĂ©couvrir la dimension comparatiste en sâefforçant dâaccumuler des faits et pas seulement des idĂ©es.
Câest dans cette direction dâune dĂ©centration par rapport Ă lâexpĂ©rience sociale immĂ©diate que se sont engagĂ©s au xixe siĂšcle les fondateurs de la sociologie contemporaine, sans que nous ayons Ă nous prononcer ici sur la rĂ©ussite ou lâinsuffisance de leurs tentatives, suivies par bien dâautres. Le sens de la loi des trois Ă©tats de Comte est ainsi de dissocier des niveaux de reprĂ©sentations collectives pour situer la pensĂ©e scientifique par rapport aux autres attitudes intellectuelles. Le systĂšme de Marx est un vaste effort pour situer les idĂ©ologies par rapport aux classes sociales, celui de Durkheim pour situer nos reprĂ©sentations collectives par rapport aux stades Ă©lĂ©mentaires de la sociogenĂšse, etc. Or, en chacun de ces cas, la dĂ©centration principale consiste Ă ne plus partir de la pensĂ©e individuelle Ă titre de source des rĂ©alitĂ©s collectives, mais de voir en lâindividu le produit dâune socialisation.
La dĂ©centration Ă laquelle a dĂ» se livrer la psychologie pour se constituer Ă titre de science est dâune autre nature, mais qui a conduit Ă©galement aux mĂ©thodes comparatistes. Sous lâinfluence de prĂ©occupations normatives, la psychologie philosophique Ă©tait centrĂ©e sur le moi en tant quâexpression immĂ©diate de lâĂąme et la mĂ©thode qui paraissait suffire Ă©tait alors celle dâintrospection. Par un long cheminement oĂč sont intervenues les comparaisons systĂ©matiques entre le normal et le pathologique, entre lâadulte et lâenfant et entre lâhomme et lâanimal, le point de vue gĂ©nĂ©ral qui a fini par prĂ©valoir dans la psychologie scientifique est que la conscience ne peut se comprendre que dans son insertion dans lâensemble de la « conduite », ce qui suppose alors les mĂ©thodes dâobservation et dâexpĂ©rimentation dont nous reparlerons.
Ă comparer de mĂȘme les dĂ©veloppements multiples de la macroĂ©conomie (et encore de la microĂ©conomie Ă laquelle on revient dans la perspective de la thĂ©orie des jeux), aux dĂ©buts de la science Ă©conomique avec les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations de A. Smith, ou sous une forme plus gĂ©nĂ©rale le Discours de lâinĂ©galitĂ© de Rousseau, on ne peut quâĂȘtre frappĂ© de la dĂ©centration qui sâest effectuĂ©e Ă partir de cette abstraction quâĂ©tait lâHomo Ćconomicus, image de lâindividu en certaines situations sociales restreintes et trĂšs spĂ©cialisĂ©es : tant dans la doctrine marxiste de lâaliĂ©nation que dans les analyses probabilistes et statistiques de Keynes ou de lâĂ©conomĂ©trie moderne il est impossible de ne pas retrouver cette dimension fondamentale de la dĂ©centration comparatiste.
Il convient dâailleurs de souligner le fait que cette dĂ©centration rendant possibles les progrĂšs de lâobjectivitĂ© en sociologie et en Ă©conomie est souvent subordonnĂ©e Ă lâĂ©volution de la sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme : par exemple le problĂšme des classes sociales (dĂ©jĂ entrevu par Thierry, Mignet ou Guizot dĂšs le dĂ©but du xixe siĂšcle) nâa pu se poser en toute son ampleur quâen fonction de transformations Ă©conomiques bien connues.
II. Plusieurs des exemples qui viennent dâĂȘtre citĂ©s montrent dĂ©jĂ Ă©galement quâĂ la dominante prĂ©cĂ©dente sâen ajoute nĂ©cessairement une seconde : il sâagit de la tendance historique ou gĂ©nĂ©tique. Lâune des principales diffĂ©rences, en effet, entre les phases prĂ©scientifiques de nos disciplines et leur constitution en sciences autonomes et mĂ©thodiques est la dĂ©couverte progressive du fait que les Ă©tats individuels ou sociaux directement vĂ©cus et donnant apparemment prise Ă une connaissance intuitive ou immĂ©diate sont en rĂ©alitĂ© le produit dâune histoire ou dâun dĂ©veloppement dont la connaissance est nĂ©cessaire pour comprendre les rĂ©sultantes. Il sâagit encore dâune dĂ©centration, si lâon veut, mais qui, en plus de la possibilitĂ© de comparaison, fournit une voie Ă lâexplication en tant que les dĂ©veloppements en jeu constituent des formations causales.
La linguistique a naturellement Ă©tĂ© la premiĂšre des sciences de lâhomme Ă bĂ©nĂ©ficier de cette dimension historique puisque les documents Ă©crits ont conservĂ© assez de textes des langues mĂšres pour reconstituer lâhistoire des principales langues civilisĂ©es modernes. Les filiations sont mĂȘme suffisamment apparentes pour quâon se voie livrĂ© trĂšs tĂŽt, sans toujours disposer de mĂ©thodes assurĂ©es, Ă ces recherches Ă©tymologiques qui ont longtemps paru constituer lâessentiel de la science du langage avant que de Saussure ait distinguĂ© systĂ©matiquement les problĂšmes synchroniques des questions diachroniques.
AppuyĂ©e sur lâhistoire, la sociologie a pu Ă©galement disposer de documents multiples sur le passĂ© de nos sociĂ©tĂ©s et de nos civilisations. Mais en un tel domaine oĂč les faits Ă©taient ainsi relativement accessibles, il est remarquable de constater combien tardive a Ă©tĂ© la prise de conscience du problĂšme de lâĂ©volution comme telle, tant les prĂ©occupations initiales Ă©taient centrĂ©es sur la nature supposĂ©e permanente de lâhomme et sur les conditions normatives de la vie sociale conçues comme Ă©manant, de façon constante Ă©galement, de la nature humaine. AprĂšs quelques prĂ©curseurs, dont peut-ĂȘtre ComĂ©nius 4 et Vico, câest sans doute Hegel qui a le premier aperçu, mais sur un plan encore essentiellement conceptuel plus que factuel, la dimension sociologique de lâhistoire en appliquant la dialectique au devenir social. Inutile de rappeler comment K. Marx a dĂ©veloppĂ© cette tendance, mais en passant de lâidĂ©e aux faits et en gĂ©nĂ©ralisant lâapplication de la dialectique historique aux structures Ă©conomiques autant quâĂ lâanalyse sociologique des idĂ©ologies.
Lâun des facteurs dĂ©cisifs de la constitution des sciences de lâhomme selon la dimension gĂ©nĂ©tique a Ă©tĂ© la dĂ©couverte ou la redĂ©couverte par Darwin de lâĂ©volution des ĂȘtres organisĂ©s. Il va, en effet, de soi que dans la mesure oĂč lâhomme nâest plus conçu comme donnĂ© une fois pour toutes Ă partir dâun commencement absolu, lâensemble des problĂšmes concernant ses activitĂ©s se pose en des termes entiĂšrement nouveaux : au lieu de pouvoir se rĂ©fĂ©rer Ă un statut initial concernant (Ă lâĂ©tat prĂ©formĂ© ou prĂ©dĂ©terminĂ©) lâensemble des virtualitĂ©s normatives qui dĂ©terminent la nature humaine, on se trouve en prĂ©sence de questions dâexplication causale obligeant Ă chercher selon quels facteurs de fait lâespĂšce humaine, dĂ©gagĂ©e de lâanimalitĂ©, est parvenue Ă construire des langages, des sociĂ©tĂ©s, une vie mentale, Ă crĂ©er des techniques et une organisation Ă©conomique, bref Ă engendrer ces innombrables structures dont la rĂ©flexion ne connaissait jusque-lĂ que lâexistence et les caractĂšres les plus apparents du fonctionnement, tandis quâil sâagit dĂšs lors de comprendre leur formation. Et mĂȘme si les dĂ©buts de cette formation historique se perdent dans les mystĂšres de la palĂ©ontologie humaine, toute question de transformation actuelle comme passĂ©e, acquiert, en cette perspective Ă©volutionniste, une signification toute nouvelle en tant quâexigeant lâanalyse explicative. La doctrine positiviste de Comte, qui nâavait pas su retenir la leçon de lâĂ©volutionnisme lamarckien et qui sâest constituĂ©e avant Darwin, pouvait rĂ©duire lâidĂ©al scientifique Ă la seule fonction de la prĂ©vision fondĂ©e sur les lois : dans la perspective de lâĂ©volution, il sâagit bien plus profondĂ©ment de comprendre le « mode de production » des phĂ©nomĂšnes, condamnĂ© par Comte et poursuivi inlassablement par les sciences nomothĂ©tiques de lâhomme comme par les sciences de la nature.
Si lâĂ©volutionnisme darwinien a eu ainsi une influence incontestable sur la sociologie, Ă commencer par celle de Spencer, cette action a Ă©tĂ© plus directe encore sur la psychologie scientifique, en tant que la vie mentale et le comportement sont liĂ©s de plus prĂšs aux conditions organiques. Darwin lui-mĂȘme est lâun des fondateurs de la psychologie comparĂ©e, avec ses Ă©tudes sur lâexpression des Ă©motions. En psychologie humaine, si nous ne savons que peu de chose des fonctions intellectuelles et affectives de lâhomme prĂ©historique, dont nous ne connaissons que les techniques, lâidĂ©e dâĂ©volution a animĂ© cette sorte dâembryologie mentale quâest la psychologie de lâenfant ainsi que ses combinaisons Ă©troites avec la psychopathologie qui Ă©tudie les dĂ©sintĂ©grations en symĂ©trie avec les intĂ©grations propres au dĂ©veloppement. Câest pourquoi dĂšs la fin du xixe siĂšcle aux USA on a appelĂ© « psychologie gĂ©nĂ©tique » les Ă©tudes sur la formation des structures mentales chez lâenfant.
III. Une troisiĂšme influence dĂ©terminante dans le dĂ©veloppement des sciences de lâhomme a Ă©tĂ© celle des modĂšles fournis par les sciences de la nature. Il faut ici distinguer dâailleurs deux sortes de facteurs. Lâun est lâaction quâa pu avoir la philosophie positiviste et diverses formes de mĂ©taphysiques scientistes du xixe siĂšcle dont le climat pouvait sembler propre Ă favoriser une extension gĂ©nĂ©rale de lâesprit scientifique Ă tous les domaines du savoir. Câest dans cet esprit, par exemple, que H. Taine voulait fonder la critique littĂ©raire sur des considĂ©rations naturalistes et quâil a Ă©crit un ouvrage sur LâIntelligence pour la rĂ©duire Ă un « polypier dâimages ». En fait, ce facteur philosophique a plutĂŽt agi dans le sens dâune motivation ou dâune attitude gĂ©nĂ©rale rĂ©ductionniste que dans le dĂ©tail de la recherche objective. Par contre, un second facteur plus ou moins mĂȘlĂ© au prĂ©cĂ©dent chez certains auteurs mais bien distinct chez dâautres a Ă©tĂ© lâaction des modĂšles suggĂ©rĂ©s par les sciences naturelles et dont il Ă©tait normal de se demander si leurs rĂ©ussites en ces domaines ne pouvaient pas conduire Ă un succĂšs analogue dans les sciences de lâhomme.
Un exemple bien clair est celui des dĂ©buts de la psychologie expĂ©rimentale dans le domaine des perceptions. La physiologie nerveuse nous met en prĂ©sence de multiples processus dans lesquels un excitant extĂ©rieur dĂ©clenche une rĂ©action et lâon peut analyser qualitativement et quantitativement de telles sĂ©quences. Dans le cas oĂč la rĂ©action sâaccompagne dâĂ©tats de conscience comme de « sensations » ou perceptions, il va de soi que le problĂšme se posait de chercher Ă les Ă©valuer de façon objective et de chercher Ă dĂ©terminer les relations exactes entre le stimulus physique et la maniĂšre dont il est perçu. De lĂ est nĂ©e la « psychophysique » dont un grand nombre de rĂ©sultats demeurent valables aujourdâhui : les travaux de Weber et de Fechner, de Helmholtz, de Hering et de bien dâautres ont ainsi frayĂ© en plein xixe siĂšcle une voie qui nâest nullement Ă©puisĂ©e et dont le problĂšme essentiel demeure la coordination entre le domaine physiologique et lâanalyse psychologique.
De mĂȘme lâanthropomĂ©trie de Galton a soulevĂ© des problĂšmes gĂ©nĂ©raux de mesure, avec les mĂ©thodes dâanalyse statistique et de corrĂ©lations quâils comportent, et il faut voir en cet effort lâun des points de dĂ©part de la technique des tests.
Inutile dâen dire davantage ici puisque nous retrouverons (sous 6) le problĂšme dâensemble des relations entre les sciences de lâhomme et les sciences naturelles. Notons seulement pour lâinstant que si les dĂ©buts de ce rapprochement ont Ă©tĂ© surtout marquĂ©s par des tendances rĂ©ductionnistes, la suite du dĂ©roulement historique des recherches a montrĂ©, dâabord que lâutilisation des modĂšles empruntĂ©s aux sciences de la nature nâexcluait en rien la prise en considĂ©ration de la spĂ©cificitĂ© des phĂ©nomĂšnes dâordre supĂ©rieur et, ensuite, que plusieurs techniques Ă©laborĂ©es sur le terrain des sciences de lâhomme ont influencĂ© en retour les disciplines biologiques et mĂȘme physico-chimiques : au xixe siĂšcle dĂ©jĂ les idĂ©es de Darwin sur la sĂ©lection ont Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©es en partie par des notions Ă©conomiques et dĂ©mographiques et pas seulement par la sĂ©lection artificielle des Ă©leveurs.
IV. Le facteur essentiel du dĂ©veloppement scientifique de branches qui, comme la psychologie et la sociologie, se sont dĂ©tachĂ©es du tronc commun initial de la philosophie a Ă©tĂ© la tendance Ă la dĂ©limitation des problĂšmes, avec les exigences mĂ©thodologiques qui lui sont associĂ©es. Le positivisme considĂšre, et câest lĂ sa principale originalitĂ©, quâil existe des frontiĂšres ne varietur marquant les bornes de la science et permettant par consĂ©quent de distinguer par leurs natures respectives elles-mĂȘmes les problĂšmes considĂ©rĂ©s comme scientifiques et les problĂšmes philosophiques ou mĂ©taphysiques. En rĂ©alitĂ©, lâexamen des dĂ©veloppements historiques conduit Ă deux sortes de constatations. La premiĂšre est que ces frontiĂšres se dĂ©placent sans cesse et que les sciences sont toujours indĂ©finiment « ouvertes ». Par exemple, lâintrospection de sa conscience par le sujet lui-mĂȘme Ă©tait jugĂ©e irrecevable par A. Comte et classĂ©e dans les questions mĂ©taphysiques (dâoĂč la proscription de la psychologie du tableau comtien des sciences) : un peu plus dâun demi-siĂšcle plus tard lâĂ©cole de Wurzbourg en Allemagne et A. Binet en France utilisent de façon mĂ©thodique lâintrospection provoquĂ©e pour montrer que la pensĂ©e ne se rĂ©duit pas aux images mentales, mais consiste en actes proprement dits ; cela revenait Ă ouvrir la voie aux mises en relation entre lâintelligence et lâaction et Ă la psychologie de la conduite qui rĂ©duit certes lâintrospection Ă un rĂŽle limitĂ©, mais aprĂšs une longue suite dâexpĂ©riences systĂ©matiques fournissant « objectivement » les raisons de ces limitations au lieu de procĂ©der par dĂ©crets arbitraires.
La seconde constatation essentielle est que, si les dĂ©placements de frontiĂšres entre la philosophie et les sciences ne tiennent donc point Ă une rĂ©partition a priori des problĂšmes on peut cependant assigner Ă ces dĂ©limitations progressives certaines raisons prĂ©cises qui sont les suivantes. La philosophie visant la totalitĂ© du rĂ©el comporte nĂ©cessairement deux caractĂšres qui constituent son originalitĂ© propre. Le premier est quâelle ne saurait dissocier les questions les unes des autres, puisque son effort spĂ©cifique consiste Ă viser le tout. Le second est que, sâagissant dâune coordination de lâensemble des activitĂ©s humaines, chaque position philosophique suppose des Ă©valuations et un engagement, ce qui exclut la possibilitĂ© dâun accord gĂ©nĂ©ral des esprits dans la mesure oĂč les valeurs en jeu demeurent irrĂ©ductibles (spiritualisme ou matĂ©rialisme, etc.). Câest dâun tel point de vue que lâintrospection spiritualiste de Maine de Biran ou de Victor Cousin ne pouvait convenir Ă Comte, et quâil parlait donc avec raison Ă son sujet de problĂšmes mĂ©taphysiques puisquâelle avait pour but avouĂ© de justifier la libertĂ©, etc., câest-Ă -dire des convictions sur lesquelles lâaccord nâest pas rĂ©alisable ou nâĂ©tait pas rĂ©alisĂ© en fait. La science commence par contre sitĂŽt que lâon convient de dĂ©limiter un problĂšme de façon Ă subordonner sa solution Ă des constatations accessibles Ă tous et vĂ©rifiables par tous, en le dissociant des questions dâĂ©valuations ou de convictions. Cela ne signifie pas que lâon sache dâavance ce que seront ces problĂšmes dĂ©limitables, car seule lâexpĂ©rience montre si lâentreprise rĂ©ussit. Mais cela signifie que lâon sâefforce de chercher une dĂ©limitation en vue dâun accord possible des esprits : câest ainsi quâen utilisant lâintrospection pour dĂ©cider des relations entre le jugement et lâimage mentale et en Ă©cartant de leur champ dâĂ©tudes les problĂšmes de la libertĂ© ou de la nature de lâĂąme, etc., les wurzbourgeois et Binet se sont engagĂ©s en une voie scientifique, en tant que bien dĂ©limitĂ©e, et lâexpĂ©rience a montrĂ© quâils parvenaient Ă un accord (dâautant plus frappant que les recherches allemandes et françaises sâignoraient au dĂ©but).
En bref, des sciences comme la psychologie, la sociologie, la logique, etc., se sont dissociĂ©es de la philosophie, non pas parce que leurs problĂšmes Ă©taient une fois pour toutes de nature scientifique et nâintĂ©ressent pas la philosophie, encore moins pour sâattribuer dâavance une sorte de brevet dâexactitude supĂ©rieure, mais simplement parce que, pour progresser dans le savoir, il faut dĂ©limiter les questions, laisser Ă lâarriĂšre-plan celles sur lesquelles aucun accord actuel nâest possible et aller de lâavant sur les terrains oĂč la constatation et la vĂ©rification communes sont accessibles. Les sĂ©parations ou diffĂ©renciations dâavec le tronc commun initial peuvent se faire sans bruit, comme ce fut le cas de la logique qui, sur son terrain dĂ©ductif et algĂ©brique, a trouvĂ© dâemblĂ©e ses mĂ©thodes et son autonomie, avec dâautant plus de facilitĂ© que les non-initiĂ©s avaient quelque peine Ă suivre. En dâautres cas les dĂ©clarations dâindĂ©pendance ont Ă©tĂ© plus spectaculaires comme en psychologie oĂč chacun se croit compĂ©tent et oĂč les recherches spĂ©cialisĂ©es ont mis du temps Ă faire reconnaĂźtre leur validitĂ© et leur statut. Mais en tous ces cas, la marche a Ă©tĂ© inspirĂ©e par des principes analogues de spĂ©cialisation due Ă un besoin dâaccord fondĂ© sur lâemploi de mĂ©thodes communes et convergentes.
V. Le cinquiĂšme facteur dĂ©cisif dans la constitution des sciences nomothĂ©tiques de lâhomme tient alors au choix de ces mĂ©thodes. Nous reviendrons plus loin (sous 4) sur leurs caractĂšres propres. Ce quâil convient maintenant de souligner, dans la perspective de leur genĂšse historique, câest leur fonction gĂ©nĂ©rale et dĂ©cisive dâinstruments de vĂ©rification. Une science ne dĂ©bute quâavec une dĂ©limitation suffisante des problĂšmes susceptibles de circonscrire un terrain de recherches sur lequel lâaccord des esprits est possible et lâon vient de voir que câest bien ainsi que sont nĂ©es les sciences qui avaient Ă se dissocier de la mĂ©taphysique. Mais en quoi consiste cet accord, et au moyen de quel critĂšre les adeptes dâune science naissante sont-ils parvenus au sentiment dâavoir rĂ©ussi Ă constituer un consensus de nature diffĂ©rente de celui qui rĂ©unit les membres dâune mĂȘme Ă©cole philosophique ou dâun mĂȘme parti politique ou artistique ? Ce critĂšre nâest nullement de nature statique, car il peut demeurer bien plus de discussions et de litiges entre des expĂ©rimentateurs sâoccupant dâune mĂȘme question quâentre les disciples dâun crĂ©ateur de doctrine spĂ©culative. Ce qui a fait lâunitĂ© de nos sciences dĂšs leur pĂ©riode de formation, câest la volontĂ© commune de vĂ©rification et dâune vĂ©rification dont la prĂ©cision augmente prĂ©cisĂ©ment en fonction des contrĂŽles mutuels et des critiques elles-mĂȘmes.
Les seules mĂ©thodes accessibles dans les domaines oĂč interviennent les jugements fondamentaux de valeur et les engagements sont la rĂ©flexion et lâintuition. Le propre de la dĂ©limitation dâun problĂšme destinĂ©e Ă le dissocier de ses attaches avec les convictions vitales ou affectives est alors la recherche dâun terrain commun de vĂ©rification : vĂ©rification expĂ©rimentale au sens large dĂšs quâil est question de fait, ou vĂ©rification algorithmique et formalisĂ©e sâil sâagit dâun corps dĂ©ductif comme en logique. Bien sĂ»r, tous les grands systĂšmes philosophiques abondent, Ă cĂŽtĂ© de lâĂ©lĂ©ment spĂ©culatif, en observations prĂ©cises ou en donnĂ©es de fait et, surtout, les grands philosophes du passĂ© ont presque tous Ă©tĂ© des crĂ©ateurs en sciences naturelles ou humaines. Mais la phase scientifique de la recherche dĂ©bute lorsque, dissociant le vĂ©rifiable de ce qui nâest que rĂ©flexif ou intuitif, le chercheur Ă©labore des mĂ©thodes spĂ©ciales, adaptĂ©es Ă son problĂšme, qui soient simultanĂ©ment des mĂ©thodes dâapproche et de vĂ©rification.
Tel est le cinquiĂšme grand facteur qui, joint aux quatre prĂ©cĂ©dents, semble rendre compte des mouvements historiques qui ont caractĂ©risĂ© la naissance et le dĂ©veloppement des sciences nomothĂ©tiques de lâhomme.
3. ParticularitĂ©s et fondements Ă©pistĂ©mologiques des sciences de lâhomme
De façon gĂ©nĂ©rale, les sciences expĂ©rimentales se sont constituĂ©es bien aprĂšs les disciplines dĂ©ductives. Les Grecs ont dĂ©veloppĂ© une mathĂ©matique et une logique et se sont essayĂ© Ă rĂ©soudre les problĂšmes astronomiques, mais malgrĂ© les spĂ©culations prometteuses des PrĂ©socratiques et malgrĂ© ArchimĂšde lui-mĂȘme il a fallu attendre les temps modernes pour constituer une physique proprement expĂ©rimentale. Les raisons de ce retard de lâexpĂ©rimentation sur la dĂ©duction sont de trois au moins, qui intĂ©ressent directement aussi lâĂ©pistĂ©mologie des sciences de lâhomme, bien que leur situation soit encore plus complexe.
I. La premiĂšre de ces raisons est que la tendance naturelle 5 de lâesprit est dâintuitionner le rĂ©el et de dĂ©duire, mais non pas dâexpĂ©rimenter, car lâexpĂ©rimentation nâest pas comme la dĂ©duction une construction libre ou du moins spontanĂ©e et directe de lâintelligence, mais suppose sa soumission Ă des instances extĂ©rieures qui exigent un travail bien plus grand (et psychologiquement plus « coĂ»teux ») dâadaptation.
