Préface. Les idées modernes sur les enfants (1973) a

Alfred Binet passe en général pour l’homme des tests d’intelligence Binet-Simon, comme s’il n’avait guère fourni d’autres travaux ou, tout au moins, comme si c’était là sa contribution essentielle à la psychologie. Or l’œuvre de Binet est au contraire remarquable par deux caractères, dont l’un est évident mais dont l’autre demande un examen plus attentif : une curiosité très générale pour tous les aspects ou tous les chapitres de la psychologie expérimentale et un besoin croissant de mise au point théorique.

Sur le premier de ces deux points on ne peut qu’être frappé, en abordant n’importe quel problème, de constater que Binet l’avait déjà soulevé et qu’il a fourni à son sujet des résultats encore très valables. Pour ne donner qu’un petit exemple, Binet avait déjà vu, en étudiant les réactions aux illusions optico-géométriques, que les unes augmentent avec l’âge et les autres diminuent en fonction du développement : d’où sa distinction des illusions perceptives qu’il appelait « innées » et « acquises ». Sans doute la question est-elle plus complexe, mais Binet a aperçu d’emblée qu’il y avait là un problème. On en peut dire autant d’une quantité d’autres domaines qu’il a explorés tour à tour en cherchant partout des mesures et des expériences précises, mais en mettant toujours en lumière l’existence de questions peu aperçues avant lui.

Or, cette multiplicité d’intérêts et cette abondance d’expériences de détails dépourvues en apparence de connexions entre elles peuvent donner l’impression d’un chercheur étranger aux préoccupations théoriques et lui-même aimait à insister sur sa prudence à cet égard. On connaît sa boutade en réponse à une question sur la nature de l’intelligence : « Ce qu’est l’intelligence ? Mais elle est ce que mesurent mes tests ! » Réponse profonde en un sens, car précisément, en ses tests, il s’est appliqué à ne pas poser seulement des questions de jugement ou de raisonnement, mais à faire appel aux composantes les plus diverses, que quelques années plus tard il comparera aux cellules dont sont faits les tissus et finalement les organes, l’intelligence consistant alors en un organe d’ensemble dont son « schéma de la pensée » de 1909 fournira l’analyse détaillée. Autres exemples de prudence : en cet article de 1909 auquel nous nous référerons sous peu, il fait la critique de notions couramment utilisées à cette époque, telles que de celles, jugées alors antithétiques, d’« automatisme » et de « synthèse » qu’il considère avec raison intéressantes au point de vue pathologique, mais dénuées de signification psychogénétique ; ou de celles des différences de « degré » ou de « nature », dont il souhaiterait qu’on lui donne des critères un peu précis avant d’en abuser verbalement 1.

Mais cette circonspection assez rare et combien louable n’a nullement empêché Binet de réfléchir profondément aux problèmes théoriques de l’intelligence et aux méthodes générales de la psychologie. Sur le premier point, chacun connaît son évolution entre son premier livre La Psychologie du raisonnement (1897) et l’ouvrage capital de 1903 Étude expérimentale de l’intelligence : parti de l’associationnisme classique jusqu’à vouloir réduire le raisonnement à un système d’associations entre images, Binet a, en effet, découvert, en convergence avec les travaux allemands de l’école de Wurzbourg, l’existence de pensées sans images, autrement dit d’une activité authentique de conceptualisation et de mise en relations dont l’introspection saisit les résultats mais non pas le mécanisme et qui dépasse ou se subordonne l’imagerie.

Par contre ce que l’on connaît trop peu, ou du moins ce que l’on cite plus rarement, c’est la très remarquable analyse des trois moments indissociables de l’acte complet d’intelligence que Binet a insérée en 1909 dans un gros article de cent quarante-sept pages avec Th. Simon sur « L’intelligence des imbéciles ». En effet, l’abondance des matières expérimentales décrites en cet article laisse un peu dans l’ombre cette partie théorique qui aurait dû pour frapper davantage faire l’objet d’un article séparé et de titre plus général (les premiers linéaments s’en trouvent d’ailleurs déjà dans l’ouvrage de 1903).

Sous le titre « Un schéma de la pensée » (partie XIII de l’article en question) Binet part de la comparaison déjà mentionnée entre l’intelligence et un organe, tandis que ses composantes (souvenirs, attention, jugements, etc.) ne correspondraient qu’à des cellules. En particulier, précise Binet, un organe a une fonction et ce qu’il s’agit de dégager est donc la fonction générale d’adaptation que remplit l’intelligence : or « le principe d’adaptation n’est contenu dans aucune de nos facultés intellectuelles (= de ces composantes) ; il y a là une idée qui les dépasse ». Pour atteindre cette dimension fonctionnelle on ne saurait alors se contenter des analyses statiques et simplement descriptives qui avaient cours à cette époque et il s’agit de « considérer la pensée comme une action » en son dynamisme même, et centrée sur la notion d’adaptation.

