À propos de la gĂ©nĂ©ralisation. Gymnase cantonal de NeuchĂątel, 1873-1973 (1974) a

1. Questions générales

Les recherches du Centre international d’épistĂ©mologie gĂ©nĂ©tique ont visĂ© une fois de plus durant l’annĂ©e 1972-1973 Ă  Ă©clairer le processus le plus mystĂ©rieux du dĂ©veloppement cognitif, c’est-Ă -dire la production de nouveautĂ©s. L’analyse de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante a montrĂ© que ce processus tient essentiellement Ă  des combinaisons de diffĂ©renciations et d’intĂ©grations 1. L’étude des abstractions de types variĂ©s nous a renseignĂ©s sur les diffĂ©renciations. Mais il restait Ă  prĂ©ciser comment s’effectuent les intĂ©grations et quelles sont les raisons de leur Ă©quilibre avec les diffĂ©renciations : c’est ce que nous chercherons Ă  comprendre en examinant les gĂ©nĂ©ralisations. D’une part, en effet, ce sont elles qui sont responsables de la construction des totalitĂ©s, donc de l’intĂ©gration. Mais, d’autre part, leurs rapports avec les diffĂ©renciations permettent de creuser davantage un domaine encore peu clair des mĂ©canismes de l’équilibration : si l’on comprend bien pourquoi il doit toujours y avoir Ă©quilibre entre les schĂšmes d’assimilation et les objets auxquels ils sont obligĂ©s de s’accommoder, ou Ă©quilibre entre les sous-systĂšmes (par exemple nombre d’élĂ©ments et longueur de leur alignement, etc.), sous peine d’incohĂ©rences et de contradictions, on ne voit guĂšre encore pourquoi une diffĂ©renciation plus poussĂ©e des sous-systĂšmes entraĂźnerait d’emblĂ©e la formation d’un systĂšme total de rang supĂ©rieur et bien intĂ©grĂ©, c’est-Ă -dire prĂ©sentant ses lois propres de composition, en plus de la coordination des sous-systĂšmes entre eux. C’est pourtant ce qui se passe tĂŽt ou tard avec la formation de nouveaux concepts englobants (par exemple la multiplication par rapport aux successions d’additions, les proportions par rapport aux corrĂ©lats qualitatifs, etc.) et il serait trop simple de dire que des diffĂ©renciations trop nombreuses ou trop profondes exigent une compensation dans le sens de l’intĂ©gration, sous peine de compromettre l’unitĂ© du tout, car il reste Ă  comprendre pourquoi, si les sous-systĂšmes s’équilibrent localement, le sujet aurait encore besoin de systĂšmes totaux. Nous espĂ©rons que l’étude de la gĂ©nĂ©ralisation rĂ©pondra Ă  cette question, qui reste centrale pour une thĂ©orie de l’équilibration.

2. Compréhension et extension des systÚmes

(1) Pour juger de ces relations entre les parties et le tout (par opposition aux rapports des parties entre elles ou Ă  ceux d’un schĂšme particulier et de son objet ou contenu), on peut considĂ©rer les liaisons classiques entre la comprĂ©hension et l’extension. Soit une classe comme celle des VertĂ©brĂ©s et ses sous-classes (Poissons, etc.) : l’extension, en tant que nombre des individus possĂ©dant les caractĂšres communs de la classe est plus grande dans le cas de la classe totale, mais la comprĂ©hension en tant que propriĂ©tĂ©s communes est plus riche dans celui des sous-classes : il y a donc rapport inverse entre deux. Par contre, les nombres naturels N sont moins nombreux que les entiers Z (positifs et nĂ©gatifs) et ceux-ci moins nombreux que les rĂ©els R dont ils font partie : or les R de plus grande extension sont Ă©galement plus riches en comprĂ©hension, de telle sorte qu’en ce cas le rapport est direct. De mĂȘme il existe moins de triangles isocĂšles que de triangles quelconques, mais comme ceux-ci ont par dĂ©finition trois cĂŽtĂ©s, devant alors ĂȘtre nĂ©cessairement inĂ©gaux ou Ă©gaux, deux par deux ou tous trois, les propriĂ©tĂ©s spĂ©ciales des isocĂšles ne constituent qu’un cas particulier des variations impliquĂ©es dans les caractĂšres de la classe totale. Au contraire, pour ce qui est des VertĂ©brĂ©s, on ne saurait considĂ©rer les glandes mammaires des MammifĂšres comme un cas particulier des variations possibles des vertĂšbres, car il s’agit d’une adjonction extĂ©rieure ou diffĂ©renciation exogĂšne (au point de vue logique) et non pas d’une spĂ©cification endogĂšne. On voit d’emblĂ©e, d’autre part, que le plus grand nombre des R que des Z ou des N est dĂ» Ă  l’intervention d’opĂ©rations (+), (×) et (:) mais qui Ă©taient dĂ©jĂ  en jeu dans le cas des N, quoique non gĂ©nĂ©ralisables en ce monoĂŻde.

