Remarques finales. L’Explication dans les sciences : colloque de l’Academic internationale de philosophie des sciences avec le concours du Centre international d’épistémologie génétique, Genève 25-29 septembre 1970 (1973) a

Les rapports si variés et pénétrants présentés à notre colloque sur l’explication dans les sciences, soit au cours des séances, soit (pour la linguistique) en vue de cette publication, témoignent d’une convergence d’autant plus remarquable qu’aucune discussion préalable n’avait précédé leur élaboration, qu’entre les invités de l’Académie et ceux du Centre international d’épistémologie génétique il n’y avait eu jusque-là aucun contact direct et que, lors du choix de notre sujet d’études, plusieurs des membres de celle-là avaient émis des doutes sérieux sur la possibilité de dire quoi que ce soit de pertinent en ce domaine.

Ces doutes semblaient en particulier justifiés en ce qui concerne les disciplines purement déductives, car, dans le langage courant, « expliquer » un théorème ou une théorie quelconque en logique ou en mathématiques ne signifie rien de plus que de les commenter, en ajoutant des clarifications pour mieux dégager le sens des axiomes, des définitions ou des règles de composition. On aurait donc pu s’attendre à ce que les deux auteurs chargés de nous exposer ce qu’est l’explication en ces sciences formelles insistent avant tout sur leurs différences avec celles dont l’objectif est l’interprétation du réel. Or, J. Ladrière et J. Desanti ont répondu d’une tout autre façon en admettant l’un et l’autre qu’en ces branches déductives du savoir il demeure sans cesse aussi des « opacités » à éclaircir, soit à l’occasion de paradoxes, soit bien plus généralement parce que, un système une fois construit et devenu en lui-même cohérent, il reste à trouver la raison de son existence et de ses propriétés globales, ce qui justifie entièrement le problème de l’« explication ».

La réponse de Ladrière est doublement instructive eu égard à ce que nous appelons l’abstraction réfléchissante (celle qui procède à partir des coordinations opératoires et non pas des objets) et l’assimilation réciproque entre les structures supérieures et inférieures. Sur le premier de ces points, sa conclusion est particulièrement éclairante : « La montée vers la forme est donc sans terme assignable » : elle s’effectue « dans un horizon qui ouvre un champ infini aux opérations possibles et commande leur déboîtement progressif. Mais cet horizon n’est pas donné à l’avance et ne pourrait être thématisé. Il est immergé dans les formes déjà construites. Mais il indique ce qui en elles est déjà un appel à une formalisation ultérieure… Toute forme finie enveloppe la possibilité de son approfondissement, elle inclut un abîme », etc. On ne saurait mieux dire que l’explication consiste à tirer de la structure qui précède de quoi la réorganiser sur un plan supérieur, mais en l’enrichissant à la fois par le dégagement de ce qu’elle contenait d’implicite et par une recomposition opératoire conduisant à une structure nouvelle.

Or, le rapport entre les deux paliers n’est ni naturellement de réduction de l’ultérieur à l’antérieur ni de simple subordination de celui-ci à celui-là, mais d’assimilation réciproque : « il faut l’interprétation, dit ainsi Ladrière (§ 4), pour faire comprendre la portée des opérations formelles, mais il faut l’aspect formel pour faire comprendre le sens précis de ce qui est affirmé dans l’interprétation. Chacun des aspects est en quelque sorte efficace seulement par l’intermédiaire de l’autre ». Mais cette liaison « ne va pas de soi, elle a un caractère synthétique : le caractère formel n’impose pas l’interprétation et réciproquement ». Autrement dit (et on retrouve de tels rapports entre les énoncés complexes des structures de « déduction naturelle » et les opérations qu’ils expliquent), la relation explicative entre le système supérieur et l’inférieur est une assimilation réciproque au sens, non pas, il va de soi, d’une identification, mais d’une dépendance mutuelle, donc d’une sorte d’intégration selon la signification biologique ou psychologique du terme. D’où l’utilité du rapport sur l’assimilation réciproque que nous avons demandé à G. V. Henriques.