La seconde raison qui prolonge et explique en retour la prĂ©cĂ©dente est que sur le terrain dĂ©ductif les opĂ©rations les plus Ă©lĂ©mentaires ou les plus primitives sont en mĂȘme temps les plus simples : rĂ©unir ou dissocier, enchaĂźner des relations asymĂ©triques (= ordonner) ou coordonner des symĂ©tries, mettre en correspondance, etc. Dans les domaines expĂ©rimentaux au contraire, le donnĂ© immĂ©diat est dâune grande complexitĂ© et le problĂšme prĂ©alable est toujours de dissocier les facteurs au sein de ces enchevĂȘtrements : il a fallu en physique le gĂ©nie de GalilĂ©e pour atteindre des mouvements simples susceptibles dâĂȘtre mis en Ă©quations, tandis que la chute dâune feuille ou les dĂ©placements dâun nuage sont dâune complication considĂ©rable au point de vue mĂ©trique.
La troisiĂšme raison qui explique le retard de lâexpĂ©rimentation sur la dĂ©duction est dâimportance encore plus fondamentale : câest que la soi-disant « lecture » de lâexpĂ©rience nâest jamais une simple lecture, mais suppose une action sur le rĂ©el, puisquâil sâagit de dissocier les facteurs, et comporte donc une structuration logique ou mathĂ©matique. En dâautres termes, il est impossible dâatteindre le fait expĂ©rimental sans un cadre logico-mathĂ©matique et il est donc naturel, bien quâon lâoublie sans cesse, quâil faille disposer dâun certain nombre de cadres dĂ©ductifs avant de pouvoir expĂ©rimenter et pour pouvoir le faire.
Ces trois raisons sont a fortiori valables dans le domaine des sciences de lâhomme, et mĂȘme avec un renforcement considĂ©rable, dĂ» Ă la complexitĂ© accrue des problĂšmes et surtout au caractĂšre apparemment bien plus immĂ©diat des intuitions possibles sur les rĂ©alitĂ©s Ă connaĂźtre, ce qui retarde le besoin dâune expĂ©rimentation systĂ©matique. Il en est rĂ©sultĂ© dâabord que la tendance Ă dĂ©duire et Ă spĂ©culer lâa emportĂ© beaucoup plus longtemps sur les exigences expĂ©rimentales, que la dissociation des facteurs a Ă©tĂ© et demeure bien plus difficile et que les cadres logico-mathĂ©matiques, qualitatifs ou probabilistes ont Ă©tĂ© bien moins aisĂ©s Ă construire (et sont encore loin dâĂȘtre suffisants). Si la physique expĂ©rimentale a connu des siĂšcles de retard sur les mathĂ©matiques, les sciences de lâhomme nâont donc point Ă sâĂ©tonner de la lenteur passĂ©e de leur formation et peuvent avec confiance considĂ©rer leur situation actuelle comme un dĂ©but trĂšs modeste par rapport au travail qui reste Ă accomplir et aux espoirs lĂ©gitimes.
Mais en plus de ces difficultĂ©s communes Ă toutes les disciplines expĂ©rimentales, les sciences de lâhomme se trouvent en prĂ©sence dâune situation Ă©pistĂ©mologique et de problĂšmes mĂ©thodologiques qui leur sont plus ou moins propres et quâil importe dâexaminer de prĂšs : câest que, ayant lâhomme comme objet, en ses activitĂ©s innombrables, et Ă©tant Ă©laborĂ©es par lâhomme en ses activitĂ©s cognitives, les sciences humaines se trouvent placĂ©es en cette position particuliĂšre de dĂ©pendre de lâhomme Ă la fois comme sujet et comme objet, ce qui soulĂšve, cela va de soi, une sĂ©rie de questions particuliĂšres et difficiles.
Il convient dâailleurs de commencer par noter que cette situation nâest pas radicalement nouvelle et quâon en trouve certaines formes analogues dans les sciences de la nature, dont les solutions peuvent en ce cas faciliter parfois les nĂŽtres. Certes, quand la physique travaille sur des objets Ă notre Ă©chelle courante dâobservation, on peut considĂ©rer son objet comme relativement indĂ©pendant du sujet. Il est vrai que cet objet nâest alors connu que grĂące Ă des perceptions, qui comportent un aspect subjectif, et grĂące Ă des calculs ou Ă une structuration mĂ©trique ou logico-mathĂ©matique, qui relĂšvent eux aussi dâactivitĂ©s du sujet. Mais il convient dĂšs lâabord de distinguer le sujet individuel, centrĂ© sur ses organes des sens ou sur lâaction propre, donc le « moi » ou sujet Ă©gocentrique source de dĂ©formations ou illusions possibles de nature « subjective » en ce premier sens du terme ; et le sujet dĂ©centrĂ© qui coordonne ses actions entre elles et avec celles dâautrui, qui mesure, calcule et dĂ©duit de façon vĂ©rifiable par chacun et dont les activitĂ©s Ă©pistĂ©miques sont donc communes Ă tous les sujets, mĂȘme si lâon remplace ces sujets par des machines Ă©lectroniques ou cybernĂ©tiques pourvues au prĂ©alable dâune logique et dâune mathĂ©matique isomorphes Ă celles quâĂ©laborent les cerveaux humains. Or, toute lâhistoire de la physique est celle dâune dĂ©centration qui a rĂ©duit au minimum les dĂ©formations dues au sujet Ă©gocentrique pour la subordonner au maximum aux lois du sujet Ă©pistĂ©mique, ce qui revient Ă dire que lâobjectivitĂ© est devenue possible et que lâobjet a Ă©tĂ© rendu relativement indĂ©pendant des sujets.
Mais aux grandes Ă©chelles, comme celles quâĂ©tudie la thĂ©orie de la relativitĂ©, lâobservateur est entraĂźnĂ© et modifiĂ© par le phĂ©nomĂšne observĂ©, de telle sorte que ce quâil perçoit est en rĂ©alitĂ© relatif Ă sa situation particuliĂšre sans quâil puisse sâen douter tant quâil ne sâest pas livrĂ© Ă de nouvelles dĂ©centrations (de telle sorte que Newton encore considĂ©rait comme universelles les mesures spatio-temporelles prises Ă notre Ă©chelle). La solution est alors fournie par les dĂ©centrations de niveaux supĂ©rieurs, câest-Ă -dire par la coordination des co-variations inhĂ©rentes aux donnĂ©es des diffĂ©rents observateurs possibles. Ă lâĂ©chelle microphysique, dâautre part, chacun sait que lâaction de lâexpĂ©rimentateur modifie le phĂ©nomĂšne observĂ© (situation rĂ©ciproque de la prĂ©cĂ©dente), de telle sorte que lâ« observable » est en fait un mixte au sein duquel intervient la modification due aux actions expĂ©rimentales : ici encore lâobjectivitĂ© est possible grĂące aux dĂ©centrations coordinatrices qui dĂ©gagent les invariants des variations fonctionnelles Ă©tablies.
Seulement la situation des sciences de lâhomme est bien plus complexe encore car le sujet qui observe ou expĂ©rimente sur lui-mĂȘme ou autrui peut ĂȘtre, dâune part, modifiĂ© par les phĂ©nomĂšnes observĂ©s, et, dâautre part, source de modifications quant au dĂ©roulement et Ă la nature mĂȘme de ces phĂ©nomĂšnes. Câest en fonction de telles situations que le fait dâĂȘtre Ă la fois sujet et objet crĂ©e, dans le cas des sciences de lâhomme, des difficultĂ©s supplĂ©mentaires par rapport Ă celles de la nature oĂč le problĂšme est cependant dĂ©jĂ assez gĂ©nĂ©ral de dissocier le sujet et lâobjet. En dâautres termes la dĂ©centration qui est nĂ©cessaire Ă lâobjectivitĂ© est bien plus difficile dans le cas oĂč lâobjet est formĂ© de sujets et cela pour deux raisons, toutes deux assez systĂ©matiques. La premiĂšre est que la frontiĂšre entre le sujet Ă©gocentrique et le sujet Ă©pistĂ©mique est dâautant moins nette que le moi de lâobservateur est engagĂ© dans les phĂ©nomĂšnes quâil devrait pouvoir Ă©tudier du dehors. La seconde est que dans la mesure mĂȘme oĂč lâobservateur est « engagé » et attribue des valeurs aux faits qui lâintĂ©ressent, il est portĂ© Ă croire les connaĂźtre intuitivement et sent dâautant moins la nĂ©cessitĂ© de techniques objectives.
Il faut ajouter que, mĂȘme si la biologie fournit une sĂ©rie de transitions entre les comportements des organismes Ă©lĂ©mentaires et les comportements humains, ces derniers prĂ©sentent un certain nombre de caractĂšres spĂ©cifiques qui se marquent par la formation de cultures collectives et par lâemploi dâinstruments sĂ©miotiques ou symboliques trĂšs diffĂ©renciĂ©s (car le « langage » des abeilles nâest encore quâun systĂšme dâindices sensori-moteurs). Il en rĂ©sulte que lâobjet des sciences humaines, qui est donc un sujet, diffĂšre assez fondamentalement des corps et des forces aveugles constituant lâobjet des sciences physiques et mĂȘme des objets-sujets quâĂ©tudient la biologie et lâĂ©thologie. Il en diffĂšre, cela va sans dire, par son degrĂ© de conscience, renforcĂ© par lâemploi des instruments sĂ©miotiques. Mais ceux-ci soulĂšvent en plus une difficultĂ© Ă©pistĂ©mologique particuliĂšre aux sciences de lâhomme : ces moyens de communication diffĂ©rant souvent de façon assez profonde dâune sociĂ©tĂ© humaine Ă une autre, le sujet psychologue ou sociologue est sans cesse obligĂ© de vĂ©rifier si sa comprĂ©hension est en fait suffisamment « riche » pour atteindre le dĂ©tail des structures symboliques de cultures Ă©loignĂ©es de la sienne dans lâespace et dans le temps. Il est mĂȘme conduit Ă se demander si et jusquâĂ quel point des feedbacks reliant les outils sĂ©miotiques et les caractĂšres psycho-physiologiques de lâhomme ne modifient pas ces derniers et de nouvelles disciplines comme la neuro-linguistique de A. Luria se posent de tels problĂšmes. En bref, la difficultĂ© Ă©pistĂ©mologique centrale des sciences de lâhomme Ă©tant que ce dernier est Ă la fois sujet et objet se prolonge en celle-ci que cet objet Ă©tant Ă son tour un sujet conscient, douĂ© de parole et de multiples symbolismes, lâobjectivitĂ© et ses conditions prĂ©alables de dĂ©centration sâen trouvent rendues dâautant plus difficiles et souvent limitĂ©es.
II. Ă commencer par la psychologie, les divers aspects de la situation circulaire du sujet et de lâobjet et les difficultĂ©s de la dĂ©centration se retrouvent au maximum dans le processus dâintrospection et expliquent les diverses mĂ©thodes auxquelles on a recouru pour surmonter ces obstacles fondamentaux, soit en les contournant au risque de laisser Ă©chapper lâessentiel, soit en les prenant pour problĂšmes et en Ă©tudiant les dĂ©formations dues aux centrations Ă titre de phĂ©nomĂšnes rĂ©vĂ©lateurs quant aux mĂ©canismes de la vie mentale elle-mĂȘme.
Dans lâintrospection sous sa forme pure un mĂȘme individu est Ă la fois sujet de connaissance et objet de sa propre connaissance. En ce cas le sujet est dâabord modifiĂ© par lâobjet Ă connaĂźtre et cela Ă deux points de vue. En premier lieu il lâest par ses prĂ©-suppositions mĂȘmes sur la valeur de lâintrospection, en ce sens que sa propre vie mentale le pousse Ă croire quâil possĂšde une conscience exacte de lui-mĂȘme, alors que la prise de conscience remplit en fait des fonctions plus utilitaires que strictement cognitives ou dĂ©sintĂ©ressĂ©es : du point de vue cognitif elle est centrĂ©e sur les rĂ©sultats extĂ©rieurs de lâaction et ne fournit dâinformations suffisantes ni sur le mĂ©canisme de cette action ni en gĂ©nĂ©ral sur les mĂ©canismes internes de la vie mentale ; du point de vue affectif, elle a pour fonction essentielle de constituer et dâentretenir certaines valorisations utiles Ă lâĂ©quilibre intĂ©rieur et non pas de nous renseigner sur les lois de cet Ă©quilibre. En second lieu, le sujet qui sâintrospecte est modifiĂ© par lâobjet Ă connaĂźtre du fait que toute son activitĂ©, y compris cette introspection, est influencĂ©e Ă des degrĂ©s divers par son histoire antĂ©rieure, et quâil ne la connaĂźt pas : en effet, la mĂ©moire de son passĂ© est lâĆuvre dâun historien trĂšs partial, qui oublie certaines sources et en dĂ©forme dâautres, en fonction Ă nouveau de valorisations qui tiennent sans cesse en Ă©chec lâobjectivitĂ© attribuĂ©e par le sujet Ă sa connaissance du passĂ© comme Ă son introspection actuelle.
Dâautre part, et rĂ©ciproquement, lâintrospection modifie constamment les phĂ©nomĂšnes observĂ©s et cela Ă tous les niveaux. On sait, par exemple, que dans la perception des durĂ©es celles-ci paraissent plus longues si le sujet cherche Ă les Ă©valuer pendant leur Ă©coulement mĂȘme. Le rĂŽle des images mentales dans la pensĂ©e a donnĂ© lieu Ă toutes sortes dâerreurs introspectives avant quâon ait vu la difficultĂ© des problĂšmes par une comparaison des sujets entre eux. Au point de vue affectif il va de soi et a fortiori que lâintrospection des sentiments les modifie, soit par le fait de leur adjoindre une dimension cognitive soit en les subordonnant aux valeurs dirigeant Ă lâinsu du sujet lâintrospection elle-mĂȘme. Si les romanciers et les philosophes peuvent utiliser lâintrospection avec succĂšs, câest prĂ©cisĂ©ment que leur analyse est solidaire de certaines visions du monde oĂč lâĂ©valuation joue un rĂŽle central, mais si le problĂšme est la recherche des mĂ©canismes comme tels, lâintrospection est donc insuffisante autant parce quâelle modifie les phĂ©nomĂšnes Ă observer que parce quâelle est dĂšs le dĂ©part dĂ©formĂ©e par eux.
Les remĂšdes immĂ©diats (sans parler pour lâinstant des mĂ©thodes gĂ©nĂ©rales en leurs techniques diffĂ©renciĂ©es) ont Ă©tĂ© de trois sortes. Le premier a naturellement consistĂ© Ă dĂ©centrer lâintrospection elle-mĂȘme en comparant les sujets entre eux et en limitant la recherche Ă des problĂšmes bien circonscrits : en ce cas les questions posĂ©es au sujet constituent une canalisation de cette « introspection provoquĂ©e » et permettent une comparaison systĂ©matique. La mĂ©thode a fourni certains rĂ©sultats positifs, par exemple quant Ă la dualitĂ© de nature du jugement en tant quâacte et de lâimage mentale. Mais elle a surtout mis en Ă©vidence les limites de lâintrospection, dâoĂč la boutade dĂ©sabusĂ©e de Binet « la pensĂ©e est une activitĂ© inconsciente de lâesprit ».
La seconde solution a consistĂ© Ă bannir lâintrospection et Ă ne plus Ă©tudier que le comportement. Solution trĂšs utile puisquâelle a ouvert la voie Ă une psychologie des conduites bien plus fĂ©conde que lâon aurait osĂ© espĂ©rer. Mais solution que bien des auteurs ont trouvĂ© trop restrictive pour les deux raisons complĂ©mentaires suivantes. La premiĂšre est que sauf Ă considĂ©rer avec Skinner, lâorganisme comme une « boĂźte noire » dont on dĂ©crit simplement les inputs et les outputs sans chercher Ă rien expliquer, on recourt sans cesse implicitement Ă des donnĂ©es introspectives : lâ« expectation » dont Tolman souligne avec raison le rĂŽle en tout apprentissage, constituerait un facteur incomprĂ©hensible si nous nâen possĂ©dions pas lâexpĂ©rience introspective. La seconde raison est quâil ne suffit pas de supprimer les problĂšmes pour les rĂ©soudre et quâune psychologie ignorant la conscience renonce Ă sâoccuper dâun nombre important de faits qui ont leur intĂ©rĂȘt puisque ce sont des faits et dont le caractĂšre « subjectif » nâempĂȘche pas les bĂ©havioristes de sâen servir sans cesse implicitement mĂȘme sâils ne veulent pas les apercevoir dans leurs objets dâĂ©tude.
La troisiĂšme solution est par contre dâun grand intĂ©rĂȘt pour lâĂ©pistĂ©mologie gĂ©nĂ©rale des sciences de lâhomme : elle consiste Ă prendre acte du fait que lâintrospection est trompeuse mais Ă se demander pourquoi et Ă Ă©tudier les dĂ©formations cognitives de la conscience, puisquâelles constituent des phĂ©nomĂšnes parmi dâautres et tout aussi dignes dâattention dans la mesure oĂč lâon peut espĂ©rer en dĂ©gager les lois et les facteurs explicatifs. Notons que, toutes proportions gardĂ©es, il y a lĂ une dĂ©marche de relativisation analogue Ă celle du physicien : quand celui-ci constate quâune mesure temporelle prise Ă notre Ă©chelle cinĂ©matique ne peut pas ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă dâautres, il ne rejette pas cette mesure mais la situe au contraire dans un systĂšme de co-variations qui lui confĂšre sa signification limitĂ©e (lâerreur nâayant consistĂ© quâĂ la croire universelle). Dans le cas de lâintrospection la situation est naturellement bien plus complexe, parce que, aux erreurs systĂ©matiques et gĂ©nĂ©rales dues aux degrĂ©s variables ou aux insuffisances de coordination dĂ©centrĂ©e (par exemple ne prendre conscience que du rĂ©sultat des opĂ©rations sans apercevoir celles-ci Ă titre de processus constructif comme cela a Ă©tĂ© le cas de la pensĂ©e mathĂ©matique des Grecs) il sâajoute les erreurs individuelles dues aux multiples perspectives Ă©gocentriques. Mais celles-ci aussi obĂ©issent Ă des lois et il reste intĂ©ressant et mĂȘme indispensable de les dĂ©gager.
Sur le terrain affectif, le grand mĂ©rite des mouvements psychanalytiques (mĂȘme sâils ne sont pas suivis par chacun, dans le dĂ©tail de leurs doctrines) a Ă©tĂ© ainsi de ne pas ignorer la conscience mais de chercher Ă les situer dans un systĂšme dynamique qui la dĂ©passe et qui explique Ă la fois les dĂ©formations dont elle est lâobjet et les activitĂ©s limitĂ©es mais essentielles qui la caractĂ©risent (par exemple la catharsis est un remĂšde aux dĂ©viations dues Ă lâinconscient et un appel aux rĂ©gulations conscientes).
Sur le terrain cognitif, la psychologie de la « conduite » par opposition Ă celle du seul comportement, replace la conscience dans sa perspective fonctionnelle, ce qui explique son rĂŽle adaptatif comme ses insuffisances et ses erreurs. ClaparĂšde a par exemple appelĂ© « loi de la prise de conscience » le processus selon lequel celle-ci se centre sur les zones de lâaction oĂč il y a dĂ©sadaptation rĂ©elle ou possible et nĂ©glige les mĂ©canismes fonctionnant dâeux-mĂȘmes sans nĂ©cessitĂ© de contrĂŽle : dâoĂč le fait que la conscience remonte de la pĂ©riphĂ©rie dans la direction des processus centraux (cf. la conscience du rĂ©sultat des opĂ©rations prĂ©cĂ©dant celle de leur pouvoir constructif) au lieu de porter sur la vie intĂ©rieure comme le croit lâintrospection naĂŻve et de procĂ©der de lĂ par voie centrifuge. La psychologie de la conduite rend compte Ă©galement des illusions du temps, qui demeurent inexpliquĂ©es dans la simple intuition de la durĂ©e vĂ©cue, en replaçant la conscience du temps dans le contexte des rĂ©gulations cinĂ©matiques de lâaction, etc. Bref, en de nombreux domaines, les faits de conscience si Ă©nigmatiques en leurs aspects dĂ©formants comme en leur efficience, trouvent une interprĂ©tation si tĂŽt que la dĂ©formation devient un problĂšme en lui-mĂȘme et que les faits Ă expliquer sont situĂ©s dans une perspective dĂ©centrĂ©e oĂč, nous le verrons sous V, le sujet psychologue se dissocie du sujet humain quâil Ă©tudie comme objet (il reste Ă examiner comment il y parvient).
III. La sociologie pose un problĂšme Ă©pistĂ©mologique plus grave encore que la psychologie parce que son objet nâest pas seulement un sujet individuel extĂ©rieur au sujet psychologue quoique analogue Ă lui, mais un « nous » collectif dâautant plus difficile Ă atteindre objectivement que le sujet sociologue en fait partie, directement ou indirectement (en ce cas par lâintermĂ©diaire dâautres collectivitĂ©s, semblables ou rivales). En une telle situation, le sociologue lui-mĂȘme est sans cesse modifiĂ© par lâobjet de sa recherche et lâest depuis sa naissance puisquâil est le produit dâun dĂ©veloppement Ă©ducatif et social continu. Et ceci nâest nullement une vue de lâesprit puisque lâon peut invoquer Ă cet Ă©gard des exemples prĂ©cis. On sait ainsi que les multiples remarques politiques dont Pareto a farci son grand TraitĂ© de sociologie gĂ©nĂ©rale et quâil considĂ©rait avec quelque candeur comme des tĂ©moignages de son objectivitĂ© scientifique sont dues Ă une attitude acquise en rĂ©action contre un pĂšre de convictions progressistes : il y a lĂ un double indice dâinfluences idĂ©ologiques difficiles Ă Ă©viter quand on sâoccupe de sociologie et dâune opposition des gĂ©nĂ©rations en un sens Ă la fois freudien et relatif Ă certains milieux sociaux oĂč le conflit porte sur les idĂ©es autant que sur les problĂšmes affectifs.
RĂ©ciproquement le sociologue modifie les faits quâil observe. Ce nâest pas quâil se livre comme le psychologue Ă des expĂ©rimentations qui placent le sujet en des situations nouvelles pour lui et transforment de ce fait en partie son comportement, puisquâon nâexpĂ©rimente pas sur la sociĂ©tĂ© en son ensemble. Mais et prĂ©cisĂ©ment dans la mesure oĂč la sociologie veut saisir cet ensemble et ne se borne pas Ă des analyses microsociologiques de rapports particuliers, un tel problĂšme (et cela reste dâailleurs vrai de la recherche microsociologique elle-mĂȘme) ne peut recevoir de solution que relativement Ă des concepts, thĂ©oriques ou opĂ©rationnels, mĂ©tasociologiques ou portant sur les faits comme tels, qui impliquent un certain dĂ©coupage du rĂ©el et surtout une structuration active de la part du chercheur. Or, celle-ci impose ainsi aux faits des modĂšles, conçus Ă leur contact ou empruntĂ©s Ă dâautres disciplines, mais dont le pouvoir dâobjectivation, câest-Ă -dire de mise en relations respectueuse des articulations de la rĂ©alitĂ©, ou au contraire la possibilitĂ© de dĂ©formation ou de sĂ©lection involontaire, sont extrĂȘmement variables. Rappelons dâailleurs, et ce rappel est de nature Ă montrer que le problĂšme Ă©pistĂ©mologique de la sociologie est loin dâĂȘtre sans solution, que cette structuration active du rĂ©el est inhĂ©rente Ă toute recherche expĂ©rimentale, physique ou biologique comme sociologique, car il nâexiste pas de lecture de lâexpĂ©rience, aussi prĂ©cise soit-elle, sans un cadre logico-mathĂ©matique ; et, plus est riche le cadre, plus la lecture est objective. Le simple relevĂ© dâune tempĂ©rature sur un thermomĂštre suppose ainsi, en plus des dĂ©placements du niveau du mercure dans le tube qui sont indĂ©pendants du sujet (encore quâil a choisi ce phĂ©nomĂšne comme indice et quâil a construit lâappareil), tout un systĂšme de mesures faisant intervenir les classes logiques, lâordre, le nombre, la partition dâun continu spatial, le groupe des dĂ©placements, le choix dâune unitĂ©, etc. Mais le cadre, dont le sujet enrichit ainsi lâobjet, ne le dĂ©forme pas et permet au contraire de dĂ©gager, grĂące aux relations fonctionnelles ainsi construites, les processus objectifs quâil sâagissait dâatteindre. Seulement dans le cas du tout social, le problĂšme est bien plus complexe, puisque cette totalitĂ© nâest pas perceptible, et le choix des variables ou des indices que lâon choisira pour le mettre en Ă©vidence et lâanalyser dĂ©pendra donc dâactivitĂ©s intellectuelles du sujet sociologue bien plus complexes que dans le cas dâune mesure physique et par consĂ©quent plus indĂ©terminĂ©es quant Ă leur pouvoir dâobjectivation ou leurs possibilitĂ©s de dĂ©formations ou dâerreurs.