En fait la loi de la proportion inverse entre la comprĂ©hension et l’extension est gĂ©nĂ©rale mais il convient, dans le domaine logico-mathĂ©matique, de distinguer deux sortes d’extensions, selon qu’il s’agit du nombre des modĂšles d’une structure donnĂ©e ou du nombre des Ă©lĂ©ments compris dans les modĂšles. Or si ce dernier nombre a une signification claire dans les cas de N ou Z, qui sont des modĂšles de monoĂŻdes et de groupes tous deux numĂ©riques, il peut rester mal dĂ©terminĂ© en d’autres cas, tandis que de juger du nombre des modĂšles est plus aisĂ©, du moins ordinalement.

On constate alors que, pour des structures emboĂźtĂ©es, le nombre des modĂšles est en rapport inverse de celui des propriĂ©tĂ©s (ou thĂ©orĂšmes). C’est ainsi que dans la sĂ©rie « groupoĂŻdes > semi-groupes > monoĂŻdes > groupes » le nombre des propriĂ©tĂ©s augmente de gauche Ă  droite (compositions fermĂ©es d’opĂ©rations quelconques, puis associativitĂ© entre opĂ©rations binaires, puis Ă©lĂ©ment neutre et enfin opĂ©rations inverses), tandis que le nombre des modĂšles diminue. La situation est donc la mĂȘme que dans le cas du rapport inverse entre l’extension et la comprĂ©hension des classes qualitatives comme celles d’une classification zoologique 2.

Pourquoi, en ce cas, le rapport peut-il ĂȘtre direct entre la comprĂ©hension (nombre de propriĂ©tĂ©s) et l’extension au sens du nombre des Ă©lĂ©ments (et non plus des modĂšles), comme dans la sĂ©rie R > Q (rationnels) > Z > N, oĂč le nombre des propriĂ©tĂ©s s’accroĂźt de droite Ă  gauche comme celui des Ă©lĂ©ments, tandis que dans la sĂ©rie Animaux > VertĂ©brĂ©s > MammifĂšres > Quadrumanes, le nombre des Ă©lĂ©ments dĂ©croĂźt de gauche Ă  droite pendant que celui des propriĂ©tĂ©s augmente ? La raison en est simplement qu’entre les caractĂšres de la classe la plus pauvre en propriĂ©tĂ©s et ceux de la classe la plus riche, il intervient dans le cas R > N des gĂ©nĂ©ralisations qui engendrent de nouveaux ĂȘtres par l’extension des propriĂ©tĂ©s des prĂ©cĂ©dents (opĂ©rations additives et multiplicatives). De mĂȘme dans le passage des triangles isocĂšles aux triangles quelconques en faisant varier les cĂŽtĂ©s, ou de l’ellipse Ă  l’équation gĂ©nĂ©rale des sections coniques, etc. Par contre, dans le cas des classes emboĂźtĂ©es d’une classification naturelle (animaux, etc.), les extensions en jeu se dĂ©finissent par les ensembles d’individus existant indĂ©pendamment de nous dans la nature et non pas engendrĂ©s par des opĂ©rations comme le sont les nombres, ou par les propriĂ©tĂ©s des sous-classes ou des classes gĂ©nĂ©rales (nous y reviendrons sous 2) : comme dĂ©jĂ  dit, des caractĂšres gĂ©nĂ©raux des animaux on ne saurait dĂ©duire les vertĂšbres, ni de celles-ci les glandes mammaires, ni de celles-ci la formation de quatre ou mĂȘme de deux mains, et, si cela n’était dĂ» qu’à notre ignorance, autrement dit si l’on dĂ©couvrait les transformations logico-mathĂ©matiques rendant ces constructions dĂ©ductivement nĂ©cessaires, la classe des animaux deviendrait la classe la plus riche Ă  la fois en extension et en comprĂ©hension.