Quant à l’exposé de J. Desanti, il est remarquablement parallèle à celui de Ladrière, à cela près que le très long passé des mathématiques lui permet de se placer à un point de vue historico-génétique. Desanti distingue à cet égard trois niveaux : celui qu’il appelle opératoire et qui, dans la psychogenèse, correspond à ce que nous nommons les « opérations concrètes » (avec manipulation ou observation d’objets matériels, comme chez les Égyptiens et les Chaldéens), celui qu’il caractérise par la conceptualisation et qui, du point de vue psychogénétique, correspond à nos opérations « formelles » ou hypothético-déductives et celui des mathématiques modernes fondées sur des structures d’ensemble avec leurs lois de totalités et de transformations. Cela dit, les systèmes du second niveau expliquent les opérations du premier et les structures du troisième rendent compte des systèmes du second. On retrouve alors le processus de l’abstraction réfléchissante, puisque les constructions propres aux niveaux supérieurs utilisent des éléments tirés des niveaux antérieurs tout en les réorganisant, mais l’explication proprement dite est assurée par l’intégration à des structures, au sens actuel du terme avec leurs caractères d’assimilation réciproque, soit collatérales (topologie algébrique, etc.) soit hiérarchique (passage d’un groupe à ses sous-groupes et réciproquement). On admirera, dans l’exposé de Desanti comme dans celui de Ladrière, la richesse, la pertinence et la pénétration des exemples choisis pour illustrer cette doctrine qui leur est commune et que l’on pourrait baptiser structuralisme constructiviste.

Pour ce qui est de l’explication en physique, F. Halbwachs en a retracé à larges traits les phases historiques et a eu le mérite de distinguer et de retrouver à toutes les époques trois types d’explications causales : « hétérogène » lorsque l’état d’un système est modifié par des facteurs extérieurs, « homogène » lorsque les changements du système sont dus à des facteurs internes de mêmes niveaux, et « bathygène » lorsque des modifications se produisant à un niveau supérieur du système sont expliquées par des transformations situées à un niveau plus profond (corpusculaire, etc.). Seulement si ces trois types d’explications se rencontrent à toutes les périodes, mais selon des modalités bien différentes, ils risquent de présenter chacun des lacunes plus ou moins graves ou de se contredire entre eux tant qu’une « dialectique combinatoire » ne réussit pas à les concilier : l’explication « homogène » est exposée au danger de se réduire à une simple description légale, sinon à des interprétations tautologiques ; la causalité « hétérogène » laisse trop souvent sans réponse la question de savoir comment, si l’agent et le patient sont de natures différentes, il peut y avoir relation entre eux (exemple : l’action à distance) et l’explication « bathygène » peut n’aboutir qu’à déplacer les problèmes d’un niveau à un autre. Or, la solution vers laquelle on s’achemine semble être la suivante. D’une part, la causalité « homogène » acquiert une valeur explicative indéniable dès qu’on peut l’appuyer sur une « structure » au sens strict d’un système autoréglé de transformations, d’où les succès considérables obtenus à toutes les échelles de phénomènes par les applications physiques de la théorie des groupes. D’autre part, les modèles, de plus en plus utilisés par les physiciens (et dont Halbwachs nous dit avec raison qu’ils ne sont ni des fictions subjectives ni des « copies » du réel, mais des représentations de plus en plus approchées) comportent chacun des structures dont la déductibilité rigoureuse fournit le principe des explications : à la structure globale correspond alors l’explication « homogène » ; aux relations entre sous-structures de même niveau correspondent les explications « hétérogènes » ; et à l’emboîtement de sous-structures de niveaux inférieurs dans celles de niveaux supérieurs correspondent les explications « bathygènes ». Ainsi en physique, comme dans les domaines logico-mathématiques, le structuralisme semble nécessaire à l’élaboration des explications, mais, si l’on nous permet de réintroduire ici notre vocabulaire, c’est à la condition d’être dans la mesure du possible « attribué » et non pas seulement « appliqué » au réel, et cela par une mise en correspondance des liens nécessaires inhérents à la théorie et des rapports de dépendance fournis par l’observation des faits.

C’est cet ensemble de relations entre les faits, la structure supposée par le modèle et la théorie en tant qu’énoncés décrivant cette structure, qu’analyse profondément R. Garcia. L’une de ses thèses fondamentales est que la connaissance physique actuelle, y compris la mécanique classique refondue depuis les environs de 1940, ne débute pas par des intuitions imagées avec leurs apparentes évidences, pour ne donner lieu qu’ensuite à une mathématisation, mais que « les concepts physiques eux-mêmes sont mathématiques dès l’abord ». Or, malgré ce que l’on pourrait croire, cela reste vrai dès les niveaux psychogénétiques les plus élémentaires, auxquels se réfère Garcia au terme de son exposé : chez l’enfant le plus jeune, toute donnée de fait enregistrée est, de par le mécanisme même de cet enregistrement, déjà interprétée, donc conceptualisée (ou assimilée aux « schèmes » sensori-moteurs qui dirigent la perception) et cette assimilation comporte des cadres logico-mathématiques, si rudimentaires soient-ils. Il s’ensuit que, dès le départ, le rapport explicatif est à chercher dans les connexions plus ou moins nécessaires reliant entre eux les éléments de cette conceptualisation. Au plan de la plus haute pensée scientifique, et après sa très fine analyse de ce qu’est un « modèle », dont la signification en physique est bien différente de ce qu’on désigne sous le même nom dans les disciplines purement formelles (cf. la notion de modèle au sens de Tarski), Garcia débute par une formule qui pourrait surprendre par son positivisme apparent : « une explication physique consiste simplement à démontrer qu’un phénomène donné est une conséquence de lois déjà acceptées ». Mais les précisions qui suivent immédiatement montrent que nous sommes très loin d’un simple emboîtement syllogistique du plus spécial dans le plus général : « La force de l’explication repose sur deux points essentiels : (a) la « nécessité » inhérente à tout schéma explicatif, dans la mesure où il s’agit d’une déduction logique ; (b) l’acceptabilité de la théorie totale (souligné par nous) dont font partie les lois dans le schéma explicatif ». Or, comme Garcia définit avec Mc Mullin le modèle par « la structure supposée » et la théorie comme « l’ensemble des énoncés qui décrivent la structure », il est donc clair que ces deux caractères de nécessité et de totalité qui sont « essentiels » à l’explication dépassent de très loin les seules réductions des lois les unes aux autres, et qu’à nouveau ce bel exposé se réfère à ce que nous appelions plus haut un structuralisme constructiviste.