En fait les grands types de structurations possibles de la totalitĂ© sont au nombre de trois (voir le chap. VII sous 5), avec un grand nombre de sous-variĂ©tĂ©s, et cela dans tous les domaines, ce qui montre dâemblĂ©e les facteurs de dĂ©cision inconsciente et dâassimilation objectivante ou dĂ©formante du rĂ©el au nom desquels il faut dire que lâobservation des faits par le sociologue revient toujours Ă les modifier, soit en les enrichissant sans les altĂ©rer, donc en utilisant des cadres schĂ©matisant simplement les liaisons objectives et les rendant conceptuellement assimilables, soit en les faisant dĂ©vier dans le sens de schĂ©mas laissant Ă©chapper lâessentiel ou le dĂ©formant plus ou moins systĂ©matiquement. Ces trois grands types sont ceux de la composition additive ou atomistique (la sociĂ©tĂ© conçue comme une somme dâindividus possĂ©dant dĂ©jĂ les caractĂšres Ă expliquer) de lâĂ©mergence (le tout comme tel engendre des propriĂ©tĂ©s nouvelles sâimposant aux individus) et de la totalitĂ© relationnelle (systĂšme dâinteractions modifiant dĂšs le dĂ©part les individus et expliquant par ailleurs les variations du tout) 6. Or, selon le type de modĂšles choisi, et choisi (involontairement aussi bien que consciemment) pour des raisons thĂ©oriques gĂ©nĂ©rales et pas seulement en vertu de lâĂ©ducation individualiste ou autoritaire, etc., reçue en fonction du groupe social, il va de soi que les faits recueillis seront modifiĂ©s dĂšs leur sĂ©lection et au cours de toute leur structuration, de la constatation Ă lâinterprĂ©tation. Câest pourquoi lĂ oĂč Tarde part de lâimitation, Durkheim voit une contrainte formatrice et Pareto lâexpression dâinstincts hĂ©rĂ©ditaires, etc. ; lĂ oĂč lâidĂ©aliste voit lâinfluence de « doctrines » rĂ©pandues dans le groupe, le marxiste aperçoit des conflits profonds dont les doctrines ne sont que le reflet symbolique et la compensation idĂ©ologique, etc.
Mais il va de soi que, de mĂȘme que les illusions introspectives soulĂšvent un problĂšme de fait intĂ©ressant comme tel la psychologie, de mĂȘme les modifications de lâesprit du sociologue par la sociĂ©tĂ© qui lâa formĂ© et les modifications du donnĂ© social par lâesprit du sociologue qui cherche Ă le structurer constituent des faits sociaux intĂ©ressant la sociologie elle-mĂȘme en tant que pouvant Ă©tudier ces faits. Si le problĂšme Ă©pistĂ©mologique est ainsi plus compliquĂ© encore en sociologie quâen psychologie, il nâa rien dâinsoluble et nous verrons sous V par quelles sortes de dĂ©centrations intellectuelles il peut ĂȘtre rĂ©solu.
IV. La science Ă©conomique est exposĂ©e aux mĂȘmes difficultĂ©s. Il suffit pour sâen convaincre de constater combien, pour le marxisme, lâĂ©conomie classique Ă©tait le reflet dâune idĂ©ologie liĂ©e aux classes sociales. Il en rĂ©sulte que, si prĂ©cise que soit une loi Ă©conomique par rapport aux faits constatĂ©s, on peut toujours se demander quel est le degrĂ© de gĂ©nĂ©ralitĂ© de cette loi vu sa subordination par rapport Ă une structure relativement spĂ©ciale que lâĂ©conomiste est portĂ© Ă croire gĂ©nĂ©rale sâil est formĂ© par elle et quâil la conçoit au travers de modĂšles non suffisamment dĂ©centrĂ©s. Et quand Fernand Braudel prĂ©cise quâil sâagit de « toutes les structures et toutes les conjonctures et non pas seulement dâinfra-structures et dâinfra-conjonctures matĂ©rielles », des « structures et conjonctures sociales » jusquâĂ la « civilisation », il montre ainsi que, si les donnĂ©es mĂ©triques et statistiques sont bien plus aisĂ©es Ă rĂ©unir en Ă©conomie quâen sociologie, le problĂšme Ă©pistĂ©mologique de la lecture objective de lâexpĂ©rience autant que de lâinterprĂ©tation demeure aussi complexe, quant Ă son principe, dans la premiĂšre de ces deux disciplines que dans la seconde.
Par contre lâethnologie prĂ©sente le grand avantage de porter sur des sociĂ©tĂ©s dont lâobservateur ne fait pas partie intĂ©grante. Mais la question subsiste dâĂ©tablir ce que, en prĂ©sence de donnĂ©es extĂ©rieures Ă lui, cet observateur introduit en elles dâinstruments conceptuels nĂ©cessaires Ă leur structuration. MĂȘme si lâon ne connaissait rien du passĂ© philosophique ni des habitudes intellectuelles dâun Frazer, dâun LĂ©vy-Bruhl et dâun LĂ©vi-Strauss, il ne serait pas tout Ă fait impossible de les reconstituer en examinant ce quâils disent du mythe ou de la maniĂšre de raisonner des sujets dont ils sâoccupent : la question est alors de savoir si les lois de lâassociation des idĂ©es invoquĂ©es par le premier, le relativisme logique du second et le structuralisme du troisiĂšme sont plus proches de lâesprit de ces sujets ou de celui de ces auteurs. Or, on aperçoit dâemblĂ©e que si le structuralisme est plus adĂ©quat aux faits que les deux autres positions (sans avoir rien de contradictoire dâailleurs avec un constructivisme qui retiendrait lâessentiel de la « prĂ©logique » dĂ©crite par LĂ©vy-Bruhl, pourvu quâon ne parle plus dâhĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ©s radicales ni de « mentalitĂ©s » globales⊠en oubliant les techniques), ce nâest nullement parce quâil se borne Ă copier les donnĂ©es dâobservation : câest au contraire parce quâil intĂšgre les faits en des systĂšmes algĂ©brico-logiques qui en Ă©pousent les contours sans les dĂ©former tout en les rendant assimilables selon des modes gĂ©nĂ©raux dâexplication.
La linguistique connaĂźt encore moins la modification de lâobservateur par les faits observĂ©s puisquâun linguiste est par profession un comparatiste qui ne rĂ©duit pas tout Ă sa langue et sâintĂ©resse aux diffĂ©rences autant quâaux similitudes entre les langages quâil confronte. Mais, ici Ă nouveau cela ne signifie en rien que la thĂ©orie soit une copie conforme aux faits Ă interprĂ©ter, car, plus progresse le structuralisme linguistique, et plus il sâengage dans la voie de modĂšles abstraits enrichissant le donnĂ© au moyen de structures logico-mathĂ©matiques. La dĂ©mographie enfin est celle de nos disciplines qui pose le moins de problĂšmes spĂ©cifiques aux sciences humaines, quant aux relations entre le sujet et lâobjet : câest que, portant sur des donnĂ©es plus aisĂ©ment quantifiables, elle rencontre prĂ©cisĂ©ment le moins de ces situations circulaires ou dialectiques qui font la difficultĂ© mais aussi la richesse propre des sciences de lâhomme 7.
Les difficultĂ©s dont on vient de fournir un aperçu schĂ©matique, peuvent paraĂźtre insurmontables. Mais, lorsque lâon compare les dĂ©buts de la psychologie scientifique, discipline oĂč elles sont particuliĂšrement frappantes et graves Ă ce quâest devenue cette science en plein Ă©panouissement actuel, on ne peut quâĂȘtre rassurĂ© tout en se demandant par quels moyens cachĂ©s on est parvenu, non pas encore Ă les surmonter pleinement, mais tout au moins Ă les dĂ©mystifier.
V. Ces moyens sont relativement simples en principe mais dâautant plus complexes en fait que lâexpĂ©rimentation est plus difficile. La situation telle que le sujet dâun mode de connaissance soit modifiĂ© par lâobjet quâil Ă©tudie, tout en le modifiant en retour constitue le prototype dâune interaction dialectique. Or, les mĂ©thodes dâapproche de telles interactions sont au nombre de deux principales, et ce sont prĂ©cisĂ©ment ces deux sortes de mĂ©thodes que lâon a coutume de dĂ©crire Ă©galement en termes dialectiques : il sâagit, dâune part, dâĂ©clairer ces interactions en fonction de leur dĂ©veloppement mĂȘme, autrement dit de les placer dans une perspective historique ou gĂ©nĂ©tique ; et il sâagit, dâautre part, de les analyser en termes de dĂ©sĂ©quilibres et de rééquilibrations, autrement dit dâautorĂ©gulations et de circuits dâinteractions causales.
Dans le domaine psychologique, par exemple, le moyen le plus efficace pour dissocier, en une interprĂ©tation ou mĂȘme en une analyse descriptive de faits portant sur le comportement ou la conscience adultes est de retracer la genĂšse de ces conduites Ă partir de lâenfance et cela pour deux raisons. La premiĂšre est que seule lâĂ©tude de la formation dâun systĂšme de rĂ©actions en fournit lâexplication causale, car une structure nâest comprĂ©hensible que si lâon parvient Ă saisir comment elle sâest constituĂ©e. MĂȘme lorsquâil sâagit de rĂ©gulations dont le dynamisme est synchronique, encore reste-t-il Ă comprendre comment elles ont pu sâĂ©tablir et ici encore lâĂ©tude du dĂ©veloppement devient explicative. La seconde raison est que, dans la mesure oĂč une structure attribuĂ©e Ă lâindividu adulte peut ĂȘtre soupçonnĂ©e appartenir Ă lâobservateur plus quâaux sujets observĂ©s, lâĂ©tude des stades de son dĂ©veloppement fournit un ensemble de rĂ©fĂ©rences objectives quâil est difficile de plier Ă volontĂ© aux exigences de thĂ©ories subjectives : autrement dit, si la structure incriminĂ©e nâexiste que dans lâesprit du thĂ©oricien il nâest pas possible de dĂ©celer chez les sujets des stades antĂ©rieurs des traces de sa formation progressive, tandis que si cette formation peut ĂȘtre suivie pas Ă pas il nây a plus de raison de douter de lâexistence objective de son aboutissement final 8.
Lâautre mĂ©thode pour sâassurer quâune structure supposĂ©e Ă lâĆuvre dans lâesprit du sujet y joue effectivement ce rĂŽle et ne relĂšve pas seulement de la conceptualisation de lâobservateur consiste Ă Ă©tudier ses effets dans lâĂ©quilibre du comportement ou de la pensĂ©e de ce sujet. Par exemple, on croit pouvoir distinguer dans lâintelligence des enfants de 7-8 ans des structures de sĂ©riation A < B < C⊠construites par tĂątonnements successifs. Or, la logique caractĂ©rise ces sĂ©riations comme une ordination des relations asymĂ©triques, connexes et transitives : il suffit alors dâexaminer si les sujets capables de sĂ©riation deviennent Ă©galement aptes Ă conclure que X < Z (sans les voir ensemble) lorsque X < Y et Y < Z (ces deux faits Ă©tant seuls constatĂ©s par eux). Or câest ce que lâon observe, alors que ce nâĂ©tait nullement le cas auparavant.
Dans les domaines sociologiques oĂč lâexpĂ©rimentation nâest guĂšre possible, la mĂ©thode historique ou sociogĂ©nĂ©tique joue un rĂŽle fondamental pour conduire lâobservateur Ă comprendre dans quels courants sociaux il est lui-mĂȘme entraĂźnĂ©. Quant aux crises ou conflits actuels au sein desquels il est Ă la fois juge et partie, lâanalyse dĂ©taillĂ©e des formes de causalitĂ© sociale permet Ă lâobservateur une certaine dĂ©centration, toujours plus ou moins limitĂ©e il est vrai, en lui montrant en quoi ce quâil est portĂ© Ă considĂ©rer comme des liaisons causales Ă sens unique constitue toujours des liaisons circulaires avec actions en retour. Il nâest pas possible en ce cas de poursuivre cette analyse sans ĂȘtre conduit Ă la constatation du fait, que sur le terrain social comme dans le comportement individuel, il existe au moins deux plans : celui du comportement effectif et celui dâune prise de conscience non toujours adĂ©quate Ă ce comportement, autrement dit celui des substructures accessibles Ă la recherche proprement causale et celui des systĂšmes conceptuels ou idĂ©ologiques au moyen desquels les individus en sociĂ©tĂ© justifient et sâexpliquent Ă eux-mĂȘmes leurs conduites sociales. Câest grĂące Ă de telles recherches et de telles distinctions communes en fait Ă tous les sociologues que ceux-ci en viennent Ă une dĂ©centration objectivante, encore que celle-ci, tout en fournissant une mĂ©thode gĂ©nĂ©rale de dissociation entre les schĂ©mas de lâobservateur et les faits observĂ©s, demeure toujours incomplĂšte et sujette Ă rĂ©visions parce que ces schĂ©mas eux-mĂȘmes demeurent influencĂ©s par une idĂ©ologie. Certains sociologues en concluent que lâobjectivitĂ© scientifique, au sens des sciences naturelles, demeure inaccessible en sociologie et que le progrĂšs cognitif nâest possible en ce domaine quâen liant la recherche Ă un engagement de lâobservateur et Ă une praxis dĂ©terminĂ©e : mais la volontĂ© mĂȘme dâen prendre conscience systĂ©matiquement constitue Ă cet Ă©gard un instrument de distinction entre le sujet et lâobjet de la recherche puisque, mĂȘme en physique, lâobjectivitĂ© ne consiste pas Ă demeurer Ă©tranger ou extĂ©rieur au phĂ©nomĂšne, mais Ă le provoquer en agissant sur lâobjet, lâ« observable » nâĂ©tant jamais quâun effet dâinteraction entre lâaction expĂ©rimentale et la rĂ©alitĂ©. La diffĂ©rence subsiste naturellement quâen physique ces observables sont plus aisĂ©ment mesurables et coordonnables en structures logico-mathĂ©matiques tandis que lâaction sociale demeure bien plus globale. Mais en distinguant alors en sociologie les liaisons mesurables et toute la zone que certains appellent « mĂ©ta-sociologique » parce quâelle nâest accessible quâĂ la rĂ©flexion thĂ©orique, on peut espĂ©rer reculer progressivement la frontiĂšre toujours mobile entre ces deux rĂ©gions.
La science Ă©conomique connaĂźt des problĂšmes semblables, mais comme les mesures y sont plus accessibles et la thĂ©orie mathĂ©matique (ou Ă©conomĂ©trique) bien plus poussĂ©e, le problĂšme se rĂ©duit alors Ă celui de lâajustement des modĂšles thĂ©oriques aux schĂ©mas expĂ©rimentaux (au sens le plus large), ce qui nous conduit aux problĂšmes dont la discussion va suivre.
4. Les mĂ©thodes dâexpĂ©rimentation et lâanalyse des donnĂ©es de fait
Les difficultĂ©s Ă©pistĂ©mologiques propres aux sciences de lâhomme et dont on vient de donner un aperçu schĂ©matique se cristallisent naturellement autour des problĂšmes de mĂ©thodes puisque le rĂ©sultat le plus clair des interactions entre le sujet et lâobjet propres aux disciplines dont nous nous occupons ici est de rendre particuliĂšrement difficile lâexpĂ©rimentation au sens oĂč elle est utilisĂ©e dans les sciences de la nature.
Dans le cas de la psychologie, dont lâobjet est la conduite dâindividus extĂ©rieurs Ă lâobservateur lui-mĂȘme, lâexpĂ©rimentation nâest en principe ni plus ni moins complexe quâen biologie, la diffĂ©rence principale tenant au fait que lâon nâa pas le droit de soumettre des ĂȘtres humains Ă nâimporte quelle expĂ©rience et que, dans le cas particulier, lâanimal ne saurait remplacer lâhomme comme câest souvent le cas en physiologie. Par contre, dĂšs quâil sâagit de phĂ©nomĂšnes collectifs, comme en sociologie, en Ă©conomie, en linguistique et en dĂ©mographie, lâexpĂ©rimentation au sens strict, câest-Ă -dire en tant que modification des phĂ©nomĂšnes avec variation libre des facteurs, est naturellement impossible et ne peut quâĂȘtre remplacĂ©e par une observation systĂ©matique utilisant les variations de fait en les analysant de façon fonctionnelle (au sens de la logique et des mathĂ©matiques).
I. Mais avant dâentrer dans le dĂ©tail de ces diverses situations, il convient tout dâabord de rappeler que ces difficultĂ©s particuliĂšres de lâexpĂ©rimentation ne sont pas spĂ©ciales aux sciences de lâhomme et ne tiennent pas toutes au fait que lâobjet dâĂ©tudes est une collectivitĂ© dont lâobservateur est ou pourrait ĂȘtre partie intĂ©grante. La difficultĂ© est dâabord dâordre plus gĂ©nĂ©ral et tient Ă lâimpossibilitĂ© dâagir Ă volontĂ© sur les objets de lâobservation lorsque ceux-ci sont situĂ©s Ă des Ă©chelles supĂ©rieures Ă celle de lâaction individuelle : or, cet obstacle relatif Ă lâĂ©chelle des phĂ©nomĂšnes nâest pas particulier aux sciences sociales et sâobserve dĂ©jĂ en des sciences de la nature, comme lâastronomie et surtout comme la cosmologie et la gĂ©ologie qui sont en plus des disciplines historiques.
Le cas de lâastronomie est intĂ©ressant Ă un double point de vue. En premier lieu il montre la possibilitĂ© dâune grande prĂ©cision sans expĂ©riences directes Ă lâĂ©chelle considĂ©rĂ©e, mais par convergence entre les schĂ©mas thĂ©oriques et les mesures prises, lorsque celles-ci sont suffisamment nombreuses et exactes. Câest ainsi que la mĂ©canique cĂ©leste de Newton a abouti Ă une correspondance extrĂȘmement remarquable entre le calcul et les donnĂ©es mĂ©triques, Ă lâexception dâune divergence minime (de lâordre de la fraction de seconde) en ce qui concerne le pĂ©rihĂ©lie de Mercure. Or, de telles convergences permettent dâorganiser lâĂ©quivalent dâexpĂ©riences, sous la forme dâune confrontation entre les mesures et les consĂ©quences nouvelles tirĂ©es de la thĂ©orie Ă lâoccasion dâun problĂšme non encore soulevé : telle a Ă©tĂ© ce que lâon peut appeler « lâexpĂ©rience » de Michelson et Morley, consistant Ă mesurer la vitesse de la lumiĂšre selon les dĂ©placements de lâobservateur et de la source lumineuse. Ces mesures ayant montrĂ© que de tels dĂ©placements nâont pas dâeffet, il ne restait quâĂ choisir entre trois solutions : mettre en doute les mesures, qui ont Ă©tĂ© en fait confirmĂ©es, renoncer au principe gĂ©nĂ©ral de relativitĂ©, ce qui depuis GalilĂ©e est rationnellement exclu, ou rendre lâespace et le temps relatifs Ă la vitesse, voie qui a Ă©tĂ© suivie par la mĂ©canique relativiste (laquelle fournissait du mĂȘme coup une approximation satisfaisante dans le calcul du pĂ©rihĂ©lie de Mercure).
On voit ainsi que la concordance du calcul et de la mesure conduit en fait Ă lâĂ©quivalent dâune expĂ©rimentation dans les cas oĂč lâorganisation des mesures sâeffectue Ă lâoccasion de prĂ©visions possibles, câest-Ă -dire dans des situations oĂč lâobservation permet de choisir entre les branches dâalternatives prĂ©cises. Mais il reste Ă©galement une voie indirecte toujours ouverte Ă lâexpĂ©rimentation : de la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale portant sur des phĂ©nomĂšnes dont lâĂ©chelle les rend inaccessibles Ă la dissociation des facteurs, on peut tirer parfois des consĂ©quences Ă lâĂ©chelle des actions de lâexpĂ©rimentateur. En ce dernier cas les expĂ©riences de contrĂŽle sont alors rĂ©alisables : câest ce qui sâest produit dĂšs la mĂ©canique newtonienne, en ce qui concerne ses applications Ă lâĂ©chelle des mesures de laboratoire (pesanteur, etc.) et avec la thĂ©orie de la relativitĂ© en un certain nombre de consĂ©quences Ă©galement vĂ©rifiables (expĂ©riences de Ch. E. Guye et Lavanchy sur les relations de la masse et de lâĂ©nergie, etc.).
Notons dâemblĂ©e que ces succĂšs de lâastronomie, malgrĂ© lâimpossibilitĂ© dâexpĂ©rimenter aux Ă©chelles supĂ©rieures, sont de nature Ă fournir quelque espoir Ă des disciplines telles que lâĂ©conomĂ©trie ou mĂȘme la sociologie, pour autant que les mesures pourraient ĂȘtre assez prĂ©cises et permettraient une confrontation suffisante avec les schĂ©mas thĂ©oriques. Mais la grande difficultĂ© qui sâajoute Ă celle de la mesure est que les phĂ©nomĂšnes sociaux dĂ©pendent tous Ă des degrĂ©s divers de dĂ©roulements historiques et que de tels processus diachroniques ne donnent prises ni Ă lâexpĂ©rimentation ni mĂȘme Ă des schĂ©mas proprement dĂ©ductifs. Seulement, ici encore, la situation nâest pas spĂ©ciale aux sciences de lâhomme, puisque la gĂ©ologie, par exemple, ne connaĂźt elle non plus ni lâexpĂ©rimentation ni la dĂ©duction au sens strict.
Cependant la gĂ©ologie, une fois Ă©tablis les niveaux fournissant le repĂ©rage chronologique nĂ©cessaire (stratigraphie appuyĂ©e sur les donnĂ©es minĂ©ralogiques et palĂ©ontologiques), parvient grĂące Ă eux Ă lâĂ©laboration de sĂ©ries causales proprement dites : on connaĂźt en effet les thĂ©ories gĂ©nĂ©rales de la tectonique concernant les nappes de charriage (Termier), les dĂ©placements des continents (Wegener) et la formation des chaĂźnes alpines par Ă©tapes successives (Argand). Or, ces lois gĂ©ologiques, tout en sâappuyant sur les rĂ©gularitĂ©s des successions historiques, sâaccordent par ailleurs avec certaines lois structurales : le mathĂ©maticien Wavre a, par exemple, Ă©tabli les Ă©quations des effets dus Ă la rotation des masses plus ou moins fluides et cette analyse structurale fournit un appui aux interprĂ©tations de Wegener, etc.
Quant aux sciences naturelles portant sur un dĂ©roulement historique Ă jamais rĂ©volu, mais en partie Ă©clairĂ© par lâexpĂ©rimentation actuelle, comme la thĂ©orie de lâĂ©volution des ĂȘtres organisĂ©s dans ses rapports avec la gĂ©nĂ©tique, il va de soi que leur situation est en principe meilleure, puisquâelles bĂ©nĂ©ficient Ă la fois de donnĂ©es expĂ©rimentales, quoique trĂšs partielles, et de schĂ©mas mathĂ©matiques (la gĂ©nĂ©tique mathĂ©matique a dĂ©jĂ rendu de grands services dans lâĂ©laboration des modĂšles de sĂ©lection et de recombinaison). Mais la complexitĂ© des problĂšmes en jeu et lâimpossibilitĂ© dâexpĂ©rimenter sur les variations aux grandes Ă©chelles rendent la position de ces disciplines assez comparable Ă celle des sciences sociales, de telle sorte quâen dĂ©finitive on ne saurait considĂ©rer les sciences de lâhomme comme condamnĂ©es dĂšs le dĂ©part Ă un Ă©tat dâinfĂ©rioritĂ© systĂ©matique.