Dans le cas de la sĂ©riation A < B < C par opposition aux classifications qualitatives, on pourrait dire qu’à une plus grande extension (ABC comparĂ©s Ă  AB) correspond aussi une plus grande comprĂ©hension, si l’on entend par lĂ  qu’il intervient alors plus de relations (B < C et A < C en plus de A < B). Mais il s’agit en ce cas d’une seule et mĂȘme relation simplement gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  de nouveaux termes, et, si A < C est composable par additions de A < B et B < C, on ne saurait par contre, sans une loi supplĂ©mentaire de quantification des diffĂ©rences (par exemple l’égalitĂ© des diffĂ©rences Ă©lĂ©mentaires) construire A < B et B < C Ă  partir de A < C sinon Ă  titre de composantes complĂ©mentaires, mais de valeurs indĂ©terminĂ©es Ă  part leur identitĂ© qualitative. On saurait encore moins, en une sĂ©riation quelconque A < B < C < D dĂ©duire la valeur de C < D de celle de A < B sans introduire en plus des opĂ©rations quantitatives.

3. Classes plus ou moins fortement structurées. Formes et contenus

(2) Cet examen des relations entre la comprĂ©hension et l’extension montre que le problĂšme central de la gĂ©nĂ©ralisation tient au caractĂšre plus ou moins fortement structurĂ© des classes ou systĂšmes en jeu, autrement dit aux relations entre les formes et les contenus.

Nous appellerons faiblement structurĂ©s les systĂšmes dans lesquels les propriĂ©tĂ©s de la totalitĂ© ne peuvent pas ĂȘtre engendrĂ©es dĂ©ductivement Ă  partir de celles qui sont particuliĂšres aux sous-systĂšmes et rĂ©ciproquement, pas plus que les propriĂ©tĂ©s des sous-systĂšmes ne peuvent l’ĂȘtre les unes Ă  partir des autres. Un systĂšme est par contre d’autant plus fortement structurĂ© que ces constructions internes sont possibles entre les propriĂ©tĂ©s du tout et des parties ou des parties entre elles. L’exemple de la sĂ©riation montre que l’on peut trouver tous les degrĂ©s entre les systĂšmes faiblement et de plus en plus fortement structurĂ©s selon que la diffĂ©rence en jeu dans la relation < reste de valeur quelconque ou que l’on a affaire Ă  des diffĂ©rences Ă©gales ou croissantes et que l’on prĂ©cise ou non la loi de cette croissance (une exponentielle par exemple).

Cela dit, il est facile de comprendre pourquoi les classifications de la pensĂ©e naturelle (y compris celles de la systĂ©matique biologique) demeurent faiblement structurĂ©es avec rapport inverse entre la comprĂ©hension et l’extension (au sens du nombre des individus) : c’est que leur contenu est extralogique, seules les formes Ă©tant construites par le sujet. Ces formes dĂ©butent par une rĂ©union des individus en classes avec mise en relations de leurs propriĂ©tĂ©s en comprĂ©hension, mais ni ces individus ni leurs propriĂ©tĂ©s ne constituent des « formes » au point de vue logique, et ils demeurent donc par dĂ©finition « extralogiques » (type 0 dans la thĂ©orie des types), seule la classe qui les rĂ©unit Ă©tant dĂ©jĂ  une « forme » (type 1). Les classes de rangs supĂ©rieurs sont des classes de classes, etc. (types 2, 3, etc.), mais il ne s’agit alors que d’emboĂźtements fondĂ©s sur les degrĂ©s de gĂ©nĂ©ralitĂ© des caractĂšres observĂ©s, et, ceux-ci demeurant Ă  l’état de contenu extralogique, il est donc exclu de les construire dĂ©ductivement Ă  partir de ces formes Ă©lĂ©mentaires d’emboĂźtements et tout aussi exclu de modifier le nombre des individus en extension, puisque ces quantitĂ©s (dont les formes se rĂ©duisent aux quantificateurs intensifs « tous », « quelques », « un », et « aucun ») expriment Ă©galement des donnĂ©es de faits non construites par le sujet. Il va de soi qu’en de telles situations les gĂ©nĂ©ralisations en jeu ne peuvent demeurer qu’extensionnelles (« inductions »), seule la thĂ©matisation des formes (inclusion, transitivitĂ©, etc.) pouvant conduire par abstractions rĂ©flĂ©chissantes Ă  un dĂ©but de gĂ©nĂ©ralisation constructrice, mais portant sur des structures qui demeurent donc trĂšs Ă©lĂ©mentaires (syllogistique, « groupements », etc.) et ne suffisant en rien Ă  engendrer dĂ©ductivement les contenus.