Pour parler de l’explication en biologie G. Cellérier s’est trouvé devant une double difficulté. D’abord il a dû remplacer Ch. Waddington au pied levé, ce dont il s’est tiré de l’aveu de tous de façon remarquable, mais surtout il avait à traiter de ce qui n’existe point encore, puisque la biologie ne possède guère de modèles explicatifs satisfaisant chacun. Mais si l’évolution elle-même demeure pleine d’inconnues, les explications abondent quant aux mécanismes particuliers et les grandes lignes se dessinent déjà. Le propre d’un système biologique, nous dit Cellérier, est de constituer à la fois une machine classique à flux d’énergie et une machine cybernétique à flux d’information, les explications à trouver devant coordonner ces deux points de vue, ce qui revient en bref à passer constamment de l’explication causale à l’explication fonctionnelle et réciproquement. Mais ce qui nous intéresse en nos remarques finales est que cette apparition de la notion de fonction (au sens spécial des biologistes avec la dimension téléonomique qu’il comporte) ne nous fait pas sortir du structuralisme. La raison en est d’abord qu’une structure en construction ou même en permanente reconstruction comporte un fonctionnement, et ensuite que, s’« il existe un isomorphisme, comme le montrait Papert, entre un réseau de cycles enzymatiques interconnectés avec feedbacks des produits intermédiaires sur les étapes antérieures, et un réseau de neurones formels de McCulloch capable d’exécuter n’importe quel algorithme », de tels réseaux obéissent naturellement aux lois structurales des treillis en général. En outre ce structuralisme est essentiellement constructiviste malgré l’argument souvent invoqué de la prétendue préformation de toutes les variations possibles dans les combinaisons virtuelles de ADN : certes, nous dit Cellérier « on peut soutenir à la limite que l’ensemble de tous les génotypes de toutes les espèces possibles est préformé dans les quatre symboles de l’alphabet génétique, comme tous les livres possibles le sont dans le nôtre. Encore s’agit-il de les écrire ».

Si la biologie rencontre des difficultés dans l’élaboration de ses explications, à combien plus forte raison en est-il de même de la psychologie, dont les modèles demeurent visiblement insuffisants eu égard à la complexité des faits qu’il s’agirait d’interpréter. Aussi bien l’exposé qu’a fait P. Gréco, sans que nous puissions l’obtenir pour cette publication, a-t-il insisté avec raison sur les aspects négatifs de ces tentatives davantage que sur leurs réussites partielles, qui ne sont cependant pas entièrement négligeables. Sans doute a-t-il hésité à faire subir le même sort aux essais d’explication de son ancien « patron », après quoi il m’en a laissé le soin, ce dont je m’acquitterai en quelques lignes 1. L’idée centrale de notre équipe de Genève est que la perspective psychogénétique est la plus explicative en psychologie puisque la relation causale implique une production et que le développement des fonctions mentales est précisément constructif : expliquer l’intelligence c’est donc chercher comment elle se forme, etc. Or, ni l’hérédité et la maturation, ni l’expérience acquise des objets ni les transmissions sociales ne suffisent et il faut y ajouter au facteur fondamental d’équilibration par autorégulation. Seulement le problème central est alors de comprendre pourquoi les compensations des perturbations exogènes (accidents ou faits nouveaux) et endogènes (contradictions) aboutissent en général, non pas à un simple retour à l’état antérieur, mais à des dépassements, donc à la construction de structures nouvelles et à des passages d’un niveau au suivant. Le processus en est, dans la plupart des cas, celui de l’abstraction réfléchissante (voir plus haut), et, en plus des rapports entre structures inférieures et supérieures, B. Inhelder et ses collaboratrices ont montré dans leurs expériences d’apprentissage (méthode de choix pour l’étude des passages et des facteurs intervenant dans les constructions nouvelles) une importance formatrice plus grande que prévue des relations conflictuelles entre les sous-systèmes de même niveau. Mais il va de soi qu’il subsiste une série considérable de problèmes à résoudre et que si les autorégulations demeurent au centre des modèles, il reste à expliquer le détail de leurs progrès.

