Préface. Les relations temporelles dans le langage de l’enfant (1971) a

L’ouvrage qu’on va lire constitue par ses qualités expérimentales raffinées et par sa maîtrise théorique une contribution très remarquable à l’étude des deux problèmes, d’ailleurs solidaires, du développement linguistique de l’enfant et des relations entre cette évolution et celle des opérations ou des pré-opérations de l’intelligence.

En ce qui concerne la première question ce travail s’inscrit dans la ligne des recherches inaugurées par Hermine Sinclair de Zwart et que l’on peut qualifier de psycholinguistique génétique, avec une méthode ingénieuse consistant à faire mettre par l’enfant en correspondance des actions élémentaires comportant diverses relations isolables et leur formulation verbale, le sujet devant tantôt énoncer en son langage l’action à laquelle il assiste, tantôt exécuter l’action correspondant à la phrase prononcée devant lui. Mais Emilia Ferreiro a appliqué cette méthode à un domaine encore fort peu connu et de grande importance, celui de la formation de l’expression verbale des liaisons temporelles : problème fondamental au point de vue linguistique (temps du verbe, etc.) et à celui de la psychologie des fonctions cognitives (ordre de succession ou simultanéité des événements).

De plus compétents que moi apprécieront l’intérêt des résultats linguistiques ainsi obtenus quant aux problèmes de la concaténation des propositions (procédés de coordination et de subordination), de l’usage des adverbes temporels et de la conquête singulièrement tardive des temps du verbe. Mais il s’y ajoute pour nous les liaisons essentielles qu’E. Ferreiro a découvertes entre les étapes de ces processus verbaux et celles du développement cognitif : ce n’est qu’au niveau où s’installe la « renversabilité » dans les épreuves de conservation (5 ans à 5 ½) que l’ordre des propositions correspond de façon précise à celui des événements et que les adverbes désignant le passé et le futur sont employés correctement ; c’est au niveau de la transitivité opératoire (7-8 ans) que les permutations dans l’expression linguistique deviennent accessibles sans modifier les réalités extérieures correspondantes et ce n’est qu’au palier opératoire si important de 9-10 ans (équilibre des opérations « concrètes ») que les temps du verbe sont enfin dominés.

Or ces résultats, qui s’ajoutent à ceux de H. Sinclair quant au rôle des opérations cognitives dans l’évolution du langage, soulèvent un problème général. Ce rôle peut, en effet, être interprété de deux manières distinctes. Selon la première, les opérations logico-mathématiques se développeraient de façon autonome en des domaines bien circonscrits : sérier, classer, dénombrer, etc., des objets sans rien chercher de plus qu’à obtenir des sériations, des classifications, une suite de nombres entiers, de correspondances, etc., ainsi que leurs lois constitutives (transitivité, inclusions quantifiées, itérations, conservation des équivalences, etc.). Ces opérations, une fois constituées selon les processus de formation que nous avons étudiés en des domaines effectivement délimités d’une telle manière, s’appliqueraient ensuite à de multiples contenus nouveaux et à des problèmes différents, où leur emploi serait alors combiné avec bien d’autres considérations ou intentions, mais où elles joueraient un rôle directeur en tant que formes préalables, puis généralisables par application à ces contenus hétérogènes. En ce cas, les opérations constitueraient le moteur des progrès du langage, mais un moteur en quelque sorte externe, sans nécessité d’un moteur interne, les transformations proprement linguistiques n’étant que le reflet des structurations logiques qui les produiraient. De même, dans le domaine de la causalité physique, les opérations en leurs progrès successifs s’appliqueraient aux phénomènes à interpréter et aboutiraient ainsi à la découverte de lois, puis seraient attribuées aux objets eux-mêmes promus au rang d’opérateurs objectifs, ce qui constituerait le principe des explications causales, mais également selon un processus à sens unique conduisant de l’opération à ces contenus nouveaux imposés par la réalité. Or il y a là une interprétation possible, lorsque l’on constate l’étroite connexion qu’ont observée H. Sinclair et E. Ferreiro entre certains progrès linguistiques et les étapes de la conservation des quantités, domaine en apparence essentiellement logico-mathématique.

Mais une seconde interprétation est plus probable. Il se pourrait qu’en tous les domaines à la fois, lorsque, à difficultés plus ou moins équivalentes, un problème commun se pose, sous une forme soit plus ou moins isolable, soit mêlée à d’autres (par exemple trouver un ordre reliant des objets à sérier par leur seule grandeur, ou un ordre causal entre deux phénomènes, ou un ordre simplement temporel entre deux événements, ou un ordre verbal entre deux énoncés, etc.), le sujet réagirait par un même jeu de régulations, donc l’équilibration par compensation des perturbations et aboutirait alors à une structure plus ou moins générale (opération ou fonction préopératoire). Dans le cas particulier du niveau de 5-5 ½ ans où le sujet exige une correspondance stricte entre l’ordre d’énonciation et la succession effective des événements décrits, il accède aussi à certaines formes empiriques de sériation, il parvient à la renversabilité dans les expériences de conservation et découvre des fonctions dans les processus causaux : ce qu’il y a de commun à ces diverses transformations serait alors cet ordre irréversible qui caractérise toute « fonction constituante » orientée univoquement « à droite » c’est-à-dire dans la direction ou le sens du but ou résultat de l’action. De même au niveau de 7-8 ans, le sujet devient capable de permuter un ordre linguistique pour exprimer une même succession temporelle ou causale (donc sans modifier le réel), à l’âge où il acquiert la transitivité logique et les premières transmissions authentiquement médiates (« semi-internes ») dans les expériences de transfert de mouvement à travers des intermédiaires objectivement immobiles : il y a donc là à nouveau un ensemble de transformations apparemment solidaires. Pour ce qui est du problème des rapports entre les opérations ou préopérations cognitives et le langage, cela reviendrait donc à dire que celles-là ne dirigent pas celui-ci du dehors, selon une action à sens unique, mais que les progrès du langage sont dus à un mécanisme régulateur ou organisateur à la fois interne et solidaire des autres formes du même processus agissant au même niveau en d’autres domaines ; l’opération ou la préopération logico-mathématique constituerait alors simultanément le résultat de ce qu’il y a de commun à ces diverses équilibrations et la cristallisation structurale de ce fonctionnement dans les domaines où il devient une fin en lui-même : classer pour classer, sérier pour sérier, etc., avec les inclusions, relations d’ordre, transitivités, etc., que cela suppose.

