Les raisons fonctionnelles de la prise de conscience (1973) a

Claparède a fourni une intéressante solution de ce problème, à propos de la conscience des ressemblances et des différences entre objets, en montrant que les jeunes enfants, à l’âge où ils généralisent à outrance, prennent davantage conscience des caractères différentiels que des similitudes : ce seraient donc les facteurs de désadaptation qui occasionneraient la prise de conscience, tandis que celle-ci demeurerait inutile tant que le fonctionnement (ici les généralisations fondées sur les ressemblances) s’adapte normalement. Cette remarque de Claparède comporte une grande part de vérité, mais il peut être utile, dans le cas où il s’agit effectivement de désadaptations, de la traduire en termes de régulations : ce qui déclenche la prise de conscience est alors, nous l’avons vu en de nombreux exemples, le fait que les régulations automatiques (par corrections partielles en négatif ou en positif de moyens déjà à l’œuvre) ne suffisent plus et qu’il importe si donc de chercher des moyens nouveaux par un réglage plus actif et par conséquent source de choix délibérés, ce qui suppose la conscience, et en ces cas pour la raison bien indiquée par Claparède.
Mais ce rôle des régulations montre, d’autre part, que la prise de conscience ne se constitue pas toujours à l’occasion des désadaptations. Nous avons constaté, par exemple, la formation de prises de conscience tardives, mais non moins effectives, dans les cas de certaines actions sen- sore — motrices comme, la marche à quatre pattes, etc., sans qu’intervienne aucune désadaptation en ces actions. Bien plus, toutes les fois que le sujet se propose d’atteindre un nouveau but, celui-ci est conscient, qu’il y ait réussite immédiate ou après tâtonnements variés ; on ne saurait cependant soutenir que le choix (ou même l’acceptation sur suggestion) d’un but nouveau est nécessairement l’indice d’une désadaptation.
Il convient donc de situer les raisons fonctionnelles de la prise de conscience dans un contexte plus large que celui des désadaptations, mais qui comprenne ces dernières à titre de cas particulier non négligeable. A nous placer d’abord au point de vue de l’action matérielle (pour passer ensuite à la pensée en tant qu’intériorisation des actes), la loi générale qui semble résulter des faits étudiés est que la prise de conscience procède de la périphérie au centre, si l’on définit ces termes en fonction du parcours d’un comportement donné. Celui-ci débute, en effet, par la poursuite d’une fin, d’où les deux observables initiaux que nous pouvons appeler périphériques en tant que liés au déclenchement et au point d’application de l’action : la conscience du but à atteindre, autrement dit de l’intention en tant que direction globale de l’acte, et la prise de connaissance de son résultat en tant qu’échec ou réussite. Plus précisément nous ne définirons la périphérie ni par l’objet ni par le sujet mais par la réaction la plus immédiate et extérieure du sujet face à l’objet : l’utiliser selon un but (ce qui pour l’observateur revient à assimiler cet objet à un schème antérieur) et prendre acte du résultat obtenu. Ces deux termes sont conscients en toute action intentionnelle, tandis que le fait que le schème assignant un but à l’action déclenche aussitôt la mise en œuvre de moyens plus ou moins appropriés peut demeurer inconscient (comme le montrent les multiples situations où l’enfant atteint son but sans savoir comment il a procédé). Nous dirons alors que la prise de conscience, partie de la périphérie (buts et résultats) s’oriente vers les régions centrales de l’action lorsqu’elle cherche à atteindre le mécanisme interne de celle-ci : reconnaissance des moyens employés, raisons de leur choix ou de leur modification en cours de route, etc.
Mais pourquoi ce vocabulaire de « périphérie » et « centre », alors que si le résultat de l’action est assurément périphérique par rapport au sujet, le fait d’assigner un but à cette action comporte davantage de facteurs internes quoiqu’en partie conditionné par la nature de l’objet ? Il y a à cela deux raisons. La première est que les facteurs internes échappent précisément d’abord à la conscience du sujet. La seconde, tout à fait générale, est que, à s’en tenir aux réactions de ce dernier la connaissance procède à partir non pas du sujet ni de l’objet, mais de l’interaction entre les deux, donc du point P de la figure ci-dessous, qui est effectivement périphérique

par rapport tant au sujet (S) qu’à l’objet (O). De là la prise de conscience s’oriente vers les mécanismes centraux C de l’action du sujet, tandis que la prise de connaissance de l’objet s’oriente vers ses propriétés intrinsèques (et en ce sens également centrales C’), et non plus superficielles en tant qu’encore relatives aux actions du sujet. Or, les démarches cognitives orientées vers C’ et vers C sont toujours corrélatives, cette solidarité constituant la loi essentielle de la compréhension des objets comme de la conceptualisation des actions.
