À quelle image de l’homme conduit la psychologie ? : le professeur Piaget répond (1971) a 🔗
Les travaux qu’il poursuit depuis plus de quarante années ont valu à Jean Piaget une renommée mondiale. Partisan résolu de la méthode expérimentale, il a mis en évidence les lois de la formation des mécanismes mentaux chez l’enfant à la lumière de l’interprétation génétique. Au-delà , c’est à l’élaboration d’une épistémologie qu’il consacre actuellement l’essentiel de ses recherches.
Nous avons rencontré le professeur Piaget à l’issue du cours qu’il donne chaque semaine aux étudiants de l’Université de Genève. Il a répondu fort aimablement aux quelques questions que nous lui avons posées au nom des lecteurs d’Études et carrières, intéressés par la psychologie.
— Quel est, selon vous, l’objet de la psychologie ?
— C’est la conduite. On entend par conduite l’ensemble du comportement, c’est-à -dire des actions, y compris la conscience qu’en prend le sujet. Mais la conscience, pour le psychologue, n’est jamais comprise qu’insérée dans le contexte de la conduite, parce que la conscience peut être très lacunaire et dans bien des cas déformante. Au point de vue affectif, cela va sans dire. On se fait de soi une image ou bien trop valorisée, ou bien dévalorisée, mais toujours plus ou moins déformée. Et au point de vue du cognitif, de l’intelligence, la conscience que prend le sujet de la manière dont il raisonne est une connaissance extrêmement lacunaire. Nous prenons conscience du résultat du raisonnement mais pas du tout du mécanisme. Celui-ci échappe à l’analyse du sujet lui-même. Comme disait Binet 1, dans un propos qui a l’air d’une boutade mais qui est plus sérieux qu’il ne paraît : « La pensée est une activité inconsciente de l’esprit ». On en voit les résultats, donc les performances, mais non les « ficelles », c’est-à -dire les processus internes.
L’objet de la psychologie, c’est ainsi la conduite dans toute l’acceptation du terme. Le psychologue en cherche le mécanisme. Nous sommes très loin de la psychologie du philosophe qui est l’analyse du vécu, de l’expérience intérieure, attitude que pourtant nous ne négligeons pas, car cette connaissance pose des problèmes.
Une anecdote pourrait illustrer les difficultés de la prise de conscience, même dans les cas les plus simples. L’année dernière, nous avions à étudier chez l’enfant la prise de conscience d’une série d’actions, d’actions courantes quotidiennes. Une de nos collaboratrices a fait marcher des gosses à quatre pattes dans la chambre. Elle leur a demandé ensuite comment ils marchaient en les priant de s’observer eux-mêmes soigneusement. Les petits donnent un schéma impossible à réaliser ou qui serait malcommode au possible : ils pensent qu’ils mettent les deux mains en avant, puis les deux pieds, etc. Au stade intermédiaire, ils croient avancer la main gauche et le pied gauche, puis la main droite et le pied droit. Chez les deux tiers des sujets de 9-10 ans, l’explication est correcte.
On rapporta ces faits à notre symposium de fin d’année où sont invités d’éminents physiciens, logiciens, psychologues, mathématiciens, etc. Notre collaboratrice leur a proposé de faire l’expérience avant l’exposé. Chacun de ces éminents savants a donc consenti à marcher à quatre pattes. Or, les physiciens et les psychologues ont donné une description correcte, tandis que les logiciens et les mathématiciens ont donné l’explication du deuxième niveau. Leur profession ne leur donne en effet pas l’habitude de l’expérience, mais seulement de la déduction.
— N’y a-t-il pas alors le risque de nier la validité du fonctionnement de l’intelligence dès que celle-ci dépasse le réel concret ?
— Toutes les déductions scientifiques dépassent le réel concret, mais elles offrent des moyens de contrôle par l’expérimentation. Cela me paraît impossible en métaphysique.
— Par votre recherche, tentez-vous de dégager une image totale de l’homme ?