Pour ce qui est de l’explication en linguistique, elle nous paraît, d’après le riche exposé de H. Sinclair, présenter au moins quatre facteurs de renouvellement. Le premier tient à la nature du structuralisme spécifiquement linguistique, dont on sait assez que, depuis Saussure, il constitue l’une des sources du structuralisme dans les sciences humaines. Or, si dans l’école saussurienne les structures demeuraient essentiellement concrètes, Harris puis Chomsky, ont recouru à des modèles abstraits, et H. Sinclair note la même tendance jusqu’en linguistique diachronique avec Portal. En second lieu, et en partie par cela même, ce nouveau structuralisme devient constructiviste, le constructivisme allant de soi sur le terrain diachronique, mais susceptible d’une portée plus générale et nouvelle avec les grammaires transformationnelles. En troisième lieu on relève d’autres nouveautés dans les rapports entre le diachronique et le synchronique. Chez de Saussure, le créateur de la linguistique synchronique, celle-ci se caractérise essentiellement par des lois d’équilibre, indépendantes de l’histoire, sans doute en raison de l’arbitraire du signe : les formes que prend l’équilibre se modifient donc de proche en proche en fonction des besoins fonctionnels du moment, mais sans vection d’ensemble comme c’est au contraire le cas en des domaines où interviennent des normes (évolution de l’intelligence ou développement d’une science) et où, de ce fait, l’équilibre actuel est la résultante d’un processus orienté d’équilibration. Or, avec les travaux de Watkins, Benveniste ou Kurylowitz, etc. on atteint maintenant certains « aspects dynamiques » des processus d’évolution, en pouvant espérer la formulation des lois de développement. H. Sinclair elle-même, s’inspirant de ses propres travaux, nous montre l’analogie entre certaines transformations du verbe indo-européen et les étapes initiales du langage enfantin. Dans la mesure où de tels parallélismes pourront se libérer de ce dont elle se méfie elle-même en parlant d’un danger toujours possible de recourir à des « ressemblances séduisantes mais fortuites », il va de soi que cette dimension psycho-génétique ajouterait un élément essentiel au structuralisme constructiviste qui commence à se dessiner en linguistique, car, si haut que l’on remonte dans l’histoire, l’enfant reste en un sens antérieur à l’adulte, même chez l’homme des cavernes. D’où un quatrième facteur de renouvellement, qui est le caractère interdisciplinaire de toute explication, sitôt que, comme elle y est obligée en visant la causalité par-delà la simple légalité, elle dépasse les observables dans sa recherche de structures en tant que systèmes de transformations. Ce caractère interdisciplinaire, qui s’impose de lui-même dans les sciences naturelles demeure bien trop lacunaire dans les sciences humaines. Nous aurions pu y insister déjà à propos de la psychologie, mais le problème est encore plus aigu en linguistique à cause de ses tendances soit isolationnistes soit impérialistes (Jakobson). Or, depuis qu’un linguiste comme Chomsky a renoncé à croire que le langage est la source des opérations de l’intelligence (et H. Sinclair aurait pu invoquer ici ses propres expériences), les ponts sont enfin rétablis dans les deux sens de parcours entre la linguistique et la psychologie, etc. et ils le seront toujours davantage dans la mesure où l’on comprendra que le « noyau fixe » rationnel postulé par Chomsky n’implique pas d’autre innéité que fonctionnelle et que son élaboration ne s’explique elle aussi que par une construction psychogénétique.