Cette seconde solution, qui est celle d’E. Ferreiro comme la nôtre (et nous croyons l’avoir vérifiée dans le domaine de la causalité) ne signifie naturellement pas que les structures logiques constituent un produit ou un dérivé des structures linguistiques, puisqu’elles seraient au contraire le résultat commun de toutes les régulations en tous les domaines à la fois (réserve faite quant aux petits décalages éventuels) : par exemple l’ordre spécifiquement linguistique (ordre des mots dans une proposition ou des énoncés les uns par rapport aux autres) est loin de représenter la source des relations d’ordre en général, puisque celles-ci sont à l’œuvre dès les conduites sensori-motrices et sont reconstruites au plan représentatif en bien d’autres domaines que le langage et aux mêmes niveaux de développement.

À cet égard les résultats d’E. Ferreiro concernant la renversabilité sont très instructifs. Nous n’avions pas attribué jusqu’ici d’importance particulière à cette notion, qui apparaissait simplement comme caractérisant une étape dans la direction de la conservation (la renversabilité se distinguant de la réversibilité opératoire par l’absence de compensation quantitative au cours de chacun des trajets AB ou BA et par le fait que ces deux parcours correspondent à deux actions distinctes par opposition à des opérations directes et inverses, dont chacune implique l’autre et qui constituent ainsi un seul tout). Or, E. Ferreiro montre au contraire dans la renversabilité la marque d’un stade important et l’on peut alors la considérer comme l’expression de l’une des « fonctions constituantes » qui s’élaborent à ce niveau : un liquide passant d’un récipient A large et bas en un bocal B étroit et plus élevé est censé augmenter de quantité en fonction de sa nouvelle forme imposée par le récipient B mais il diminuera de même en revenant en A et en fonction de A au lieu de demeurer en son état d’après l’augmentation. Ce serait en ce cas l’ordre inhérent à toute fonction (en tant qu’orientée dans la direction du résultat de la modification) que l’on retrouverait en ces autres liaisons fonctionnelles exprimées par (ou inhérentes aux) expressions linguistiques du même niveau, la fonction présentant une signification de dépendance physique quant aux événements racontés et de dépendance logique quant à la structure de l’énoncé lui-même.

Pour ce qui est maintenant des permutations linguistiques apparaissant au même niveau que la transitivité opératoire, E. Ferreiro les attribue avec raison à la capacité naissante du sujet de dominer les converses en toute relation. Or, la construction de la transitivité suppose précisément que le sujet parvienne à former une suite telle que A < B < C < … ou A = B = C = … dans les deux sens de parcours, la construction empirique (c’est-à-dire entre autres à sens unique) d’une sériation ne suffisant pas à engendrer cette compréhension des compositions transitives. Ici à nouveau les rapports des progrès du langage avec ceux de la logique semblent donc évidents, mais une fois de plus dans le sens d’une équilibration générale plus que d’une influence univoque.

Enfin les relations entre l’acquisition des temps du verbe et le palier de 9-10 ans sont également compréhensibles si l’on se rappelle que c’est à ce niveau que finissent par s’équilibrer les connexions entre les durées, les vitesses et les espaces parcourus.

Un autre aspect fort intéressant de l’étude qu’on va lire est le rôle que l’auteur fait jouer avec raison aux activités de production et de construction du sujet, non pas seulement au sens des combinaisons admises par un adulte normal et que les grammaires transformationnelles de Chomsky essayent de formaliser, mais en un sens psychologiquement plus profond qui est celui des progrès psycho-génétiques conduisant d’un niveau de possibilités au suivant. Or les faits recueillis à cet égard sont d’une grande importance théorique en ce sens qu’ils contribuent, comme ceux qu’a amassés H. Sinclair, à montrer la complète inutilité d’une hypothèse de programmation héréditaire, comme celle du « noyau fixe ou structure innés » qu’imagine le linguiste cité à l’instant. Certes il existe un « centre » cortical du langage et la capacité d’apprendre une langue tient aux propriétés héréditaires de l’espèce humaine. Mais elles se bornent à ouvrir des possibilités et rien dans leur réalisation n’impose la nécessité d’une « structure » linguistique innée. Toute étude psychogénétique minutieuse comme celle d’E. Ferreiro montre l’existence d’élaborations successives et laborieuses qui relèvent de régulations progressives bien davantage que du déroulement prédéterminé que l’on attendrait d’une programmation héréditaire.

Au total nous ne pouvons que féliciter très sincèrement l’auteur du beau livre qui nous est aujourd’hui offert et dont tous les maîtres et collègues d’Emilia Ferreiro sont légitimement fiers. Notre désir à tous est qu’après le grand effort qu’elle a ainsi fourni, elle ne perde pas son élan et que de nouveaux travaux de sa part viennent vérifier cette règle selon laquelle le succès oblige, l’achèvement d’une œuvre exigeant son intégration ultérieure en de nouvelles productions.