II. Il nâen demeure pas moins que les problĂšmes mĂ©thodologiques de lâexpĂ©rimentation, de la mesure et de la confrontation entre les donnĂ©es dâexpĂ©riences et les schĂ©mas thĂ©oriques prĂ©sentent dans les sciences de lâhomme des difficultĂ©s assez particuliĂšres. Celles-ci ne tiennent pas tant, comme on vient de le voir, aux limitations de lâexpĂ©rimentation elle-mĂȘme, puisque le mĂȘme problĂšme se retrouve en certaines sciences de la nature pour des raisons dâĂ©chelles et de dĂ©roulement historique : en principe, lâexpĂ©rimentation stricte peut, comme on lâa soulignĂ©, ĂȘtre remplacĂ©e par une analyse suffisante des donnĂ©es dâobservation et des mesures. Le problĂšme le plus grave, et sur ce point les obstacles que rencontrent les sciences de lâhomme, sont assez comparables Ă ceux que connaissent un certain nombre de disciplines biologiques, est celui de la mesure comme telle, autrement dit du degrĂ© de prĂ©cision dans la connotation des faits dâobservation eux-mĂȘmes.
La mesure consiste, en principe, en une application du nombre aux donnĂ©es discontinues ou continues quâil sâagit dâĂ©valuer. Et, si lâon recourt au nombre, ce nâest pas en vertu du prestige des mathĂ©matiques ou en raison de quelque prĂ©jugĂ© accordant un primat Ă la quantitĂ©, car celle-ci nâest quâun rapport entre les qualitĂ©s et il est impossible de dissocier les aspects qualitatifs et quantitatifs de nâimporte quelle structure, mĂȘme purement logique 9. La valeur instrumentale du nombre provient du fait quâil constitue une structure beaucoup plus riche que celle des propriĂ©tĂ©s logiques dont il est composé : lâinclusion des classes, dâune part, qui domine les systĂšmes de classification et lâordre, dâautre part, qui caractĂ©rise les sĂ©riations. En tant que synthĂšse de lâinclusion et de lâordre, le nombre prĂ©sente donc une richesse et une mobilitĂ© qui rendent ses structures particuliĂšrement utiles en toutes les questions de comparaison, câest-Ă -dire de correspondances et dâisomorphismes : dâoĂč la nĂ©cessitĂ© de la mesure.
Seulement lâemploi de la mesure et lâapplication du nombre supposant la constitution dâ« unitĂ©s », câest-Ă -dire la considĂ©ration dâĂ©lĂ©ments dont il est possible de nĂ©gliger les qualitĂ©s diffĂ©rentielles de maniĂšre Ă assurer leur Ă©quivalence. Tant quâun systĂšme dâunitĂ©s nâa pu ĂȘtre organisĂ©, lâanalyse structurale ne peut sâorienter que dans les deux directions complĂ©mentaires des systĂšmes dâemboĂźtements ou des systĂšmes ordinaux, qui fournissent des succĂ©danĂ©s plus ou moins incomplets ou des approximations plus ou moins poussĂ©es de mesures, mais elle Ă©choue Ă toute mesure exacte. Celle-ci ne dĂ©bute, en effet, dans les domaines physiques, chimiques, astronomiques, etc., quâĂ partir du moment oĂč des systĂšmes dâunitĂ©s ont Ă©tĂ© constituĂ©s, dans leurs propriĂ©tĂ©s intrinsĂšques et dans la dĂ©finition des rapports permettant de passer dâune unitĂ© Ă une autre.
La difficultĂ© majeure des sciences de lâhomme, et dâailleurs de toutes les sciences de la vie dĂšs quâil sâagit de structures dâensemble et non pas de processus isolĂ©s et particuliers, est alors lâabsence dâunitĂ©s de mesure, soit que lâon nâait pas encore rĂ©ussi Ă les constituer, soit que les structures en jeu, tout en pouvant fort bien ĂȘtre de nature logico-mathĂ©matique (algĂ©brique, ordinale, topologique, probabiliste, etc.) ne prĂ©sentent pas de caractĂšres proprement numĂ©riques.
(A) La seule des sciences de lâhomme qui ne connaisse pas cette difficultĂ© fondamentale est la dĂ©mographie, oĂč la mesure est fournie par le nombre des individus prĂ©sentant tel ou tel caractĂšre. Mais prĂ©cisĂ©ment parce que, en un tel cas, les mĂ©thodes statistiques utilisĂ©es peuvent demeurer relativement simples (malgrĂ© la complexitĂ© de certains problĂšmes de croissance), elles ne sont pas sans plus transposables en dâautres domaines des sciences humaines. Il en rĂ©sulte que le champ des Ă©tudes dĂ©mographiques, bien que dâimportance essentielle pour les recherches Ă©conomiques et sociologiques, demeure relativement fermé 10 et nĂ©anmoins prospĂšre, lâabsence dâexpĂ©rimentation possible (au sens strict de la dissociation des facteurs) Ă©tant compensĂ© par la prĂ©cision relative des mesures et le succĂšs des diffĂ©rentes mĂ©thodes statistiques portant sur les variances et les diverses liaisons fonctionnelles accessibles au calcul.
(B) La psychologie scientifique est situĂ©e, Ă certains Ă©gards, aux antipodes de cette situation de la dĂ©mographie, en ce double sens que lâexpĂ©rimentation y est relativement aisĂ©e, mais que les unitĂ©s de mesure font Ă peu prĂšs totalement dĂ©faut quant aux processus formateurs ou fonctionnels eux-mĂȘmes. LâexpĂ©rimentation est, comme on lâa dit, du mĂȘme type en biologie et en psychologie puisque celle-ci a pour objet le comportement qui est lâun des aspects de la vie en gĂ©nĂ©ral. Il est relativement possible en certains cas de faire varier un seul facteur ou un seul groupe de facteurs, en neutralisant plus ou moins les autres, la difficultĂ© demeurant dans les deux cas de maintenir « toutes choses Ă©gales dâailleurs » puisque lâorganisme comme le comportement constitue une totalitĂ© fonctionnelle dont les Ă©lĂ©ments sont Ă des degrĂ©s divers interdĂ©pendants. Dans le cas du comportement humain la dissociation des facteurs nâest pas toujours possible pour des raisons morales autant que techniques, mais souvent les Ă©tats pathologiques offrent Ă lâexpĂ©rimentateur ce qui est interdit Ă lâexpĂ©rience comme telle : par exemple lâaphasie ou la surdimutitĂ© rĂ©alisent en fait une dissociation du langage et de la pensĂ©e, etc. Dâautre part, si le sujet humain est moins manipulable que lâanimal, il prĂ©sente le grand avantage de pouvoir en gĂ©nĂ©ral dĂ©crire verbalement une partie de ses rĂ©actions. Quant aux dimensions historiques ou diachroniques de la psychologie, si les donnĂ©es de la palĂ©ontologie humaine et de la prĂ©histoire sont Ă peu prĂšs inexistantes au point de vue mental (sauf Ă chercher comme Leroi-Gourhan une reconstitution de lâintelligence Ă travers les techniques), la psychologie du dĂ©veloppement individuel parvient Ă utiliser lâexpĂ©rimentation Ă tous les niveaux dâĂąge et constitue ainsi une mine inĂ©puisable quant Ă notre connaissance des mĂ©canismes formateurs.
Par contre, la grande difficultĂ© de la psychologie est lâabsence dâunitĂ©s de mesure. Certes la mĂ©thode des tests ainsi que les multiples procĂ©dĂ©s de la « psycho-physique » fournissent dâinnombrables donnĂ©es dites mĂ©triques parce quâelles portent sur le seul aspect actuellement mesurable des conduites, câest-Ă -dire sur la rĂ©sultante des rĂ©actions ou, si lâon prĂ©fĂšre, sur les « performances ». Mais, mĂȘme Ă sâen tenir Ă ces rĂ©sultantes, on ne saurait encore parler dâunitĂ©s de mesure : si un sujet retient, par exemple, 8 mots sur 15 et une Ă©preuve de mĂ©moire ou 4 secteurs dâun trajet spatial qui en comporte 6, on ne sait, ni si ces mots ou ces secteurs sont Ă©quivalents entre eux, ni comment comparer la mĂ©moire des mots Ă celle des trajectoires 11. Dâautre part, et surtout, la mesure dâune rĂ©sultante ne nous renseigne pas encore sur les mĂ©canismes intimes de la rĂ©action observĂ©e et ce sont eux quâil sâagirait de mesurer. On parvient certes, par un systĂšme de corrĂ©lations Ă la seconde puissance, Ă une analyse dite « factorielle » mais on ne connaĂźt ni la nature des « facteurs » ainsi dĂ©couverts ni leur mode dâaction et ils demeurent en fait entiĂšrement relatifs aux Ă©preuves utilisĂ©es, donc aux rĂ©sultantes ou performances et ne relĂšvent pas directement des mĂ©canismes formateurs. En un mot les procĂ©dĂ©s mĂ©triques de la psychologie fournissent des donnĂ©es utiles quant aux comparaisons de dĂ©tail, de proche en proche et du point de vue du rĂ©sultat des diverses opĂ©rations mentales, mais elles nâatteignent pas celles-ci faute de tout systĂšme dâunitĂ©s qui permettrait de remonter des effets au mĂ©canisme causal.
La situation nâest nullement dĂ©sespĂ©rĂ©e pour autant ni mĂȘme inquiĂ©tante, car les structures numĂ©riques ou mĂ©triques nâĂ©puisent en rien les structures logico-mathĂ©matiques et, si le nombre est dâun emploi particuliĂšrement pratique dans les comparaisons il demeure bien dâautres variĂ©tĂ©s dâisomorphismes que les correspondances numĂ©riques. La difficultĂ© de constituer des systĂšmes dâunitĂ©s pourrait donc tenir Ă la structure mĂȘme des totalitĂ©s de nature biologique ou mentale (ou des deux) qui relĂšveraient alors de la topologie ou dâune algĂšbre qualitative plus que des « groupes », « anneaux », ou « corps » numĂ©riques. Les philosophes ont souvent spĂ©culĂ© sur ces rĂ©sistances de la mesure en psychologie. Les psychologues, plus prudents, se refusent dâabord Ă croire la question rĂ©solue et, en attendant, ils se servent dâinstruments et de structures logico-mathĂ©matiques plus larges et plus souples, sâĂ©tageant entre les deux pĂŽles constituĂ©s par les multiples modĂšles probabilistes et ceux de la logique algĂ©brique, sans oublier, bien sĂ»r, les modĂšles cybernĂ©tiques. Câest ainsi que, dans le domaine de lâintelligence, les structures algĂ©briques qualitatives permettent de dĂ©crire le fonctionnement des opĂ©rations elles-mĂȘmes et pas seulement leurs produits ou rĂ©sultantes, seuls (actuellement) mesurables, et que lâon peut en outre analyser ces structures opĂ©ratoires en tant que formes dâaboutissement entiĂšrement Ă©quilibrĂ©es des multiples rĂ©gulations gĂ©nĂ©tiquement antĂ©rieures qui relĂšvent alors de modĂšles cybernĂ©tiques (y compris ceux de la thĂ©orie des dĂ©cisions ou des jeux). Dans toutes les questions de dĂ©veloppement, lĂ oĂč la mesure stricte Ă©choue, du moins actuellement, il demeure possible de recourir Ă des Ă©chelles dâordination hiĂ©rarchique (comme celles de Guttman) et Suppes a dĂ©crit toute une gamme dâĂ©chelles sâĂ©chelonnant entre la classification nominale et les Ă©chelles mĂ©triques : on peut parler, en particulier, dâĂ©chelles « hyperordinales » lorsque les intervalles entre une valeur et la suivante ne sont pas rĂ©ductibles Ă des compositions dâunitĂ©s (Ă©quivalentes entre elles), mais peuvent dĂ©jĂ ĂȘtre Ă©valuĂ©es en plus ou en moins.
GrĂące Ă ces divers modĂšles, la psychologie, mĂȘme sans avoir dominĂ© le problĂšme de la mesure dans le sens dâune rĂ©duction entiĂšre au nombre et aux systĂšmes dâunitĂ©s, est en possession de donnĂ©es statistiques et de structures logico-mathĂ©matiques qualitatives suffisantes pour permettre en bien des cas une certaine prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes (par exemple sur les terrains de la perception et de lâintelligence) et surtout certains dĂ©buts dâexplication (voir plus loin sous 7).
(C) Les sciences Ă©conomiques se trouvent Ă peu prĂšs Ă mi-chemin des situations extrĂȘmes constituĂ©es par la dĂ©mographie et la psychologie, en ce sens que la mesure y est plus aisĂ©e quâen psychologie mais que lâexpĂ©rimentation y est plus malaisĂ©e et dâune difficultĂ© analogue Ă celle que lâon rencontre en dĂ©mographie, sauf que les multiples manipulations Ă©tatiques ou privĂ©es de lâĂ©conomie constituent en certains cas lâĂ©quivalent dâexpĂ©riences (plus ou moins bien ou mal faites).
La mesure est plus accessible en Ă©conomie quâen psychologie, car il est de la nature des Ă©changes de valeurs intervenant en un tel domaine dâĂȘtre quantifiĂ©s, par opposition aux Ă©changes qualitatifs caractĂ©risant les relations sociales dâordre moral, politique ou affectif en gĂ©nĂ©ral. Par exemple si deux Ă©tudiants prennent plaisir ou trouvent de lâintĂ©rĂȘt Ă se voir librement et Ă parler lâun de mathĂ©matiques et lâautre de linguistique, on ne saurait y voir un Ă©change Ă©conomique ; mais sâils conviennent de rĂ©gulariser cet Ă©change en fixant quâil y aura chaque fois une heure de mathĂ©matiques contre une heure de linguistique, ce troc devient Ă©conomique mĂȘme si rien nâest changĂ© aux contenus de lâĂ©change, et ce troc comporte une mesure (ici une mesure du temps, Ă dĂ©faut de celle des informations ou des idĂ©es fournies). Les prix, la monnaie, etc., constituent ainsi un ensemble de quantifications, non pas simplement ordinales ou « intensives » 12, mais extensives ou mĂ©triques. Il est donc aisĂ© de trouver lâoccasion de multiples mesures authentiques dans les domaines de la science Ă©conomique, et comportant des unitĂ©s particuliĂšres Ă tel ou tel secteur (par exemple le produit par habitant dans la comparaison des formations socio-Ă©conomiques). Mais nous sommes encore trĂšs loin dâun systĂšme complet dâunitĂ©s, avec possibilitĂ© de mises en Ă©quivalences entre elles, comme en physique.
Par contre, lâexpĂ©rimentation ne saurait ĂȘtre pratiquĂ©e en Ă©conomie dans le sens strict dâune dissociation et dâune variation systĂ©matique des facteurs et elle y est dĂ©finie « en un sens trĂšs large, comme Ă©tant toute action directe ou indirecte effectuĂ©e sur une rĂ©alitĂ© donnĂ©e en vue de susciter ou de recueillir des consĂ©quences observables » (Solari). En fait, lâexpĂ©rimentation ainsi conçue consiste avant tout en une observation dirigĂ©e par un systĂšme dâabstractions, elles-mĂȘmes inspirĂ©es par les modĂšles thĂ©oriques choisis Ă titre dâhypothĂšses. Câest donc lâunion du modĂšle thĂ©orique et du schĂ©ma expĂ©rimental, câest-Ă -dire en fait un schĂ©ma orientant lâobservation et les mesures Ă prendre, qui constitue la dĂ©marche mĂ©thodologique fondamentale de lâĂ©conomĂ©trie et quâon reconnaĂźt immĂ©diatement en cette interaction de la dĂ©duction et de lâexpĂ©rience ainsi que dans ce rĂŽle des abstractions mĂ©thodiques le caractĂšre gĂ©nĂ©ral de toute science, naturelle comme humaine.
Mais la difficultĂ© propre Ă cette discipline, en lâabsence dâune expĂ©rimentation au sens strict et Ă©tant donnĂ©e lâextraordinaire complexitĂ© des facteurs synchroniques et diachroniques toujours en prĂ©sence, est dâajuster le modĂšle thĂ©orique aux schĂ©mas expĂ©rimentaux, ceux-ci risquant de demeurer trop globaux et insuffisamment diffĂ©renciĂ©s pour permettre les dĂ©cisions rĂ©sultant de lâanalyse. Un modĂšle thĂ©orique nâaboutissant pas Ă une interprĂ©tation concrĂšte effectivement vĂ©rifiable ne constitue, en effet, quâun schĂ©ma logique ; et rĂ©ciproquement un ensemble dâobservables sans une structuration assez poussĂ©e se rĂ©duit Ă une simple description.
Or, les modĂšles thĂ©oriques utilisĂ©s par lâĂ©conomie sont de plus en plus raffinĂ©s : la logique mathĂ©matique, les modĂšles mĂ©caniques et stochastiques, la thĂ©orie des jeux et les mĂ©thodes opĂ©rationnelles (avec programmes linĂ©aires et non linĂ©aires), les modĂšles cybernĂ©tiques, etc., sont utilisĂ©s tour Ă tour et combinĂ©s, lorsquâil le faut, avec les analyses historiques et avec celle des paramĂštres institutionnels. Mais, par ailleurs, lâapplication de toutes ces mĂ©thodes aux donnĂ©es dâexpĂ©rience se heurte Ă la difficultĂ© constante du dĂ©coupage des champs dâobservation, donc du niveau de lâabstraction opportune, car, Ă cĂŽtĂ© des lois gĂ©nĂ©rales et des lois non gĂ©nĂ©rales mais sâappliquant Ă plus dâune formation Ă©conomique, il existe des lois spĂ©ciales Ă une seule formation et il se pose sans cesse des problĂšmes de typologie selon les Ă©chelles des valeurs.
(D) La linguistique fournit le bel exemple dâune science oĂč lâexpĂ©rimentation est Ă peu prĂšs impossible (sauf en phonĂ©tique expĂ©rimentale et en psycholinguistique) et oĂč lâanalyse systĂ©matique des observables a suffi Ă constituer des mĂ©thodes dont la rigueur est un exemple pour dâautres sciences de lâhomme. Et cependant, en ce domaine comme en psychologie, on ne parvient pas Ă Ă©laborer de systĂšmes dâunitĂ©s de mesure, sauf le cas dâunitĂ©s pour ainsi dire locales, câest-Ă -dire choisies arbitrairement au sein dâun contexte limitĂ©.
La recherche des rĂ©gularitĂ©s (les linguistes parlent de moins en moins de « lois » pour ne pas crĂ©er de rapprochements trompeurs avec celles de la physique) sây effectue essentiellement sur le modĂšle des foncteurs logiques, et en particulier de lâimplication. On sait que lâexpression « x implique y » signifie que lâon observe y toutes les fois que x est donnĂ©, que lâon peut observer y sans x ainsi que ni x ni y, mais que lâon nâa jamais x et non y. En phonologie, par exemple, on constate que les phonĂšmes p et b sont lâun et lâautre explosifs mais que seul le second exige lâutilisation des cordes vocales et cette situation permet de prĂ©voir des rĂ©gularitĂ©s dans leur fonctionnement commun et leurs oppositions.
Mais Ă partir de telles rĂ©gularitĂ©s de formes logiques et qualitatives on peut naturellement sâengager dans deux directions opposĂ©es et complĂ©mentaires : celle des rĂ©gularitĂ©s statistiques portant sur les rĂ©sultantes extĂ©rieures du fonctionnement du langage et celle de lâanalyse des structures internes dont le fonctionnement est lâexpression. Comme exemple de la premiĂšre tendance on peut citer la « loi » de Zipf, qui Ă©nonce un rapport plus ou moins rĂ©gulier entre les espĂšces et les genres dans les classifications verbales. Le caractĂšre probabiliste de telles constatations soulĂšve alors le problĂšme de leur explication Ă partir des objets dĂ©signĂ©s, du sujet de la langue ou des deux. Sur le terrain diachronique (et ses connexions avec lâĂ©quilibre synchronique), Martinet a cherchĂ© Ă rendre compte des changements phonologiques par un compromis entre les besoins de lâexpressivitĂ© et des raisons dâĂ©conomie de source psychologique ou probabiliste. On connaĂźt le rĂŽle de lâentropie en thĂ©orie de lâinformation et Whatnough en a fait encore rĂ©cemment un usage linguistique.
Comme exemple de la seconde tendance il faut citer tous les travaux du structuralisme linguistique, visant entre autres, avec Chomsky, Ă atteindre les rĂ©gularitĂ©s dans les transformations mĂȘmes des rĂšgles possibles, mais en laissant encore ouverte la question des modĂšles explicatifs, cherchĂ©s (avec Saumjan, etc.) dans la direction des structures cybernĂ©tiques.
En bref on voit ainsi comment une science humaine, privĂ©e de presque tous les moyens de lâexpĂ©rimentation ainsi que de lâemploi dâunitĂ©s de mesure de caractĂšre gĂ©nĂ©ral parvient nĂ©anmoins sur le double plan des successions diachroniques et des rĂ©gulations synchroniques, Ă se constituer une mĂ©thodologie assez prĂ©cise pour permettre des progrĂšs constants et souvent exemplaires.
(E) La sociologie et lâethnologie occupent sans doute parmi les sciences de lâhomme la situation la plus difficile du triple point de vue de lâimpossibilitĂ© de lâexpĂ©rimentation, des rĂ©sistances Ă la mesure faute dâunitĂ©s gĂ©nĂ©rales et de la complexitĂ© des phĂ©nomĂšnes, qui dĂ©pendent de la totalitĂ© des facteurs conditionnant la vie et le comportement humains (en opposition avec un secteur relativement bien dĂ©limitĂ© comme celui de lâobjet de la linguistique). Ă reprendre les comparaisons avec les sciences naturelles dont il a Ă©tĂ© question sous I, la sociologie prĂ©sente donc en commun avec lâastronomie le dĂ©faut dâexpĂ©riences, mais sans bĂ©nĂ©ficier des mesures convergeant avec la dĂ©duction mathĂ©matique, et avec la gĂ©ologie la prĂ©dominance des facteurs diachroniques et qualitatifs non dĂ©ductibles, mais sans ĂȘtre en possession dâune stratigraphie ni dâune palĂ©ontologie suffisantes.
Cinq voies mĂ©thodologiques demeurent cependant ouvertes en une situation aussi lacunaire. La premiĂšre consiste naturellement Ă affiner lâanalyse mathĂ©matique des variations et des dĂ©pendances fonctionnelles. Une sĂ©rie de progrĂšs rĂ©cents ont Ă©tĂ© accomplis Ă cet Ă©gard, en particulier au moyen de ce que lâon a appelĂ© lâanalyse multivariĂ©e, permettant de dĂ©passer les corrĂ©lations dans la direction de la causalitĂ©. Lâ« école de Columbia » a ainsi fourni de nombreux travaux sur lâopinion publique (voir notamment ceux de P. F. Lazarsfeld sur le two step flow mettant en Ă©vidence les facteurs dâintĂ©rĂȘt, de passivitĂ© ou de plasticitĂ©, les mĂ©canismes en jeu dans les manipulations de lâopinion, etc.).
La seconde consiste Ă chercher sous les observables le rĂŽle des « structures » en tant que systĂšmes de transformations, dont lâĂ©quilibre mobile se prĂȘte aux analyses de la mathĂ©matique qualitative (algĂšbre gĂ©nĂ©rale). Câest la mĂ©thode structuraliste utilisĂ©e par Cl. LĂ©vi-Strauss et qui tend Ă dĂ©passer la causalitĂ© en tant que dĂ©pendances fonctionnelles entre les observables par des explications Ă la fois causales et implicatrices rendant compte de ceux-ci par les systĂšmes dâensemble sous-jacents.
La troisiĂšme, surtout reprĂ©sentĂ©e dans les Ă©coles ayant subi des influences marxistes, consiste Ă coordonner lâanalyse structuraliste avec lâanalyse historique, lâexplication consistant alors Ă combiner la structure et la genĂšse. Jointes aux recherches ethnologiques (et il convient de signaler le regain dâintĂ©rĂȘt qui depuis quelques annĂ©es semble se manifester un peu partout pour les formes politiques et culturelles de dĂ©veloppement), ces tendances historico-structuralistes sont naturellement de nature Ă favoriser la « dĂ©centration » des observateurs occidentaux.