Mais auparavant, cherchons à poursuivre l’analyse des raisons fonctionnelles de la prise de conscience de l’action propre. Celle-ci part donc de la poursuite d’un but, d’où la constatation (consciente) d’une réussite ou d’un échec. En cas d’échec il s’agit d’établir pourquoi il s’est produit et cela conduit à la prise de conscience de régions plus centrales de l’action : à partir de l’observable sur l’objet (résultat manqué), le sujet va donc chercher sur quels points il y a eu défaut de l’accommodation
du schème à l’objet ; et, à partir de l’observable sur l’action (sa finalité ou direction globale), il va porter son attention sur les moyens employés et sur leurs corrections ou remplacements éventuels. C’est ainsi par un va et vient entre l’objet et l’action, que la prise de conscience se rapproche par étape du mécanisme interne de l’acte et s’étend donc de la périphérie P au centre C. C’est en de tels cas que se vérifie l’analyse de Claparède sur les relations entre la prise de conscience et la désadaptation, mais nous devons maintenant ajouter que le pourquoi de ces relations est précisément que les désadaptations se produisent à la périphérie P de l’action, ce qui imprime à la conscience de celle-ci une direction centripète en C, en même temps qu’orientée vers la compréhension de l’objet en C’. En outre, nous devons constater qu’en certains cas qu’une prise de conscience progressive se constitue même sans aucune désadaptation, autrement dit même quand le but initial de l’action est atteint sans aucun échec.
En ce dernier cas, si le progrès de la conscience ne tient plus aux difficultés de l’action, il ne peut que résulter du processus assimilateur lui-même. S’assigner un but face à l’objet, c’est déjà assimiler celui-ci à un schème pratique et, dans la mesure où le but et le résultat de l’acte donnent prise à la conscience tout en demeurant généralisables en actions, le schème devient concept et l’assimilation devient représentative, c’est-à -dire susceptible d’évocations en extension. Dès lors sitôt que des situations distinctes sont comparées entre elles, les problèmes surgissent inévitablement : pourquoi tel objet est-il plus facilement utilisable que tel autre, pourquoi telle variation dans les moyens est-elle plus efficace ou au contraire l’est moins ? Etc. En ces cas, le processus assimilateur, promu au rang d’instrument de compréhension, portera simultanément sur les objets et sur les actions, selon une navette continuelle entre les deux classes d’observables et il n’est alors aucune raison pour que le mécanisme des prises de connaissance de l’objet ne se prolonge pas en prises de conscience de l’action puisque celle-ci dépend de celui-là autant que la réciproque. Ce n’est pas à dire que les désadaptations (pourquoi tel moyen mis à l’essai ne réussit-il pas ?) ne jouent plus de rôle, mais ce n’est plus qu’à titre momentané ou local, et les problèmes positifs (le pourquoi des réussites) deviennent l’essentiel avec le réglage actif au sein des tâtonnements : le caractère inévitable du besoin d’explication causale ne saurait, en effet, être réservé au seul domaine des objets puisque ceux-ci ne sont connus qu’à travers les actions.
En un mot la loi de la direction de la périphérie (P) au centre (C et C’) ne saurait être limitée à la prise de conscience de l’action matérielle puisque si, à ce niveau initial il y a déjà passage de la conscience du but (ainsi que du résultat) à celle des moyens, cette intériorisation de l’action conduit par cela même, au plan de l’action réfléchie, à une conscience des problèmes à résoudre et de là à celle des moyens cognitifs (et non plus matériels) employés pour les résoudre. C’est ce que nous avons remarqué à plusieurs reprises lorsque l’on demande à l’enfant comment il en est venu à découvrir tel ou tel procédé : tandis que les jeunes sujets se bornent à raconter leurs actions successives (et même au début à les reproduire par gestes et sans paroles) ils en viennent ensuite à des expressions telles que « j’ai vu que… je me suis dit alors » ou « j’ai alors trouvé l’idée… », etc.