Quant aux systĂšmes fortement structurĂ©s de nature logico-mathĂ©matique, ils prĂ©sentent ce caractĂšre remarquable de pouvoir engendrer leurs propres contenus et de procĂ©der ainsi par gĂ©nĂ©ralisations constructrices pour ainsi dire inscrites dans leurs propriĂ©tĂ©s mĂȘmes. En effet, la « comprĂ©hension » d’une structure consiste en lois de composition, par exemple n + 1 (comporter un successeur), etc., de telle sorte qu’en son fonctionnement mĂȘme la structure conserve et prolonge l’activitĂ© gĂ©nĂ©ralisatrice qui lui a donnĂ© naissance.

Que de tels systĂšmes engendrent leurs propres contenus Ă  partir de leurs formes et puissent ainsi englober un nombre d’élĂ©ments en rapport direct avec la richesse de leurs propriĂ©tĂ©s, cela se reconnaĂźt au fait que tout « ĂȘtre » mathĂ©matique, au lieu de reposer en fin de compte sur un contenu extralogique, comme les ĂȘtres physiques, est toujours Ă  la fois un contenu par rapport aux formes qui l’englobent et une forme par rapport Ă  des contenus de rangs infĂ©rieurs que l’on peut engendrer en son intĂ©rieur. C’est ainsi que les nombres entiers positifs et nĂ©gatifs constituent des contenus par rapport aux formes gĂ©nĂ©rales n + 1 et n − n’, mais ils consistent par ailleurs et simultanĂ©ment en formes, puisque, contrairement Ă  l’individu physique correspondant au type 0 d’une suite d’emboĂźtements et ne pouvant donc pas ĂȘtre subdivisĂ© (sinon par des opĂ©rations infralogiques donc non composables avec ces emboĂźtements 3), l’unitĂ© arithmĂ©tique I peut ĂȘtre subdivisĂ©e en une infinitĂ© de nombres fractionnaires, rationnels et irrationnels. DĂšs cet exemple banal, on voit donc qu’une gĂ©nĂ©ralisation logico-mathĂ©matique, lorsqu’elle n’est pas appliquĂ©e Ă  des objets extĂ©rieurs, mais qu’elle fonctionne Ă  l’état pur, revient Ă  « engendrer » de nouveaux contenus grĂące Ă  des formes opĂ©ratives, et non pas Ă  « retrouver », en des ensembles de plus en plus larges d’objets donnĂ©s, des propriĂ©tĂ©s Ă©galement donnĂ©es, tous deux consistant donc en contenus « extralogiques » en extension et en comprĂ©hension. Il en va a fortiori de mĂȘme dans le cas des nombres rĂ©els R engendrĂ©s par les « formes » multiplicatives, des nombres imaginaires construits grĂące aux formes factorielles (inverses), des transfinis dus aux formes de correspondances et de types d’ordre, etc.