Une quatriĂšme voie mĂ©thodologique (dont on a vu lâanalogie avec nos rĂ©flexions sommaires sur lâastronomie) consiste Ă Ă©tudier Ă une Ă©chelle infĂ©rieure les rĂ©percussions ou les correspondants des grands phĂ©nomĂšnes dâĂ©chelle supĂ©rieure. La microsociologie se donne une telle tĂąche et elle a fourni des rĂ©sultats notables dans les expĂ©riences sur la dynamique des petits groupes et les analyses des comportements sociaux Ă©lĂ©mentaires. Mais les problĂšmes quâelle soulĂšve constamment sont ceux du raccordement entre les diverses Ă©chelles, le problĂšme central de la sociologie Ă©tant toujours celui des relations entre les sous-systĂšmes ou entre eux et le systĂšme dâensemble. Ă cet Ă©gard, les dĂ©buts de rĂ©ponses thĂ©oriques ont Ă©tĂ© de deux sortes. Les unes ont consistĂ© en un effort assez systĂ©matique pour constituer des modĂšles abstraits (dans le langage du symbolisme logico-mathĂ©matique mais parfois aussi par des mĂ©thodes de simulation). Les autres reviennent Ă combiner le structuralisme avec lâanalyse fonctionnaliste dans le dĂ©tail des relations ou actions sociales. Câest ainsi que la sociologie gĂ©nĂ©rale de T. Parsons, quâil appelle lui-mĂȘme « structurale-fonctionnelle » ne vise pas seulement lâĂ©tude des formes dâĂ©quilibre dâensemble de la sociĂ©tĂ©, mais Ă©galement le raccord entre les Ă©chelles par une analyse de lâ« action sociale » Ă©lĂ©mentaire (valeurs, etc.). De mĂȘme le « nĂ©o-fonctionnalisme » de A. W. Gouldner ou de P. M. Blau cherche dans lâĂ©tude des « rĂ©ciprocitĂ©s » et des Ă©changes, lâinstrument de coordination des sous-systĂšmes conduisant des relations inter-individuelles aux stratifications elles-mĂȘmes.
La cinquiĂšme mĂ©thode a Ă©tĂ© peu utilisĂ©e mais reste ouverte aux yeux de bien des auteurs : la condition nĂ©cessaire (quoique non suffisante) de toute vie sociale Ă©tant la formation des nouvelles gĂ©nĂ©rations par les prĂ©cĂ©dentes, toute Ă©tude comparative sur le dĂ©veloppement de lâĂȘtre humain en diffĂ©rents milieux sociaux fournit une information dĂ©cisive sur les apports collectifs Ă la nature de lâhomme. En chaque question telle que celles du caractĂšre social, mental ou biologique de la logique, des sentiments moraux, des systĂšmes sĂ©miotiques ou symboliques, etc., une telle mĂ©thode dâanalyse des processus formateurs est dâune indĂ©niable fĂ©conditĂ©, et elle a dĂ©jĂ permis de montrer lâidentitĂ© profonde de nature entre les « opĂ©rations » de la pensĂ©e individuelle et celles qui interviennent en toute « co-opĂ©ration » sociale.
5. Sciences de lâhomme et grands courants philosophiques ou idĂ©ologiques
AprĂšs avoir rappelĂ© certains des aspects des sciences de lâhomme et les principales difficultĂ©s quâelles ont rencontrĂ©es en leur constitution et en leur dĂ©veloppement, le moment pourrait paraĂźtre venu de les situer dans le systĂšme gĂ©nĂ©ral des sciences, conformĂ©ment au titre de ce chapitre. Mais Ă tous les obstacles dĂ©jĂ mentionnĂ©s quâil sâagit de franchir pour aboutir Ă une connaissance objective des faits humains, sâen ajoute un dernier qui est peut-ĂȘtre lâun des plus importants et en tous cas le plus spĂ©cifique quant aux diffĂ©rences entre les sciences de lâhomme et celles de la nature. Il importe donc dây venir maintenant avant de pouvoir situer les unes par rapport aux autres dans le systĂšme dâensemble des disciplines scientifiques.
Cet obstacle suprĂȘme, liĂ© de prĂšs aux difficultĂ©s de la dĂ©centration intellectuelle dont il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© question sous 2 et Ă lâemprise du « nous » sur le sujet cognitif qui construit la science (voir sous 3), tient simplement au fait quâun homme de science nâest jamais un pur savant, mais quâil est toujours Ă©galement engagĂ© en quelque position philosophique ou idĂ©ologique. Or, si ce fait nâa quâune importance secondaire dans les recherches mathĂ©matiques, physiques ou mĂȘme biologiques (en ce dernier cas nous sommes dĂ©jĂ en une rĂ©gion frontiĂšre), il peut ĂȘtre dâune grande influence en certains problĂšmes Ă©tudiĂ©s dans les sciences de lâhomme. La linguistique est Ă peu prĂšs la mĂȘme en tous les pays. La psychologie varie un peu plus selon les milieux culturels, mais sans contradictions inquiĂ©tantes, car les variations en jeu relĂšvent davantage de la diversitĂ© des Ă©coles que de celle des idĂ©ologies. Avec lâĂ©conomie et surtout la sociologie les oppositions sâaccentuent. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale il y a donc lĂ un problĂšme et il convient de lâexaminer maintenant.
Plus prĂ©cisĂ©ment il y a lĂ plusieurs sortes de problĂšmes, selon que les courants idĂ©ologiques ou philosophiques renforcent telle ou telle orientation dans la recherche, selon quâils tendent Ă voiler tel ou tel aspect des domaines Ă explorer ou selon encore quâils aboutissent Ă stĂ©riliser telle ou telle discipline en sâopposant implicitement ou mĂȘme explicitement Ă son dĂ©veloppement. La mĂ©thode Ă suivre consiste donc Ă prendre quelques exemples particuliers pour ne conclure quâĂ propos de chacun dâeux.
I. Un premier exemple assez frappant est celui de la philosophie empiriste, dont la tradition demeure trĂšs vivante dans les idĂ©ologies anglo-saxonnes et dont lâun des aboutissements actuels est le mouvement appelĂ© indiffĂ©remment « empirisme ou positivisme logiques ». Cette philosophie empiriste a, en effet, jouĂ© un rĂŽle non nĂ©gligeable dans la formation et le dĂ©veloppement de divers aspects des sciences humaines, tout en leur imprimant par ailleurs des orientations que dâautres Ă©coles jugent aujourdâhui quelque peu limitatives.
Ă lâactif de la philosophie empiriste on peut certainement dire quâelle a Ă©tĂ© lâune des sources de la psychologie et de la sociologie scientifique en ce sens quâelle en a anticipĂ© la nĂ©cessitĂ© future et a mĂȘme contribuĂ© Ă leur dĂ©veloppement. Locke voulait rĂ©soudre les problĂšmes en sâappuyant sur les faits et non plus sur la seule spĂ©culation et Hume mettait en sous-titre de son fameux traitĂ© Essai pour introduire le raisonnement expĂ©rimental dans les sujets moraux. Toute la psychologie anglo-saxonne a baignĂ© Ă ses dĂ©buts dans une telle atmosphĂšre et lâ« école anthropologique anglaise » avec Tylor, Frazer et bien dâautre en a Ă©tĂ© Ă©galement alimentĂ©e. Il est donc indĂ©niable quâun tel courant idĂ©ologique a contribuĂ©, de façon positive, Ă lâavancement des sciences de lâhomme et lâon ne saurait pas davantage nĂ©gliger les apports contemporains de lâempirisme logique au dĂ©veloppement de la logique et de la thĂ©orie des sciences.
Mais, en tant prĂ©cisĂ©ment que philosophie ou que cristallisation dâune idĂ©ologie, lâempirisme (terme forcĂ©ment trĂšs global et qui nâexclut en rien les innombrables variantes individuelles) a Ă©galement jouĂ© en certains cas un rĂŽle dâorientation ou de canalisation que les psychologues, sociologues ou logiciens non empiristes ont pu juger limitatives. Lâempirisme ne se borne pas, en effet, Ă insister sur la nĂ©cessitĂ© de lâexpĂ©rimentation en toutes les disciplines portant sur les questions de faits (psychologie, etc.), car sur ce point tout le monde est dâaccord. Il ajoute Ă cela une interprĂ©tation particuliĂšre de lâexpĂ©rience, tant de celle du savant que de celle du sujet humain en gĂ©nĂ©ral (objet des Ă©tudes psychologiques et sociologiques), en rĂ©duisant cette expĂ©rience Ă un simple enregistrement des donnĂ©es observables au lieu dây voir comme dâautres Ă©pistĂ©mologies une structuration active des objets, toujours solidaire des actions du sujet et de ses essais dâinterprĂ©tation. Il en rĂ©sulte alors, par exemple, que, sur le terrain de la psychologie de lâapprentissage et de lâintelligence, les chercheurs se rattachant Ă la philosophie empiriste sont naturellement portĂ©s Ă sous-estimer ce que dâautres auteurs souligneront sous le nom dâactivitĂ©s du sujet : câest ainsi que plusieurs thĂ©ories de lâapprentissage conçoivent les connaissances acquises comme une sorte de copie de la rĂ©alitĂ© et mettent tout lâaccent sur les « renforcements » externes qui consolident les associations, tandis que les thĂ©ories non empiristes insistent sur les facteurs dâorganisation et de renforcement internes.
Sur le terrain de la logique qui, comme on le verra plus loin (sous 6), nâest pas entiĂšrement dissociable des facteurs psycho-sociologiques, lâempirisme logique a Ă©tĂ© conduit Ă prĂ©senter les structures logico-mathĂ©matiques comme lâexpression dâun simple langage, en tant que syntaxe et sĂ©mantique gĂ©nĂ©rales, tandis que les auteurs ne se rattachant pas Ă cette Ă©cole voient dans la logique naturelle le dĂ©ploiement dâopĂ©rations qui plongent leurs racines jusque dans la coordination gĂ©nĂ©rale des actions Ă un niveau plus profond que celui du langage.
Ces oppositions dâĂ©coles philosophiques, dues aux influences idĂ©ologiques, sont dâailleurs parfois fĂ©condes et plus profitables que nuisibles au dĂ©veloppement des sciences de lâhomme 13. II est certain, par exemple, que les thĂ©ories amĂ©ricaines de lâapprentissage, inspirĂ©es par lâempirisme, ont jouĂ© un rĂŽle positif, dâabord en poussant Ă lâextrĂȘme une forme dâinterprĂ©tation dont il Ă©tait utile de lâexploiter Ă fond et ensuite en provoquant une sĂ©rie de travaux sur les aspects nĂ©gligĂ©s par cette sorte dâassociationnisme. De mĂȘme lâempirisme logique en dissociant de façon trop radicale les jugements synthĂ©tiques ou expĂ©rimentaux des jugements analytiques ou logico-mathĂ©matiques a conduit Ă des rĂ©actions de logiciens (comme W. V. Quine) ou de psychologues dont les travaux ont enrichi nos connaissances en fonction mĂȘme des problĂšmes soulevĂ©s par les empiristes lorsquâils ont voulu mettre en doute le constructivisme logico-mathĂ©matique.
En bref, ce premier exemple met dâemblĂ©e en lumiĂšre les avantages et les dangers des influences philosophiques ou idĂ©ologiques. Les inconvĂ©nients lâemporteraient sans doute sâil y avait uniformisation de toutes les tendances ou absence de discussion et de coopĂ©ration entre les Ă©coles. Tant quâil sâagit par contre de problĂšmes posĂ©s en termes de vĂ©rification possible, expĂ©rimentale ou par formalisation, la connaissance ne saurait que bĂ©nĂ©ficier dâoppositions qui, comme toujours en science, constituent des facteurs de progrĂšs.
II. Ceci nous conduit aux philosophies dialectiques qui jouent un rĂŽle essentiel dans les idĂ©ologies socialistes, notamment dans les domaines de la sociologie et de lâĂ©conomie et, de façon gĂ©nĂ©rale, en toutes les disciplines comportant une dimension de dĂ©veloppement historique.
Mais, le cas de la dialectique est quelque peu diffĂ©rent de celui de lâempirisme en ce sens que, quand ce dernier souligne avec raison le rĂŽle de lâexpĂ©rience, il donne dĂ©jĂ de celle-ci une interprĂ©tation non acceptĂ©e par les non-empiristes, tandis que, quand la dialectique met en Ă©vidence la nature spĂ©cifique des dĂ©veloppements historiques avec leurs conflits, oppositions et dĂ©passements continuels, elle se borne souvent Ă dĂ©gager des mĂ©canismes que chacun pourrait admettre, car lâesprit dialectique est sans doute plus large que lâappartenance Ă telle ou telle Ă©cole.
On peut, en effet, discerner deux courants dans les mouvements dialectiques contemporains, celui que nous appellerons la dialectique immanente ou mĂ©thodologique et celui dâune dialectique plus gĂ©nĂ©rale ou philosophique.
Les reprĂ©sentants du premier de ces courants conçoivent la dialectique comme un effort Ă©pistĂ©mologique cherchant Ă dĂ©gager les traits communs ou au contraire diffĂ©renciĂ©s dâun cas Ă lâautre de toutes les dĂ©marches scientifiques visant Ă rendre compte des dĂ©veloppements se dĂ©roulant dans le temps. La dialectique ainsi conçue constitue donc une prise de conscience des mĂ©thodes dâinterprĂ©tation effectivement employĂ©es en certaines recherches biologiques, psychogĂ©nĂ©tiques, Ă©conomiques, etc. Et, respectueuse des faits, elle peut alors frĂ©quemment converger, et souvent de trĂšs prĂšs, avec les considĂ©rations dâauteurs qui ne savaient rien ou ne voulaient rien savoir de la dialectique philosophique. Par exemple, Pavlov, dont les travaux ont eu une si grande importance dans les milieux de la dialectique soviĂ©tique, rĂ©pĂ©tait frĂ©quemment quâil ignorait tout de cette philosophie, ce qui nâavait aucune importance puisque son Ćuvre comportait une mĂ©thodologie en actes, que dâautres se chargeaient de dĂ©gager rĂ©flexivement. En psychologie du dĂ©veloppement psychogĂ©nĂ©tique, les travaux sur la formation des opĂ©rations intellectuelles Ă partir des rĂ©gulations prĂ©opĂ©ratoires et sensori-motrices, sur le rĂŽle des dĂ©sĂ©quilibres ou contradictions et des rééquilibrations par synthĂšses nouvelles et dĂ©passements, bref tout le constructivisme caractĂ©risant la constitution progressive des structures cognitives ont souvent Ă©tĂ© rapprochĂ©s des interprĂ©tations dialectiques sans quâil y ait eu, sauf exception, dâinfluences directes. Il va donc de soi que de tels rapprochements peuvent ĂȘtre utilisĂ©s par les partisans dâune dialectique mĂ©thodologique qui ne cherche quâĂ dĂ©gager les orientations des sciences du dĂ©veloppement sans intervenir dans les sciences elles-mĂȘmes et ce travail de comparaison et de rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique ne peut que leur ĂȘtre utile.
Mais on peut concevoir Ă©galement, depuis Kant et Hegel, une dialectique philosophique et il arrive parfois que comme bien des philosophies, elle en vienne Ă vouloir fonder et mĂȘme orienter les sciences. En un tel cas, elle ne constitue plus alors quâun systĂšme dâinterprĂ©tation parmi dâautres. Il va nĂ©anmoins de soi que son rĂŽle a Ă©tĂ© considĂ©rable, puisque, en lâespĂšce, elle peut sâappuyer sur une mĂ©thodologie Ă©prouvĂ©e, qui coĂŻncide avec la mĂ©thodologie spontanĂ©e de plusieurs disciplines, comme on lâa rappelĂ© Ă lâinstant. Le seul problĂšme intĂ©ressant pour nous est donc celui de la conformitĂ© des idĂ©es avec les faits.
Lâinfluence de cette dialectique philosophique sâest traduite en des formes concrĂštes dans les domaines de la sociologie et de lâĂ©conomie, et il est incontestable que la dialectique marxiste a exercĂ© une action particuliĂšrement importante Ă cet Ă©gard. Il est intĂ©ressant de noter Ă ce sujet, puisque cet ouvrage porte essentiellement sur les tendances des sciences de lâhomme et nâa pas Ă fournir de synthĂšse doctrinale, que lâon peut distinguer en lâĂ©tat prĂ©sent trois sortes dâattitudes envers un tel mouvement. Pour les uns la dialectique marxiste exprime les vĂ©ritĂ©s dominantes actuellement accessibles dans le domaine sociologique. Dâautres sont dâavis contraire et y voient une interprĂ©tation parmi plusieurs sans privilĂšge aujourdâhui dĂ©cidable. Les troisiĂšmes enfin la considĂšrent une « mĂ©tasociologie » dâun intĂ©rĂȘt Ă©vident Ă titre de guide sans doute le meilleur de la recherche mais sans contrĂŽle expĂ©rimental possible et situĂ© sur le terrain de la seule interprĂ©tation.
III. Un troisiĂšme exemple est dâune tout autre nature : câest celui de la phĂ©nomĂ©nologie, câest-Ă -dire dâune philosophie qui ne prĂ©tend pas conduire Ă une recherche scientifique ou dĂ©gager les mĂ©thodes des sciences dĂ©jĂ constituĂ©es mais bien doubler ces sciences elles-mĂȘmes en fournissant une connaissance plus authentique des rĂ©alitĂ©s considĂ©rĂ©es.
Il convient Ă propos de ce groupe de tendances (dont le bergsonisme a Ă©tĂ© un exemple antĂ©rieur) de noter tout dâabord que les conflits entre les sciences et certaines philosophies ne datent guĂšre que du xixe siĂšcle, Ă une Ă©poque oĂč quelques philosophes ont rĂȘvĂ© dâun pouvoir spĂ©culatif permettant dâembrasser la nature elle-mĂȘme (comme Hegel en sa Naturphilosophie) et oĂč, rĂ©ciproquement, quelques savants prĂ©tendaient tirer de leur savoir positif des mĂ©taphysiques scientistes (comme le matĂ©rialisme dogmatique) et provoquaient ainsi des rĂ©actions dans le sens de systĂšmes destinĂ©s Ă protĂ©ger les valeurs morales contre ces empiĂ©tements considĂ©rĂ©s comme illĂ©gitimes. Il en est rĂ©sultĂ© que la critique de la science, au sens de la rĂ©flexion Ă©pistĂ©mologique, a conduit en bien des cas certaines philosophies Ă assigner des frontiĂšres au savoir scientifique, ce que souhaitaient par ailleurs les doctrines positivistes, et Ă sâefforcer de constituer, par delĂ les frontiĂšres, un autre type de savoir revenant en ce cas Ă doubler la science elle-mĂȘme en tel ou tel de ses domaines.
La question est ainsi dâune grande importance puisquâelle revient en derniĂšre analyse Ă se demander si la science est « ouverte » ou sâil existe des frontiĂšres stables et dĂ©finitives sĂ©parant par leur nature mĂȘme les problĂšmes scientifiques des problĂšmes philosophiques. Cette seconde solution a donc Ă©tĂ© celle du positivisme qui, au temps de Comte, rĂ©servait Ă la science lâĂ©tablissement des lois et Ă©liminait de son domaine la recherche des causes jugĂ©e inaccessible, et, dans lâĂ©tat actuel, veut rĂ©duire les sciences Ă une description des observables et Ă lâemploi du « langage » logico-mathĂ©matique en renvoyant Ă la mĂ©taphysique les autres questions jugĂ©es « sans signification ». De mĂȘme et dâun tout autre point de vue, la phĂ©nomĂ©nologie de Husserl veut rĂ©server Ă la science lâĂ©tude du « monde » spatio-temporel, mais en admettant alors, au-delĂ de cette frontiĂšre stable, une connaissance « eidĂ©tique » ou des formes et essences, fournie par lâintuition mĂ©taphysique.
Or, depuis les rĂ©volutions successives de la physique, qui a modifiĂ© certaines de nos intuitions les plus fondamentales au profit, non pas dâun relativisme sceptique, mais bien dâune objectivitĂ© relationnelle de plus en plus efficace, la tendance gĂ©nĂ©rale des sciences est de se considĂ©rer comme « ouvertes » dans le sens dâune rĂ©visibilitĂ© toujours possible des notions ou principes et des problĂšmes eux-mĂȘmes. Aucune notion fondamentale de la science nâest demeurĂ©e identique Ă elle-mĂȘme au cours de lâhistoire et ces transformations ont conduit jusquâĂ des refontes successives de la logique comme telle. Il est donc sans doute assez vain de chercher Ă tracer des frontiĂšres immuables entre tel groupe de notions considĂ©rĂ©es comme seules scientifiques et tel autre qui serait rĂ©servĂ© Ă la philosophie. Or sâil en est ainsi, il est peut-ĂȘtre aussi vain â du moins observe-t-on une tendance de plus en plus frĂ©quente Ă le croire â dâĂ©tablir des frontiĂšres dĂ©finitives ou simplement stables entre les problĂšmes scientifiques et les problĂšmes philosophiques. Un problĂšme demeure philosophique tant quâil nâest traitĂ© que spĂ©culativement et, comme on lâa vu (sous 2) il devient scientifique sitĂŽt quâon parvient Ă le dĂ©limiter dâune maniĂšre suffisante pour que des mĂ©thodes de vĂ©rification, expĂ©rimentales, statistiques ou algorithmiques, permettent de rĂ©aliser quant Ă ses solutions un certain accord des esprits par convergence, non pas des opinions ou croyances, mais des recherches techniques ainsi prĂ©cisĂ©es.
Cela Ă©tant, une philosophie parascientifique comme la phĂ©nomĂ©nologie court naturellement le danger de demeurer relative Ă lâĂ©tat considĂ©rĂ© des sciences dont elle fait la critique. Husserl (aprĂšs Bergson) sâen est pris Ă une certaine psychologie empiriste et associationniste qui Ă©tait celle des dĂ©buts de ce siĂšcle et il en a montrĂ© avec raison les insuffisances. Mais, au lieu de travailler Ă la corriger et Ă la perfectionner, il lâa admise comme telle et a simplement voulu lui tracer des frontiĂšres, de maniĂšre Ă construire au-delĂ de celles-ci une autre forme de connaissance qui relĂšverait seulement des « intentions », des significations et des intuitions. Seulement entre deux la psychologie a Ă©voluĂ© et sâest considĂ©rablement enrichie, de telle sorte que le problĂšme se pose aujourdâhui en de tout autres termes. Il en rĂ©sulte que des problĂšmes tels que celui de la libĂ©ration de lâintelligence logique par rapport au « monde » spatio-temporel (la « rĂ©duction » phĂ©nomĂ©nologique) sont abordĂ©s aujourdâhui sur le terrain de la psychologie du dĂ©veloppement par des mĂ©thodes susceptibles de vĂ©rification et que lâintuition phĂ©nomĂ©nologique paraĂźt aux logiciens comme plus entachĂ©e de ce « psychologisme » 14 quâil sâagissait de combattre, que ce nâest le cas des travaux des psychologues eux-mĂȘmes. En bref, si la psychologie philosophique de nature phĂ©nomĂ©nologique a pu influencer momentanĂ©ment quelques auteurs individuels (comme les fondateurs de la Gestaltpsychologie, qui sâest dâailleurs orientĂ©e en une direction nettement naturaliste), elle nâa modifiĂ© en rien les grandes tendances de la psychologie scientifique contemporaine, qui sâest dĂ©veloppĂ©e par elle-mĂȘme.
6. Les sciences de lâhomme, celles de la nature et le systĂšme des sciences
Lâun des problĂšmes au sujet desquels les influences idĂ©ologiques parfois mĂȘme nationales se sont le plus fait sentir est celui des relations entre les sciences de lâhomme et celles de la nature. Dans les milieux les moins portĂ©s Ă la spĂ©culation mĂ©taphysique, comme les pays anglo-saxons et les rĂ©publiques populaires (malgrĂ© toutes les diffĂ©rences qui opposent les tendances empiristes aux tendances dialectiques), une telle question nâexiste pas ou se prĂ©sente sous une forme trĂšs attĂ©nuĂ©e : il va de soi, par exemple, que la psychologie y est considĂ©rĂ©e comme participant Ă la fois des sciences de la nature et des disciplines sociales. Dans les milieux sensibles, au contraire, aux orientations mĂ©taphysiques comme les pays germaniques (Ă lâexception du positivisme traditionnel des Viennois) ou latins, de nombreuses doctrines ont insistĂ© sur la diffĂ©rence des Naturwissenschaften et des Geisteswissenschaften et la psychologie y a en gĂ©nĂ©ral Ă©tĂ© rattachĂ©e Ă la philosophie. Il est dâun certain intĂ©rĂȘt de noter que durant la maladie sociale qui sâest abattue sur lâAllemagne jusquâĂ la fin du nazisme, lâopposition en question a Ă©tĂ© renforcĂ©e au paroxysme et, durant toute la pĂ©riode du fascisme, les chaires de psychologie et de sociologie scientifiques ont Ă©tĂ© supprimĂ©es dans ce pays et en Italie (et en cette derniĂšre malgrĂ© les idĂ©es politiques trĂšs voisines qui avaient Ă©tĂ© celles de V. Pareto), pour ne refleurir quâensuite.