La question est ambiguë. Si vous parlez de valeurs (quel est le but de la vie ? quels sont les devoirs de l’homme ? tout ce qui est jugement de valeur au point de vue moral, etc.), c’est en dehors de la psychologie comme en dehors de toute science. C’est un problème de sagesse et pas de connaissance. Mais tout ce qui est connaissance de l’homme me paraît devoir, tôt ou tard, être accessible à l’étude scientifique, même s’il s’agit de problèmes actuellement insaisissables scientifiquement. Prenons le problème de la liberté de la volonté. Pour presque tous les psychologues jusqu’à présent, c’était un problème métaphysique. Dans l’état actuel, il n’y a pas encore de réponse, mais je suis convaincu que cela deviendra un problème scientifique. On s’en rend compte quand on examine le problème des calculatrices, des « machines à penser », dans lesquelles tout est déterminé mécaniquement. Néanmoins on ne peut pas calculer leur état t + 1 à partir du seul état t. Il faudrait une machine plus forte pour rendre possible toute prévision de l’état futur de la machine. Selon le théorème de Gödel, une théorie mathématique ne peut démontrer sa propre non-contradiction par ses seuls moyens.
On peut appliquer cela à une machine, laquelle ne peut obtenir de déduction intégrale quant à ses états ultérieurs. Cela me paraît être le début d’une approche du problème de la liberté et du déterminisme.
Ce problème de la liberté ne peut certes pas encore être traité scientifiquement, faute de données. Mais je me refuse à admettre qu’il y a des problèmes concernant la connaissance de l’homme qui ne seraient pas accessibles à la psychologie.
Pour en revenir à la notion d’image totale de l’homme, c’est très équivoque.
Si c’est « y compris » les valeurs morales et l’engagement, ce n’est pas l’objet de la psychologie. La psychologie, en revanche, peut chercher pourquoi l’homme en vient à croire ceci ou cela : problème de connaissance et non de valeur. La psychologie morale devient ainsi une partie fondamentale de la psychologie, mais en tant que recherche de l’explication et non pas en tant que prescriptions.
Le psychologue a pour rôle d’expliquer le pourquoi. Si on appelle image totale de l’homme la recherche du pourquoi, de la raison « y compris » des valeurs et des croyances, je pense qu’il y a une possibilité de rechercher une image totale de l’homme. Par contre, ce n’est pas à la science ni surtout à la psychologie d’expliquer ce qu’il faut croire, ce qu’il faut admettre comme bon ou mauvais ; et cela au point de vue social comme au point de vue individuel.
— Quel lien faites-vous entre vos recherches et les besoins de la société ?
— Nous étudions par exemple le développement de l’intelligence, la construction des structures cognitives. Je pense que si les résultats obtenus sont fondés, vérifiés, ils peuvent être fort utiles pour la société, par exemple en éducation ; mais bien entendu ils peuvent être utilisés de toutes les manières et par des gens qui ont toutes les intentions. Je pense que toute science peut donner lieu à des applications déplorables. Cela ne tient pas à la science, mais aux intentions des utilisateurs. C’est le problème du physicien et de la bombe atomique. Le physicien cherche les lois de la désintégration atomique, c’est son devoir, et cela n’est ni bien ni mal. Ce n’est pas la science qui est responsable des utilisations bonnes ou mauvaises, ce sont les utilisateurs.
Dans le domaine de la psychologie appliquée, cela peut devenir également grave. Par exemple, le psychologue qui fait de la psychologie industrielle peut se trouver engagé d’un côté ou de l’autre des éventails politiques, économiques, etc. Le problème est certes délicat. Mais je ne pense pas que ce soit la science comme telle qui en est responsable.
Quant à l’influence des idéologies sur la psychologie, je constate simplement que je me trouve souvent en conflit avec des écoles scientifiques opposées : ainsi, la réflexologie soviétique et le « behaviorisme » américain sont bien plus proches l’un de l’autre que l’un et l’autre ne le sont de moi. Où sont alors les influences idéologiques ?
— Que pensez-vous des critiques que les jeunes formulent actuellement à l’égard de la psychologie ?
— Il est évident qu’on trouve des contradictions selon les différentes idéologies qu’on adopte. Ou bien on est contre la psychologie, et alors on n’en fait pas, et ce n’est pas dangereux pour la psychologie ; ou bien on fait de l’expérimentation sérieuse, et des années de pratique ont montré qu’il y a convergence sur les faits malgré les idéologies. Ce qui est certain, c’est que plus on aura fait de psychologie « fondamentale », donc désintéressée et sans trop de hâte pour les applications immédiates, plus on sera apte à développer celles-ci dans une direction ou dans une autre.