L’exposé de G. Granger, qui témoigne de sa prudence et de sa pénétration habituelles, insiste d’abord sur les conditions de l’explication, fréquemment oubliées dans les hypothèses trop générales parfois utilisées par les sciences sociales : en particulier de se prêter à une infirmation possible et de permettre des prévisions non équivoques. Il s’agit surtout de dépasser le vécu et même l’observable en atteignant d’abord la construction de schèmes, non pas au sens de schémas descriptifs ou simplificateurs qui n’« expliquent » encore rien, mais bien d’un schématisme analogue à celui de Kant, avec sa double exigence de rapports avec l’expérience par des procédures univoques et de compositions possibles en des systèmes abstraits. Expliquer c’est alors, dans les sciences sociales comme dans celles de la nature, établir au moyen de tels schèmes des modèles abstraits du phénomène, et, dans les disciplines sociologiques et économiques, Granger distingue trois catégories de modèles, qu’il appelle métaphoriquement « énergétiques », « cybernétiques » et « sémantiques ». Il est donc exclu de réduire l’explication à des relations causales simples puisque son pouvoir tient à la nécessité déductive du modèle dans la totalité de sa structure et même dans ses insertions en des modèles plus larges qui en rendent compte en se les intégrant. Sur le terrain de la causalité, Granger se livre à des remarques restrictives pouvant paraître contradictoires avec ce que nous soutenions dans l’Introduction de cet ouvrage, si d’accord que nous soyons sur le fait que la causalité n’est pas réductible à une relation isolable et n’a de sens qu’en tant que relative aux compositions nécessaires de la structure totale. Mais Granger s’en prend à l’idée de « production » qu’il juge « vague » et veut remplacer par celle de conditions nécessaires et suffisantes. Or, à notre point de vue cela revient au même, car un système de telles conditions est un ensemble de dépendances et qui dit dépendances dit covariations, donc transformations. En effet, si l’on définit la « production » causale sur le modèle des transformations opératoires, comme le suggère notre Introduction, la production n’a rien de vague : elle est une transformation s’accompagnant de conservation, mais productive en tant que composition nouvelle.

La contribution de I. Sachs, qui se dit modestement n’être qu’un économiste, comporte en réalité une signification épistémologique assez générale pour toutes les disciplines qui, comme la biologie, la sociologie, la linguistique, etc. ont à s’occuper de trois catégories distinctes de phénomènes, selon qu’il s’agit d’une grande évolution en son ensemble (de la vie, des sociétés, du langage, etc. et qu’en économie Sachs appelle le « développement de grande portée »), du fonctionnement (synchronique en un sens large), ou de transformations à une échelle restreinte (la « variation » en biologie ou ce que Sachs nomme la « croissance » au sein des phénomènes économiques). Or, l’originalité de la position de Sachs est double, sans parler de son orientation de « marxiste non-doctrinaire ». D’une part, il admet que chacun de ces trois domaines peut comporter ses propres types d’explication ou paradigmes, sans qu’un même modèle dialectique rigide doive être utilisé sur n’importe quel plan. Or, cette méthodologie différenciée selon les échelles est d’une portée qui, dans les sciences du vivant, dépasse de loin les frontières de la seule économie : en épistémologie biologique, par exemple, il y a longtemps déjà que F. Meyer 2 réclamait, sans avoir été entendu pour autant, un traitement explicatif distinct pour les macro-phénomènes évolutifs et les micro-phénomènes de variations locales, alors qu’on postule habituellement que l’interprétation des mutations et de leur adaptation par sélection doit suffire à rendre compte des grands mouvements évolutifs. Mais, d’autre part, Sachs insiste sur la nécessité, une fois respectées les différences d’échelles, de relier les domaines par des démarches intégratives, sans quoi on ne comprendra plus les relations de la statique à la dynamique, etc. De façon générale l’explication dialectique, telle que la conçoit I. Sachs est donc très nuancée, méfiante à l’égard du « fétichisme du phénomène », s’incorporant la « causation cumulative circulaire » de Myrdal et voisine, comme il le dit lui-même, de notre structuralisme génético-constructiviste.

Aux réflexions si pertinentes d’I. Sachs sur l’emploi des modèles dialectiques dans le domaine des sciences sociales, il nous a paru utile d’ajouter, puisque le détail des discussions n’a pu être reproduit en ce volume, quelques remarques sur ce que l’on appelle à tort ou à raison la « dialectique de la nature ». R. Garcia a bien voulu, en complément ou appendice de son chapitre sur l’explication en physique, exposer brièvement ses idées sur les prétendues « contradictions » que, d’un tel point de vue, on a essayé d’attribuer aux processus physiques lorsqu’ils sont bipolaires comme l’action et la réaction (chap. X). Il y a là, en effet, un problème essentiel du point de vue de l’explication, car, ainsi que le montre Garcia en toute clarté, cette tendance à situer la contradiction dans les choses et au point de départ de la recherche, contredit en fait l’esprit de la dialectique en sa signification authentique, puisque cela revient à vouloir la souder à un réalisme ontologique et à une conception « anti-constructiviste et anti-génétique » de l’objectivité. Il va de soi, qu’en se refusant ainsi à situer les contradictions et la démarche dialectique dans les objets comme tels, Garcia reconnaît d’autant mieux leur rôle dans le déroulement historique des théories elles-mêmes. Mais il était inutile de revenir sur ces questions d’histoire, après l’excellente analyse de Halbwachs (chap. IV).