I. La distinction des sciences de lâhomme et de celles de la nature peut assurĂ©ment ĂȘtre soutenue dâabord du point de vue des difficultĂ©s Ă©pistĂ©mologiques et mĂ©thodologiques sur lesquels on a insistĂ© en 3 et 4. Mais, dâune part, comme on lâa vu, plusieurs de ces difficultĂ©s ne sont pas spĂ©ciales aux sciences de lâhomme et le problĂšme de lâobjectivitĂ© expĂ©rimentale ne comporte pas seulement deux solutions extrĂȘmes, selon que la recherche scientifique porte sur des objets physiques Ă notre Ă©chelle ou sur lâhomme en sociĂ©tĂ©, mais il donne lieu Ă toute une gamme dâapproximations successives, selon que les phĂ©nomĂšnes physiques sont Ă©tudiĂ©s Ă diffĂ©rentes Ă©chelles et surtout selon que lâon passe de la physico-chimie Ă la biophysique et Ă la biochimie, de lĂ aux disciplines proprement biologiques puis Ă la psychologie et enfin seulement aux sciences portant sur les sociĂ©tĂ©s humaines Ă titre de totalitĂ©s. Dâautre part, et surtout, les mĂ©thodes utilisĂ©es se prĂȘtent Ă des Ă©changes de plus en plus frĂ©quents entre les sciences de la nature et celles de lâhomme, et nous y insisterons tantĂŽt.
La principale raison de lâopposition entre ces deux groupes de sciences tient au rĂŽle et aux propriĂ©tĂ©s du « sujet » et câest pourquoi cette opposition varie selon que les milieux culturels oĂč se dĂ©veloppent les sciences de lâhomme sont plus ou moins sensibles aux sĂ©ductions mĂ©taphysiques. Pour les partisans irrĂ©ductibles des Geisteswissenschaften conçues comme sui generis, le « sujet » ne fait pas partie de la nature, mais en est le spectateur ou parfois mĂȘme lâauteur, tandis que, pour les partisans de la continuitĂ©, le fait que lâhomme soit un sujet est un phĂ©nomĂšne naturel comme un autre, ce qui nâempĂȘche pas le sujet de dominer la nature ou de la modifier ni de prĂ©senter toutes les activitĂ©s que la philosophie traditionnelle attribue aux « sujets ». Tel est lâenjeu du problĂšme.
Or, depuis lâĂ©poque oĂč lâon a voulu opposer le sujet Ă la nature et en faire un champ dâĂ©tudes rĂ©servĂ© Ă des sciences de lâesprit plus voisines de la mĂ©taphysique que des sciences dites « exactes et naturelles » un grand nombre de changements se sont produits dans lâĂ©volution des sciences en gĂ©nĂ©ral, de telle sorte que les tendances actuelles, tout en insistant sur la spĂ©cificitĂ© des problĂšmes Ă tous les niveaux de la rĂ©alitĂ©, sont loin dâĂȘtre favorables Ă une simple dichotomie.
Un premier fait Ă signaler, et il est fondamental, est lâĂ©volution de la biologie, dont les apports actuels sont dâune grande importance pour les interprĂ©tations de la formation du « sujet ». Le nĂ©odarwinisme des dĂ©buts de ce siĂšcle voyait dans lâĂ©volution des ĂȘtres organisĂ©s le produit de deux facteurs fondamentaux dans lesquels lâanimal comme sujet ne jouait aucun rĂŽle : dâun cĂŽtĂ© des variations alĂ©atoires ou mutations (par opposition aux recombinaisons du pool gĂ©nĂ©tique de la population, sur lesquels on insiste de plus en plus aujourdâhui), et dâun autre cĂŽtĂ© une sĂ©lection imposĂ©e par le milieu, mais conçue comme un simple triage conservant les plus aptes et Ă©liminant les autres. Le comportement de lâanimal nâĂ©tait donc considĂ©rĂ© que comme un facteur trĂšs secondaire, jouant un petit rĂŽle dans la survie mais sans aucune causalitĂ© essentielle. On est au contraire conduit aujourdâhui Ă comprendre que la sĂ©lection porte fondamentalement sur les variations phĂ©notypiques, interprĂ©tĂ©es elles-mĂȘmes comme des « rĂ©ponses » du gĂ©nome aux tensions du milieu (Dobzhansky, Waddington, etc.). Or la phĂ©notype englobe dĂ©jĂ le comportement, puisque tous deux sont de nature adaptative. Dâautre part, la sĂ©lection est aujourdâhui conçue sur des modĂšles de feedbacks et dâactions en retour : lâorganisme choisit son milieu et le modifie, autant quâil est influencĂ© par lui. Mais le choix et les modifications de lâenvironnement dĂ©pendent entre autres du comportement, Ă titre de facteur de plus en plus important en cours de lâĂ©volution. Dâautre part, la notion de « progrĂšs », Ă©liminĂ©e par le nĂ©o-darwinisme classique aprĂšs les excĂšs dâoptimisme de lâĂ©volutionnisme initial, donne lieu Ă des recherches objectives (J. Huxley, Rentsch, etc.), dont les critĂšres utilisĂ©s se rĂ©fĂšrent naturellement aussi au comportement. Pour toutes ces raisons, la zoopsychologie ou Ă©thologie joue un rĂŽle toujours plus essentiel en biologie zoologique pendant que les botanistes insistent toujours davantage sur les processus rĂ©actionnels. Or cette zoopsychologie fournit aujourdâhui un tableau dĂ©jĂ assez impressionnant des Ă©tapes de lâapprentissage et de lâintelligence des insectes ou des CĂ©phalopodes Ă lâhomme, et K. Lorenz a montrĂ©, en une Ă©tude trĂšs suggestive, comment les thĂ©ories modernes de lâinstinct pourraient se prolonger en une interprĂ©tation aprioriste (K. Lorenz est kantien !) des principales catĂ©gories de la pensĂ©e humaine. Sans adopter nĂ©cessairement cette derniĂšre solution, il est en tous cas exclu aujourdâhui de considĂ©rer le « sujet » comme Ă©tranger Ă la nature, puisque les tendances les plus gĂ©nĂ©rales de la biologie et de lâethologie sont de considĂ©rer le comportement et la vie organique comme Ă©troitement liĂ©s et dâĂ©tudier lâanimal Ă titre de sujet.
II. Une seconde zone fondamentale de soudure entre les sciences de la nature et celles de lâhomme est constituĂ©e par lâĂ©change des mĂ©thodes. Nous disons bien « échange », car on va constater que ces services sont rĂ©ciproques.
En premier lieu, il va de soi que les sciences de lâhomme sont conduites Ă utiliser de plus en plus des mĂ©thodes statistiques et probabilistes ainsi que des modĂšles abstraits qui ont Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©s sur le terrain des sciences de la nature (le chapitre VIII renseignera le lecteur Ă ce sujet). Pour ne citer quâun exemple de ces structures logico-mathĂ©matiques dues aux sciences naturelles et qui ont rendu service aux sciences de lâhomme, rappelons les convergences bien connues entre les notions dâentropie en physique et en thĂ©orie de lâinformation. Rien, au premier abord, ne pouvait sembler ĂȘtre de nature Ă crĂ©er un lien entre des disciplines aussi Ă©loignĂ©es lâune de lâautre que la thermodynamique et la linguistique. Cependant, en constituant une thĂ©orie mathĂ©matique de lâinformation et en comparant la forme des expressions servant Ă caractĂ©riser lâaccroissement dâinformation par rapport aux « bruits » et au dĂ©sordre, on sâest aperçu, dâun point de vue essentiellement formel et relatif aux symĂ©tries en jeu, quâil existait un certain isomorphisme entre ces fonctions et celles qui sont utilisĂ©es dans les problĂšmes de lâentropie : en un tel cas, les techniques acquises en une science naturelle ont pu Ă©clairer directement celles quâil sâagissait de constituer pour rĂ©soudre un difficile problĂšme, central pour les sciences de lâhomme.
Les partisans de la spĂ©cificitĂ© des Geisteswissenschaften peuvent naturellement objecter que de tels exemples, si nombreux soient-ils, ne prouvent rien, sinon lâesprit « naturaliste » qui sĂ©vit de plus en plus dans les sciences de lâhomme, et, dâaprĂšs eux, Ă tort ! Mais il existe une rĂ©ponse, et elle est frappante, car elle est de nature Ă rassurer ceux qui voient en de tels rapprochements un danger dâaffaiblissement en ce qui concerne lâoriginalitĂ© propre aux comportements humains et supĂ©rieurs. Il se trouve, en effet, et de plus en plus, que les sciences de lâhomme, empruntant simplement aux sciences de la nature le grand modĂšle tout Ă fait gĂ©nĂ©ral de lâunion de la dĂ©duction logico-mathĂ©matique et de lâexpĂ©rience, ont Ă©tĂ© conduites Ă construire pour leurs propres besoins certaines techniques logico-mathĂ©matiques nouvelles : or, ces techniques, dâintentions spĂ©cifiquement « humaines », se sont trouvĂ©es en bien des cas rejaillir sur les sciences de la nature et fournir des solutions imprĂ©vues sur des points oĂč les techniques « naturalistes » Ă©taient restĂ©es jusque-lĂ insuffisantes. En dâautres termes, sâil existe une tendance à « naturaliser » les sciences de lâhomme, il existe aussi une tendance rĂ©ciproque à « humaniser » certains processus naturels !
La thĂ©orie de lâinformation en est prĂ©cisĂ©ment un premier exemple, car, aprĂšs avoir tirĂ© de la thermodynamique ses inspirations formelles, elle a agi en retour sur les interprĂ©tations de cette discipline au point que L. de Broglie a pu considĂ©rer le rapprochement des problĂšmes dâentropie et dâinformation comme lâun des plus fĂ©conds et des plus suggestifs de ces derniĂšres dĂ©cades. Dâautre part, il est impossible dâouvrir quelque ouvrage contemporain de biologie sans retrouver sans cesse les problĂšmes dâinformation, depuis lâencodage de lâinformation gĂ©nĂ©tique dans lâordination des spirales dâADN (acide dĂ©soxyribonuclĂ©ique constitutif du gĂ©nome) jusquâaux problĂšmes de la conservation acquise ou « mĂ©moire » (ce terme Ă lui seul suffirait Ă rĂ©vĂ©ler la tendance dont nous parlions Ă humaniser les processus Ă©lĂ©mentaires), mĂ©moire qui suppose probablement lâintĂ©gritĂ© de lâARN (acide ribonuclĂ©ique dont le rĂŽle est fondamental durant toute lâĂ©pigenĂšse et jusquâaux adaptations phĂ©notypiques).
Un autre exemple trĂšs frappant est celui de la « thĂ©orie des jeux » ou de la dĂ©cision, ajustĂ©e aux besoins de lâĂ©conomĂ©trie par V. Neumann et Morgenstern. Or, cette technique, dont lâutilitĂ© se trouve ĂȘtre de plus en plus grande pour lâĂ©tude des comportements humains (de la perception, avec Tanner, jusquâaux conduites morales avec Braitswaithe), a eu des rĂ©percussions dans les sciences de la nature et lâon peut en donner deux exemples. Le premier est celui du fameux problĂšme du dĂ©mon de Maxwell en thermodynamique, dont Sczilard avait dĂ©jĂ fourni il y a une quarantaine dâannĂ©es une rĂ©vision pleine de promesses et dont on peut aujourdâhui donner une thĂ©orie rationnelle en se fondant sur la notion de son « coĂ»t dâinformation ». Le second relĂšve de la biologie, oĂč les problĂšmes dâĂ©conomie se posent dâailleurs sans cesse : Ashby a montrĂ© rĂ©cemment que lâon peut fonder lâun des modĂšles les plus simples de rĂ©gulation biologique ou nerveuse sur des « stratĂ©gies », et sur une table dâimputation relevant de la thĂ©orie des jeux.
La cybernĂ©tique entiĂšre constitue aujourdâhui un chaĂźnon essentiel dans le passage de la physique Ă la biologie. Portant Ă la fois sur les problĂšmes dâinformation, dont il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© question, et de guidage, elle ne constitue peut-ĂȘtre pas, de ce second point de vue, une Ă©manation directe des sciences de lâhomme, puisque celui-ci songe parfois plus souvent Ă guider ses robots quâĂ se guider lui-mĂȘme. Mais il lui arrive aussi de songer Ă diriger sa propre conduite et il semble impossible de contester que ce guidage humain a jouĂ© un rĂŽle dans la constitution de la cybernĂ©tique. Il suffit Ă cet Ă©gard de songer Ă lâĂ©volution de lâidĂ©e de finalitĂ©. On sait assez, en effet, que le finalisme sous sa forme aristotĂ©licienne un peu crue recouvre un systĂšme de notions inspirĂ©es par lâaction intentionnelle de lâhomme et qualifiĂ©es pour cette raison dâanthropomorphiques par le mĂ©canisme cartĂ©sien et classique. Mais si lâidĂ©e de finalitĂ© reste obscure les problĂšmes dâadaptation, dâutilitĂ© fonctionnelle, dâanticipation, etc., soulevĂ©s par le finalisme sont demeurĂ©s entiers : or, en dĂ©couvrant des « équivalents mĂ©caniques de la finalité », et en mettant au point une « tĂ©lĂ©onomie » bien distincte par sa rationalitĂ©, de la tĂ©lĂ©ologie du sens commun, la cybernĂ©tique a fourni une contribution essentielle Ă la fois aux sciences de lâhomme et Ă leur action en retour sur celles de la nature (dans le cas particulier sur la biologie entiĂšre).
III. La cybernĂ©tique est un premier exemple de ces disciplines que lâon ne sait pas exactement oĂč classer entre les sciences de la nature et celles de lâhomme. Or, il y en a bien dâautres et câest lĂ un troisiĂšme argument qui pĂšse de plus en plus actuellement en faveur de la continuitĂ©.
Il convient tout dâabord de noter que les sciences dont on a coutume de les opposer Ă celles de lâhomme, et de les rĂ©unir dans les FacultĂ©s des Sciences, sont gĂ©nĂ©ralement appelĂ©es « Sciences exactes et naturelles ». Que peut alors signifier le terme de « exactes » ? On lâapplique souvent Ă la physique, car il existe une physique mathĂ©matique, mais il va de soi que toute science expĂ©rimentale nâest jamais quâapproximative, y compris la physique thĂ©orique. « Exactes » sâapplique donc essentiellement aux mathĂ©matiques. Mais alors demeurent-elles « naturelles » ? Si lâon veut simplement dire quâelles sâappliquent Ă la nature, il faut alors rĂ©pondre quâelles conviennent aussi Ă lâhomme. Sinon elles ne sont pas naturelles au sens de tirĂ©es sans plus de lâexpĂ©rience physique, car elles la dĂ©passent trĂšs largement et connaissent une nĂ©cessitĂ© interne quâelle ignore. Dire que les mathĂ©matiques sont exactes signifie donc quâelles font corps avec la logique. Mais que serait la logique sans lâhomme, mĂȘme si elle plonge ses racines dans les nĂ©cessitĂ©s de lâorganisation biologique ?
Le problĂšme devient alors aigu Ă propos de la logique elle-mĂȘme. Sous sa forme actuelle, la logique est une discipline axiomatique et algorithmique Ă©troitement jointe aux mathĂ©matiques et qui sâenseigne souvent dans les FacultĂ©s des Sciences sous le nom de logique mathĂ©matique. Comme telle, elle appartient donc aux sciences exactes et naturelles et, Ă cĂŽtĂ© de ses applications proprement mathĂ©matiques elle connaĂźt de multiples usages en physique et jusquâen biologie (Woodger). Dâun tel point de vue, elle nâest ainsi quâune technique opĂ©ratoire, comparable Ă la thĂ©orie des groupes ou Ă lâalgĂšbre en gĂ©nĂ©ral, et constitue par consĂ©quent une « logique sans sujet » qui ne semble plus concerner les sciences de lâhomme. Seulement, dĂ©jĂ sur le terrain de logique de la science ou de la thĂ©orie scientifique en tant que thĂ©orie, on ne peut pas dissocier entiĂšrement la logique et le sujet logique. Dâune part, le langage logique ou syntaxe gĂ©nĂ©rale appelle un mĂ©talangage ou systĂšme de significations et cette sĂ©mantique gĂ©nĂ©rale concerne le sujet humain. Dâautre part, les multiples travaux sur les limites de la formalisation et issue* des thĂ©orĂšmes de Gödel (1931) soulĂšvent Ă©galement le problĂšme du sujet puisquâil sâagit dâexpliquer cette impossibilitĂ© de tout formaliser Ă la fois et cette nĂ©cessitĂ© dâun constructivisme passant des thĂ©ories plus « faibles » aux plus « fortes » sans jamais pouvoir se contenter des seules bases de dĂ©part.
Mais surtout Ă cĂŽtĂ© de la logique du logicien il y a celle du sujet en gĂ©nĂ©ral. En effet, si la logique est une axiomatique il faut bien quâelle le soit dâune rĂ©alitĂ© antĂ©rieure Ă elle, de nature donnĂ©e et quâil sâagit dâaxiomatiser. Or, ce donnĂ© ne se rĂ©duit pas aux Ă©lĂ©ments de la conscience du sujet, mais tient aux structures opĂ©ratoires utilisĂ©es par celui-ci en ses actions et ses raisonnements et dont il ne prend quâune conscience partielle. De mĂȘme quâil existe des « nombres naturels » en jeu dans la numĂ©rotation prĂ©scientifique et dont lâarithmĂ©tique a ensuite fait la thĂ©orie en les dĂ©passant largement, de mĂȘme il existe ainsi des structures logiques naturelles (classifications, sĂ©riations, correspondances, etc.) que construit et utilise le sujet en ses activitĂ©s spontanĂ©es et quâutilise le logicien lui-mĂȘme en son travail de formalisation.
Or ces structures logico-mathĂ©matiques du sujet sont celles quâĂ©tudient par ailleurs la psychologie du dĂ©veloppement, lâanthropologie culturelle et la sociologie elle-mĂȘme en son secteur de sociologie de la connaissance. Il est donc exclu de dissocier la logique des sciences de lâhomme, puisque la logique du logicien constitue un prolongement formalisĂ© et largement enrichi de celle du sujet en ses opĂ©rations effectives. Ce caractĂšre humain des sources structurales et opĂ©ratoires de la logique est mĂȘme si profond que, en-deçà des coordinations gĂ©nĂ©rales et mĂȘme sensori-motrices de lâaction dont procĂšdent les opĂ©rations, câest jusquâaux coordinations nerveuses que lâon peut aujourdâhui remonter ; Mc Culloch et Pitts ont montrĂ©, en effet, quâil y a isomorphisme entre les opĂ©rateurs intervenant dans les diffĂ©rentes formes de connexions neuroniques et les foncteurs de la logique des propositions (rĂ©seau boolĂ©en) et ce fait fondamental indique que si les structures logiques sont le produit de constructions progressives, se rĂ©organisant et se poursuivant de palier en palier jusquâĂ celui de la formalisation elle-mĂȘme, ces constructions, sans ĂȘtre prĂ©formĂ©es puisquâelles sont de plus en plus riches, remontent jusquâaux coordinations nerveuses et sensori-motrices elles-mĂȘmes.
En bref la logique appartient Ă la fois aux sciences exactes et naturelles et Ă celles de lâhomme et assure une connexion entre elles toutes qui Ă©chappe aux classifications linĂ©aires. Mais, sâil en est ainsi, il faut en dire autant des formes scientifiques de lâĂ©pistĂ©mologie elle-mĂȘme. LâĂ©pistĂ©mologie a Ă©tĂ© considĂ©rĂ©e classiquement comme une branche de la philosophie, mais deux sortes de faits nouveaux tĂ©moignent aujourdâhui de tendances Ă lâautonomie analogues Ă celles qui ont marquĂ© lâindĂ©pendance progressive de la psychologie, de la sociologie et de la logique.
Le premier de ces faits est que les sciences avancĂ©es constituent leur propre Ă©pistĂ©mologie par des recherches dues Ă des spĂ©cialistes appartenant Ă ces sciences elles-mĂȘmes. Par exemple les problĂšmes des fondements des mathĂ©matiques sont de plus en plus traitĂ©s par les mathĂ©maticiens eux-mĂȘmes, et font intervenir des considĂ©rations de nature surtout logique mais souvent aussi historiques et proprement psychologiques (PoincarĂ©, Brouwer, Enriques, Gonseth). La thĂ©orie Ă©pistĂ©mologique de lâexpĂ©rience physique est, surtout depuis les rĂ©volutions de la microphysique, Ă©laborĂ©e par les physiciens eux-mĂȘmes. En biologie une tentative de mise au point Ă©pistĂ©mologique due Ă L. von Bertalanffy a abouti Ă un mouvement qui, sous le nom de « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des systĂšmes », cherche Ă dĂ©gager les mĂ©canismes Ă©pistĂ©miques communs aux diverses disciplines intĂ©ressĂ©es, y compris la psychologie, etc.
Le second de ces faits est que certaines mĂ©thodes dâapproche des recherches Ă©pistĂ©mologiques sâorientent dans la direction de lâĂ©tude du dĂ©veloppement. Il y a longtemps dĂ©jĂ que sous le nom de « mĂ©thode historico-critique » des thĂ©oriciens de la connaissance ont compris en quoi lâanalyse historique de la formation des idĂ©es et des mĂ©thodes Ă©claire les mĂ©canismes du savoir scientifique. Des travaux comme ceux de A. KoyrĂ© ou de T. S. Kuhn sont par exemple extrĂȘmement instructifs au point de vue de lâĂ©pistĂ©mologie de la physique et de la chimie et lâhistoire des mathĂ©matiques a fourni Ă L. Brunschvicg et Ă P. Boutroux lâoccasion dâanalyses Ă©pistĂ©mologiques pĂ©nĂ©trantes. Seulement lâhistoire ne rĂ©pond pas Ă toutes nos questions et, en dessous ou en deçà du plan historique il y a la psychogenĂšse et la sociogenĂšse. T. S. Kuhn lui-mĂȘme, par exemple, se rĂ©fĂšre explicitement Ă nos travaux sur lâenfant comme ce fut dĂ©jĂ le cas de Brunschvicg et cela montre que quand lâhistorien se fait Ă©pistĂ©mologiste ou lâinverse il a besoin de donnĂ©es psychologiques.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale toute Ă©pistĂ©mologie scientifique se rĂ©fĂšre implicitement ou explicitement Ă des interprĂ©tations psychologiques, quâil sâagisse de perception, de langage (en ses relations avec la pensĂ©e) ou de structures opĂ©ratoires. Mais au lieu dâune psychologie sommaire et parfois spĂ©culative, on peut concevoir un ensemble de recherches qui se donneraient pour tĂąche de contrĂŽler expĂ©rimentalement les diverses hypothĂšses psychologiques en jeu dans les multiples Ă©pistĂ©mologies du nombre, de lâespace, du temps, etc. Câest le travail quâa entrepris systĂ©matiquement sous le nom dâ« épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique » un groupe de chercheurs travaillant de façon interdisciplinaire et faisant collaborer sur chaque question Ă©pistĂ©mologique des psychologues du dĂ©veloppement, des logiciens et des spĂ©cialistes de la discipline considĂ©rĂ©e. Il est alors impossible de nier que ce mouvement participe des sciences de lâhomme, tout en faisant porter les travaux sur des questions dâĂ©pistĂ©mologie pouvant relever des sciences exactes et naturelles. Ici encore, on trouve donc en lâĂ©pistĂ©mologie un trait dâunion indissociable entre les deux groupes de disciplines.
Si lâon en vient enfin Ă essayer de situer les sciences de lâhomme dans lâensemble du systĂšme des sciences, les diffĂ©rentes remarques qui prĂ©cĂšdent montrent lâimpossibilitĂ© de sâen tenir Ă une classification simplement linĂ©aire.
