Préface de la troisième édition. Sagesse et illusions de la philosophie ; 3ᵉ ed. (1972) a 🔗
C’est avec grand plaisir que je vois ce petit ouvrage atteindre une nouvelle édition. Il s’agissait d’un cri d’alarme, et non pas de thèses originales et constructives. Mais le danger qu’il signale a été et continue d’être ressenti, et nombreux sont les messages d’encouragement que je reçois encore aujourd’hui. En effet, au sein des organes chargés des réformes de l’Université et dans une partie de l’opinion publique, la position traditionnelle de la philosophie demeure très forte et les événements de mai 1968 ne l’ont en rien ébranlée. Il convient donc une fois de plus de rechercher pourquoi. Il y a à cela une raison positive et deux moins avouables.
Le motif valable est naturellement que la réflexion philosophique est indispensable à tout homme complet, si scientifique que soit son orientation. J’y ai insisté à nouveau dans la postface de la seconde édition : le propre de la réflexion philosophique est d’élargir le champ des problèmes et de rappeler à propos de chacun sa dimension épistémologique, nécessaire à l’exercice de toute science. L’illusion de la plupart des philosophies n’est donc point d’y avoir recours en tant que processus heuristique indispensable, mais de croire qu’elle se suffit à elle-même, alors qu’elle ne comporte aucune vérification tandis que la connaissance au sens plein du terme requiert nécessairement cette dernière.
[p. VI]La question est alors d’expliquer pourquoi tant de bons esprits se fient à la seule réflexion, comme si elle aboutissait à des résultats se validant par eux-mêmes : d’où les raisons moins solides de l’autorité persistante de la philosophie au sens traditionnel. La principale est sans doute que, à comparer la réflexion aux conduites de contrôle (expérimentation ou formalisation), celle-là est à la fois plus « naturelle », plus spontanée et plus simple que les secondes. En ses magistrales analyses de la hiérarchie des conduites selon leur ordre de difficultés et leur « coût » en énergie neuropsychologique, Pierre Janet a montré il y a longtemps déjà que la réflexion est plus facile et plus « économique » que le corps à corps avec le réel exigé par tout travail suivi sur le terrain des faits. Il n’est certes pas question d’accuser les métaphysiciens de paresse en considérant les dimensions de leurs publications ou leurs heures de méditation ; mais à en rester aux débuts des études, combien de jeunes talents ne sont-ils pas effrayés à l’idée du temps à consacrer à n’importe quelle expérience, alors que la lecture des textes et la spéculation personnelle demandent tellement moins d’effort ?
Un autre facteur peut s’ajouter à cela. Le privilège irremplaçable d’un système de philosophie est qu’il est irréfutable et que, si nombreuses que soient les objections qu’il soulève, son auteur a toujours de quoi répondre à tout. Combien plus inconfortable est la situation d’une théorie scientifique, dont la survie est nécessairement subordonnée au contrôle de partenaires ayant comme premier souci de la mettre à l’épreuve ! Or, contrairement au cas des théories philosophiques, ce consensus des esprits est alors plus ou moins rapide, mais dans le sens du rejet aussi bien que de l’acceptation. Dans la discussion à laquelle mon petit ouvrage a donné lieu à l’Union Rationaliste, Francis Jeanson a feint de s’étonner que des psychologues aient pu (en d’autres circonstances) rompre des lances sur des questions techniques, comme s’il s’agissait d’un débat entre philosophes : mais la grande différence est précisément que dans le premier cas la discussion comporte un terme, par convergence interne ou pressions du dehors, tandis que les positions philosophiques hétérogènes demeurent irréductibles.
En un mot, les problèmes demeurent aujourd’hui exactement les mêmes qu’à l’époque où j’écrivais ce petit livre. Mais la nécessité d’une nouvelle édition montre également, et ceci est encourageant, qu’il subsiste autant d’esprits qu’en 1965 pour s’en préoccuper.