Il est peut-être indiqué d’ajouter que, sur le terrain biologique, la situation est plus complexe, car, si la notion et la réalité de la contradiction ont un sens plein au plan des activités du sujet et relativement à ses normes, mais n’en ont plus aucun au sein des objets eux-mêmes, un organisme vivant se trouve alors à mi- chemin, étant tout à la fois un objet physique parmi les autres et la source d’un sujet. Il en résulte que la vie d’un organisme est sans cesse conditionnée par l’opposition du « normal » et de l’« anormal », distinction qui ne présente aucune signification physique (sauf à remonter à la bipolarité de l’ordre et du désordre ou mélange mais qui relèvent de considérations essentiellement probabilistes) mais qui préfigure déjà l’intervention du normatif. D’un tel point de vue, il est alors naturellement fondé de parler de dialectique, de contradictions et de dépassements dans le jeu des fonctionnements normaux, des perturbations et des régulations caractérisant le développement de tout être vivant : mais c’est qu’en ce cas nous sommes déjà en un domaine relevant de processus historiques, ce qui est conforme aux limitations que Garcia souhaite d’observer quant à l’utilisation des démarches dialectiques.

L’exposé si profond, mais un peu difficile d’Henriques, pourrait servir de conclusion à l’ensemble de ces débats, et, dans la mesure où nous croyons avoir saisi ses intentions épistémologiques (à défaut d’une compréhension des exemples dont il se sert et ne deviennent concrets que pour des familiers de l’espace fibré ou de l’algèbre homologique !) nous allons chercher à en dégager la généralité. Henriques est l’un des épistémologistes les plus constructivistes que nous connaissions, mais, chose remarquable pour un mathématicien épris d’abstraction, son antiréductionnisme s’inspire aussi bien que de préoccupations psychogénétiques que d’arguments formels. Du premier de ces points de vue sa réfutation du réductionnisme peut se résumer comme suit. (a) La réduction du complexe au simple est illusoire du fait que le simple est déjà construit par les opérations assimilatrices qui l’ont transformé. (b) Or, l’explication se doit de reconstituer ces opérations constructrices sinon elle n’est pas explicative. (c) Mais pour les saisir, il faut les dépasser par des opérations nouvelles qui les réfléchissent (selon la double signification de ce que nous appelons l’« abstraction réfléchissante », c’est-à-dire une réflexion sur un nouveau palier comme sous l’effet d’un réflecteur, et une réflexion au sens d’une réorganisation mentale). (d) D’où une dualité fondamentale entre ce qui est réfléchi, et correspond à ce qu’Henriques appelle la structure « objectivée », et l’opération nouvelle qui constitue l’abstraction ou réflexion et ne peut être à son tour objectivée que par une opération de rang supérieur. Au total et selon l’heureuse formule d’Henriques, les opérations ne sont « pas comme telles des objets de pensée et, si elles le deviennent à un moment donné, c’est qu’un changement se produit à l’intérieur de la pensée, par lequel de nouveaux objets mentaux se constituent ». (e) D’où une nouvelle dualité lorsqu’il s’agit d’atteindre ces nouvelles opérations réfléchissantes : autrement dit « la même dualité réapparaît, seulement déplacée, et le processus d’objectivation peut se poursuivre », et cela indéfiniment.

Ce qui est alors remarquable est que ce processus psychogénétique ne fait qu’un avec le mécanisme formel de l’explication. Celle-ci revient, en effet, à une « assimilation adéquate à des structures objectivées » et, pour qu’il y ait adéquation il s’agit de « déplier » (ex-plicare) ces structures, autrement dit de « récupérer l’opératoire » au sein de ces objets formels. Certes, « cette récupération n’aboutit jamais » complètement, pour les raisons qu’on vient de voir, mais il y a cependant progrès continuel en vertu de ce fait fondamental que l’assimilation ne s’effectue pas selon un sens unique, mais est nécessairement réciproque. En effet, si l’explication ne consiste pas à réduire le supérieur à l’inférieur, elle ne procède pas non plus selon la réduction inverse, du moins dans le sens d’un « simple emboîtement extensionnel », mais revient à intégrer les structures antérieures dans les suivantes, lesquelles sont cependant partiellement issues des précédentes.

Les illustrations qu’en donne Henriques sont multiples, à commencer par l’analyse de l’incompréhension possible de théories par ailleurs démontrées, rejoignant ainsi les « opacités » dont nous parlent Ladrière et Desanti. La compréhension est par contre obtenue par assimilations réciproques, soit latérales (entre sous-systèmes de mêmes niveaux, dont on n’avait pas aperçu toutes les liaisons mutuelles), soit longitudinales, au sens indiqué à l’instant. L’auteur y ajoute des considérations instructives sur le fait qu’une théorie générale explique davantage que les théories particulières prises cumulativement, ce qui, à nouveau, ne saurait être interprété qu’à la manière des assimilations réciproques.