Binet en arrive ainsi à son schéma tripartite dont les trois moments sont baptisés « direction », « adaptation » et « correction », avec les significations suivantes. La direction, c’est la finalité de l’action et, dans une expérience de laboratoire, elle correspond à la consigne donnée au sujet. Mais, dans la vie, ce sont « des ordres que nous nous donnons à nous-mêmes » (p. 129), et il est clair qu’on en peut étudier les diverses variétés et y distinguer plusieurs niveaux hiérarchiques : ils peuvent être pleinement conscients, comme dans la solution d’un problème mathématique, mais ils peuvent aussi demeurer inconscients ; certains se caractérisent par leur continuité et leur persistance, tandis que chez le jeune enfant et surtout chez les débiles ils se perdent en cours de route ; et surtout certains restent simples ou élémentaires, tandis que d’autres se reconnaissent à la puissance des coordinations qu’ils engendrent. Dès cette analyse de la direction de la pensée il est ainsi possible de trouver les critères distinctifs d’une intelligence supérieure, selon « la puissance de direction de la pensée » et ses deux propriétés de persistance et de complexité. À cette occasion Binet fait avec raison justice de la théorie simpliste de l’attention en tant que « mono-idéisme » qui reviendrait à prêter à l’idiot le maximum des capacités d’attention, alors que celle-ci tient au contraire aux coordinations exigées par une « direction » suffisamment conservée.

Quant au second moment de l’acte d’intelligence, Binet l’appelle « adaptation » mais le définit comme suit. C’est d’abord une suite continue de « choix », en fonction des buts poursuivis, donc de la direction adoptée. Mais ce n’est là qu’une description des résultats et ce qui importe est l’analyse du mécanisme : or, celui-ci consiste en « tâtonnements » (p. 134) c’est-à-dire en un ensemble d’« essais successifs » toujours mieux ajustés. Là encore on peut trouver un critère permettant de distinguer les formes supérieures et inférieures d’intelligence, les premières se caractérisant par un « pullulement » des essais, mais aussi (car le « pullulement » ne suffit pas et peut s’observer déjà chez certains imbéciles) par leur différenciation progressive et adaptative.

Mais à la direction de la pensée et à cette multiplication des essais s’ajoute nécessairement un troisième moment de l’acte d’intelligence et Binet le nomme tour à tour « critique », « correction » ou encore, avec certains aliénistes, « auto-censure ». Or, cette correction des essais dans le sens de leur vérification ne va pas de soi, comme le montre le « n’importequisme » des débiles, et elle suppose un véritable « appareil de contrôle » (p. 140), donc ce que nous appellerions aujourd’hui un mécanisme de régulation.

Telles sont les idées théoriques centrales de Binet sur l’intelligence. Bien entendu on en trouve d’analogues chez les Wurzbourgeois, mais l’originalité de Binet nous paraît tenir à sa distinction nette des échelles d’observation (l’intelligence comme « organe » d’ensemble, opposée à ses composantes atomiques), et la dimension résolument fonctionnelle du système, se subordonnant les analyses structurales. À cet égard il est frappant de voir comment cet autre grand fonctionnaliste qu’était Claparède, en est venu en 1917, à un modèle 2 qui ressemble singulièrement, avec quelques précisions en plus, à celui de Binet. En accord avec Binet, Claparède voit dans l’intelligence une adaptation aux situations nouvelles, et, à cet égard, il l’oppose à l’instinct et à l’habitude, c’est-à-dire aux adaptations innées ou acquises à des situations qui se répètent. Or la réaction générale d’un sujet en présence de circonstances nouvelles, c’est le tâtonnement, dont Claparède fait alors le signe distinctif de tout acte d’intelligence. Quant au déroulement de cet acte, on retrouve chez le psychologue genevois les trois moments décrits par Binet mais autrement baptisés : c’est d’abord la « question », qui imprime sa direction à la recherche ; puis c’est l’« hypothèse » pouvant consister soit matériellement en « essais et erreurs » au cours du tâtonnement, soit mentalement en essais intériorisés et conceptualisés ; enfin c’est le « contrôle » pouvant lui-même se présenter soit sous la forme matérielle d’une confrontation avec les faits, soit sous la forme mentale d’une utilisation des relations représentatives déjà construites antérieurement, d’où la distinction entre une intelligence simplement empirique et une intelligence systématique. Au total on voit l’analogie étroite entre ces conceptions et le « schéma de la pensée » que Binet présentait dès 1909.

Mais Binet ne s’en est pas tenu à une refonte de ses idées concernant l’acte d’intelligence. Il en a tiré toute une vision de l’avenir de la psychologie et c’est cette conception qui, en harmonie avec celles des grands éducateurs américains d’alors, a inspiré le petit ouvrage intitulé Les Idées modernes sur les enfants dont nous avons l’honneur de préfacer cette nouvelle édition.