4. Les deux types de généralisation et la généralisation physique

La conclusion de ce qui prĂ©cĂšde est donc qu’il existe deux types de gĂ©nĂ©ralisations, selon que celle-ci porte sur des contenus extralogiques ou sur des ĂȘtres de pensĂ©e qui sont Ă  la fois des contenus et des formes selon leurs rapports hiĂ©rarchiques : dans le cas des contenus extralogiques, propres aux systĂšmes faiblement structurĂ©s, la gĂ©nĂ©ralisation ne peut ĂȘtre qu’extensionnelle, tandis que dans le second cas elle engendre elle-mĂȘme ses contenus et peut ĂȘtre de ce fait taxĂ©e de constructrice ou « constructive ».

Le problĂšme est alors de situer les gĂ©nĂ©ralisations physiques par rapport Ă  la bipolaritĂ© prĂ©cĂ©dente. Celle-ci n’a Ă©tĂ© examinĂ©e jusqu’ici que du seul point de vue des structures logico-mathĂ©matiques, Ă  partir des plus faibles (classifications naturelles) puis dans la direction de plus fortes. Or, sur le terrain des raisonnements expĂ©rimentaux et des gĂ©nĂ©ralisations du physicien, on retrouve cette mĂȘme bipolaritĂ© et cela est d’un grand intĂ©rĂȘt, car la physique la plus mathĂ©matique et la plus thĂ©orique a toujours besoin, en tant qu’elle dĂ©sire correspondre Ă  la rĂ©alitĂ©, de se rĂ©fĂ©rer tĂŽt ou tard Ă  des faits expĂ©rimentaux, donc Ă  des contenus extralogiques. Mais les rapports entre les contenus et les formes sont diffĂ©rents selon que celles-ci (autrement dit les structures opĂ©ratoires logico-mathĂ©matiques utilisĂ©es par le physicien) sont simplement « appliquĂ©es » aux contenus objectaux, de maniĂšre Ă  pouvoir les enregistrer par une assimilation adĂ©quate, ou sont en plus « attribuĂ©es » Ă  ces contenus, donc aux objets, dans le but de construire des modĂšles explicatifs, autrement dit d’atteindre la causalitĂ© au-delĂ  des observables. En effet, cela revient en ce cas Ă  enrichir les contenus extra-logiques au moyen de nouvelles formes : celles-ci deviennent donc en un sens elles aussi des contenus, mais logico-mathĂ©matiques et en partie engendrĂ©s par les formes et les procĂ©dures de gĂ©nĂ©ralisation en jeu dans les modĂšles construits.

À commencer par les opĂ©rations appliquĂ©es, il va de soi que la description d’un fait grĂące Ă  des mesures adĂ©quates, et la formulation de la loi grĂące Ă  des calculs et Ă  une Ă©laboration symbolique, peuvent dĂ©jĂ  donner lieu Ă  une structuration plus ou moins poussĂ©e des classes et relations utilisĂ©es, comme nous l’avons vu sous (1) Ă  propos de la sĂ©riation. Mais il ne s’agit lĂ  que du jeu et de la composition des opĂ©rations logico-mathĂ©matiques utilisĂ©es Ă  ces fins d’application. Quant Ă  savoir si les relations dĂ©crivant le fait sont rĂ©pĂ©tables et si la loi Ă  laquelle on a abouti est gĂ©nĂ©rale et surtout gĂ©nĂ©ralisable Ă  un autre ensemble de phĂ©nomĂšnes qui apparemment (ou intuitivement malgrĂ© certaines apparences contraires) semblent analogues, c’est lĂ  un tout autre problĂšme, qui est celui dit de l’« induction » et qui consiste Ă  confronter la « forme » trouvĂ©e avec un Ă©chantillon plus ou moins suffisant de contenus « extralogiques » (puisqu’il ne s’agit alors que de faits) : mĂȘme si l’échantillonnage suppose de nouveaux calculs souvent trĂšs complexes, la question est en ce cas d’établir si la loi se vĂ©rifie bien pour « tous » les faits (avec fluctuations possibles) et il ne s’agit donc lĂ  que de gĂ©nĂ©ralisations extensionnelles.