Quant à l’explication physique, Henriques se livre à des remarques suggestives sur l’insertion nécessaire du réel dans le cadre des possibles, notamment géométriques, et sur le « postulat » (qui au premier abord pourrait paraître contraire à cette plongée dans les possibles) de l’unicité de l’univers physique. Mais si la physique est aux prises avec les transformations de l’objet et non pas seulement des structures du sujet, et avec les coordinations entre les divers points de vue des observateurs et non pas seulement entre les sous-systèmes opératoires d’un seul sujet, il n’en reste pas moins que tout ce qui a été dit de l’explication logico-mathématique demeure valable sur le terrain physique, ce qui n’est pas surprenant puisque « le sujet fait aussi partie, par son organisme, du système physique total. En particulier il résulte des assimilations réciproques, au plan de la physique, que « les formulations les plus générales de ce genre sont celles qui se révèlent (et de loin) les mieux résistantes aux ébranlements récents » de cette science.

En bref, nous ne pouvons qu’être frappés de la convergence de tous ces rapports dans la direction d’un structuralisme constructiviste. Or, ce n’est pas là qu’un baptême verbal. L’explication dans les sciences ne saurait être que structuraliste du fait que la causalité ne se réduit jamais à une relation simple et débouche toujours sur des interdépendances ou assimilations réciproques qui impliquent ou appellent une structure. Mais les structures ainsi en jeu sont nécessairement constructives du fait de leur pouvoir de composition et du fait que cette production opératoire est, dans les sciences du réel, mise en correspondance avec la production inhérente aux transformations des phénomènes eux-mêmes, et, en ce sens, est « attribuée » aux objets comme tels.

Par contre, on pourrait se demander si le rapport si suggestif de L. Apostel (malheureusement réduit à un court résumé) ne s’oriente pas en un sens différent, qui serait celui d’une synthèse entre un constructivisme dialectique ou tout au moins historiciste et ce qu’il a retenu du positivisme. En fait, il s’agit à la fois d’un tournant assez décisif dans la pensée d’Apostel et d’un document saisissant par ses hésitations mêmes, mettant à nu les lacunes de l’empirisme logique dans le domaine de l’explication, tout en s’efforçant, par fidélité, d’en conserver le maximum.

Comme le déclare d’entrée de jeu Apostel lui-même la question se centre sur les rapports d’analogies et de différences entre la description et l’explication. Chacun accordera les relations de parenté, en ce sens qu’un modèle explicatif doit, de toute évidence, comporter d’abord une bonne description, y compris un ensemble de lois dégageant adéquatement les observables à expliquer. Mais il y a plus et c’est en l’admettant qu’Apostel dépasse alors largement le positivisme, et cet apport en plus caractérisant l’explication, il le cherche d’abord dans la « construction d’un langage nouveau » ou dans des « redéfinitions », etc., bref dans ce que nous pourrions qualifier de façon générale de restructuration, relevant, comme il le dit lui-même, d’un autre type de « genèses » que celles des simples descriptions.

Seulement il est surprenant qu’Apostel ne se soit pas référé alors à ce qui semble ressortir de tous les autres rapports et à ce que ce second sympathisant non orthodoxe du positivisme qu’est R. Garcia a mis en pleine lumière : c’est que, si l’explication repose sur un ensemble de lois, elle y ajoute ces deux caractères fondamentaux et d’ailleurs solidaires de comporter une « nécessité » déductive (mais ne se réduisant pas à un simple emboîtement extensionnel) et de faire appel à une théorie devant être acceptée en sa « totalité », c’est-à-dire avec ses caractères de « structure ».

En effet, cette nécessité et cette totalité sont précisément ce qui distingue une structure opératoire d’un ensemble « descriptif » de constatations et de lois. Lorsque Apostel fait appel à sa notion de « projection », qui ressemble comme une sœur à ce que nous appelons « attribution » de nos opérations à l’objet, il ajoute que pour nous aussi « une partie du réel est donc analogue à une autre partie du réel », mais il se demande surtout « pourquoi le monde serait-il plus intelligible parce que nous arrivons à voir qu’il nous ressemble ? » Or notre réponse serait naturellement que ce gain d’intelligibilité tient à ces deux caractères de nécessité et de totalité dont bénéficient nos structures logico-mathématiques mais qu’ignorent nos simples descriptions du réel.