Le modĂšle de ces classifications linĂ©aires a Ă©tĂ© fourni par A. Comte qui ordonnait les sciences selon leur complexitĂ© croissante et leur gĂ©nĂ©ralitĂ© dĂ©croissante. Une telle sĂ©rie, appliquĂ©e Ă notre problĂšme reviendrait donc dans les grandes lignes Ă la suivante : mathĂ©matiques, sciences physiques, sciences biologiques, psychologie et enfin sciences sociales en leurs interdĂ©pendances. Mais on voit alors aussitĂŽt que la difficultĂ© est de situer la logique. Comte lui-mĂȘme nâa pas abordĂ© le problĂšme sous cette forme, sans doute parce que la logique symbolique moderne nâĂ©tait pas encore constituĂ©e, mais il parle souvent dâune « logique naturelle » soit pour insister sur son rĂŽle dans la constitution des mathĂ©matiques, soit, plus implicitement, en la considĂ©rant comme lâun des produits de la vie collective, ce qui revenait en substance Ă la situer dans le domaine des rĂ©alitĂ©s sociales (et le « positivisme logique » ultĂ©rieur la rattache explicitement Ă la linguistique en ses aspects les plus gĂ©nĂ©raux). Or, si la logique prĂ©sente quelques rapports avec le sujet humain, et lâon a vu plus haut les bonnes raisons quâon a de lâadmettre aujourdâhui, elle appartient donc aux domaines situĂ©s au terme de la sĂ©rie, tout en jouant un rĂŽle fondamental en mathĂ©matiques, câest-Ă -dire aux dĂ©buts de la sĂ©rie ; cela revient donc Ă dire que lâordre linĂ©aire est illusoire et quâil y a en fait circularitĂ©.
En rĂ©alitĂ©, aucune des sciences ne peut ĂȘtre Ă©talĂ©e sur un plan unique et chacune dâentre elles comporte des niveaux hiĂ©rarchiques : (a) son objet, ou contenu matĂ©riel de lâĂ©tude ; (b) ses interprĂ©tations conceptuelles ou technique thĂ©orique ; (c) son Ă©pistĂ©mologie interne ou analyse de ses fondements ; et (d) son Ă©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e ou analyse des relations entre le sujet et lâobjet en connexion avec les autres sciences.
Si lâon sâen tient alors aux niveaux (b) et peut-ĂȘtre (c), câest-Ă -dire aux techniques thĂ©oriques des sciences, y compris leur Ă©pistĂ©mologie interne, lâordre linĂ©aire indiquĂ© est entiĂšrement acceptable et la logique doit ĂȘtre situĂ©e en tĂȘte de sĂ©rie, car les logiciens nâont recours ni aux psychologues ni mĂȘme aux linguistes pour construire leurs axiomatisations ; les mathĂ©maticiens peuvent se subordonner Ă la logique mais point Ă la physique ou Ă la biologie ; etc.
Par contre, sitĂŽt que lâon considĂšre lâobjet des disciplines (soit a) et leur Ă©pistĂ©mologie dĂ©rivĂ©e (d), il devient clair que lâobjet de la logique ne peut ĂȘtre entiĂšrement dĂ©tachĂ© du sujet, pour autant que la logique formalise des structures opĂ©ratoires construites par ce dernier, et lâordre des sciences redevient nĂ©cessairement circulaire.
Cette circularitĂ© est dâailleurs dâun grand intĂ©rĂȘt pour lâĂ©pistĂ©mologie des sciences de lâhomme, car elle tient au cercle fondamental qui caractĂ©rise les interactions du sujet et de lâobjet : le sujet ne connaĂźt les objets quâĂ travers ses propres activitĂ©s, mais il nâapprend Ă se connaĂźtre lui-mĂȘme quâen agissant sur les objets. La physique est ainsi une science de lâobjet, mais elle nâatteint celui-ci que par lâintermĂ©diaire des structures logico-mathĂ©matiques dues aux activitĂ©s du sujet. La biologie est encore une science de lâobjet, mais lâĂȘtre vivant quâelle Ă©tudie grĂące aux instruments empruntĂ©s en partie Ă la physico-chimie est en mĂȘme temps le point de dĂ©part dâun sujet de comportement qui aboutira au sujet humain. La psychologie et les sciences de lâhomme Ă©tudient ce dernier en utilisant en partie les techniques des sciences prĂ©cĂ©dentes, mais le sujet humain construit par ailleurs les structures logico-mathĂ©matiques qui sont au point de dĂ©part des formalisations de la logique et des mathĂ©matiques. Au total le systĂšme des sciences est engagĂ© en une spirale sans fin, dont la circularitĂ© nâa rien de vicieux mais exprime sous sa forme la plus gĂ©nĂ©rale la dialectique du sujet et de lâobjet.
On voit ainsi que tout en demeurant les plus complexes et les plus difficiles, les sciences de lâhomme occupent une position privilĂ©giĂ©e dans le cercle des sciences : sciences du sujet qui construit les autres sciences, elles ne sauraient ĂȘtre dĂ©tachĂ©es de celles-ci sans une simplification dĂ©formante et artificielle, mais, si lâon replace le sujet humain en sa vĂ©ritable position, qui est celle, tout Ă la fois, dâun aboutissement, dans la perspective de lâobjet physique et biologique, et dâun point de dĂ©part crĂ©ateur, dans la perspective de lâaction et de la pensĂ©e, les sciences de lâhomme rendent seules intelligible la fermeture ou plutĂŽt la cohĂ©rence interne de ce cercle des sciences.
7. Les grandes orientations théoriques : prévision et explication
I. Dans la mesure oĂč les sciences de lâhomme ne sont pas isolables mais font partie du systĂšme dâensemble des sciences et dans la mesure oĂč celui-ci prĂ©sente une forme gĂ©nĂ©rale circulaire ou en spirale, le premier problĂšme dominant les grandes orientations thĂ©oriques est assurĂ©ment celui de la spĂ©cificitĂ© ou au contraire de la rĂ©ductibilitĂ© des phĂ©nomĂšnes Ă©tudiĂ©s dans les diffĂ©rentes branches du savoir, car si les notions dâinteractions et dâinterdĂ©pendances tendent Ă se substituer aux sĂ©ries linĂ©aires ou aux arbres gĂ©nĂ©alogiques simples, la question se pose naturellement de savoir si lâon tend Ă des assimilations gĂ©nĂ©rales ou Ă des modes relationnels ou dialectiques dâinterprĂ©tation tenant compte des oppositions comme des analogies.
Ce nâest nullement lĂ une question acadĂ©mique, mais un problĂšme trĂšs rĂ©el. Il existe une tendance en psychologie Ă rĂ©duire les faits observables Ă la physiologie, dâune part, et Ă la sociologie de lâautre, en Ă©liminant la spĂ©cificitĂ© du mental. Il existe en sociologie une tendance Ă rĂ©duire les conduites Ă une Ă©chelle voisine de celle de la psychologie sociale ou aux secteurs Ă©conomiques, linguistiques, etc., sans retenir dâobjets spĂ©cifiques propres qui seraient les formes dâensemble de la sociĂ©tĂ©. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale partout oĂč se manifestent des diffĂ©rences dâĂ©chelles â car, dans les sciences de lâhomme comme dans celles de la nature câest lâĂ©chelle qui crĂ©e le phĂ©nomĂšne, selon la profonde remarque de Ch. E. Guye â la question est dâĂ©tablir si les mĂ©canismes dâĂ©chelle supĂ©rieure sont rĂ©ductibles aux infĂ©rieurs, ou si les premiers sont simplement irrĂ©ductibles, ou encore sâil existe entre deux quelque relation intelligible.
Le problĂšme est courant dans les sciences de la nature. Le dĂ©terminisme laplacien constituait le rĂȘve dâune rĂ©ductibilitĂ© intĂ©grale tel que lâunivers entier en ses manifestations innombrables se rĂ©duirait Ă une Ă©quation de base dâoĂč lâon pourrait tirer toutes les autres. Au contraire A. Comte, malgrĂ© la forme linĂ©aire de sa classification des sciences, considĂ©rait chaque palier comme caractĂ©risĂ© par quelque notion irrĂ©ductible et sâopposait par exemple Ă la rĂ©duction de lâaffinitĂ© chimique aux lois de la physique. Or, en fait, sauf dans les cas oĂč il y a eu rĂ©duction simple (câest-Ă -dire dĂ©couverte dâune identitĂ© sous les apparences contraires), le problĂšme du rĂ©ductionnisme aboutit en gĂ©nĂ©ral dans les sciences physico-chimiques Ă une causalitĂ© circulaire par assimilation rĂ©ciproque. Câest ainsi quâEinstein a pu faire lâĂ©conomie de la force dâattraction Ă distance des Newtoniens en rĂ©duisant les mouvements des astres Ă des mouvements inertiaux selon les courbures dâun espace riemanien. Seulement cette gĂ©omĂ©trisation de la gravitation sâest accompagnĂ©e dâune physicalisation de lâespace en ce sens que les courbures ont Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme dĂ©pendant des masses. De mĂȘme les relations entre la mĂ©canique et lâĂ©lectro-magnĂ©tisme, aprĂšs une phase dâessais de rĂ©duction, ont abouti Ă des interdĂ©pendances et des dĂ©passements dâoĂč est sortie la mĂ©canique ondulatoire.
Dans le cas des sciences de lâhomme, il va de soi que, si les problĂšmes de ce genre se posent sans cesse, quoiquâen termes bien diffĂ©rents, la gamme des solutions possibles est en gĂ©nĂ©ral plus restreinte faute de techniques logico-mathĂ©matiques et surtout expĂ©rimentales aussi poussĂ©es. NĂ©anmoins on retrouve la mĂȘme triade du rĂ©ductionnisme, de la spĂ©cificitĂ© des phĂ©nomĂšnes dâĂ©chelle supĂ©rieure et de la causalitĂ© avec action en retour.
Un exemple banal est celui des relations entre le langage, mĂ©canisme collectif et Ă cet Ă©gard supĂ©rieur, et lâintelligence ou pensĂ©e propres Ă lâindividu et Ă cet Ă©gard dâĂ©chelle infĂ©rieure. Nous y reviendrons plus en dĂ©tail au chap. VII (§ 16). Il suffit pour lâinstant de rappeler que, si la rĂ©duction de la grammaire Ă la « raison » paraissait Ă©vidente aux xviie et xviiie siĂšcles, la subordination inverse de la pensĂ©e au langage lâa emportĂ© ensuite et jusque tout rĂ©cemment. Par contre, Chomsky en revient en partie Ă la position classique, mais sa dĂ©couverte des grammaires transformationnelles permet une analyse bien plus poussĂ©e quâauparavant des interactions psycholinguistiques, en liaison avec lâĂ©tude psychogĂ©nĂ©tique des fonctions cognitives : dans lâĂ©tat actuel des questions, il semble donc bien que lâintelligence prĂ©cĂšde le langage et conditionne son acquisition, mais avec actions en retour au sein de processus oĂč lâinnĂ© et lâacquis sont tous deux dĂ©passĂ©s par un mĂ©canisme plus gĂ©nĂ©ral dâĂ©quilibration progressive. Câest donc dans la direction de dĂ©passements des thĂšses antithĂ©tiques initiales quâon est conduit Ă sâengager, ce qui suppose un affinement continuel des formes de causalitĂ© utilisĂ©es.
II. Ceci conduit au problĂšme central des lois et des causes ou de la prĂ©vision et de lâexplication. On sait assez combien le positivisme a constamment insistĂ© sur lâobligation quâil voulait imposer Ă la science de sâen tenir Ă la recherche des lois ou Ă la prĂ©vision fondĂ©e sur elles et dâexclure la recherche des causes ou du « mode de production » des phĂ©nomĂšnes. Chez A. Comte, qui Ă©tait convaincu, Ă tort ou Ă raison, du caractĂšre utilitaire de la science, cette interdiction est dâautant plus Ă©trange que, si la prĂ©vision est utile aux actions humaines, celles-ci consistent avant tout Ă produire autant quâĂ reproduire et que, Ă ces deux points de vue, le « mode de production » est dâun intĂ©rĂȘt bien supĂ©rieur Ă celui de la prĂ©vision.
Dans le domaine des sciences de la nature, il est assez courant que les spĂ©cialistes des diffĂ©rentes disciplines se disent positivistes et insĂšrent en leurs prĂ©faces quelque dĂ©claration en ce sens, comme si la science ne revenait quâĂ Ă©tablir et gĂ©nĂ©raliser des lois ainsi quâĂ en tirer des prĂ©dictions Ă vĂ©rifier par lâexpĂ©rience. Mais si, comme lâa soulignĂ© sans cesse E. Meyerson, on passe des prĂ©faces au corps des ouvrages on trouve tout autre chose et aucun esprit scientifique digne de ce nom ne sâoccupe de lois ou de fonctions sans en chercher la raison, sans chercher Ă dissocier les « facteurs » et sans introduire des hypothĂšses explicatives parmi les idĂ©es dirigeant la recherche. Lâun des exemples les plus fameux de la vanitĂ© des interdictions est celui de lâatomisme, dont lâhypothĂšse Ă©tait sĂ©vĂšrement condamnĂ©e par certains positivistes alors quâelle nâĂ©tait quâune hypothĂšse explicative et qui, depuis lors, a eu les destinĂ©es que lâon connaĂźt. Sans doute, si lâatomisme constitue un modĂšle causal pour les phĂ©nomĂšnes dâĂ©chelle supĂ©rieure Ă lui, on ne trouve, Ă Ă©tudier lâatome, que des lois et non pas directement des causes. Mais les lois elles-mĂȘmes requiĂšrent Ă leur tour une explication, et ainsi de suite.
Sur le terrain des sciences humaines, la condamnation de la recherche des causes ou du mode de production des phĂ©nomĂšnes a certes eu moins de retentissement, dâabord parce que les disciplines sont plus rĂ©centes et plus modestes (et que les courants sâintitulant « positivistes » y diffĂšrent les uns des autres encore davantage quâailleurs), mais ensuite et surtout parce que le propre de lâhomme est dâagir et de produire, et non pas simplement de contempler et de prĂ©voir, de telle sorte que le besoin de comprendre et dâexpliquer est, dans le domaine des sciences psychologiques et sociales, non pas plus vif quâailleurs (il est en fait constant partout), mais peut-ĂȘtre plus explicite et plus conscient. Il est vrai que, Ă la suite des rĂ©flexions de Dilthey et de la psychopathologie de Jaspers, certaines Ă©coles tendent Ă dissocier lâ« explication » qui serait de nature matĂ©rielle et causale et la « comprĂ©hension », qui porterait sur les significations et intentions conscientes, mais ce nâest lĂ quâune complication du problĂšme (voir plus loin sous III) et personne ne songe Ă contester la nĂ©cessitĂ© de lâexplication ; la notion mĂȘme de « causalité » revient Ă la mode en sociologie Ă la suite des travaux sur lâ« analyse multivariĂ©e ».
Mais en quoi consiste donc lâexplication ? Dans les sciences de lâhomme comme en celles de la nature, la recherche de la causalitĂ© comporte trois Ă©tapes, dont les deux derniĂšres seules caractĂ©risent lâexplication :
(a) Il y a dâabord lâĂ©tablissement des faits et des lois, mais sans quâil y ait lĂ deux problĂšmes distincts, car le fait nâest quâune relation rĂ©pĂ©table. La lĂ©galitĂ© se rĂ©duit donc Ă la constatation de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du fait et ne comporte aucune explication par elle-mĂȘme. Il est vrai que lâon parle souvent, mais Ă tort, de « lois causales » dans le sens de successions rĂ©guliĂšres dans le temps, mais la soi-disant loi causale nâest quâune loi donnant prise comme toute autre Ă une recherche de la causalitĂ© et ne comporte aucune explication par elle-mĂȘme. En outre toute loi permet une prĂ©vision, du seul fait quâelle exprime une rĂ©gularitĂ© de nature statistique ou entiĂšrement dĂ©terminĂ©e, mais la prĂ©vision nâest que lâanticipation dâun nouveau fait, conforme Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© propre Ă la loi considĂ©rĂ©e, et ne comporte elle non plus aucune explication, câest-Ă -dire rien qui ne dĂ©passe la constatation de la gĂ©nĂ©ralitĂ© du fait. Par contre, si le critĂšre de la causalitĂ© est lâintervention de conditions nĂ©cessaires et suffisantes, il existe, dĂšs le domaine des lois, une Ă©tape intermĂ©diaire conduisant Ă ces rapports de nĂ©cessité : câest celle de la dĂ©pendance fonctionnelle y = f (x) ou de la dĂ©termination des variations de y par celles de x. En cas de multiples variations, il est donc lĂ©gitime de reconnaĂźtre dĂ©jĂ un certain degrĂ© de causalitĂ© dans le rĂŽle attribuĂ© aux facteurs dĂ©terminants.
(b) La seconde Ă©tape dĂ©bute avec mise en connexions, câest-Ă -dire avec la dĂ©duction des lois. La diffĂ©rence entre la nĂ©cessitĂ© propre Ă lâexplication et la gĂ©nĂ©ralitĂ© caractĂ©ristique des lois comme telles est que la gĂ©nĂ©ralitĂ© ne tient quâaux faits (quelle que soit la complexitĂ© des mĂ©thodes inductives, câest-Ă -dire probabilistes ou statistiques qui permettent de lâĂ©tablir), tandis que la nĂ©cessitĂ© est le propre des liaisons logiques ou mathĂ©matiques : en cherchant Ă dĂ©duire les lois au lieu de les constater simplement, on introduit donc un Ă©lĂ©ment de nĂ©cessitĂ© qui nous rapproche de lâexplication.
Seulement il existe deux sortes de dĂ©ductions. Lâune est simplement inclusive ou syllogistique et nâest fondĂ©e que sur les rapports du « tous » et du « quelques » : dâun tel point de vue, une loi A (par exemple celle dâune illusion perceptive ou optico-gĂ©omĂ©trique comme dans la figure de MĂŒller-Lyer) peut ĂȘtre dĂ©duite dâune loi B (celle de toutes les illusions optico-gĂ©omĂ©triques relĂšve des « effets de champ » ou de ce que nous avons appelĂ© les centrations relatives) simplement parce que cette loi B est plus gĂ©nĂ©rale : en ce cas nous ne sortons pas du domaine des lois, et la dĂ©duction nâest quâune gĂ©nĂ©ralisation, qui nous rapproche de lâexplication mais en reculant sans plus le problĂšme. Lâautre forme de dĂ©duction, qui seule est explicative, peut ĂȘtre appelĂ©e constructive et consiste Ă insĂ©rer les lois dans une structure mathĂ©matique comportant ses normes propres de composition, non plus par emboĂźtement simple comme le syllogisme, mais selon des transformations plus ou moins complexes : une structure de « rĂ©seau », par exemple, ou de « groupe », ou de systĂšme Ă boucles (rĂ©gulations ou feedbacks), etc. En ce cas la nĂ©cessitĂ© des transformations sâajoute Ă la gĂ©nĂ©ralitĂ© des lois et sâoriente vers lâexplication.
(c) Seulement une dĂ©duction logico-mathĂ©matique mĂȘme constructive, nâest que logique ou mathĂ©matique et ne concerne pas encore les faits sinon par une troisiĂšme dĂ©marche, nĂ©cessaire, Ă cette explication : câest la construction dâun « modĂšle » adaptĂ© aux faits eux-mĂȘmes et tel que lâon puisse mettre les transformations dĂ©ductives en correspondance avec des transformations rĂ©elles : le modĂšle est donc la projection du schĂ©ma logico-mathĂ©matique dans la rĂ©alitĂ© et consiste ainsi en une reprĂ©sentation concrĂšte retrouvant dans le rĂ©el des modes de composition ou de transformations exprimables en termes de ce schĂ©ma. Un circuit cybernĂ©tique, par exemple, ne se rĂ©duit pas Ă des Ă©quations, mais revient Ă retrouver dans les faits le dĂ©tail des feedbacks supposĂ©s. Bien entendu les faits ne donneront alors lieu quâĂ des constatations de lois, mais dâĂ©chelles diffĂ©rentes et le modĂšle consiste Ă les rĂ©unir en un systĂšme cohĂ©rent correspondant terme Ă terme aux transformations mathĂ©matiques dĂ©duites ou dĂ©ductibles. En un mot le modĂšle est explicatif dans la mesure oĂč il permet dâattribuer aux processus objectifs eux-mĂȘmes une « structure » qui lui est isomorphe.
Nous retrouvons ainsi les interprĂ©tations rationalistes classiques de la causalitĂ©, non plus seulement en tant que simples successions rĂ©guliĂšres comme le voulait lâempirisme de Hume, mais en tant que raison des choses (causa seu ratio, disait Descartes) ou quâanalogie entre la dĂ©duction de lâexpĂ©rience (Kant) ou que construction dialectique. Que cette causalitĂ© relĂšve du dĂ©terminisme strict ou des modĂšles probabilistes, quâelle atteigne des successions linĂ©aires ou sâoriente toujours, en dĂ©finitive, vers les systĂšmes Ă boucles ou interactions circulaires, peu importe le dĂ©tail, car entre lâinĂ©puisable richesse de lâexpĂ©rience et la fĂ©conditĂ© indĂ©finie des structures logico-mathĂ©matiques se conserve en tous les cas ce caractĂšre propre de la causalitĂ© de constituer une construction dĂ©ductive faisant corps avec le rĂ©el.
III. Mais un problĂšme spĂ©cifique aux sciences de lâhomme se pose alors nĂ©cessairement : câest celui de lâinterprĂ©tation des faits de conscience par opposition aux faits matĂ©riels, ce qui conduit Ă la question gĂ©nĂ©rale de la comprĂ©hension (Verstehen) par opposition Ă lâexplication (ErklĂ€ren).
La psychologie connaĂźt bien le problĂšme, qui est celui des relations entre la conscience et le corps. Deux solutions classiques lui ont Ă©tĂ© donnĂ©es : celle de lâinteraction et celle du parallĂ©lisme ou isomorphisme. Selon la premiĂšre, la conscience constitue ou possĂšde une sorte de force susceptible dâagir sur le corps, de mĂȘme que celui-ci agirait sur elle. La difficultĂ© est alors que lâon prĂȘte Ă la conscience des propriĂ©tĂ©s spĂ©cifiques de la matiĂšre (travail, force, Ă©nergie, etc.), ce qui, thĂ©oriquement, rend difficile le maintien du principe de la conservation de lâĂ©nergie 15 dans les cas oĂč se produirait cette intervention de la conscience au sein des mĂ©canismes physiologiques et ce qui, expĂ©rimentalement, est invĂ©rifiable car ce que lâon observe est lâaction des concomitants physiologiques et non pas de la conscience comme telle. Il est Ă noter que les nombreux faits positifs rĂ©unis par la mĂ©decine dite (selon les idĂ©ologies) psychosomatique ou cortico-viscĂ©rale ne prouvent rien Ă cet Ă©gard, car ils dĂ©montrent seulement lâaction de la vie mentale (conscience et activitĂ© nerveuse supĂ©rieure rĂ©unies) sur les organes soumis Ă des rĂ©gulations hormonales et nerveuses et ne dĂ©montrent en rien lâaction de la conscience comme telle indĂ©pendamment de ses concomitants nerveux.
La seconde solution est alors celle du parallĂ©lisme ou isomorphisme psychophysiologiques, selon laquelle la conscience et ses concomitants organiques constitueraient les deux aspects, intĂ©rieur et extĂ©rieur, dâune mĂȘme rĂ©alitĂ©, mais sans interaction causale possible entre ces aspects, qui sont les deux traductions possibles dâune mĂȘme rĂ©alitĂ© (que lâon peut Ă volontĂ© traduire en termes dâidĂ©alisme, de matĂ©rialisme ou de dualitĂ© de nature). La solution est rationnelle mais son inconvĂ©nient est que lâon ne discerne plus la fonction de la conscience, qui se borne Ă accompagner certains processus matĂ©riels sans rien produire elle-mĂȘme.