Par contre, avec les modĂšles explicatifs, donc le passage de la lĂ©galitĂ© Ă  la causalitĂ©, les opĂ©rations alors attribuĂ©es aux objets engendrent de nouveaux contenus formels consistant en coordinations infĂ©rentielles qui complĂštent les observables mais en les dĂ©passant, et qui tendent Ă  rejoindre de nouveaux contenus extralogiques, mais cette fois seulement supposĂ©s et pour ainsi dire putatifs tout en demeurant sous la dĂ©pendance des formes opĂ©ratoires du sujet. Les gĂ©nĂ©ralisations en jeu sont en ce cas nettement constructrices, malgrĂ© les contrĂŽles expĂ©rimentaux nĂ©cessaires et bien que les contenus ainsi construits Ă  partir des formes du sujet viennent s’insĂ©rer parmi les contenus extralogiques et en soient considĂ©rĂ©s (ce en quoi consiste prĂ©cisĂ©ment l’« attribution ») comme une partie essentielle. En un mot cela revient Ă  dire qu’au plan de l’explication, la gĂ©nĂ©ralisation cesse d’ĂȘtre seulement extensionnelle et consiste avant tout Ă  inventer de nouvelles notions unissant les faits connus Ă  de nĂ©cessaires constructions dĂ©ductives.

Un premier exemple instructif est celui de la table de Mendeleev qui, au dĂ©part, n’était qu’une classification, mais bien plus fortement structurĂ©e qu’une classification zoologique puisqu’elle pouvait reposer sur des donnĂ©es mĂ©triques (la suite des masses atomiques selon les modĂšles de nombres naturels et les pĂ©riodicitĂ©s selon des propriĂ©tĂ©s mesurables). Cette structuration interne des opĂ©rations, d’abord simplement « appliquĂ©es » aux contenus extralogiques a mĂȘme Ă©tĂ© d’emblĂ©e assez forte pour permettre, Ă  partir du tout et des relations entre les sous-systĂšmes, de calculer la nĂ©cessitĂ© d’élĂ©ments nouveaux devant remplir les cases vides : telle la case 88, ensuite occupĂ©e par le radium. Mais avec les modĂšles explicatifs de la physique quantique et de la thĂ©orie des Ă©lectrons, de nouveaux contenus sont engendrĂ©s par ces formes, en fonction du nombre des Ă©lectrons et de leurs trajectoires discontinues, d’oĂč une explication des valences et de la pĂ©riodicitĂ©. Or ces contenus construits dĂ©ductivement se sont montrĂ©s si solides que l’on a pu, selon une voie expĂ©rimentale dictĂ©e par eux (adjonction de nouveaux Ă©lectrons), fabriquer de nouveaux Ă©lĂ©ments au-delĂ  de la case 92 (uranium), mais dont la radioactivitĂ© les rendait trop instables pour ĂȘtre observĂ©s dans la nature : il s’agit alors Ă  la fois de contenus extralogiques, puisque ces Ă©lĂ©ments existent en dehors de nous, et de contenus engendrĂ©s par les formes logico-mathĂ©matiques, puisqu’on les a dĂ©duits Ă  titre d’ĂȘtres de pensĂ©e avant de vĂ©rifier leur existence matĂ©rielle fugace !

Un autre exemple a Ă©tĂ© excellemment dĂ©veloppĂ© par l’un de nous : celui des gĂ©nĂ©ralisations dans le domaine des tempĂ©ratures et de la chaleur montrant que la comprĂ©hension de ces phĂ©nomĂšnes a Ă©tĂ© due Ă  l’invention de nouveaux concepts et non pas seulement Ă  l’extension dans l’enregistrement des observables. Pour la chaleur, le tournant dĂ©cisif a Ă©tĂ© d’en faire une forme d’énergie correspondant Ă  la perte d’énergie mĂ©canique, et de renoncer ainsi aux essais infructueux de lui attribuer les caractĂšres d’une substance. Il en rĂ©sulte que le lien entre la thĂ©orie explicative qu’est la thermodynamique et les donnĂ©es d’expĂ©riences (mesures effectives des tempĂ©ratures et des quantitĂ©s de chaleur) passe par une sĂ©rie de concepts formalisĂ©s de signification mĂ©canique, Ă©nergĂ©tique en gĂ©nĂ©ral, etc., y compris les lois axiomatisĂ©es des gaz parfaits et le postulat que les gaz rĂ©els les admettent pour limite aux basses pressions. En ces conditions les « faits » cessent, comme dans l’expĂ©rience prĂ©cĂ©dente, de constituer de purs contenus extralogiques pour s’insĂ©rer en des contenus dĂ©ductifs engendrĂ©s par les formes logico-mathĂ©matiques elles-mĂȘmes.