À nous référer une fois de plus à son article de 1909, on y voit Binet, hélas deux ans avant sa mort, opposer aux méthodes analytiques et statiques d’introspection leur « contrepartie, celle qui donne à la pensée l’action comme but, et qui cherche l’essence même de la pensée dans un système d’actions… Nous signalerons comme exemple logique de la révolution que nous présageons une nouvelle méthode pour mesurer les phénomènes de conscience ; au lieu de mesurer l’intensité de ces phénomènes…, on mesurera l’effet utile des actes d’adaptation et la valeur des difficultés vaincues par eux ; c’est là une mesure qui n’est pas arithmétique, mais qui permet… une hiérarchie entre les actes et entre les individus différents, jugés d’après leur pouvoir » (p. 146). C’est pour nous un grand encouragement de constater que ce programme, prévu par Binet, correspond de près à celui de notre psychologie des opérations, car les structures opératoires que nous cherchons à atteindre expriment précisément ce que l’individu peut faire et non pas ce qu’il en pense, donc ses pouvoirs et non pas sa conscience. De plus « cette psychologie, devenue science de l’action, prend une attitude tout autre pour la pédagogie… » (p. 158) et c’est ce qu’il nous reste à examiner maintenant.

Comme le dit Binet dès la première ligne du présent ouvrage « ce livre est un bilan ». À en parcourir la table des matières on voit, en effet, qu’il traite, non pas de tous les sujets qu’un pédagogue philosophe aurait pu aborder comme matières à discours, mais de toutes les questions sur lesquelles on possédait vers 1909, des résultats d’expériences ou d’observation systématique. Et l’on sait assez comment Binet et Simon ont fondé eux-mêmes une société consacrée à ces études psycho-pédagogiques, association très vivante appelée dans la suite « Société Alfred Binet » et aujourd’hui « Société Alfred Binet et Théodore Simon », dont le secrétaire général, G. Avanzini a publié récemment une belle étude sur Binet.

C’est ainsi que Binet entretient tour à tour le lecteur des questions de croissance corporelle, de perception, d’intelligence, de mémoire et d’aptitude, en résumant sur chaque point les données psychologiques acquises et en en tirant les leçons pédagogiques qu’elles comportent. Or, à relire ces pages célèbres, datant pourtant d’il y a une soixantaine d’années, on ne peut qu’être frappé de leur actualité durable qui tient, pour une part, à la pénétration des intuitions psychologiques de Binet, mais hélas aussi, d’autre part, à la lenteur des réalisations pédagogiques qu’il préconisait. Pour ce qui est de ses intuitions, il faudrait citer chapitre après chapitre. Bornons-nous donc à un exemple : la mémoire des idées, nous dit-il ainsi, « est incomparablement meilleure que celle des sensations » et certaines évaluations métriques, auxquelles il n’attribuait plus qu’une valeur « un peu théorique », lui avaient même fait dire « vingt-cinq fois plus puissante ». Cela montre assez que, s’il peut se produire des écarts très frappants entre le niveau de l’intelligence et la force de la mémoire, celle-ci demeure sous la dépendance étroite des opérations intellectuelles. Certes, on connaît (et Binet le rappelle) les surprenantes performances mnésiques de certains anormaux et Th. Simon m’a conduit jadis à l’asile-clinique de Perray-Vaucluse voir un débile de vingt-quatre ans, d’âge mental de huit ans, qui avait appris par cœur le jour de la semaine auquel correspondait n’importe quelle date (par exemple le 7 juillet 1543) au cours des dix derniers siècles (il n’a fait aucune erreur durant la demi-heure de l’interrogation préparée par Simon au moyen d’un calendrier perpétuel) : mais c’est que, selon leur niveau, de tels débiles ne se posent que des problèmes relatifs à leurs structures opératoires, très limitées (sériations, etc.), tandis que pour des intelligences de niveau supérieur ils paraissent dénués d’intérêt.

Mais la signification générale du « bilan » ainsi établi par Binet tient avant tout aux leçons pédagogiques qu’il en tire. Celles-ci sont de deux sortes. D’une part, Binet n’analyse aucune fonction psychique sans chercher comment la développer. Pour ce qui est en particulier de l’intelligence, on lira avec un grand intérêt ses pages sur l’utilité d’une « orthopédie mentale » montrant combien la conduite du raisonnement peut dépendre d’un ensemble d’attitudes actives remontant jusqu’aux schèmes sensori-moteurs et gouvernant cette « direction de la pensée » qui est l’un des moments fondamentaux de l’acte d’intelligence : c’est alors la persistance et la cohérence de cette « direction » que l’on peut chercher à développer. D’autre part une inspiration générale anime ces différentes remarques : c’est celle de « cette nouvelle pédagogie qui fait de l’écolier un actif, au lieu de le réduire à n’être qu’un écouteur ». Et, sur ce principe central, Binet, comme toujours, ne se borne pas à des discours, mais avec un sens admirable du concret et la vie réelle de l’école, multiplie ses indications pratiques avec une imagination jamais à court, faits de sympathie pour l’enfant et pour les enseignants autant que de lucidité excluant toute naïveté.

En un mot on ne saurait que féliciter les éditions Flammarion d’avoir voulu rééditer ce beau livre de Binet, sorte de testament spirituel en même temps que synthèse, couronnant une carrière dont la fécondité demeure vivante aux yeux de tous.