Nous avons donc proposĂ© une troisiĂšme solution, qui nâest dâailleurs quâune gĂ©nĂ©ralisation Ă©pistĂ©mologique de la seconde, mais confĂ©rant Ă la conscience une activitĂ© cognitive sui generis. Ă analyser les rapports entre Ă©tats de conscience, on sâaperçoit, en effet, de cette circonstance essentielle quâils ne relĂšvent jamais de la causalitĂ© proprement dite, au sens caractĂ©risĂ© plus haut, mais dâun autre type de rapports que lâon pourrait appeler lâimplication au sens large. Un Ă©tat de conscience exprime essentiellement une signification, et une signification nâest pas la cause dâune autre mais elle lâimplique (plus ou moins logiquement) : les concepts de 2 et 4 ne sont pas cause, par exemple, de la proposition 2 + 2 = 4 mais lâimpliquent nĂ©cessairement, ce qui nâest pas la mĂȘme chose, et si, en une machine Ă calculer, on peut obtenir 4 Ă partir de 2 et 2, ce produit causal ne constitue pas un Ă©tat de conscience tant que lâutilisateur ne lui confĂšre pas de significations et ne le traduit pas en implications conscientes. En bref, la conscience constituerait un systĂšme dâimplications (entre concepts, valeurs affectives, etc.), le systĂšme nerveux un systĂšme causal et le parallĂ©lisme psychophysiologique constituerait un cas particulier de lâisomorphisme entre les systĂšmes dâimplications et de causalitĂ©, ce qui restitue une fonction propre Ă la conscience 16.
Dans les sciences proprement sociales, la dualitĂ© des faits de conscience et de la causalitĂ© matĂ©rielle se retrouve sans cesse et si des sociologies comme celle de Weber insistent sur lâaspect phĂ©nomĂ©nologique des premiers, dâautres comme le marxisme ne se satisfont que dâexplications englobant en outre les faits matĂ©riels.
On en est donc venu, notamment avec les travaux psychopathologiques de Jaspers, Ă opposer deux grands types dâinterprĂ©tations, les unes fondĂ©es sur la « comprĂ©hension » des intentions et significations conscientes, les autres sur lâ« explication » par causalitĂ© matĂ©rielle. Mais si cette distinction est utile, et mĂȘme trĂšs pertinente, il ne saurait sâagir dâune opposition radicale, et lâon a dĂ©jĂ vu pourquoi en traitant des conflits artificiels que lâon a voulu Ă©tablir entre les Geisteswissenschaften et les sciences de la nature. En rĂ©alitĂ©, si lâon veut bien utiliser lâhypothĂšse dâun parallĂ©lisme entre lâimplication et la causalitĂ©, au sens gĂ©nĂ©ral indiquĂ© Ă lâinstant, il y a lĂ une complĂ©mentaritĂ© bien plus quâune opposition fondamentale, et cette complĂ©mentaritĂ© se retrouve mĂȘme, en des formes diffĂ©rentes mais comparables, dans les sciences exactes et naturelles : tandis que les mathĂ©matiques portent sur des implications, quâil sâagit seulement de « comprendre » sans explication causale, la physique porte sur des faits matĂ©riels, quâil sâagit dâ« expliquer », et le parallĂ©lisme entre lâimplication notionnelle et la causalitĂ© matĂ©rielle est alors si Ă©troit que les modĂšles dâordre causal ou explicatif Ă©tablissent une liaison de plus en plus intime entre les sĂ©quences implicatives et les sĂ©quences matĂ©rielles. La tendance trĂšs gĂ©nĂ©rale des sciences de lâhomme est de sâengager dans une direction analogue, câest-Ă -dire quâelles cherchent toutes Ă comprendre et Ă expliquer, mais non pas Ă comprendre sans expliquer ou Ă expliquer sans comprendre.
Il y aurait bien dâautres questions Ă aborder en ce paragraphe sur les principales orientations thĂ©oriques des sciences de lâhomme, mais on y reviendra dans le chapitre sur leurs mĂ©canismes communs (chap. VII).
8. Spécialisations et intégrations : recherche fondamentale et applications
Il va de soi que le progrĂšs de toute discipline est caractĂ©risĂ© par une diffĂ©renciation des problĂšmes et des thĂ©ories, ainsi que par des mises en relations intĂ©gratives intĂ©rieures Ă elle ou le reliant Ă ses voisines. Mais ce dĂ©veloppement spontanĂ©, qui prĂ©sente un aspect quasi biologique et rĂ©sulte directement des lois de structuration propres Ă lâintelligence en ses opĂ©rations intra- et interindividuelles, se complique dâinterfĂ©rences sociologiques et parfois mĂȘme idĂ©ologiques multiples, sans parler des considĂ©rations Ă©pistĂ©mologiques qui font en gĂ©nĂ©ral plus ou moins corps avec les tendances spontanĂ©es de la science en devenir mais qui peuvent agir Ă titre de facteurs spĂ©ciaux, accĂ©lĂ©rateurs ou perturbateurs.
I. Le facteur sociologique gĂ©nĂ©ral qui, dans les sciences de lâhomme, vient compliquer le processus naturel de spĂ©cialisation et substituer souvent Ă ses avantages certains inconvĂ©nients notables est la formation dâ« écoles » proprement dites, intĂ©rieures aux disciplines elles-mĂȘmes, avec ce que cela comporte dâisolement et de risques de dogmatisme.
Ce phĂ©nomĂšne est probablement spĂ©cial aux sciences de lâhomme, car, si lâon a parlĂ© dâĂ©coles dans les sciences de la nature, il sâagit plutĂŽt de courants de pensĂ©e liĂ©s Ă des positions contraires tant que lâexpĂ©rience ou la dĂ©duction nâont pas mis un terme au dĂ©bat. Par exemple le conflit des Ă©nergĂ©tistes et des atomistes dans la physique de la fin du xixe siĂšcle Ă©tait davantage une opposition de caractĂšre Ă©pistĂ©mologique quâune manifestation dâĂ©coles et les faits nouveaux dĂ©couverts dans la suite ont ralliĂ© toutes les opinions. Dans la microphysique contemporaine on parle bien de lâĂ©cole de Copenhague et de celle de Paris, Ă cause des grands noms de Niels Bohr et de L. de Broglie, mais la discussion qui porte sur le caractĂšre primaire ou dĂ©rivĂ© de lâalĂ©atoire et sur la non-possibilitĂ© ou lâexistence dâun dĂ©terminisme sous-jacent est de celles qui rĂ©sultent de lâĂ©ventail des interprĂ©tations lĂ©gitimes en attendant un accord ultĂ©rieur.
Dans le cas des sciences de lâhomme les idĂ©ologies elles-mĂȘmes entraĂźnent des oppositions dâĂ©coles, ce qui est trĂšs naturel et conduit souvent Ă des oppositions fĂ©condes. Mais sans revenir sur ce facteur, il convient de noter que le phĂ©nomĂšne est parfois bien Ă©tendu et que des spĂ©cialisations par Ă©coles se constituent encore Ă une Ă©chelle bien infĂ©rieure Ă celle des grands conflits idĂ©ologiques. Il peut donc ĂȘtre utile dâen donner un ou deux exemples et nous les choisirons dans le domaine de la psychologie en tant quâil sâagit de la plus expĂ©rimentale de nos disciplines.
Un exemple typique est celui des diverses Ă©coles de psychanalyse. Freud a dĂ©couvert un certain nombre de donnĂ©es et dâinterprĂ©tations nouvelles, mais qui nâont pas dâemblĂ©e ralliĂ© lâopinion Ă cause de leur caractĂšre imprĂ©vu et des modes originaux de pensĂ©e que comportait le freudisme en opposition avec les courants mĂ©canistes dâalors. Mais au lieu de chercher Ă convaincre les psychologues et les psychiatres en se plaçant sur leur terrain habituel de discussion, ce qui eĂ»t Ă©tĂ© possible en sâappuyant sur un certain nombre de rĂ©actions sympathiques comme celles de E. Bleuler, de Th. Flournoy, etc., Freud a prĂ©fĂ©rĂ© travailler Ă la tĂȘte dâune Ă©quipe de disciples de premiĂšre heure et poursuivre sa voie sans tentatives systĂ©matiques de rapprochements. En raison de cette attitude scientifique, mais Ă©galement en vue de protĂ©ger professionnellement leurs techniques naissantes, les freudiens ont alors fondĂ© une sociĂ©tĂ© internationale de psychanalyse, ne groupant que des membres formĂ©s par elle. Lâavantage de la constitution dâun tel esprit dâ« école » est naturellement de permettre Ă des spĂ©cialistes sâaccordant sur les mĂȘmes principes dâaller de lâavant sans revenir sans cesse aux problĂšmes de dĂ©part. Mais lâinconvĂ©nient est double. Dâune part, Ă sâentendre trop rapidement on nĂ©glige les vĂ©rifications et câest surtout cet aspect de la psychanalyse qui a retenu des psychologues expĂ©rimentaux intĂ©ressĂ©s par ailleurs au fonctionnalisme freudien. Dâautre part, les divergences dâopinions conduisent Ă la crĂ©ation de nouvelles Ă©coles et câest ce qui sâest produit avec Jung et Adler. Dans lâĂ©tat actuel des choses, la situation est en voie de se modifier pour deux raisons. La premiĂšre est quâun certain nombre de psychanalystes ont senti la nĂ©cessitĂ© dâune assise expĂ©rimentale et dâune mise en connexion de la thĂ©orie avec celles de la psychologie en gĂ©nĂ©ral : tel est par exemple le mouvement issu des travaux de D. Rapaport Ă Stockbridge. La seconde est que les psychologues expĂ©rimentaux tendent de plus en plus Ă intĂ©grer non pas le dĂ©tail du freudisme mais les idĂ©es directrices principales de la psychanalyse. Les « écoles » psychanalytiques nâen subsistent pas moins avec une tendance non nĂ©gligeable et significative Ă la dissociation en « clans » particuliers.
Un autre exemple, mais dâune autre nature, est celui de la tendance quâa marquĂ©e pendant quelque temps le behaviorisme amĂ©ricain Ă sâopposer aux recherches suspectes de « mentalisme » ou se rĂ©fĂ©rant plus ou moins directement Ă la conscience des sujets. Le behaviorisme, illustrĂ© par Watson, mais correspondant Ă des courants convergents en bien dâautres rĂ©gions que les Ătats-Unis (cf. la psychologie soviĂ©tique avec Pavlov ou celle de langue française avec PiĂ©ron) prĂ©conise une mĂ©thodologie fondamentale qui consiste, pour Ă©tudier le sujet, Ă partir non pas de son introspection, mais de lâensemble de sa conduite. Dâun tel point de vue les mĂ©canismes internes de la pensĂ©e apparaissent comme constituant essentiellement le produit dâune intĂ©riorisation des actions elles-mĂȘmes : du langage une fois intĂ©riorisĂ©, ou dâactions sensori-motrices, etc. Mais le propre de lâĂ©cole behavioriste Ă ses dĂ©buts a Ă©tĂ© dâaller jusquâĂ nier lâexistence mĂȘme de la pensĂ©e, sinon Ă titre de systĂšme des significations verbales et Ă proscrire toute allusion Ă la conscience. Ce sont donc les extrapolations thĂ©oriques dâune mĂ©thodologie par ailleurs valable qui ont caractĂ©risĂ© la formation dâune telle Ă©cole et lâon comprend bien lâutilitĂ© quâil peut y avoir eu pour faire fructifier une mĂ©thodologie nouvelle, de marquer les oppositions plus que les convergences entre les chercheurs. Mais depuis lors les positions se sont assouplies et la « thĂ©orie du comportement », comme on dit aujourdâhui, en ralliant Ă son point de vue la grande majoritĂ© des chercheurs, comporte par cela mĂȘme tout un Ă©ventail de nuances possibles, de telle sorte quâil nâest plus lĂ©gitime de parler dâ« école » proprement dite : nous avons dĂ©jĂ dit que quand Tolman, par exemple, fait intervenir lâ« expectation » comme lâun des facteurs fondamentaux de lâapprentissage, on ne voit guĂšre ce qui sĂ©pare cette notion des concepts mentalistes. Par contre lorsque Skinner se refuse Ă faire appel aux variables intermĂ©diaires et considĂšre lâorganisme comme une « boĂźte vide » dont on ne connaĂźt que les inputs et les outputs, il applique rigoureusement les rĂšgles behavioristes, mais par prudence mĂ©thodologique et non plus nĂ©cessairement par esprit dâ« école », car il sait bien que lâavenir des recherches conduira Ă garnir sa « boĂźte » dâun contenu Ă la fois physiologique et psychologique.
Un processus encore plus simple de formation dâ« école » est celui de lâisolement (sociologiquement comparable Ă ce facteur biologique qui, en certaines Ăźles sĂ©parĂ©es des continents, conduit Ă la constitution dâespĂšces nouvelles). On observe un mĂ©canisme de ce genre dans les recherches actuelles de la psychologie sociale. Celle-ci est nĂ©e de la dĂ©couverte de problĂšmes nouveaux, entiĂšrement lĂ©gitimes : celui de lâaction possible des interactions collectives sur des fonctions mentales qui au premier abord en paraissaient indĂ©pendantes (perception, etc.) ou celui de la dynamique des interactions en de petits groupes sociaux. Or, si les meilleurs auteurs, en psychologie sociale, sont parfaitement au courant des recherches de la psychologie expĂ©rimentale en gĂ©nĂ©ral et fournissent ainsi des synthĂšses fort utiles (cf. lâouvrage rĂ©cent de M. Brown : Social psychology), une proportion importante de « psychologues sociaux » se cantonnent en leur seul domaine. En ce cas la spĂ©cialisation scientifique tend Ă sâaccompagner de la formation dâune « école » due Ă un simple artĂ©fact de nature psycho-sociologique.
II. Si la constitution des Ă©coles tend ainsi en gĂ©nĂ©ral Ă renforcer la spĂ©cialisation, mais par interfĂ©rence avec des facteurs plus ou moins extrascientifiques, il peut arriver au contraire que certaines dâentre elles visent une intĂ©gration plus complĂšte que celles dont tĂ©moignent les coordinations intra- ou interdisciplinaires spontanĂ©es, et quâelles y parviennent en partie mais en sâopposant Ă nouveau prĂ©cisĂ©ment par esprit dâĂ©cole Ă dâautres intĂ©grations possibles et qui eussent Ă©tĂ© parfois plus naturelles et en tous cas plus larges.
On peut une fois de plus citer comme exemple le positivisme logique issu du « Cercle de Vienne » (le facteur psychosociologique est ici assez net car les Viennois ont toujours eu un talent particulier pour lâorganisation de telles sociĂ©tĂ©s intellectuelles). Le but de lâĂ©cole est en ce cas explicitement « lâUnitĂ© de la science » (cet idĂ©al se retrouve dans le titre de lâEncyclopedia for unified science et dans celui de lâInstitut que Ph. Frank a créé Ă Harvard) et cette unitĂ© est recherchĂ©e dans la direction de la rĂ©duction des donnĂ©es scientifiques soit Ă des observables constatĂ©s perceptivement soit Ă la constitution dâun langage prĂ©cis, celui de la logique et des mathĂ©matiques. Mais les adversaires du positivisme logique lui reprochent de manquer au contraire cette unitĂ© et pour deux raisons. La premiĂšre est la coupure radicale introduite entre les faits dâexpĂ©rience et le langage logico-mathĂ©matique, tandis que, Ă lier les structures logico-mathĂ©matiques aux actions et opĂ©rations dâun sujet, on atteint une unitĂ© plus grande dans les relations entre le sujet et lâobjet. La seconde est que, en rĂ©tablissant les activitĂ©s du sujet on se donne des sciences une conception plus constructiviste qui les rend plus « ouvertes » au lieu de les fermer grĂące aux frontiĂšres classiques de tout positivisme. On voit ainsi que, source dâintĂ©gration pour les uns, le positivisme logique apparaĂźt Ă dâautres comme liĂ© Ă une « école » et comme restreignant lâintĂ©gration souhaitĂ©e.
Dâautres mouvements dont le caractĂšre dâĂ©cole est moins accentuĂ© se proposent Ă©galement de favoriser lâintĂ©gration des recherches scientifiques. On a dĂ©jĂ citĂ© Ă cet Ă©gard lâintĂ©ressant mouvement créé par L. von Bertalanffy sous le nom de « thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des systĂšmes » et qui englobe les sciences de lâhomme comme celles de la nature. Le but en est de chercher Ă dĂ©gager les structures thĂ©oriques communes qui interviennent en tous les essais de synthĂšses, quâil sâagisse de lâorganicisme en biologie ou des interprĂ©tations des donnĂ©es dâensembles en sociologie et en psychologie. Un tel mouvement rejoint en fait tous les courants tendant Ă une mathĂ©matisation et surtout Ă une cybernĂ©tisation des sciences sâintĂ©ressant Ă la vie organique mentale ou sociale.
III. Le double courant de spĂ©cialisation et dâintĂ©gration, dĂ» aux mouvements des idĂ©es et des problĂšmes mais sâaccompagnant, comme on a vu, dâincitations sociologiques diverses, interfĂšre par ailleurs avec la division spontanĂ©e du travail en recherches fondamentales et en essais dâapplication. Il y a lĂ une question dâimportance essentielle pour le prĂ©sent ouvrage, car si lâUnesco a entrepris cette enquĂȘte sur les tendances actuelles des sciences de lâhomme câest bien entendu parce quâelles sont utiles Ă la sociĂ©tĂ© et le seront toujours davantage.
Mais il nous a paru indiquĂ© de lier ce problĂšme Ă celui de la spĂ©cialisation et des « écoles », non seulement parce que câest souvent le souci dâapplication qui domine dans la formation de celles-ci, mais encore parce que lâisolement frĂ©quent des praticiens par rapport Ă la recherche thĂ©orique peut prĂ©senter les mĂȘmes inconvĂ©nients que ceux dont tĂ©moigne la sĂ©paration en Ă©coles et alors dâautant plus grave quâils diminuent lâefficacitĂ© de la pratique.
Les rapports entre la recherche fondamentale et les essais multiples dâapplication diffĂšrent de façon profonde selon quâil sâagit de disciplines dans lesquelles lâexpĂ©rimentation au sens strict est possible ou de disciplines portant sur des Ă©chelles de phĂ©nomĂšnes excluant lâexpĂ©rimentation au profit de lâanalyse statistique et probabiliste des observables. En ce second cas, en effet, lâapplication joue un rĂŽle essentiel parce quâelle tient lieu en fait de substitut de lâexpĂ©rimentation. Le cas type de cette seconde espĂšce est celui de la science Ă©conomique : lorsque lâon fait appel Ă lâĂ©conomiste en vue dâorganiser tel ou tel essai, le spĂ©cialiste se livre alors Ă un ensemble de prĂ©visions fondĂ©es sur la thĂ©orie ; et lâexpĂ©rience qui suit les confirme ou les infirme Ă la maniĂšre dâune expĂ©rimentation, sauf quâil nâest pas toujours possible de dissocier tous les facteurs. Aussi bien ce genre dâapplications fait-il corps avec la recherche fondamentale et lâon peut citer nombre de grands auteurs qui comme Keynes ont Ă©tĂ© Ă la fois des thĂ©oriciens de rang supĂ©rieur et les inspirateurs de multiples expĂ©riences pratiques. En ces cas il va de soi que lâapplication profite au maximum de lâĂ©tat des recherches fondamentales, puisquâelle favorise celles-ci.
Toute autre est la situation de disciplines qui, telle la psychologie, peuvent poursuivre leurs recherches fondamentales en disposant de mĂ©thodes dâexpĂ©rimentation sans sâappuyer nĂ©cessairement sur des applications. Il nâempĂȘche que, presque dĂšs ses dĂ©buts, la psychologie expĂ©rimentale a donnĂ© lieu Ă un grand nombre dâapplications et que de grands auteurs comme Binet ont Ă©tĂ© Ă la fois les initiateurs de recherches fondamentales importantes (ses recherches sur lâintelligence par exemple) et de procĂ©dĂ©s pratiques largement rĂ©pandus (ses tests de niveau intellectuel). La principale raison en est Ă©videmment que toute thĂ©orie psychologique intĂ©resse la vie humaine et que les circonstances conduisent sans cesse Ă un appel aux psychologues pour rĂ©soudre tel ou tel problĂšme pratique. Mais une seconde raison tient peut-ĂȘtre Ă lâexemple de la mĂ©decine, avec laquelle la psychologie a toujours entretenu des rapports Ă©troits et qui doit une bonne partie de son savoir Ă lâĂ©tude des applications, encore quâelle puise nĂ©anmoins ses bases dans la physiologie et la biologie gĂ©nĂ©rales.
Pour ce qui est alors des rapports, en psychologie, entre la recherche fondamentale et lâapplication, deux problĂšmes sont Ă distinguer : celui des apports de la seconde Ă la premiĂšre, et celui des apports de sens inverse. Mais les deux problĂšmes sont plus ou moins liĂ©s et sont finalement de nature Ă mettre en question la notion mĂȘme de « psychologie appliquĂ©e » du double point de vue de son interprĂ©tation thĂ©orique et des avantages de lâapplication en ses propres fins.
Ces applications de la psychologie ont en somme peu contribuĂ© Ă la connaissance psychologique elle-mĂȘme sauf sur le terrain de la psychologie pathologique oĂč la maladie constitue une sorte dâexpĂ©rimentation naturelle (par exemple la dissociation du facteur de langage dans lâaphasie, etc.) et oĂč la recherche appliquĂ©e prend alors une valeur heuristique comme nous lâavons notĂ© pour lâĂ©conomie. Par contre, dans les autres domaines on ne saurait citer de dĂ©couvertes dues Ă lâapplication et Binet, par exemple, nâa rien tirĂ© de ses tests dans ses interprĂ©tations de lâintelligence. Or, pourtant, comme on lâa vu, la « psychologie appliquĂ©e » est presque aussi ancienne que la psychologie et elle aurait donc pu fĂ©conder celle-ci. Mais, prĂ©cisĂ©ment pour cette raison, elle nâa pas toujours su profiter des recherches fondamentales qui lui auraient Ă©tĂ© utiles parce quâelle est nĂ©e trop tĂŽt et quâon a toujours voulu appliquer les connaissances en tel ou tel secteur avant quâelles soient approfondies : on a donc cherchĂ© Ă mesurer des performances ou rĂ©sultantes avant de connaĂźtre les mĂ©canismes formateurs et il en est souvent rĂ©sultĂ© un appauvrissement mutuel.
Il sây est ajoutĂ© les effets de la formation dâ« écoles ». La psychologie appliquĂ©e organise ses propres congrĂšs et tend Ă constituer une sorte dâĂtat dans lâĂtat avec tous les inconvĂ©nients auxquels conduit en science un isolement relatif : Ă ne penser quâĂ lâapplication, on limite forcĂ©ment le champ des problĂšmes et ceux qui finalement seraient les plus utiles Ă rĂ©soudre du point de vue des applications elles-mĂȘmes sont parfois nĂ©gligĂ©s parce que sous leur forme initiale ils ne semblent concerner que la recherche fondamentale ou la seule thĂ©orie.
Si nous insistons sur cet exemple câest quâil est trĂšs instructif en comparaison notamment avec le processus des applications dans le domaine des sciences de la nature. On sait, en effet, que les applications autrement plus solides de la physique, de la chimie et de la biologie sont souvent nĂ©es de la maniĂšre la plus imprĂ©vue de recherches fondamentales et parfois mĂȘme purement thĂ©oriques qui ne visaient en rien la pratique : on a souvent citĂ© Ă cet Ă©gard le rĂŽle des Ă©quations de Maxwell dans les applications actuelles de lâĂ©lectro-magnĂ©tique. Ă se cantonner au contraire dans lâapplication seule, et Ă vouloir, par exemple, mesurer lâintelligence des sujets avant de comprendre ce quâest lâintelligence en gĂ©nĂ©ral et comment elle se constitue ou nâaboutit quâĂ des applications bien plus Ă©troites que celles dont on peut attendre lâĂ©laboration une fois que lâon aura compris les mĂ©canismes formateurs.
En un mot, il nâexiste pas de « psychologie appliquĂ©e » en tant que discipline autonome, mais toute bonne psychologie conduit Ă des applications valables. Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les sciences de lâhomme sont appelĂ©es Ă fournir des applications de plus en plus importantes et en tous les domaines, mais Ă la condition de dĂ©velopper la recherche fondamentale sans la limiter dâavance au nom de critĂšres utilitaires, car ce qui paraĂźt le moins utile au dĂ©part peut ĂȘtre le plus riche en consĂ©quences imprĂ©vues, tandis quâune dĂ©limitation initiale en vue de la pratique empĂȘche de dominer lâensemble des questions et peut laisser Ă©chapper ce qui est en fait le plus indispensable et le plus fĂ©cond.