Pour le centenaire de la naissance d’Edouard Claparède, le professeur Piaget évoque son ancien « patron » (1973) a

L’École de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève célèbre le 100e anniversaire de son fondateur Édouard Claparède, né en 1873. Nous avons demandé au professeur Jean Piaget, dont le nom reste attaché avec celui d’Édouard Claparède, et bien d’autres, à cette école, d’évoquer pour nous quelques souvenirs d’une époque d’un grand maître.

En 1905, Édouard Claparède avait publié son ouvrage fondamental, Psychologie de l’enfant et pédagogie expérimentale. En 1912, désireux de passer de la théorie à la pratique, il avait fondé une « école des sciences de l’éducation », baptisée Institut Jean-Jacques Rousseau en l’honneur du grand citoyen dont Genève célébrait alors le bicentenaire. Avant qu’il fasse appel à vous, M. Piaget, connaissiez-vous le docteur Édouard Claparède ?

Bien entendu. Sa notoriété était grande. Je l’avais rencontré une fois, pendant la guerre, en 1917. C’était à Leysin où j’avais dû passer une année de repos. Je m’occupais avec le docteur Vauthier d’organiser des conférences. J’avais invité Claparède.

Comment s’était-il formé à la psychologie, lui qui était médecin ?

Son rêve avait été de travailler auprès du grand psychologue de l’époque, le professeur Wundt de Leipzig. Mais Wundt n’acceptait que quatre assistants. Claparède était le cinquième ! Alors c’est avec le professeur Théodore Flournoy, son cousin, qu’il commença sa carrière. Flournoy enseignait à la Faculté des Sciences de l’Université de Genève la psychologie expérimentale : il offrit rapidement à Claparède la direction de son laboratoire de psychologie expérimentale. Ensemble, ils fondèrent, au début du siècle, les Archives de psychologie.

C’est par l’intermédiaire en quelque sorte de ces Archives, je crois, que votre carrière passa par Genève…

Oui en effet, j’avais envoyé de Paris un article à Claparède. Non seulement il le publia mais il m’offrit un poste de « chef de travaux » dans son institut. Avec un mois d’essai. Il me demandait même si je voulais loger à l’hôtel ou chez lui. Bien entendu, j’ai accepté et le poste et son hospitalité. C’est ainsi que je vécus chez lui, à Champel, pendant un mois.

Lorsque vous êtes arrivé à l’Institut Rousseau, en 1921, qu’avez-vous trouvé ?

C’était merveilleux ! Je revois toujours l’homme charmant qu’était Claparède. Le travail à l’Institut était délicieux. Il n’y avait que 20 à 30 élèves. Claparède laissait une liberté totale pour les recherches de chacun. Il accueillait toutes les idées avec une bonne humeur sans pareille. Les idées se bousculaient même dans sa tête. Il était toujours dans un projet nouveau. Sa spontanéité était vraiment étonnante. Sa curiosité intarissable. Il lisait tout. Son intelligence multiforme saisissait toutes les occasions.

Mais c’était votre « patron ». Que vous demandait-il de faire ?

Comme patron, c’était l’idéal. En pédagogie, Pierre Bovet aussi était un patron idéal. L’Institut connaissait une atmosphère de travail délicieuse. J’étais invité à faire des recherches en psychologie de l’enfant, sans autres directives ; nous étions tout à fait libres de mener les recherches qui correspondaient à nos intérêts. J’ai donc continué avec les enfants des écoles de Genève les expériences que j’avais commencées avec ceux de Paris. J’y associais les étudiants dont j’étais chargé.

Qu’était alors l’Institut Rousseau ?

C’était un institut privé puisque le conseiller d’État Rossier n’avait pas voulu en 1912 le rattacher à l’Université comme le voulait Claparède !