5. Différenciations et intégrations

Dans les deux cas diffĂ©rents de gĂ©nĂ©ralisation que nous avons distinguĂ©s, on se trouve tĂŽt ou tard en prĂ©sence de problĂšmes de diffĂ©renciation et d’intĂ©gration. Lorsqu’une gĂ©nĂ©ralisation extensionnelle est mise en dĂ©faut par de nouveaux faits, il s’agit alors soit de diffĂ©rencier la loi en fonction de facteurs plus nombreux que prĂ©vus, soit de limiter la loi Ă  un domaine restreint et d’en formuler une autre sur de nouveaux terrains : dans les deux cas, les constatations simplement lĂ©gales devront alors faire place Ă  un modĂšle causal chargĂ© de concilier les diffĂ©renciations imposĂ©es du dehors avec leur intĂ©gration en une nouvelle totalitĂ©. Dans le cas des gĂ©nĂ©ralisations constructives oĂč les contenus sont engendrĂ©s par les formes, la situation est parallĂšle mais semble plus claire du fait que les nouveautĂ©s sont imaginĂ©es par le sujet : ou bien celui-ci introduit sans plus des variations au sein de caractĂšres dĂ©jĂ  admis (exemple les valeurs de n et de n’ dans l’opĂ©ration n − n’ qui engendrera les nombres nĂ©gatifs si n’ > n), ou bien il se livre Ă  des adjonctions au systĂšme considĂ©rĂ© jusque-lĂ  en le complĂ©tant par des opĂ©rations nouvelles (par exemple rĂ©unir deux groupes en un corps) et dans les deux cas il s’agit de coordonner la diffĂ©renciation des nouveaux sous-systĂšmes avec l’intĂ©gration en une nouvelle totalitĂ© (Z succĂ©dant Ă  N ou un corps Ă  deux groupes).

Mais, Ă  en rester aux gĂ©nĂ©ralisations constructives de type logico-mathĂ©matique, on doit d’abord constater que la distinction entre une adjonction et une variation interne est difficile Ă  faire : Ă©vidente au point de vue axiomatique, elle perd de sa consistance au point de vue psychogĂ©nĂ©tique, car l’examen de l’abstraction rĂ©flĂ©chissante montre qu’en bien des cas ce qui paraĂźt ajoutĂ© du dehors est prĂ©parĂ© par des variations dĂ©jĂ  en jeu dans le systĂšme antĂ©rieur. Ce qui est plus intĂ©ressant qu’une telle opposition est alors la dĂ©termination des caractĂšres gĂ©nĂ©raux. Or, la variation introduit des valeurs en (+) et en (−) qui sont les nĂ©gations les unes des autres, tandis que l’adjonction consiste Ă  relier Ă  un systĂšme de caractĂšres a, b, c, etc. une opĂ©ration ou une structure diffĂ©rentes, c’est-Ă -dire de caractĂšre non-a ou non-b, etc. tout en conservant certaines propriĂ©tĂ©s communes. Dans les deux cas il s’agit donc d’une coordination entre caractĂšres positifs et nĂ©gations, et en certains cas oĂč la distinction entre variations internes et adjonctions extĂ©rieures est particuliĂšrement malaisĂ©e, on constate que la gĂ©nĂ©ralisation a consistĂ© essentiellement Ă  nier dans le nouveau systĂšme une propriĂ©tĂ© qui paraissait fondamentale dans la structure antĂ©rieure : exemple les algĂšbres non commutatives ou le passage de √n Ă  √− n, etc.