Cela dit en ce qui concerne le seul point de désaccord qui aurait pu subsister entre nous, insistons maintenant sur les convergences fondamentales qui, quoique avec une continuelle prudence, relient la position d’Apostel à celles des divers rapporteurs et en particulier aux espoirs de l’épistémologie génétique. En effet, la thèse centrale d’Apostel est qu’on ne saurait pas atteindre la nature de l’explication au sein d’une structure particulière, qu’elle soit considérée comme éternelle à la manière de l’identité meyersonienne ou comme imposée par une mode momentanée, à la manière des « paradigmes » de Kuhn, ou encore « à l’intérieur d’une même structure théorique » comme le voulait Hempel : le secret du caractère explicatif d’une structure serait au contraire à chercher dans les transformations historiques qui lui ont donné naissance, sans qu’aucune des structures déjà construites puisse bénéficier d’un privilège qui monopoliserait à son profit la propriété d’être explicative. Mais n’est-ce pas là, comme chacun de nous l’a fait, insister non seulement sur les aspects constructifs de toute explication, en ce sens qu’elle doit rendre compte de la production de nouveautés, mais encore sur son caractère constructiviste en ce sens qu’aucune explication n’est jamais achevée et que son élaboration même entraîne la nécessité de nouveaux développements, dans la double direction d’une remontée à ses sources et des intégrations possibles en des structures élargies dont elle appelle la construction ?

Qu’Apostel exige de nouvelles recherches historiques pour réaliser ce programme d’analyse du processus explicatif, et qu’il trouve encore « statique » le recours à la seule méthode psychogénétique, il a certainement raison, mais nous craignons qu’il ne découvre (comme nous l’avons fait nous-même il y a plus de cinquante ans…) qu’à vouloir demander à l’histoire le secret des mécanismes formateurs, il serait alors entre autres nécessaire de pouvoir reconstituer les démarches cognitives les plus élémentaires de l’homme préhistorique et les étapes intellectuelles de l’hominisation : d’où la solution inévitable de combler les lacunes de nos connaissances au plan de la phylogenèse par un appel à l’embryo- ou à l’ontogenèse. Mais il va de soi que le point de départ que l’on obtient ainsi avec l’algèbre de nos structures opératoires les plus simples n’a rien d’un commencement absolu et qu’il reste à l’insérer en un dynamisme plus profond dont nous cherchons tous la nature.

Encore un mot sur le pessimisme relatif qu’exprime Apostel au terme de son rapport et qui ne nous paraît explicable que par l’abandon de certaines de ses anciennes croyances, sans voir qu’il se donne à lui-même les réponses qui s’imposent. En effet, lorsqu’il nous dit que « l’intelligibilité ne nous est pas intelligible » et qu’ainsi, malgré les progrès dans les prévisions, les contrôles et la multiplicité des modèles explicatifs, nous n’avançons pas dans la connaissance elle-même faute de « raisons intrinsèquement satisfaisantes », il semble oublier l’essentiel de ses propres thèses : si l’intelligibilité n’est plus un état, mais un processus, la question de l’intelligibilité de l’intelligibilité elle-même ne se pose plus en termes de tout ou rien, mais de plus ou moins, donc de progrès ou de régression lors de chaque transformation. En ce cas, ou bien la « transformation des structures intellectuelles les unes dans les autres » s’effectue sans raison, à la manière des « episteme » dont nous parle M. Foucault dans Les Mots et les choses, ou bien chaque transformation comporte nécessairement un double mouvement réflexif ou rétroactif assurant une meilleure compréhension des structures précédentes, et intégratif ou proactif assurant la subordination, avec assimilation réciproque, de la structure actuelle à celles qu’elle conduit à construire. Autrement dit l’intelligibilité tient à la cohérence de cette totalité sans cesse restructurée en son devenir continuel et par conséquent à une nécessité qui est à chercher, non pas dans les points de départ à la manière kantienne, mais dans les points d’arrivée en tant que fermetures relatives accompagnées d’ouvertures sur de nouvelles constructions.

En particulier il semble difficile de se donner une vision pessimiste de l’histoire des mathématiques, dont nous ont parlé Desanti et Henriques, et de contester les progrès dans l’intelligibilité résultant du fait que toute acquisition antérieure, au lieu d’être contredite par celles qui l’ont suivie, a pu être intégrée en des structures à la fois plus larges et plus cohérentes, la rigueur restant toujours solidaire de la fécondité sans qu’il y ait entre elles une proportion inverse comme le voulaient l’identité meyersonienne qui sacrifiait la seconde à la première 3 et la « tautologie » positiviste qui niait la seconde aux dépens de la première. Quant à l’histoire de la physique, il y a certes parfois contradiction entre un nouveau modèle et ceux qui l’ont précédé, mais outre le fait que chaque novateur tend à intégrer le maximum possible d’acquisitions antérieures, l’accord permanent et souvent même anticipateur des mathématiques et du réel fait rejaillir sur l’univers l’intelligibilité obtenue grâce à elles.

Au total, si le court exposé d’Apostel insère une note salutaire de prudence au sein du concert entraînant de l’ensemble des autres rapports, il n’est pas de nature à en affaiblir l’harmonie, puisque sous la sincérité d’une pensée en voie de modifier ses positions il y a déjà davantage de convergence avec les tendances générales de cet ouvrage collectif que de divergences inquiétantes.