Bref témoignage (1973) a

Lucien Goldmann était devenu pour moi un ami très cher et pour lequel j’éprouvais la plus vive admiration. Celle-ci portait bien entendu sur ses rares qualités intellectuelles : son dynamisme qui ne le laissait jamais en repos et le poussait de problème en problème à des travaux se succédant sans fin comme si chacun, à peine entrepris, était déjà gros des suivants ; son esprit d’invention qui lui permettait de renouveler les questions comme il a pu y parvenir de façon radicale au sujet du jansénisme et du théâtre de Racine ; la sûreté de ses déductions qui lui a fait pour ainsi dire inventer l’abbé Barcos par une sorte de calcul rappelant comme on l’a parfois dit ceux de Le Verrier découvrant Neptune (et en sociologie le fait est unique !) ; la finesse de ses analyses lui permettant d’apercevoir en un roman ou une pièce de théâtre ce que personne n’avait vu, au point que son lecteur est parfois pris d’inquiétude avant d’être rassuré par la cohérence de l’ensemble ; sa conscience professionnelle qui l’obligeait non seulement à remonter aux sources (ce qui n’est déjà pas si général…), mais encore à explorer toutes les sources ; sa curiosité sans cesse en éveil, mais qui ne se perdait pas et s’accompagnait d’une aptitude exceptionnelle à passer du concret à l’idée générale. Bref je n’en finirais pas d’énumérer les qualités particulières qui faisaient de Goldmann un chercheur complet et un créateur d’idées comme on en rencontre peu en une vie.

Mais ce qui m’a toujours frappé autant que son intelligence a été le très haut niveau de ses qualités morales et il faut y insister, car la création et la réussite d’une œuvre tiennent toujours à une union particulière et rarement obtenue de l’intellect et du caractère. Ce qui forçait l’admiration d’un tel point de vue chez Goldmann était son courage joint à l’absence de tout calcul, j’allais même dire de toute prudence, quant à ses intérêts personnels. Cela était particulièrement visible et constant aux débuts de sa carrière, à l’âge où un homme normal à la recherche d’une situation use de certaines précautions et n’affiche pas inutilement ce qui pourrait le compromettre auprès des personnages ou des milieux dont il aura besoin. Or Goldmann a toujours fait exactement le contraire : du côté de la droite il tenait à rappeler sans cesse son idéal socialiste et du côté gauche il insistait sur son manque d’orthodoxie, sa fidélité aux idées de jeunesse de Lukács et sur tout ce qui le séparait des opinions majoritaires. Au moment de sa thèse sur le jansénisme il s’était en particulier mis comme à plaisir en conflit avec tout le monde, quoique n’étant pas encore l’homme reconnu dont il fallait tenir compte : les historiens officiels ne le prenaient naturellement pas le moins du monde au sérieux, mais les marxistes orthodoxes pas davantage étant donné ses hérésies. Or, avec un courage indomptable, Goldmann est toujours allé de l’avant, se moquant des compromis et même de toute prudence et ce sont finalement cette force de conviction et cette indépendance qui ont fait son succès, et cela tout à la fois parce qu’au dehors, cela en impose à la longue et parce qu’intérieurement cette liberté d’esprit et de conduite est la condition préalable de toute création véritable.

Qu’on me permette aussi d’évoquer le début de mes relations avec Goldmann. Il a débarqué un beau jour chez moi sans s’annoncer et en me déclarant simplement qu’il était marxiste et venait par conséquent travailler avec moi une ou deux années parce que j’étais le dialecticien le plus authentique, en tout cas des pays occidentaux ; qu’il n’avait encore rien publié mais avait en vue divers projets, entre autres une étude sur moi, etc. Bref il m’a dit d’emblée tout ce qui pouvait m’effrayer, aussi bien n’ai-je pas témoigné d’un enthousiasme excessif et ai-je commencé par lui avouer que je n’avais pas lu une seule ligne de Marx ni des théoriciens marxistes et n’avais pas l’intention de m’y mettre. « Tant mieux, fut sa réponse, je vous les expliquerai, et sans les déformations ni les omissions dont la pensée de Marx est sans cesse victime » (et j’ai en effet pu constater dans la suite combien l’interprétation de Goldmann différait des commentaires courants). Puis il m’a aussitôt exposé les conceptions marxiennes sur l’activité du sujet, effectivement très éloignées de certaines thèses marxistes ultérieures. Et il a terminé ses remarques introductives en cherchant à me persuader que j’étais le seul à avoir proposé une vision dialectique de la formation des structures logiques, de la construction du nombre et de ces réalités formelles jusque-là étrangères aux domaines d’application de la dialectique. Si bien qu’après une heure j’ai engagé Goldmann comme collaborateur, comprenant que, comme ses futurs collègues, il m’apprendrait davantage que je ne pourrais lui offrir.

Au total, Goldmann est et restera dans l’histoire l’inventeur ou le découvreur d’une forme nouvelle de pensée symbolique. À côté du symbolisme à contenu individuel particulier (symboles freudiens) ou général (symboles jungiens et, en un sens, adlériens), et en plus du symbolisme des mythes qui comporte un contenu social, mais sacré ou permanent, il a montré en des doctrines théologiques comme le jansénisme ou en des œuvres littéraires comme le théâtre de Racine et dans le roman l’existence d’un symbolisme exprimant des conflits collectifs mais localisés (entre classes ou sous-classes sociales) et cela en leur déroulement même et en leurs péripéties variées. Même si l’on retrouve là certaines influences de Lukács, Goldmann a constitué ainsi un corps de faits et de théories dont l’importance restera essentielle en sociologie de la pensée et en épistémologie. Il est réconfortant de savoir que le bâtisseur de cette œuvre a été un homme si digne d’estime et de sympathie. Tel est le témoignage que je tenais à lui rendre.