Cela dit, on peut concevoir sous l’angle de la nĂ©gation, la diffĂ©renciation et l’intĂ©gration comme des sortes d’opĂ©rations rĂ©ciproques ou plus prĂ©cisĂ©ment converses : la diffĂ©renciation consiste Ă  introduire en un tout des nĂ©gations partielles, gĂ©nĂ©ratrices de sous-systĂšmes, et cela en conservant les caractĂšres positifs du tout ; l’intĂ©gration consiste Ă  rĂ©unir en un tout, caractĂ©risĂ© par des propriĂ©tĂ©s positives communes, des systĂšmes jusque-lĂ  indĂ©pendants ou considĂ©rĂ©s comme tels et dont les caractĂšres diffĂ©rentiels sont gĂ©nĂ©rateurs de nĂ©gations partielles conservant par ailleurs leurs aspects positifs. Tout cela est entiĂšrement trivial du point de vue formel, mais ne l’est ni sous l’angle psychogĂ©nĂ©tique (difficultĂ©s Ă  coordonner les additions et soustractions dans la quantification de l’inclusion, etc.), ni mĂȘme dans la perspective historique (construction tardive des nombres nĂ©gatifs, etc.). On comprend alors la nature particuliĂšrement dĂ©licate de l’équilibration entre la diffĂ©renciation et l’intĂ©gration : tandis que l’équilibre entre un schĂšme du sujet et les objets correspondants, ou entre sous-systĂšmes de mĂȘme rang, ne revient qu’à concilier les caractĂšres communs et les diffĂ©rences, le jeu des affirmations et nĂ©gations pouvant demeurer implicite, tout Ă©quilibre entre un tout et ses parties suppose, en tant que faisant intervenir des rapports hiĂ©rarchiques, un rĂ©glage plus ou moins explicite des affirmations et nĂ©gations, et en particulier des opĂ©rations directes et inverses ; d’oĂč les situations si souvent observĂ©es oĂč les diffĂ©renciations ne sont pas suivies par les intĂ©grations nĂ©cessaires, ou bien oĂč les assimilations intĂ©gratrices sont dĂ©formantes faute de diffĂ©renciations suffisantes. En effet, chacun de ces deux processus aboutit Ă  l’autre comme une relation Ă  sa converse, mais on sait assez, lors de la construction des sĂ©riations, la difficultĂ© des jeunes sujets Ă  comprendre que la sĂ©rie ascendante (diffĂ©rences croissantes <, <, etc.) Ă©quivaut entiĂšrement Ă  la sĂ©rie dĂ©croissante (>, >, etc.). Lorsque le sujet commence par l’un des deux processus diffĂ©renciateur ou intĂ©grateur sans le complĂ©ter par l’autre, le risque est donc que le premier disloque le tout ou que le second dĂ©forme les parties.

De façon gĂ©nĂ©rale, le fait essentiel est que l’équilibration de la diffĂ©renciation et de l’intĂ©gration conduit Ă  la formation d’une nouvelle totalitĂ©, caractĂ©risĂ©e par la compensation entiĂšre des caractĂšres positifs et des nĂ©gations, et c’est en quoi cet Ă©quilibre est constitutif des gĂ©nĂ©ralisations constructives. MĂȘme lorsque la synthĂšse des caractĂšres communs et des diffĂ©rences peut sembler prĂ©cocement achevĂ©e, comme c’est le cas des classifications hiĂ©rarchiques prĂ©opĂ©ratoires (collections non figurales mais sans quantification de l’inclusion), il suffit de questionner le sujet sur les relations entre le tout et les parties pour Ă©branler cet Ă©quilibre apparent et l’on voit alors les raisons rendant nĂ©cessaire une nouvelle structuration. A fortiori, lorsqu’il ne s’agit plus simplement de ressemblances et diffĂ©rences en comprĂ©hension, mais que tous les contenus doivent ĂȘtre quantifiĂ©s, chaque diffĂ©renciation ou intĂ©gration nouvelle exige la restructuration de la totalitĂ© avec ses lois propres de composition, mais sous une forme plus riche et plus complexe qu’auparavant. RĂ©ciproquement, lorsque les nĂ©gations ne sont pas imposĂ©es du dehors, comme cela reste le cas dans les gĂ©nĂ©ralisations extensionnelles et, en partie, dans les modĂšles physiques explicatifs, c’est cette nĂ©cessitĂ© d’une continuelle reconstruction des totalitĂ©s, avec un rĂ©glage obligĂ© des nĂ©gations comme des affirmations, qui explique comment les diverses formes de gĂ©nĂ©ralisations constructives parviennent Ă  engendrer leurs propres contenus.